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	<title>Non classé &#8211; Bernard Teulon-Nouailles</title>
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	<description>Poèmes - Romans - Critiques - Pédagogie</description>
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		<title>Forval L&#8217;auvergnat par Bernard Teulon-Nouailles</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 26 Oct 2021 08:33:48 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
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					<description><![CDATA[       Version définitive, Forval en ligne sur Amazon (Possibilité d&#8217;achat de la version papier) BERNARD TEULON-NOUAILLES L’auvergnat (1ère version)          BERNARD TEULON-NOUAILLES   L’auvergnat                                  I)             Ce jour-là, le très jeune et déjà bel homme au nom encore indécis, le fils de la couturière, sortit de son antre pour la première et [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[		<div data-elementor-type="wp-post" data-elementor-id="4698" class="elementor elementor-4698">
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									<p style="text-align: center;"><strong>       </strong></p><p style="text-align: center;"><a href="https://www.amazon.fr/dp/B09MWM48JD/ref=sr_1_1?qid=1638521941&amp;refinements=p_27%3ABernard+Teulon-Nouailles&amp;s=books&amp;sr=1-1&amp;asin=B09MWM48JD&amp;revisionId=d3203740&amp;format=1&amp;depth=1">Version définitive, Forval en ligne sur Amazon (Possibilité d&rsquo;achat de la version papier)</a></p><p style="text-align: center;"><strong>BERNARD TEULON-NOUAILLES</strong></p><p style="text-align: center;"><strong>L<em>’auvergnat (1ère version)<br /></em></strong></p><p style="text-align: center;"><strong><img fetchpriority="high" decoding="async" class="size-medium wp-image-4706 aligncenter" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2021/10/800px-Blason_Perceval.svg-273x300.png" alt="" width="273" height="300" srcset="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2021/10/800px-Blason_Perceval.svg-273x300.png 273w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2021/10/800px-Blason_Perceval.svg-768x845.png 768w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2021/10/800px-Blason_Perceval.svg.png 800w" sizes="(max-width: 273px) 100vw, 273px" /> </strong><strong>         </strong><strong>BERNARD TEULON-NOUAILLES</strong></p><p style="text-align: center;"><strong> </strong></p><p style="text-align: center;"><strong>L<em>’auvergnat</em></strong></p><p style="text-align: center;"><strong> </strong></p><p style="text-align: center;"><strong>                         </strong></p><p style="text-align: center;">      I)</p><p>            Ce jour-là, le très jeune et déjà bel homme au nom encore indécis, le fils de la couturière, sortit de son antre pour la première et avant-dernière fois. Sa mère le lui avait pourtant rigoureusement déconseillé. Elle craignait tant de le perdre prématurément lui aussi. Il n’en avait cure. A presque dix-huit ans, beau comme un apollon pour les unes, doux comme un jésus pour d’autres, les recommandations d’une inconsolable veuve, pas du tout joyeuse, glissent sur votre gilet de laine comme l’eau de pluie sur de la soie satinée. Ses vêtements, parlons-en : les chemises blanches avec une étoile en insigne sur la poche, au col impeccablement empesé, de l’illustre défunt, qu’il n’avait pas eu le temps d’user durant ses diverses missions ; des culottes courtes de velours à grosse côte, taillées dans les anciens pantalons paternels ; des bretelles héritées d’un aïeul, plus glorieux encore, afin de les maintenir en place, les culottes, au plus près du nombril ; des chaussettes de nylon très fines, immanquablement noires, extirpées du tiroir dans lequel les fourrait l’époux regretté. Celui-ci avait légué, certes sans le dire mais en mourant tout de même, la plupart de ses chaussures, un peu usées il est vrai par des années de traque, de filature et d’assauts, du talon et du dessous de pied, dont le cuir pourtant, bien lustré, résistait insolemment aux injures du temps. Il eût été dommage de laisser périr ces belles et précieuses reliques, indispensables, achetées avec goût, trois lustres auparavant, par un homme d’action vénéré de ses pairs tout autant que par ses deux autres fils, disparus également entre deux obligations, sur la route, après une histoire de course poursuite avec quelques malfrats, portés sur la musique tzigane. Les mauvaises langues développaient une autre version des faits. Que leur venin les étouffe ! L’honneur de la fratrie demeurait immaculé. De même paraissait, disait-on, l’esprit du jeune homme.</p><p>            Il vivait, jusque-là, jusqu’à son départ veux-je dire, sur les hauts plateaux d’un immense département quasiment désert que nous situerons, pour des raisons de commodité, dans la moitié sud de la France, dans ce que d’aucuns désignent comme les massifs de l’arrière-pays. Il y pleuvait les deux tiers de l’année. On l’appelait le bout du monde. Après le décès du géniteur vénéré, ne pouvant demeurer éternellement inactive, la jeune veuve s’y était installée, loin des regards indiscrets de la presse à scandale, toujours à la recherche de drames juteux. Elle s’était lancée dans les petits travaux ingrats que ne veulent plus faire les paysannes, encore moins les fonctionnaires et commerçantes, du moins ce qu’il en restait dans les coins reculés de l’Auvergne profonde : la couture, le repassage, le décrassage… et ma foi, son commerce à domicile, sans être florissant, lui rapportait de quoi économiser un tant soit peu, vertu insigne du moins aux yeux des villageois qui ne voient pas toujours plus loin, à vue de nez, que le bout de leur porte-monnaie. Je vous parle d’un temps que la plupart d’entre vous ne connaissent que par les images du cinéma, plus ou moins fidèles et le plus souvent  caricaturales… Toujours est-il que le bouillant benjamin de la vénérée famille avait été surprotégé durant ses premières années, orphelines, plutôt sages et résignées. Trois femmes de trois générations, trois tâcheronnes payées au lance-pierre, forcément, se relayaient pour accéder à tous ses désirs et pourvoir à son éducation. La très vieille Elodie, une cousine demeurée célibataire sans le vouloir ; la quasi-quinquagénaire Lucienne, dite aussi Lulu, sa tante ou quelque chose comme ça ; et la douce Gisou, recueillie jadis par charité, et qui avait coiffé Ste Catherine depuis un bon lustre au moins. Grâce aux efforts conjugués de ce trio féminin, il savait lire, écrire, compter, agacer les jeunes filles du voisinage, Dorothée, Francine et Mimi, et surtout imiter le son des grosses cylindrées qui passaient, rarement il est vrai, sur le seul chemin goudronné conduisant au hameau. Il montait sur son vélo rouge et faisait des pirouettes, plus récemment enfourchait la mobylette ancestrale afin de s’entraîner à des rodéos, en général solitaires. Pourtant, comme on manque de divertissement dans ces coins perdus, les gens du coin s’arrêtaient, les filles se rapprochaient, s’apprivoisaient, l’admiraient beaucoup de sorte qu’il ne rentrait jamais vraiment seul sans songer le moins du monde à la moindre cochonnerie.</p><p>Toutefois, un sentiment inconnu avait grandi chez lui en même temps que la puberté. Il se posait beaucoup de questions et en posait aux gamines de son âge à la sortie de l’école communale du village, dont la fermeture était régulièrement évoquée. Qu’est-ce que vous faites là-dedans ? Que fabriquent vos grandes sœurs au collège ? Ne vous sentez-vous pas privées de liberté ? Un irrémédiable sentiment de révolte dont il eût été bien en peine de définir les tenants et aboutissants le tiraillait alors. Un besoin évident de s’émanciper et d’aller voir ailleurs ce que manifestement il ne trouvait plus sur place. Nous aurons à y revenir.</p><p>C’est ainsi qu’il franchit pour la première fois, en culottes courtes, sur une pétaradeuse ayant dû faire la guerre, le seuil du village tout proche, une longue rue parsemée de commerces assez étroits, d’un temple et des vestiges d’un château médiéval, afin de se rendre à la bourgade la plus proche avec la ferme intention d’une part d’y découvrir le monde, d’autre part de faire part justement, au retour, de ses découvertes à sa triste maman, qu’il dériderait de la sorte, ainsi que les trois ouvrières à distraire. Elles en avaient tellement besoin. Et puis, même immature, ou plutôt parce qu’il était jeune et beau à la fois, grand, bien charpenté et blond aux yeux noisette, notre garçon faisait l’unanimité parmi ses copines adolescentes, Dorothée, Francine et Mimi en tête, modestes terriennes du coin, rêvant vertement, en prononçant son nom, au prestige qu’il exerçait encore sur leurs parents respectifs.</p><p>Il arriva en pleine fête votive, était-il écrit sur une banderole rutilante telle qu’il n’en avait jamais vue, la première de la saison, laquelle saluait, lisait-on, le sacre du printemps. Il pleuvait certes un peu, moins que d’habitude et son grand-paternel béret protégeait ses longs cheveux d’or qui lui donnaient l’air d’un ange, disait l’ancienne, Elodie. Arrivé sur la place, sous un préau qui protégeait l’entrée de la salle des fêtes, là aussi c’était écrit, il entendit des sons inconnus, et qui lui parurent assourdissants. Il posa la mobylette contre un mur aveugle. On lui avait répété durant toute son enfance, que la ville n’était que fureur et que bruit. Là c’était une demi-ville, plutôt un modeste bourg, autant dire le purgatoire. Il s’approcha en portant instinctivement ses mains à ses oreilles pour s’en protéger et vit quelques êtres humains et d’étranges engins qui ressemblaient, en plus brillants, à son antique pétrolette. Sauf qu’ils ou elles c’est comme on veut, émettaient un boucan du diable et de la fumée d’enfer.</p><p>            Quatre créatures casquées, gantées et toutes vêtues de cuir noir enfourchaient de gros engins en métal brillant qui pouvaient vaguement rappeler son ancestral motocycle mais avec une puissance sonore du tonnerre et des formes arrondies, élancées, quelque peu étranges qui ne manquèrent pas de le troubler profondément. Elle était décorée de motifs insolites, des créatures monstrueuses, des visages effrayants, avec des fonds criards en rouge et en jaune vif. Avec un peu de culture, il eût reconnu des chimères, un caducée, un ruban de Moebius. Il se rapprocha et tenta d’interpeller le premier des quatre cavaliers, celui qui semblait être le chef : &#8211; C’est infernal ce bruit ! Nul ne lui répondit sur le champ. Le chef ôta tranquillement son casque, tourna la clé de son engin, suivi tout de go de ses trois comparses, et demanda au jeune homme : &#8211; Eh, jeune au béret, tu viens d’où ? Tu n’aurais pas croisé une Mercedes mauve un peu pressée avec des frisés à l’intérieur par hasard ? Mais le grand ignorant était tout à sa découverte. Il trouva le visage de l’homme, d’une trentaine d’années, tout brun et aux traits bien dessinés, admirable et se dit qu’il aimerait bien lui ressembler, et que ce devait être un archange puisqu’il était plus magnifique que lui, l’ange que vénérait Elodie. &#8211; Ce que vous êtes beaux, dit-il en contemplant les autres anges de la route. J’aimerais bien moi aussi pouvoir vous suivre, mais ma mère ne voudrait pas… et, prenant un air désolé… Ou alors, il me faudrait savoir conduire vos engins. Je n’en avais jamais vu d’aussi brillants, d’aussi splendides ni d’aussi imposants dans notre village. &#8211; Oui, nous sommes des anges, à notre manière, plaisanta son interlocuteur et, quand je croise un contrevenant, il me prend souvent pour Dieu le père. On nous surnomme à cet égard les chevaliers de la route…</p><p>L’un des anges s éloigna vers la buvette, à la recherche d’informations et boissons. &#8211; Trêve de plaisanterie, petit, si je puis dire… Nous sommes simplement des gendarmes de la république. Ainsi tu n’as pas vu de Mercedes mauve ou autre ? C’est tout de même étonnant parce que, par ici ça ne doit pas courir les chemins mais bon !  Si tu veux rejoindre la maison, il te faut l’âge requis, à moins que tu ne bénéficies d’une dérogation spéciale, pour précocité attestée. Seul le président a le pouvoir de te la délivrer. Il faut pour cela répondre à tout un tas de conditions. De toutes façons, mieux vaut un minimum de formation afin que tu puisses ne serait-ce que tenir en équilibre sur une moto. Tu me parais bien costaud pour ton âge… Tu as combien Dix-huit ans ? Pas loin ? Le jeune homme fit un signe comme pour opiner du chef. Eh bien tu auras aussi le droit, au plus tôt, de porter et utiliser une arme… Et il sortit la sienne de la poche, attachée à la ceinture. Il s’agissait d’un révolver à répétition des plus ordinaires pour l’époque. Le jeune, émerveillé, des étoiles pleins les yeux, voulut la manier, il s’en fit expliquer le fonctionnement, les multiples automatismes, la vitesse d’exécution…  &#8211; C’est notre arme de service. C’est sûr que, si tu n’en n’as jamais aperçu, tu ne risques pas d’identifier les malfrats. &#8211; Bien sûr que si ! Moi aussi j’ai une arme qui me sert à chasser… les faisans et les perdreaux… &#8211; Oui, eh bien, notre gibier à nous est différent. Il s’agit de gibier humain…: &#8211; Mon fusil à moi, je sais parfaitement m’en servir et je pourrais bien, tenez, tirer sur votre Mercedes à 200 mètres de distance, et même toucher sans viser le conducteur, s’il s’avérait qu’il fût un homme de mauvaise fréquentation, ainsi que me l’ont appris mes tantes et cousines. &#8211; Ecoute, ce que tu me dis est très intéressant et je te trouve fort sympathique malgré tes culottes courtes et ton béret. Seulement, il nous faut faire vite. Si la Mercedes s’est engouffrée dans cette voie sans issue, que ne nous le dis-tu ?</p><p>A ce moment, l’ange de la buvette revint apporter des sodas de couleur brune à ses compagnons. Et, tandis que l’archange sifflotait la boisson pétillante désirée : &#8211; Je peux l’essayer ? &#8211; En principe non, mais c’est jour de fête aujourd’hui et cela te fera un bon souvenir. Et puis tu as une bonne tête, que je trouve aimable, et j’ai envie de te faire confiance d’autant que tu me rappelles quelqu’un. Tire sur  cet étourneau là bas sur l’arbre, au moins tu ne blesseras personne ! Le jeune homme visa, tira et l’étourneau tomba… &#8211; Pas mal, admit l’archange, visiblement impressionné. Effectivement, tu ferais une bonne recrue. Il te faudra simplement changer ta tenue et porter des habits d’adulte, ajouta-t-il en souriant, tout comme d’ailleurs ses trois acolytes. Bon tu nous excuses mais… &#8211; Et ce couvre-chef assez épais que vous portez ??? &#8211; Ah, ça s’appelle un casque, ça protège de la poussière et du vent, et ça ne risque pas de s’envoler quand nous roulons à pleine vitesse… Se peut-il que tu n’en aies jamais vu, mais d’où sors-tu mon garçon ? Remarque ce n’est pas plus mal. On a besoin de gens comme toi dans le métier. Des êtres à la fois efficaces et purs. Ce sont les meilleurs serviteurs de la république. Bon, pour les quatre voleurs, tu ne sais vraiment rien ? Ton air interloqué me laisse supposer que non… Sinon, tu dois nous aider mon grand ; il ne faudrait pas qu’ils aillent démunir ta mère, tes cousines et voisines. &#8211; Et ces vêtements tout noirs et luisants que vous portez ? On dirait qu’ils vous collent à la peau… &#8211; Ce sont nos combinaisons, nos blousons et nos bottes de cuir. Ca protège bien de la bise et c’est relativement souple. Décidément, tu ne veux pas répondre… Bon, je vois que nous n’obtiendrons rien de toi. Ta curiosité passe avant tout. Attention, ça pourrait te jouer des tours… Mais tu as une belle figure, c’est vrai, sauf que tu es têtu et, permets-moi de le dire, égoïste. Sans doute tu iras loin dans la vie. Pourtant ça nous aiderait si&#8230; &#8211; Vous allez les tuer, si vous les attrapez, les voleurs ? Le chef de troupe se mit à rire de manière indulgente : &#8211; En principe non, sauf si nous devons protéger notre propre vie. Tu nous excuseras mais notre pause est terminée. Nous reprenons notre chasse à l’homme…</p><p>Or le jeune homme regardait ailleurs, vers la lumière qui tentait de traverser les nuages… Il eut alors une sorte d’illumination : En prenant par là, vous allez tomber sur une ferme. Elle appartient à l’une des meilleures clientes de ma mère ; la jeune fille est charmante et accueillante. Elle s’appelle Mimi. Elle a des taches de rousseur. Vous ne pouvez la manquer. Je vous la recommande. On vous y renseignera certainement. J’ai croisé de loin en effet deux grosses voitures. Mais je ne saurais identifier une Mercedes… J’aimerais bien moi aussi avoir une arme de service. Où puis-je l’acquérir ? &#8211; C’est simple tu t’engages dans la gendarmerie. Tu y vas en tenue sérieuse. &#8211; Merci en tout cas du renseignement. &#8211; Et où dois-je aller ? &#8211; Le plus simple, tu vas à la capitale… Là on t’expliquera… Allez, au revoir et encore merci du tuyau. Et l’équipe d’enfer démarra dans un bruit de tonnerre…</p><p>Après avoir bu un coup, bavardé avec la brune aux yeux verts, Dorothée qui tentait de le retenir, le jeune homme s’en retourna des rêves pleins la tête… avec la ferme intention de faire part à sa mère de son désir de quitter le toit familial. Cela ne pouvait attendre. Il savait où se cachait l’argent. On lui avait souvent affirmé qu’il serait pour lui de toute façon, quand il aurait atteint sa majorité. Il s’en servit ainsi copieusement sous les gestes et cris affolés des trois préceptrices. Il fouilla les garde-robes et tiroirs jusqu’à trouver une tenue seyante, pantalon long en velours noir à grosses côtes, blouson de laine, bottes de caoutchouc et renonça au béret. C’était du sérieux. Il devait s’en aller.</p><p>La mère le supplia de demeurer encore un peu de temps auprès d’elle, de manière à lui expliquer les menus détails de l’existence, les grands périls du monde, les disparités extérieures… Elle savait bien pourtant que tout était écrit. Il fallait que cet enfant-là partît, à l’instar de son père et de ses frères. C’était dans l’ordre des choses, de la nature et de l’instinct. &#8211; Ne t’inquiète pas maman, je reviendrai vite, et habillé tout en cuir, avec une énorme machine à guidon chromé, et une arme de service. &#8211; C’est bien ce qui m’inquiète, répondit la mère éplorée. Fais attention aux mauvaises rencontres, eut-elle le temps de conseiller, le lendemain tandis qu’il piaffait d’impatience en prenant son déjeuner (café bien sucré, grosses tartines beurrées et un peu de charcuterie) : Sache que, dans le monde, on respecte les jeunes filles et que l’on attend qu’elles vous fassent quelque signe de connivence avant de leur témoigner ses envie pressantes… C’est ainsi que ton père…</p><p>Or le jeune homme ne l’entendait déjà plus d’aucune oreille et enfourchait sa mobylette, des provisions de bouche et un peu de linge de corps dans les porte-bagages, son fusil à canon scié dans le sac à dos, assorti de cartouches fabriquées par ses soins mêmes. Il laissait, derrière lui, une veuve une nouvelle fois affligée et trois fées du logis inquiètes, se promettant de veiller à distance sur les frasques et imprudences de leur filleul bien aimé. On peut toujours rêver…</p><p>Les trois préceptrices avaient chacune préparé un mot à son attention, qu’elles glissèrent dans les poches intérieures du blouson de laine avec aux manches d’étranges figures végétales…</p><p>Elodie : Tes ainés tu respecteras.</p><p>Lulu : Point trop ne croire il te faudra.</p><p>Gisou : Pour t’en retourner, guère longtemps n’attendras.</p><p>                                         II)</p><p>La capitale, c’est vite dit, c’est plus compliqué pour un néophyte, fût-il pétri des meilleures intentions. Le jeune homme ne connaissait que la montagne massive et centrale certes, mais tout de même belle. Après les routes que l’on dit secondaires, il fallait emprunter les dites départementales, encombrées d’engins agricoles, les nationales, peu sûres au vu du nombre de plus en plus important de ces gros culs de poids lourds, les quelques bribes d’autoroute qui existaient par ailleurs, interdites aux petits engins motorisés. Une voiture eût été plus efficace. Le jeune homme savait très bien conduire les tracteurs sauf que c’était un peu différent. Et il n’avait pas les moyens de s’offrir un véhicule neuf. D’occasion, peut-être ?</p><p>La chance lui sourit, elle sourit souvent aux audacieux, grâce à un vieux cousin par alliance, dans la première bourgade traversée, chez qui il demanda l’autorisation de passer la nuit. Il eut même droit à une belle omelette vespérale aux asperges forestières. Non seulement, ça peut toujours servir, on lui reprit sa vieille pétrolette, mais on lui vendit ce que nous appellerions, en jargon de mécanique, un « veau » pour une bouchée de pain. Une frégate ou quelque chose comme ça, couleur mordorée, avec des ailes allongées et un autocollant représentant des vaisseaux spatiaux. On lui fit un nombre impressionnant de recommandations sur la vitesse à ne point dépasser, la distance quotidienne recommandée s’il ne voulait pas risquer la panne, les niveaux d’eau et d’huile à contrôler fréquemment, le fonctionnement des essuie-glaces et le gonflage fréquent des pneus. On n’était pas trop regardant à l’époque sur les permis ni la carte grise d’autant que le garçon inspirait confiance, avec son sourire jovial et également sa force physique, au-dessus de son âge. Il fallait simplement ne point avoir d’accident. Le négociant familial finit par trouver un accord. Il fit un gribouillis sur le papier officiel qui ne devait servir qu’en cas d’incident grave. Sinon, le veau mourrait de sa belle, oserais je dire bêlante,  mort. On n’était pas non plus trop tatillon sur l’état du véhicule du côté des gendarmes. Le jeune homme ne doutait point, dans ces conditions, d’atteindre son but et de régulariser ensuite, au retour, si besoin était, ce qui semblait improbable car il visait d’emblée très haut. Quand il serait gendarme, il aurait tout loisir de se mettre en règle.</p><p>        Il traversa ainsi, dans sa frégate orangée, on ne risquait pas de le manquer avec son autocollant, une bonne partie du Massif central, sans trop se préoccuper du nom des villages, plutôt des gendarmeries ou hôtels de police repérés au passage. Il s’y serait bien arrêté mais, outre les conseils de prudence relatifs à son permis, il eût tôt fait de remarquer que les hommes en uniforme n’avaient ni motos ni tenue seyante. Des vélos et des Renault peu convenables tout au plus. Et il repartait en se disant qu’il lui fallait absolument se diriger vers la lointaine capitale. En ville, appelons-la Aurillac ou Rodez ou encore Issoire, peu importe, il s’étonna de la hauteur des maisons, de l’absence d’animaux, malgré les crottes de chiens, et du grand nombre d’habitants. On se garait aisément à l’époque et il serait passé inaperçu si un événement n’avait fait un tant soit peu parler de lui. N’oublions pas que c’était un pur, selon les critères des anges des grands chemins d’alors.</p><p>Il se demandait comment s’y nourrir et s’y abreuver quand il croisa une jeune femme assez jolie, une brunette aux yeux verts, lui rappelant Dorothée en plus âgée, de taille moyenne et plutôt mince qui, allez savoir ce qu’il se passe dans la tête du beau sexe, si l’on peut dire, sur sa bonne mine, lui sourit… Immédiatement il lui sourit aussi et ne put s’empêcher de la suivre tout en lui posant de multiples questions qui la firent rire, sur les gendarmes et les motos, et lui inspirèrent l’idée qu’elle avait affaire à un grand benêt ou un solide et puissant bêta. Elle le jugea peu dangereux et le laissa l’escorter d’autant qu’il lui porterait les commissions dans deux paniers emplis de légumes du jour et de produits frais. Et d’un peu de charcuterie, ce détail pourrait avoir son importance. Elle habitait au deuxième étage et elle proposa gentiment un verre de vin blanc et quelques pistaches pour le remercier. Sauf que le couvert chez elle était déjà mis…</p><p>Or la jeune femme eut l’imprudence de changer de pièce pour aller quérir le verre promis et notre jeune homme s’en crut l’invité d’honneur. Il avait faim et soif. Cette jeune personne, il ne lui avait point manqué de respect ainsi que l’avait suggéré sa mère et elle ne lui semblait pas farouche ni hostile. Tout en déballant les tranches de jambon cru, le saucisson au poivre et du pâté de canard dans son papier glacé, il se mit à dévorer tout ce qui lui passait sous les mains, à commencer par le pain de campagne qu’il ne prit pas la peine de trancher, le coupant net d’un geste sec de la main. La jeune femme, de retour avec une bouteille, en fut horrifiée et ne put articuler un mot. Le jeune homme lui demanda de s’asseoir avec lui afin de faire bonne chère elle aussi tout en promettant de payer son écot. Pourtant, la préoccupation de la femme n’était pas celle-là. Elle savait que son époux, quelque peu jaloux et n’entendant que fort peu raillerie sur cet article, ne tarderait pas à rentrer pour le repas de midi. Le jeune homme la tranquillisa en répondant qu’il se faisait fort de lui expliquer sa situation, que de toute façon il ne tarderait pas à s’en aller ayant une longue route à faire, et arrachant la bouteille des mains de la jeune auvergnate, il but au goulot une bonne moitié du contenu, à son goût manifestement. Il tira du moins de sa bourse un beau billet de mille qu’il tendit fièrement à son hôtesse forcée. Il lui posa mille questions dont il avait le secret avec l’enthousiasme qui le caractérisait sur sa bague, sur ses vêtements plus courts qu’à la campagne, si bien qu’au bout de dix minutes il eut vidé le litre d’un vin qui n’était sans doute pas des meilleurs, il est vrai, mais étanchait du moins sa soif. Car rares sont les jeunes épouses qui s’y connaissent en matière de sirop vignolat. Et comme il avait entendu dire, par les paysans de chez lui, que les jolies dames, à la ville, n’étaient point fières, et qu’il était bien parti pour s’émanciper de l’autorité maternelle (c’était pour cela qu’il était parti, non ?) il se permit, par courtoisie, de lui conter fleurette.</p><p>La jeune femme, qui en d’autres temps, l’eût trouvé fort amusant et fort gentil, s’inquiétait, de son côté, de l’arrivée imminente de son rigide compagnon et, se souciant d’éloigner au plus vite le jeune homme, de lui éviter le pire des drames et aussi d’arranger un peu la nappe, tachée et froissée… Elle finit par lui faire promettre de s’en aller dès lors qu’elle lui aurait accordé un chaste baiser. Qu’il prit sans manière, ainsi qu’il en avait l’habitude avec ses petites amies du terroir, la blonde Francine surtout mais aussi la rousse Mimi… Il partit enfin, non sans avoir promis de revenir quand il serait devenu lui aussi un ange de la route, avec un cadeau somptueux, qu’elle avait amplement mérité, laissant la jeune femme catastrophée, la boule au ventre, d’autant qu’il arriva fatalement ce qu’il devait arriver… C’est même à ça que l’on reconnaît la fatalité.</p><p>Son époux, comme par hasard un minable inspecteur de province, plus âgé qu’elle, revint avant qu’elle n’ait eu le temps de réparer ce qui était réparable… &#8211; Mais que s’est-il passé, s’exclama-t-il d’un ton trop conciliant pour s’avérer honnête ? La jeune femme tenta d’expliquer, en bafouillant, sa perception d’une mésaventure dont elle se serait bien passée. La frégate plus ou moins abricot, le jeune homme affamé, les commissions, le verre de vin, ce sort fait au repas conjugal, l’ivresse, le billet… Lebourru, c’était son nom, ça ne s’invente pas, mais comment peut-on épouser un Lebourru ?, savait pertinemment qu’elle était incapable de mentir sans rougir et, quand il fut question des circonstances du départ de l’intrus, il n’eut aucun mal à lui faire avouer le petit détail final du baiser, accordé afin de l’éloigner définitivement. On imagine sans mal les conséquences d’un tel aveu. Qui accorde un baiser peut accorder bien d’autres faveurs. Et d’abord qu’avait-elle besoin de le faire monter chez eux ? Fait-on monter les damoiseaux  chez des épouses honnêtes ? &#8211; Allons, avoue qu’il est, a été ou sera prochainement, ton amant, dès que j’aurai le dos tourné&#8230; Allez lui démontrer le contraire…</p><p>Certains ont des idées fixes, dès lors que l’on met l’article sur le tapis, on en connaît tous dans notre entourage. C’était aussi une manière d’asseoir son autorité et de maintenir l’épouse sous sa coupe par le biais d’une culpabilité sans cesse alimentée. Il décida de la punir sévèrement. Elle resterait confinée, autant dire séquestrée, et c’est sa belle-mère, pie-grièche et honnie, qui vérifierait l’application de la sanction. Il se chargeait quant à lui de retrouver le jeune blanc-bec qui avait osé &#8211; et ne manquerait pas de reparaître ni faire parler de lui.</p><p>Le jeune homme, dans sa frégate, ignorant les méfaits de son ignorance, à mille lieues d’imaginer un tel scenario, se dirigeait déjà vers une très grande ville : appelons-la Clermont, St Etienne ou Lyon, cela n’a que très peu d’importance en cette histoire, pourvu qu’il s’agisse d’une imposante cité où il se passe des choses et où se déplacent même les présidents. Le tourisme n’était pas son fort. Sur la route, il avait demandé où se trouvaient les forces de police ? On lui avait répondu, en le regardant de manière ahurie : ben… à la préfecture je suppose….</p><p>     III)</p><p>Sa voiture, autant dire son veau et ses autocollants, tomba en panne aux abords très fréquentés de ladite grande ville. Un radiateur enfiévré sur une aire dont on se saurait dire à cette époque si elle était de repos ou un simple terrain vague promu à d’autres fins, en attendant les futures constructions modernes. Et bien sûr, à la tombée de la nuit, quand nul ne songe à vous venir en aide. Ne riez pas, ça m’est arrivé. Ca nous est tous arrivé.</p><p>Seulement, il n’était pas seul sur cette aire-là. Un drôle d’énergumène l’avait précédé, flanqué de deux comparses, chevauchant eux aussi un superbe engin, plus beau encore que celui des anges de la route, car rutilant de couleurs vives parmi les calandres, réservoir bombé et pare-boue chromé avec un dessin de serpent aux yeux verts. Celui qui, manifestement, était le caïd le regardait d’un œil narquois, en souriant, révélant une superbe rangée de dents en argent. Il était baraqué mais ce qui frappait le plus c’est qu’il était entièrement vêtu de cuir rouge, disons plutôt grenat. &#8211; Eh, péquenot, tu fais quoi ici, sur mon territoire, s’exclama-t-il en sortant une courte arme à feu, dans le but évident d’intimider le jeune homme ? Sans doute aussi de se divertir un peu aux dépens d’un candide rustique. Ses bottes de caoutchouc ne plaidaient guère en sa faveur. Ce dernier, on l’aura vite compris, ne s’en laissait pas conter… Il répondit poliment toutefois, ainsi que sa mère le lui avait appris. &#8211; Je cherche le logis où l’on pourra faire de moi un ange de la route. &#8211; Un logis ? C’est qu’il cause bien l’idiot du coin… Dis donc, t’es à la mode, avec des futals de velours à grosses cotes. Tu tombes bien, répondit l’homme en rouge en riant, à l’instar de ses comparses. La préfecture est à l’entrée sud de la ville, et justement tu t’y trouves. C’est ton jour de chance, aujourd’hui. Figure-toi que le président en personne s’est déplacé pour soutenir le moral des forces de l’ordre, au plus bas depuis les événements de mai… Il donne l’une de ces réceptions où les femmes sont vilaines et où l’on s’ennuie à mourir… Tu n’es sans doute pas au courant ? Au fait, tu viens de quel trou ?</p><p>Mais le jeune homme se moquait bien du mois de mai et du moral dans la police. Il lorgnait, fasciné, la tenue de son interlocuteur, qui lui siérait si bien, il n’en doutait point, et dont sa mère serait si fière quand il retournerait se pavaner devant elle. &#8211; Et vous pensez qu’il me fournira une tenue comme la vôtre ? Elle me plaît bien… Vous ne voulez pas la vendre ? L’homme en habit grenat se mit de nouveau à rire et dit alors sans blaguer cette fois : &#8211; Non, elle est trop chère et j’y tiens comme à la prunelle de mes deux yeux… Puis, faisant mine de réfléchir. Pourtant, j’y pense, tu n’as qu’à la lui réclamer, au président… S’il te la donne, elle est à toi. Il te faudra simplement me la quémander gentiment… Et d’éclater de rire… Au fait, tant que tu y es, dis-lui que je l’attends. Son administration m’a envoyé un rappel d’impôts carabiné et j’aimerais bien régler cela d’homme à homme, à l’amiable, avec lui. Tu n’as qu’à lui dire que je l’attends à la sortie de la ville, côté sud… On verra si c’est un homme ainsi que tout le monde le prétend. Après tout, il est le chef des armées. Un peu usé et même carrément décati. Le chef désarmé, ha ! ha ! ha ! Le chef des armées il est désarmé…</p><p>Le jeune homme n’en demandait pas plus : il irait voir le président, lui demanderait qu’on lui attribue l’habit rouge grâce auquel il entrerait dans la fonction, car il serait embauché parmi les gens qui ont une arme de service et ferait ainsi, au nom du président, régner l’ordre républicain dans son pays. Il protègerait sa veuve de mère et les orphelins comme lui. Les trois fées seraient fières de lui. Il fit du stop ainsi qu’il l’avait vu faire à de très jeunes beautés sur la route, fut très rapidement pris par une mère et sa fille, on n’était pas encore si méfiant à l’époque, expliqua sa destination et se retrouva devant la fameuse préfecture qui lui parut être un château. &#8211; Cet homme en rouge est bien bête, pensa-t-il. Il a donné rendez-vous à la sortie de la ville alors que c’en est l’entrée. Et il pénatra comme une flèche dans le bâtiment sous l’œil médusé de deux gendarmes en faction à qui il ne parut pas dangereux, quoiqu’avec les étudiants il faille toujours se méfier. Mais il n’avait pas l’air d’un intellectuel et d’ailleurs il ne portait pas les lunettes. D’autant qu’il n’avait pas fait d’études. Quant aux gens d’armes…</p><p>A l’intérieur, c’était très beau, des lustres de cristal illuminés, des fauteuils de velours et apparentés à la mode de l’ancien temps avec arabesques et motifs floraux (il en reconnut, aperçus dans son grenier), des tableaux de bataille et même des portraits d’hommes célèbres… Dans un coin, un télescope et un astrolabe. Ne perdons pas de temps toutefois car notre jeune homme est pressé… Il n’y avait guère beaucoup de monde, en ces temps bénis où les réseaux sociaux n’existaient point, seulement le bouche à oreille, quelques invitations officielles, et où le service de sécurité n’était pas trop rigoureux. Le jeune homme jeta un regard circulaire, à la recherche du président, partant de l’idée qu’il valait mieux avoir affaire au bon dieu qu’à ses saints, comme disait Tatie Lulu qui n’y croyait guère. Il s’informa auprès de gentes dames, effectivement peu charmantes, et qui haussèrent les épaules à sa question. Ce n’était pas le moment de blaguer… Le président était au plus bas. Il était question de démission, de profonde dépression, de recherche infructueuse d’un successeur honnête et… providentiel… Le jeune homme chercha donc la personne la plus triste et il ne tarda pas à la découvrir, esseulée, lasse, assise en penseur antique, sur une simple chaise d’osier tandis que des groupes essaimés devisaient à quelques mètres de lui, par respect ou par mépris ?</p><p>A peine le jeune homme eut-il compris à qui il avait affaire qu’il se tenait face au président, un imposant homme très osseux à moustache grise, le cheveu clairsemé, l’air épuisé qui lui sembla très vieux, trop vieux pour être président assurément, et moins farouche qu’il ne l’avait supposé, à qui il répéta, à trois reprises, le chiffre est important : Monsieur le président, d’abord d’une voix douce, puis face au silence soucieux d’un ton plus affermi, enfin devant l’absence de réactions, à la limite de l’agression… MONSIEUR LE PRESIDENT !!! Le vieux monsieur en question sembla enfin sortir de ses pensées. La tête du jeune homme lui plut. Il n’était pas habitué à voir des visages juvéniles, un peu France profonde, dans ces temps troublés par des révoltes générationnelles, des vociférations intempestives et des scansions hostiles et réitérées. Le vieux monde s’écroulait. C’était le doux temps des utopies. &#8211; Que veux-tu ? demanda le président, assez familier avec cette jeunesse qui adulait par ailleurs, le grand timonier d’extrême orient. &#8211; Je voudrais faire partie de vos gens d’armes et servir votre cause, vous faire honneur afin de marquer votre histoire de mon empreinte, répondit le jeune homme, soudain inspiré tel qu’avait dû se sentir le christ quand il avait découvert sa vocation messianique. Sauf que notre héros n’avait point trente ans ; à peine atteignait-il, c’était pour bientôt, ses dix-huit printemps. Et aussitôt d’enchaîner : &#8211; Un homme en habit rouge vous réclame. Je lui règle son compte, si vous voulez. Seulement, je voudrais moi aussi devenir un ange de la route et même plus si vous le voulez, votre ange gardien. Pour cela il me faut un engin… Vous pourriez  m’accorder cela ? Je suis le fils de l’un de vos fidèles, vous savez ?… Mon amie Mimi, qui le tenait de sa maman, m’a dit que je lui ressemblais comme deux gouttes d’eau… Et il souffla, à l’oreille du président, le nom de son père…</p><p>Le président l’écoutait avec attention et surprise. Il fit signe à l’un de ses secrétaires de préparer un papier qui permette au jeune homme d’évoluer dans le pays sans trop être inquiété. A la guerre comme à la guerre… Il lui demanda son nom, puis signa le sauf-conduit et le lui remit en lui conseillant de ne jamais l’oublier s’il voulait être tranquille. Il lut rapidement qu’il était promu lieutenant, le président n’avait sans doute plus toute sa tête ou alors il possédait des dons de voyance. A moins qu’il n’ait été était plus clairvoyant, à son âge, que certains ne le soupçonnaient.</p><p>C’est alors qu’apparut la femme du secrétaire d’état au ministère de l’intérieur, qui s’ennuyait, en épouse digne de sa fonction. Rien ne pouvait l’égayer. Elle faisait le désespoir des comiques. Pas vraiment horrible au demeurant, il s’en faut. Plutôt pin-up même. La quarantaine bien portée. Seulement elle avait dû trop sourire, dans sa vie antérieure et la machine s’était bloquée. Allez savoir pourquoi elle s’approcha ce jour-là du président, comme prise d’un soudain élan de curiosité. Elle adressa toutefois la parole au jeune homme et lui dit en lui souriant, radieuse : Toi, mon petit, tu iras loin. ! Le président leva les yeux, étonné. Le jeune homme, de son côté, rougit d’orgueil, et remercia par maintes courbettes, d’autant plus réjoui qu’un enfant, sûrement son fils, une douzaine d’années à peine, surenchérit : &#8211; Vous pourriez me signer un autographe ? J’en voudrais bien un pour quand je serai grand ! Mon grand-père a toujours dit que ma mère ne sourirait que le jour où elle verrait le plus bel homme du monde, le plus fort et le plus généreux. Vous voulez bien me signer un autographe ? C‘est pour ma collection…</p><p>Or à peine avait-il terminé sa phrase qu’un grand escogriffe passablement énervé, à costume gris, se précipitait sur le garnement, lui flanquant la plus belle paire de gifles de sa triste jeunesse tandis qu’il emportait avec brutalité son épouse dans un coin du salon : &#8211; Qu’est-ce que c’est que ces manières ? Importuner le président tandis qu’il est en entretien ? En grande discussion même. Et avec un homme d’importance, apparemment… La punition sera cuisante, je vous préviens. Quant à ce jeune homme, qu’il aille plutôt exiger de l’homme en habit rouge non seulement son engin du diable, si convoité mais aussi sa tenue seyante puisqu’elle lui plaît tant. Il verra comment il sera reçu et s’il est vraiment le digne fils de qui il prétend. Il n’attend que ça, vous pensez, l’autre. Il suffit de le lui demander. Et qu’il lui rappelle aussi de ma part que la porte de la prison lui est ouverte. Il n’a qu’à s’y présenter de lui-même. On le recevra comme il sied à un individu de cette engeance. M’est avis que le rouge sied aux jeunes gens inexpérimentés. Je prête à ce jeune exalté volontiers la DS qui attend devant la préfecture. Qu’il dise au chauffeur de le conduire où il veut. Le mot de passe est Fonce Alphonse. Il comprendra. Et il éclata d’un rire sonore, gras et grossier. La femme et l’enfant se dirigèrent vers les toilettes.</p><p>Le président, consterné crut bon d’intervenir : &#8211; Ce n’est pas bien, Counianque, d’agir ainsi avec une telle violence. Vous montrez le mauvais exemple et donnez de surcroît de mauvais conseils. Ce jeune homme est peut-être encore un peu brut de décoffrage, tel un bijou que l’on doit tailler, mais il me paraît sincère et pourrait nous rendre grand service par les temps qui courent. Je lui ai trouvé en effet un air de famille avec l’un de mes vieux compagnons, c’était d’un autre temps, plus résistant… Vous l’avez mis fort bêtement en grand danger. Vous pourriez quelque jour être amené à le regretter. Pour ce qui me concerne, les remarques de votre épouse et de votre fils ne m’ont guère fâché… Au contraire, elles confirment une sorte d’intuition…</p><p>Ces remarques ne calmèrent toutefois pas l’impudent grincheux. Le jeune homme aurait bien aimé lui mettre son poing dans la figure, ou deux balles dans les genoux. Il pensa toutefois que ce n’était pas bien de corriger le père avec son enfant dans les parages et il était trop impatient pour lui faire ravaler ses propos à cet instant. Et puis c’était son aîné. Il devait temporairement le respecter. Il eut tout juste le temps de déclarer au président : &#8211; Je m’en vais régler son compte à l’homme en rouge mais dites bien à la dame brutalisée et au petit qu’on a giflé que je reviendrai au plus tôt  et qu’ils seront vengés. Et il fila au lieu de rendez-vous.  </p><p>            Hélas, trois fois hélas, répétait le président. Counianque, comment avez-vous pu agir de la sorte ? Votre brutalité vous perdra Et votre mauvaise langue, vos propos venimeux, votre propension à la moquerie. Pas étonnant que les jeunes nous détestent… Cette arrogance autour de ma personne… Le secrétaire d’état, drapé dans sa dignité, se contenait de hausser les épaules en maugréant. Le président était sur le déclin, tout le monde le savait. D’ici quelque semaines, peut-être moins, ça en serait fini de lui. Et son parti, pas très poussé sur la fidélité, était bien placé pour succéder à ses plus proches soutiens, lesquels l’abandonnaient au fil des jours… Seul un miracle pouvait le sauver… Il s’en produisait encore en ce temps-là…</p><p>            Le jeune homme, pendant ce temps, traversait la ville en DS, après tout on lui avait dit de foncer… Et même si Tatie Lulu avait dit : point trop ne croire il te faudra… Lui croyait en ses facultés de persuasion et bien sûr en sa force et son habileté. Il osait mille questions au chauffeur, si l’on peut dire car il lui avait naturellement emprunté le volant, lequel, je parle du chauffeur, comprenant à qui il avait affaire, le prit en amitié, se disant qu’après tout ce jeune intrépide aurait pu être sinon son fils du moins son petit frère. Quand il réalisa néanmoins quelle était son intention, il ressentit de surcroît de la pitié et lui fournit quelques précieux conseils sur la tactique habituelle de l’assassin en rouge. Toutefois, le jeune homme avait son plan, des plus simples. Recourir à la fermeté si l’homme en rouge ne cédait point à ses légitimes requêtes.</p><p>            Or ce dernier, ignorant à qui il avait affaire, le casque accroché au guidon, avec une panthère ailée en autocollant, faisait vrombir gratuitement son deux-roues sans se préoccuper de nuisance écologique, on n’en n’était pas encore là. Quand il aperçut notre jeune ami, il se mit à rire et à ironiser sur la DS 19, la voiture officielle la plus désuète que l’on eût pu concevoir dans le crâne d’un sous-ministre. Il demanda tout de suite au jeune présomptueux : &#8211; Alors, le président, il vient ou il a les foies ? Or notre héros ne l’entendait pas de cette oreille. Il descendit rapidement du véhicule, réclama tout de suite le cheval d’acier qui lui plaisait tant, convaincu qu’il lui était dû, après sa visite au président, au nom de la loi et de son statut de lieutenant. Il ajouta que le rieur, il n’aimait plus trop les rieurs depuis le secrétaire d’état, était attendu en prison et que le chauffeur se chargeait de le reconduire.</p><p>L’homme, je le qualifie une dernière fois de son appartenance à cette espèce, semblait ne pas comprendre et, comme il fallait s’y attendre, il répéta sa question en y ajoutant, tandis que ses comparses, le gilet garni de dessins d’anges noirs, ou de démons, dans le dos, démarraient pour esquisser de ces figures circulaires de plus en plus éloignées du centre dominant, en remémorant à ce dernier les enjeux du pari : Tu es sourd ? dit-il avec une pointe d’agacement. Il n’était pas considéré, à proprement parler comme un ainé.</p><p>Dialogue de sourds en effet dont l’issue fut fatale à l’un qui, pour impressionner son… peut-on dire adversaire ? … ou son cadet comme on le voudra, porta malencontreusement sa main gantée à la ceinture. Mal lui en prit car le jeune homme sortit tranquillement son fusil à canon scié et, sans même prendre le temps de viser, lui fracassa la cervelle et même un peu au-dessous, malgré la visière… &#8211; Monsieur le président, déclara-t-il à haute voix, voilà qui devrait arranger vos affaires et vous confirmer dans l’idée que je méritais bien de faire partie de vos corps d’élite censés vous protéger, vous et la république, de l’adversité des malfrats et contrevenants. Je peux donc récupérer cet habit rouge qui me faisait tant envie et grâce auquel on m’appellera dorénavant l’ange en rouge. Il s’étonna de son lyrisme improvisé. Et en même temps, il trouvait tout cela normal, en bel audacieux qui croit en sa bonne fortune.</p><p>Le chauffeur, qui avait repris le volant de la DS, était éberlué, et admiratif. &#8211; Une crapule de moins, se dit-il et, en même temps, il lorgnait dans tous les coins pour vérifier que les coups de feu n’avaient point ameuté le reste de la petite bande, ni quelque voisin trop curieux. Mieux valait ne pas trop s’attarder, et puis que faire du cadavre ? A la réflexion, il se dit que le mieux était encore de l’amener au président. Comme preuve de cette scène à laquelle il avait assisté. Il décida donc d’aider le jeune homme à porter l’ex-caïd à quelques mètres de la moto de ses rêves, je parle du jeune homme, à déshabiller le cadavre tout de cuir vêtu &#8211; il était évidemment moins fringant tout nu, et semblait, même mort, encore bien étonné &#8211; à se débarrasser de ses habits paternels et à enfiler la si belle tenue convoitée. Il remarqua un gros séraphin à serpents dans le dos du blouson mais avec tout ce rouge ce pouvait être un démon. Le chauffeur lui montra également comment démarrer l’engin, c’était une Harley à siège incliné, venue tout droit de la lointaine Amérique, lui précisant qu’il devrait accélérer d’une rotation du poignet et que tout irait bien. C’était au fond la même chose qu’avec sa mobylette initiale sauf que c’était plus confortable et décontracté. A tout hasard, il glissa les papiers du véhicule dans le blouson de cuir et, sortant un stylo de sa boîte à gants, écrivit « vendu » pendant que le nouvel ange de la route s’observait dans les rétros et parties chromées de l’engin. Il vêtit tant bien que mal le cadavre des anciens oripeaux du jeune homme, au grand dam de ce dernier qui les considérait comme plus confortables que les nouveaux. L’orgueil familial eut néanmoins le dessus, et peut-être un peu la recommandation de Gisou, car le nouvel ange rouge était vaniteux comme un paon et désireux de revoir au plus tôt sa veuve mère, pour qu’elle puisse constater de visu les premiers effets de son émancipation, de son courage et, ne l’oublions pas, de sa découverte d’une certaine forme de sens esthétique… Disons de coquetterie si l’on préfère… Le chauffeur insista pour qu’il prît le colt cobra 38, à canon court, un bijou flambant neuf et laissât tomber son fusil à canon scié. Le malfrat avait de bonnes réserves et de toute façon, entre les gendarmeries et armureries, il ne serait pas en manque au cas où.</p><p>Il enfourcha la moto et, avant de démarrer sur les chapeaux de roue, dit deux trois mots au chauffeur à l’attention du président concernant d’une part son malheureux ennemi mortel, dont il serait à présent débarrassé, et aussi à l’attention du sieur Counianque, qui ne perdrait rien pour attendre… Ainsi sa femme brutalisée et le gamin giflé seraient vengés.</p><p>Le chauffeur lui rappela tout de même de songer de temps à autre à mettre de l’essence ou de vérifier la pression des pneus, lui restitua tout l’argent, il en restait pas mal, demeuré dans ses poches antérieures, sans oublier le sauf-conduit du président et les papiers le désignant comme lieutenant. Il lui souhaita bonne chance et se rendit au plus vite à la préfecture afin de rendre un compte exhaustif des événements dont il avait été le témoin.</p><p>Le président se fit dès lors un grand souci pour son nouvel homme lige, réprimanda une nouvelle fois le sieur Counianque qui se contenta d’émettre un peu sonore  « pft ! » de mépris du bout des lèvres…</p><p>Quant au veau, il est resté sur place avec ses autocollants et il n’en sera plus question en ce récit…</p><p>    IV)</p><p>Le jeune homme renonça temporairement à son projet initial, sa priorité le portant vers sa mère et les trois bonnes fées d’autant que Gisou l’attendait, autant dire au bout du monde. Il avait certes la moto de rêve en main et put ainsi se rendre compte à quel point les apparences plaidaient en sa faveur. Il en tirait une grande vanité, quand il voyait des jeunes l’applaudir ou des jeunes filles pousser des cris d’hystérie maniaque à son passage. Car il eut à vivre au quotidien l’épisode du terrain vague. Or il était ainsi fait que ses idées fixes le guidaient, sans trop de sagacité ni de recul critique, quand il aurait fallu faire preuve d’un minimum de discernement. Il fonçait alors à tout allure vers son hameau natal et, immanquablement, il se perdit, je ne saurais même pas dire si c’était du côté d’Aurillac ou de Rioms ni si c’était un acte manqué, de ceux que l’on dit réussis.</p><p>Ce que je sais, parce que je l’ai appris par la suite, c’est qu’il croisa la route d’un supposé motard comme lui, bien plus âgé en fait, sur la pente déclinante également, mais animé d’un feu de dieu à chaque fois qu’il enfourchait son engin, et qui tout de go se présenta à lui tel un bienheureux retraité. Après quelques mots échangés, subodorant sans nul doute à qui il avait affaire, la radio avait parlé du grand nettoyage des terrains vagues, il l’invita à venir se restaurer en son logement et, considérant que le jeune homme avait beaucoup à apprendre, lui proposa même de demeurer quelques jours auprès de lui. Elodie avait bien conseillé, on s’en souvient, de respecter les ainés et sa parole était d’évangile, si l’on peut dire. Il vivait seul une bonne partie de l’année car il écrivait des livres d’action sur sa vie active passée et sentait bien que ce n’était pas suffisant pour satisfaire son besoin de transmettre sa propre expérience. Il faut croire que ses romans lui rapportaient beaucoup car l’inactif personnage possédait à présent un manoir et utilisait ce pseudo pour signer ses polars. Nous l’appellerons donc Dumanoir.</p><p>Evidemment, l’intérieur surprit notre jeune prodige qui n’était pas habitué au mobilier moderne, en verre, plexiglas, Placoplatre, convecteurs de fonte et sièges de cuir. De la fenêtre, on apercevait un labyrinthe végétal et, aux encoignures, des animaux fabuleux. Ce fut surtout son écurie qui le séduisit et lui inspira confiance : elle était garnie de motos de collection, de toutes les marques sauf les françaises et pour cause, sur lesquelles il avait, on s’en doute, maintes questions à poser. Et il les posa, avec sa spontanéité habituelle.</p><p>Cependant, ses dons naturels dans la conduite des engins à moteur électrique et sa facilité à mettre hors d’état de nuire les malfrats n’inquiétaient pas trop son ainé. C’étaient plutôt ses lacunes en tous genres, telles que nous avons pu les constater depuis son départ de chez lui. Il avait bien conscience qu’au moins trois mois d’instruction intensive n’auraient pas été du luxe. C’était le minimum pour un lieutenant promis à une brillante carrière. Or l’impatience du jeune homme était, on l’aura compris, son moindre défaut. Il avait une excuse : il voulait retrouver sa mère et ses trois compagnes. Quelque chose en lui se réveillait, qui lui suggérait qu’il avait mal agi. Oh, ce n’étaient encore que des pensées passagères. En tout cas, elles l’emportaient sur toute autre priorité. Le jeune homme parlait trop, n’écoutait pas toujours ce qu’on lui demandait, agissait avant de réfléchir. Ses paroles pouvaient prêter à rire ou du moins ne pas être prises au sérieux. On risquait assez souvent, on a l’a déjà lu, la grosse bavure. Sans parler du danger de mort permanent qui le guettait au fur que ses exploits faisaient des audacieux et des inquiets. Par ailleurs, un rapide tour d’horizon de ses relations avec la gent féminine prouvait qu’il eût fallu beaucoup dégrossir ses habitudes de ce côté-là également. Quant à la morale… Le bien, le mal, il le mettait sur le même plan, d’accord sans le vouloir : il se situait bien au-delà.</p><p>Le romancier, un homme respectable, commença par lui expliquer quelques principes de base : que l’on soit d’accord ou non, et bien que toute assertion (il dut lui préciser le sens qu’il prêtait à ce vocable) puisse être controversée (et ce terme également méritait quelques éclaircissements), l’être humain ne devait jamais être considéré tel du gibier surtout s’il ne vous menaçait pas. En tout cas dans nos sociétés civilisées. Les justiciers officiels étaient là pour mettre un individu trop hardi hors de nuire, non pour lui tailler tout de suite un costume de cadavre. Dans l’affaire qui l’avait opposé au chef de gang en rouge, il avait eu la chance d’être couvert par les services personnels, et officiels, du président. On avait mis l’exécution sur le dos d’une bande ennemie et l’on avait accusé des gens du voyage qui avaient, disait-on, sûrement d’autres meurtres sur la conscience. Sauf qu’un certain chauffeur énonçait une autre version des faits, et qu’elle semblait plausible… Pour celles qui avaient suivi, il semblerait aussi qu’il ait été bien  préservé. Il devait promettre d’agir, à partir de maintenant, avec circonspection (il lui expliqua brièvement le sens du mot). On devait juger avant que de prendre de graves décisions. Tout homme avait droit à une deuxième chance et il n’était point rare que des individus infréquentables, une fois recadrés, coulent des jours tranquilles dans le commerce ou même dans les milieux qui jadis le tourmentaient, politiques ou policiers. Certains étaient devenus des saints, des modèles. Au demeurant, s’il fallait tuer tous les voyous… Le jeune inculte était bien heureux d’avoir appris de nouveaux mots qu’il se promit d’utiliser à l’occasion. Sa marraine lui avait laissé entendre que, qui maniait bien le langage, il serait forcément le plus fort.</p><p>Il interrogea toutefois son nouvel ami sur la procédure et celui-ci lui fit promettre d’abord de ne tirer que s’il était bien sûr qu’il s’agissait du bon individu recherché (il dut lui expliquer, avec beaucoup de patience et sans s’énerver, que l’adjectif « bon », dans ce cas de figure,  n’avait aucune valeur morale, et que c’était le mot « recherché » qui importait), ensuite de ne tirer qu’après avoir tout essayé pour ne point en venir à une issue extrême (il lui expliqua la périphrase), que le mieux était de le remettre à ses collègues exécutants (là aussi, il fallut expliciter), enfin de n’user de son arme qu’en cas de légitime défense. Et de concéder qu’il était pratiquement dans ce cas de figure lorsqu’il avait éliminé le motard écarlate par exemple. Il constata, non sans plaisir, que le jeune homme, dont il ne voulait pas connaître le nom pour des raisons qui le regardent, moins on en sait mieux l’on se porte, retenait non seulement le sens général de ses propos mais le sens particulier des mots et expressions avec lesquels il n’était pourtant pas familier…</p><p>Evidemment, si le jeune homme voulait séjourner quelques temps auprès de son aîné, on lui en apprendrait bien davantage, on pouvait aussi se servir de ses mains, de ses poings, de son corps, de sa force physique, d’une arme de poing… Tout cela était bien tentant sauf que non décidément non, le jeune homme avait trop envie de revoir sa mère. Et même les trois ouvrières. Il les supposait un tant soit peu inquiètes de son si prompt départ… Et aussi les copines, Dorothée, Francine, surtout la blonde Francine, Mimi… Il proposa son téléphone mais, outre le fait que la ligne ne fonctionnait jamais correctement dans ce pays perdu, il fallait passer par la poste du village, qui se trouvait loin du hameau, et le jeune homme tenait à l’effet de surprise… il faut rappeler que n’existaient toujours pas les portables. Il faut le marteler, le remarteler, tellement ça paraît incroyable !</p><p>Le châtelain (car comment nommer le propriétaire d’un manoir ? Un seigneur ?) Dumanoir donc voulut aussi connaître un peu mieux la nature de ses relations aux femmes. On aura compris qu’elles étaient avant tout fondées sur le principe de plaisir à tout crin et sans malice aucune. Ici encore il fallut récurer… En gros, Dumanoir dut expliquer qu’on ne saurait se faire trop insistant avec une jeune fille, ou une jeune femme qui résiste (le jeune homme ne put s’empêcher de relater brièvement sa visite chez Lebourru, altérant la mine, disons de plus en plus rembrunie, de son interlocuteur.) voire de renoncer si elle refuse catégoriquement. Cela contraria à son tour grandement le jeune hédoniste sans le savoir qui s’était rendu compte qu’en insistant parfois un tant soit peu, sans violence s’entend, il peut arriver que l’on obtienne beaucoup. Il promit en tout cas de renoncer à toute brutalité. Deuxièmement, le propriétaire de manoir insista sur le fait qu’il ne fallait pas confondre celles avec qui l’on s’amuse, avec leur consentement apparent (il dut expliquer la nuance) et celle que l’on respecte et qui mérite que l’on patiente quelque peu afin de faire part non seulement de son désir mais de ses sentiments, de ses intentions. Le jeune homme convint qu’il lui arrivait parfois de se mettre à rêver en contemplant quelque voisine, qui s’était résolument refusée à lui et qui, effectivement, et selon toute apparence, était promise à un autre. Il fallut lui faire entendre que chaque homme est fait en gros pour une femme, deux ou trois maximum, et vice-versa et qu’il s’en rendrait bien compte le jour où il tomberait amoureux. Comme les trois femmes-fées, surtout Gisou, racontaient des histoires sentimentales, dont elles auraient été les héroïnes, il voyait en gros de quoi il pouvait bien s’agir : coup de foudre, enlèvement, amour à mort pour cause de guerre ou d’accident… Et il aimerait bien lui aussi tomber amoureux à condition que ce soit d’une jolie femme, et qui le demeure toute la vie…</p><p>Ici encore son vis-à-vis l’invita à demeurer davantage auprès de lui, le temps qu’il peaufine son éducation, quelque peu incomplète. Son épouse à lui devait le rejoindre, qui pourrait compléter la formation du jeune ingénu, théorique s’entend. Elle enseignait, en fac, L’Art d’aimer (le mot « fac » posa quelques problèmes, et dut se voir explicité). Le jeune homme n’en avait pour l’instant point cure. Il demanda naïvement comment il fallait s’y prendre avec celle qu’il aimerait, s’il pourrait l’inviter sur son splendide engin et il lui fut répondu que la nature lui dicterait bien les bons gestes à accomplir. Qu’il se laisse guider sans user de brutalité, en adoptant toujours la plus grande délicatesse… sans trop de mièvrerie ni de pleurnicherie (le jeune homme ne voyait pas bien pourquoi il pleurnicherait si une jolie femme répondait à ses sentiments et se livrait à lui mais bon…). Quant au tour sur l’engin, il ne faudrait pas en abuser d’autant que les femmes sont en général un peu plus prudentes que leur alter ego (qu’il fallut expliciter puis nuancer). L’auteur de polar évoqua brièvement le mariage, les enfants, la lignée… Développer l’eût entraîné trop loin. D’autant qu’il avait un autre point à traiter avant le départ du jeune homme qui, l’avons-nous déjà dit, devait avoir lieu dès le lendemain au matin.</p><p>Il s’agissait de ce en quoi il croyait… Quand notre ignorant comprit sur quelle voie de réflexion on voulait le conduire, il en fut ravi car il s’y sentait plus à l’aise qu’en matière galante où il avait compris que ses manières n’étaient pas conformes à ce que l’on attend d’un guerrier, modèle et moderne, en général (du moins pour le président puisque lui n’était que lieutenant). Les convictions religieuses, les femmes de son foyer en avaient discuté lors de certaines veillées : Sa mère croyait qu’il existait une puissance supérieure, sans s’imposer un quelconque rituel contrairement à la vieille Elodie… On devait remercier de temps à autre le Créateur, si tant était qu’il y en eût un mais il fallait bien qu’il y eût une origine à toute chose. On y pensait de temps à autre puis on vaquait à ses occupations… Un jour, elle avait poussé le raisonnement plus loin, satisfaite que son fils eût fait preuve de curiosité en posant quelques questions plus abstraites &#8211; car il était curieux à ses heures d’inactivité… En revanche, s’il avait la possibilité d’agir, il agissait  et spéculait après coup sans se culpabiliser outre mesure. Pour sa mère, une chose semblait claire : Si Dieu voulait fermement qu’on le remercie, il nous l’aurait fait savoir, non ? Afin de rendre les choses plus simples, à l’attention de son fils, elle le comparait, je parle toujours de Dieu, à son père en lui faisant remarquer qu’on s’accommodait fort bien de son absence sans compter que l’on serait toujours à temps de s’adapter s’il se manifestait. La vieille Elodie de son côté allait le plus souvent possible à la messe dans la petite église du village, ça lui faisait une promenade et elle y retrouvait des fidèles, si l’on peut dire. Elle l’y avait mené lors de quelque solennité quand il n’était qu’un enfant. Il s’y était ennuyé ferme en la regardant susurrer son missel en cuir brun avec une rosace en plein centre, d’autant qu’il ne comprenait rien au latin et qu’il aurait bien aimé bavarder avec les petites filles, alors que la vieille dévote l’en empêchait. Elle n’avait que les mots péchés et remords à la bouche et pourtant les exemples qu’elle prenait, sur la gourmandise, la luxure ou l’orgueil ne faisaient aucun effet sur le précoce bon vivant. Il ne voyait pas en quoi il ne profiterait pas de ce qui lui procurait sur le champ du plaisir, tant que cela ne dérangeait personne. Ce Dieu-là ne convenait point à l’enfant même si deux trois allusions aux souffrances du Christ avaient réussi à l’émouvoir. Pourtant des gens qui souffrent, ça courait les chaumières et les champs, les maisons et les rues, à ce qu’il avait pu constater… Les infirmes, les clodos, les geignards, les pauvres, les faibles… Alors pourquoi se fixer sur les malheurs du Christ ? Pour Tatie Lulu, c’était plus simple : elle ne croyait en rien. &#8211; Et pourquoi voudrais-tu que je croie à des histoires qui n’ont guère plus de consistance que nos rêves ? Et d’ailleurs, s’il faut un créateur à toutes choses, qui donc eût bien pu le créer, ce créateur ? Lui-même ? Alors pourquoi tout ce qui existe ne se serait-il pas créé tout seul ? Le jeune homme n’avait pas tout saisi de son raisonnement. Quant à Gisou, elle avait étudié, c’est même pour cela qu’elle ne s’était pas mariée, quoiqu’ayant multiplié, il n’y avait pas si longtemps, les aventures et expériences malheureuses, et elle était trop pauvre. Elle disait que la question n’était pas de savoir s’il y avait un Dieu mais de se demander pourquoi on avait besoin de le croire. On se fiche de savoir qui est le créateur de l’homme, en revanche il n’est pas difficile d’imaginer qui est le créateur de Dieu… L’homme, pardi ! Sur ce plan-là le jeune homme pensait en savoir autant que des soi-disant instruits des grandes villes et même de la capitale…</p><p>Le modeste seigneur, autant dire gentil, s’étonna d’une telle prolixité et crut bon d’y ajouter son grain de sel : Toutes ces conceptions s’avéraient acceptables : Pour moi, il ne sert à rien d’aimer Dieu, si l’on n’aime pas les hommes. C’est cette idée qui doit guider ton destin. Si tu tires uniquement pour tuer, tu finiras par tomber sur plus fort que toi, par te faire des tas d’ennemis mortels et par devenir l’être le plus détesté du monde, c’est ce que tu veux ? Le jeune homme convint qu’il préférait se voir aimé, si possible admiré &#8211; et un peu aussi craint. &#8211; Fais ce qui te paraît juste, sans oublier jamais que tout individu gagne à être connu. Nul n’est jamais ni parfaitement bon ni totalement mauvais. Tu n’aurais pas aimé te faire un ami du motard en rouge, plutôt que de l’avoir descendu ? Eh bien, c’est fichu maintenant, ça t’est devenu impossible si l’envie t’en prenait. Tu ne le reverras plus jamais et il viendra hanter tes rêves un jour, tu verras.  Fais en sorte, quand tu agis, de ne pas regretter les conséquences de tes actes… Imagine que ta mère et les trois femmes soient mortes de chagrin…</p><p>Le jeune homme s’effraya à cette perspective et se souvint du petit mot de Gisou qu’il montra au romancier. Il prit prétexte de cette hypothèse pour confirmer, si besoin était, qu’il partirait le lendemain dès l’aube et qu’il était bien fatigué, moins physiquement que de tous ces discours, passionnants mais épuisants, pour qui n’est pas habitué ni à l’attention, ni au maniement subtil de la langue. &#8211; En tout cas, ma maison te reste ouverte. Tu viens dès que tu en ressens la nécessité…  Si quelques difficultés se dressaient sur ta route, que tu te trouves face à un obstacle insurmontable, que tu aies besoin de quelqu’un à qui parler, de réconfort, de réponses à tes questions les plus douloureuses… Tu sais où trouver l’homme du manoir. Je suis là six mois de l’année. Du printemps à l’automne. L’hiver, il fait trop froid. Je m’en retourne en ville…</p><p>Or, il se parlait à lui-même, ses dernières paroles se perdirent dans le vacarme d’un pot d’échappement : le jeune homme était déjà parti non sans avoir fait le plein d’essence grâce aux réserves en cuves de son nouvel ami.</p><p>Lemanoir eut tout de même le temps de lui crier : &#8211; Et ne parle pas trop souvent de ta mère. Cela pourrait te desservir. Au demeurant, parle le moins possible. C’est toujours préférable. Réfléchis un peu aussi de temps à autre avant de prendre une décision… Et puis tu verras bien… Ces paroles furent atténuées par la vitesse et le vent.</p><p>                             V)</p><p>Partir c’est facile. S’orienter, c’était moins aisé en ces temps-là. Il y avait bien des panneaux de ciment. Encore fallait-il que les noms vous disent quelque chose. Popian, Pouzols, Puilacher… Ils indiquaient surtout la bourgade principale à côté, pas les lieux dits ni les fermes isolées du bout du monde. Et tel n’était pas le cas. Il fallait se fier à l’instinct. Et un peu aussi au hasard des rencontres. Il en fit plusieurs qui le retardèrent, et dont il se serait bien passé, même s’il s’en tira avec les honneurs et sans faire de nouvelle victime. De routes en chemins et de pistes en sentiers, le jeune homme finit par se retrouver devant un lac, dont il ne voyait pas le bout et pour cause. Jamais il n’en avait vu d’aussi étendu, ceux qu’il connaissait étant petits et naturels, que l’on dit de montagne ou des cratères inondés. Il faisait doux, l’été approchait manifestement et tout semblait apprêté pour célébrer une cérémonie de type nuptial ou apparenté. On entendait par intermittence des morceaux d’airs à la mode dans une langue qu’il ne connaissait pas…</p><p>Dans un champ, beaucoup de voitures d’une extrême élégance, avec des lignes affinées et des couleurs rutilantes, des marques, américaines ou italiennes, quelques japonaises déjà, et aussi des motos venues d’un autre monde, avec des guidons très hauts, des sièges renforcés et obliques, des profils originaux. Je passe sur les ornements en tous genres, des formes ondoyantes et diverses, extrêmement colorées, on était en plein psychédélisme, que l’on eût pu, si nous étions moins pressés, contempler à souhait. Il remarqua des nœuds, des couples et des tours… Une noce sans invités,  ça paraissait tout de même bizarre et cela intrigua notre jeune intrépide. Il scruta en vain, s’ingénia à faire le tour du lac par les voies carrossables et finit par décider de poser la moto parmi les autres, les invités d’une riche union n’étaient pas de voleurs, et d’en profiter pour se baigner. C’est qu’à force de rouler, il finissait par sentir mauvais. On le lui avait fait remarquer dans les commerces où il s’arrêtait. Il cacha précisément ses habits rouges à un endroit que nous garderons, afin de ne pas éveiller les tentations, secret. Que l’on sache toutefois que, grâce à quelques repères et à des mesures précises de son invention, relatives à la longueur de ses pas, il se faisait fort de les retrouver dès que nécessaire.</p><p>            Son imprudence habituelle l’entraîna trop loin, de sorte qu’il se sentit, à un certain moment, comme emporté par un courant. Il sut toutefois résister et réussit à se hisser sur un ouvrage en ciment dont il comprit qu’il s’agissait de la partie émergée d’un barrage, interdite au public en temps normal. En jouant les équilibristes, il marcha le long de l’édifice et parvint sur une sorte d’île, ou de quasi presqu’île c’est selon, au cœur même du lac. A sa grande surprise, deux hommes, en habit de domestique stylé, on pourrait penser à des majordomes, l’attendaient. Ou du moins donnaient cette impression. Ils lui firent mille compliments et lui enfilèrent un peignoir de bains et des savates, tout en lui expliquant la situation. Leur maîtresse, une jolie métisse à peine majeure, était promise à un mariage forcé dont elle ne voulait absolument pas entendre parler. Les voitures, qu’il avait aperçues, car il leur révéla tout, naturellement, c’étaient les invités qui attendaient, que l’époux prétendu, un terrible vieillard, très riche, occupait comme il le pouvait pour ne point perdre la face, avant de leur en faire la surprise. Il envoyait régulièrement aux frères de la future famille, pas mal de blé (Forval comprit aux gestes de quoi il s’agissait), afin de négocier et la jeune femme ne savait plus quel argument alléguer depuis la date de sa récente majorité. Elle était censée se préparer à la perfection. L’ultimatum expirait le lendemain. Elle avait du moins un espoir, étant quelque peu devineresse : elle attendait qu’un amant providentiel, une sorte de bon génie, la tirât de son terrible destin d’épouse recluse. Elle s’appelait Sarah, ce qui fait un peu commun mais, parce qu’elle existe encore on l’espère pour longtemps et qu’elle ne souhaiterait certainement pas être reconnue, je l’aurais bien rebaptisée, si je puis dire, Maïssa sauf qu’en langue d’oc le prénom signifie gloutonne. On lui préfèrera,  plus joli, et plus court, Ama pour des raisons spirituelles. Elle préférait se donner la mort plutôt que de céder aux caprices d’un lubrique vieillard. Elle se disait déterminée. C’est elle qui avait désigné l’endroit où son sauveur était censé apparaître…</p><p>            Le jeune homme fut sensible à l’histoire qu’on lui racontait. Il en oublia même sa mère, ou Gisou, mais tout de même pas ses tenues de cuir. Il voulait à tout prix retourner les chercher et entendait savoir comment procéder Les domestiques l’apaisèrent en lui indiquant qu’il fallait agir avec modération et discernement. Ces deux mots impressionnèrent l’empressé : il ne fallait pas qu’il sortît de l’île enchanteresse. Il ne retrouverait sans doute pas seul le chemin, si l’on peut appeler ça un chemin. En revanche, s’il donnait des indications précises, l’un des fils des domestiques, attaché à leur maîtresse, se promettait d’aller les récupérer durant la nuit, quand le danger est moindre qu’en journée. Le vieillard, pas respectable celui-là, en effet ne badinait pas sur l’article et employait des hommes de main aux méthodes particulièrement musclées, avec des arguments persuasifs puisque tous les soutiens de la jeune femme étaient passés dans le camp ennemi et ne s’en plaignaient guère. Bref, attendre la nuit brune et laisser faire les valets était la meilleure solution. Et notre jeune ami d’opiner du chef tout en se laissant conduire jusqu’à une luxueuse villa avec piscine en forme de chat stylisé.</p><p>            Dès qu’il entra, on lui apporta une sorte de robe de chambre en cachemire, plus seyante qu’une tenue de bains. Il put également enfiler une élégante chemise bleu-pâle en soie, une paire de jeans de suédine lustré tels qu’ils étaient à la mode à l’époque et le hasard, qui favorise bien les choses, fit qu’ils étaient teintés de grenat. On lui laissa le choix entre plusieurs paires de chaussures : il se décida pour des bottines en cuir noires. C’est dans cette tenue que se présenta à lui celle que nous avons nommée Ama, par souci de simplicité. Jamais créature ne lui avait paru aussi jolie : un teint mat, lui qui ne jurait que par le bronzage estival devenu, depuis les vacances à la mer, à la mode ; des cheveux de jais déferlant sur les épaules et jusqu’au niveau de la poitrine ; des yeux de braise pétillant de malice et de sensualité, un ventre plat, la taille fine (il aurait pu en faire le tour de ses deux mains) et le tout dans une tenue légère, d’un coton fin et transparent, sans toutefois donner la moindre impression de vulgarité, encore moins d’impudique vénalité. Une authentique danseuse orientale. Le jeune homme se sentit, pour la première fois de sa vie très ému, autant dire intimidé. Il avait devant lui certainement la femme de ses rêves, il s’en apercevait après coup,  et il ne savait quoi dire, ni même pourquoi il se trouvait là, alors qu’il était censé rejoindre sa mère. Sauf que les paroles de Dumanoir résonnaient à ses oreilles : ne point trop en dire…</p><p>La jeune femme dut sentir incontinent que son héros ne serait pas très entreprenant  car elle lui saisit les mains en signe de gratitude anticipée, peut-être avait-elle entendu parler de lui par des moyens qu’il ne nous appartient pas de révéler, du moins pour l’instant. Elle lui offrit du vin d’Auvergne, lequel n’est sans doute pas le meilleur du monde ni celui qui bénéficie de la meilleure réputation. Elle s’en excusa et précisa que c’était le seul qu’il lui restait. Cela lui permit très habilement d’en venir aux raisons pour lesquelles elle n’avait que fort peu de mets à offrir à un invité de marque &#8211; ici le jeune homme voulut faire un signe de modestie que la jolie Ama interrompit de ses mains avant que d’évoquer son mariage forcé, d’hypothétiques fiançailles, et l’échéance du lendemain. Le jeune novice, dont j’ai déjà dit qu’il n’était point sot, contrairement à la rumeur, lui répondit qu’elle devait se tranquilliser. Une bonne nuit et il s’occuperait de son affaire dès potron-minet.</p><p>Ainsi, devisèrent-ils de choses insignifiantes, au grand étonnement de la future mariée, devant quelques olives et cacahuètes jusqu’à une heure point trop tardive, car le jeune homme ne put dissimuler un bâillement de fatigue. La jeune femme l’embrassa à pleine bouche et lui déclara que, s’il la tirait de ce guêpier, il pouvait lui demander tout ce qu’il souhaitait, ne doutant pas qu’elle fît partie du souhait en question. Elle se considèrerait comme moralement redevable et son obligée, le destin le voulait ainsi. Le jeune homme trouva le baiser, qualifions-le de poivré, fort à son goût et répondit qu’il s’acquitterait honorablement de sa tâche, qu’elle n’avait point à s’en faire mais qu’il fallait qu’il garde la forme pour le lendemain, qu’ils auraient tout le temps de se rattraper par la suite, car il avait bien évidemment, on n’est pas de bois, très envie d’elle. Il s’informa sur son habit de braise, qu’on lui promit pour l’heure suivante et il s’endormit, satisfait, dans la chambre dite d’ami, malgré les sanglots, soupirs et reniflements sonores qui émanaient du rez-de-chaussée.</p><p>Il se réveilla dès l’aurore. Ses habits de cuir étaient bien là, pliés, cirés et semble-t-il désinfectés. Son arme était posée sur un siège, ainsi qu’un petit sac de munitions en cuir. Il faut dire que les domestiques circulaient dans tous les sens en prévision du remue-ménage qui se préparait. Il s’habilla, tout en soignant ses effets devant un miroir. Il mit même le casque à la panthère ce qui, sans la moto ne se justifiait pas forcément. Il avala un mauvais café avec ce qu’il restait de vieilles biscottes, salua son hôtesse qui n’avait sans doute pas dormi et s’apprêtait pour un départ non consenti &#8211; il lui dit de ne point se faire de soucis pour lui, qu’il allait revenir et s’occuper d’elle si elle voulait bien lui offrir son cœur &#8211; et demanda à être conduit, avec les moyens du hors-bord, à l’embarcadère où les hommes de mains du vieux salace attendaient la toujours supposée demoiselle. Tandis qu’il essayait son arme, dès le début du trajet, il entendit celle-ci le supplier : &#8211; Ne faites point de mal à mes frères. Ce ne sont pas des truands. Ils ne veulent que le bien de notre famille. &#8211; On verra, on verra, murmura-t-il, en faisant un signe de la main. Il y réfléchirait au besoin…</p><p>Arrivé au ponton, il aperçut en effet deux gandins gominés en chemise à jabot, costume à paillettes et chaussures vernis, trop bien habillés pour s’avérer honnêtes et en même temps trop m’as-tu vu pour se révéler totalement mauvais. Un gamin bien endimanché, en nœud papillon, les accompagnait. Le plus âgé des deux, cheveux en brosse, teint hâlé, nez busqué, le héla : &#8211; C’est quoi cette plaisanterie ! Où est notre sœur ? : &#8211; Elle vous fait dire qu’elle renonce à se marier. Et je suis là pour vous sommer d’abandonner à votre tour ce projet qui assurément ne la rendrait point heureuse. Elle sera certainement plus épanouie avec quelqu’un qu’elle aura elle-même choisi… D’ailleurs j’agis au nom de la république. Je  suis lieutenant de gendarmerie. &#8211; Qu’est-ce que c’est que ce guignol-là ?, dirent en chœur les deux frères que l’on surnommait, vu leur origine, les lyonnais. Dégage de cette vedette, nous allons la chercher nous-mêmes puisqu’elle ne veut point entendre raison. Ces lyonnais-ci ne pouvaient point imaginer que ce jeune homme-là était une véritable teigne et que, sans être sot, il était très porté sur l’entêtement pour ne point dire l’obstination. Holà, objecta-t-il. Vous ne m’avez pas bien compris. Votre sœur m’est promise. Elle ne veut plus de votre barbon. Allez le lui signifier de sa part et de la mienne…</p><p>A ces mots, le cadet, poils drus et yeux noirs, une balafre sur la lèvre, se précipita sur notre ami. Mal lui en prit car, au dernier moment, le jeune homme, d’un geste ferme et précis, qu’il eût été bien en peine d’analyser si on le lui avait réclamé, expédia le blanc bec dans l’eau du lac, assez profonde sur les bords. Et ce dernier de barboter en s’inquiétant de la colère du présumé beau-père, des conséquences de l’incident et aussi de l’impossibilité d’user à présent de son arme. Il en pleurait de rage en pataugeant bêtement. L’autre, bien sûr, voulut venger son frérot, réagir sur le champ et tenta de frapper violemment le jeune audacieux sauf qu’entre temps un canon de pistolet était pointé sur son front, bien entre les deux yeux, noirs eux aussi, tandis qu’une voix finalement plus mâle que prévu lui annonçait : &#8211; J’ai promis à votre sœur de ne point vous faire de mal. Je ne lui ai point promis de ne point vous tourner en ridicule… Et de lui arracher, de l’autre main, comme au cutter, ses habits, seyants mais peu résistants, jusqu’à ce qu’il se retrouve en lambeaux et désarmé, bien entendu, autant dire quasiment nu, à part le caleçon à fleurs. Et de faire signe au gamin d’aller chercher le chef, puis quitte à y être, la compagnie, afin que l’on vienne constater les dégâts et négocier avec lui. Et comme le benjamin s’agitait dans l’eau en vociférant maintes insultes, une balle, qui l’effleura, lui rappela qu’il était instamment question de se calmer. Une autre balle rappela l’aîné à l’ordre, lequel profitait de l’incident pour tenter d’entreprendre quelque geste belliqueux et triplement vindicatif… si j’ai bien compté…</p><p>&#8211; C’est simple, leur expliqua le jeune homme, décidément plus futé qu’il n’en avait l’air ou s’affermissant au fil du temps. On en a connu qui ont attendu trente ans avant de trouver leur vocation. &#8211; C’est même très simple… Ou je vous humilie à vie auprès de votre patron et de ses invités, sans parler de vos parents, avec les conséquences que vous savez pour votre sécurité, ou vous allez vous excuser auprès de votre sœur et vous réconcilier avec elle. Et vous aurez droit à ma gratitude et ma républicaine protection. Vous pouvez prendre le hors-bord.</p><p>Les deux sbires, fulminant et trop heureux de s’en tirer à si bon compte optèrent pour la seconde solution, en se disant que ce jeune officier était décidément bien naïf. Il avait eu le dessus grâce à l’effet de surprise, c’était un accident chanceux… Or le jeune homme se doutait bien de ce qu’il risquait d’arriver. Il les prévint souverainement : &#8211; Je règle son compte à votre chef, qui ne m’a pas l’air très respectable pour un aîné et, si j’entends dire que vous avez porté la main sur votre sœur, ou même élevé la voix, vous pouvez me considérer comme votre ennemi mortel à vie, et je n’aurai de cesse que de vous poursuivre et vous punir ainsi que vous l’aurez mérité. Est-ce que ce fut le ton ferme, l’aplomb et le regard assuré de ce désormais nouvel homme, il est vrai toujours jeune qui leur parlait, est-ce son statut de gendarme, le désir de se faire oublier par leur ancien chef, leur attachement réel à leur sœur et finalement le fait que ce soupirant-là représentait pour eux un possible avenir ? Toujours est-il qu’ils eurent le temps d’en parler et d’y réfléchir durant la traversée jusqu’à l’île… Et toujours est-il encore qu’il ne fut point question de violence ce soir-là, plutôt de pleurs de réconciliation, d’attente et d’espérance. Quant à plus tard, cette histoire ne le dit pas, ou alors bien plus tard…</p><p>Il est probable que l’un des domestiques raconta l’issue de l’épisode qui va maintenant vous être narré et qu’elle joua un rôle non négligeable, cette issue, dans la décision des deux frères…</p><p>Comment je le sais ? Par Dumanoir, à qui la belle Ama réussit à faire passer un message, sans doute par le biais de son domestique, en attendant qu’on lui remette le téléphone, coupé par le lubrique vieillard, lequel ne perdait rien pour attendre.</p><p>Ou plutôt si, il a beaucoup à perdre : et c’est notre jeune invincible qui l’attend.</p><ol><li>VI)  </li></ol><p>Or le jeune homme, quant à lui, n’aimait guère attendre. Cela tombait bien. Les deux frangins avaient garé leur Ferrari nacrée, toute enguirlandée, en prévision de l’éventuelle noce, sur le modeste parking qui donnait sur le ponton. La clé était sur le tableau de bord avec en porte-clés de géants et de nains, allez savoir ce qui se passe dans la tête de gens. La Ferrari le tenta. Pourquoi en serait-il autrement ? Et pourquoi se gêner ? Trouver le restaurant du bord du lac, pas très loin d’une chapelle médiévale, où devaient se tenir les festivités pré- nuptiales ne fut qu’un jeu d’enfant. Le gamin venait à peine d’arriver sur les lieux quand notre bel homme s’y retrouva : il put ainsi vérifier l’effet des révélations de l’enfant sur le vénérable vieillard, reconnaissable à son beau costume blanc et à son air altier, à ses bagues serties de saphir ou de jaspe, qui lui parut plus jeune en fait qu’il ne l’avait imaginé. Et donc encore moins respectable qu’on ne le lui avait recommandé. Il regardait l’enfant, la Ferrari, à nouveau l’enfant, l’assemblée interloquée, circonspecte et attentive… En un tout autre lieu, il aurait demandé à certains de ses sbires de s’emparer de l’intrus ou de le faire dégager manu militari ou encore de le jeter à l’eau. C’était délicat devant les quelque 200 invités dont certains se targuaient d’honnêteté exemplaire et d’un sens de l’honneur passant devant toute considération.</p><p>Soudain, il entendit la voix du jeune homme retentir dans le silence : &#8211; Vénérable vieillard, je ne te veux aucun mal. Je suis venir te prévenir que ma fiancée ne t’est plus destinée. Ses frères sont tombés avec moi d’accord sur ce point. Aussi te faudra-t-il y renoncer.</p><p>Le quinquagénaire aux cheveux teints en blond cendré, déglutit sa salive, fit un signe d’apaisement à ses sbires et  s’approcha de la Ferrari d’où s’était extrait le jeune impudent. Il demanda à ses hommes qu’ils restassent à distance. &#8211; Bien, Mr James lui fit-il répondu. Il héla l’assemblée dans l’expectative et proposa de continuer les divertissements en attendant qu’il gère ce contretemps avec le jeune plaisantin. Il s’agissait d’un malentendu et les réjouissances ou émerveillements attendaient les convives. Il s’isola donc et quand ils furent seuls il demanda &#8211; Qui es-tu ?&#8230; tout en toisant le godelureau, au demeurant de sa taille, en espérant l’impressionner. &#8211; Je suis le fils d’un policier célèbre et j’entends bien lui succéder. Le président m’a assuré de son affection et m’a attribué le grade de lieutenant de la république.  Si tu ne renonces pas à celle qui s’est offerte à moi cette nuit, il te faudra passer sur mon corps, déclara sans sourciller le jeune audacieux qui avait retenu cette expression lors de sa rapide instruction chez Dumanoir. Bon, il en rajoutait un peu, la modestie n’était pas son fort.</p><p>Mr James était troublé. Pouvait-il épouser la fiancée d’un rival ? D’un autre côté se remettrait-il d’un renoncement qui ferait de lui la risée de l’assemblée pour l’instant occupée ? Après tout, il n’avait rien dit de ses intentions à ses invités : ce devait être une surprise ! Ce n’était pas un gangster, tout juste un parvenu un peu tordu sur les bords (et avec des bords épais). Il pouvait régler le problème en une heure,  confirmer son autorité et passer pour un noble cœur aux yeux des malveillants. Il proposa un défi : la course à moto jusqu’au ravin. Le jeune homme accepta, on aura compris qu’il ne doutait de rien, n’avait pas froid aux yeux, se bonifiait au fil des épreuves et semblait protégé par la fortune ou les circonstances, bref être né sous une bonne étoile. Il accepta à deux conditions : que la course se fasse à l’abri des regards indiscrets (il commençait à comprendre qu’il fallait se méfier des entourloupes et tricheries) ; la seconde que les dettes de la famille d’Ama soient effacées… Le juvénile vieillard, sûr de son fait, se contenta d’ajouter qu’en cas de victoire, il recouvrait l’ensemble de ses droits et userait de la famille dans son ensemble ainsi qu’il l’entendrait. Inversement, il fit promettre au jeune présomptueux de renoncer à la belle convoitée s’il s’avérait vaincu.</p><p>Il demanda à deux de ses bras droits d’avancer leur Harley, dernier cri, contre promesse non refusable. C’était le dernier modèle, celui de Johnny dans son navet A tout casser. Il s’agissait de bloquer les freins et de rouler à tout berzingue sur la piste en terre battue qui longeait la falaise, assez bosselée, pendant environ cinq cents mètres, quand elle s’éloignait du lac pour aboutir au ravin. Le premier qui s’écartait du chemin, ou a fortiori tombait, avait perdu. Sinon, on faisait l’aller retour et le premier arrivé l’emportait. Les invités demeureraient à l’écart. On leur annonça une petite heure de retard sur le discours promis, en raison  d’un ennui mécanique du hors bord et on leur fit distribuer les cadeaux qui étaient prévus au dessert en fin de journée, selon leur grade dans la hiérarchie sociale : des bijoux en or, des appareils ménagers ou instruments de musique, et même une voiture ! Seul le gamin (au fait, c’est qui ce gamin ?) arbitrerait le duel et rendrait éventuellement compte de son issue &#8211; tandis que les deux fiers à bras s’occuperaient de la technique. Il lui fut d’ailleurs réclamé de se placer à mi-course de sorte qu’il pouvait constater des deux côtés lequel des deux concurrents serait le malheureux vaincu ou l’heureux vainqueur, ce serait selon.</p><p>Tout se passa bien au début, le chef incontesté, qui avait reconnu plusieurs fois ce parcours, caracolait en tête. Notre beau lieutenant, de son côté, évoluait avec plus de prudence dès lors qu’il s’agissait d’éviter les endroits les plus cabossés si bien qu’à mi-parcours il comptait un peu de retard, deux trois mètres environ. Le virage du côté du ravin était assez délicat à négocier. Ce fut à ce moment-là qu’il prit tous les risques si bien  qu’il rattrapa son antagoniste et les deux se retrouvèrent à la même hauteur dès lors qu’il s’agissait d’amorcer le chemin du retour. Sauf que le cadet avait bien emmagasiné les obstacles de l’aller tandis que l’autre était plutôt préoccupé des moyens de se débarrasser de son jeune ennemi dont il commençait à envisager la possible victoire.  C’est ainsi que, vers le milieu du parcours, quasiment à la hauteur du gamin, le malhonnête époux prétendu fit une embardée censée bousculer son adversaire, lequel l’évita habilement, ce qui fit que le premier dérapa sur une pierre plate et alla s’étaler en dehors de la piste, chutant lourdement sur son épaule droite, dont il n’était nul besoin d’être docteur en médecine pour comprendre qu’elle s’était cassée. Le jeune homme termina rapidement son circuit mais eut l’élégance de revenir vérifier l’état de l’arrogant défait, réconforté par le gamin. Il eut du mal en raison de l’absence de freins et dut sauter de l’engin en faisant un roulé-boulé dans l’herbe, à l’endroit qu’il avait repéré comme étant le moins risqué.</p><p>Le vieillard reconnut en gémissant et crachant une dent sa déconfiture, tandis que le petit arbitre partait chercher des secours. Ainsi, purent-ils bavarder quelques secondes : après tout, ce n’était sans doute pas une bonne idée que d’épouser une jeunesse, qui plus est réfractaire ; il la lui laissait bien volontiers si de surcroît elle s’était offerte à lui. Quant aux invités, on leur dirait simplement qu’il était dans l’incapacité physique, suite à un accident, d’assurer sa présence. Il sauverait ainsi la face et c’était pour lui l’essentiel. Les dettes du jeu de l’ex futur beau-père seraient épongées et il le recommanderait à l’un de ses amis pour lui trouver un boulot planqué, loin des lieux de perdition. Les frères feraient ce qu’ils voudraient ; il était prêt à les récupérer s’ils le souhaitaient &#8211; il avait très bien compris ce qu’il s’était passé dans leur tête, une fois informé de l’épisode de leur humiliation précédemment relatée. Au fond, il avait toujours été rebelle et prenait un malin plaisir à se jouer des lois mais c’était bien fini tout cela… Il avait trouvé son maître. C’était un signe. Il avait l’intention de se ranger et de laisser la place aux jeunes…</p><p>Le gamin était le fils de quelqu’un de haut placé. Certes, il se chargea de faire prévenir une ambulance, de dire aux sbires que la fête pouvait continuer mais qu’elle se poursuivrait sans le maître, lequel s’était blessé et n’était point en état de faire un discours, l’arrivée de l’ambulance en faisait foi. Il se chargea surtout de faire savoir en plus haut lieu encore que le jeune maladroit, nommé lieutenant par le président, avait soumis l’un des hommes les plus puissants de l’Auvergne profonde, que ce dernier promettait au président de rentrer dorénavant dans le rang et qu’il n’aimerait point se trouver à la place d’un certain Counianque, lequel ne perdrait rien pour attendre.</p><p>A peine entré dans l’ambulance, Mr James souhaita beaucoup de bonheur à son heureux rival, lequel recouvra ses travers de naguère en signifiant qu’il devait d’abord retrouver sa mère et les vieilles fées, dont la douce Gisou, afin de les rassurer sur son sort, c’est vrai et aussi, même si c’était moins nécessaire, afin de leur montrer ces signes de réussite que constituaient ses habits rouges et sa moto &#8211; au fait celle-ci était-elle demeurée à la bonne place ? On lui dit de ne pas s’inquiéter, qu’elle avait été trouvée et mise à l’abri. Mr James voulut savoir son nom… La réponse se perdit dans le bruit de pétarade du démarrage conjoint de l’engin et de l’ambulance. Il dédaigna la Ferrari. La force, c’est l’ordre. Et non la frime… On est comme ça dans la gendarmerie. Le devoir avant tout…</p><p>Le fils de la couturière se demandait par quel chemin, il pourrait rejoindre son objectif temporaire. On lui proposa d’échanger son engin devenue en peu de temps vétuste, en panne sèche, contre la Harley, plus impressionnante encore que la moto de l’homme aux dents d’argent. Il reviendrait la restituer plus tard. On pouvait lui faire confiance, ne serait-ce que par son air enjoué et son front empreint de pureté. Sa réputation commençait à grandir et la moto appartenait de fait en dernière instance à celui qui avait été battu à la loyale. Il partit ainsi avec une Harley et un plein d’essence sans bourse délier. Quant au chemin… C’est une autre histoire…</p><p>                VII)</p><p>            Il  se proposa, pour commencer, de tracer de larges cercles concentriques autour du lac, il finirait bien par trouver une grande ville ou un office qui le renseignerait. C’était difficile à cause des buissons. Aussi adopta-t-il un parcours plus expansif selon des lois progressives de mathématiques qui lui vinrent spontanément à l’esprit, en toute intuition. Et puis restaient les gendarmeries. Je passe sur les aventureux qui vinrent, à leurs dépens, le quereller ou lui chercher noise. Ils en furent quitte qui d’un bras en écharpe, qui d’une blessure superficielle, quitte d’un simple sermon surtout s’ils étaient plus immatures que méchants. Pourtant, était-ce un coup du sort, l’incompétence ou la malveillance de ses, je n’ose dire le mot, collègues, tellement il semblait d’une autre trempe &#8211; pour ne point évoquer la race &#8211; était-ce lui qui s’expliquait mal, vu son lieu d’origine : le hameau, le village, le bourg, la ville, cela demeurait vague… Toujours est-il qu’il tomba en panne d’essence en un endroit où il ne risquait guère de rencontrer âme qui vive, tout au plus quelques corbeaux. Une espèce de causse désert, parsemé de roches disposées en chaos, si l’on peut dire et sans une once, ou peu s’en faut, de végétation grasse. Il quitta la route nationale, fort peu fréquentée, jamais de camions, des motos sur les doigts d’une main quotidienne, laissa le beau spécimen d’engin motorisé près d’une pierre en forme de monolithe, facile à repérer de loin, puis opta pour un rapide tour d’horizon.</p><p>Il aperçut ce qu’il pensait être une habitation à quelques encablures de distance et, adoptant la ligne droite, s’aventura, à pied dans cette direction, tandis que la nuit de son côté approchait à grands pas, si l’on peut dire vu que c’est lui qui marchait. Il était un peu agacé de ce nouveau contretemps et de son incapacité, capricieuse, à assouvir son impatience. Toutefois, le relief n’était pas aussi plat qu’il l’avait pensé de prime abord ni l’habitation ne semblait aussi proche que prévu. Plus il avançait, plus il avait l’impression qu’elle s’éloignait. Le chemin semblait même s’enfoncer sous la terre. Il se retrouva sur une voie carrossière qui débouchait sur un défilé, des sortes de gorges pas très élevées, sans la rivière, ou alors elle était si minuscule qu’elle paraissait quasi invisible à cet endroit-là. A ce moment, il eut une sorte d’étourdissement, comme si la physionomie de ce paysage lui rappelait un vague souvenir, une sorte de réminiscence (lui ne connaissait pas le mot, c’est nous qui interprétons). La forme en V majuscule des parois rocheuses, débouchant sur un vert vallon embrasé par le crépuscule, le fit mystérieusement chanceler quelques instants. Il chercha un coin où se poser.</p><p> Il ressentait en effet les premiers signes de la fatigue quand il aperçut, ô miracle, un arbre, un figuier de surcroît, ce qui lui permit d’étancher sa faim, si tant est que l’on puisse se contenter de figues mûres quand on est un jeune homme vigoureux et affamé, Décidé à prendre quelques minutes afin de réfléchir, ainsi que Dumanoir le lui avait conseillé, il s’assit sur une pierre plate et pour mieux se concentrer, ferma les yeux.</p><p>Il les rouvrit soudain, ayant entendu un bruit imprévu, si l’on peut dire, dans un endroit on ne peut plus aride. Il aperçut un homme, manifestement assis dans un fauteuil roulant, et qui maniait une sorte de gaule ou de canne, le jeune homme ne voyait pas bien, de là où il était assis et il était encore sous le coup de l’étourdissement. Il se rapprocha et eut comme un coup au cœur quand il crut reconnaître le président, sauf qu’il paraissait d’au moins vingt ans plus jeune que le jour où il avait fait sa connaissance, sans moustache ni cheveux gris. Il aurait bien voulu être éclairé sur l’identité de cette personne mais se souvint que son ami Dumanoir lui avait conseillé de ne point trop parler et Lulu de ne point, de toute façon, trop croire. Ce fut d’ailleurs l’infirme qui, l’ayant enfin aperçu debout devant lui, toujours avec sa mine enjouée, l’infirme disais-je qui s’adressa à lui d’une voix fatiguée, rappelant au jeune homme celle du président &#8211; ce qui lui fit penser qu’il s’agissait de son fils ou de son jeune frère : &#8211; Holà mon jeune ami, que faites-vous à cette heure-ci dans un coin pareil que je suis le seul en principe à fréquenter ? Vous me semblez perdu, ma parole… Le jeune homme fit signe que oui. Il allait expliquer sa situation quand l’invalide reprit : &#8211; Vous avez dû tomber en panne, j’ai entendu un bruit de moteur… Ah, les motos… Moi aussi j’étais un as de la route, il n’y a guère… Et voyez dans quel état je suis maintenant… Mes jambes ne me portent plus et je n’ose exhiber ce handicap dans tous les lieux où je me pavanais jadis, en toute inconscience (NDA : La situation des handicapés n’était pas la même à cette époque). Je me divertis comme je peux… Je m’adonne à la pêche, ça m’occupe… Malgré tout, trêve de jérémiades, vous devez être affamé et fourbu. Ma demeure n’est pas très éloignée. Longez la rivière et, d’ici un petit quart d’heure, vous y arriverez. Vous êtes mon invité. Ne vous inquiétez pas pour moi, on va venir me chercher dans une minute. Et n’ayez crainte, vous pouvez avoir confiance. Le sosie en plus jeune du président sourit, ce qui finit par emporter la défiance du lieutenant, malgré les conseils familiaux et amicaux.</p><p>Il suivit alors la rivière qui s’était élargie considérablement et aboutit en effet à une magnifique propriété, précédée d’un jardin à la française. Elle était formée d’une bâtisse assez longue à étages et de deux ailes latérales à toit plat, avec des grandes fenêtres. Devant le portail de fer, seule ouverture de l’enclos, le jeune motard eut la surprise de s’apercevoir qu’il était attendu : une belle fille blonde comme on en voit, naturelle ou pas, dans les magazines de cinéma que lisait discrètement Gisou, lui souriait. Elle portait une tenue de daim, tunique et jupe longue avec des franges, ce qui lui fit penser à une indienne (Où en avait-il vu une ? Dans une revue de mode, sûrement). En même temps, il ne s’étonnait plus de rien : Le président, Dumanoir, Ama, il était bien reçu partout, cela finissait par devenir pour lui la norme, d’aucuns diraient les normes. Sur le perron, que précédait une série de larges escaliers, la  jeune fille, qui le devançait lui demanda d’attendre un instant, pénétra dans la bâtisse et revint avec une sorte de coffret qu’elle ouvrit à son intention. Il contenait, assorti de son étui, un somptueux pistolet de collection avec, écrit sur la crosse en bois, Calibre X 53. La jeune fille le sortit de l’écrin, le déplia et le ceint à la taille du jeune homme en susurrant : C’est un cadeau de bienvenue. Il est à vous pour votre sécurité particulière. Il fonctionne très bien et pourrait vous rendre de multiples services. Une légende court à son sujet : celui qui le possède demeurera invincible, à l’exception d’une circonstance particulière qu’il ne m’appartient pas de vous révéler. Le jeune homme remercia, sans plus. Il ne voyait pas très bien comment ni quand utiliser cette arme un peu désuète. Il ne pensa même pas à réclamer les balles, et suivit la jeune  fille à l’intérieur.</p><p>L’entrée débouchait sur un grand escalier d’apparat avec une rampe en marbre aux bouts ourlés qui fit une grande impression sur notre auvergnat. Quel dommage que sa mère ne puisse voir cela ! La jeune fille l’attendit un instant puis le pria de gravir les quelques marches conduisant à l’étage, lesquelles lui parurent interminables. Il y arriva tout essoufflé. Une grande ouverture donnait sur un immense salon illuminé de dizaines de lustres de cristal, bien plus lumineux qu’en la sous-préfecture. Le feu crépitait dans la cheminée. Machinalement il s’en approcha et saisit le tisonnier. La saison est bien douce et pourtant les nuits, sur les hauteurs, demeurent fraîches, lui dit une voix qu’il reconnut pour celle du pêcheur mutilé. En effet, celui-ci l’attendait, plus dans son fauteuil : dans une espèce de canapé qui paraissait aménagé pour son confort. Même à moitié allongé, il paraissait très grand. Notre invité se dirigea vers lui pendant que son hôte s’excusait de ne pas se lever afin de lui faire honneur. &#8211; Pas grave, dit le jeune homme. Vous faites comme vous le sentez. Et il lui mit le manteau qu’il trouva sur le canapé sur les épaules, ce dont il fut grandement remercié. &#8211; Le repas sera prêt dans quelques minutes. En attendant nous allons vous servir un apéritif. Vous buvez de l’alcool ? Le jeune homme avoua qu’il ne buvait que du vin, et encore avec modération depuis une certaine aventure vécue en ville récemment (et sur laquelle, l’avons-nous déjà dit, le sieur Dumanoir avait émis quelques menues critiques et réserves). &#8211; Cela tombe bien, lui dit l’infirme, j’ai ici le meilleur blanc que vous puissiez trouver dans toute la région (Quelle région ? se disait le jeune homme, qui pensait déjà à son départ du lendemain). Il tapa des mains et deux jeunes filles apparurent, celle qu’il connaissait déjà et sa jumelle, en tout cas elles se ressemblaient beaucoup et avaient la même taille. Il remarqua des nattes et des colliers avec médaillon. Rien à voir avec Dorothée, Francine ou Mimi, un peu plus dodues et appétissantes. Celles-ci étaient, comment dire, élancées et angéliques, j’aurais pu dire éthérées. On devinait, sous leur jupe fendue, des jambes longues et fines. Gisou était un peu comme ça dans ses souvenirs d’enfance. Evidemment elle avait un peu vieilli pendant que lui avait grandi. Le jeune homme garda ses réflexions pour lui et, on s’en doute, le strict silence. Deux jeunes hommes de son âge entrèrent. Ils étaient vêtus de jeans délavés et de tuniques à fleurs avec des ceinturons à l’extérieur du pantalon ce qui le surprit grandement. L’un d’eux, de sa taille et brun, apporta une desserte roulante sur laquelle étaient disposés deux verres, une bouteille fraîchement débouchée et quelques toasts tartinés d’un pâté de campagne que l’infirme présenta comme du chevreuil. L’appétit du jeune homme fit alors plaisir à voir… Sa promptitude à étancher sa soif de même. Le garçon regarda fixement notre invité, celui-ci eut l’impression qu’il voulait dire quelque chose. Toutefois il baissa les yeux et vaqua à ses occupations.</p><p>L’autre, châtain et un triangle en guise de médaillon, alluma un écran magique et le jeune homme regarda fasciné les aventures d’un personnage qui lui ressemblait comme un frère. Il ne put vérifier la couleur de la combinaison de cuir puisque l’épisode était diffusé en noir et blanc. Ce qui est sûr c’est qu’il gagnait tous ses duels : au pistolet, au couteau ou à la lutte en  corps à corps. L’épisode terminé, quelqu’un éteignit. Il aurait voulu poser deux, trois questions. Il se dit qu’il le ferait plus tard. Après tout c’était à l’hôte de porter la parole.</p><p>La conversation porta sur le révolver… L’infirme demanda au jeune homme s’il n’avait pas été surpris du cadeau. Le jeune homme s’excusa, pensant qu’on lui faisait un reproche, et remercia sans chercher plus loin. L’infirme sembla s’en étonner. Jetant un œil de côté, tout en dégustant son blanc sec, le fils de la couturière s’aperçut que la table avait été dressée, ce qui lui parut étrange car elle était décidément très fournie et qu’il n’avait rien vu venir, ni rien entendu, ni personne encore, à part les deux jeunes gens précédemment évoqués, les mains vides.</p><p>Enfin on se mit à table, l’infirme transporté sur sa chaise par les deux jeunes gens, décidément plus robustes qu’il n’y semblait, une grosse table de bois très épais avec des plats en grand nombre : poissons avec de la mayonnaise, œufs que l’on dit aux mimosas, salmis de pintade, fromages et crèmes de toutes sortes. L’infirme parlait tout le temps. Le jeune homme se contentait de répondre par oui ou non sans trop développer sa pensée, sauf quand il s’agissait de s’informer de sa moto, ce en quoi on le rassura. Nul n’irait songer à la lui voler et, de toute façon, il lui manquait de l’essence. Il demeurait quelque peu méfiant, moins de la personnalité de son hôte que du caractère mystérieux de l’épisode. L’infirme parlait, parlait de sa jeunesse et de ses souffrances, de la pêche et des battues d’antan, de la guerre et de ses résistants, de son passé quoi, si bien que le jeune homme finissait par s’assoupir, d’autant que le vin blanc coulait à flot, suivi d’un rouge gouleyant adapté aux viandes et fromages. Il s’efforçait, tant par intérêt que par sympathie, d’écouter les confidences de cet être respectable, en particulier parce qu’il était son aîné, mais se trouvait régulièrement distrait par le passage incessant de gens de la maison, peut-être même des personnes de la même famille, d’une porte à une autre ; chacun transportant un objet dont on se demandait bien à quoi, et surtout à qui, il pourrait servir.</p><p>Le premier était un grand drapeau tricolore, tenu par une fille assez grande, probablement de son âge, pantalon blanc et tennis, et qui marchait doucement, comme avec solennité. Au moment où il traversa la pièce, les lustres brillèrent avec une intensité surnaturelle, que le jeune homme mit sur le compte de la fatigue et de l’alcool. Pourquoi exhiber cet objet, en cours de repas, alors qu’il n’en voyait nullement l’utilité immédiate ? Le jeune homme avait bien envie de poser la question… Cependant, il se retint, d’une part pour ne point interrompre l’infirme, lequel commentait l’origine du vin et la composition des mets, d’autre part pour ne point paraître faire un reproche à une âme si généreuse et qui manifestement avait fait mettre les petits plats dans les grands, à sa seule intention. Ce qui intriguait le jeune convive, c’est le temps de préparation alors que cette visite n’était en principe guère attendue ni prévisible. Comment s’y était pris le cuisinier ? Il ne se l’expliquait pas. Il fut également stupéfié par la couleur écarlate qui, était-ce un effet des vapeurs du bon vin ?, lui semblait dégouliner de chair et de sang mais c’était sans doute une illusion. A la réflexion la fille pouvait bien être un garçon…</p><p>Le deuxième ce fut une gamelle accompagnée d’un bidon, en mauvais métal, sans doute du fer blanc quelque peu cabossé, tenus par deux jeunes gens, aux cheveux longs, dans des tenues chatoyantes, à chaque fois différents et qui semblaient mettre beaucoup d’application à leur tâche. Les lustres scintillèrent une nouvelle fois de façon singulière et le jeune homme pensa à un dysfonctionnement de l’électricité, un peu comme chez lui dans sa cambrousse et dans tous les endroits déserts en général. Il se frotta les yeux et se dit, en son for intérieur que, vu les moyens de l’infirme, il était étonnant qu’il eût consenti à exhiber  de tels objets, a fortiori à s’en servir pour quelqu’un d’autre, à moins qu’il ne se fût agi de les jeter tout simplement : Or, pourquoi s’adonner à cette activité à l’heure du repas ? Y’avait-il urgence ? Le jeune homme se promit d’interroger l’infirme sur ces sujets un peu plus tard, afin de ne point rompre le charme de ce dîner de rêve. Car tout en regardant, en écoutant, il ne cessait de manger les mets délicieux posés sur la table d’autant plus copieusement qu’on le conviait à s’en resservir et à les arroser d’un merveilleux nectar. Quitte à croire en quelque chose, autant croire à ce que l’on boit. Ca aurait plu à Lulu…</p><p>Le troisième et dernier objet était le plus étonnant : il s’agissait d’une écritoire, avec un encrier et une plume. C’étaient à nouveau deux jeunes filles qui les portaient. Le jeune homme ne put réfréner un sourire car cela faisait pas mal de temps que la tendre Gisou se servait d’une machine à écrire pour la confection de romans d’amour qu’elle commençait dans le plus grand des enthousiasmes et ne terminait jamais. Ceci dit, que venaient faire ces objets voués à l’écriture, à ce moment-là, dans ce lieu-là ? Il convenait de ne point se montrer trop indiscret ainsi que Dumanoir l’avait recommandé. Peut-être ses questions prêteraient-elles à rire ? Qui sait ? Ou du moins trahiraient-elles son ignorance doublée d’immaturité. Le nouvel homme du président décida donc de garder le silence, même quand les objets repassèrent dans l’autre sens, dans le même ordre : le drapeau, la gamelle et le bidon, l’écritoire et ses ustensiles. Si rien dans la physionomie de l’invalide ne semblait indiquer un quelconque reproche, le jeune homme eut néanmoins l’impression que chacun des acteurs de cette cérémonie le regardait avec étonnement. Lui se demandait combien ils étaient en tout. Il en dénombra sept. Trois filles et quatre garçons, enfin il hésitait sur l’un d’eux.</p><p>Et ce fut bien pire, au fromage puis au dessert, quand ils refirent le même trajet rituel : il lui sembla que ce n’étaient plus les mêmes acteurs, ou plutôt que c’étaient les mêmes, qui se seraient défaits, auraient été tout chamboulés, considérablement vieillis. L’un d’eux, au sexe indécis, le regarda avec un air de reproche. Le repas avait-il assez duré ? Il se dit alors qu’il était bien fatigué et qu’il était grand temps de prendre congé. Il remercia copieusement son hôte et vanta la qualité du repas, demanda que l’on félicitât le cuisinier. Il s’informa une nouvelle fois du sort de sa moto car il devait retourner… mais on lui répondit qu’il ne passait jamais personne dans cet endroit désert et qu’il la retrouverait sans difficulté. Il aurait aimé aussi en savoir plus long sur la ressemblance de son hôte avec le président… Il était trop épuisé… L’un des sept jeunes gens, qui lui ressemblait également comme un frère, du moins eut-il cette impression, l’accompagna, au bout d’interminables couloirs, dans une chambre cossue, au lit à baldaquin sur lequel il se jeta sans se déshabiller, ne tardant pas à s’endormir du lourd sommeil de la brute… C’était quand même autre chose : le respect des lois de l’hospitalité…</p><p>Il ne remarqua même pas la fille dans son lit… Il dormit jusqu’au matin.</p><p>Son semblable l’avait sans doute déshabillé, du moins le supposa-t-il le lendemain. La dernière image fut cet œil qu’il remarqua dans le triangle du médaillon, autour d’un cou trop flou pour se voir identifié.</p><p> VIII)</p><p>Un chant de coq le réveilla. Il avait la tête lourde et le sentiment d’avoir pris du plomb dans l’aile. Il eut du mal à se lever. Son sommeil avait été agité de rêves de réprimandes. Il sentait qu’il avait deux trois points à éclaircir. Sa mère attendrait. Il désirait par-dessus tout se doucher. Une petite salle de bains jouxtait sa chambre. Il faisait un peu frais, forcément, vu l’altitude du plateau. Il fit couler l’eau dans la baignoire. Une chanson lui trottait par la tête : Mais quand le matin/Je vois le ciel bleu le matin/Aussitôt j’oublie les angoisses de la nuit. Il repéra une vieille horloge qui indiquait dix heures. Il se fit la remarque que tout le monde devait dormir car un pur silence, même non naturel, régnait. Il ouvrit une grande fenêtre. Le vent frais le fouetta et il n’entendit aucun bruit diffus non plus à l’extérieur. Seulement le cri d’un rapace qui traversait le ciel à ce moment-là. La lande s’étendait à perte de vue, on devait l’avoir logé dans la partie arrière du domaine. Il essaya de repérer le monolithe. Il  en découvrit des centaines. Bah ! On verrait bien… Avant d’entrer dans le bain, il ouvrit la porte de sa chambre : il n’y avait personne dans le corridor.</p><p>Une fois rhabillé et botté, il pensa qu’il fallait absolument qu’il revoie le sosie du président avant de partir, qu’il l’interroge sur tous les mystères qui caractérisaient cette demeure. Et, afin de le remercier, qu’il lui propose son aide au cas où. Il entreprit de visiter le domaine : les meubles étaient bien là, comme la veille. Ses pas résonnaient sur le pavé ; toutefois il ne rencontra nulle âme qui vive. Il se dit que ce n’était pas possible, qu’il n’avait pu rêver ce qu’il avait bel et bien vécu la veille. Son mal de tête, l’absence d’appétit, l’arrière-goût de crème dessert, lui prouvaient que la soirée avait bel et bien eu lieu. Il lui fallut assez vite se rendre à l’évidence. Il était seul. Il trouva tout de même la salle de réception. Le feu était éteint dans l’âtre abandonné. Nul relief du repas pourtant, simplement une cafetière avec un bol avec les colonnes d’un temple joliment peintes dessus, et de quoi déjeuner : biscottes, beurre un peu rance, confiture de groseille avec quelques signes de mosissure. Il mangea, espérant que quelqu’un allait venir, en vain.</p><p>Que faire dès lors sinon partir, régler, une bonne fois pour toutes, la question de son retour chez sa mère. En fait, il comptait sur l’infirme ou sa suite pour lui donner des indications, ce qui semblait sérieusement compromis. Il sortit donc de la demeure avec au fond du ventre le sentiment d’un danger imminent, une sale impression de culpabilité, l’intuition que rien ne serait dorénavant comme un avant qui lui parut doré et qu’il avait passé un cap, sans doute un peu grandi même, ou mûri, ou vieilli… Il était devenu un homme…</p><p>Un bidon d’essence en plastique l’attendait sur le seuil, ce qui l’encouragea quelque peu. Mais que faisait cette roue à côté ? Il n’avait point crevé…</p><p>Ce fut alors qu’il les rencontra… Mimi d’abord, amincie grâce à des talons hauts, avec ses taches de rousseur et ses yeux clairs yeux pervers, disait-on d’elle et qui cependant était si pure &#8211; jusque-là. Elle était habillée à la mode de l’époque, avec une jupe courte, des bas rouges, un chandail et semblait ne pas souffrir de la fraîcheur relative, à cette heure de la journée. Que faisait-elle dans cet endroit perdu, décidément rien ne paraissait tout à fait normal, si tant est que ce mot veuille dire quelque chose ? L’homme nouveau qui sortait de la demeure songea qu’il fallait vivre les choses telles qu’elles se présentaient à lui et qu’il verrait bien après coup les décisions à prendre. Il fit donc semblant de ne point être étonné de sa présence en ces lieux. Ce fut-elle au demeurant qui porta la parole comme si elle avait deviné ses préoccupations : &#8211; Il nous en a fallu du temps, pour te retrouver, dit-elle (il remarqua une voiture, une Peugeot de l’époque, blanche, avec deux autres personnes dedans qui paraissaient s’apprêter). On a décidé de s’offrir, comment dire, des vacances définitives. On en a profité pour te revoir, sans doute pour la dernière fois… C’est que nous avons des mauvaises nouvelles à t’annoncer (Le nouvel homme fort, bien affaibli par ce matin de cauchemar, la regarda, intrigué, mal à l’aise et comme anticipant sur ce qu’elle allait dire). La jeune femme reprit : &#8211; Ta mère est morte et enterrée. Le lendemain même de ton départ. Le docteur a dit que c’était le cœur. Elle était si fragile et ne s’était jamais plainte. Mais il voulut en apprendre davantage. Mimi ne savait pas où elle avait été mise en terre. Auprès de son mari, lui avait-on dit. Elle pensait que lui savait où était la tombe paternelle… Non ? C’était bien étrange que ça ne l’eût jamais préoccupé… Enfin, bon, te voilà prévenu… Et ça n’était pas tout. La vieille Elodie, sa bonne vieille Lolo, avait été mise à l’hospice pour indigents, elle avait perdu la tête la pauvre… La mort brutale de ta mère lui en avait fichu un coup… Lulu ? On sait qu’elle était retournée chez des cousins lointains pour jouer les garde-malades de service. Elle ne pouvait guère demeurer seule sans les autres… On la plaignait car elle était devenue une sorte de souffre-douleur de sa nouvelle famille… Quant à Gisou, elle avait disparu et nul ne savait ce qu’elle était devenue… L’homme sans nom encaissa tous ces coups et concéda, le cœur au bord des larmes, que rien effectivement ne serait jamais plus comme avant. Il pleura, et c’était bien la première fois que cela lui arrivait depuis fort longtemps, depuis sa prime enfance sans doute, et encore c’était pour le plaisir de se voir consolé. Pleurer oui, il avait dû pleurer, il savait ce que c’était, quand il était petit, pour un caprice. Cela remontait à si loin qu’il ne s’en souvenait même plus.</p><p>Mais déjà Dorothée s’avançait tandis que le visage de Mimi s’évanouissait dans la brume de cette fin de matinée, qui entonna un air que l’on entendait beaucoup à l’époque : Tout m’entraîne/Irrésistiblement vers toi/chaque instant, avec un joli crescendo dans les aigus sur l’adverbe. Elle aussi paraissait grandie par le port de fines bottines pointues. Elle était toujours aussi jolie et brune à cheveux longs, ses yeux verts semblaient exprimer de l’étonnement. Elle portait à présent un jeans tout neuf et d’un tricot dans des tons fuchsia. Absolument plus ses habits de campagne. Elle s’était maquillée les lèvres et avait bien embelli. En revanche, ce qu’elle avait à dire n’était pas non plus agréable à entendre : &#8211; Je suis venu te rappeler ton nom de famille que tu sembles avoir oublié. Tu fais partie de la lignée des Forval qui se sont illustrés dans toutes les guerres et se sont fait un nom dans la police et l’armée. Tes ancêtres, ton aïeul, ton père et tes frères ont rendu de grands services à la république, y compris quand elle était au plus mal, et parfois sans que leur tâche ingrate soit exhibée au grand jour. Ils se sont toujours fait une haute idée de leur mission. Toi, tu t’intéresses davantage à la combinaison de cuir que tu portes qu’aux grands services que tu pourrais rendre à ton pays. J’ai pu parler avec les gens du domaine. Tu t’étonnes sans doute qu’ils ne veuillent plus te revoir. Sache que tu as commis de graves erreurs hier au soir. On t’a fait, en quelque sorte, selon leurs codes à eux, passer une épreuve suprême et tu y as lamentablement échoué. Pour cette raison on ne t’appellera point Forval le sauveur mais Forval l’abruti. Ledit Forval eut bien du mal à contenir un subit sentiment de colère, sauf qu’il était face à une femme, belle de surcroît, une ancienne petite amie et par ailleurs il sentait bien qu’elle avait mille fois raison. Il détourna le regard qui se plongea dans le vide… Il réfléchissait…L’autre fredonnait : Adios amor je m’en vais ce soir/Car il vaut mieux/Ne plus se revoir…</p><p>Ce fut alors le tour de Francine, elle était la plus gentille des trois avec sa frange blonde et ses yeux noisette. Curieusement elle portait une salopette rayée de bleu mais Forval avait d’autres motifs d’interrogation : &#8211; Dorothée ne m’en a pas assez dit : C’était qui cet infirme ? &#8211; Je n’ai pas le droit ni le pouvoir de tout te révéler. D’ailleurs, je ne sais moi-même que peu de choses par deux trois confidences des employés du domaine. Tu as fait preuve de peu de discernement mais est-ce ta faute si l’on t’a entretenu, de si longues années, chez toi, dans une ignorance extrême ? La situation n’est pas si désespérée. Aie confiance en toi et cherche à tous prix à te mettre sous les ordres directs du président. Rien n’est encore perdu. Bien des aventures t’attendent et tu rencontreras bientôt une personne qui comptera beaucoup pour toi. L’infirme est un personnage important de l’état, une de ces éminences occultes, tu comprends le sens de ce mot ?, qui  jouent un rôle non négligeable sans que les journaux ne parlent d’eux à tout bout de champ. Il a pensé, en tout cas espéré, que si tu pouvais être l’élu, si tel avait été le cas, le choc psychologique pour lui aurait été si intense qu’il aurait pu recouvrer la santé et se remettre en chasse, et sans doute aussi assurer sa postérité, si tu vois ce que je veux dire (Forval opina du chef). &#8211; Et c’est quoi ce rituel auquel je n’ai rien compris ? &#8211; Ca je ne sais pas trop. Ce que j’ai cru saisir, c’est qu’il avait été conçu à ton intention. Quant à celui qui se trouvait dans la chambre, un plus grand malade encore… Il écrit, il écrit pour ne point mourir et tant qu’il écrira il ne mourra pas, ni toi non plus d’ailleurs et sans doute moi non plus. Il construit des aventures plus ou moins fictives qui mèneraient ses héros jusqu’à lui. Tu en fais probablement partie. Si son héros pénètre dans sa chambre, il sera sauvé sans doute en tout cas je l’ai compris comme ça… &#8211; Je ne saisis pas bien. C’est à cause de ces haltes successives que ma mère est morte et je m’en sens responsable… &#8211; Ce sont moins ces haltes que tous les crimes que tu as commis sans réfléchir. Les comptes-rendus de tes aventures se sont répandus comme une trainée de poudre aux actualités télévisées. Bien des apprentis motards ont voulu suivre ton exemple. On ne compte plus les règlements de compte perpétrés par de prétendus justiciers à panthères noires ou à vaisseaux spatiaux dans le dos. Ne te ronge pas avec ça. Ta mère serait morte de toute façon et tu ne pouvais passer ton existence auprès d’elle. L’homme est fait pour l’action. Si tu n’es pas l’élu, un autre viendra à ta place et puis qui nous dit que l’on a vraiment besoin actuellement d’un homme providentiel ? Nul n’est irremplaçable… On peut essayer de se débrouiller sans lui, non ? Retourne à ta moto et prends la direction du Nord. Le président fait la tournée des grandes villes afin de reconquérir le pays après les événements du printemps. Bon, il faut que nous nous quittions. Notre jeunesse nous attend… Et d’entonner en s’en allant : Petit bonheur/Deviendra grand/Pourvu que Dieu lui prête amour toujours…</p><p>Elle retourna à la voiture, qui redémarra dans trois éclats de rire et des signes de la main.</p><p>Le jeune homme se dirigea vers le monolithe, le cœur gros et de tristes pensées plein la tête. Il suivit la rivière, qui lui parut bien sinistre, crut reconnaître l’endroit où il avait rencontré l’infirme, l’arbre sous lequel il pensait s’être reposé (mais n’était-ce pas un figuier ?) et décida de faire le point, une fois n’est pas coutume. Pour mieux se concentrer, il ferma les yeux.</p><p>C’est alors qu’il se réveilla, vraiment, cette fois définitivement… Et à son réveil, il était midi…</p><ol><li> IX)</li></ol><p>            Il faisait déjà beaucoup plus doux et de toutes façons le temps file à toute allure dès lors qu’on est devenu un homme mûr. Forval ôta son blouson de cuir rouge dans l’intention de le fourrer précautionneusement dans le porte-bagages avec ses armes de service et son précieux cadeau. Il se dirigea vers la moto, son bidon à la main. Elle était demeurée à la même place, recouverte d’une bâche inespérée, avec des dessins d’escaliers dans tous les sens. Pourtant, une mauvaise surprise l’attendait devant le monolithe. Un individu d’une trentaine d’années, à la mine triste, maigre et moustachu, lui déclara d’un ton qui ne laissait aucun doute sur ses intentions ? &#8211; Vous reconnaissez cette jeune femme ? (Il la montra du doigt, qui s’efforçait de se cacher). Forval se dit que oui vaguement il croyait bien la reconnaître. Il ne saurait trop dire d’où. &#8211; Eh bien je vais vous le préciser… Aglaé Lebourru, mon épouse, que vous avez déshonorée.  Forval regarda la jeune femme qui lui parut plus âgée que dans son souvenir car elle n’était pas maquillée, paraissait sale et plus du tout élégante. De plus, elle pleurait et geignait en suppliant, à voix basse, sans doute fatiguée de répéter depuis des jours, des semaines et des mois la même chose au jaloux fieffé. Il se souvint alors de l’épisode du repas de midi en ville. Il esquissa une tentative de concorde. &#8211; Ecoutez, j’ai sans doute été un peu brutal, je le concède, et je suis prêt à vous dédommager pour le pâté et autres charcutailles sans oublier le vin. J’ai changé entre temps. J’étais trop immature alors… D’ailleurs j’avais promis un présent… Depuis, je fais partie de la garde rapprochée du président… &#8211; Et vous croyez vous en sortir de la sorte ? Encore heureux que je ne vous aie pas supprimé par surprise. Dans cette lande pelée, qui l’aurait su ? Je vous demande réparation, à l’arme blanche, au révolver, à mains nues, tout ce qu’il vous plaira. &#8211; Si vous y tenez, je ne voudrais pas vous blesser mais… &#8211; Vous me blesseriez en refusant et, en ce cas-là, je me sentirais tenu de me venger selon mon bon plaisir… &#8211; Soit. Il en sera ainsi qu’il vous plaira. Sachez cependant que votre épouse est innocente de ce dont vous l’accusez et je vous préviens que, si je l’emporte, je la considèrerai comme sous ma protection et en disposerai ainsi qu’il me conviendra, avec sa permission, s’entend… Lebourru hésita. Il n’avait pas prévu cette éventualité et pensait sans doute que son rival allait se dégonfler et renoncer. Forval avait sa petite idée. N’avait-il point promis à la jeune femme un cadeau somptueux ? On allait voir ce qu’on allait voir. &#8211;  Alors ? demanda l’inspecteur, impatient. &#8211; C’est vous qui vous sentez l’offensé. Je vous laisse le choix des armes…</p><p>            Ici Lebourru fit une réponse que notre Forval, habitué aux esprits bouillants et spontanés, n’attendait guère : &#8211; L’épée, je ne vous la conseille pas, je suis champion universitaire de fleuret moucheté. Les armes à feu auraient cet inconvénient que nous risquerions de nous estropier mutuellement et  ce n’est nullement le but. C’est mon honneur qui doit être vengé et nullement le vôtre. Quant aux mains nues… &#8211; Nous risquerions de nous faire mal aussi et vous avez été champion de boxe libre et de lutte romaine dans un passé pas si éloigné que ça, l’interrompit Forval avec une vivacité d’esprit qu’il découvrait en même temps qu’il la manifestait… Bon alors que proposez-vous ? &#8211; Eh bien, je vous propose une paire de gifles, après tout, je ne vois pas pourquoi je souffrirai du fait de vos indignités. Après nous serions quitte… En public bien sûr, que votre déshonneur soit connu de tous… &#8211; Ah mais ca ne me convient pas du tout… Vous pourriez vous venger mais je ne pourrai, de mon côté, châtier les souffrances que vous avez fait subir à votre épouse. Non ! Non ! Le mieux serait encore de se battre… &#8211; C’est que, reprit Lebourru, je ne pensais pas avoir affaire à un homme du président à la réputation bien établie. Je ne voudrais pas le priver d’un être de grande valeur. Vous ne voulez vraiment pas de ma gifle ? Le jeune homme, à ses mots, eut une intuition qui les tira temporairement d’embarras. C’est lui qui assena la paire de gifles, devant la jeune femme éberluée et qui esquissa un geste pour protéger son mari. Sous la violence du coup celui-ci s’effondra et il se produisit alors l’inattendu et l’improbable, sauf pour un romancier. L’inspecteur, sans doute épuisé par des semaines de quête, rongé de jalousie haineuse et surtout taraudé par un mal intérieur qui remontait à la prime enfance, Lebourru donc, se mit à  pleurer comme un gosse et, tout en trépignant, à appeler maman. Sa chère et tendre le prit dans ses bras.</p><p>&#8211; Allons, Allons, lui dit Forval, gêné pour lui. Ecoutez, je pourrais aisément profiter de mon avantage pour vous donner la correction que vous méritez. Je nous en dispense. Et je vais vous faire confiance. Admettons que j’aie été plus prompt que vous dans le maniement des armes et que j’aie gagné. Je vous accorde le droit, au nom du président de la république, après tout vous travaillez pour la police, de rentrer tranquillement chez vous, de vous remettre en ménage avec votre gentille conjointe, laquelle semble vous aimer et vous avoir pardonné. En, revanche,  je serais impitoyable si vous retombiez dans vos travers (mais où notre héros allait-il chercher tout ça ? Le Christ dut se poser les mêmes questions face à des situations diverses). Je me tiendrai informé, vous savez ? Et j’ai promis un cadeau somptueux, sachez que je tiens toujours mes promesses. Je m’en irai donc chez vous un de ces jours, quand vous vous y attendrez le moins. Seulement, je dois retrouver au plus vite le président. Après, je viendrai vous rendre une petite visite…</p><p>Lebourru ne savait s’il devait se satisfaire de s’en être tiré à si bon compte, on aura compris qu’il était un peu matamore sur les bords, à savoir plus lâche que ses rodomontades pouvaient le laisser accroire, d’autant qu’il récupérait sans grand dommage sa compagne adorée &#8211; ou bien s’il devait se sentir doublement humilié par la gifle reçue ainsi que par sa réaction d’abandon total de son être aux vertiges de la syncope. &#8211; Ne vous en faites pas, reprit Forval, je suis né sous une bonne étoile, et je suis tout bonnement invincible sauf dans une circonstance particulière où mon arme me trahira. Ce n’est pas avec vous que cela devait arriver. J’aurais pu vous estropier ou pire encore… Si ça doit vous rassurer, giflez-moi avant de partir… Après tout, nul ne sera témoin de cette façon de régler notre querelle. Personne ne saura rien de ce qu’il nous est arrivé… Mais Lebourru se relevait souriant, plus du tout sous l’emprise de la colère, il esquissa le geste proposé sauf que ses forces le trahirent de sorte qu’il renonça à l’accomplir jusqu’au bout. Son bras pendit mollement et il dit : &#8211; Vous avez raison. Je vous remercie de la proposition. Je consens à ce que l’intention vaille pour l’acte et je vous tiens quitte de notre différend. &#8211; Eh bien, c’est parfait. Je vous fais confiance. Et je viendrai déjeuner un de ces jours, en ami cette fois…</p><p>Comme quoi tout s’arrange entre des hommes de bonne volonté…</p><p>Pendant ce temps, du côté du président, on se lamentait beaucoup. On en voulait énormément à Counianque. Allez savoir comment le président avait été informé de la plupart des aventures de notre Forval, dont le nom lui disait quelque chose, rappelons-le. Le chauffeur, le gamin, un bavard de majordome quelque peu espion, les trois filles, Madame Lebourru ?</p><p>Le hasard, qui fait bien les choses, voulut qu’il ait dû, dans sa reconquête du pays, passer par une ville, disons Brive la Gaillarde ou Tulle la Paillarde, où son lieutenant avait été aperçu la dernière fois… Il décida d’envoyer sa garde rapprochée de fins limiers, à sa recherche. Il avait grand besoin de converser avec lui.</p><p>La force habile de l’un conjuguée à la virtuosité diplomatique de… Mais ceci est une autre histoire…</p><p>Notre héros, quant à lui, se demandait où aller. Il hésita entre la sépulture de ses parents et l’île sur le lac d’Ama. Peu nous importe puisqu’il n’était pas écrit qu’il aille dans aucun de ces deux lieux.</p><p>J’oubliais : Aglaé, guillerette, entonna Le temps des fleurs/On oubliait la peur/ Les lendemains avaient un goût de miel… en montant dans la voiture conjugale : une Citroën je crois, car l’on n’était plus au temps des haquenées allant l’amble…</p><p>                                         X)</p><p>            Le temps passe trop vite tant que l’on est encore jeune. Les saisons d’autant plus, quand on les vit sur les hauteurs. On signala sa présence dans le Roussillon, au fin fond de l’Ariège, dans le département des Basses-Alpes d’alors et même dans la vallée de la Vésubie. Notre héros redressa encore pas mal de torts et toujours au nom de la république. Un automne et ses premières gelées il devait se trouver, allez savoir comment, dans le Trièvres, à la recherche de quelque assassin solitaire et malin. C’était de bon matin. Il était descendu, à partir d’un col étroit, par une route en lacets. Il avait arrêté la Harley, tout en bas au bord de la route, encore une de ces départementales où il ne passait que de rares autochtones se rendant au grand marché, hebdomadaire, de l’époque. Il regardait un pré, saisi par les particules de glace. Certains ne vont peut-être ne pas le croire et pourtant, force était de le constater : il semblait méditer.</p><p>            Sa lutte semblait sans fin, quasiment inutile. Il était reconnu certes. On le considérait comme l’un des meilleurs, sinon le meilleur élément de sa génération. A quoi bon ? Tout cela lui semblait si vain. Que lui était-il permis d’espérer ? Il avait les regrets de l’innocence enfantine, des bons moments passés avec les trois fées, des protections maternelles, de ses rêves et ambitions qui aujourd’hui lui paraissaient si ridicules. Il se focalisa tout d’abord sur son père. Il réalisa qu’il ne lui avait pas trop manqué durant son enfance, vu qu’on ne lui en parlait jamais, qu’on ne possédait point de photos de lui (seule Lucienne, dite Lulu, conservait des coupures de presse) et qu’il était vite devenu le petit coq de son entourage immédiat. C’est à présent qu’il aurait aimé le croiser, lui réclamer des conseils. Ceux que sa mère lui avait prodigués se comptaient sur les dix doigts, y compris ceux qu’elle ne lui avait donnés qu’à contrecœur et encore au tout dernier moment. L’image des visages aimés, des corps désirés défila dans sa tête, Gisou et Dorothée en tête et, la dernière &#8211; les autres connues depuis ne comptaient pas : il les avait possédées mais  point aimées, la dernière donc : &#8211; Ama, qui l’attendait peut-être, sans doute même et qu’il se mit à désirer.</p><p>            Certains, à sa place, se seraient égarés dans quelque rêverie sentimentale. Lui pensa au corps d’Ama, si l’on peut dire, à sa chevelure de cannelle bouclée qu’il aurait bien aimé mordiller, à ses seins de réglisse, à sa toison qu’il imaginait plus drue que celle de Gisou, quand il la surprenait au bain, dans des attitudes équivoques, le laissant complaisamment la regarder tout en se caressant d’une façon qu’il ne comprenait pas à l’époque et, qu’avec un peu plus de vocabulaire, il eût qualifiée de lascive.  Il réalisa alors qu’une raideur bien connue s’érigeait du côté de son entrejambe et il pleura en pensant au sort que, par son silence et son manque de discernement (il en aurait presque maudit sa mère !), il avait fait subir à son hôte impotent, dans l’impossibilité d’assurer une postérité digne de ce nom à la race des seigneurs, dont lui pourtant faisait partie…</p><p>            La raideur ne disparut guère cependant. Elle se faisait au contraire de plus en plus insistante au fur que notre homme se concentrait sur les traits et les rondeurs de celle qui lui était somme toute promise. Après tout, il était tout seul, il n’était pas frileux et il se dit que se soulager ne saurait point lui faire de mal, en l’absence d’une partenaire, habituellement féminine, en tout cas depuis belle lurette. Et puis qui nous dit que, par un cheminement mental dont il n’avait pas la moindre idée, son plaisir ne se communiquerait pas à la personne aimée (il ne connaissait pas encore le mot télépathie) qui peut-être l’éprouverait à son tour et ainsi de suite. Ca valait en tout cas le coup de tenter l’expérience, ça ne pouvait faire de mal à personne (pas de Lebourru en vue !) et le plaisir solitaire, faute de mieux, n’était point à négliger, surtout en cas de force majeure ou de crise morale.</p><p>            Il descendit de sa Herley, se plaça debout face au champ et s’imagina se retrouver face au corps de sa bien aimée, qu’il s’efforça de transformer en bien désirée. Quelqu’un qui serait passé à ce moment sur la route l’eût cru tout bonnement en train d’uriner en bayant aux corneilles, d’autant qu’il y en avait une flopée justement à ce moment-là qui criaillaient de manière narquoise. Il était toujours jeune et vigoureux, le plaisir ne se mesure pas, la séance devait durer un certain temps, il n’en avait plus cure à présent. Il préféra toutefois différer le contact brut. Il ouvrit le blouson mais ne défit pas tout de suite la combinaison grâce à la fermeture-éclair centrale. Il se dit qu’à travers le cuir, le plaisir serait plus long et progressif. On verrait bien par la suite. Son intuition digitale fit le reste.</p><p>            On se souvient que le président avait décidé d’envoyer ses fins limiers supposés à sa recherche. Fins, ils l’étaient peut-être de l’odorat, pas forcément du verbe. Ainsi le premier qui le retrouva, et précisément dans cette posture peu commune que nous venons d’évoquer, laquelle favorisait justement d’éventuelles retrouvailles, car Forval avait la réputation de se trouver là où on ne l’attendait pas, ce fut un dénommé Déners, que sa réputation précédait et dont on disait qu’il portait bien son nom. La suite devait le prouver. Le président était las de ses marques permanentes d’agressivité, de ses discours vantant les bienfaits de la violence ou de la répression et on peut se demander s’il ne l’avait pas mandé avec une idée derrière la tête. Une leçon ne pourrait lui faire du mal. Toujours est-il qu’il aperçut Forval alors qu’il lui restait une dizaine de lacets pour rejoindre la départementale. Il avait baissé la visière du casque en vrai chevalier médiéval. Celui-ci en était à un point où l’on sent la délivrance se manifester sans pour autant s’avérer imminente.</p><p>Ce fut la voix de crécelle de Deners qui interrompit sa satisfaction. Il ne saisit guère ce qu’il disait mais sentit que ça ne devait point être amical. Sans céder à la colère, mauvaise conseillère, il s’empara machinalement du Calibre X qu’on lui avait offert (il s’agissait d’un parabellum, c’était une excellente occasion de l’essayer) de sa main libre. Il était chargé. Deners vit le geste sans en comprendre le sens, lacet après lacet, et se dirigea, en hurlant, vers notre apprenti concupiscent. Il était en état d’arrestation. Il s’agissait de le suivre sans chicane. Suivait un florilège de sommations ! Forval daigna jeter un œil, s’aperçut que le fou furieux s’apprêtait à dégainer. Sans réfléchir il tira, atteignit l’engin, ce qui déséquilibra le trop impétueux Déners qui traversa du coup trois lacets au lieu d’un et termina sa course dans un profond fossé quelque peu empli d’eau gelée. Il réussit à s’en extraire dans un piteux état, tout penaud. Forval se précipita et l’aida à sortir la moto. Elle demeurait en état malgré les bosses. Il ferait moins le malin sur les chemins. Déners souffrait de contusions et égratignures. Il pouvait donc conduire. En revanche, il ne pouvait plus parler. Il semblait qu’il se soit gravement entaillé la langue. On ne comprenait plus rien à ce qu’il disait. Il s’adonnait à des gesticulations intempestives et devant l’ironique incrédulité de son interlocuteur, il préféra renoncer et repartit comme il était venu, sans doute guère apaisé mais momentanément inopérant. Il rejoignit la ville la plus proche pour se faire soigner et faire téléphoner au président en usant de petits papiers salutaires.</p><p>            Il put ainsi informer les autres limiers. Le plus proche était justement ce fameux Counianque qui avait brutalisé son épouse et giflé son fils. Parti du Vercors, il se dirigea incontinent vers l’endroit indiqué, quelque part entre Chichiliane et Clelles, où l’on ne risquait pas de voir grand monde. Il devait être  midi. Forval avait repris sa méditation. Il faisait le bilan de ses actions, s’interrogeait sur la nécessité de sa fonction, de sa destination réelle, de ce qui lui était permis de souhaiter. Il pensait à ses frères. Que leur était-il arrivé ? Avaient-ils pensé à lui au moment de mourir ? Sans doute, instruit par eux, aurait-il résolu l’énigme du pêcheur aux jambes immobiles ? On sait toutefois que Forval était moins porté sur la réflexion que sur l’action… Il orienta donc ses pensées vers les femmes de sa vie : sa mère, les trois fées, Dorothée, Francine et Mimi auxquelles il fallait à présent, et pour couronner le tout, substituer l’exotique Ama. Un deuxième essor de tentation lui traversa donc l’esprit, alors qu’il faisait un peu moins froid, de se soulager à nouveau. Et comme personne ne l’en empêchait et que jamais, même la vieille Elodie, dite Lolo justement, personne n’y avait trouvé à redire, il amorça une deuxième séance. Cette fois, en défaisant la fermeture éclair de la combinaison rouge.</p><p>Le cruel et railleur Counianque arriva par d’autres lacets mais dans une configuration similaire. Sans doute était-il aussi brutal que le bouillant Déners. Il avait cependant la tête plus froide. Il vit bien qu’il se passait quelque chose de pas naturel, si l’on peut dire, au pied du col, devant le champ. Il se garda bien de hurler, de sorte que Forval ne fut averti de son arrivée qu’au dernier moment, en raison du bruit du moteur. Une nouvelle fois, il lui fallut renoncer au plaisir suprême, assorti d’images érotiques un peu confuses car, s’il savait comment s’y prendre avec les filles de ferme, il sentait qu’il aurait plus de mal avec un type de fille disons plus sophistiquée. Toujours est-il qu’il se retourna brusquement, furieux qu’on l’eût dérangé une nouvelle fois, tout en supposant que c’était l’autre nerveux qui revenait. Or, se retournant, sans le vouloir, il exhiba son sexe dru, tumescent et obscène. Counianque s’y attendait tellement peu que, sur le coup de l’étonnement (ou fallait-il lui soupçonner quelque dépravation refoulée ?), il fit une fausse manœuvre et heurta l’un des rares arbres qui se trouvaient près de la route, un arbre fruitier mais il n’aurait su dire lequel (pas un figuier en tout cas), de toute façon, nous étions hors saison. Le choc le désarçonna et le précipita dans un massif de ronces tandis que l’avant de son engin à lui, motorisé, restait fiché dans l’arbre et que le casque à visière faisait des bonds sur le goudron. Forval dut ranger son matériel que la vue de l’indésirable personnage avait rétabli temporairement dans son apparence habituelle. Il s’approcha de l’accidenté… Il ne put s’empêcher de sourire, en voyant de qui il s’agissait et ne put retenir sa langue : &#8211; Holà, compagnon, vous me semblez en moins bon état que lorsque vous souffletiez votre garçon. Vous voilà bien meurtri et le voilà bien vengé ! Allez-le lui dire de ma part et saluez votre femme. Elle comprendra quand elle vous verra. Et ne vous avisez pas de la brutaliser de nouveau car je ne vais point tarder à m’en retourner, afin de saluer mon président et je me ferai un plaisir de vous corriger devant lui. Tenez, voilà un autocar qui passe. On va lui suggérer de vous conduire à bonne destination. Il semble qu’il aille jusqu’à la prochaine ville. &#8211; C’est le président lui-même qui m’a dit de vous ramener, répondit le blessé en maugréant. &#8211; Eh bien dites-lui que je ne vais guère tarder. J’ai une affaire urgente à terminer. Pas question de rentrer avec vous. En aucun cas je ne voudrais laisser accroire, ni vous laisser vous vanter, que vous m’auriez convaincu. Et dans le fond, c’est mieux pour vous. Votre fils aura moins honte… Par ailleurs, j’ai autre chose à faire… Il aida Counianque à prendre son nouveau moyen de transport (sur lequel étaient peints des avions, des trains, des paquebots…), lui fit jurer d’informer le président de la situation dès le prochain village et promit à son tour de le rejoindre au plus tôt. Quelques passagers aidèrent, non sans difficulté, à mettre ce qu’il restait de la moto sur le toit de l’autocar. Et Forval put tranquillement retourner à sa méditation…</p><p>            Disons le tout net, le cœur, si l’on peut dire, n’y était plus beaucoup. Il avait eu de la chance avec les deux excités précédents mais il commençait à s’habituer à la loi des séries, à considérer ses deux frères ou les trois fées, ou ses trois anciennes copines et se disait qu’un troisième fâcheux, à savoir un indiscret, ne manquerait pas de l’importuner. Il ne réfléchissait que d’un œil, si je puis dire et de toute façon, il avait bien conscience que ce ne serait pas demain la veille qu’il retournerait à l’île d’Ama, si tant était qu’elle y fût demeurée. Bref, la main semblait toujours aussi énergique et pourtant la sauce ne prenait plus.</p><p>            C’est là qu’entre en scène un nouveau personnage, qui devait devenir instantanément son meilleur ami, il ne savait pas ce que c’était jusque là que l’amitié entre garçons, et que nous nommerons Belvoix.</p><p>            Il chantonnait, Belvoix, un air de circosntance : Quand je vois les motos sauvages/Qui traversent nos villages…</p><p>                                         XI)</p><p>Belvoix était tout le contraire de Forval. Il privilégiait la négociation plutôt que l’action non précédée de réflexion sur les conséquences de ses actes. Il était certes aussi doué au moins que Forval dans la conduite de sa moto, dans l’adresse balistique et même dans les divers combats qu’un serviteur de l’ordre doit assurer sauf que, dans la majeure partie des cas, son art de la persuasion annihilait les intentions belliqueuses de ses antagonistes qu’il ralliait aisément à la cause du président. Ils étaient faits pour se rencontrer car au fond ils se complétaient parfaitement et, si l’on eût remonté leur arbre généalogique respectif, on eût découvert une parenté évidente que leur physique confirmait : belle allure, chevelure angélique, regard désarmant. Belvoix semblait ainsi le double de Forval, en moins rustre, un peu le manuscrit complet par rapport au brouillon. Simplement le plus disert avait été éduqué dans le Nord, son alter ego en Auvergne profonde. Belvoix n’eut point, en l’occurrence, besoin d’user de son éloquence quand il atteignit, doucement, avec précaution, par une tierce voie, le bout de la route en lacets où se trouvait Forval, sur le point d’abandonner son activité captivante : il se faisait tard, le crépuscule pointait à l’horizon et il était fatigué de se tenir debout depuis le matin frileux. Ce fut ainsi que l’éloquence et l’action finirent par se croiser, se congratulèrent mutuellement, s’estimèrent sans ambages tout en se disant que, s’ils étaient faits pour s’aimer fidèlement, ils n’étaient point conçus pour demeurer éternellement aux côtés l’un de l’autre. Forval tenait trop à résoudre son énigme et se répétait qu’il y parviendrait par la force tempérée, Belvoix ayant bien d’autres conflits à débrouiller. Grâce à la magie de son franc parler.</p><p>Il est nécessaire, à ce moment du récit de préciser dans quel état d’esprit se trouvait Belvoix quand son engin croisa la route de celui de Forval, si je puis dire. Nous vivions une époque de trouble profond où l’on sentait que la société encore guindée, sans doute trop prospère, ne correspondait plus aux aspirations nouvelles des individus. D’un côté on avait les tenants de la violence à courte vue, de la violence pour la violence, la prolifération des actes gratuits censés déstabiliser l’état. D’un autre, le refus d’un mode de vie dont le maître mot était celui de consommation, avec son corollaire, le culte des objets symboliques, l’inutile et le divertissant. On se battait dans les faubourgs et jusque dans les centres des villes. Pour un rien : une voiture plus clinquante, une femme trop jolie et que l’on ne méritait guère, la volonté de puissance sur les plus faibles. Immanquablement on appelait Belvoix pour régler le problème. Il le réglait certes, de son éloquence ou de son habileté dans le choix des armes ; les prisons se remplissaient grâce à lui. Il était en revanche détesté par les complices, les frères et sœurs, les petites amies de tous ceux qu’il plaçait en état d’arrestation pour trouble à l’ordre public. Pire : on faisait courir des rumeurs mensongères à l’endroit de sa personne, par voie d’affiche, de dénonciations anonymes, de réunions publiques quelquefois, de sorte qu’il était souvent attendu, quand ses déplacements étaient connus, par un comité d’accueil musclé, armé jusqu’aux dents et prêt à en découdre voire à en appeler au lynchage. Il avait plusieurs contrats au-dessus de sa tête. Certaines familles intentaient même des procès, longs et coûteux, en temps notamment mais le temps&#8230;</p><p>Il avait ridiculisé un caïd de Tourcoing, la meilleure fine lame du nord de la France, qui se faisait fort d’en attenter à la vie du président, alerté par une toute jeune fille, à peine adolescente,  martyrisée par son aînée, la compagne du triste sieur. Celle-ci vouait depuis à Belvoix une haine féroce. Il s’était retrouvé piégé dans une préfecture par une famille entière de l’opposition  dont, sans le savoir, il avait corrigé le fils, réduisant à néant pour longtemps ses prétentions politiques. Comme il était trop beau et, il faut le dire, on ne peut plus chanceux, il ne dut son salut qu’à l’aide de la fille de famille à qui il avait eu la bonne idée de faire sa cour, si je puis m’exprimer ainsi. Ayant assisté à un accident grave qui impliquait des courses-poursuites entre bandes rivales, il avait recueilli la seule rescapée valide, les autres téméraires étaient tous à l’hôpital, une capricieuse enquiquineuse qui lui avait rendu la vie impossible, l’exposant à d’incroyables dangers dont il s’était sorti par miracle grâce à son incroyable discernement et son absolue confiance en lui-même. Seul le doute tue. Dernièrement encore, il avait échappé à une mort certaine dans une boîte à plaisirs où on lui avait dit d’aller délivrer une gourgandine retenue contre son gré avant de se rendre compte, en recoupant certaines données, qu’elle était probablement sa demi-sœur. Ah, ils ne s’embêtaient pas nos aînés, au sortir de la guerre, la vraie je veux dire ! La tenancière du bordel de luxe, laquelle n’employait que des artistes ratées, reconverties, était, disait-on, de la famille même du président &#8211; en mauvais termes avec celui-ci. Il avait deux ou trois affaires urgentes à régler, qu’il ne parvenait point à mener à terme, comme si le sort l’en détournait systématiquement, on se serait cru dans un vrai roman moderne, afin de le conduire à se fourvoyer dans de nouvelles querelles &#8211; quand on le réclama auprès du président, et qu’il fut mandé pour ramener Forval à la cour.</p><p>Il n’était guère inquiet outre mesure en l’abordant et pourtant il se demandait si son rival auprès du chef des armées, dont lui-même était le neveu l’ai-je dit, ne résumait pas à lui tout seul l’anarchie délinquante qui sévissait alors. Tout ce qu’il appréhendait sans toutefois le détester car il avait toujours fait montre d’une incroyable indulgence envers l’espèce humaine qui en a bien besoin. Il craignait que Forval ne fût qu’une bête brute, avec laquelle il aurait du mal à sympathiser. Le premier regard sur son jeune confrère le rassura. C’était un bon bougre, qui s’était égaré dans l’exaltation de la force solitaire, qui semblait enfin réaliser qu’il avait un cerveau et que ce n’était pas plus mal de s’en servir. Et un sexe, à ce qu’il put en juger. Et ma fois quand le sexe et le cerveau font bon ménage tous les espoirs demeurent permis.</p><p>Il s’approcha donc, attendit patiemment que le nouvel homme du président sortît de sa méditation et lui adressa gentiment la parole en ces termes : &#8211; Bonjour, mon bon ami, finissez ce que vous avez à faire. Nous avons bien du temps devant nous, d’autant que j’ai repéré une auberge à trente kilomètres à peine…. (Et s’apercevant que Forval se rhabillait précipitamment…) : Je vois que vous honoriez la dame de vos pensées. Ce n’est pas moi qui vous en blâmerais. Faites mon ami, faites, je vais quant à moi soulager un besoin d’une autre nature…</p><p>En fait, Belvoix n’en avait nulle envie, ou alors par précaution sachant que deux précautions valent mieux qu’une. Et il descendit de son engin, une Bugatti rouge, de courses, décorée de signes héraldiques et de croix, de lions, de griffons et de chevaux par paires, dressés sur leurs pattes arrière. Toujours est-il que le ton de sa voix, son attitude peu agressive, ses manières plus raffinées que celles utilisées par les deux émissaires précédents, firent que Forval se crut forcé d’adopter la même attitude. Contre nature peut-être mais la culture peut devenir une seconde nature : &#8211; Je vous remercie, mon ami, de votre sollicitude à mon égard. Je ne crois pas que nous ayons été présentés même si votre visage, votre silhouette me disent quelque chose. &#8211; Je me nomme Belvoix, répondit celui-ci. Je vous ai aperçu en effet quand vous vîntes réclamer votre accréditation auprès du président. Vous êtes parti tellement vite que nul n’aurait songé à vous rejoindre. Et cela tombe bien : je suis venu pour rattraper le temps perdu. &#8211; Belvoix, le vrai Belvoix, l’authentique Belvoix, j’ai pu suivre quelques-unes de vos aventures, sur le petit écran et je vous avoue que vous m’avez favorablement impressionné. C’est merveilleux de pouvoir enfin nous rencontrer. Je suis sûr que nous aurons des tas de confidences à nous faire et de secrets à échanger. Mon petit doigt me dit que nous sommes faits pour nous entendre. &#8211; Je l’entends bien, de mon côté, ainsi que vous le dites, nous avons sûrement bien des choses à apprendre l’un de l’autre et qui pourraient sans doute redorer le blason de notre président. Au demeurant, n’oublions jamais que c’est la république que nous servons, et non un homme. Un président peut en cacher un autre. Il ne faut pas vivre seulement dans la nostalgie d’un passé révolu. Il serait bon toutefois que vous veniez avec moi saluer celui que nous servons, il se fait beaucoup de soucis pour vous et tient à vous avoir auprès de lui. Ca le rassurerait.</p><p>Forval s’étonna quelque peu des propos de Belvoix tout en se persuadant qu’il l’interrogerait plus à ce sujet lors de leur halte à l’auberge. Il rangea son matériel et les deux nouveaux amis purent reprendre la route, si l’on peut appeler ça une route.</p><p>               XII)</p><p>Ils devisèrent de l’infirme et de l’encrier d’un côté, de la boîte à plaisirs où Belvoix avait failli perdre la vie de l’autre. Belvoix conseilla à son nouvel ami de réfléchir davantage avant d’agir, Forval lui rétorqua qu’une seconde de réflexion pouvait parfois se révéler fatale. Belvoix  répliqua qu’il était la preuve vivante du contraire et que la parole souvent annihilait le danger. Forval répondit qu’il avait certes pu le vérifier sauf qu’inversement elle était source de rumeurs : n’en courait-il pas au sujet de Belvoix et de certaines fourberies qu’on lui reprochait, à tort ? La rumeur va si vite… Il rappela qu’à trop réfléchir, on oublie de poser les bonnes questions ainsi qu’il l’avait expérimenté à ses dépens, face au supposé sosie du président. Belvoix le rassura, précisant qu’il n’était pas celui que l’on attendait, c’était tout. Mais alors qui ? Ils se mirent toutefois d’accord pour décider que leur destin respectif était tout de même singulier et qu’ils étaient nés sous une bonne étoile. Ils promirent de rester en contact autant que faire se pourrait, de se revoir le plus longtemps possible et de se téléphoner (Mais où ? S’ils circulaient en permanence… Les portables n’existaient guère à l’époque. Et puis Forval, le téléphone…), de temps à autre, afin de s’entraider ou du moins de se tenir au courant de leur version des faits.</p><p>            Ils firent aussi allusion à leurs amours respectives. Pour Forval ce fut assez vite vu. Il évoqua la douce Ama. Belvoix lui conseilla de l’appeler et de la rejoindre au plus vite. Toutefois son cadet (de peu, il est vrai) préférait lui faire la surprise au moment voulu, afin d’être sûr de sa fidélité. Et si après tout elle se sentait redevable sans l’aimer vraiment… Et puis, lui la technique moderne… Dans quelque temps on verrait, quand il aurait rejoint le président. Belvoix, de son côté, expliqua que, s’il était amoureux de toutes les jeunes et jolies femmes, il ne s’attachait à aucune en particulier. L’acte de chair lui coûtait peu. Il laissait croire que l’une d’entre elles avait sa préférence. C’était une façade pour cacher ses véritables goûts, encore mois avouables à cette époque, en particulier dans les milieux liés à la défense républicaine. Il se marierait certes, le plus tard possible, quand il sentirait son bras faillir et son éloquence s’altérer. Il espérait alors entrer dans le rang. Forval ne comprit pas grand-chose à ce discours. Il approuva, un peu gêné, mais désireux de complaire à son nouvel ami. Il se dit que ce dernier préférait les femmes un peu mûres. Le lecteur sagace aura compris que tel n’était pas seulement le cas.</p><p>            Ils évoquèrent enfin la grande question du sens prêté à leur vie. Ils étaient célèbres certes. Ils avaient l’impression de servir à quelque chose. Ils seraient vite oubliés. Ils ne faisaient pas partie des grands de ce monde, encore moins des créateurs et manifestement aucun des deux ne serait l’Elu. Belvoix  en venait à se demander s’ils avaient choisi, à leur insu, ou à leur corps défendant, la bonne cause. S’il y en avait une autre, quelle était-elle ? Ce que l’on savait du reste du monde n’incitait pas à la réalisation des tentantes utopies. Il devait exister une troisième voie. Laquelle ? Ils se promirent de faire le point en l’avenir à ce sujet.</p><p>            Après un copieux petit-déjeuner à l’auberge, ils décidèrent de repartir ensemble vers Poitiers, où se trouvait le président, et son équipe, dans sa volonté de reconquête du pays. Au premier carrefour, ce devait être vers Decazeville ou Villefranche de Rouergue, ils aperçurent deux jeunes, sur des Harley dernier cri, que l’on aurait pu prendre de loin pour des copies conformes comme s’il s’était agi de vouloir les imiter. En silence, dès qu’ils furent passés, les deux les suivirent à distance.</p><p>            Un peu plus loin il en fut de même, à Rocamadour ou Sarlat, et plus loin encore comme si bon nombre de jeunes du pays s’étaient donné le mot. Si bien que c’était presque une armée qui arriva par le sud à Poitiers et se retrouva sur la place de la préfecture, où le président, averti, vint les saluer sous les acclamations, au balcon. Certains affirmèrent qu’il chuchota qu’il les avait à nouveau compris. Il interrogea ses bras droits et on lui fit remarquer les deux premiers arrivés en les lui nommant. Il reconnut bien évidemment son neveu et aussi l’autre, son lieutenant, Forval (le nom lui était revenu !) à qui il avait si souvent pensé, ces derniers temps. Il tint à les accueillir lui-même sur le perron de la préfecture et, après quelques politesses et civilités que nous qualifierons de protocolaires, demanda à les entendre en privé, dans un bureau mis à sa disposition par le préfet.</p><p>            Il les fit asseoir dans un fauteuil en cuir blanc cassé et leur expliqua, de toute sa grandeur retrouvée,  la situation, d’une voix enrouée et qui reprenait de la force à mesure qu’il s’exaltait. Il avait deux missions à leur confier et leur laissait l’initiative de la stratégie qu’ils souhaiteraient adopter. Seul, l’avenir de la république lui importait. Sa personne ne comptait pas. Nul n’était irremplaçable et il lui fallait impérativement un successeur. Il n’était entouré que de maladroits, de radicaux et pire encore, d’intellectuels éclopés. Il savait, en son for intérieur, qu’il existait quelqu’un, quelque part, qui pouvait prendre en main le destin du pays, qui l’ignorait peut-être, il suffirait de le lui révéler,  et grâce à qui une nouvelle page de l’histoire s’écrirait. Leur mission était de le chercher, de le trouver, de le ramener au plus vite, et pour ce faire, il fallait d’une part se donner les moyens, l’intendance s’en occuperait, d’autre part ne pas se laisser détourner par des petites éruptions inopportunes et localisées. L’armée de jeunes gens qui s’était mise instinctivement à leur service y suffirait. Leur deuxième mission consistait justement à localiser l’écritoire sacrée, qui devait bien se trouver quelque part, car son fameux successeur pourrait, grâce à lui, impulser une nouvelle orientation à la nation, restaurer la paix et la sérénité dans le pays, devenu ingouvernable.</p><p>Dans certaines grandes villes, deux factions extrémistes s’opposaient quotidiennement, qui se haïssaient : l’une, intolérante et répressive, rêvait d’un état théocratique sur fond de nostalgie médiévale ; l’autre cultivait l’individualisme à outrance et comptait instaurer la dictature du peuple afin de célébrer la fin définitive des inégalités. Il fallait à tout prix recouvrer l’unité. Cela signifiait qu’il ne fallait plus mettre sa vie inutilement en danger, que dans les grandes occasions et mener à bien cette double mission. Elles se complétaient de toute façon. On mettrait à leur disposition les moyens technologiques les plus avancés afin qu’ils puissent communiquer plus aisément. L’un pourrait s’occuper du nord et de l’est, l’autre du sud et de l’ouest. Ou travailler de concert, c’était à eux de voir. Il les laissait s’arranger comme ils le souhaitaient. Est-ce qu’ils avaient des questions à poser ?</p><p>            Non, ils n’en avaient pas. Belvoix avait l’habitude de ces missions lointaines et durables ; Forval n’était pas tout à fait guéri des conseils de silence du vieux Dumanoir. Belvoix s’enquit simplement de savoir, au cas où ils auraient repéré le lieu où se trouvait l’encrier et identifié l’élu en même temps, laquelle des deux missions devait avoir la priorité. &#8211; Je fais confiance à votre intuition à ce moment-là, répondit le président, un peu las. Vous êtes deux et cela devrait simplifier les choses. Les deux tâches peuvent d’ailleurs très bien se combiner…</p><p>            Belvoix avait parfaitement compris, ce que l’on attendait de lui. Forval un peu moins. Il ne lui avait cependant pas échappé qu’il lui faudrait collaborer avec son alter ego et il se demandait lequel des deux, en cas d’action concertée, aurait la préséance. Lorsqu’ils quittèrent le président pour aller se restaurer, il ne put s’empêcher de s’enquérir de la manière dont son ami imaginait les choses. &#8211; Le fait de poursuivre la même quête n’implique pas que nous agissions de concert, expliqua celui-ci. En revanche, mieux vaut se prévenir mutuellement du lieu où nous nous trouvons au cas où l’un ou l’autre aurait besoin d’aide. Tu as dû entendre dire que j’ai plusieurs affaires à régler sur le dos et qui requièrent ma présence indispensable. Je te laisse donc prospecter. De toute façon, ne te fais aucune illusion. Il ne nous est pas destiné de retrouver l’homme à l’encrier. Seulement de préparer la venue de celui qui le fera et si possible, de l’identifier nous-mêmes. Je te conseille de faire un petit détour du côté de celle qui t’attend. On la dit très belle et irrésistible. Si tu tardes trop, elle pourrait se croire déliée de ses serments de t’espérer éternellement.</p><p>&#8211; Je vais voir, répondit l’auvergnat,  songeur.</p><p>&#8211; Quand on se détourne du but, on ne doit pas s’étonner ensuite si l’on rate la cible. Forval lui fit un signe avec le pouce pour lui signifier son admiration pour une aussi belle sentence. &#8211; C’est vrai qu’il est des châteaux en Espagne que l’on rate en réalité, en raison de compromissions, complications et autres déficiences passagères qui nous font perdre un précieux temps. Tu fais comme tu le sens. Tu as passé l’âge, tout comme moi, d’écouter des conseils certes bien intentionnés, avisés même d’un tel ou d’un tel mais le plus souvent anachroniques (Il se sentit obligé d’expliciter), ou si tu préfères ne correspondant pas à l’époque. &#8211; Je l’ai remarqué, répliqua Forval. Dorénavant, je n’écouterai que moi-même, sauf évidemment si tu consens à discuter avec moi et me conseiller à bon escient. &#8211; Tout à fait d’accord, et vice-versa, car il m’arrive moi aussi de me tromper. D’où tous ces procès que l’on me fait. C’est qu’il ne faut pas compter seulement sur sa bonne volonté ni sur ses bonnes intentions, si avisées soient-elles. La mauvaise foi, les malentendus, les blocages pulsionnels sont nos véritables ennemis. &#8211; On part quand ? (Forval ne s’était pas guéri en revanche de sa manie de tout précipiter qui lui avait réussi &#8211; jusque là, sur le plan matériel il est vrai). &#8211; Ecoute, reprit l’homme de l’éloquence. C’est moins le président que nous servons que la cause de la présidence. Les hommes passent, les gouvernements aussi, le principe qui les anime demeure. On sert un principe, un modèle de gouvernance, une nation, pas seulement un individu. Ce qui importe c’est que quelqu’un incarne cette présidence qui nous évite les méfaits de la force brutale d’un côté, la perversité sournoise de l’autre. Au fond, notre but c’est de chercher à maintenir un juste milieu, en attendant mieux, mais ceci est une autre histoire qui concerne les générations qui nous suivront. &#8211; Et si on échoue ? &#8211; Nous sommes les meilleurs… A nous deux, je veux dire. Si nous échouons, eh bien c’est que nous devions échouer. Cela ne signifie pas qu’il ne faille point se donner corps et âme à la mission que l’on vient de nous confier. C’est notre honneur et notre raison de vivre sachant que la vie ne saurait se passer de raison. Au fait, passons aux détails concrets. Je suppose que tu n’as pas de compte en banque. On va faire un saut à l’intendance de la présidence et l’on va t’arranger ça.</p><p>            Forval admirait la facilité avec laquelle Belvoix lui expliquait les soubassements des apparences qu’il traversait. Il l’enviait sur ce plan là aussi. Il espérait de cette collaboration qu’elle le nourrisse davantage, sur le plan de l’intellect et de l’esprit, que cela n’avait été le cas dans son passé. Aussi se félicitait-il de la proposition du président et espérait-il la mener à bien, ce dont, de son côté, il ne doutait guère. Et c’est le cœur léger qu’il se dirigea vers la douche où une âme bienveillante ne laissa pas de l’aider à se soulager… de sa fatigue momentanée…</p><p>    XIII)</p><p>            Forval ne se dirigea guère dans la direction du lac d’Ama. Il choisit l’Est et le Nord ou si l’on préfère l’opposé. Il écuma les domaines abandonnés, les luxueuses résidences secondaires, les  demeures qu’on lui signalait comme porteuses d’espoir. Malgré la petite armée qui le suivait à distance, il ne put éviter quelques échauffourées avec des factieux, ce qui lui plaisait bien et le maintenait en bonne forme, on ne change pas ainsi si promptement de personnalité. Il n’avançait pas beaucoup, mais d’élu potentiel, aucun ne frappa sa vue, et d’écritoire à plume il n’en vit plus jamais durant les trois ans qui suivirent. Un jour pourtant, de fête nationale, ce devait être du côté de Rennes ou Nantes, il repéra un groupe de marginaux qui vivaient en communauté dans une ancienne ferme désaffectée qu’ils avaient eux-mêmes retapée après l’avoir récupérée, suite à un héritage. Trois filles et quatre garçons, en gros de son âge, vêtus de manière très étrange, plutôt exotique, avec des tas babioles inutiles : ceinturons, médaillons, bijoux à quatre sous… représentant des motifs floraux et végétaux.</p><p>            Il leur demanda l’hospitalité, qu’on lui offrit gratuitement contre quelques menus travaux d’intérêt collectif du style scier du bois ou participer à la confection du repas. Il ne trouva pas déshonorant d’écosser des haricots. Il put ainsi dialoguer avec ses commensaux tout en jouant aux cartes, du moins aux jeux qu’il connaissait. Ceux-là s’étonnaient grandement de son style de vie. Il était sur les routes un dimanche, quand ses congénères se reposaient. Il ne savait quasiment rien du véritable amour. Il n’avait presque pas d’ami ou alors qu’il ne voyait jamais. Et il avait pris, en quelques mois, dix ans d’âge au moins. Et c’était vrai : il avait sans doute à peu près celui de ses hôtes et paraissait infiniment plus vieux. Il avait bien fait de s’arrêter chez eux. Il aurait sans doute beaucoup à apprendre. L’une des filles, une certaine Paméla, se faisait fort de lui faire découvrir les mille secrets du plaisir partagé. Elle le conduisit, après le repas, dans sa chambre et lui apprit tout ce qu’il ignorait en la matière, et il n’eut pas à se plaindre de la leçon. Sauf qu’il voulut incontinent l’épouser, oubliant Ama, ce qui la fit bien rire. Elle lui conseilla un petit séjour chez le Maître des moulins, qui parachèverait sa formation… On le disait très conciliant et jouissant d’un pouvoir de divination hors du commun. La preuve : il attendait Forval sur le seuil de son portail, ouvert jour et nuit.</p><p>            Il vivait à quelques lieues de la communauté, dans la forêt profonde, une villa cossue que lui avait offerte un riche admirateur. C’était un monsieur bien conservé, sec comme un hareng saur, fleuri d’une superbe barbe blanche qui faisait grosse impression et c’était sans doute le but recherché. Il devisait cordialement, tout en indiquant un abri où déposer la Harley car, s’il fait toujours beau en Bretagne, seuls les Bretons le savent. Autour d’une bonne tasse de thé et de quelques biscuits secs, il informa Forval de ce qu’il savait de lui. Il connaissait ses exploits tout en subodorant ses faiblesses et ne demandait qu’à l’aider. Il avait quelques secrets à lui révéler.</p><p>D’abord ils étaient de la même famille, sauf que sa sœur et lui ne se parlaient plus depuis belle lurette, pour des questions de mariage raté selon lui, et que son beau-frère refusait obstinément son aide. C’était l’homme à l’écritoire qu’il avait vu sur le plateau, cela lui semblait si lointain à présent. Lui, défendait d’autres valeurs que celle d’une caste qui s’accrochait au pouvoir. Peu importait qui gouvernait. La seule chose qui comptait c’était l’épanouissement spirituel des êtres et cela ne pouvait se trouver que dans la quête d’une sérénité intérieure. Il conseillait ainsi à Forval un petit stage de découverte des énergies qui animaient son corps et comment elles lui permettraient d’atteindre un accord avec soi-même, bien plus fondamental que les causes extérieures, toujours décevantes au bout du compte. En témoignaient les divisions qui avaient suivi l’unité résistante durant la guerre. Car Forval n’irait jamais au bout de la mission que lui avait confiée le président. Elle ne devait aboutir qu’au pire et l’une de ses armes lui ferait défaut au moment où il s’y attendrait le moins. Il était sur une mauvaise voie, c’était écrit, il lui fallait changer totalement de vie et de métier afin de se sauver lui-même, son exemple n’ayant servi qu’à multiplier les initiatives providentielles de quelques ambitieux obtus et brutaux.</p><p>            Forval était impressionné de tout cela. Il eut vite la confirmation que la sœur du Maître ne pouvait qu’être sa propre mère et que l’infirme devait sans doute faire partie de ses cousins, un peu plus vieux il est vrai, tout comme ses frères par rapport à lui. Il accepta le stage et demeura sept jours auprès du gourou qui, une fois n’était pas coutume, refusa de le faire payer, acceptant seulement une aumône dans une urne, à l’usage des jeunes gens peu fortunés et qui tenaient malgré tout à suivre une formation quelque peu approfondie.</p><p>            Il s’initia à la relaxation, prit conscience de son corps, se rendit compte qu’il respirait à l’envers, apprit à décomposer le moindre de ses gestes de telle sorte que son souffle accompagnât ses mouvements. Il se sentit dès lors de plus en plus serein. Pourtant, la nuit, au plus profond de son être, il voyait le visage éperdu de douleur de sa mère et revivait des scènes enfantines avec les trois fées, dont il plaignait le destin dramatique. Conscientes ou pas, pensaient-elles encore à lui ? Et ses trois petites amies ? Qu’étaient-elles devenues ? Il aurait sans doute pu les aider à choisir le bon chemin, plutôt que de courir lui-même vers ceux qui ne mènent nulle part, ou pas bien loin, ou vers des causes dont il ne savait même plus si elles méritaient d’être défendues… Tout cela se mêlait dans sa tête et le perturbait au réveil, suscitant des réflexions pessimistes. Les exercices de la journée balayaient ces idées sombres. Toutefois, le dernier jour, il rêva d’Ama, de sa peau mate et de ses cheveux de goudron. Il en rêva de manière si précise qu’il crut bien se retrouver comme transporté auprès d’elle, sur son île, dans la réalité. Il était peut-être temps de la retrouver. Cependant, un doute subsistait : S’accommoderait-elle d’un itinéraire hasardeux ? Ne tenterait-elle pas de le retenir et de l’empêcher ainsi de poursuivre sa mission ? Forval n’aimait pas les dilemmes, dont le nom même lui échappait. Il lui fallait la rectitude d’une ligne droite, il aimait par-dessus-tout les tronçons d’autoroute que l’on commençait à construire à l’époque. Il s’y sentait en sécurité. Quand il fallait choisir entre deux voies, il perdait de précieuses secondes et cela le mettait de mauvaise humeur. Car il mûrissait notre Forval, et même il vieillissait…On vieillit vite dans les forces de l’ordre…</p><p>            Son stage, d’une semaine, touchait à sa fin. Pour la première fois, il n’eut point hâte de repartir et pourtant la perspective de revoir Ama s’imposait de plus en plus à son esprit. Après tout, la petite armée de ses émules faisait admirablement le travail de nettoyage à sa place. Et il avait carte blanche auprès d’un président dont on se demandait s’il irait jusqu’au bout de son mandat. Non qu’il ne bénéficiât point d’un regain certain de popularité. Les manifestations se faisaient plus rares. Plutôt qu’il n’avait plus le moral, quelqu’un de son entourage pourrait aisément prendre sa place, et l’envoyer auprès de son sosie supposé, lui aussi à la pêche. Celui-là achèverait la tâche qu’il avait entreprise de revigorer les valeurs du pays, avec l’aide de ce mythique sauveur qu’il avait imaginé, afin de fédérer les énergies.</p><p>            Forval, non sans être passé saluer l’inspecteur bourru et sa charmante épouse (il offrit son arme à l’un et un collier de perles précieuses acquises chez un très grand joaillier de l’autre), finit par quitter ses fonctions dès l’élection du nouveau président. Il disparut de la circulation pendant quelques années avant de réapparaître dans un tout autre rôle, moins porté sur l’exercice de la force que  sur celui de la justice. Il faut dire qu’entre temps, il avait reçu une bonne leçon.</p><p>            Il fut même, durant un temps, une vedette des medias. Un exemple édifiant de reconversion réussie. Il ne monta plus jamais sur une moto. Certains disent que c’était à la suite d’un grave accident. Je pense qu’il s’agit d’une légende. Il en avait seulement fini avec ce monde-là. Il voulut revoir les trois fées : Elodie était morte dans sa maison de retraite. Lucienne d’un cancer. Quant à la douce Gisou, elle avait glissé vers ce que d’aucuns nomment une mauvaise vie. On l’avait retrouvée assassinée dans un terrain vague ; Forval alors n’exerçait déjà plus. On dit que son arme, le Calibre X, l’avait un jour trahi mais ce récit n’en précise pas les circonstances et vous savez ce qu’est une rumeur. Il ne rechercha pas ses trois copines, ayant appris qu’elles étaient toutes casées, menant une vie bourgeoise et rangée. Il sentait arriver l’automne des idées. Quant à Belvoix…</p><p>   XIV)</p><p>Belvoix s’était posé des questions depuis belle lurette. Il savait le règne du président, condamné. Une nouvelle génération, ouverte au plaisir et à la consommation outrancière était en train de balayer la précédente. Il n’avait aucune envie de jouer les rôles de premier plan. Il était de la famille certes et pourtant l’ambition n’était pas son fort. Il avait fait son devoir, y compris d’ami envers Forval, de moins en moins il est vrai, et aspirait à un peu de tranquillité. On ne peut prolonger sa jeunesse éternellement et courir les routes ne lui semblait point une fin en soi. Par-dessus tout, il doutait de l’apparition d’un être providentiel qui ressusciterait les anciennes valeurs d’unité nationale ou de maintien des hiérarchies. Il en subodorait les limites et les inconvénients. Ainsi errait-il, en se disant que le destin l’amènerait bien là où il devait le conduire…</p><p>            Or le destin ne fait pas si mal les choses, du moins tel qu’il est écrit. L’homme à l’encrier n’avait sans doute pas prévu de le rencontrer mais il avait parfaitement compris ce qu’il lui fallait. Aussi dirigea-t-il ses pas, si l’on peut dire, vers une petite île au milieu d’un lac, à laquelle on ne peut accéder qu’en traversant à pied un barrage, ou en vedette motorisée. Il choisit le moyen le plus simple. Qu’est-ce qui le poussait là bas, la curiosité ? L’instinct ? Ou la seule nécessité d’obéir à un ordre supérieur. Car nous excluons absolument le désir plus ou moins conscient de marcher sur les plates bandes de son confrère et ami… Belvoix était au dessus-de ses mesquineries et ne mangeait point de ce pain-là. Ce n’eût pas été en outre un épisode glorieux qui eût permis d’achever favorablement le récit de ses exploits.</p><p>            Il n’eut guère à choisir. Une vedette l’attendait avec plein de cordes à l’intérieur. Elle était en fait destinée au retour de Forval mais le nautonier, si l’on veut bien me passer le terme, ou si l’on préfère le passeur, se fit le porte-parole anticipé de sa patronne en se disant qu’après tout cet ange-là valait bien l’autre et sans doute même mieux. Il lui désigna donc un hangar où déposer son engin criard, qu’il boucla à triple verrou, et le fit monter dans le bolide lacustre en se disant que ce serait une bonne surprise pour la belle Ama. Il prévint tout de même l’un des frères, au moyen d’un talkie-walkie. C’était très à la mode en ces temps-là dans les milieux aisés. Celui-ci donna d’autant plus son assentiment qu’il conservait tout de même une dent, en or si l’on veut, contre Forval. Belvoix fut accueilli en héros, avec les honneurs qui lui revenaient de droit, et surtout les premiers regards échangés avec la douce Ama furent éloquents (ce qui est normal si l’on y réfléchit bien). Celle-ci était vêtue tout à fait simplement, à cette époque, d’un simple jeans qui moulait ses formes régulières et un pull léger, bleu-ciel, qui mettait en valeur sa taille menue. Ses cheveux bouclés dégringolaient sur ses épaules et elle avait mûri avantageusement. Belvoix comprit qu’il avait trouvé son havre de paix. Quant à son hôtesse, elle avait quelque doute sur la capacité de son ancien promis à tenir sa parole, même avec la meilleure volonté du monde. Ne lui avait-on pas suggéré qu’il avait bêtement failli dans sa mission suprême, qu’on l’appelait l’auvergnat au lieu du valeureux, ou le bienheureux, et que de toute façon il était d’ores et déjà condamné, par une malédiction liée à une certaine arme qui devait un jour le trahir. Belvoix inspirait davantage confiance. Et puis, à physique égal, on avait la classe en plus ; enfin, son nom parlait pour lui, une belle voix… Qui aurait pu lui résister ?</p><p>            Il demeura dans cette île, se contentant de quelques voyages, relatifs à la situation politique qui était en train d’évoluer. Le président ne s’était pas représenté. Il était d’ailleurs à bout de force et l’on évoquait fréquemment sa disparition prochaine. Le nouveau, bien plus jeune et fringant, représentait l’avenir même s’il était loin de calmer les velléités émeutières qui ne manquaient pas de refleurir sporadiquement. Il avait créé une sorte de conseil des sages dont Belvoix faisait partie. Curieusement pas Forval ou plutôt il avait été pressenti mais avait décliné l’invitation. Ce qui fait que les deux ne se croisèrent plus et comme ils ne s’appelaient pas davantage… ils s’étaient perdus de vue.</p><p>            Dire que Belvoix fut dès lors casé pour la vie, je n’irai pas jusque-là. Les deux eurent, comme on dit, des orages et l’homme n’est pas fait pour la perfection, dont on dit d’ailleurs qu’elle n’est point de ce monde. Ils finirent par se quitter, au bout de… allez donnons-leur cinq ans… Six, sept avec les hésitations d’usage…</p><p>            L’indiscrétion d’une connaissance commune fit que Forval fut informé, tardivement il est vrai, de la situation. Songea-t-il à se venger ? Fut-il soudainement pris d’une vile intention de faire valoir ses minces et anciens, droits ? Eut-il envie de se mesurer une fois pour toutes à son rival ? Ou simplement de confondre les deux félons ? Nul ne le sait. Ses idées sans doute lui traversèrent-elles l’esprit quand il prit la route du sud, en voiture s’il vous plaît, une Toyota corona, grise comme un jour de pluie, en direction du lac, aidé de quelque carte et de conseils pris en quelque halte, de la part de ceux qui le reconnaissaient (nous avouerons que son prestige déclinait, la scène de l’encrier ne passait pas dans l’opinion…). Toujours est-il qu’il parvint du côté de l’île où nul bien sûr ne l’attendait plus. Depuis deux ans, pensez… Au reste personne ne l’eût reconnu tant il avait changé, allant même jusqu’à s’être laissé pousser la barbe. Et négligeant ses habits de cuir, il s’habillait comme tout le monde. Il passa donc par le barrage, ayant déposé la voiture devant le hangar. Il avait eu le temps de réfléchir. Il ne se voyait pas marié, avec des enfants.</p><p>            Ainsi se retrouvèrent les deux amis.</p><p>            Il vit en revanche le premier-né de son confrère Belvoix. Il en eut le souffle coupé mais prit de grandes inspirations en 6-3, avec trois secondes d’apnée, expira longuement en sens inverse, et ce fut sur cette note heureuse qu’il retrouva son Ama. Elle avait sans doute un peu mûri, quelque peu changé, un tant soit peu vieilli mais il la regardait avec les yeux de l’amour et ne nota pas les différences.</p><p>            L’histoire s’arrête là, et je n’en dirai pas plus de mon côté pour l’instant car je n’en sais guère davantage. Je ne pense pas que Forval ait attendu la rupture de Belvoix avec Ama pour se caser auprès d’elle. Ou alors par intermittence et avant tout par amitié. Le reste vous l’avez sûrement appris par les journaux et la télévision. L’histoire du peu fiable Calibre X fait à présent partie de la mémoire collective. Si bien que personne ne sut comment se dénoua l’histoire de l’homme à qui l’on portait l’encrier. J’ai ma petite idée là-dessus, que je me garderai bien de révéler au profane.</p><p>Au demeurant, qui se sert aujourd’hui d’un encrier ? Un ignorant, sans doute…</p><p><strong>Remerciements à Skimao et CMS, à CTN et à Michel Cadière qui prépare les illustrations de ce roman.</strong></p><p><strong>Les 20 premiers exemplaires de cet ouvrage sont considérés comme hors-série et dépourvus d’interventions de l’artiste</strong>.</p><p>                           <strong>FORVAL, <em>l’auvergnat</em></strong></p><p>Après avoir actualisé l’un des récits majeur de l’époque romantique (Sylvie, de Nerval) puis l’un des mythes les plus prolifiques de notre occident, né entre baroque et classicisme (Dom Juan), l’auteur de ce roman s’en est pris au Perceval (le Gallois), de Chrétien de Troyes, fleuron inachevé des narrations médiévales.</p><p>De gallois il est devenu auvergnat, et il n’est plus un preux chevalier mais un ange de la route. La composition suit le texte de référence dans ses grandes lignes. La question qui se posait : comment transposer l’ensemble sans trop coller au détail ? Chaque épisode est en ce sens un défi, une confrontation à des choix, une re-création, une réécriture. J’ai dû, bien sûr, établir une distance ironique avec le protagoniste en faisant en sorte qu’il demeure attachant.</p><p>J’ai situé l’action vers la fin des années 60, début des années 70, moins encombrées en êtres et en choses, afin de conserver le caractère naïf du texte de référence que je ne tenais pas à surcharger d’objets du quotidien ni de technologie actuelle. Mon propos, comme pour Gérard et Dom Juan, se situerait plutôt du côté de la quête, avec ses réussites et ses échecs, à l’image d’une existence.</p><p>BTN</p>								</div>
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		<title>Don Juan 2020 (texte) alias Doc John</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2020/05/26/don-juan-2020-texte/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 26 May 2020 09:27:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[  Ce roman, version définitive, peut être lu et acheté dans sa version papier sur Amazon.fr Doc John ou Le dernier des hommes (cliquer pour télécharger) Don Juan n’est pas seulement l’homme aux mille et trois femmes, évoquées par son valet dans l’opéra de Mozart. Il est l’homme aux mille et trois auteurs. Depuis sa [&#8230;]]]></description>
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									<p style="text-align: center;"> </p><p style="text-align: center;"><a href="https://www.amazon.fr/dp/B09MWM48JD/ref=sr_1_1?qid=1638521941&amp;refinements=p_27%3ABernard+Teulon-Nouailles&amp;s=books&amp;sr=1-1&amp;asin=B09MWM48JD&amp;revisionId=d3203740&amp;format=1&amp;depth=1">Ce roman, version définitive, peut être lu et acheté dans sa version papier sur Amazon.fr</a></p><p style="text-align: center;"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2020/05/26/doc-john-ou-don-juan-2020-texte/">Doc John ou Le dernier des hommes (cliquer pour télécharger)</a></p><p style="text-align: center;">Don Juan n’est pas seulement l’homme aux mille et trois femmes, évoquées par son valet dans l’opéra de Mozart. Il est l’homme aux mille et trois auteurs. Depuis sa naissance, chez Tirso, et son explosion chez Molière et Mozart, en effet, combien de poètes (Baudelaire, Musset ou Verlaine) et dramaturges (Goldoni, E.E. Schmitt, Montherlant), prosateurs (Balzac, Mérimée, Barbey d’Aurevilly) et philosophes ou théoriciens (Kierkegaard, Brecht, Otto Rank) n’ont-ils pas été fascinés par ce conquérant, aux accents baroques, flamboyants et au bout du compte, tragiques ? Des peintres, des musiciens…</p><p style="text-align: center;">D’Apollinaire à Zévaco, ou Zorilla en passant par Hoffmann ou Lenau, Pouchkine ou Byron, Max Frisch,  Ghelderode et Milosz, sans oublier le nobélisé P. Handke, ou notre Delteil régional, voire plus près de nous encore Michel Butor, des dizaines d’autres méconnus (Thomas Corneille, Cigognini, Villiers, Dorimon…)  ou ultra célèbres (Rostand, Dumas, Flaubert)… nombreux sont les grands auteurs qui s’y sont essayé avec plus ou moins de bonheur. Chacun se l’est approprié, ajoutant sa pierre à l’édifice qui conduit à l’érection, si je puis dire, d’un mythe occidental.</p><p style="text-align: center;">J’ai voulu y apporter ma modeste contribution, dans une perspective différente de la tradition. Si le lecteur attentif pourra y reconnaître quelques allusions à la pièce de Molière (Dom Juan), il s’est agi pour moi d’évoquer un séducteur des temps actuels, davantage marqué par le vide ou le néant, qu’il incarne, que par le trop plein auquel on l’associe en général. La relecture de certains récits marquants de Maurice Blanchot, ainsi que les affres du confinement 2020, ont fait le reste… BTN</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p style="text-align: center;"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-admin/post.php?post=3580&amp;action=elementor"> Le dernier des hommes (cliquer pour télécharger)</a></p><p style="text-align: center;"><strong><a href="https://www.amazon.fr/dp/B09MWM48JD/ref=sr_1_1?qid=1638521941&amp;refinements=p_27%3ABernard+Teulon-Nouailles&amp;s=books&amp;sr=1-1&amp;asin=B09MWM48JD&amp;revisionId=d3203740&amp;format=1&amp;depth=1">Ce roman, version définitive, peut être lu et acheté version papier, sur Amazon.fr  </a> <br /></strong></p><p style="text-align: center;"><strong>BERNARD TEULON-NOUAILLES</strong></p><p style="text-align: center;"><strong>Don Juan 2020<br /></strong></p><p><em>   Je pensais parfois que l’attrait qu’il éprouvait pour elle venait de la sécurité qu’elle pouvait lui garantir. Là où il la rencontrait… il n’y avait plus seulement un séjour d’images et une terre de souvenirs, mais vraiment un îlot solide, une cellule à leur mesure, assez étroitement fermée pour échapper </em><em>à la pression formidable de l’univers vide et du temps disparu. </em><em>(Maurice Blanchot : Le dernier Homme).</em></p><ol><li>      I)</li></ol><p>Il est des êtres, issus du néant, dont la seule vocation semble de l’incarner sans avoir l’air d’y toucher. C’est ainsi qu’est né Doc John, l’ultime avatar en creux d’un héros éponyme dont on a beaucoup commenté l’insatiabilité. D’un autre temps. Baroque. Pas du genre du mien. Je le vois terne, dépourvu de sentiment, subissant les événements et se faisant oublier. Il avait l’intuition de ce néant qu’il nourrissait. Il en assurait la présence. Il se savait attirant toutefois. Avec le recul, on pourra dire qu’il aura vécu dans l’immatériel. La légèreté d’une pensée. La neutralité des actes. Jusqu’à ce que la réalité temporelle le rattrapât… C’est tout le mal que l’on pouvait lui souhaiter, si tant est qu’il le méritât…</p><p>Il était délicieusement vide, jusqu’au vertige. Il suffisait de lire ses chroniques publiques pour s’en persuader. Un vrai trou noir au centre de ce qu’il est convenu de nommer sa personne, d’une inconsistance devenue rare. La faculté de s’absenter de soi. De se plonger en lui-même et de disparaître à jamais aux yeux, puis en la mémoire, de qui l’avait aimé. On le disait un peu sorcier. Sinon comment expliquer l’attraction qu’il exerçait sans forcer sa nature ? Il eût vécu au Moyen Age, on l’eût sans nul doute brûlé pour connivence avec le malin. On eût alors agi au nom d’un incontournable Créateur. C’eût été inconcevable à présent. Son dieu serait absent ou se confondrait avec le vide intérieur autour duquel se structurait ce que nous nommerons, faute de mieux, son Moi. Lui n’était plein que de son propre creux. Quant à savoir si le Néant est d’essence divine…</p><p>Doc John, s’il était loin de se montrer insensible aux charmes des femmes, de la plupart des femmes, était avant tout aimé d’elles, de certaines d’entre elles, ses lectrices avant tout, implorantes sans être des pleureuses. Nul n’aurait su expliquer le phénomène, du moins en apparence. Il ne les « chassait » pourtant point, à l’instar de ces protagonistes qui ne voient guère, dit-on, plus loin, ou à peine un peu, que le bout de leur sexe. Sans doute possédait-il un atout secret, dont lui-même n’avait qu’une vague conscience, qui ne tenait pas tant à son physique quelconque ni à l’impression de fragilité qui se dégageait de tout son être, de ses écrits, de ses propos quand on avait la chance de l’approcher : chacune se voulait la seule à savoir, à pouvoir le protéger. Non, c’était autre chose qui se révèlera, du moins l’espère-t-on, au fil de cette narration.</p><p>Avec lui, elles avaient moins envie de séduire que d’être séduites par lui, e même que lui s’avérait moins conquérant que conquis. Elles se sentaient attirées comme par un aimant. Repues de cette force magnétique du vide qu’il leur prodiguait, les implorantes ne renouvelaient quasiment jamais l’expérience. L’eussent-elles souhaité qu’il se fût transporté en d’autres lieux. Ses moyens le lui permettaient. Elles étaient alors condamnées à l’oublier, ce qui leur était d’autant plus facile, que le néant fait le vide, tonique, roboratif et souvent irrévocable autour de soi. La vie n’est qu’un long périple vers l’oubli définitif. Il personnifiait cet oubli. Une figure algébrique, opérationnelle, mais qui n’a de fonction que le temps d’une expérience, d’une démonstration, d’une équation même.</p><p>Et pourquoi, me direz-vous, se nommait-il Doc John ? Doc, on s’en doute. Il jouissait de la réputation de savant, on ne savait pas trop dans quel domaine exactement, bien que sa réputation le précédât. En fait, il forait les ressorts de sa propre insignifiance. Il s’étudiait si l’on préfère. Il cherchait à mieux cerner cet atout qui le rendait séducteur malgré lui. Chacune le concédait même si aucune n’aurait su s’en expliquer : car il est de recoins de la connaissance où elle devient trop subtile pour se formuler oralement. Il est des pensées qui se conçoivent parfaitement et que l’on aurait bien du mal à énoncer clairement. Certaines s’y étaient essayées, plutôt avec brio, qui étaient passées carrément à côté du sujet. Il n’est pas toujours bon de mêler la science à l’amour. Lui les formulait précisément, on buvait ses paroles. Il parlait de la pleine vanité de l’existence, de la trouble sérénité que lui apportait cette sorte de nullité foncière dont il se sentait frappé, qu’il avait toujours vécue comme une fatalité positive. Ses auditrices, et lectrices, s’en délectaient. &#8211; John, parce que l’époque n’était plus aux espagnolades romantiques ni aux italianeries souvent grotesques que l’on associe en général à la séduction. L’Amérique avait tout balayé depuis belle lurette, orienté les besoins, imposé ses modèles. On ne jurait que par les ricains du grand Monde, leurs coutumes, leur prestige, leurs spectacles, le blues le jazz et la soul, leur aura quoi. Jean eût paru désuet, trop connoté même. Juan faisait guerre civile et ce n’était vraiment pas son genre. Giovanni, berger sarde ou apprenti mafieux… Il s’était appelé John, contre son gré, cela lui importait peu. Les autres, tous sexes confondus, l’avaient nommé ainsi. Quelle importance ! A l’instar du reste. Il se savait l’un des derniers de son espèce. L’ultime rejeton d’une fertile lignée. Le dernier des hommes sans qualités. Une immatérialité vivante. Comme un être de papier &#8211; mais doté de la parole. Cette intuition s’était fait jour avec la majorité.</p><p>Ses chroniques, car il confiait ses expériences à des magazines féminins, c’était comme l’écume de ses pensées, un avant-goût du néant pointé par l’écrit. Sans prétention au demeurant. Parce qu’il faut bien vivre avec son époque, en société, à son corps défendant. Le fils de l’homme dut éprouver des sentiments de ce genre…</p><p>Il n’avait jamais vraiment travaillé, au sens strict du terme &#8211; il écrivait par plaisir et commodité ; il avait des facilités en la matière. Il avait fait naguère quelques petits boulots en même temps que ses études universitaires : dans l’édition, le journalisme, la com… ainsi qu’on le dit à présent… Rien de bien consistant… De ces secteurs d’activité où l’on baigne dans l’illusion de savoir ou de pouvoir, où l’on peut éprouver la force attractive du néant autour de soi. Et puis on y fait pas mal de rencontres, futiles, grâce auxquelles on se laisse porter, on ne se sent jamais seul, on peut vivre avec la légèreté qui nous sied… Ses parents, ils n’avaient que lui d’avoué, l’avaient mis à l’abri du besoin avant de disparaître, dans un paradis fiscal, du côté de l’extrême orient. De son côté, une fois atteinte sa majorité, il avait laissé fructifier ses rentes et dotations, un peu tombées toutes en même temps, dont une justement venue d’Amérique, cela ne s’invente pas. L’idéal, transatlantique, du paresseux, ce qu’il n’était pas puisqu’il passait le plus clair de son temps, les matinées principalement, une fois expédiées ses chroniques, à étudier ferme, dans la gaieté, pour son plaisir. La théologie négative. L’astrophysique. Les théories quantiques. Un peu de maths. De philo. Et surtout pas d’actualités télévisées. Quelques poètes de l’absence &#8211; il en est de fameux. On ne lui connaissait pas d’amis au sens strict du terme. Son expert comptable, son conseiller fiscal, son référent bancaire dînaient de temps à autre avec lui. Au demeurant, il menait une existence des plus simples, dans l’immense hôtel familial du centre d’une ville moyenne, dans le sud de la France, avec plusieurs entrées, et un souterrain, qu’il avait conservé tout meublé &#8211; en préciser le style ne nous servirait à rien, peu lui importait dans quel décor il vivait, si l’on peut appeler cela vivre. Disons qu’il oscillait entre le 2<sup>nd</sup> empire au salon, au goût orné et ostentatoire, et le moderne, avec beaucoup de verre et de fer forgé dans les autres pièces. Aucun excès qui laissât soupçonner quelques velléités de dilapider sa fortune. Aucune pingrerie non plus. Il faisait confiance aux traiteurs. A une vielle nourrice familiale, qu’il faudrait malheureusement quelque jour remplacer. Elle le connaissait si bien… Il dépensait avec mesure. L’art de se contenter de ce qu’il possédait en fait. Assorti du sentiment d’être utile, et coopératif. A bien y réfléchir combien d’êtres seraient-ils capables de se contenter de ce qu’ils ont au moment même où ils sont censés en jouir ?</p><p>Au moment voulu, a-t-on écrit ? L’insatisfaction est la chose du monde la mieux partagée, de ce côté-ci de la planète. Certains s’en vantent, se donnent une raison d’exister ou de ne point choir dans le désespoir. Lui avait décidé, à vingt ans, de ne plus céder aux sirènes de l’esprit critique qui passe pour intelligent et de l’opposition systématique qui donne l’illusion d’exister. Il n’était ni pour ni contre. Il était simplement ici quand il n’était pas là. Un comique aurait dit : il était là où il se posait. Cela faisait environ treize ans que cela durait ainsi… La disponibilité est un atout majeur en nos ères de trépidations intempestives.</p><p>Au fond, si l’on pousse un peu le paradoxe, le sexe ne l’intéressait pas outre mesure. Il fallait bien passer par là. On, n’est que des hommes après tout, en attendant mieux. Il en avait profité, bien évidemment, on n’est pas de bois et il s’était même avéré précoce. Il l’avait découvert à dix ans et avait perdu sa virginité vers quatorze. Une femme expérimentée, mariée comme il se doit, lui avait mis le diable au corps. En quelques mois il était aguerri, connaissait toutes les astuces et savait s’adapter à chaque cas particulier. Il en avait malgré tout assez vite &#8211; cinq, six ans tout au plus &#8211; fait le tour. Il le vivait plutôt telle une exigence, agréable certes, une fatalité bienfaisante, une libre obligation. Les femmes ont besoin d’y croire. La partenaire lui était indifférente. Elles n’étaient jamais d’une beauté franche et exceptionnelle, on ne les remarquait pas de prime abord, dans la rue mais c’était une erreur d’appréciation. Les apparences sont trompeuses. Et la médiocrité, au sens non péjoratif du terme, recèle bien des surprises d’alcôve. Son contact les rassurait sans doute. Elles s’offraient une bonne dose de confiance dans ce vide qu’il leur proposait, ce sentiment d’absence qu’il dissipait à l’envi, cette blême lumière en quoi consistait sa présence. Il ne faisait jamais les premiers pas. Il en eût été d’ailleurs fort incapable. On se rend certes vers le néant ; celui-ci demeure immobile. Lui ne vient pas à vous. Il est, comment dire… solaire. Les corps lui semblaient interchangeables. Il ne retenait pas les prénoms, ou rarement. Tenir une liste légendaire lui serait apparu comme présomptueux et absolument inutile. Un acteur porno en faisait autant. Sans s’en vanter… Et aux yeux de l’univers, autrefois si convoité, c’eût à peine esquissé la trace d’un invisible fétu de paille.</p><p>Les lectrices qui, avant même de l’approcher, eussent souhaité pérenniser la relation, étaient vite amenées à renoncer et s’en allaient en général sans rancune, plutôt comblées. Enrichies, mais de quoi ?, de sorte qu’elles le quittaient &#8211; s’en apercevait-il seulement ? &#8211; sur un sourire et une confiance retrouvée. Il savait qu’elles l’oublieraient vite et tel était le plus souvent le cas, pour peu qu’elles rencontrassent ensuite, comme on dit, les gens qu’elles méritaient. On oublie vite le néant, dans ses essors de surface. Ses stigmates, s’ils laissent une empreinte définitive, s’agitent loin, très loin des émergences de la conscience. Lui, de son côté, les occultait, non par intention délibérée mais par nécessité pratique.</p><p>L’une d’elles avait dit, à son compagnon, qui me l’a rapporté : Je ne sais ce qui m’a attiré vers lui. Une sorte de trouble rassurant. Un vide vertigineux. Une vacuité qui comble. J’ajoute qu’il s’agissait d’une cérébrale. Psychanalyste ou apparenté. Une à ne jamais oublier… S’il était attiré par les lesbiennes, ce que c’est que de trop se fier aux poètes, elles semblaient le fuir, instinctivement. Or ce n’était pas non plus un rêveur. Ni un pervers, si l’on veut bien me passer le mot. La réalité lui suffisait bien, allez…</p><p>Il voyageait, outre que cela permettait de couper court à toute velléité d’insistance, cela lui était autorisé, c’était son autre façon d’étudier. Il avait déjà visité tout l’Occident, et la majeure partie de l’hémisphère nord, se réservant l’orient et le sud pour la deuxième moitié de sa carrière, si l’on veut bien m’autoriser l’expression &#8211; par curiosité, sans grand enthousiasme, et dans la mesure du possible. Il avait tout de suite réalisé que, de même qu’il n’achèverait jamais la lecture des innombrables volumes de sa familiale bibliothèque, il ne ferait jamais avec sérieux le tour exhaustif du monde. Les autres planètes ne l’intéressaient guère non plus. Il préférait écumer l’une de ses villes de prédilection, les grandes capitales, ses moyens le lui permettaient, et si tel n’avait pas été le cas, ses aventures, sentimentales et littéraires, les deux allant d’ailleurs de pair, intéressaient ces fameux magazines féminins qui s’en sustentaient : il s’était aisément introduit dans ce milieu, qui les lui rétribuaient confortablement. Les lectrices affluaient. Il usait d’un pseudonyme, vous l’avez peut-être reconnu dans la presse populaire.</p><p>Ce n’était ni un athlète de l’amour ni un mystique de la transgression se vautrant dans l’abjection afin de combler les diverses lacunes de l’humaine, trop humaine, condition. La notion même de faute n’effleurait pas encore ses principes. Il eût pu, je suppose, se laisser tenter par l’expérience des limites. Non, je l’ai déjà suggéré, il se laissait vivre. Et c’est cette apparence de légèreté qui donnait corps et consistance à son existence. Il avait atteint le premier tiers de la vie, en comptant large. C’est souvent à cet âge que se révèle une vocation.</p><p>Il était, l’ai-je dit, le néant incarné. Celui que l’on oublie. Qui sait se passer de la mémoire. Mais le néant aime aussi se regarder dans le miroir. D’où son goût pour l’étude. Et sa phobie des actualités télévisées et du petit écran en général. Il ne s’y retrouvait pas. La concurrence était trop rude…</p><p>    II)</p><p>De son enfance, il n’y aurait pas grand-chose à retenir si justement il ne s’était très vite senti différent. Chez lui, là où il vivait encore, sa mère, toujours normale dirons-nous à l’époque, si l’on veut bien me pardonner l’usage de ce terme, en était folle ; ses grands-mères ne juraient que par le moindre de ses mots d’enfants ; quant à ses maîtresses d’école elles n’eussent su lui tenir tête, ce dont d’ailleurs il ne profitait pas outre mesure. Sa nourrice le vénérait, lui était entièrement dévouée. Il avait considéré comme naturelles les réactions des autres à son endroit. Le fils de l’homme, en ses années inavouées, a dû raisonner de même…</p><p>Au collège, au lycée, on lui donnait toujours raison, on lui accordait des faveurs inouïes et fort peu y trouvaient à redire. C’était comme ça. Le néant bénéficie de lois singulières qui défient toute justice. Les filles, ses camarades de classe, n’eussent pas permis que l’on fît la moindre remarque hostile à leur protégé. Les professeurs le savaient. Ils en abusaient. Au demeurant, il aimait lire et, en mûrissant, pénétrer les arcanes de l’esprit humain. Celui d’autrui, qu’il s’appropriait et considérait avec indulgence voire tolérance &#8211; Il était bien le seul. La bienveillance ne l’étonnait guère, étant depuis toujours habitué à la douceur voire à la tendresse, refusée à ses congénères. Ses premières années d’étudiant effectif, furent pour lui le jardin de délices. Elles durèrent, durèrent… Il obtenait les diplômes, des quantités de diplômes, avec les complaisances de jurys pas toujours objectifs, à leur insu s’entend, assez largement féminisés, très sensibles à son univers intérieur et aux charmes de son éloquence, utilisée avec sobriété. Sa fragilité aussi sans doute. C’est là qu’il fit ces quelques petits boulots, parfaitement inutiles mais qui rapportaient gros… Il fallait bien s’occuper, passer le temps comme l’on dit encore, ne point trop paraître abuser de ses privilèges natifs et en définitive s’acoquiner à la canaille sociale.</p><p>Il se laissa dorloter ainsi jusqu’aux abords de sa trente troisième année, l’âge des remises en question.</p><p>Il la rencontra, et dès lors rien ne fut plus tout à fait comme avant. On peut même dire que tout fut à jamais différent. Elle n’était pas d’une grâce qui frappe à tout jamais la vue ni le cerveau, jusque là rien d’inquiétant. Elle n’avait rien de plus que les autres, qu’elles se nomment Odette ou Bérénice, Camille l’implorante ou Stefani Joanne, la fameuse Lady. Sinon qu’elle lui ressemblait en bien des points, l’aisance matérielle en moins, ce détail pourrait avoir son importance. Elle lui parut être une espèce d’alter ego sans s’avérer tout à fait son égale. C’est vrai qu’elle n’étudiait pas beaucoup. Bien moins que lui en tout cas. Elle picorait le savoir dans la réalité brute. Ils étaient faits pour s’entendre. Ils s’en rendirent compte dès leur première rencontre. Oisive, dilettante, indifférente au monde qui de toutes façons ne serait jamais parfait, insensible au sort de ses semblables qui n’étaient pas programmés pour le bonheur, si tant est que l’on puisse le définir clairement, elle se laissait vivre de son côté, sans trop penser au lendemain. Elle aurait toujours le temps de faire le point avant la date fatidique de ses 30 ans, elle aussi. Sauf qu’elle avait encore du temps pour atteindre cet âge, dont le prolifique auteur de la Comédie humaine a exalté les privilèges flatteurs. Elle était en délicatesse avec ses parents, des sommités du milieu médical, qui condamnaient sa façon de mener sa barque, ses fréquentations et sa stérilité sociale. En revanche elle avait une jumelle, tout aussi oisive, adulée, la seule rivale de John, dépressive en diable.</p><p>La rencontre se fit, ainsi eût dit un grand humaniste, dans une grande assemblée de ville et elle avait été quelque peu préparée. La rédactrice en chef d’un populaire magazine pour rêveuses s’était dit qu’il fallait absolument que ces deux là se rencontrassent : le chroniqueur et la chroniqueuse. Il y aurait sans doute quelque chose à écrire ensuite sur le sujet, de leur expérience commune. Ils s’étaient d’ailleurs reconnus tout de suite, la réputation de l’un le précédait et la célébrité ascendante de l’autre ne pouvait manquer de susciter des attraits réciproques. Elle faisait des piges, de plus en plus appréciées, sur les vedettes en vogue, les gens envieux en sont si friands. Elle arrivait à trouver de la profondeur à ces petits narcissismes particuliers, ce qui ne laissait pas de fasciner ses lecteurs, dont John.</p><p>Ils étaient d’accord sur tout &#8211; sur l’essentiel, je veux dire. Le sens général de l’existence. La théorie des catastrophes. La médecine quantique. La conception d‘une vie sentimentale pleinement réussie. La nécessité bientôt, ou du moins un jour, d’envisager l’avenir en sachant que le paradis était derrière soi. Toujours et forcément révolu et, à terme, perdu. La haine des médias surtout, parce qu’ils déforment la vision que l’on a du monde. Cultivent des faux besoins. Dramatisent tout… Dépriment… Ont l’art de vous dégoûter de vos semblables… Ils n’avaient jamais pensé à s’assurer une descendance. Quel orgueil, et à quoi bon ? John s’y était déjà refusé. C’était la condition sine qua non de ses rapports, si je puis dire, avec les femmes. L’immatériel ne féconde que la pensée et ne la diffuse que dans son espace intime. A quoi bon peupler la terre de petits néant, on avait vu ce que cela avait donné depuis le big bang… Et d’ailleurs, le néant, le monde, l’univers même ne tarderait pas à y retourner. John en était en quelque sorte, l’annonciateur, la préfiguration à échelle humaine…</p><p>Physiquement, de taille plutôt moyenne, elle eût paru quelconque si toute une panoplie de perruques, des verres de contacts colorés et bien sûr d’innombrables tenues seyantes ne lui eussent permis de changer de style ou de silhouette quasi quotidiennement. Elle lui en fit la surprise au cours de la soirée puisqu’il put l’apprécier en brune piquante, en rousse flamboyante et même en platine décolorée. Elle devenait, au sens strict du terme, sinon une créature de rêve, la créature de ses rêves. Elle changeait alors de prénom, choisissant celui de célébrités à qui elle ressemblait : Lara, Emmanuelle ou la Kate d’un film sur le Titanic. Encore se limitait-elle en général à des types européens. Mais elle pensait, au sens strict du mot, à changer de peau afin d’élargir son éventail métamorphique. Elle le comblait, je dirais même le fascinait, et c’était la première fois. Pour ses aptitudes à la transformation certes mais aussi par sa capacité d’écoute, quasi parfaite. Il avait l’impression qu’elle absorbait sa pensée. Il se lisait en elle comme en un miroir qui lui renvoyait ce néant qu’il prodiguait aux autres sans toutefois en saisir la nature, l’origine, profonde (d’où son besoin d’étudier). Avec elle, il saisissait mieux ce qui fascinait les autres dans sa personne et son discours. Et elle avait du répondant : complétait sa pensée au besoin, lui en fournissait des prolongements infinis. Lui ouvrait les portes de la vraie féminité. Lui révélait ses pensées au féminin. Conjuguait deux néants au fond. Il s’y plongeait avec délices. J’oubliais : on l’appelait Miss Jeannie. Dans l’intimité, il la nommait Lady. Je n’ose répéter ceux que disaient certains &#8211; qu’il en était gaga.</p><p>Par ailleurs, fournir des précisions sur son physique eût été parfaitement vain. Elle possédait quelque chose d’abstrait. Qui l’eût connue à nu ne l’eût point retenue, l’eût tout de suite oubliée. Il y avait, dans sa physionomie assez quelconque, un semblant d’effacé, pas déplaisant pourtant, disons neutre, ce que j’ai nommé insignifiant. Les regards glissaient sur elle et ne s’arrêtaient pas. Quand elle s’en aperçut, elle se jura d’atteindre la perfection dans l’art de se munir d’artifices justement. Et elle était dans la plénitude de ses moyens lorsqu’ils se rencontrèrent. Lui se disait qu’au fond, elle résumait à elle seule toutes les femmes qui l’avaient aimé. Le sien amour en sus. Avec ce petit plus, ce je ne sais quoi, ce presque rien et qui fait toute la différence. Elle prenait plaisir à supposer qu’elle lui était dévolue et cette intuition justifiait sa volonté permanente de se transformer pour lui, je devrais dire pour eux.</p><p>Le lendemain de leur première nuit, elle resta chez lui et il ne s’en étonna point. Il devait sortir, comme tous les jours, afin de prendre l’air et glaner des anecdotes à même d’enrichir sa vision du monde et ses textes : il sentit que c’était devenu inutile. Et même ennuyeux puisqu’il ne manquerait pas de croiser des regards à même de se charger de surprise, si on le voyait flanqué d’une compagne. Car il n’était pas question qu’il la quittât, ni qu’elle le quittât un instant. Dans la mesure du possible s’entend. Chacun eût pu se voir détourné de leur objectif commun par des actions généreuses à l’endroit des demandeurs d’asile, du cœur veux-je dire.</p><p>Ce fut ainsi que démarrèrent, pour lui, les complications, les doutes et les remises en question.</p><p>J’oubliais : elle aimait le sexe, pas forcément les hommes. C’est stupide à dire, et c’est pour cela que je le dis, mais elle l’attendait, lui. Ils se réfléchissaient, l’ai-je dit ? On ne quitte pas la réflexion. Elle se sustentait de ce vide intérieur qu’il lui prodiguait et dont elle avait l’impression qu’il n’existait que pour elle.</p><p>Elle voulait le néant pour elle  toute seule…</p><p>Elle se prétendait un peu sorcière. Au Moyen Age, on l’eût brûlée vive pour le moins. Toutefois, d’une conception primitive, païenne, davantage tournée vers les esprits naturels. Plus sauvage en fait mais d’une sauvagerie que l’on pourrait qualifier d’habile, à même de pactiser temporairement avec les compromis ou compromissions. Il lui arrivait de parler seule, ou plutôt à des entités absentes, que personne ne voyait à part elle probablement.</p><p>Elle possédait des dons de divination.</p><p>Elle lisait à livre ouvert dans son propre avenir.</p><p>                                    III</p><p>Elle lisait, l’ai-je dit, dans ses pensées, sans calcul, sans jamais  qu’elle puisse y trouver  un quelconque avantage, ni ce que l’on nomme vulgairement un intérêt particulier. C’était ainsi ; c’est tout. Lui avait plus de mal, sans doute en raison de cette indifférence aux autres qui avait caractérisé ses relations antérieures. Il était arrivé qu’on le traitât d’idiot, du côté de la gent masculine et apparenté, sans nuance péjorative, plutôt par référence à son auteur russe préféré. Jamais on n’eût songé à la traiter d’idiote, il s’en faut. Elle avait un don, je dois dire assez unique, pour mettre à jour les tenants et aboutissants d’une simple remarque, en apparence banale et spontanée. Elle s’habillait, se maquillait, se coiffait selon ses désirs du moment voulu. Il était toujours précédé dans ses satisfactions sensibles. Elle allait plus loin : s’il lui manifestait son dessein de se diriger vers un lieu précis, ou désirait assister à un spectacle, elle devinait tout de go l’intention qui avait présidé à l’émission de cette aspiration. Cela lui parut fabuleux, au début… Il découvrit ainsi l’émerveillement d’être découvert dans son intimité sacrée. Il ne tarda pas à se sentir cerné, on peut sans doute dire dépendant, une dépendance consentie et voulue. L’expérience ne laissait pas de lui déplaire du fait qu’elle constituait un truchement pour mieux accéder aux mystères de la pensée et du langage. Un acquis supplémentaire sur la nature toujours trop humaine.</p><p>Je me souviens qu’il avait voulu, lors d’un voyage à Séville, s’arrêter dans une petite église suburbaine. Elle jouissait de la réputation d’abriter les restes du légendaire Marana, enterré, affirmait le guide, sous son seuil très bosselé. Jeannie, cheveux noirs de jais et regard arrogant, lui demanda, sans animosité toutefois, s’il avait la nostalgie de sa liberté antérieure, de sa capacité à néantiser ses expériences vécues, auquel cas elle se proposait de la lui restituer. Il n’était point question qu’elle entravât ni ses recherches ni ce que les naïfs et restrictifs eussent désigné comme son bonheur. Ce que ne sous-entendent pas les mots usuels ! Elle alla plus loin : pensait-il, lui qui errait aux confins de l’absence, en venant dans cette église, arracher une croyante, il en demeure de fort attirantes à Séville, à ses dévotions et ainsi perpétuer ses coutumes anciennes, voler à Dieu, le grand absent, l’une de ses créatures ? Regrettait-il sa génitrice  qu’il ne voyait plus ? Sa crédulité, mais d’où lui venait-elle,  de ses amours d’antan ? L’explication l’étonna. A y regarder de plus près, il ne la trouva pas si saugrenue… Elle avait fait remonter des zones de convoitise qu’il n’avait guère en tête en envisageant cette excursion.</p><p>Sans doute sa fameuse indifférence occultait-elle d’obscures concessions au pêché d’orgueil, avatar d’une enfance choyée. Je dis orgueil parce qu’il s’échafaude sur du vide, des monceaux de vide, des montagnes de vide. Elle porta l’estocade en supposant que son authentique religiosité, refoulée, trouvait sa source en la pensée maternelle d’autrefois, tournée vers un au-delà, en creux, qu’il n’évoquait  jamais. Fallait-il s’attendre à quelque  miracle ? Une conversion subite ? Ils surviennent souvent autour de la trentaine, quand on a fait le tour des plaisirs et de leurs prétendus excès. Regardez le fils de l’homme…</p><p>Au fond cela ne lui déplaisait pas qu’on analysât ainsi les véritables raisons de ses actions fussent-elles, des plus ordinaires… Or cela représentait une atteinte à sa façon, sereine et temporaire, d’envisager l’existence jusqu’à lors. Dans l’espace littéraire, dirons-nous. Là où tout est permis. Où la morale n’aura point à intervenir. Où l’on peut se contredire, faire fi du vraisemblable, sans passer pour ridicule. Il s’était sustenté du présent, ou plutôt le présent s’était imposé à lui comme une faveur quotidienne. Ouvrir ainsi sa conscience à vif faisait partie de ces pratiques qui, au fond, enrichissaient ses études, encore trop livresques jusqu’à leur rencontre.</p><p>Au fond, son environnement immédiat, ces femmes qui étaient passées trop rapidement dans sa vie, peut-être quelques hommes sensibles aussi, en trop petit nombre pour prêter à conséquence, et sans doute par inadvertance, il ne se souvenait plus de toutes façons, ce n’était pas la vraie vie. C’est peu de dire qu’elle est ailleurs, dans l’ultra ici, en soi-même. Les vérités étaient si proches et on les ignorait, on l’ignorait. Il suffisait toutefois de contempler telle anamorphose, dans le domaine de l’art. Elle pourrait s’appliquer à la contemplation de l’univers tel qu’il nous apparaît aisément dans sa splendide majesté : toute vérité est soumise aux coups de boutoir de la relativité du point de vue. Le plan, même incurvé, et supposé, des étoiles et nébuleuses, n’en témoigne que trop.</p><p>Ne nous méprenons pas toutefois. Doc John n’était pas plus croyant que vous ni moi. En revanche, la culture biblique voire judéo-chrétienne en général l’avait longuement fasciné. La symbolique lui paraissait facile à décrypter : l’abandon de traditions sacrificielles barbares, la rectification que l’intelligence fait subir aux injustices de la force naturelle, l’éternelle opposition entre la nature et la civilisation, la nécessité de s’imposer des lois…. Et l’immaculée conception : comment pareil dogme sublime avait-il réussi à s’imposer ?  Jeannie entreprit, moins par malice que par jeu, il faut bien tuer le temps  entre deux étreintes, de le pousser sur le prétendu Créateur dans ses derniers retranchements. Il avait quelques idées là-dessus. Au commencement était le verbe. Il fallait bien pourtant lui supposer un préalable, lequel semblait tout désigné : le néant. Tout découlait donc du néant. Ce néant qu’il incarnait sans l’avoir choisi. La question portait alors sur la nature du néant. Verbale selon lui. Du néant naît le verbe sans lequel le néant ne saurait être, qui révèle, de le nommer, ledit néant. C’est le langage, la conscience qu’il favorise, qui semblent à la base de toute réalité, partant de ce que nous y incluons, en particulier notre conception d’un réel transcendant et de son organisateur universel. En gros, ce que je ne peux nommer ni verbaliser n’existe pas. Le solipsisme n’est pas si absurde…</p><p>Il fut facile à Jeannie de montrer les bornes de cette théorie : ce qui paraît ne point exister faute d’avoir été découvert existe bel et bien pourtant, ne serait-ce que dans ses possibles et virtualités, en dehors du langage ou plutôt dans son non usage temporaire mais toujours actualisable et en devenir. L’ignorance ne peut point être érigée en vertu. Cependant j’aime mieux marcher dans la nuit à me croire celui qui marche dans le jour… avait écrit quelqu’un (Mais où ? Et qui ?). A force de triturer, de rectifier, la phrase originelle, ils finirent par se mettre d’accord, en riant, sur un énoncé : Au commencement, le commencement, en ce nom de nom de néant de verbe.</p><p>Pourtant, c’était dans ses mœurs assez dociles que John se sentait, comment dire, ébranlé… Lui qui ne concevait pas son existence sans des déplacements permanents, nécessités par  son mode de vie, se sentait devenir sédentaire, d’aucuns diraient confiné. S’il sortait, c’était accompagné, certes d’une compagne à multiples facettes.</p><p>Il n’empêche. Les apparences finissent par se ressembler. Son horizon se restreignait, c’était sûr. En revanche, en matière d’introspection, c’est sûr qu’il progressait magnifiquement. Nul ne pouvait le nier. Il n’était plus le nombril du monde. Il pouvait toutefois faire bénéficier le monde de sa philosophie concrète, de sa façon toute singulière de mener sa barque. Il envoyait régulièrement des articles en ce sens, où ces idées affluaient, entre deux futilités, au magazine qui le rétribuait. Il ne promettait pas le bonheur. Une sagesse faite d’humilité, d’insouciance et de modération seulement. Une sagesse à échelle humaine. Une sagesse réduite à portée de néant. Le magazine, version papier et diffusion numérique, attendait de voir les réactions des lectrices. Jeannie ne le suivait pas sur ce terrain-là. Faire partager au monde sa pensée, comme son expérience, relevait moins de l’humilité ou de la générosité que de la vanité. Inconsciemment, on attendait de la gratitude. « Jouer les généreux » procure des avantages inavoués. On espère bien laisser une trace de sa présence en l’univers. Aux yeux de l’éternité néanmoins, les renommées, nous avons beau enfler nos conceptions, ne passeront que pour des atomes (au prix de la réalité des choses). Jeannie aimait cultiver le paradoxe. John dut en convenir. Il tirait vanité de sa vanité même. Il était plus vain que vain…</p><p>Et nos petits romans, je veux parler de nos existences, pour moins qu’une tête d’épingle, qu’une lueur évanescente d’étoile vacillante.</p><p>Les premiers temps, il importe de le préciser, ça fonctionnait plutôt bien entre eux. Ils s’étaient bien trouvés. On les y avait aidés. Mais qui en vérité ? Le hasard ou l’attraction, mutuelle, du vide.</p><p>Pourtant rien ne dure, rien n’est fait pour durer…</p><p>Ni pour ne pas durer d’ailleurs.</p><p>Rien n’est fait.</p><p>Rien.</p><p>     IV</p><p>Il rencontra deux étudiantes. Dans une salle d’attente. Jeannie devait avoir un rendez-vous chez sa gynéco. La conversation s’était engagée. Plus par amusement, disons pas désœuvrement, et un peu sans doute pour rejouer certaines scènes divertissantes d’un passé dorénavant révolu, il voulut vérifier à quel point son charme verbal opérait encore. Sans doute eût-il pu facilement, sans initiative de sa part, les séduire, les laisser le séduire et se sentir séduites par lui. Il arrive au néant de retrouver l’appétit. A l’indifférence de se gorger d’elle-même. Sauf qu’il n’était plus disponible et qu’elles avaient au préalable repéré Jeannie, se trouvaient donc sur la défensive. Il est certes gratifiant de damer le pion à une consœur. La concurrence est source de volupté. Elle stimule la sensation de vivre. Or celles-là ne voulaient surtout pas d’histoires. Elles ne faisaient pas partie des lectrices supposées.  Elles avaient surtout senti le danger. L’enjeu était trop important. Le néant attire mais brûle, tragiques insectes que nous sommes.  Et puis John se sentait moins enthousiaste. Sa conviction s’émoussait, de même que la force de persuasion. Il n’eut guère le temps d’échanger les cartes de visite. Jeannie était déjà sortie, avec un regard éloquent et un profond soupir de consternation. Il ne s’agissait pas de jalousie. Elle était très au-dessus de cela. C’était un sentiment beaucoup plus profond. Cette force qui caractérise le vide, qu’elle aimait tant, était entrée en elle, dans sa vigueur destructrice. Elle n’avait plus la capacité de l’oublier, à l’instar de ses consœurs. Il ne devait plus en sortir. Dans la voiture, ils eurent, comme on dit, des mots, elle se plaignant, sans le moindre signe de colère, qu’elle ne pouvait le laisser seul un instant, lui qu’elle se méprenait sur ses intentions, qu’il se divertissait à petits bruits, un point c’est tout… Une larme, une seule coula. C’était plus qu’il n’en fallait. La réconciliation, domestique, n’en fut ce soir-là que plus émouvante.</p><p>Toutefois, quelques scrupules germaient dans son esprit, que l’on pourrait qualifier d’innocent. Avait-il le droit, du haut de ses 33 ans à peine ébauchés, de faire souffrir une personne à laquelle il tenait par-dessus tout ? Autant qu’à lui-même, si j’ose dire. Sa décision était prise, à l’instar de ce maître d’une nouvelle d’un auteur russe, intitulée Le diable, déterminé à en finir avec sa vie antérieure (mais n’y parvenant pas et suscitant le désastre. Il s’agissait d’un autre temps). Il demeurerait pour un certain temps reclus chez lui, devenu chez eux, après tout il connaissait plutôt bien le monde et avait l’impression de pouvoir temporairement s’en passer. Il savait que l’on est vite relégué aux oubliettes, surtout lui, une fois sa fonction assurée. Que quelques messages lui parviendraient les premiers temps, qui ne dureraient pas. Même les créatures blessées à vie finiraient par trouver un motif de consolation, et ne tarderaient guère à renoncer à lui, après tout tel était son rôle : Se faire oublier… Quant aux vrais amis, c’est certain qu’il n’en avait guère. On ne pouvait entretenir des relations d’amitié avec un tel émule. On l’admirait dans le meilleur des cas, tout en souhaitant sa disparition. Oh, pas sa mort, on a de l’humanité dans les milieux qu’il fréquentait. Il s’accorda comme une retraite, je n’oserais pas dire un séjour dans le désert. Ainsi espérait-il jouir de sa présence à elle, seule, au fond comme s’il s’agissait de reconstituer un petit paradis.</p><p>Et puis, il pouvait toujours écrire…</p><p>Jeannie apprécia, tout en ne laissant pas de s’en étonner. Comme elle ne se voulait ni ménagère ni fée des logis, ne serait-ce que pour ne pas trop se dégrader à ses yeux, elle faisait livrer les repas, en prenant soin de varier les traiteurs, les types de menus, et de ne point choisir des aliments trop riches. Ils avaient tout ce qu’il faut à la maison pour pratiquer des activités physiques, se divertir, communiquer avec l’extérieur au besoin et bien sûr se livrer à certains ébats dont on sait qu’ils alimentent l’illusion d’exister. Et puis Doc John avait envie de lire, de méditer sur les années passées, de faire le point sur l’utilité de son existence &#8211; jusque là, à savoir sans Jeannie, sa Lady. Il ne restait qu’à régler le problème de l’entretien domestique, la vieille nourrice, décidément trop âgée ayant dû se résoudre à la maison de retraite, de luxe, elle aussi, bien méritée, avec l’aide financière de son enfant de lait…</p><p>Les derniers temps, la nourrice déclinant, ses compagnes passagères donnaient un coup de main. Un petit recoin par ci, une petite vaisselle par là. Tout était propre et pimpant, quand il se levait, à des heures souvent indues, le matin.</p><p>Tandis que Jeannie prenait son bain ou qu’elle sortait seule (elle avait fini par l’en convaincre), sans user de déguisements, car elle ne partageait guère son goût radical pour la solitude,  et ne manquait guère de prétextes pour faire des emplettes ou gérer le quotidien au minimum, au lieu d’étudier, il imaginait sa vie à venir avec elle : une succession de jours sans aspérité, sans objectif, un mode de vie à son image, du néant à perte de vue, en l’autre moitié supposée de l’existence. Ils vivaient dans l’évidence. Le seul moyen de ne plus se disperser en vaines aventures qui ne rassurent que les inquiets de nature, et les présomptueux de condition. John n’avait rien à se prouver. Le néant n’a guère à se prouver qu’il est néant, encore moins à s’en enorgueillir. Il ne souffrait d’aucune dépendance et, si tel avait été le cas, il lui eût été aisé de s’en libérer. Son choix était clair et assumé. Il se vouait à l’autre et si l’autre le quittait un jour, il se vouerait au souvenir des jours heureux passés en sa compagnie. Cette pensée le rendait plus léger, encore plus immatériel dirons-nous. Elle éclairait son silence. Tel était son but. Et Tel est mon but, au fond. Me fondre en l’abstraction du récit. Retrouver les vertus du neutre.</p><p>Il décida de romancer, pour le magazine et ses sites, ses expériences sexuelles. Il s’aperçut vite qu’il n’en retirait nulle satisfaction. Mieux valait lire ou paraphraser les maîtres de l’érotisme, ça prenait moins de temps et chacun reconnaîtrait les siens. En revanche lui vint l’idée, à la fois originale et insensée, de se raconter, pour son plaisir, les aventures qu’il n’avait guère eu le temps de vivre. Cet exercice l’obligerait  à développer son imagination, qu’il n’avait guère trop eu le loisir de solliciter. Il sauvait ainsi de l’oubli définitif des êtres à côté de qui il était passé et qui eussent pu, jusqu’à Jeannie, lui rendre la vie plus consistante. Car il avait quelque peu cédé à la facilité. Il se contentait du tout venant, si je puis dire. Et l’éventail demeurait large…</p><p>Un certain style d’êtres au féminin,  insensibles à l’attrait du vide, ou trop ouvertement virils, l’avaient considéré avec indifférence. Pourtant,  l’on désire toujours ce que l’on n’a pas eu au détriment de ce que l’on possède, si l’on veut bien me passer le mot. L’homme demeure, mal gré qu’il en ait, un éternel insatisfait. Or John n’était qu’un homme, fût-il le dernier, et comme l’incarnation du dieu-néant, contrairement aux apparences. Donc…</p><p>Même pas un surhomme. Un être différent, voilà tout, on peut même affirmer : d’une autre dimension. Un exilé. Qui se livrait librement, si l’on peut dire, aux autres. En se repliant sur lui-même, sur le couple qu’il formait avec Jeannie, sa lady à lui, non seulement il choisissait une option qui correspondait davantage à sa conception de la liberté mais il se donnait le temps de réfléchir tandis qu’elle sortait chez sa coiffeuse, son esthéticienne ou sa commerçante préférée. Sa première décision fut de faire passer son inconstance, naturelle et physique, sur le plan de ses idées. A savoir : noter toutes les pensées-femmes qui lui traversaient l’esprit au moment même où elles surgissaient, dans la mesure du possible s’entend. Car on n’est pas toujours disponible. Il est des moments, d’intimité entre autres, où il vaut mieux différer, conserver, autant que possible, dans un coin de sa mémoire immédiate… avant de les coucher sur un fichier, préférable au cahier de notes car on peut toujours le modeler, le rectifier et lui attribuer une allure plus présentable, définitive.</p><p>Il se délectait par avance de cette orgie d’abstraction.</p><p>Mais la réalité ne se laisse guère oublier…</p><p>   V</p><p>Un jour, Jeannie revint accompagnée d’une jeune marocaine, nommée Wafa. Elle avait les yeux verts, comme on dit yeux pervers. Il s’agissait d’une ancienne danseuse orientale. Elle avait absolument besoin d’un travail, d’un domicile fixe et de se faire oublier quelques temps. Elle était d’accord, et cela même l’arrangeait, pour s’occuper de la cuisine et du ménage. On fixa une somme, qui lui convint tout de suite et Jeannie promit même de la verser sur un compte que l’on créerait sous un faux nom et dont elle disposerait à son gré quand sa situation serait régularisée. Elle était discrète, efficace, John s’aperçut à peine de sa présence d’autant qu’on l’avait logée juste en face de l’appartement privé, sur le même palier, dans un ancien cabinet de médecin.</p><p>En quelques jours, elle avait pris ses marques si bien qu’elle était devenue l’indispensable fée de l’appartement. John se plongeait dans la lecture et, dès qu’il en émergeait, la physionomie des lieux avait changé. Tout semblait comme neuf, rutilant. Leurs regards se croisèrent. Wafa y lut de la reconnaissance. John comprit qu’elle lui serait éternellement dévouée, s’il le fallait s’entend.</p><p>Tout allait pour le mieux, dans la mesure où la perfection n’est point, ou n’est plus, de ce monde.</p><p>C’est alors que déboula Vera. Ce n’est pas parce que l’on vit reclus que l’on est à l’abri du dehors. Le passé vous tombe dessus quand vous vous y attendez le moins. Et notamment John, qui ne connaissait ni le remords ni la nostalgie. Une douzaine d’années plus tôt, il avait fait la connaissance, par sœurette interposée, d’une jeunesse, disons carrément le mot, d’une mineure qui avait des arguments indéniables, tant sur le plan physique que dans le domaine du discours amoureux telle qu’elle le concevait. L’aventure, lors d’un cocktail professionnel, eût dû s’avérer sans lendemain sauf que la jeune fille ne supportait pas les concurrentes, pour elle toutes des vieilles dans la mesure où elles avaient dépassé le cap des vingt ans, à l’instar de son aînée. Elle avait la fougue passionnée de son âge et ne se sentait pas prête à oublier dans l’immédiat. Il la toléra quelques jours. Le Doc d’alors eut beau déployer des trésors d’éloquence, il lui fut bien difficile de lui faire entendre raison. Il ne fallait pas s’attacher, surtout pas à lui, il ne se sentait pas prêt à amorcer une relation durable… Telle n’était pas sa vocation. Le néant ne saurait s’étirer à l’infini. Il est l’infini. D’ailleurs c’était matériellement impossible. Elle voyait bien combien il était sollicité, on avait besoin de lui, de ce qu’il incarnait, si l’on veut bien m’autoriser ce terme…</p><p>Durant plusieurs semaines, il dut fuir les assiduités de la demoiselle : ce n’était pas tellement difficile : Voyages, villégiatures, cachettes temporaires, ce qui ne manquait pas de saveur…  John aimait bien le jeu de cache-cache en ces temps-là, période de découverte, de surprises. Les parents eurent le dernier mot, la chance aidant, l’opportunité et la période estivale, puisqu’ils prirent le parti de s’installer dans l’Océan indien, longtemps attendu, le père ayant demandé sa mutation dans la fonction publique. La jolie brune aux cheveux longs, aux yeux de feu, plutôt petite et irrésistible, comme il se doit, s’y maria avec un riche monsieur de quelques lustres son aîné, un pilote de ligne je crois, qui devint même directeur de compagnie aérienne. Véra déboulait donc, moins comme une furie qu’en tant que femme déterminée, assagie au demeurant, et plus hésitante.</p><p>Jeannie n’était pas là, elle sortait de plus en plus fréquemment, l’ai-je dit, non sans raison valable, elle devait voir sa sœur, ou s’adonner à ses emplettes, et en prenant soin d’emporter le portable afin de dissiper toute contrariété passagère de son sédentaire compagnon.</p><p>L’ancienne lycéenne avait certes changé, elle s’était épanouie. Ce n’était plus la femme-enfant à laquelle il n’avait su, une fois n’est pas coutume, résister. Toujours est-il qu’elle sonna à l’interphone, déclina son identité (« C’est Vera !»), reconnut immédiatement la voix de son ancien amant, et lui demanda d’ouvrir en prétextant que ce ne serait pas long. Très embarrassé, par ce retour d’un passé pour lui révolu d’une part, d’autre part du fait de l’absence de Jeannie (il ne voulait pas lui faire un enfant dans le dos), John hésita un instant puis consentit : c’est ainsi qu’il apprit qu’il avait une fille, le portrait craché de sa mère, et qui se prénommait Giovanna, une histoire d’aïeul à laquelle il ne prêta guère attention. Vera entendait divorcer, son mari devenait impossible en vieillissant ; elle voulait aussi retrouver l’air du pays, faire le point avant de prendre de grandes décisions. Elle était partie en douce, tandis que l’ancien pilote se trouvait à l’autre bout du continent australien. La petite  savait que ce vieillard bougon n’était pas son père. Elle n’était point hostile au fait de rencontrer le vrai. John se sentit quelque peu ébranlé malgré sa quiétude ordinaire. Il fut tenté d’appeler Jeannie puis se dit que c’était ridicule, qu’il était en âge de gérer la situation et de prendre ses responsabilités face à une enfant. Celle-ci le regardait fixement, de ses grands yeux de feu, dévorants, et qui paraissaient étonnés. Le Doc demanda ce qu’on attendait de lui… Et d’abord était-il sûr que… mais il s’arrêta ne voulant pas passer ni pour un lâche ni pour un mesquin. La mère répondit tout de go qu’elle espérait qu’il la logeât quelque temps, en attendant de se retourner, elle devait trouver un appart certes et commencer un stage de kiné au début du mois suivant. Elle aurait pu travailler sur la côte, où vivaient ses frères mais préférait ne pas mêler sa famille à ses histoires, il en allait de sa liberté d’action et de décision. John, tout en s’inquiétant de la réaction de Jeannie, répondit qu’en effet, dans cet immeuble, l’étage, le second exactement, était libre depuis peu et assez spacieux, presque autant que le premier où il la recevait, et qu’il était meublé, dans un autre style certes, plus moderne, davantage belle époque. Elle serait ainsi autonome même s’il pouvait la dépanner pour qu’elles puissent, elle et la fillette, ne manquer de rien. Il était sûr que Jeannie l’approuverait &#8211; Jeannie c’était sa compagne…</p><p>Ils discutèrent longtemps, John prenait souvent la main de la petite fille et la portait à ses lèvres, comme un de ces anciens galants qu’il n’avait jamais été…  Ils évoquèrent les coutumes si différentes en Calédonie, en Australie, le quotidien, le travail, la vie de couple, l’éducation de la fillette, ce qu’il avait fait de son côté… Vera n’était point revendicative. Elle se remémorait son aventure avec John sans la moindre animosité, c’était le temps de la jeunesse, que l’on l’embellit toujours quand on s’y réfère. On s’y berçait d’illusions, tous les espoirs étaient permis, même les plus stupides… Car elle l’avait voulu, cet enfant… Ses parents avaient souhaité leur bien à toutes les deux. L’avaient éloigné du père. L’idée n’était pas mauvaise sauf qu’à la longue elle se soldait par l’échec. Il fallait repartir à zéro et elle était encore assez jeune pour se reconstruire… Elle verrait bien si elle s’accoutumait aux habitudes de ses anciens compatriotes… La petite, surtout… Elle avait de toute façon une porte de sortie… Des relations demeuraient en Calédonie…  </p><p>Comme par un fait exprès, Jeannie tarda plus que d’habitude, et il était bien six heures quand elle appela pour signifier qu’elle rentrait. John la prévint qu’elle allait avoir une… surprise. Elle n’insista pas car elle comprit, aux inflexions légèrement altérées de sa voix, que son alter ego avait été confronté, durant sa courte absence de trois heures et demie environ, à ce que nous pourrions nommer une complication…</p><p>Question projet de s’isoler du monde, de s’adonner à la spéculation intellectuelle et à l’écriture ce ne serait pas pour tout de suite. Même les êtres exceptionnels ne font pas toujours ce qu’ils désirent… En même temps, la nouveauté, la curiosité créaient une sorte d’exaltation bénéfique. Vers le milieu de la vie, on s’interroge et l’on a tendance à revenir sur ce que l’on fut, ce que l’on fit.</p><p>La discussion ne laissait pas de se poursuivre. Manifestement chacun prenait plaisir à revoir l’autre. A plaisanter des enivrements d’antan. La petite était le sujet principal de la conversation. On la devinait fatiguée par le voyage, le décalage horaire. Elle dévorait certes son père du regard. Elle finit toutefois par s’endormir, la tête posée sur ses genoux. John éprouva une sensation nouvelle qui le fit frémir. Elle rêvait sans doute car, de temps à autre, elle sursautait. Il crut l’entendre dire quelque chose comme : « On ne peut pas… On peut pas». Ou n’était-ce qu’un soupir plus intense. Vera confirma qu’elle l’avait bien entendue parler.</p><p>Elle l’interrogea sur Jeannie. John s’exalta : &#8211; Ah Jeannie ! Sauf qu’il se rendit compte qu’il aurait été bien incapable d’énoncer quoi que ce fût de clair et distinct sur sa compagne, sa Lady, leur relation privilégiée… l’évidence de leur rencontre et leur liaison assez récente au fond : Il se voyait confronté aux mystères de l’ineffable. Vera saisirait mieux quand elle la connaîtrait. Elle n’était pas d’une beauté exceptionnelle, il le reconnaissait, sans doute moins attirante que Véra. Mais changeante… Ce n’était pas non plus un laideron. Loin de là. Elle avait son petit succès. Elle avait quelque chose d’indéfinissable qui ensorcelait. Bref c’était son double au féminin. Il l’appelait souvent Lady comme une de ces chanteuses au physique surprenant mais qui, bien photographiées, bien filmées, exposées à une lumière floutée, peuvent faire leur petit effet…</p><p>Elle doit plaire, alors, suggéra Vera…</p><p>Toutefois, un soupçon d’anxiété se faisait jour. Telle est la force fragile de l’âge. John réalisait qu’il avait basculé de l’autre côté de la vie. Il est inutile d’avoir suivi des études approfondies pour le concevoir. Il ne les regrettait pas pourtant : il n’en serait pas à ce point de réflexion sans les avoir entreprises. Les études, toutes les études, dans leur ensemble,  souvent, n’existent qu’afin d’éclairer l’instant le plus important d’une existence. Toutes les études du monde, si on les considère avec attention, ne semblent faites que pour éclairer un tel instant. Tout est bien, se dit-il. Et il sourit en pensant à l’épistolaire misanthrope qui avait rectifié : le tout est bien. Ou mieux : Tout est bien pour le Tout.</p><p>   VI</p><p>Jeannie n’eut guère besoin de longues explications. Elle comprit incontinent les tenants et aboutissants de la situation. John la lui expliqua en quelques mots avec un calme qui lui parut suspect. Quand il aborda la question du séjour dans l’appartement du haut, elle déclara qu’il avait très bien fait et qu’elle aurait agi de même à sa place &#8211; et que, de toute façon, c’était à lui de décider… Elle salua à peine Vera, à qui elle ne fit pas l’aumône d’un regard, polarisant au contraire toute son attention sur la fillette. Cette petite est épuisée, décréta-t-elle. Le temps d’arranger le deuxième étage, ce qui ne prendrait guère beaucoup de temps car il s’agissait surtout de changer les draps, ouvrir les fenêtres pour aérer, le reste attendrait. On pouvait compter sur l’aide providentielle de Wafa qui serait heureuse de prouver sa bonne volonté. En attendant, la petite dormirait dans l’une des nombreuse chambres, sept au total du Premier. Elle s’en occupait. Elle conseillait aux deux anciennes « relations » de régler les détails liés aux problèmes particuliers qui n’allaient pas manquer de se poser sur le plan pécuniaire : gestion du quotidien, pension alimentaire, ressources mises à la disposition de Vera tant qu’elle ne pourrait se suffire à elle-même, règlement des rapports avec son ex mari, et surtout quel sort envisager pour Giovanna. Les droits qu’il avait sur elle ou plutôt les devoirs… Ce que l’on pouvait attendre de leur proche vie commune… Un véritable programme qui explicitait clairement ce qui germait dans la tête de John à l’arrivée de sa compagne. Celui-là prit sa fille dans ses bras, toujours endormie et disparut aux yeux de Vera, dans la pièce contiguë au salon où ils bavardaient depuis maintenant deux heures. Jeannie le regarda et blêmit  comme si elle avait reçu une dose de poison dans le cœur.</p><p>Elle fixa certains meubles sans raison. Copies de tableaux antiques et bronzes numérotés… Fauteuils et canapé capitonnés de lourds tissus à motifs. L’impression d’être dans une pièce de théâtre et au fond, on en était un peu là. Un trio. Une enfant naturelle… surgie ainsi, comment dire, du néant ? A moins qu’il ne s’agisse justement de la négation du néant par l’entremise de la réalité… Cela frisait le vaudeville.</p><p>Pendant que Jeannie s’affairait à l’étage avec Wafa, John proposa à Vera d’une part de mettre à sa disposition l’une de ses cartes bancaires grâce à laquelle elle pourrait gérer le quotidien. On irait à  la banque pour ouvrir un compte dès le lendemain. D’autre part, il existait une boîte privée dans le quartier qui ne serait pas trop regardante pour que la petite puisse achever sa sixième, même en cours d’année. Au pire elle redoublerait. Enfin, John se chargeait de mettre au courant l’ancien beau-père, demeuré à Sidney, et dans l’impossibilité de laisser pour l’instant tomber ses affaires. Un test génétique devrait le calmer, si tant est qu’il n’acceptât point la situation. Les associations s’occupant des femmes maltraitées feraient le reste au besoin. Vera avoua que, de toutes façons, ils étaient depuis belle lurette mécontents l’un de l’autre, que le vert barbon la trompait ouvertement, faisant pression sur elle pour qu’elle acceptât l’échangisme et qu’il ne s’était jamais attaché à l’enfant, qu’il n’avait d’ailleurs jamais voulu reconnaître. C’était une bonne chose de réglé, du moins en apparence car il faut toujours se méfier de l’amour-propre masculin, et humain en général.</p><p>Jeannie redescendit pour déclarer que tout était prêt et que, pour les détails, il faudrait les régler avec Wafa. Il valait mieux que, pendant que la fillette dormait, Vera visite avec John, elle avait enfin daigné la regarder furtivement, comme si elle la connaissait en fait depuis toujours. Et que les deux s’entendent sur l’avenir immédiat dans un premier temps. Les deux obtempérèrent. Jeannie était le bon sens incarné. On ne discutait pas ses suggestions. Qui devenaient facilement des ordres. Elle prépara, toujours avec Wafa, une sorte d’apéritif dinatoire, une collation. Wafa déclara qu’elle se chargeait de la petite ; elle avait l’habitude dans son pays de s’occuper des plus petits…</p><p>La visite ne prit pas beaucoup de temps. Vera ne cessait de remercier, de s’excuser, de répéter que son séjour ne durerait guère longtemps… Avant de redescendre, car il faudrait bien se restaurer et récupérer l’enfant, John la prit dans ses bras, la berça tendrement, la baisa sur le front puis très rapidement sur la lèvre supérieure. Vera se laissa faire. Elle ferma les yeux. En redescendant, John fut saisi d’une pointe d’angoisse. Il venait de découvrir ce que signifiait le sentiment de culpabilité.</p><p>Le repas fut vite expédié. Quand il y en a pour deux il y en a pour trois. La petite, enfin réveillée n’avait pas grand appétit. Le plat était sans doute trop épicé. Le dessert, en revanche, lui plut. Il s’agissait d’une sorte de crème aux cerises. John la regarda l’avaler avec plaisir.</p><p>Le soir, ce fut l’heure des comptes et ils devaient s’avérer salés. Jeannie, sans marquer la moindre colère, annonça son départ temporaire. C’était mieux ainsi. En plus, sa sœur était gravement malade, sans doute un cancer du sein : elle pourrait s’occuper d’elle et de son bambin. John ne comprenait pas : je ne puis vivre avec une rivale, dit-elle… Et comme John se drapait dans son honneur offensé : je te parle de ta fille… Vous avez besoin de vous retrouver… Mais comment vais-je vivre sans toi ? Sans doute comme avant. Tu ne seras pas vraiment sans moi… Et puis je ne serai pas très loin. A l’autre bout de la ville… Tu pourras toujours venir me voir… Je te guiderai au besoin, si je le puis. Et nous avons les portables. Je partirai demain matin. Le plus urgent, c’est que tu passes à la banque et que tu cherches une institution privée… Pour les traiteurs, éventuellement, il suffit de leur téléphoner. Et tu as Wafa. Elle se fera un plaisir de sortir pour faire les courses. Tu sais bien que c’est une perle et qu’elle ferait tout pour t’être agréable. Dans un premier temps Vera peut l’épauler… Ne fais pas cette tête, tout va bien se passer… Tu ne vas pas te plaindre de découvrir, à ton âge, qu’il faut parfois dans la vie, assumer ses responsabilités… Nous ne nous retrouverons que mieux, ne t’en fais pas…</p><p>John dormit très mal cette nuit-là… Le néant et la réalité, décidément, ça fait deux… Se voir, sans l’avoir réclamé, chargé de famille, ça vous change un homme, surtout s’il s’agit du dernier.</p><p>Le lendemain, il était plus de neuf heures quand il s’éveilla. Vera et Giovanna avaient terminé le petit-déjeuner. Wafa était là, qui lui fit son bonjour sonore et gai, devenu habituel depuis quelques jours déjà. Mais de Jeannie, point. Elle avait laissé l’adresse et le téléphone de sa sœur.</p><p>Il embrassa la gamine, la mère et tant qu’il y était Wafa et s’efforça d’adopter une bonne contenance. Pas toujours évident quand on est en caleçon, les pieds nus et totalement désorienté…</p><p>                   VII</p><p>La réclusion choisie avec Jeannie, ce n’était pas la même chose que sans elle, évidemment. Il fut décidé que, pour des questions de commodité, et aussi afin de suivre au plus près la scolarité de la petite, les repas seraient pris en commun. Ainsi, qui fût entré tous les soirs, week-ends compris, dans le salon jadis voué à des parties plaisantes, agrémentées de discussions sans fin avant la récompense élitaire, eût eu l’impression de se retrouver dans une banale famille bourgeoise un peu cossue, silencieuse et pas très à l’aise. Certes Véra devait partir le plus tôt possible… C’était autre chose : le cœur de John n’était plus à l’étude. Il lui avait fallu sortir pour régler les problèmes de banque, de scolarité de la petite et, par voie de conséquence, se retrouver en butte avec l’administration, car il n’avait encore aucun pouvoir sur le plan légal. Vera l’accompagnait et c’est toujours dans ces cas-là que l’on croise d’anciennes connaissances, étonnées de l’absence de Jeannie, surprises par la nouvelle venue et qui firent courir des bruits sur l’inédite vie, plutôt rangée, disons pépère, de l’ancien séducteur malgré lui.</p><p>Certes il demeurait en contact permanent avec celle-là, j’allais dire cette dernière, ce qui aurait été plus juste. Toutefois elle se montrait plus stricte envers lui qu’auparavant, coupant les conversations quand elles s’éternisaient au-delà des dix minutes permises, s’excusant de cette concision nécessaire toutefois au bien-être de tous, et notamment de Giovanna. Jamais elle ne parlait de revenir, de reprendre la vie commune. Au début, il mettait un point d’honneur à la retrouver en austin, dans l’après-midi, chez sa sœur. Manifestement il la dérangeait. Il valait mieux qu’il n’entre pas. Elle ne voulait pas qu’il la vît telle qu’elle eût pu se présenter à lui si la maladie l’avait frappée à elle. Il est des moments où tous les artifices du monde n’y font plus rien. Ils demeuraient ainsi dans le jardin, à cette époque de l’année fleuri et regorgeant de pollens. Elle l’accueillait avec bienveillance mais prétextait vite qu’elle était très occupée sans préciser en quoi. Une fois même, elle ne vint point au rendez-vous fixé et il renonça. A l’angoisse de la perdre, c’était la première fois dans sa vie qu’il éprouvait un tel sentiment, s’ajoutait celle de ses nouvelles responsabilités sur lesquelles il ne laissait pas de s’interroger. Pour l’instant sa fille ne lui témoignait guère de gratitude perceptible, aucun signe d’affection particulière. On eût dit qu’elle subissait les événements, qu’elle l’observait. Parfois même, au-delà de l’indifférence qu’elle lui témoignait, et de sa neutralité de ton quand elle lui répondait sur son insertion dans sa nouvelle école, il sentait poindre de l’agacement voire une sourde colère. Sa mère fut obligée de la rappeler à l’ordre. Elle ne parlait jamais non plus de son existence exotique, ce qui fait que John avait l’impression de poursuivre un dialogue par mère interposée, la petite ne répondant que par monosyllabes. John, habitué à déclencher des élans de lyrisme, dans ses aventures féminines, en fut troublé ce qui redoublait son anxiété, son mal-être.</p><p>Côté ancien mari de Giovanna, cela s’était, semblait-il, bien arrangé. Il n’avait pas apprécié son départ en catimini, il reconnaissait ses erreurs et se disait prêt à l’accueillir, avec ou sans sa fille, si elle le désirait, sans faire d’histoires. Ses obligations le retenaient en Australie et, s’il n’excluait pas quelques escales parisiennes, il pourrait alors faire un saut en province, ce serait en toute amitié et afin, sans doute aussi, de régler quelques détails sur leur éventuel divorce. Vera était, en l’occurrence et grosso modo, libre de refaire sa vie. Celle-ci paraissait gênée quand il fallait aborder le sujet.</p><p>Un soir, entre deux verres d’alcool, pendant que la petite dormait, John monta afin de faire part de ses inquiétudes et il arriva ce qu’il devait arriver. Elle était devenue experte dans des domaines où il l’avait connue d’une candeur extrême (vertu qui a ses charmes, avouons-le !), et cela ne lui déplut point. Ce n’était pas bien grave. Rien de plus naturel au regard de ses antécédents. Et pourtant : il s’en repentit aussitôt. Vera le rassura. Il était bien naturel qu’elle le remerciât et après tout, même si certains pensaient le contraire, il n’était rien qu’un homme, l’ultime peut-être, et sans qualités de surcroît. Elle ne se posait en rien comme la concurrente de Jeannie et il pouvait compter sur sa discrétion. Elle comprendrait, elle si intelligente… D’autant que son stage de kiné commençait à porter ses fruits… De sorte qu’avec l’argent qu’il lui avait donné, elle pouvait songer à chercher un appart, pas très loin, afin que Giovanna n’eût point à changer de collège et qu’il puisse aussi la voir le plus fréquemment possible au besoin. John se sentit soulagé.</p><p>Tout pourrait rentrer dans l’ordre et sa Lady pourrait revenir. La vie à deux reprendrait comme avant. Il se fierait aux désirs de la petite pour établir un planning de paternels rendez-vous, au minimum hebdomadaire. Il en fut heureux. Son angoisse s’atténuait. Il remercia très amicalement Vera qui lui conseilla de ne pas s’en faire et de suivre son instinct. Elle demeurait à sa disposition pour toute aide morale ou autre. Elle avait bien mûri depuis ses seize ans. Elle n’avait pas de visée particulière sur lui. Il l’avait aidée et c’était très bien. S’il voulait partager Giovanna, elle ne lui mettrait pas de bâton dans les roues et, de toute façon, c’est la petite qui déciderait. Elle s’étonnait simplement qu’il s’en fît pour si peu de choses… Elle l’avait connu moins anxieux et plus pondéré…</p><p>Toutefois, la nuit fut troublée par un rêve étrange. Il dînait sans doute avec Dieu le père, sans toutefois toucher aux aliments, dans un vieux manoir de villégiature qui l’avait marqué durant son enfance. Sa mère n’était pas là. Il avait pourtant l’impression qu’elle se confondait avec la longue table en bois qui s’allongeait et le séparait de son divin géniteur tandis qu’un autre Doc, encore jeune, portait malgré lui la parole. Le géniteur éternel, si je puis dire, lui faisait un reproche d’une mauvaise action commise durant son enfance à propos de laquelle il ne lui fournissait aucun éclaircissement mais qui parlait à John étant donné le malaise qu’il ressentait. Il en vint même à se glisser sous la table où se cachaient de nombreuses gamines qui riaient, cousines et voisines. Il entendit le vieux barbu lui gronder qu’il déshonorait la famille et qu’il le sommait d’apprendre à se battre avec une épée, justement familiale, à pommeau incrusté de pierreries, qui trônait au dessus de la cheminée. Quelque peu titillé, John retrouvait sa taille normale, les gamines riaient de plus belle, pour répondre à son père, redevenu humain, qui se dirigeait à pas lourds et lents vers une sortie indéterminé, que cela ne le regardait plus. Il eut l’impression qu’il s’agissait à présent d’une immense statue d’athlète ou de magistrat, plus ou moins nue, avec une toge sur le dos. Les gamines riaient toujours et Doc voulut dire quelque chose, suivre le colosse sauf qu’aucun son ne put sortir de ses lèvres. Il se réveilla avec un affreux mal de gorge et une grande sensation de soif.</p><p>Il se dit qu’il aurait tout intérêt à analyser ce rêve, car on sait qu’ils aident parfois à prendre de grandes décisions. Il sentit une présence dans sa chambre, dont il laissait la porte, il est vrai entr’ouverte la nuit. Il regarda l’heure : il était 7h30. En scrutant la pénombre, il devina une silhouette pas très haute et menue. C’était Giovanna qui le fixait sans doute de ses yeux de feu. Il l’entendit lui chevroter : &#8211; Maman voudrait bien que vous m’accompagniez ce matin au collège. Elle est un peu souffrante. Si ça ne vous dérange pas.</p><p>Il se leva d’un bond. Non ça ne le dérangeait pas. Ce qui le dérangeait c’était le vouvoiement. Il y remédia pendant le déjeuner.</p><p>Et puis aussi que sa fille l’eût vu dans le plus simple appareil. Il dormait nu.</p><p>                                 VIII</p><p>Il prit l’habitude, dans les jours qui suivirent, d’amener sa fille au collège, avec sa petite Austin citadine, discrète et malléable. Ce n’était pas très loin mais le cartable était lourd et puis John préférait ne point avoir affaire à ses anciennes connaissances : il faudrait s’expliquer, dissiper des malentendus, faire barrage à des invitations…</p><p>Au tout début, Giovanna ne pipait mot. Simplement, elle souhaitait demeurer à la cantine entre midi et deux. Elle savait parler, et d’une voix qui surprit le père putatif par sa maturité. La voix chaude et grasse, rocailleuse des italiennes dans les films de la grand époque, cardinale. John se dit qu’après tout, en déjeunant avec ses camarades, elle s’intègrerait plus aisément. Véra n’y avait vu aucune objection, d’autant qu’elle entendait bien, passée sa période d’essai, reprendre les choses en mains. C’est donc le doc qui faisait la conversation. Au début, il l’interrogeait sur les pays de l’hémisphère austral, son enfance, sa vie d’avant le départ. Elle ne répondait que par oui ou par non. Alors il préféra lui parler du présent : des avantages qu’elle trouverait à sa nouvelle vie en cette ville, de ses études aussi &#8211; elle pouvait compter sur lui en cas de difficultés &#8211; de ses goûts à lui qu’il aimerait bien lui faire partager, des divertissements estivaux que proposait le bord de la mer (la fillette haussa les épaules. C’est vrai que dans l’Océan indien, la mer, c’était autre chose)… Il proposa de lui changer sa garde-robe, de l’amener dans un magasin où elle trouverait tout ce qu’aiment les jeunes en matière de jeux et d’outils de distraction. Question télé, il lui donnerait les codes qui lui permettraient de regarder toutes les émissions susceptibles de l’intéresser, à l’exception de celles interdites aux enfants &#8211; et cette remarque la fit sourire. Elle murmura : je ne suis plus une enfant, en retrouvant, au grand étonnement de son père, la voix fluette qui s’accordait mieux avec son physique de petite fille modèle. Et je ne regarde jamais la télé. J’ai ma tablette.</p><p>Dans la journée, c’est vrai, elle accaparait de plus en plus son esprit, au moins autant que sa Lady. Les notes prises pour ses articles, dans son journal de bord, s’en ressentaient. Il y envisageait les difficultés à gérer la situation entre les trois femmes et trouvait à chaque fois des solutions appropriées : la garde alternée, un droit de visite plus souple pour qu’aucun des deux parents ne soit lésé, parler à Jeannie, elle comprendrait, prévoir des vacances tantôt avec l’une tantôt avec l’autre, parfois sans les deux, et pourquoi pas après tout. Il se verrait bien dans une road movie estivale, à faire visiter son beau pays à une petite fille qui avait tout à découvrir… Il entrevoyait les subtilités de la responsabilité, de la transmission de ce qu’il possédait et possèderait à autrui. De l’amour des autres, lui qui en avait tant reçu, bien différent il est vrai. Et les bienfaits d’une vie saine, si l’on veut bien me passer le mot, où le sexe n’accaparait pas les immenses capacités du cerveau, de son esprit.</p><p>Ce fut vers cette période, vers la mi-mai, que se déroula l’épisode Dim. Il ne semblait pas d’un grand intérêt en soi sauf qu’il eut quelques conséquences fâcheuses sur l’évolution de la situation. Dim était une espèce de pique-assiette comme on n’en fait plus, qui se prétendait poète, l’était devenu par certains égards, et trouvait toujours une bonne raison de se faire inviter chez les uns, chez les autres. Sa conversation était d’ailleurs agréable, fournie, parfois même profonde. Il finissait toujours par médire de ses hôtes temporaires, lesquels se lassaient vite de son insistance à s’incruster chez eux. John l’avait parfois reçu du temps d’avant Jeannie. Toujours est-il qu’un soir de beau temps, doux et clair, où John avait récupéré Giovanna, à pied, sur le seuil de son collège, il tomba sur ce spécimen d’indésirable, si l’on m’autorise l’emploi de ce terme, du style dégingandé et qui ne respirait pas la propreté. Celui-ci s’étonna de la présence de la très jeune fille, chercha à s’enquérir de son histoire, de son origine et, malgré les refus réitérés de John, finit par les prendre en photo avec son mobile. Aucun des deux ne souriait, la petite, encore sauvage, se serrait instinctivement contre son père. John ne dit rien de précis, évoqua une vague parente et un service rendu, ce qui choqua la gamine qui se mit dès lors à bouder. Dim ne les lâcha plus jusqu’à la demeure de John, qu’il ne connaissait que trop bien. Sur le seuil, John s’interposa et prétexta diverses occupations qui l’empêchaient de le recevoir. Dim n’insista guère mais énonça un simple « Bon ! » chargé d’ironie, et sans doute de menaces, qui laissait à supposer que la photo allait vite circuler sur les réseaux sociaux, que ça allait jaser dans les Courriers du cœur, du côté de la rédaction et même en ville. Peut-être même serait-il la risée de pas mal de personnes, toujours heureuses du déshonneur des autres, si rassurant en soi. Dans le temps, il s’en serait moqué éperdument. Mais c’était avant, Jeannie, et avant Giovanna…</p><p>En partant, il demanda si John pouvait le dépanner d’un gros billet. Celui-ci n’avait que quelques petites coupures qui manifestement ne suffisaient pas à ce collant personnage. Il partit sans remercier avec un  petit sourire en coin.</p><p>La petite voulut monter tout de go à l’étage. Elle attendait jusque à cette date en bas pour faire ses devoirs. Elle se disait fatiguée. John demanda à Wafa de rester avec elle, qui accepta tout en déclarant qu’elle ne demandait pas mieux mais qu’elle ne pouvait pas être à la fois au four et aux moulins, qu’il lui arrivait de sortir puisqu’elle avait des heures libres et qu’il ne serait pas mauvais qu’on prenne quelqu’un pour la soulager de ses diverses charges.</p><p>Wafa attendait sa régularisation et n’était pas très exigeante. On lui laissait toute la liberté qu’elle voulait et John s’amusait de la voir développer des trésors d’arguments quand elle augmentait modestement le prix des courses au quotidien, à son avantage tout en s’en excusant presque. Or elle était en âge de se marier et John, chez qui elle était nourrie, logée et assez bien rémunérée, soupçonnait que cela ne pourrait durer, et qu’un jour elle partirait. Il s’était vite habitué à elle. Il ferait tout pour la garder le plus longtemps possible, quitte effectivement à trouver quelqu’un pour l’épauler. Justement elle connaissait ce fameux quelqu’un. John dit : Ok ! Amenez-le-moi. Wafa répondit : Mais miss Jeannie… John répondit sèchement : Eh bien quoi Miss Jeannie, je peux me débrouiller sans elle. Il ajouta, penaud, une boule dans la gorge : tu vois bien qu’elle n’est pas là…</p><p>La petite rechigna, prétexta un mal de tête et refusa de descendre manger. Vera ne s’en inquiéta pas outre mesure. Elle évoqua l’incident pendant le repas. John se dit prêt à s’excuser. Il avait manqué de courage, ayant été pris de court, sachant bien que le parasite allait chercher à lui nuire et en conséquence interrompre sa tranquillité. Giovanna pouvait en être la première victime. Au fond, ce n’était pas plus mal que tout le monde sache. Il s’en expliquerait le lendemain avec la petite. Vera sembla rassurée et en même temps on sentait que quelque chose la chiffonnait. Elle déclara vouloir s’en aller dès qu’elle aurait réuni l’argent de la caution pour son appartement. John précisa qu’elle pouvait compter sur son aide. Ceci dit, rien n’urgeait…</p><p>Il se coucha tracassé. Il pensait à Jeannie dont les caresses préméditées et précises lui manquaient. Il avait, c’est vrai Vera sous la main… Et même, sans doute, Wafa, qui n’eût pas supporté de voir son bienfaiteur malheureux… Sa religion ne semblait guère pour elle un obstacle. Il finit par s’endormir.</p><p>Cette nuit-là, il fit encore un rêve étrange : il régressait à l’âge qu’avait à peu près sa fille : Le Moïse de Michel Ange, animé mais blanc comme un linge propre, lui répétait, d’une voix d’outre-tombe, les mots examine et examen qui finissait par devenir sexe à mains, dénonçant ainsi sa tendance à l’onanisme (dans la réalité non découverte par son entourage à l’époque). C’est vrai que l’enfant aime s’examiner, si j’ose dire. Au réveil, il ne se souvenait plus du discours quelque peu sibyllin qui lui avait été tenu, lequel établissait un rapport entre le plaisir solitaire et une certaine tendance à l’individualisme, partant à l’égoïsme ; qu’encore une fois, l’on dénonçait par les moyens oniriques. On le sommait de penser un peu à sa famille. Pas seulement aux relations superficielles. Ni seulement à une autre qui vous ressemblait. Aux êtres qui comptaient. John, malgré son, âge, en fut profondément troublé.</p><p>Les autres, c’était qui exactement. Son entourage ? On ne sort pas de son petit monde, de son petit moi. Mais où était donc passé le néant d’antan ? La légèreté, l’insouciance ?</p><p>A-t-on le droit de vivre dans l’insouciance ?</p><p>Et le fait de se faire du souci annule-t-il le motif de l’insouciance incriminé ?</p><p>    IX</p><p>La photo fit le tour de la ville et bien au-delà, avec une légende un peu douteuse sur les changements de mœurs de l’ancien séducteur, dissimulant ses nouvelles conquêtes, le tout mis sur le compte de l’âge critique. John dut rectifier, avouer la vérité par le même truchement. Et comme il ne parlait plus de Jeannie, bien des dames de son âge, respectables et que l’on dit frustrées, en mal d’affection protectrice, en conclurent qu’il vivait seul avec une enfant. Il n’en fallut pas plus pour que son existence soit dès lors dérangée ainsi qu’il ne l’avait que trop subodoré. Coups de fil, si l’on peut dire depuis qu’il n’est plus visible (le fil je veux dire), et de sonnette (il s’arrangea pour la désactiver), lettres plus ou moins anonymes et même aubades éthyliques sous ses fenêtres.</p><p>Il tenta de s’expliquer avec Giovanna qui, au fil des jours, se déridait. Un certain nombre d’événements vinrent par ailleurs bouleverser le cours de son existence, jusque-là si paisible. D’abord, Jeannie ne donnant décidément que fort peu signe de vie et ne répondant que très rarement à ses appels (Mais profite donc des moments du présent ! Ils ne se reproduiront jamais, tu sais ? Nulle n’est irremplaçable et la santé de ma sœur réclame les plus grands soins !), John se rapprocha très sensiblement de Vera, laquelle, malgré son travail quasi quotidien, savait montrer sa gratitude au besoin. Tout en parlant toujours de s’en aller au plus vite. Quand elle s’absentait, ou rentrait fatiguée, la charitable Wafa proposait de demeurer jusqu’à ce que son patron trouvât le sommeil…</p><p>Ensuite, plusieurs appels du magazine firent prendre conscience au  chroniqueur réputé qu’il était bon pour lui de se consacrer davantage à l’écriture de ses articles, si l’on peut appeler ça écrire. Un traitement d’appoint n’était pas à négliger. Il gèrerait ainsi les affaires courantes sans trop piocher dans son capital, quelque peu entamé depuis l’arrivée de sa fille. Cela permettrait de mettre aussi un peu d’argent sur son compte car les chroniques étaient décidément bien rétribuées. Comme l’histoire de ses conquêtes s’était, depuis l’arrivée de Jeannie, quelque peu mise en berne, il avait, dans un premier temps, inventé en brodant sur les anciennes. Les lectrices fidèles avaient flairé la supercherie. Il fallait trouver autre chose. Il décida de relater certains épisodes de son enfance et ses amours adolescentes par le menu, en forçant un tantinet le trait. Les cousines et voisines complaisantes. La masturbation par partenaire interposée. Sa passion d’ado pour une femme mariée et sa découverte des bienfaits de la langue. C’était sans doute moins croustillant que les chroniques quotidiennes à succès, vécues au jour le jour. On découvrait un John candide, ignorant des mobiles de l’attirance qu’il suscitait, plus maladroit, sentimental, très attachant et les lectrices se mirent de nouveau à adorer parce que ses textes fleuraient bon l’authenticité, le quasiment vécu, à peine brodé. Ou rétroactivement vécu comme tel. Il en avait pour des mois à se livrer à ce semblant d’introspection plus ou moins fictive. Ainsi son compte serait toujours alimenté. Le reste regardait son conseiller bancaire qui, de temps autre, lui faisait le point sur ses placements et dividendes. Cela occupait une partie de ses matinées. Il ne fallait pas lésiner sur la qualité stylistique de ces sortes de mémoires. Certaines étaient passées à la postérité, malgré la médiocre profondeur du propos mais le style, ah le style… Et le vécu !!!</p><p>Un nouveau personnage entra également dans le cercle familier. La fameuse connaissance de Wafa, qu’il avait aidée lors de son arrivée en France. Il s’appelait Sancho. La quarantaine expérimentée du gars doué un peu dans tous les domaines et qui n’avait su s’imposer nulle part. Sans doute un peu tzigane sur les bords. Très débrouillard. Lui aussi avait besoin de se faire oublier. Une force de la nature d’un pragmatisme redoutable, celui qui manquait à John, un peu déboussolé par une nouvelleté dont il avait du mal à se persuader qu’il l’avait bel et bien choisie. Ils se prenaient gentiment de bec quelquefois, sur des détails insignifiants (La sonnette, les goûter de la petite, la marque de whisky) même si Sancho savait se montrer poli en toutes circonstances et passait pour le domestique modèle. Il finissait par faire entendre raison à son patron et, ma foi, prenait un certain pouvoir dans la maison, juste ce qu’il faut pour se rendre indispensable, auprès de la petite notamment. Lui aussi avait sa chambre attitrée, à demeure, même s’il préférait le plus souvent passer ses nuits à l’extérieur. Il avait établi avec Wafa une sorte de système de relais où chacun, semble-t-il, trouvait son compte. Le problème, pour notre héros, si l’on veut bien me passer l’expression, c’était de s’habituer à la présence d’un homme. Certes Sancho se faisait le plus discret possible, ce qui n’était pas une mince affaire pour lui. Toutefois John ne pouvait s’empêcher de lui demander son avis et cela l’ébranlait dans son assurance, déjà pas mal écornée depuis le passage de l’âge fatidique et l’épisode Jeannie. Le moral baissait.</p><p>Heureusement, restait Giovanna. Le père et la fille semblaient se rapprocher. Pas au point de se confier des secrets, c’était encore trop tôt. Elle osait lui réclamer de l’argent de poche, inviter des copines à goûter, sous le contrôle de Sancho, lui suggérer l’achat d’un nouveau portable, lui faire part de ses goûts, évidemment différents des siens (la différence mériterait un chapitre : elle ne lisait jamais. N’écoutait que des inepties. Ne pouvait se passer de sa tablette).</p><p>En revanche, la visite des deux affreux jumeaux remodelés, fraîchement débarqués de la Riviera, fit prendre conscience à John combien il ne maîtrisait plus sa liberté d’action. Les frères de Vera avaient vu d’un mauvais œil l’installation de leur sœur chez un chroniqueur pour dames oisives, à la réputation sinon sulfureuse, du moins pas mal écornée. Sans faire ouvertement, si l’on peut dire, partie d’une quelconque mafia, ils avaient su faire fortune dans des trafics de pierres précieuses extorquées à de pauvres bougres vivant dans la misère vers le sud est de l’Asie. Ils étaient d’un naturel à la fois expéditif et péremptoire, sans toutefois basculer dans la grossièreté. Il s’en faut. Ils avaient d’autres projets pour leur sœur. Or ils avaient cru saisir qu’elle avait les siens propres. Cela ne leur convenait pas, pouvant être imputé au mépris que John aurait fait de ses propres ouvrages, jusque là inavoués… Ils voulaient simplement que John régularisât sa relation, une fois le divorce prononcé. Cette éventualité n’avait évidement pas effleuré l’esprit de notre trentenaire. Ni de Vera sans doute, quoique qui sait  (L’humain réserve tellement de surprises…) ? Il répondit en souriant qu’il y réfléchirait. C’est qu’il avait lui aussi de son côté d’autres projets. La réaction sonore de ses deux potentiels beaux-frères fut énoncée d’un ton qui ne laissait pas d’être menaçant et qui fut perçu comme tel par le père de la petite. Son espace d’autonomie se réduisait. Ce n’était pas du tout ce qu’il avait souhaité en s’installant naguère avec Jeannie.</p><p>Et puis ce furent les groupies du chroniqueur célèbre, quelques nouvelles lectrices qui désiraient absolument l’approcher, aborder la merveille, quelques obsédées du selfie qui tenaient à leur trophée… et même certaines anciennes conquêtes qui souhaitaient impérativement ne serait-ce que le revoir (celles qui avaient oublié d’oublier…), faire le point sur leur vie, lui donner un nouvel essor que seule la présence du vide tendrait, selon elles, à susciter…  </p><p>John maigrit quelque peu en cette période-là. Il souffrit d’un zona. Toussa beaucoup bien que ne fumant plus depuis des années. Se grattait le bras de temps à autres. Bref il connut les affres de la dépression. Il se désincarnait…</p><p>Il s’efforçait de faire une bonne figure devant la petite. S’apercevait-elle de quelque chose ? Vera travaillait de plus en plus ; il la voyait de moins en moins. Il n’osait pas la mettre au courant de la démarche de ses frères… L’ignorait-elle au demeurant ? Wafa, quant à elle, sortait de plus en plus… Sancho était un homme et pas réellement un confident… Il ne comprenait pas trop son patron, qui manquait, selon lui, d’envergure. Il semblait attaché en revanche à Giovanna, et même à Vera. C’est qu’il n’avait pas connu l’autre habitante des lieux…</p><p>Et toujours pas de Jeannie en vue…</p><p>    X</p><p>Un jour, on venait de fêter l’été, il l’appela et tomba sur la boite vocale : il s’effondra. Il pleurait. Cela n’avait pas dû lui arriver souvent. Son indifférence était légendaire, on l’admirait pour cela. Cette fois, il eut l’impression que Jeannie lui échappait. Que tout lui échappait… Et de toute façon, l’émotion ne se contrôle jamais.</p><p>Il n’eut toutefois pas besoin de la supplier. La sœur venait de décéder. Le gamin partait vivre avec son père. Un matin, il la retrouva, habillée de noir, en veuve élégante et désirable, longue robe lamée en fourreau, attablée au petit-déjeuner, avec sa fille et la mère de celle-ci, faisant la connaissance de Sancho que manifestement venait de lui présenter Wafa.</p><p>John bredouilla quelques condoléances et qu’elle eût pu l’avertir des modalités de la cérémonie funéraire. Ne t’inquiète pas de cela, ma sœur était bizarre, tout s’est passé selon ses volontés… C’est du passé maintenant…</p><p>Vera profita de cette réunion improvisée pour annoncer qu’elle avait enfin réussi à dégoter une coquette villa, toute meublée, dans un quartier périphérique en pleine expansion, où vivait d’ailleurs son employeuse, qui pourrait peut-être devenir son associée, si tout se passait au mieux. Elle comptait aménager au plus tôt. Une opportunité, suite à un départ précipité. C’était bien entendu temporaire… Cela tombait pendant les vacances d’été. Le nouveau collège, à la rentrée, public cette fois, se trouverait à deux pas de la maison. Bien sûr John pourrait voir Giovanna autant de fois qu’il le souhaiterait, que dirait-il d’une fois par semaine, tantôt le mercredi tantôt le week-end ? Et la moitié des vacances ? Il pourrait le faire son road-movie… Quel road-movie, intervint Jeannie ?</p><p>Ce matin-là, John n’accompagna pas sa fille à l’école. Ce fut Sancho qui s’en chargea. Ils avaient à parler, Jeannie et lui. Il fallait organiser la cohabitation. Jeannie semblait changée, lourdement affectée par la perte de sa jumelle, pas dans son état d’esprit normal. Elle n’écoutait plus ou à peine. Le regardait de ses yeux hagards et posait des questions dont elle aurait eu honte en temps normal, elle si perspicace : Je ne t’ai pas trop manqué ? Tu es sûr que je ne te dérange pas ? T’as b… Vera ?</p><p>Le soir ladite Vera déclara qu’elle avait décidé de se débrouiller toute seule en haut, pour ne pas déranger le couple reconstitué, et qu’il n’était plus nécessaire que son père se levât tous les matins pour accompagner Giovanna. Sancho y suffisait bien, qui arrivait à peu près à cette heure, et même elle, de temps en temps, pouvait faire un crochet en partant à son travail… John protesta pour la forme. Vera dit qu’elle avait appelé ses frères, qu’ils ne l’approuvaient pas, qu’ils comptaient la faire changer d’avis et de vie, et qu’elle leur avait demandé de s’occuper de leurs affaires, de ne point se mêler des siennes. Après tout, ils n’étaient jamais venus voir comment elle vivait en Australie ou dans ses parages. Qu’avaient-ils ainsi à se mêler de ce qui ne les regardait plus ? John sentit que la menace, implicite, se précisait… Et aussi que l’excursion matinale à l’école risquait de lui manquer.</p><p>La Jeannie qui était revenue n’était plus que l’ombre d’elle-même, sonnée par ce qui venait de lui arriver, et sans doute pas seulement, davantage tournée vers son monde intérieur que vers son ancien alter ego. Elle répondait à peine aux questions qu’on lui posait, mangeait comme un oiseau, différait puis refusait les relations sexuelles, elle si friande naguère…  En outre, elle dévisageait Giovanna, quand celle-ci, descendait réclamer quelque chose à son père comme si elle la considérait pour la première fois. Un fantôme… Au bout de quelques jours, Giovanna agissait comme si elle n’était pas là. Elle ne venait plus seulement pour son père, à qui elle racontait par le menu sa journée de travail. Elle avait fraternisé avec Wafa et Sancho, avec qui elle s’épanchait volontiers davantage et plus intimement. Elle jouait aux échecs avec l’un, apprenait la cuisine avec l’autre, confiait ses petits secrets même. En tout cas, elle riait.</p><p>John était partagé entre la satisfaction d’avoir réalisé quelque chose de concret dans sa vie, d’avoir laissé une trace de lui-même, et pas seulement écrite (ou alors il s’agissait d’un texte de chair) et la nostalgie de sa vie antérieure, insouciante et dépourvue d’angoisse ou de culpabilité. Un soir, il laissa rentrer une lectrice inconnue qui avait sonné à l’interphone. Jeannie ne dit rien et partit se coucher… La lectrice, implorante, demeura. Puis une autre. Le néant reprenait du service. Si Giovanna était descendue, ce qui était rare à partir d’une certaine heure, Sancho ou Wafa, quand ils étaient là, savaient comment l’occuper voire la renvoyer… D’ailleurs elle venait surtout pour eux…</p><p>Puis ce fut une autre, puis une autre encore… Plusieurs autres parfois. Un vrai ballet d’implorantes. Et Jeannie qui ne se remettait pas, mangeait de moins en moins malgré les efforts charitables de Wafa. A la nourriture, elle préférait les antidépresseurs, toutes sortes de compléments alimentaires, de vitamines de tous ordres… John essayait bien de renouer le dialogue avec elle. A son regard il voyait bien qu’elle était temporairement ailleurs. Il fut alors question de la faire hospitaliser… Elle s’y opposa… Elle allait bien, simplement avait besoin d’un peu de repos, de calme… Une nouvelle fois, John se sentit dépassé. Un peu coupable aussi, la nature humaine trop humaine revenait au galop…</p><p>Les lectrices ne devaient venir qu’une fois. C’était la condition. Elles avaient obtenu ce qu’elles imploraient : une bonne dose de néant, le vertige du vide, les vertus de l’insignifiance incarnée. Elles étaient parées pour la vie. Pour l’oubli même, du moins une majorité parmi elles. L’une d’elles, un soir, apporta des substances que l’on dit illicites. John s’y essaya, agrémentées d’alcool. Ainsi s’atténuèrent ses angoisses. Il cherchait un état de sérénité d’avant Jeannie. La Jeannie d’avant. Il se rendit alors compte, dans un éclair de lucidité, que la Jeannie d’avant c’était celle de l’avant Giovanna. Il fallait trancher. Il en allait de la vie de sa Lady. Ce n’était qu’une question de temps après tout. Le départ des deux intruses semblait imminent. On trouverait bien des solutions pour Giovanna. Jeannie le regarda de son regard fixe et vide. Il était trop tard. Giovanna avait droit à un père. Ce furent quasiment ses dernières paroles. John ne put plus rien en tirer…</p><p>Il n’avait plus le goût d’étudier. Encore moins d’écrire. Ou de ces futilités dont on a honte car elles déshonorent la notion même de néant. Il touchait à peine aux petits plats de Wafa, envoyait sans cesse Sancho acheter des alcools forts : scotch et vodka essentiellement. Ce dernier tentait bien de le raisonner. Au demeurant, John n’était jamais ivre. Il s’exprimait seulement plus lentement. Ce détail n’échappa point à sa fille, quand elle effectuait sa visite vespérale. Elle expédiait la discussion, préférant évoquer ses petits problèmes de gamine précoce, du dernier cri en matière de tablettes avec Sancho, voire avec Wafa quand elle était là. Quand John évoqua son prochain départ, attendant ou espérant un signe de reconnaissance, de regret ou autre chose, peu lui importait, Giovanna, très raisonnable, répliqua que ce n’était pas un problème. Ils pourraient se voir et se parler à distance, les applications, c’était fait pour ça… Et il y aurait les visites… John pourrait retrouver sa paix d’antan… La majeure partie du temps, s’entend…</p><p>Ce que John aurait aimé recouvrer c’était son statut de dernier homme, celui qui frise l’indifférence absolue, la sérénité sociale sans culpabilité permanente, la légèreté d’une pensée sans inquiétude… C’était devenu l’impossible. On y accède qu’une seule fois dans la vie… Avant que la réalité ne vous rattrape… Et quand elle vous a rattrapé, vous êtes un autre homme… Vous êtes l’homme d’après. D’après le dernier.</p><p>Plus le dernier homme, même plus le dernier des hommes : l’homme en dernier.</p><p>                                  XI</p><p>Il marchait seul. Il se dirigea vers un distributeur de billets. Un individu était assis juste à côté, sur une marche. Il n’y prêta guère attention. C’est vrai qu’il faisait chaud, même en début de matinée. S’il vous plaît, monsieur… Sans même réfléchir, quasi machinalement, John lui refila le plus petit de ses billets. Moins pour s’en débarrasser que pour se donner bonne conscience. Il avait l’impression que les instances ancestrales l’eussent approuvé, qui donnaient volontiers au pauvre, jadis, dans la rue. Ce gars là, qui sait, un jour il peut te sauver la vie…</p><p>John s’éloignait déjà lorsque le type au sol, crâne rasé, cicatrices, jeans troué et T-shirt rouge délavé, se leva d’un bond, saisit John par les épaules, il le dépassait d’au moins dix bons centimètres et lui dit : Vous ne me reconnaissez pas ? Ben non, John ne le reconnaissait pas même si le visage bouffi et mal rasé, hirsute et chenu, lui disait vaguement quelque chose. Mais quoi ? Ou plutôt qui ? Au bout de quelques explications, il s’avéra que c’était son ancien mentor, de ses années de lycée, tombé dans l’alcool, le divorce et la faute professionnelle grave. Un cliché dans le genre, vraiment… Il n’était de surcroît pas syndiqué. On l’appelait L’Aristo et c’est vrai que son enseignement ne manquait pas d’intérêt, ses mœurs nocturnes s’avérant toutefois controversées et suscitant la méfiance. Il avait plongé.</p><p>Le type s’accrochait. John sentit qu’il ne pourrait jamais s’en débarrasser ainsi. Il se douta que l’Aristo s’apprêtait à le suivre. Il dut ainsi recourir à de grands moyens. Il lui fourgua entre les mains toute la somme qu’il avait retirée. L’ami de la sagesse fut tellement surpris qu’il relâcha sa garde et John put ainsi s’enfuir en profitant d’un feu rouge et d’un mouvement de foule. Il n’avait plus de billets pour l’argent de poche de Giovanna. Il se dit que c’était l’occasion de lui offrir une carte sans contact. Il s’en occuperait le lendemain en évitant la même agence, trop bien gardée par cet ange gardien bien culpabilisant pour le moment. Heureusement, il n’en manquait pas…</p><p>Bon, en rentrant, il eut à s’expliquer avec un Sancho narquois, mais toujours poli, qui s’était mis en tête de gérer l’argent de poche de Giovanna et qui précisa qu’il avancerait la somme promise dont la jeune ado avait absolument besoin. Elle en gardait mystère et s’en faisait une fête.</p><p>Puis ce fut le départ, en tout début de juillet. C’est vrai qu’il n’y avait pas grand-chose. Les valises originelles… Wafa avait mis un point d’honneur à tout laver et repasser… Et les dépenses effectuées depuis, qui avaient nécessité l’achat d’autres bagages. John n’eut pas le temps de réaliser. Le déménagement, si l’on peut dire, se fit un dimanche, après le petit-déjeuner. En fait, Vera détenait déjà les clés. Seulement, la veille, elle travaillait. Le nouveau collège n’était pas encore fermé. Il avait accepté la venue de Giovanna en toute fin d’année afin qu’elle s’intègre mieux à l’enseignement public. On fixa les vacances du père pour la mi-août. John leur cèderait Sancho jusqu’à cette date, à ses frais bien sûr. Il prendrait l’Austin, John se contenterait du scooter, il ne comptait pas sortir de la ville et de toute façon il avait sa Toyota au garage. Wafa suffirait bien. Il s’occupait pour l’instant de Jeannie, et on verrait bien après. La petite était contente de partir dans un nouveau quartier, une vraie maison avec pas mal d’espace, où elle se sente vraiment chez elle. Elle aurait une chambre à soi. Elle envisageait d’avoir un chien, des chats, un cheval peut-être, comme en sa vie antérieure… En attendant, elle offrit à son père un agenda en maroquinerie ouvré d’or et un très beau stylo à plume. C’est pour te remercier, dit-elle. Maman et moi, on s’est cotisées… Tu pourras noter les dates des visites et de nos vacances… John fut ému aux larmes. Il sut toutefois se contenir.</p><p>Ensuite ce fut le retour du vide. Mais pas le même qu’avant. Un vide extérieur. Jeannie, dans sa chambre. Wafa une bonne partie de la journée, qui avait manifestement fait des connaissances et prenait de plus en plus goût à la liberté. On pourrait moins compter sur elle. Il n’était pas sûr que Sancho revienne tant que Vera aurait besoin de ses services… L’été ne s’annonçait pas sous de bons augures même si le mois d’août devenait un point de mire attrayant. Encore fallait-il que l’état de Jeannie ne nécessite pas sa présence impérative. Et c’était loin d’être gagné…</p><p>Les visites de lectrices reprirent. Pourtant le cœur n’y était plus, et de moins en moins, le corps. John se demanda même s’il n’allait pas prétexter une quelconque maladie grave, dont on ne se remet pas. Au point où en était sa réputation, pas mal abîmée… Un temps de solitude, même avec Jeannie, devrait lui permettre de faire un peu le… point. De ressusciter un passé pas si lointain… Il lui fallait se recharger en énergie négative, faire le plein de néant actif. S’absenter pour mieux se retrouver. Sans doute serait-ce à ce prix qu’il pourrait sauver sa Lady. Et lui-même par la même occasion.</p><p>Il n’ouvrit pas l’agenda, ne décapuchonna pas le beau stylo. Il se rendit directement dans la chambre où dormait Jeannie. Il lui raconta tout. Ce qui le préoccupait. Son anxiété permanente. Ses erreurs  (qui n’en commet pas ?). Elle ne répondit pas. Il lui proposa des gâteaux au miel de Wafa : ce fut peine perdue. Il se coucha près d’elle, lui prit la main, l’appela sa Lady et tenta de s’endormir. La nuit il fit un rêve, comme on dit révélateur. Il arpentait un glacier des Alpes plein de la présence de Jeannie et celle-ci, supposée le précéder de quelques mètres, ne répondait pas à ses appels. La montée durait, durait… A la fin, il ne savait plus où il allait, ce qu’il cherchait, qui il appelait. Il suait d’angoisse quand il  se réveilla.</p><p>Jeannie n’était plus là. Volatilisée. Disparue. Ses affaires demeuraient pourtant toujours en place. Il la chercha dans toute la maison. Il attendit un peu. Rien n’y fit. Il attendit le retour de Wafa qui n’avait aucune idée non plus. Il se rendit à tout hasard dans le bar où cette dernière l’avait rencontrée. En pure perte. On ne l’avait pas revue depuis… Au journal, cela faisait longtemps qu’elle s’était déclarée en longue maladie. La rédactrice n’avait pas insisté.</p><p>Le soir même, il appela le commissariat, les hôpitaux, quelques numéros dans son carnet d’adresse, sur son I-phone… Il téléphona même, en désespoir de cause à Vera, qui lui passa Sancho, qui se contenta de lui livrer les derniers mots qu’elle avait prononcés, chevrotants, dans un demi-sommeil, cela faisait quelques jours déjà : Ah, si nous étions déjà personne…</p><p>Il en profita pour prendre des nouvelles de Giovanna, peu emballée par son nouveau collège, moins sélectif que le précédent. John dit qu’il l’appellerait le soir même mais qu’il ne savait pas pour le week-end car il n’avait vraiment pas le cœur à se concentrer sur ses responsabilités paternelles. Il savait que Vera comprendrait…</p><p>La question qui l’obsédait : Comment un être peut-il de nos jours se volatiliser de la sorte ? Et si c’est intentionnellement, pourquoi ? Il n’eut jamais la réponse et c’est vrai que, dans l’espace littéraire, seules les zones d’ombres demeurent…</p><p>A mon avis, elle était retournée au néant, son néant à elle. Elle avait fait son œuvre. Elle avait vécu auprès de lui. Au plus près. Avec.</p><p>Qui peut le dire ?</p><p>On pouvait se passer de sa présence.</p><p>                                  XII</p><p>Cette histoire ne devrait plus tarder à s’achever. John, sans Jeannie, n’avait plus qu’à disparaître à son tour. S’en retourner au néant. Il s’est à moitié effacé de nos mémoires. L’autre moitié, il aurait certes voulu la consacrer à sa fille reconnue, tant que celle-ci aurait besoin de lui. Il le fit certes, au tout début, mais à distance. Les circonstances en décidèrent autrement.</p><p>Finalement le travail de kiné ne plaisait plus à Vera, qui ne s’entendait pas avec sa future associée. Le quartier, trop excentré, nécessitait souvent l’usage d’une voiture et un temps infini se perdait dans la circulation. Il faisait chaud et la plage était loin, bondée, même Sancho perdait patience. Le diagnostic de Giovanna sur le collège était sans appel : elle le trouvait bruyant, mal géré, soumis à la loi des caïds. Elle y avait peur. Les voisins se montraient tumultueux, indélicats et envahissants.</p><p>Elle en avait parlé à ses relations, de l’autre hémisphère, autant dire des antipodes. La conversation lui avait fait prendre conscience de certaines attaches, oh pas avec son ex mari certes… C’était bien fini de ce côté-là… Des amis très chers à qui elle manquait… Qui lui proposaient un boulot dans un collectif d’esthéticiennes, nouvellement installé. Enfin John la comprenait… Il était ainsi question que Vera retourne vivre dans l’Océan indien. La vie y était plus agréable, elle y avait des relations, et Giovanna n’était guère opposée à ce projet. La nature lui manquait. Le surf, la plongée sous-marine, ses anciennes amies, ses chevaux. On verrait plus tard pour ses études supérieures mais il y avait fort à parier qu’elles s’effectuent en Amérique du Nord, ou si c’était possible, au Japon. John s’opposerait-il à ce revirement subit ? Il n’était pas question de le priver de sa fille…</p><p>Non bien sûr. John ne se sentait guère une vocation d’opposant. Il était là, s’il l’on avait besoin de lui, on savait où le trouver, il s’était montré dans sa vie tellement disponible… On n’en avait plus besoin, il savait s’effacer… Il avait passé sa vie à s’effacer.</p><p>Et puis il avait Jeannie à attendre…</p><p>Vera promit qu’il verrait Giovanna, s’il le souhaitait, au moins deux fois par an… Alors…</p><p>Le road movie n’eut donc pas lieu cette année-là. Il fallut reporter… John n’avait plus le cœur à cela.</p><p>Le départ se fit plus rapidement que prévu. Un arrangement providentiel avec un nouveau locataire… Certes un peu de la caution fut perdue (que John offrit gracieusement à Vera afin de payer le voyage). L’opportunité professionnelle s’ajoutait à la raison affective, si l’on peut dire… Vera ne pouvait décemment pas demeurer seule… Et comme John avait d’autres objectifs…</p><p>De son côté, Wafa voulait se marier avec un psychiatre réputé qui préférait qu’elle arrêtât tout travail pour s’occuper de leur future famille. Il souhaitait qu’elle acceptât de retourner au plus tôt dans leur pays d’origine. Elle venait chaque semaine, plus en amie dévouée qu’en femme de ménage. Ses visites s’espaçaient au fur que le projet de mariage, au Maroc, se précisait… Sancho, dans un premier temps avait suivi  Vera, histoire de voir du pays. Il n’était pas du genre à tenir en place. Or son visa expirait. Il était rentré et s’était installé sur la Côte. Aux dernières nouvelles, il avait repris ses activités antérieures, pas toujours saines ni déclarées, s’acoquinant paraît-il, avec les frères de Vera. La débrouille. L’épisode John et Vera, même s’il avait su se faire apprécier, lui avait surtout servi de moyen de se faire oublier, de couverture comme on dit. John n’en entendit plus parler.</p><p>Il ne recevait plus personne. Plus de lectrices implorantes. Il n’avait plus le goût à rien. Et ce rien-là, trop chargé en tout, les femmes le fuyaient. Il ne possédait plus non plus la saveur du néant espéré. John n’avait pas plus envie des autres, de voir les autres, de transmettre aux autres, son savoir, sa vacuité singulière, sa capacité exceptionnelle à s’absenter de la moins indéniable des présences. L’écriture, la grande, ne le motivait plus. Il souffrait de ce que certains praticiens de l’âme nomment un syndrome de glissement. Aussi se laissa-t-il dévaler. Il en éprouvait une sorte d’étourdissement, proche du vertige, seul état qui lui paraissait supportable. Il ne sortait plus. Il cherchait la solitude mais où la trouver, excepté chez soi, en soi devrais-je dire…</p><p>Le souvenir de sa fille, de temps à autre, lui fournissait un motif de résistance. Il lui parlait chaque semaine au téléphone. Mais elle habitait si loin… Et qu’aurait-il au fond à lui dire ?</p><p>Il fit courir le bruit, notamment au journal, d’un départ à l’étranger, et écrivit son testament, qu’il eut soin d’expédier au notaire de la famille. A tout hasard, il en prévint les jumeaux, à qui il signifia son départ imminent. Il prit des dispositions pour des obsèques. Il ne tenait à personne en particulier et ne voulait surtout pas être une cause de dérangement pour qui que ce soit. Il buvait beaucoup. Ne s’alimentait plus. Ne se parlait même pas dans la glace. Se laissait aller… Le téléphone sonnait : il ne répondait pas, ne rechargeait plus son mobile…</p><p> Un jour, il se coucha sur le lit de Jeannie et attendit.</p><p>Attendit quoi : un miracle ? Un improbable retour. Une dernière union. Un ultime voyage en Lady…</p><p>Il laissa le néant destructeur poursuivre son œuvre sournoise, intérieure, décisive. D’en profiter un peu pour soi. Il l’avait tant prodigué qu’il s’était bien oublié dans ces heures de gloire.</p><p>Au dernier moment, au moment voulu comme on l’a écrit, il se sentit près d’elle et pourtant elle n’avait jamais été aussi absente. C’est que même l’absence sait imposer sa présence.</p><p>Il avait l’impression qu’une ombre l’accompagnait. Cela le rassurait un peu.</p><p>Ce fut Wafa qui le trouva, immobile au pied du lit. Il était trop tard. Il était méconnaissable, amaigri, barbu et chevelu. A peine vêtu d’une chemise ouverte et d’un slip souillé.</p><p>Il était retourné au néant…</p><p>Elle pensa qu’il était mort comme le dernier des hommes. Elle ne croyait pas si bien dire.</p><p>Sa disparition, on n’en parla même pas dans les journaux. Il était passé de mode. Quelques jours de plus et il atteignait sa trente-quatrième année.</p><p>Il avait voulu être incinéré. Le baptême du feu. Cette volonté fut honorée. Nulle frayeur cependant. Pourquoi aurait-on peur des tortures éternelles du néant ?</p><p>Et c’est inerte, et seul, en présence d’une ombre et de son mystère, que son corps fut plongé, sans ses proches, dans un brasier ardent.</p><p>Nul témoin, partant nulle tristesse. En a-t-on pour qui, au sens strict du terme, n’exista point… de suspension.</p><p>                Yves Reynier a bien voulu me prêter son concours pour la couverture et les illustrations originales. Je l’en remercie vivement.</p><div> </div><div> </div>								</div>
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		<title>La  trinité sainte</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2019/10/03/la-trinite-sainte/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 03 Oct 2019 08:36:22 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[  La version définitive de la Ceinte Trinité peut être lue sur Amazon.fr et achetée dans son format papier La première fois que j’ai ouvert un livre d’Edgar Poe, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi mais des phrases pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant [&#8230;]]]></description>
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<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://Doc John ou Le dernier des hommes (cliquer pour télécharger)" data-wplink-url-error="true">La version définitive de la Ceinte Trinité peut être lue sur Amazon.fr et achetée dans son format papier</a></p>
<p>La première fois que j’ai ouvert un livre d’Edgar Poe, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi mais des phrases pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant (Baudelaire. Lettre, de 1864, à Thoré- Burger)</p>

<p style="text-align: center;">*</p>

<p>Aimer une religieuse sous la forme d’une actrice !&#8230; Et si c’était la même ! &#8211; Il y a de quoi devenir fou ! c’est un entraînement fatal où l’inconnu vous attire comme le feu follet fuyant sur les joncs d’une eau morte&#8230; Reprenons pied sur le réel. (Nerval : les Filles du feu).</p>

<p style="text-align: center;">*</p>

<p>Trois femmes dans une seule femme, trois âmes dans une même âme : L’artiste, la jeune fille et la courtisane&#8230; Ma maîtresse ?&#8230; Non pas !&#8230; dites mieux ! Trois maîtresses ! Trio charmant d’enchanteresses qui se partagèrent mes jours ! Voulez-vous le récit de ces folles amours? (Les contes d’Hoffmann)</p>

<p style="text-align: center;">*</p>
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									<div class="page" title="Page 1">
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<div class="column">
<p>Ce texte peut être lu sur Amazon.fr</p>
<p></p>
<p></p>
<p>Cette nouvelle se veut une bulle de savon qui se serait échappée de la fureur et du bruit, nous flétrissant quotidiennement l’existence par medias interposés. Elle se veut d’un autre temps, d’une autre qualité, cherche sans trop se prendre au sérieux à ressusciter d’anciennes valeurs. Elle cherche à capter la quintessence d’un sentiment confus que nous nommons, pour simplifier, l’amour, sans crudité ni réalisme. Sa structure en diptyque a été sciemment reprise à un auteur romantique et à son héroïne éponyme. L’imagination a fait le reste car rien n’est vrai dans cette histoire décalée, à part peut-être qu’il existe bien une source ferrugineuse, un hameau abandonné et un lac artificiel quelque part du côté de la Montagne noire. Le narrateur semble au début fasciné par les images, par une image en particulier. Il glisse ensuite dans des souvenirs trompeurs qu’il a tendance à idéaliser. Il croit alors naïvement qu’il est possible de les retrouver et les rejoindre. Or, le rêve ne cadre pas toujours avec la réalité. Tel est l’objet de ce récit qui s’articule autour d’un retour vers des lieux de villégiature et traite le sentiment tel qu’il est éprouvé en surface. Car la surface réfléchit, et ses images nous leurrent. Même si l’écume a ses charmes, trompeurs eux aussi. BTN</p>
</div>
</div>
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<div class="column">
<p style="text-align: right;">Peinture en couverture : Estelle Contamin</p>
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