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	<title>Romans et autres ouvrages &#8211; Bernard Teulon-Nouailles</title>
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	<description>Poèmes - Romans - Critiques - Pédagogie</description>
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		<title>DEDALE OU L&#8217;ECUSSON (DEBUT, BROUILLON)</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/05/29/open-the-door-l-a-c-de-sigean/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 29 May 2026 10:56:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Inédits]]></category>
		<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[                               (Plan de Montpellier, par Pierre Joseph)                                                                                        BERNARD TEULON-NOUAILLES                          DÉDALE OU L’ÉCUSSON                         (Souvenirs [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[		<div data-elementor-type="wp-post" data-elementor-id="7819" class="elementor elementor-7819">
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									<p> </p><p> </p><p> </p><p><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignnone size-medium wp-image-8696" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/07/2006-2-Le-plan-de-Montpellier-012-300x300.jpg" alt="" width="300" height="300" srcset="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/07/2006-2-Le-plan-de-Montpellier-012-300x300.jpg 300w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/07/2006-2-Le-plan-de-Montpellier-012-150x150.jpg 150w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/07/2006-2-Le-plan-de-Montpellier-012.jpg 400w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /> </p><p> </p><p>                     (<em>Plan de Montpellier</em>, par Pierre Joseph)</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>            </strong></p><p><strong>                </strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>                   BERNARD TEULON-NOUAILLES</strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                   <strong>DÉDALE OU L’ÉCUSSON</strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                (Souvenirs de Montpellier et plus encore)</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                                                      Prologue</p><p> </p><p>                   Je forme une entreprise qui n’eut, du moins à ma connaissance, jamais d’exemple.</p><p> </p><p>                   Les conditions éditoriales actuelles me permettent en effet de corriger, de compléter ou de donner au texte une toute autre orientation autant de fois que je le désirerai ou que se sera mis en branle le mécanisme des associations d’idées. Elle ne s’achèvera donc qu’au moment où je ne serai plus en mesure de la modifier. Dans le pire des cas, le jour où je disparaitrai.</p><p> </p><p>                   Ce n’est pourtant pas un livre de bonne foi, lecteur… Rien ne m’y oblige et je n’ai nulle intention d’y souscrire, à un quelconque pacte de sincérité. J’y écris les souvenirs tels qu’ils me viennent sans hiérarchie ni souci d’authenticité. Comme toujours dans mes écrits, la forme y est prioritaire. Un grand poète écrivit : Le fond n’est pas la cause de la forme mais son effet. J’y souscris totalement.</p><p> </p><p>                   On a tous cherché à esquisser le bilan de sa vie, aussi médiocre qu’elle eût été. Je m’y essaie en ce livre, à partir de quelques vagues d’images arrachées à un océan d’oubli, d’occultations volontaires, de refoulements diront certains.</p><p> </p><p>                   Je m’y suis appliqué touche après touche, comme un peintre, jamais satisfait du résultat et amené à reprendre incessamment son tableau, même si ce dernier finit par échapper au visible, comme dans la nouvelle de Balzac : <em>Le chef d’œuvre inconnu.</em> Je n’ai point cherché à tout dire. Et je suis trop méfiant par rapport à ce que d’aucuns continuent de nommer la vérité pour savoir que mon livre demeurera à jamais incomplet. A compléter autant que faire se pourra donc.</p><p> </p><p>                   Enfin, si le présent dépend du passé, le passé est largement aussi tributaire du présent. Cet ouvrage eût été probablement différent si je l’avais entrepris il y a un lustre, une décennie, vingt  ans sans doute ou aux abords de l’an 2000.</p><p> </p><p>                   J’y mets en exergue ma ville natale : comment je l’ai « habitée » avant que de la quitter comme on quitte son enfance ou sa jeunesse. Je n’en donne pas non plus une représentation exhaustive. Plutôt celle qui me viendrait à l’esprit si je voyais défiler, le jour de l’échéance, quelques instants de mon existence en accéléré, telle que je l’ai vécue, imaginée, interprétée ou mémorisée.</p><p> </p><p>                   Le découpage est dicté par l’enchainement des rues. Le lecteur n’a donc pas droit au chapitre.</p><p> </p><p>   En revanche, il peut sauter des passages, la typographie l’y aide, y revenir plus tard, tout lire d’un seul tenant, inventer son itinéraire, bref choisir son propre parcours.</p><p> </p><p>                   Quant au titre :</p><p> </p><p>                   Dédale : Inventeur du labyrinthe crétois. Par antonomase, le labyrinthe lui-même. En l’occurrence les ruelles de la vieille ville.</p><p>                   Ecusson : bouclier de soldat du Moyen Age représentant les armoiries de la famille. La commune clôture, à Montpellier, adopte la forme d’un écusson.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                       <strong>DÉDALE OU L’ÉCUSSON</strong></p><p><strong> </strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>      EN DESCENDANT LA RUE DES TRÉSORIERS DE FRANCE</strong></p><p> </p><p>                  En naissant, pouvais-je plus mal tomber ?</p><p> </p><p>                  Une chute que l’on eût pu supposer fatale, et qui fut amortie par le toit d’une 4 Chevaux flambant verte, la Mercedes du pauvre, miraculeusement couronnée de deux ou trois matelas providentiels &#8211; des étudiants sans doute aménageaient sous les toits, ou dans notre appartement, je ne me souviens plus. Un peu sonné tout de même et l’épaule un tantinet chagrine. C’est ma petite sœur qui, suite à mes appels réitérés, j’avais une voix fluette avant la puberté, est venue me récupérer en ce piteux état qui ne  m’a jamais quitté. Ce qu’on a ri. Bien sûr, on n’en a pas parlé. (« Mais qu’ils sont c… ces gosses ! »).</p><p> </p><p>                  Pas un chat, ou si peu, dans la rue, fort heureusement… Or pour regagner notre étage, surprise et tintin ! En sortant, Franginette  nous avait  enfermés, au dehors bien entendu. Nous a fallu cogner, au heurtoir de fer en forme de poing,  vert comme la porte,  afin de prévenir la voisine du Troisième<sup> </sup>, Mme Perret. Elle a beaucoup maugréé, ce n’était pas la première fois, puis a fini par condescendre à ouvrir et nous a copieusement gourmandés. Six étages en tout pour ses vielles jambes afin de réparer nos sottises…    On en a ri encore, bien au tiède, près du poêle à charbon, dans la cuisine peinte en jaune canari. L’épaule se rappelle à mon souvenir, de temps à autre. Au fond, en y réfléchissant, je ne pouvais mieux tomber.</p><p> </p><p>                  Je n’ai vu le film de Truffaut, <em>L’argent de poche</em>, la séquence où le bébé chute de la fenêtre d’un immeuble, que bien des années plus tard. Il se peut qu’il m’ait aidé à combler mes défauts de mémoire et à me figurer cette improbable scène, pas tout à fait primitive.</p><p> </p><p>                  Ou rêvée ? Le rêve fait partie du réel, n’est-ce pas ? Il lui apporte de la fantaisie. Sans lui, tout serait si plat, si convenu… J’ai beaucoup rêvé dans ma vie. J’ai beaucoup rêvé de ma vie. J’ai beaucoup rêvé en écrivant ces lignes, ces pages, ce volume même. Et dans les lignes de ma vie :</p><p> </p><p>                  <em>La ligne de vie se creuse en la main du poète la nuit. La ligne d’absence trace un sillon nocturne dans la chair des mots. La ligne de mort s’inscrit à l’aiguille sur le corps des insomnies. Une ligne survit aux neuves lueurs de l’aube, à terrasser les démons. Une ligne revit et s’arme de patience en attente du crépuscule. Une ligne. A la ligne. Alignée. </em></p><p> </p><p>                  (Poème que je viens d’écrire pour un minuscule livre d’artiste,, avec Jacques Clauzel).</p><p> </p><p>                  Je l’ai placée, cette scène de chute, en tout début de ce périple afin de rappeler au lecteur que l’assimilation du protagoniste, ou même du narrateur, à celui qui rédige, ne va pas de soi. Il est vrai que l’autofiction nous a habitués à des confidences sans doute authentiques, vérifiables même… La fiction autorise bien d’autres écarts (Proust réprouvait Sainte-Beuve, à juste raison). Les références littéraires et les citations également ! On écrit toujours dans les pas de nos prédécesseurs.</p><p> </p><p>                  Jadis si je me souviens bien,  j’habitais la superbe ville que l’on prétend occitane. Pas tout à fait grande à l’époque : on y croisait des connaissances de tous âges et à foison. L’écusson n’était qu’un grand village. Dans ma rue, l’épicière s’appelait Mme Calvet, la concierge Mme Meyer. La jolie voisine, la trentaine épanouie, Mme Félix. Il m’arrivait de partir à pied pour faire du stop, vers le nord de la ville, du côté de chez ma grand-mère maternelle : une heure de marche et c’était la campagne ! Les vignes plutôt puis la garrigue à perte de vue.</p><p> </p><p>                  Son village ? <em>Chien de la casse</em> ! Le fameux film de J. B. Durand. Sa place et son griffe ? Mon terrain de jeu ! Son café ? Toute ma prime enfance.</p><p> </p><p>                  Ce même village, que j’appellerai Le Piochet, rendit hommage, du moins ses souverains, dès le premier siècle du second millénaire, au seigneur de Montpellier, à savoir en ces temps-là, un certain Guilhem. J’ai bien senti, à de petites remarques narquoises, que je venais de la grand’ville.</p><p> </p><p>                  La banlieue, c’étaient les bourgades alentour… Celleneuve et Castelnau, Le Plan des 4 seigneurs et Grabels, Lavérune et Montferrier. Plus tard, tandis que je travaillais dans un magasin de la rue St Guilhem, j’avais tout le temps, à midi, de récupérer ma petite fiat bleu-pâle, garée gratuitement à deux pas de la Préfecture, de partir pour la plage en passant par la gare, dite aujourd’hui St Roch, puis l’avenue de Palavas et de reprendre mon poste à 14 h pétantes. Inconcevable à présent, où la circulation est quasiment interdite, où les dimensions de la ville ont triplé et où les trams amènent en permanence des piétons de l’agglo, des cyclistes et des trotteurs. Pour ne point évoquer les engorgements  du côté de Carnon et de l’avenue de Toulouse. Je ne le déplore pas. Je dis ce qui était, en ce jeune temps que les moins de 20 ans…</p><p> </p><p>                  Je dis Palavas, mais j’allais aussi du côté de Maguelonne et son camp de naturistes, ignorant les rapports de son ancien évêque avec la ville de Montpellier, et pas très au fait du passé glorieux de la presqu’île tombée depuis des lustres en désuétude. Lors d’un mariage d’amis, Christine et André, en l’ancienne cathédrale,  j’ai écrit un poème, illustré par Claude Clarbous. J’en extrais quelques vers :</p><p> </p><p>        <em>En ces temps un enfant était prince de la plage</em></p><p><em>        Et tout prince un enfant des plages</em></p><p><em>        Et les plages étaient désertes en ces temps-là</em></p><p><em>        Et la plage en l’occurrence</em></p><p><em>        Etait celle de Maguelone</em></p><p><em>        Avec son sacré vaisseau de pierre</em></p><p><em>        Dans son écrin végétal</em></p><p><em>        Au cœur d’une île</em></p><p><em>        Vouée jadis à d’autres seigneuries</em></p><p> </p><p>                  Pour ne point quitter les temps jadis, revenons à l’appartement familial,  au 2<sup>nd</sup> d’un immeuble cossu. En plein Cœur de la ville même, et je devrais dire Jacques Cœur, dont la statue géante trônait dans l’Hôtel juste en face le nôtre. Je le traversais presque chaque jour.</p><p> </p><p>                  Notre demeure bourgeoise, habitée par des joailliers célèbres, nos propriétaires en fait, cette demeure donc, était flanquée sur sa droite d’une tour Renaissance, ornée à sa base d’une créature que je n’ai jamais pu identifier, sans doute une chimère, ou une sirène, et un peu plus haut d’un griffon. Les mascarons sont légion en ces rues anciennes. Rabelais y avait séjourné quelques années chez son ami, le médecin et fameux botaniste, Rondelet. On découvrait alors la dissection scientifique, et la résurrection des chairs chrétiennes en a pris un coup. Ca bardait pas mal à cette époque déjà. Les guerres de religion faisaient des ravages. L’insécurité dans l’écusson ? Allons donc. Ceux qui s’en plaignent de nos jours n’ont pas connu la peste, les conflits de pouvoir et l’intolérance religieuse.</p><p> </p><p>                  Rabelais : ses listes m’ont toujours fasciné. Envie de l’imiter. Ses excès aussi. J’aime son idée de « substantifique moelle »,  cette idée que derrière les apparences se révèle un sens profond pour qui sait s’armer de patience. Comme un chien face à un os.  Ou un philosophe : Socrate… Laid en apparence et beau en réalité (enfin, de la représentation que l’on s’en fait !).</p><p> </p><p>                  Nous étions sinon pauvres du moins très modestes, la famille ayant été ruinée, dans l’après-guerre, par les dettes de jeu du grand-père paternel. Nous recevions en son nom, dans la boîte aux lettres, des invitations émanant des casinos de  Cannes ou Monte-Carlo. Le samedi, nous partions chez ma grand-mère, rapportions des fruits et légumes de saison, de la charcuterie, du lait bien crémeux et un peu d’argent (la caisse du café n’avait pas de clé). Nous avons ainsi tenu le coup, chichement au début, plus fermement ensuite, grâce au système D.</p><p> </p><p>                  Une plaque à l’entrée de la rue. J’ai souvent imaginé, dans le passé, que l’on juxtaposerait  mon nom à celui du père François. O vanité ! C’est vrai, ça ! On ne compte plus les artistes boudés de leur vivant alors que les coqueluches d’une époque sont très vite oubliées ! Qu’en sera-t-il dans 100 ans ? On débaptise à tout va, par les temps qui courent. Pour peu que le père François ait commis la moindre petite cochonnerie monastique…</p><p> </p><p>                  D’autant que les cochons, a fortiori les porcs, n’ont plus la côte, pas plus que leurs cousins sangliers dont nous humains avons pourtant colonisé le territoire… Les prétextes ne manquent pas. On révise les grands noms de l’Histoire. Facile : ils ne sont plus là pour se défendre.</p><p> </p><p>                  Eh quoi ! Ma consœur, Lise Ott, a bien eu droit  à sa place ! Je lui serinais à chaque rencontre : &#8211; Ca va Lise ? Sans imaginer qu’elle allait nous quitter si tôt, d’une maladie qui ne pardonne pas. Enseignante, Critique d’art, Journaliste, un peu comme moi, si l’on y réfléchit bien. Et en plus j’ai écrit des livres. Je la mérite pas, moi aussi, ma plaque posthume ?</p><p> </p><p>                  De l’unique fenêtre donnant sur la rue,  je reviens à ma tour historique, on pouvait apercevoir les curieux et touristes, contemplant la merveille ce fameux mascaron hybride mi-femme mi-bête, censé protéger l’habitant. De mon côté, si je l’ouvrais, la fenêtre je veux dire, presque une lucarne, ce n’était point pour leur rendre la politesse… C’était afin d’aérer la petite pièce toute en rondeur qui nous tenait lieu de salle de bains, bleu azur si je m’en souviens bien. Si le cordon du pommeau avait été plus long,  j’eusse volontiers arrosé les badauds. J’aimais faire des blagues à l’instar de Panurge, l’homme aux moutons noyés, lequel m’a sûrement inspiré. Il m’est arrivé d’uriner par ladite fenêtre en espérant baptiser quelques rares passants, surtout des belges. L’un d’eux m’a même identifié tandis que j’arrosais son veston beige : ce n’serait pas le man Ken pis, une fois ? Je n’avais aucune chance : j’avais des concurrents voraces en la présence de pigeons nourris par la veuve d’à côté, souillant le véhicule garé dans le court évasement que prenait la ruelle juste à cet endroit-là, chassant du même coup le mendiant qui parfois s’abritait dans l’embrasure du garage nanti. La place était chère. La circulation y est maintenant prohibée mais l’on y croise des vélos et des trottinettes électriques.  </p><p> </p><p>                  Des blagues certes mais aussi des bêtises. Revenons à nos moutons. Au réel je veux dire. En réalité, je me souviens m’être penché dangereusement par-dessus bord d’une des deux hautes fenêtres de la chambre parentale, en leur absence évidemment, afin d’éprouver à la fois ma capacité de résistance aux forces de la gravité, et surtout pour faire mon intéressant, pour que l’on s’intéresse à moi, car je ne doutais point que la mort ne m’épargnât ni que je m’en sortisse indemne sous les bravos et les « ouf ! » de soulagement. La Dauphine voisine, ou quelque autre véhicule providentiel en dessous, n’amortirait-elle pas le choc ? J’en frissonne encore aujourd’hui où je suis sujet au vertige.</p><p> </p><p>                  Je n’ai guère poursuivi l’expérience longtemps et je me demande toujours ce qui m’a retenu. J’éprouvais, à l’instant limite de la bascule, une étrange sensation de bien-être et de plénitude mêlée à un sentiment amer de culpabilité. Les avant-goûts de la transgression,  je suppose. La raison, l’âge que l’on dit de raison, l’a emporté, in extremis. Au bout du compte, j’ai bien fait… J’aurais pu mal tomber…</p><p>                  Plusieurs années plus tard, lors d’un mariage en Dordogne,  dans la famille avunculaire de la Coopérante, vous la découvrirez plus tard,  j’ai failli tomber dans la rivière en crue. J’ai hésité. J’y pense encore en frissonnant. Ca s’est joué à un rien… Me laisser glisser ou ne pas me laisser glisser jusqu’à l’eau déchaînée de la rivière. Ce qui m’a retenu ? L’instinct de vie,  je suppose. Et la vanité… Personne ne m’avait vu sortir. Se suicider, soit ! Mais au moins que ça se sache ! Que ça serve de leçon nom d’un chien… Que l’on s’apitoie sur mon sort… Que l’on se flagelle à force de questions…</p><p> </p><p>                  En compulsant ce matin une Gazette locale, car je reste fidèle à ma ville natale, quittée sans m’en éloigner davantage que la frontière d’un département, j’ai appris que mon nom signifiait en fait « Fabricant de tuiles », et non « petit tuile » ainsi que je l’avais longtemps cru. Par un soir de mistral, elle m’est tombée sur la tête, cette tuile d’argile, du toit du même immeuble, tandis que je rentrais de quelque course domestique, et je ne m’en suis jamais tout à fait remis. Je fus assommé, en bonne et due forme et, à cette époque, on ne dérangeait point les urgences pour un oui ou pour un non. Autour de moi, on a attendu, les rares promeneurs,  que je reprenne mes esprits, on a constaté que tout allait bien et que je n’avais pas oublié mon prénom ni mon âge, ni même mon nom de tuiles, du moins celui que je portais jusqu’à ce que je découvre, à mon entrée en 6<sup>ème</sup>, que j’en avais deux, je ne savais pas trop d’où sortait le second. La tuile sur le crâne, à hauteur de tempe dirons-nous,  justifie sans doute ma vision un peu trouble du monde. En bon solipsiste, j’ai l’impression d’avoir été élu pour je ne sais quelle mission que je n’ai bien sûr jamais accomplie. Me faut ainsi m’accommoder d’un sentiment d’insatisfaction perpétuelle, l’intuition que j’ai souvent de ne pas être là, parmi les autres, mais à côté d’eux. Et aussi cette nécessité que je ressens de compenser un manque originel et qui ne se comblera jamais,  malgré les bienfaits de l’écriture, entre autres.</p><p> </p><p>                  Ma fascination pour Dom Juan, pour tous les Don Juan,  littéraires je veux dire, dont certains aspects m’agacent par ailleurs, vient sans doute de là. La chasse plutôt que la prise. La conquête plus que la maîtrise. Le désir du désir, afin de reconduire le désir. Le mouvement perpétuel si l’on veut.</p><p> </p><p>                  J’ai fait de ce personnage, que j’ai baptisé <em>Doc John</em>, un voisin du zéro. Une nullité. Une sorte de figure algébrique du néant. Les victimes s’y laissent prendre…</p><p> </p><p>                  Voici le premier paragraphe du roman, si l’on peut appeler ça un roman :</p><p> </p><p>                  <em>Il est des êtres, issus du néant, dont la seule vocation semble de l’incarner sans avoir l’air d’y toucher. C’est ainsi qu’est né Doc John, l’ultime avatar en creux d’un héros éponyme dont on a beaucoup commenté l’insatiabilité. D’un autre temps. Baroque. Pas du genre du mien. Je le vois terne, dépourvu de sentiment, subissant les événements et se faisant oublier. Il avait l’intuition de ce néant qu’il nourrissait. Il en assurait la présence. Il se savait attirant toutefois. Avec le recul, on pourra dire qu’il aura vécu dans l’immatériel. La légèreté d’une pensée. La neutralité des actes. Jusqu’à ce que la réalité temporelle le rattrapât… C’est tout le mal que l’on pouvait lui souhaiter, si tant est qu’il le méritât… </em></p><p><em>                  Il était délicieusement vide, jusqu’au vertige. </em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>A propos de zéro,  de néant et de vide,  je m’étais amusé, pour le Chat Messager, à rédiger un <em>Prétexte à la manière</em> de Henri Michaux, intitulé <em>Les alburarismis</em>,  néologisme décliné à partir du nom d’un mathématicien célèbre. J’ai eu le plaisir de le voir publié sur le Net par une revue qui a pris le nom du Magazine aléatoire. Ca m’a bien fait plaisir.</p><p> </p><p>                  <em>Avant de me laisser franchir le seuil de leur inénarrable territoire les alburarismis procédèrent sur ma personne à toute une série d’expériences qu’il me sera malheureusement impossible de toutes me remémorer. J’avais dû, au préalable, absorber un breuvage verdâtre, insipide et inodore (me semble-t-il !), censé me transporter directement chez eux sans passer par les frontières qu’on dit naturelles. En fait, il n’existe pas, du moins à mon avis, de préposé au poste de douane chez ces insulaires jaloux de leur excentricité.</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>Suivait une dizaine de pages de ce voyage imaginaire dans l’illogisme du langage. Ils ont publié aussi mes <em>Ephémérides</em>.</p><p> </p><p>                  Pour en revenir à cet incident qui a stigmatisé mon enfance, c’est ma petite tuile à moi. Comme d’autres leur éclat d’obus. Vous me voyez venir avec la mère Céline ? Une étoile au front. Une blessure impulsive. Elle m’a poursuivi, la mère Céline&#8230; De sa petite musique s’entend… Elle habitait à deux pas de chez moi… C’était ma prof de fac préférée.</p><p>                En passant sous sa fenêtre, je l’entendais gueuler la mère Céline. Le père Ray, autant dire Mon père, c’était un enfant de chœur, à côté d’elle…</p><p> </p><p>        <em>Faut que j’râle, moi ! Faut que j’râle incontinent ! Moi ou un autre ! On râle sans relâche faute de s’taire ! Pas besoin de déblatérer tout de go mes raisons ! Que de trop que j’en aurais des motifs de râler ! Stercorales ! A cause de qui, à cause de quoi ? Des relais cathodiques : La culturintox ! L’américanophilie ! Les Nipponiaiseries ! La saxonitomanie ! Et consort ! And co itou ! Vu que les coprophages, ils trifouillent à tour de bras dans les gogols de la sornette ! Un complot qu’ils nous ourdissent ! Pour qu’on râle ! Pour nos râles ! Pour nous faire râler de nos jérémiades existentielles ! Alors je râle ! S’il y a du râle, y’a d’la bidoche ! D’la bidasse ! D’la carne ! Du carnage ! Du massacre en point de mire ! Au jeu de la tronche d’Abel pardi !</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Alors restait Céline ! Pas pour le pasticher ! Pas pour le plagier ! Pour recueillir, vingt ans après, les reliques de son exaspération quelque peu outrée ! Dans le tamis de ma mémoire ! Félinement sollicitée ! Et alors ! Certes, on nous l’a sacrément connoté le bonhomme : J’entends déjà se lever la fine fleur de la communauté des plaigneux ! moi qui voulais de la pub, je risque d’être servi ! Pensez ! Ce sale type qui traitait les pagoys de râclure de pelle à merde ! Remarquez que, juste après, il précisait qu’il en pensait autant du roi des cons de français moyen ! </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Maintenant fictionnons un peu : si par bonheur les malheurs que l’on sait ne fussent point survenus, qu’aurait-on eu à lui jeter à la tête au Docteur Destouches ? D’avoir déliré en engraissant ses boutons empestés ? D’avoir pris le taureau de notre connerie par les cornes ? D’avoir cultivé les pousses d’infamie qui foisonnent chez tout un chacun ? De s’être fait méchant au nom des vrais pourris ? De s’être sacrifié pour le bien commun ? Alors quel grief ? La même chose qu’au bon  Charles, au fond ! D’avoir chanté le mal pour le mal ! Quand il l’expurge à la racine ! Ah, si Ferdine avait pu prévoir la suite ! Toutes les emmerdes qu’il se préparait ! Ah si le monde avait un peu d’humour ! </em></p><p><em>      (E</em>xtrait d’un <em>Prétexte à la manière</em> de<em>…,  </em>paru dans le Chat messager en 92, sur le thème du carnage, avec les plumitifs en point de mire<em>).</em></p><p><em> </em></p><p>              Sous la douche, je me suis pas mal arrosé des giclées de mots et de citations.  J’en livre quelques-unes qui me restent en mémoire :</p><p> </p><p><em>             Des tuiles et des noues !!! De la nouille au nougat et des nœuds à la trouille !!! Tintin de     nourrissons ! Adieu le poulot !!! A la pouillerie le poupard !!! Aux latrines la figue poupine !!!           A la poubelle !!! Pouah !!! A l’eau !!! A l’eau, mes anges !!! Le vent poussif en poupe !!!           Roupies et groupies mes roulis !!! La quille au bord d’elle !!! Roucoulades en rades !!! Du rouge ! Du rouge !!! Jusqu&rsquo;à bout du rouleau !!! La rousse, bon d’yeux !!! Au dico !!! Du        courage que diable !!! Sus aux rouscailleurs !!! Une rouste !!! Tout votre soûl !!! Gaffe à la            souille !!!</em></p><p><em> </em></p><p>                  J’en passe et des meilleures. Tout cela en écoutant du Wagner marin : <em>Johohoe ! Johohohoe !!! Johohoe ! Johoe ! </em></p><p> </p><p>                  Je lisais <em>Ulysse</em>,  en mon oisive jeunesse, et je le relis encore de temps en temps. Ainsi très, souvent,  je me suis levé de bonne humeur. Au commencement, le commencement en ce nom de nom. J’aime beaucoup les Incipit, à commencer par  <em>l’Intro ibo</em> de Buck Mulligan au tout début de son Odyssée. Pas par hasard. What a joyce ! Je m’embarque pour Ithaque, on l’aura compris. <em>Qui n’a jamais songé à s’embarquer sur un vaisseau de fortune, parmi les récifs aux morsures dentelées qui longent les criques de quelque rivage méditerranéen ? Ah, se sentir à bord d’une impatiente nef, cinglant vers l’or des toisons, les labyrinthes de gloire, les chevelures de serpents ou les genêts du repos, avec l’horizon mental comme ligne de constance ? Quand il nous faut partir, il n’y a nulle nymphe qui tienne…</em></p><p> </p><p>                  Encore un poème. C’est de moi. Où en étais-je, Ah, oui la douche !</p><p> </p><p><em>             Un miracle, pour qui a connu le rituel domestique des bassines et conques,  que cette eau jaillie verticalement et qui s’abîme en pluie sur mes cheveux plus longs que mes bras dénoués, dégouline en galimatias de perles fines enveloppant ma rachitique et giacomettique nudité d’une émergence cyclique, s’insinuant sans tact parmi la diagonale de mon entre-jambes, traversant mes orteils de lion difforme, se précipitant entre les concavités du coin de faïence douce, sprintant à l’orifice ainsi dévoilé pour s’engloutir al fine au dit enfer des conduits, tuyaux et canalisations (ne pas oublier la diérèse), dans un mormorygme satisfait et repu du côté des cache-siphons chromés, afin d’alimenter les azimuts aqueux de quelque rat d’égout, pas dégoûté… </em>(Il s’agit d’un extrait, quelque peu amélioré de <em>Connexités</em>, paru à l’aube des années 80).</p><p> </p><p>                   Et, en hommage à Francis Ponge, l’illustre montpelliérain, qui est à présent à sa place en sa ville natale (mais qui est enterré à Nîmes !): Toujours revenir à la source…</p><p><em>             Surgissant brusquement sous quelque roche tutélaire, et réfléchie, la source, même capricieuse en apparence pour qui s’escrimerait à l’apprivoiser, demeure en définitive intarissable, à peine suivie des yeux où l’emporte son élan naturel, au-delà du bassin qu’elle déborde sans le moindre repentir, tout le temps au devant d’elle-même, à tendre, une fois circonscrites les rives qu’elle sait creuser parmi les marges ruisselantes de la terre-mère alors arrosée, et tout à fait à l’aise (niant seulement son amont d’oublieuses parenthèses), vers ce perpétuel dépassement catastrophique au libre cours, ou encore ces immensités qu’elle connaît déjà, en pure perte toutefois pour ce  qui la concerne mais je m’égare à mon tour et anticipe sans doute trop, de cataractes relatives en étendues toujours toujours ressuscitées… </em></p><p> </p><p>                  Je n’en dis pas plus long, même si ce proême ne finit point en eau de boudin mais paraît, somme toute, plus ou moins potable. Ca coule de source.</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’entre la baignoire encastrée et le miroir embué, voyageant sans le savoir dans le temps, je me prenais des gamelles entortillées le long de l’escalier à vis qui avait dû servir autrefois pour accéder au faîte de la tourelle, de sorte qu’il m’est arrivé à maintes reprises de me retrouver en bas bien plus vite que par le truchement des escaliers normaux, d’une rare et prudente majesté. Grosses étoiles au front et la vive appréhension que les tuiles ne faisaient  que commencer. Le temps de jeter un coup d’œil dans la rue vide et de taper  trois coups pour que les Perret m’ouvrissent. Ils ne gueulaient même plus. Me demandaient comment je ferais quand ils ne seraient plus là. Et en effet, je me le demande encore. Après, je passais par la lucarne entr’ouverte du débarras qui jouxtait la porte d’entrée,  jamais fermée (la lucarne, pas l’entrée). Je n’étais pas plus haut que trois pommes à l’époque. J’aurais fait un parfait petit cambrioleur, ou un contorsionniste, débutant s’entend.</p><p> </p><p>                  Amusant de penser que j’ai pu récemment pénétrer une dernière fois je suppose dans cet appartement par sa porte, étroite, d’entrée au second, à droite. En voulant faire des photos de la rue. La porte verte du bas, toujours aussi lourde et massive, privée de heurtoir et de poignée, était ouverte. Nous avons frappé à tout hasard au 2<sup>ème</sup>. Le locataire s’appelait M. Perrais, bien plus jeune que les Perret du dessus et il nous l’a gentiment fait visiter tel qu’il est devenu. Peu de transformations notables sinon que la salle de bains, dans la tour, est devenue inutilisable. En revanche, c’est grâce à sa voisine du dessus, là où habitaient les Perret justement, nous a-t-il raconté, qu’il a rencontré son épouse et ainsi pu engendrer ses trois enfants. Il était en conséquence très attaché à ces quelques pièces mais contraint, faute de place, de déménager. Si je le voulais, je pourrais donc y retourner. Pourtant, comme dit l’homme illustre : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.</p><p> </p><p>                  Et je retournais à mes ablutions enchantées :</p><p> </p><p>      <em>La piccina.</em></p><p><em>                     La piccina. La</em></p><p>                                          <em>Piccina.                                    </em></p><p><em>                                                     La Piccina, la piccina, la picci    </em></p><p><em>                                                                      na</em></p><p><em>                                                                      Ognor verzozza</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je ne vous parlerais pas de la brosse à piles, vibro-masseuse, qu’avait acquise le coquet Ray lorsqu’il soignait ses cheveux clairsemés. Quelque peu détournée de son usage à des fins onanistes… J’étais plus grand,  je le maintiens.</p><p> </p><p>                  Heureusement elle n’était pas branchée ! Sinon, la presse en eût fait ses choux gras. Ses sous gras. Et le frétillant Cloclo, muni d’un cognant marteau et averti des dangers de courante eau, y aurait regardé à deux fois avant de taquiner son applique ! Sauf que je ne serais pas là pour en parler ! Finalement,  la vie est bien faite… Ca fait combien de fois que j’échappe à la mort  sûre ? J’aurais pu plus mal tomber…</p><p> </p><p>                  Très élégant, le père Ray ! Il se regardait longuement dans la glace de la même salle de bains en déclarant : « Qu’il est beau ! ». Important pour lui la beauté. L’était fier de sa mère, celle-là même qui l’avait abandonné à la naissance, laquelle avait été mannequin, disait-il. Il l’appelait Lilie.</p><p>                  Ne faisait jamais de compliments à notre mère devant nous. Elle se les faisait toute seule ou devant ses amis. Je dois dire qu’il ne nous a pas privés de louanges à ma sœur et à moi : Nous étions « de beaux petits » et il en félicitait la mère Zède quand il était de bonne humeur : « Tu m’as fait de beaux petits ! ». Zède appréciait les compliments et en profitait pour s’en servir elle-même une bonne rasade.</p><p> </p><p>                  Les petits, c’était Nadou Petitou et Nini jolie : (chanté en crescendo) : Ma fiffille, elle est jolie, Ma fifille elle est jolie, sur un air emprunté à des chansons du temps passé que nous ne connaissions guère et surtout, son tube incontesté : <em>Cette petite a malgré tout, de jolies petites joues, partout, partout<strong>. </strong></em>On n’a jamais su quelles joues exactement il évoquait. On aimait bien d’autant qu’il chantait pas mal, à tout prendre. Pourquoi Nini alors que tout le monde attendait Mimi ? Allez savoir… Il semblerait qu’en sa prime enfance, celui qui écrit ces lignes n’ait pas su prononcer le M et l’ait transformé en N (celui de Nadou, il en avait Nadou de la suite, dans les idées…).</p><p> </p><p>                              (Ou alors, il n’arrivait pas à dire Maman…)</p><p> </p><p>                  En fait, le paternel parodiait de airs connus de sa jeunesse (<em>Elle est belle elle est mignonne, c’est une belle gentille personne</em>) et se les appropriait. Ainsi la petite caissière du grand café, devenait : <em>La petite caissière du Pouget</em>. C&rsquo;est-à-dire notre mère. Le compliment était rétroactif. Il faut bien qu’elle lui ait plu du temps béni de leurs fiançailles. En tout cas, lui, il lui avait sacrément plu, c’est indéniable. Leur correspondance l’atteste. Quand elle se vantait de nous avoir portés, il rétorquait, oui mais c’est moi qui les ai conçus.</p><p> </p><p>                  Il trouvait son inspiration un peu partout et, quand il n’était pas en rogne à l’encontre de sa moitié, il nous faisait souvent rire dans ses imitations de Fernandel : <em>On m’appelle Simplet<strong>,</strong></em> ou encore, en y plaçant l’intonation requise, <em>Je n’ai jamais compris l’amour</em>. Il déclinait, de diverses manières les variations du <em>Schpountz, </em>film d’avant-guerre<em>,</em> sur <em>Tout condamné à mort aura la tête coupée</em>. Prenant une voix de tête, il contrefaisait une vieille alcoolique du voisinage que sa nièce appelait, et dont la voix se perdait dans des aigus : <em>Tante Clarisse</em> ! (en appuyant longuement sur la voyelle fermée). &#8211; <em>Du champagne, Du champagne</em> ! En imitant la vieille qui frappe avec sa canne pour réclamer son dû…</p><p> </p><p>                  Son expression de prédilection ? <em>Penses-tu</em>… Il la répétait à tout bout de champ quand il exprimait, ou simulait, le doute ! &#8211; Tout cela finira mal &#8211; Penses-tu ! &#8211; Demain, il va grêler ! &#8211; Penses-tu ! &#8211; Tu sais que toi aussi tu mourras un jour ! &#8211; Penses-tu !</p><p> </p><p>                  Il avait un appétit d’oiseau. De la salade et du fromage lui suffisaient amplement. Aussi a-t-il longtemps gardé la ligne. Quand arrivait le moment du roquefort, sa faiblesse, il demandait un peu de pain pour finir son fromage, puis un peu de fromage pour finir son pain. Et un peu de vin pour finir les deux.</p><p> </p><p>                  Bref on se marrait bien. Sauf quand il gueulait. Là, ça ne rigolait pas… Mais alors pas du tout ! Et c’était très fréquent. Trop fréquent à notre goût.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui, la plupart de ses plaisanteries seraient fustigées par les associations d’obédience féministe.  Je le cite : « <em>Quand tu bats ta femme, si tu ne sais pas pourquoi, dis-toi que de son côté, elle le sait très bien</em> ». C’est la chute qui importait pour lui, pas l’action. L’apodose.</p><p> </p><p>                  En revanche, il était intransigeant question coiffure et fringues. Il ne supportait pas les cheveux longs et les tenues décontractées. Pour lui, seule l’élégance comptait. Son père supposé n’était pas seulement  joueur. Il gérait un magasin de confection de la rue Argenterie, dans le quartier dit aragonais, quand la ville s’est dotée d’un roi ibérique. Il aurait eu de l’or dans les doigts et un flair infaillible. Sauf à la roulette, manifestement. L’était toujours tiré à quatre épingles. Ca vient de famille. Ben moi, non ! Mais où suis-je donc tombé ?</p><p> </p><p>                  Le commerce coule comme du sang dans les veines de la ville. Ses consuls furent  des artisans et marchands. Des drapiers, des teinturiers, des orfèvres. Les laboureurs étaient relégués aux portes de la ville, tout un symbole ! Faut bien bequeter !</p><p> </p><p>                  Je ne me souviens pas qu’il m’ait frappé (une gifle ou deux peut-être, et qui avait dû lui échapper!). En revanche, pour péter un plomb , il savait y faire, changeant sans le vouloir de voix, comme quelqu’un pris en faute, devenant grinçant, simiesque, presque enfantin, ou même féminin. Un personnage très contrasté, à la double personnalité. Quand il ne gueulait pas, on l’aimait bien… Le père Karamazov.</p><p>                  Ceci dit, il arrivait que notre jeune génitrice, peu démonstrative en affection, et plus particulièrement encore avec ma sœur, retrouve son naturel juvénile quand nous rentrions le dimanche soir de chez la mémé. Elle chantait, a capella, de très jolies chansons de son enfance avec une voix fluette qui contrastait avec ses rudesses de langage. Je me souviens de : <em>Michaud veillait le soir dans sa chaumière/Près du hameau, il gardait son troupeau/Le ciel brillait d’une brume légère/ Il se mit à chanter Je vois, Je vois l’étoile du berger</em>.</p><p> </p><p>                  Dans leur correspondance, nous avons retrouvé ce ton-là, un peu mièvre mais plein d’allant, d’enthousiasme, de jeunesse au fond. Elle a dû être bien déçue par la vie…</p><p> </p><p>                  De fait, elle détestait la nature, le moindre nuage l’affolait, un éclair la terrorisait, et je l’imaginais mal dans un cadre bucolique, en pleine nuit,  sous les étoiles, entourée d’animaux, elle qui avait peur de tout, à commencer par la conduite en voiture de son époux, pourtant si prudent. Si bien que les parcours hebdomadaires étaient rythmés de « <em>Attention !</em> » permanents. Au demeurant mon père, lui si soupe au lait, supportait cela ! Quand plus tard, elle me fit le même coup,  j’arrêtai la voiture et lui dis : « Eh, bien prends donc le volant comme ça tu conduiras ainsi que tu l’entends ! » Réponse cinglante et vexée. « &#8211; Tu es un petit imbécile et on ne peut discuter avec toi ! » Ah, Je l’ai souvent entendue celle-là ! Petit imbécile, lequel deviendra grand !</p><p> </p><p>                  L’autre chanson c’était : <em>Il fait beau, le ciel est rose, l’horizon vermeil/Quand la lune se repose lève-toi soleil.</em> Toujours en voiture. En arrivant sur Montpellier, on voyait les lumières de la mer, du côté de Palavas, qui me faisaient rêver.  Comme Bozo le fils du matelot, je construisais mon radeau. <em>Les bois équarris à pied d’œuvre, on doit percer dans les poutrelles et faire jouer les tarières. Et bien cheviller les goujons pour qu’apparaisse au matin, la forme idéale de l’esquif.  Gaillard dressé, bordage achevé, plancher lesté couvert de voliges, et gouvernail bien en poupe, mât planté, de vergue emmanché, voiles taillées avec art et justesse, fixer les drisses et carlingues avant que d’amarrer l’écoute et de sortir enfin les rouleaux… </em></p><p><em>                  </em>7 escales à Ithaque, l’un de mes derniers poèmes<em>. </em>Vous savez comment j’ai conçu  cette strophe ? J’ai relu l’Odyssée et noté soigneusement tous les termes techniques sur l’art de naviguer. Et j’ai fait d’un tel pollen mon miel. Cet art que j’ai, de parler de ce que je ne connais guère…</p><p>                  Une autre, que notre père reprenait de concert, en roulant les r : <em>Demain, ce sera jour de fête, Tout le jour Tout le jour/J’ai mon habit et ma casquette/ Et puis mon tambour… </em></p><p><em> </em></p><p>                  Bon, elle avait chanté <em>Maréchal, nous voilà</em> avec la même conviction. Etait-elle la seule dans ce cas ?</p><p>                  Je me méfie beaucoup du manichéisme et de la tendance des vainqueurs à fustiger les vaincus. C’est le cas pour les anciens résistants (surtout ceux de dernière minute) par rapport aux supposés collabos, ou prétendus délateurs. La réalité n’est jamais aussi tranchée. Il suffit de regarder un arc en ciel pour réaliser que tout est dans la nuance et que le panel est large, qui va de l’infrarouge à l’ultraviolet. C’est pourquoi les procès a posteriori… Des salauds, il y en a partout et dans tous les camps… Je me méfie de ceux qui dénoncent impétueusement mais a posteriori. Leurs raisons ne sont pas toujours si nobles… Ce qui m’a le plus scandalisé dans la vie : le sort des tondues à la libération.</p><p> </p><p>                  Nul n’est totalement mauvais. Souvenons-nous de l’ânier qui épargne le <em>Crapaud </em>d’Hugo dans <em>La légende des siècles.</em> Ou du sultan Mourad qui, après une vie de crime, est épargné par le ciel pour avoir été bon un seul et unique moment, en ayant chassé les mouches autour d’un verrat qui râlait… Il expirait en pleine bonne action… Question à poser aux poètes : Pensez-vous qu’Hitler et ses SS aient pu être bons, l’espace d’un instant ? Même question à propos de Staline, le petit père des peuples, et ses milliers d’espions ? Sartre disait bien qu’un seul acte engageait toute une vie, et même l’espèce humaine. Il avait sa propre définition du salaud, Sartre. Celui qui renonce à la liberté,  qui se croit nécessaire alors que l’existence est pure contingence… Et qui joue ce rôle aux yeux des autres… Les êtres de pouvoir, quoi… Mauvaise conscience du bourgeois révolté et qui n’assume pas son ascendance sociale…</p><p>                  Malgré ces moments enchantés,  nous n’avons pas été heureux. On comprendra pourquoi en lisant les lignes à venir. Il est vrai qu’après tout, le bonheur n’est point un objectif humain en soi,  je ne suis pas aussi naïf. Au fond,  je n’en veux à personne. Chacun se débrouille comme il le peut et voit midi à sa porte. Question de chance ou pas !</p><p>                  Car j’ai bien conscience d’être tout de même né dans un pays merveilleux, n’en déplaise aux râleurs impénitents, dans une époque à tout prendre naguère pacifiste, et d’avoir pu bénéficier de privilèges dont bon nombre de nos semblables dans d’autres contrées, à d’autres époques, n’ont jamais pu bénéficier. La liberté de pensée. La liberté de me déplacer. La liberté sexuelle… Toutefois, nos parents ont accumulé les erreurs et maladresses, les décisions stupides et les raisonnements absurdes. Pourquoi le cacher ?</p><p> </p><p>                  Si bien que nous avons eu, ma sœur et moi, la sidération de notre vie quand l’une de leurs relations, lors d’un repas convivial dans leur villa près du cimetière,  nous a annoncé que nous avions des parents formidables ! Ah bon ! Quelle chance ! Qu’est-ce que ça devait être les autres ! Disons que c’est du 49/51. Tout n’a pas été si mauvais…</p><p> </p><p>                  La remarque m’avait tellement agacé ce soir-là que, afin de mettre mon père mal à l’aise en présence d’une jeune africaine, et ainsi révéler son hypocrisie,  je lui avais demandé s’il se souvenait de sa chanson exotique sur <em>Une cannibale qui bouffait tout ce qu’elle trouvait</em> et qui se terminait par : <em>Un jour, j’lui r’filais 100 balles</em>, <em>Elle me l’a bouffée… You piou piou la la</em>. Bien embêté le pater.  C’était pas très sympa de ma part,  mais je le trouvais un tantinet tartuffe en la circonstance. Il tenait des propos inadmissibles à table, en particulier je le cite, sur « l’odeur des nègres » qu’il servait au magasin, et je ne les avais guère oubliés.  La mère Zède n’était pas en reste. C’était une autre époque, répète-t-on à présent.</p><p> </p><p>                  Je l’appellerai Zède, son vrai sobriquet est trop ridicule pour que je le reprenne ici, du moins quand je puis faire autrement.</p><p> </p><p>                  Son vrai prénom c’est Marie et, au magasin où elle travaillait, un des employés, un vieil homo qui venait quelquefois à la maison, l’appelait Agathe (ou Agate, la pierre fine, ça je ne l’ai jamais su). J’ai très vite renoncé à l’appeler maman. Je l’appelais comme tout le monde l’appelait, par son diminutif et ça lui plaisait assez car elle se sentait ainsi plus jeune. Elle faisait un bond en arrière dans le temps.</p><p> </p><p>                  Ray était flexible et sportif, contrairement à la très sédentaire Zède, souple « comme un verre de lampe » et il n’hésitait pas à payer de sa personne, au café du Piochet, quand il était plus jeune, dès qu’il s’agissait de pasticher les gestes acrobatiques, au sol, du cosaque dansant, dans un numéro très impressionnant d’équilibre et de sauts périlleux. En vieillissant, il s’est empâté et alourdi quelque peu, tout en gardant sa finesse et vivacité d’esprit, son sens de la répartie (parfois un peu lourdingue) et son humour indéniable.</p><p>                  Quand on allait prendre un café, sur la terrasse du Y’ams ou du Y’a bon et qu’un musicien des rues venait brailler quelque complainte en s’accompagnant de la guitare : il me disait, va lui donner 1 franc pour qu’il aille jouer ailleurs. Et il me donnait un franc…</p><p>                  Il me répétait plusieurs fois par semaine à table : « Fuis la discussion ! ». Ca je n’ai jamais su faire. Il est vrai qu’elle dégénérait parfois, alors que mes années d’études s’allongeaient, entre Zède, vu que je contestais systématiquement ses mesquineries, ses propos venimeux envers sa sœur ou sa mère, lesquels se terminaient immanquablement par : « Je discute pas avec un dingue », ou bien par « Tu boufferas des clopinettes » (Super confiance en mon avenir, la mère Teuteu !) ;  ou son leit-motiv : « C’est pas une preuve d’intelligence de ta part !». Elle s’exprimait souvent par dictons.  Aujourd’hui nous nous en amusons. J’y reviendrai.</p><p> </p><p>                  A force de la fuir, la discussion en question,  notre père s’est totalement désintéressé de notre avenir, laissant sa chère et tendre prendre des décisions qui, en général, favorisaient plutôt sa tranquillité à elle que notre destinée à court et à long terme. Il avait une excuse : abandonné dès sa prime jeunesse au fin fond d’un trou lozérien, il avait dû apprendre à se débrouiller. Il pensait que chacun s’avérait à même d’en faire autant. Or nous ne sommes pas tous égaux devant le réel, et c’est sans doute mieux ainsi. Rien de pire que l’uniformité. La faute, si faute il y a, c’est de ne pas s’adapter aux situations nouvelles que propose le réel. Car l’intelligence, c’est justement la capacité d’adaptation. Son excuse est donc à minorer. Lui aussi était un monstre d’égoïsme. La truculente Zède, bien la fille de son père, le disait dans son style imagé, dès qu’il avait le dos tourné : « Il n’y a que lui et les petits oiseaux… ».</p><p> </p><p>                  Comme je suis un peu spécialiste du jeu de mots (les élèves appelaient ça mes teulonnades), il est évident que je le lui dois énormément ? Parmi mes réussites :</p><p>A un collègue malgache qui attendait sa moitié<em> : Ta nana arrive ?</em></p><p><em>Un film « por nos pas por vos » (</em>à des élèves<em>).</em></p><p><em>Ah, vous voulez aller à l’endroit propice. (</em>Cette dernière  a beau coup plu à Geneviève C.<em>)</em></p><p><em>Il est du style bon avec un petit c.</em></p><p><em>Je ne peux pas manger épicé (en même temps).</em></p><p><em> Capable du meilleur et coupable du pire</em></p><p><em>Y’a que les gens sales qui se lavent, </em>celle-là j’ai dû l’emprunter<em>…</em></p><p><em>Vétérinaire ? Faudra te lever tôt… (</em>A ma petite-fille<em>)</em></p><p><em>Faudra trouver une méthode au logis !</em></p><p><em>On ne peut pas être et avoir tété (du goulot).</em></p><p><em>Certains pacifistes, faut pas s’y fier (</em>le Garcin dans<em> Huis clos </em>de Sartre<em>)</em></p><p><em>T’es content ? Si t’es content mieux.</em></p><p><em>T’as l’esprit fécond</em></p><p><em>Qui ne dit mot consent (A Romain Dimo)</em></p><p><em>Que vous êtes qu’on le veuille ou non pénibles… (</em>A des élèves<em>)</em></p><p><em>Arrêtez de me faire ch… aque fois la même chose ! (</em>idem<em>)</em></p><p><em>          T’es arrivé à Dercy ? (</em>A une prof d’italien, qui n’a longtemps pas compris<em>). Journaux ! </em></p><p><em>          Ton pote âgé (</em>à une amie plus jeune<em>).</em></p><p><em>           Emettre des incongruités scatologiques plus élevées que le postérieur  n’autorise.</em></p><p><em>          A vos marques (pour A vos souhaits !)</em></p><p><em>          Dans ces eaux-là, comme dirait Emile.</em></p><p><em>          Et bien je crois qu’on peut l’applaudirrrrr</em> (piqué à un Monsieur Loyal, au cirque).</p><p> </p><p>Je dis aussi, allez savoir pourquoi : <em>C’et bien BonSSS, çaaSSS</em>…</p><p>                  Plus tard j’aimais l’écrivain Maurice Roche, un maître du jeu de mot profond, à qui j’ai consacré un livre  <em>Sous la chair des mots</em> (peintures et couverture du magnifique Alain Clément) parce qu’il avait écrit :</p><p> </p><p><em>  Si je crache dans la soupe, c’est pour lui donner du goût.</em></p><p><em>Quand on pédale dans le yaourt, on finit par faire son beurre (proverbe bulgare).</em></p><p><em>   Puisqu’on passera forcément en dessous, autant mettre la barre très haut.</em></p><p><em>  Tout corps plongé dans l’eau reçoit… un coup de téléphone.</em></p><p><em>  Qui va à la chasse perd sa pêche.</em></p><p><em>  Autrefois, je n’étais pas encore né, mais depuis je me suis rattrapé.</em></p><p><em>  Le manque d’argent aidant, je ne dépense jamais rien.</em></p><p><em>Pour devenir centenaire, faut commencer jeune.</em></p><p><em>Il faut apprendre à encaisser quand on ne touche rien.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Je voudrais bien savoir pourquoi, à l’ère du supersonique et du sous-marin atomique, nous devrions nous contenter d’une musique, d’un art, d’une littérature, en calèche ou en chaise à porteur</em></p><p><em>Dans ma famille, depuis la plus haute Antiquité, on a rendu l’âme tant et      tant de fois que ça a fini par devenir héréditaire.</em></p><p><em>Trop âgé pour mourir jeune, je ne vieillis plus.</em></p><p><em>A mesure que ma vie s’allonge, elle raccourcit.</em></p><p><em>Un homme meurt à chaque seconde (le pauvre type !).</em></p><p> </p><p><em>  Ne crachez pas sur les amis. Ils sont assez sales comme ça.</em></p><p><em>  L’alcool comme la came isole.</em></p><p><em>  Je cause à cause que je veux défendre ma cause bien que cela me cause bien          des emmerdements.</em></p><p><em>  Moi, je veux bien monter sur les barricades, si c’est pour défendre la grasse     matinée, mais pas avant midi !</em></p><p><em>  Le silence bruit.</em></p><p><em>  Bienheureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes car ils n’ont pas fini de s’amuser.</em></p><p><em>  Qu’eSt-ce QUE LETTrE ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>  Jouir de la confiance de son patron, partant ne plus avoir besoin de femmes.</em></p><p><em> Tout devant s’achever dans la tristesse, autant commencer par en finir !</em></p><p><em>  Peindre une croute pour gagner son pain.</em></p><p><em>   Dans la descente, il atteignit les sommets.</em></p><p>   <em>Tout arrive même rien.</em></p><p><em>   Le rire est le propre de l’homme. Donc l’homme est propre.</em></p><p>                  Et j’ai gardé le meilleur pour la fin : <em>La fin happe Roche</em>.</p><p> </p><p>                  On me dira que je cite et ne crée pas. Allons donc, choisir n’est-ce pas s’approprier. ? Et j’ai fait ces sentences les miennes. Ainsi les poètes du XVIème pratiquaient-ils l’innutrition. Et puis, ça fait un siècle que Marcel Duchamp a inventé le ready-made que diable… Il n’empêche j’ai été à la bonne école.</p><p> </p><p>                  La question de la propriété littéraire demeure problématique. Nous utilisons un langage qui nous vient du dictionnaire et donc tout est en fait citationnel. Nous sommes par ailleurs imbibés de tout ce que notre esprit aura absorbé. Pas facile de distinguer ce qui nous appartient en propre de ce que nous avons, à notre insu, et souvent inconsciemment, emprunté. L’IA va bouleverser tout ça…</p><p> </p><p>                  Ceci dit, nous avions, dans la minuscule cuisine avec sa table en formica jaune, où nous « soupions »,  un poste à galène souvent allumé.  Zède reprenait au vol les chansons qui se diffusaient tout en faisant la cuisine, la lessive ou le ménage et un œil extérieur eût pu supposer cette famille heureuse. On écoutait des énigmes policières, des jeux dont le célèbre Jeu des mille francs, et des concerts des chanteurs en vogue. Je me souviens que le présentateur (Albert Raisner sans doute) avait annoncé le premier chanteur à avoir interprété du rock en France. J’attendais Richard Anthony ou Danyel Gérard. Déception, ce fut Georges Ulmer.  <em>Sois pas cruelle</em>, adaptation de <em>Don’t be cruel</em>, un peu affadie, pas si mauvaise au fond. Toutefois, les préjugés de la jeunesse, envers les anciens…</p><p> </p><p>                  Sur la table, c’étaient les ablutions, au moins une fois par semaine. Dans le baquet en laiton, au gant et sous les yeux de tous, une aubaine pour un psychanalyste débutant. On avait droit à des regards complices et des sous-entendus dont nous comprenions bien qu’ils désignaient le monde inconnu des adultes et de leurs rites secrets. On nous lavait les cheveux sous le robinet de l’évier et je me souviens que les yeux piquaient, que les oreilles étaient bouchées, que l’eau était trop chaude et que j’avais la sensation de m’étouffer. Une horreur. La salle de bains fut une sacrée délivrance. Un peu d’intimité, que diable !</p><p>                  J’éprouve la même impression, d’étouffement je veux dire, quand il m’est arrivé d’avoir des crises d’angoisse en voiture ou dans des lieux clos.</p><p> </p><p>                  Tous les jours, nous prenions place autour de cette table, collée au mur, le père Ray au bout près de la fenêtre, à sa gauche le chauffage à charbon, la mère Zède à ses côtés devant la gazinière, puis ma sœur, devant la machine à laver (laquelle faisait disjoncter les plombs en pleine émission de télé. Souvent Ray râlait. « Pour une fois qu’il y avait quelque chose d’intéressant ! »). Et moi à l’autre bout, au plus près du buffet, d’abord en bois blanc puis en formica orangé. Le chauffage fut vite remplacé par un réfrigérateur et déménagea dans le couloir pour nous faire bénéficier des avantages caloriques et inconvénients olfactifs du mazout.</p><p> </p><p>                  Sous le buffet, nos paires de chaussures du lendemain, impeccablement astiquées car Madame not’mère était une maniaque de la propreté. Cela m’a quelque peu inspiré quand j’ai écrit certains passages d’un roman satirique, Les <em>Petites manies, </em>que Jean Joubert avait bien aimé. Nous mettions des pantoufles ou des sandales et empruntions précautionneusement les patins qui glissaient sur les parquets cirés. Quand les parents n’étaient pas là, on jouait avec, tu penses…</p><p><em>      Josette s’est installée dans un des fauteuils en velours grenat. Quand il y avait des invités, elle les recouvrait de housses en plastique. C’est incroyable cette poussière alors qu’elle laisse toujours fermé, sauf pour aérer, en été notamment. Que le moindre courant d’air est sanctionné d’un hurlement rageur. Il lui faudra tout astiquer au plus tôt. A la lumière du lustre en cristal de Bohème, Josette voit mieux les particules qui ne cessent de se déposer comme pour la narguer.</em></p><p> </p><p>                  La petite manie de cette petite mamie, c’était l’aliénation aux objets qu’on dit de bon goût.</p><p> </p><p><em>      Dans son lit de hêtre massif, à demi-balustres, aux moulures sculptées dans la masse, le regard errant sur les motifs floraux et champêtres de la tapisserie rose pâle ou encore sur la table de toilette de style empire, surmontée d’une psyché basculant entre deux candélabres (de sa position couchée, Josette n’aperçoit pas la lyre sur le soubassement), Josette s’est dit qu’au bout du compte, sa retraite n’aurait pas que des inconvénients. </em></p><p><em> </em></p><p>                  Ils suscitent des conflits avec les enfants, les objets, les <em>Choses </em>de Pérec, dans ce court roman<em> :</em></p><p><em> </em></p><p><em>             Et puis il fallait bien meubler l’appartement. Tout le monde en profitait, y compris les gosses. Les jouets ça peut toujours attendre. Pour le peu de temps qu’ils s’en servaient. Et puis en avait-elle eu, des jouets, pendant la guerre ? Une orange, des pantoufles, une robe de chambre et c’était tout. Tandis que cette armoire en noyer du 17<sup>ème</sup>, baroque et de style flamand, avec ses figures engainées et ses moulures formant saillie aux angles, pouvait-elle la laisser échapper alors qu’on la lui cédait à moitié prix ? </em></p><p><em> </em></p><p>                  L’appartement était un cinq pièces, plus de 100 mètres carré, auxquelles, il fallait ajouter la cuisine, la salle de bains, les toilettes, le débarras, deux couloirs carrelés de tomettes répétées, un grand et un petit et pas mal de placards ou cagibis. Pour ça, on ne peut pas dire que l’on ait manqué de place. Le long couloir donnait dans le fond sur la cuisine. </p><p> </p><p>                  A sa droite, le salon (pour regarder la télé, avec une cheminée en marbre, non fonctionnelle), la salle à manger (uniquement pour les grandes occasions, avec une cheminée en biais qui n’a jamais fonctionné mais pour les souliers voués au Père Noël) puis la chambre des parents donnant sur la salle de bains (pas très pratique !).</p><p> </p><p>                  Vers le fond, sur sa gauche, le petit couloir, nos deux chambres et les WC, légèrement en surplomb. On avait l’impression de trôner… Sans public certes mais avec un peu d’imagination…</p><p> </p><p>                  Outre l’Hôtel du grand argentier, avec son escalier d’apparat, ses ferronneries ouvragées et ses colonnes, ioniques au rez-de-chaussée, puis doriques et enfin corinthiennes au fil des étages, l’étroite ruelle  ne manquait pas de commerces à ses deux entrées. Le cordonnier tout au bout, face à une boutique d’encadrement, l’épicière qui me gardait jusqu’à 7 heures du soir et dont le mari me faisait réviser les leçons, un bar un peu louche (ils avaient la télé bien avant nous ! On allait y voir <em>Ivanhoé </em>! ), avec un merle beau parleur qui sifflait les coquettes en les traitant de petites pépées et de cocottes, un réparateur de montres très gentil, un papou gentil comme tout, puis le puits de St Roch, aux vertus miraculeuses dans l’arrière-cour du magasin Prénatal qui nous menait carrément jusqu’à l’angle.</p><p> </p><p>                  Un aveugle y vendait des billets de loterie et le démon de la perversité m’a invité, après plusieurs tentatives infructueuses, à lui en chiper un. Allez comprendre  ce type d’acte impulsif et stupide. Je ne vous dis pas la réprimande et la claque ! Celle-là émanait d’une bonne de la campagne qui nous gardait pendant que les parents travaillaient et qui avait voulu à tout prix découvrir la ville et ses secrets. Elle logeait dans l’une des chambres de notre appart qui fut ensuite louée à des étudiants en médecine. Elle amenait son amant et futur mari et je me souviens d’ébats bruyants à l’heure de la sieste enfantine, aperçus depuis mon lit d’enfant. J’en parlais tant bien que mal, croyant qu’on la battait puisqu’elle gémissait. Les parents prirent ce prétexte. La bonne partit quelques jours plus tard et se maria. Je la regrettais vivement car la suivante fut bien pire, laide, froide et austère… Or elle était déjà mariée. C’était au moins ça ! La vertu était sauve…</p><p> </p><p>                  Ne te marie jamais, me répétait M. Calvet, l’époux retraité de l’épicière, entre deux leçons qu’il me faisait réciter dans leur cuisine privée. Fais-toi curé… Et pourquoi s’était-il marié lui alors ? Les adultes s’accommodent pas mal de contradictions criardes. Il n’avait pas l’air malheureux pourtant, avec son épicière d’épouse. Ils se taquinaient bien de temps en temps…</p><p> </p><p>                  Elle narrait dans le détail, avec classe et délectation, le dernier film de BB qu’elle était allée voir. Je me remémore ses gestes ampoulés, qui se voulaient délicats. Evidemment la Bardot n’était pas aussi belle qu’on le disait, et autres médisances. Ouais… Faut voir ! Pas belle, Bardot ? Non mais tu t’es bien regardée ? M. Calvet, il devait avoir ses raisons. Ou plutôt une bonne : le regret !</p><p> </p><p>                  Juste en face le puits divin,  la maison du crime : l’amant et la maîtresse ayant enterré le mari dans la cave après l’avoir empoisonné et s’étant vite fait attraper. Or le crime pour moi revêt une autre résonance. Dans l’une des entrées de ces immeubles cossus qui délimitaient la rue en son amont, le concierge, un gnome barbu dans les 40 ans,  m’avait fait des propositions déplacées et avait joint le geste à la parole. J’ai ainsi découvert des secrets qu’on a tant de mal à cacher aux gosses bien avant l’âge requis. Je me souviens qu’il faisait noir dans ce couloir non éclairé, muni pourtant d’une minuterie. Le monsieur était très petit, quasiment ma taille enfantine, 8-9 ans, et hideux. Je n’ai pas voulu, malgré son insistance,  le suivre en son antre. Qui sait ce qui s’en fut ensuivi ? J’ai tenté d’en parler, le soir à ceux en qui j’avais toute confiance. « &#8211; Mais qu’est-ce que tu allais f… dans cet immeuble ? Je t’interdis d’y retourner… Qu’il est c… ce gosse ! » C’était moi le gosse, très précoce on le voit… Et pas qu’en connerie…</p><p> </p><p>                  Ma grand-mère appelait tout ce qui était d’ordre sexuel, des sottises. Confondant Yves Montand qu’elle ne trouvait pas très net, et Charles Trenet, elle me mettait en garde contre les vilains messieurs qui font faire des sottises aux enfants.</p><p> </p><p>                  En tout cas, je suis toujours en vie et ce n’est déjà pas si mal. On tombe ou on ne tombe pas, c’est comme ça. Au demeurant, l’épicerie se trouvait à moins de 3 mètres de l’entrée incriminée, on se fût vite préoccupé de mon absence, les parents n’allaient pas tarder à arriver, du moins Zède, 31-32, qui descendait par la rue  Collot (mon père directement par la rue de la Loge).</p><p> </p><p>                  Il y avait tout de même un peu de passage à cette heure où tout un chacun rentrait chez soi, de quoi réfréner la pulsion du nain pervers… De plus, ce dernier risquait sa place et son logement… Quand je vois que l’on cherche, à grand renfort de media et de réseaux sociaux, des responsables un peu partout au-delà de l’agresseur,  je me dis que le hasard et la chance sont rarement pris en compte alors qu’ils jouent un facteur déterminant.</p><p> </p><p>                  Qui était responsable ? L’épicière trop bavarde, mes parents trop confiants ? Mon imprudence juvénile ? Le type, peu favorisé par la nature ? La perversion humaine ? On a tous, sans doute à notre insu, été exposés une fois au moins dans sa vie à une situation traumatisante. L’issue n’a été dramatique que pour quelques-uns, fort heureusement. Le hasard transforme notre existence en destin. Bon après, faut assumer… Ne pas mettre tout sur le dos de boucs émissaires trop commodes à désigner. La vie n’est faite que de choix. Les faits vont si vite. La plupart du temps, on n’a pas le temps de choisir. On en fait tous l’expérience en voiture où une mauvaise décision peut nous être fatale, l’espace d’une seconde.</p><p> </p><p>                  Notre immeuble n’aurait su rivaliser avec le prestigieux hôtel d’en face mais je pense qu’il eût pu, lui aussi, prétendre à un accessit en tant que monument. Son heurtoir en forme de poing fermé sur la massive porte peinte en vert impressionnait plus d’un curieux et donnait envie aux plus audacieux de jouer les mauvais plaisants aux oreilles des résidents.         Deux coups et c’était notre étage car nos grandes fenêtres donnaient sur la rue (les petites sur la cour intérieure ou les toits). Si l’appartement était immense c’est grâce au train de vie passé de nos grands-parents ruinés. Je regrette de ne pas les avoir connus : si tout le monde commet des erreurs, certaines irréparables, je pense à l’abandon d’enfant par passion du baccarat, il faut tout de même regarder le positif. Si l’enfance ne fut pas toute rose, pour ma sœurette comme pour moi, notre cadre de vie était nettement au-dessus de la moyenne et j’en connais qui aujourd’hui dépenseraient des fortunes pour acquérir, ne serait-ce que par location, trois pièces spacieuses, de surcroît communicantes, et deux plus petites, sur deux niveaux, plus des couloirs, les toilettes (au terme de trois degrés d’escalier à monter, sous une lucarne qui donnait chez des voisins, si bien  que l’on regardait toujours vers le haut des fois que…), des garde-robes, un débarras, la cuisine et la fameuse salle de bain dans sa tour renaissante. Un spacieux terrain de jeux et de rêve. Le vestibule donnait sur un large escalier qui s’articulait autour d’un espace vide au centre, entouré de pierres lisses et de forme ovale. J’escaladais régulièrement les ferronneries qui servaient de garde-fous de sorte que je me mettais en danger, dès que les parents avaient le dos tourné s’entend. De la cour intérieure, de forme carrée, et flanquée d’une plante grasse, un yucca sans doute, on pouvait voir la toute petite fenêtre de ma chambre. On eût pu sans doute m’y voir lire un illustré, Akim le roi de la jungle,  un roman pour ado, <em>Les six compagnons et la pile atomique</em> ou  un chef d’œuvre : <em>L’arrache-coeur</em>,  quand la fièvre de la lecture vous prend elle ne vous quitte plus. Et elle est moins destructrice que la fièvre du jeu. Enfin bon : le Quichotte en est le contre-exemple. Là, j’avais 16 ans. L’âge de lire <em>Le diable au corps</em>, une lecture, précisément, de mon âge..</p><p> </p><p>                  Je n’ai vu mon grand-père paternel en chair et en os qu’une fois, dans la foire aux manèges qui se déroulait à l’époque sur l’Esplanade, sans Corum en ces temps-là. J’aurais eu bon nombre de questions à lui poser. Il ne nous a même pas regardés, ni ma sœur ni moi. La deuxième fois, et bien des années plus tard, en images, dans un film avec Delon et Gabin, tourné pas loin de notre demeure, où il interprétait un journaliste judicaire. Il avait dû faire jouer ses connaissances, cannoises et  niçoises, du temps de sa folle et dispendieuse existence. Il me parut bien sérieux, bien comme il faut. En y réfléchissant, je me demande s’il était bien mon grand-père… Après tout, il y avait l’autre nom dans mon patronyme, plus gracieux que son nom d’argile, plus aristocratique même. Nouailles. Mais chut ! <em>Secret de famille</em>… (En fait, contenu dans les initiales  du titre SDF). C’est un roman que nous avons fait paraître chez L’harmattan, avec ma fille cadette, grâce à l’appui de Maguie Albet. J’y imagine celle-ci s’intéressant à un mendiant qui aurait pu être son aïeul. Elle le retrouve à l’endroit précis où je suis tombé, dès les premières pages de ce livre. Elle l’interroge longuement. Il répond toujours de manière ambiguë… J’en cite un passage :</p><p><em>       Bien sûr que je pourrais être ton grand-père. Pour tout le monde je suis un grand-père. Alors pourquoi ne serais-je pas le tien ? Tu vois ma barbe blanche ? Je suis un vrai grand-père. Un vrai grand-père qui a soif. Et tu sais ce qu’on fait à un grand-père qui meurt de soif, quand on est une jeune fille gentille ? Eh bien on va lui acheter une petite bière. Car mourir de soif à côté d’un puits, conviens-en fillette, ça la ficherait un peu mal. Tiens, prends la consigne et tu rapportes la même. Sans cela, je sens que je ne pourrais plus me délier la langue. Le Monoprix n’est pas très loin mais j’ai du mal à me déplacer. J’ai tellement marché dans ma vie que ça m’a coupé les jambes. Va me chercher une canette, ou deux, si c’est pas trop lourd pour tes petits muscles, et je répondrai à toutes les questions qu’il te plaira de me poser.</em></p><p>                  La troisième, c’est sa photo sur la plaque funéraire devant la chapelle familiale, au cimetière St Lazare. Des yeux bleus (ceux de mon père sont noisette), le front haut à la Hugo, un petit air de famille…</p><p> </p><p>                  Ce fut la même chose pour une tante, côté paternel, de Nîmes. Je n’ai découvert son existence, et celle de deux cousins, qu’à l’occasion du décès accidentel de ma cousine, en vélosolex. J’avis 10 ans et on ne m’en avait jamais parlé. J’ai ainsi toujours eu l’impression d’avoir été amputé d’une partie de moi-même. La cousine, je n’arrivais pas à admettre sa mort. Elle était jolie sur les photos. J’imaginais toujours qu’elle allait nous revenir. Ma tante a divorcé, elle a rejoint les témoins de Jéhovah, nous ne l’avons jamais revue. Il paraît qu’elle s’occupait de ma grand-mère, vers la fin de sa vie.</p><p> </p><p>                  Dans ma chambre, tous les soirs, car on nous faisait coucher très tôt dans la semaine, je hurlais à mort ma peur de mourir. Allez savoir d’où je tirais cette idée. Sans doute de la mémé cafetière, et qui répondait, quand on lui demandait ce qui lui ferait plaisir : « Quatre planches et un trou ! » Quand je disais que j’étais mal tombé… Plus tard, je m’inventais des échappatoires : d’abord me disposer en équerre, le dos sur le lit et les jambes pointées contre le mur. Ensuite, quand nous eûmes acquis un transistor, l’oreille collée jusqu’à plus d’heure, en douce bien sûr, à écouter les émissions pour  jeunes du soir. Ma chambre était bien remplie par le lit et un fauteuil. J’avais tout de même un bureau moderne, de plus en plus garni de livres. Un placard peu profond où se nichaient les chaussures et quelques vestes. J’y collais des photos découpées dans les magazines pour la jeunesse.  Zède les arrachait systématiquement. J’en mettais d’autres, qu’elle arrachait tous les dimanches pendant que nous étions à la messe ou ailleurs. Quand la fièvre de l’arrachement vous saisit. André-Pierre Arnal en a fait son mode de prédilection. Grâce auquel j’ai pu rédiger mes <em>Ephémérides, </em>publiés par mon ami Guy Barral (Ed Casinada). Aux titres éloquents… Développés dans le recueil.</p><p> </p><p>                 <em>Mieux vaut arracher l’œil gauche du voisin que tendre la joue à la      poutre du charpentier.</em></p><p><em>                 Si l’arracheur de dent te ment, fustige-le d’une flèche incisive.</em></p><p><em>                 A l’arraché, d’aucuns reprocheront son manque de disposition, non son            panache.</em></p><p><em>                 Arracher une promesse n’est guère à la portée du premier séducteur     venu.</em></p><p><em>                 Il n’est guère aisé d’œuvrer d’arrache-pied sous l’égide d’un coupeur de tête.</em></p><p><em>                On s’arrache les étoiles faute de décrocher la lune.</em></p><p><em>                Ne suppliez jamais le père éternel de s’arracher de son lit de nuages.</em></p><p><em> </em></p><p><em>      </em>Et ainsi de suite jusqu’à la fin du mois, avec en point d’orgue :</p><p><em>           Arracher à André ce qui appartient à César pour le rendre à Pierre.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Les couloirs étaient notre aire de jeu. Le grand, était long d’une bonne dizaine de mètres sur un et demi de large. On tapait dans le ballon même si c’était interdit car Madame not’mère n’y entendait pas malice en matière de parquet ciré. La porte du débarras servait de cage pour le gardien. Le petit (couloir) démarrait sur un minuscule escalier de bois qui permettait de passer d’un niveau à un autre. Un golfe de jour vitré y apportait la lumière et l’on craignait toujours qu’il ne se cassât en cas de pluie forte ou de vilaine grêle. On y jouait à la guerre car j’avais des soldats de plomb, des cow-boys et des indiens en terre cuite, quelques animaux en plastique, de couleur. On larguait l’un d’entre eux sur les bataillons et on comptait le nombre de morts. <em>Faut-il que les parents n’aient rien dans les méninges</em>… (… nous apprend la chanson pacifiste). J’avais également récupéré, je ne sais où, un château-fort en carton-pâte, que je réservais aux figurines chevaleresques, Ivanhoé ou Lancelot du Lac. Le petit couloir, on s’y réfugiait quand ça gueulait et cognait et volait dans la cuisine. On se réconfortait mutuellement et on priait comme on nous l’avait appris. Je dois dire que les prières n’étaient pas très efficaces. Et ça gueulait, quand nous étions très jeunes, souvent, pour des vétilles ! Une remarque ! Un bruit ! Une contrariété !</p><p> </p><p>                  Malgré la présence des étudiants qui louaient les chambres et de leurs fiancés…</p><p> </p><p>                  Un jour, bien plus tard, je suis intervenu et j’ai menacé mon père s’il continuait à faire acte de violence. J’avais tout compris, par anticipation, du sort malheureux des femmes battues. Il a haussé les épaules et est sorti. Ceci dit, Zède était insupportable ! Ce n’est pas une excuse et pourtant elle avait l’art de se faire haïr. Egoïste, intéressée, peu maternelle. Nous l’appelions Folcoche, comme dans le livre de Bazin, nous avions vu une adaptation à la télé, avec Alice Sapritch. Mon père lui a dit un jour : « T’es tellement con que s’il y en avait une de plus con, tu irais la tuer pour rester la seule ! ». Ca avait détendu d’un coup l’atmosphère. Il s’y connaissait, mon père, en matière de connerie… On en a bien ri, après coup, en se remémorant l’événement. En fait, ce n’était pas si drôle…            </p><p> </p><p>                  Au demeurant Zède n’était pas si con&#8230; Loin s’en faut. Elle était très, trop, excessivement, personnelle… Et manipulatrice à souhait mais ça ne se fait pas de le dire.</p><p> </p><p>                  Suite à l’opération de ma cheville, elle voulut absolument que j’obtienne une pension d’invalidité. Elle me persuada de jouer la comédie devant le spécialiste qui ne fut bien sûr pas dupe. C’est lui qui avait raison. Ma cheville ne me fit jamais plus souffrir. Et je suis simplement passé pour un simulateur, à ma grande honte.</p><p> </p><p>                  Chaque maison possède ses coins sombres. Dans la minuscule cuisine où nous mangions tous les jours, se trouvait un placard à cirage et drogueries diverses, qui nous faisait peur, ma sœur et moi, parce que c’était l’antre des cafards et aussi des souris. Il fallait alimenter le poêle de charbon et j’avais une sacrée trouille quand on m’envoyait remplir le seau des quelques boules nécessaires à la combustion nocturne, dans une sorte de réduit sous l’escalier du rez-de-chaussée, où il m’arrivait de croiser quelque rat bien gras. J’ai vu le vieux voisin  du dessus en traquer un avec sa canne. Ce qu’il couinait de trouille, ce pauvre rat ! Aucun risque de propager la peste noire ! Les rats d’aujourd’hui sont propres ! M. Perret est mort prématurément, d’une opération ratée de la cataracte. Le mieux est l’ennemi du bien, mais allez l’expliquer à des chirurgiens ! Ceux d’Albertine Sarrazin, pour ceux qui s’en souviennent ! Il avait perdu, peu de temps avant, son fils dans des conditions stupides. Un apéro trop arrosé, une rambarde à enjamber et le malheureux jeune homme était tombé dans le vide. Comme moi dans mon rêve initial. Avec moins de chance cependant. Ca ne s’explique pas, la chance !</p><p> </p><p>                  En fait, à part nous, il n’y avait que de vieux occupants. Nous les vîmes partir,  les uns après les autres,  la veuve inconsolable du fait de son légitime chagrin, et la perte de ce fils unique pour ne rien arranger, notre voisine de palier Mme (ou Melle) Dombres, toujours affable et à la voix suraiguë mais qui recevait rarement des visites, et bien sûr les vieux proprios, à qui la bijouterie ne survécut que fort peu de temps malgré les efforts de leur fille célibataire. Les petits-enfants venaient les voir. Ils étaient plus âgés que nous et nous sentions bien qu’ils étaient d’un autre monde. Toujours tristes, toujours l’air embarrassé d’être là, tirés à 4 épingles, bien coiffés et ne manquant jamais  la messe du dimanche. Toutes ces personnes auraient pu s’avérer des héros de roman, chacune avait sans doute bien des histoires à raconter. Avec sans doute aussi, leur part D’ombres (Le petit-fils se masturbait-il ?). Tstt ! Pas de ça chez nous ! Point de laisser-aller dans les petites choses !</p><p> </p><p>                  Les Cabanon occupaient tout le premier, avec leurs enfants qui ne tarderaient pas à reprendre l’affaire, rue de loge, perpendiculaire à la mienne. Ils avaient un autre appartement au-dessus de la bijouterie. Ils nous y ont invités une seule fois. Lors de la visite du Général qui descendait de la préfecture à la Comédie dans sa fameuse DS noire. Les rues noires de monde. Ainsi nous avons pu le voir rejoindre  le lieu de son discours, qui nous saluait, du balcon. Nous étions, comme on dit, aux premières loges. La foule était enthousiaste. Les gens applaudissaient. Pensez ! La libérateur de la France, de l’occupation nazi qui mettait enfin un peu d’ordre dans le pays, et promettait l’arrêt de la guerre en Algérie. Les mêmes le chasseraient du pouvoir une décennie plus tard. Ainsi va la vox populi. Ayez pitié d’un pauvre aveugle, criait le vendeur de billets à deux pas du balcon. Villiers (de l’Isle Adam) n’aurait pas mieux dit…</p><p> </p><p>                  Une autre vieille dame mérite d’être évoquée. La vie ne l’avait sans doute pas gâtée. Elle habitait dans un village du côté de Béziers où ma sœur passait ses vacances (On se débarrassait d’elle aussi) chez sa marraine. A la mort de sa fille, veuve elle aussi, mon père décida de la faire vivre avec nous. Il s’agissait en effet de sa tante, la sœur de sa mère.</p><p> </p><p>                  Nous étions plutôt contents au début car elle nous parut tout d’abord affable et puis mon père n’osait pas trop sortir de ses gonds devant elle, ce qui nous faisait du répit. Elle m’avait même acheté, dès son arrivée, un vélo de course, mon rêve. On allait au restau, certains dimanches, moi qui n’y étais pratiquement jamais allé. Je me souviens d’écrevisses à la sauce armoricaine, on s’en mettait plein la serviette. Au bout de quelques semaines, nous commençâmes à déchanter. Elle se montra vite capricieuse, égocentrique, hypocrite, gourmande, calomniatrice et surtout radine envers nous qui faisions tout pourtant pour lui apporter un minimum de tendresse, faute de mémé paternelle.</p><p> </p><p>                  Nous comprîmes plus tard, quand elle déménagea en catimini, que les personnes qu’elle rencontrait, en se baladant, l’après-midi du côté de la Comédie, hantant quelque pâtisserie de luxe, se chargeaient de lui dire pis que prendre de ses hébergeurs et de leur progéniture. Bref  la situation dégénéra même si notre train de vie s’améliora quelque peu. Mes parents achetèrent un appartement en bord de mer, ce qui ne coûtait pas grand-chose en ces temps bénis où le Languedoc faisait fuir les touristes. Aujourd’hui, ils n’auraient pas pu s’offrir son cabinet de toilettes. Nous ne l’avons jamais revue et finalement ne l’avons pas regrettée, sauf qu’elle était partie avec la télé, payée de ses deniers. Plus de Joss Randal ni d’<em>Incorruptibles</em><strong>. </strong>Une semaine après, avec le peu d’argent qu’elle nous abandonnait, nous avions la nôtre, et plus belle encore !</p><p> </p><p>                  J’ai déjà fait allusion au séjour de Rabelais en notre ville, dans mon immeuble. Ce que j’ai retenu de ma longue fréquentation littéraire du moine défroqué ? Sa propension à élaborer des listes. Cela lui permettait de recenser exhaustivement le savoir de  la Renaissance, alors en pleine euphorie. Voici quelques sentences à mon usage, que je n’ai point fait graver, tel Montaigne, sur les solives de ma tour car elle n’en comportait point et qu’elle était de toute façon trop petite. Sinon j’aurais pu « graffer »,  parmi 57 de mes maximes :</p><p><em>Aduler des femmes de lettres n’exalte en rien la virilité.</em></p><p><em>Quelle fureur que de s’acharner à cerner la raison de ses passions.</em></p><p><em>Sans le guide-robe, que deviendrait le ballon ? (Pas de pot)</em></p><p><em>Pourquoi viser l’objet rêvé si le réel à notre porte est.</em></p><p><em>Il ne nous est pas donné de ne point nous contredire !</em></p><p><em>Oui le corps fait littéralement chier l’esprit (- et dans tous les sens).</em></p><p><em>Quand on réalise à quel point le sexe est mal vu…</em></p><p><em>Si je glaviote dans le yaourt, c’est pour baratter dans le mauvais goût.</em></p><p><em>Nul livre ouvert jamais ne souillera le pas de la porte.</em></p><p><em>La Création ne relève pas seulement de la rigolade.</em></p><p><em>Le temps s’en va, tu peux toujours râler, Françoise !</em></p><p><em>On oublie trop vite, mais quoi ?</em></p><p> </p><p>                  Et ma préférée <em>: Ô mes ouailles, où trouver un disciple ! Ou du moins un ami ! Si je connaissais quelqu’un qui en fut digne</em>… Montaigne n’eût pas mieux dit… Je les ai casées dans <em>Jeudi soir Jeudi noir.</em></p><p> </p><p>                  J’aurais pu tenter quelque chose sur les murs de ma chambre, ne serait-ce que pour faire enrager Zède, et sa manie de la propreté. Important pour moi les listes. J’en ai toujours fait : de livres, de disques, de pays, de potes, de petites amies… Une façon de combler les manques…</p><p> </p><p>                  Tous les jeudis matin, et cela nous réveillait, on attendait le cri inquiétant et rauque de la ramasseuse de fringues usagées, la « peillarotte ». &#8211; <em>O peillarot’, y’a  pas des peou</em> ?, chantait-elle plutôt qu’elle ne quémandait.  Il s’agissait d’une gitane et l’on craignait de la croiser quelque jour. On nous disait, à l’âge du père Noël, que si nous n’étions pas sages, elle nous emporterait avec les peilles déchirées qu’elle mettait dans sa carriole (dont on entendait aussi le grincement). Je m’imaginais une vieille femme horrible à souhait, une sorte de sorcière urbaine.</p><p> </p><p>                  Le jour où je la croisais, je me rendis compte que son physique ne cadrait guère avec voix, et que, sans être d’une beauté manifeste, elle avait au moins l’atout de la jeunesse. On se fie trop aux apparences. Ainsi au téléphone, on s’imagine un physique et… .</p><p> </p><p>                  Au village, mon père c’était le marchand de peilles…</p><p>                  Que dire encore ? Dans une alcôve de l’immeuble d’à côté, sur le chemin de l’école, j’ai vu notre instit remplaçant, que j’adorais (Il ressemblait à Gary  Grant) embrasser une jeune et jolie fille. Ca m’a beaucoup ému, troublé, fasciné et fait longuement réfléchir et donné des idées de caresses.</p><p> </p><p>                  Je l’ai retrouvé quelques années plus tard au collège-lycée, qui enseignait l’Histoire. Je ne l’ai pas aimé. Il était imbu de sa personne et peu soucieux d’éveiller sa classe à une matière qui pourtant ne manquait pas d’attrait. Comme on change !</p><p> </p><p>                  Ma sœur avait un petit fiancé, le petit Bousquet, petit-fils d’un professeur qui me donna plus tard quelques cours de maths, en vain tellement il était directif et magistral. Un jour, au bout de la rue, je le vis, le petit Bousquet, se faire bousculer par deux camarades hargneux. N’écoutant que mon sens de la justice, je me précipitais pour lui donner un coup de mains et j’y réussis mieux que bien puisque les deux agresseurs s’enfuirent. On est bien courageux quand on n’a pas douze ans. Il m’en a toujours été reconnaissant et il me saluait quand, devenu grand et costaud, c’aurait été plutôt à lui de me protéger. Bijou, j’en parlerai plus tard, brune aux cheveux très longs, très typée du côté de la Méditerannée, m’a avoué un jour qu’elle avait eu une aventure avec lui, ce qui m’a fait tout drôle. Plus tard, ma sœurette sortit, comme on disait à l’époque, avec l’un des deux frères Aymard, de la colonie de vacances, La Font Rouge. Roger, l’autre s’appelant Jean. Aussi chaque fois que quelqu’un se lamentait : J’en ai marre, immanquablement, je débitais : Roger Aymard. 55 ans après, cela me fait toujours rire.</p><p> </p><p>                  Je m’étais entiché de géographie si bien qu’à l’école primaire, je connaissais le nom des départements et de leur préfecture, que je trouvais sur le calendrier des postes. Je les récitais quand Zède me débarbouillait dans la cuisine. Déjà la manie des listes… Plus tard, je n’ai eu de cesse de visiter chacun d’eux et les villes principales quand c’était possible. Dernièrement, je suis allé à Dunkerque et Arras pour compléter ma liste. A l’heure où j’écris ces lignes, j’ai effectué le tour complet de la France. Ne me manque qu’Ajaccio et deux trois petites villes corses Nord ouest, j’espère bien m’y rendre dans l’année. Il faut une bonne mémoire. Je l’ai de ce qui est ancien (chansons, poèmes, départements…),  moins de ce que je viens de faire, lire ou dire. Parfois, je ne retiens rien du dernier livre lu. Vous me direz…</p><p> </p><p>                  Le même émoi, à la vue de l’instit, l’éveil érectile des sens, je l’ai éprouvé au même moment en feuilletant, dans les toilettes, les magazines féminins qui égayaient Zède.</p><p> </p><p>                  Et notamment les romans-photos qui sévissaient à l’époque, à tout comme les romans à l’eau de rose.</p><p> </p><p>                  Il y avait :</p><p> </p><p><em>Nous deux, parfois un roman photo avec des vedettes de l’époque.</em></p><p><em>Confidences, </em></p><p><em>Intimité (du foyer)</em></p><p><em>Bonnes soirées</em></p><p><em>Paris-Match</em></p><p><em>Ici Paris</em></p><p><em>France-Dimanche</em></p><p> </p><p>                  Cela faisait beaucoup mais, après tout, c’était son argent… Pas beaucoup d’instruction mais du divertissement ! C’est ce que les gens recherchent. Elle était d’avant-garde not’mère !</p><p>                  On ne fêtait jamais nos anniversaires. J’ai attendu mes 20 ans pour fêter le premier, chez la Coopérante  (… plus tard), en deux parties (une au restau, une chez elle). Pré-texte : trop près des fêtes de Noël et du jour de l’an.</p><p> </p><p>                  Et puis l’amélioration du quotidien à payer (fauteuils royaux, commodes princières, lustres de nobles, chandeliers de châtelains…). On se rattrapait sur les paquets de Bonux avec leur cadeau surprise, un indien ou un cow-boy en plastique que l’on ajoutait aux chevaliers du château-fort. Et pour ce qui me concerne, les images des vedettes, je les trouvais dans les boites de Tonimalt, remplaçant le cacao ou la Ricorée.</p><p> </p><p>                  Un jour, on a sonné à la porte à l’heure où habituellement nous passions à table. Ce n’était pas un représentant. …</p><p> </p><p>                  Comme chez Proust, à Combray, voyons, qui ça peut bien être ?????</p><p>                  Il s’agissait du géniteur d’un flirt estival  &#8211;  j’avais 15 ans &#8211; qui avait surpris mon manège avec sa fille (Sissi) pour correspondre en catimini. Ils habitaient alors vers La Pergola. Il nous fit un sermon, me traita devant mes parents de jeune coq et nous quitta en présentant à la vaillante Zède ses hommages. Eclat de rire général dès qu’il eut franchi le seuil. On ne parla plus que de « Mes hommages ».</p><p> </p><p>                  Lors du décès du père Ray, la jeune fille d’alors, devenue une vieille amie, nous rejoignit à la cérémonie – à laquelle la toute nouvelle veuve refusa de participer ! Durant la collation rituelle, je ne manquais pas de lui présenter la fille de « Mes hommages ».  Elle s’en souvenait ! Celle-là fit tomber sa montre, qui s’était soudainement détachée, aux pieds de not’mère ce qu’elle interpréta tout de go comme un mauvais présage. Effectivement, Zède devait partir à son tour trois mois plus tard. Syndrome de glissement, qu’on nous a dit. Et là pas besoin de patins sur le parquet verni.</p><p> </p><p>                  Je n’ai pas été tendre avec elle et sans doute est-ce là son enfer. Ne pas avoir laissé de bons souvenirs dans la mémoire des autres. Toutefois, le temps adoucit tout et porte à l’indulgence. Aujourd’hui, ses expressions toutes faites, le dictionnaire des idées reçues, énoncées en leur temps par esprit de chicane ou de mauvaise foi, nous font bien rire et il nous arrive de les pasticher en imitant sa voix. On ne peut pas se retrouver, ma sœur et moi, sans s’en rappeler une. C’est un peu notre mythologie personnelle. « Non mais tu t’es vu(e) ? »</p><p>                  Une fois, en tournant la tête, lors d’un repas dans la cuisine, ça devait être un jeudi puisque je n’étais pas à la cantine, je vis une bonne femme qui me parut assez sale en plein milieu du couloir. Une vieille gitane avait pénétré notre antre privé. J’ai prévenu les parents et mon père, n’écoutant que sa colère, l’a vertement chassée. Elle n’était pas entrée sans sonner, et en silence, pour rien… C’est assez dire si la confiance régnait en cette époque et si fermer l’appartement n’était pas un réflexe primaire. Pas plus que la porte d’entrée du bas… On imagine aujourd’hui l’inconscience…</p><p> </p><p>                  On s’est plutôt bien entendus, ma sœur et moi, l’adversité tisse des liens, même si Zède a tout fait pour nous monter l’un contre l’autre en inventant de prétendues rivalités. Elle divisait pour régner. Bien sûr il y eut certaines chamailleries. Si je dénonçais, toujours pour me faire bien voir, une de ses bêtises, elle me disait du haut de ses cinq ou six ans : Toa, Tais-toa…. Et si je me vantais de quelque prouesse : Il s’en croaa… Aujourd’hui on dirait : il se la pète, le frangin. Et puis d’abord, c’est pas vrai, je te ferai dire…</p><p> </p><p>                  Elle s’est radoucie sur ses vieux jours, je parle de la mère,  notamment au contact de ses petits enfants, surtout le garçon de la famille. Elle avait un esprit de contradiction poussé à l’extrême et se disputait avec sa cadette, notre tante (laquelle prétendait m’avoir élevé), dès qu’elle en avait l’occasion n’hésitant pas à médire des uns et des autres. Cela a beaucoup nui à l’ambiance familiale. N’en est-il pas de même dans la plupart des familles ?</p><p>                  Ma tante et mon oncle lui rappelaient sans cesse qu’elle s’était très mal conduite à mon égard en m’abandonnant, à la naissance, plus de trois années chez ma grand-mère. Mon père, cela ne le choquait pas puisqu’il avait eu le même début de parcours dans la vie. J’en suis revenu peu dégourdi et peu ouvert au monde environnant. En effet, au village, on m’y surprotégeait et mon espace de vie ne dépassait pas le café et la place. L’adaptation à la ville fut difficile.</p><p>                   Cet abandon, pas total, mes parents venaient toutes les fins de semaine, m’a marqué à vie. Cette impression d’être décalé, pas dans mon assiette, pas au monde comme disait Rimbaud. Et puis les tentations de me jeter par la fenêtre, certes par jeu mais il est des jeux qui en disent longs sur le vide intérieur qui ne se comblera jamais.</p><p> </p><p>                  Pour en terminer avec cet appartement, c’est fou le nombre de copains (puis de copines) qui y sont passés régulièrement et qui me font dire aujourd’hui que l’amitié est toute relative et que celles que l’on qualifie d’enfance sont rares.</p><p> </p><p><em>Qu’est devenu Jean-M. G, un copain de colonie (de vacances), avec qui nous fûmes inséparables pendant au moins 4 ans ? Il m’a appris des airs de guitare classique. Il était impayable quand il contait l’histoire du capitaine des pompiers qui pleurait dans son casque et qui finit se remplir et déborder ce qui fait pleurer le pompier… </em></p><p><em>Qu’est- devenu Claude R, encore un copain de colonie, dont j’ai su plus tard qu’il avait embrassé la carrière de facteur et qui adorait Polnareff ?</em></p><p><em>Qu’est devenu Jean-L.  qui avait loué à la mer à côté de chez moi, avec qui j’ai campé pour la seule et unique fois de ma vie tout près de Palavas, et qui m’a invité à son mariage ?</em></p><p><em>Qu’est devenu l’autre Jean-L . avec qui j’ai fait du stop à nos risques et périls, dormi dans une voiture, fait les 400 coups qui forment la jeunesse ?</em></p><p><em>Qu’est devenu Didier, le rouquin, que de méchantes âmes appelaient Cohn-Bendit, voisin direct du Piochet, compagnon de colonie devenu militaire et dont j’ai été le témoin de mariage ?C’est moi qui l’ai conduit vers sa nuit de noces, Hôtel de Noailles…</em></p><p><em>Que sont devenus Cauquil, Nogaret, les frères Pagès, copains de foot et de cache-cache. Et aussi de ces petites privautés dont parle Voltaire et dont on se souvient plus tard avec attendrissement ? Les derniers je ne les ai jamais vus râler sans se mettre à rire en même temps, ou comment ne jamais se prendre au sérieux. </em></p><p> </p><p>Hervé, de son vrai nom Jean-Louis, je sais ce qu’il est devenu. Il s’est tué d’un coup de carabine<em>…</em></p><p>Je pourrais en citer des dizaines ? Sauf que j’ai oublié leurs noms… Les mecs, si vous me lisez, manifestez-vous (sauf les défunts, ça va de soi. Et en corps si possible…).</p><p>                  Que sont nos amis devenus ?</p><p> </p><p>                  En attendant, on a grandi, mûri, vieilli, m’aigri ?…</p><p> </p><p>                  Nous sommes revenus sur les lieux, un jour avec ma sœur, au 4, rue trésoriers de France. Avons pu entrer dans le hall, monter au deuxième et revoir notre porte d’entrée. Nous sommes restés sur le seuil. On reste souvent sur le seuil. Avec un peu de courage, on aurait pu…</p><p> </p><p>                  Je demeure sur le seuil de la vérité. Car quel est le fil conducteur qui sous-tend ma démarche en ce livre ? Sauver de l’oubli définitif et rendre pertinents des souvenirs qui n’ont aucun intérêt en soi. Il me faut en effet effectuer une sorte de sélection limitée, en fait une infime quantité de références au réel eu égard aux milliers de jours et millions d’heures où j’ai le sentiment d’avoir pourtant vécu. Cette sélection se saurait être exhaustive, d’autant que la mémoire est défaillante, que rien ne l’empêche de livrer une version tronquée de la réalité et que de toutes façons le choix des mots et des phrases que j’emploie la découpent selon une configuration trop pour s’avérer authentique.</p><p> </p><p>                  Seule l’écriture m’importe, et ce que l’on peut en faire, quel qu’en soit le sujet. Concédons qu’en l’occurrence le sujet que je traite est davantage en relation avec le réel, enfin ma relation subjective au réel. Pourquoi aller chercher ailleurs… Il importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  J’avais avoué un jour à Michel Butor que je comptais me lancer dans ce style de projet, lequel consisterait à extraire un certain nombre d’événements insignifiants de mon existence mais qui deviendraient significatifs après coup. Il m’a répondu que cela avait déjà été fait, par Proust.</p><p> </p><p>                  Outre que je n’ai pas le talent, le génie même,  de ce dernier, que j’admire par-dessus tout, je ne recours pas aux phrases longues et périodiques,  je n’appartiens pas au même milieu social et je ne vis évidemment pas à la même époque.           </p><p> </p><p>                  Il faut tout de même écrire même si nos prédécesseurs nous barrent le chemin. Et quand je dis « Il faut », c’est encore très général. Je devrais dire : Il me faut…</p><p> </p><p>                  Ainsi fis-je. Mais pas figé.</p><p> </p><p> <strong>      ON ABOUTIT RUE DE LA RUE DE LA LOGE DES MARCHANDS</strong></p><p> </p><p>                  Rue commerçante, Jacques Cœur y a laissé son empreinte. Mon père, Ray donc, y a longtemps travaillé. Vêtements de confection. Magasin, on ne disait pas boutique à l’époque,  au nom so british. Deux étages. A 15 ans, je balayais, astiquais, nettoyais les vitres. Bien fait pour moi ! Je n’avais qu’à profiter de mes vacances, bien peinard en colonie. Mais j’ai suivi une fille du Piochet… On s’est quittés au bout de  deux jours…</p><p> </p><p>                  Ray m’a immédiatement mis au boulot. Employé en chef par une famille juive qui a toujours été extraordinaire avec moi. M’ont embauché au noir afin que je puisse assurer mes études, me laissaient lire tout mon saoul entre deux clients. M’y encourageaient au contraire. Et sans ironie aucune. Plutôt admiratifs même. Subodoraient sans doute que je serais amené à pratiquer une activité intellectuelle quelque jour. La patronne est venue m’acheter un essai sur Butor que nous signions alors à la librairie Molière, juste en face du Théâtre (aujourd’hui Opéra-Comédie), avec Skimao, qui lui-même y travaillait. Elle me laissait garer sa voiture de sport. Grâce à elle, j’ai pu faire mes deux premiers voyages importants, à Paris et en Suisse. En avion et en train Première classe. Inoubliable ! J’accompagnais leur dernier né, et l’un de ses copains, au ski, il me semble.</p><p> </p><p>                  Ils ont été très indulgents car j’ai fait pas mal de bêtises pendant le voyage (Me suis trompé de train, Suis monté dans le mauvais wagon, les ai laissés dans un cinéma pendant que je visitais, émerveillé, le quartier de l’opéra…). Dans ce magasin, j’ai vu Manitas et ses fameuses bagues, Chirac en campagne (« Bonjour, comment allez-vous ? ») et entr’aperçu, de dos, la mère de mon père, internée après une terrible dépression, en liberté relative, et que je n’ai jamais rencontrée.</p><p> </p><p>                  Mon père se prénommait Raymond. Ce prénom lui semblait vulgaire « Mon c… s’appelle Raymond, quand je l’appelle il me répond »). Aussi se faisait-il appeler Monsieur Georges. Le problème, c’est que le beau-frère du patron se nommait aussi Monsieur Georges. Ca a créé pas mal de malentendus. Quant à moi, je n’aimais pas mon prénom d’autant qu’en mon jeune temps, seul l’acteur Bernard Blier, rondouillard et peu attrayant (malgré son talent) en était affublé. Plus tard Giraudeau, Tapie, Verley, Campan et même Lavilliers viendraient à ma rescousse. Raymond, je l’appellerai Ray,  à l’instar de Ray Charles et puis ça fait plus sexy sans pour autant verser dans la vulgarité.</p><p> </p><p>                  En face du magasin, se trouvait le Tabac, marchand de journaux. Comme beaucoup de « teenagers »,  j’y attendais chaque mois la parution de SLC, Salut les copains. Au-delà des photos et des reportages, deux aspects m’intéressaient et m’intéressent encore aujourd’hui. D’abord la variété et l’originalité des rubriques, lesquelles, a posteriori, me semblèrent posséder des qualités littéraires, transposables dans le style de texte auquel je m’adonne à présent, notamment si l’on y ajoute une dimension ironique liée au décalage temporel.  Ca vaut parfois du Georges Pérec et des auteurs à contraintes :</p><p>                  Je me souviens de : <em>J’adore Je déteste</em>, que je raccourcis sciemment mais qui me donne l’illusion d’être une vedette d’alors, ce à quoi j’aspirais comme tous les jeunes du baby boom. Plus du tout aujourd’hui et sans le moindre regret.</p><p> </p><p><em>      J’adore les randonnées d’été dans la montagne/ Je déteste les plages surpeuplées.</em></p><p><em>      J’adore les nationales peu fréquentées/Je déteste les autoroutes et leurs camions.</em></p><p><em>      J’adore écouter mes disques bien peinard à la maison/Je déteste les chanteurs de rue.</em></p><p><em>      J’adore la Bretagne/Je déteste les zones commerciales et industrielles.</em></p><p><em>      J’adore le Montpellier que j’ai connu/Je déteste les villes tentaculaires.</em></p><p><em>      J’adore les idées généreuses/Je déteste la foule déchainée, capable/coupable du pire.</em></p><p><em>      J’adore les promesses tenues/Je déteste avoir l’impression de m’être fait entortiller.</em></p><p><em>      J’adore les signes de reconnaissance méritée/Je déteste l’injustice. </em></p><p><em>       J’adore les animaux sauvages, et de loin/Je déteste les chiens qui aboient furieusement et crottent un peu partout sans que cela ne dérange les propriétaires indélicats.</em></p><p><em>      J’adore les moments qui précèdent un rendez-vous important/Je déteste attendre mais alors là je déteste vraiment.</em></p><p><em>      J’adore Hoellebecq, surtout celui du début/Je déteste la plupart des écrivains que l’on me conseille et qu’il faut avoir lu.</em></p><p> </p><p>                  Évidemment mes réponses auraient été bien différentes à l’époque. En vieillissant, ce dit-on, on devient misanthrope, prudent, sans doute plus rigide. De mon côté je deviens tolérant. On en apprend autant avec ce genre d’exercice que dans bien des prétendus aveux censées émoustiller l’imagination limitée de certain(e)s lecteurs/lectrices. Et la misère de leur vie sexuelle.</p><p> </p><p>                  La deuxième raison était liée au hit-parade. Si certaines chansons à succès passaient souvent à la radio, bien d’autres étaient laissées pour compte. C’étaient celles-là que je désirais découvrir et posséder. J’avais envie de tout connaître. Toujours ce manque à combler. Ce qui aurait impliqué l’achat de centaines de disques. Me restait la rêverie autour du titre, et parfois une musique de mon cru à partir de paroles sans air ni orchestration.</p><p>                  Ou à en inventer de nouvelles sur un air entendu par hasard. Ca m’est arrivé de m’y essayer,  pour épater telle jeune fille (…plus tard, la boxeuse) en faisant croire qu’elle était de moi. Vu la médiocrité du morceau en question, j’aurais sans doute mieux fait de l’écrire directement. Toujours est-il que j’ai commencé par rédiger des chansons avant de découvrir Mallarmé, Rimbaud et une conception plus élaborée  de la poésie, puis bon nombre de poètes.</p><p> </p><p>                  Parmi les premières, <strong><em>Les allumeuses de gitanes</em></strong>, dont je livre le début et la fin, paraît aujourd’hui d’une auto complaisance insupportable.. Ah, jeunesse !</p><p> </p><p>      C’était ma période Chansons, avant même de dévorer les grands poètes</p><p><em> </em></p><p><em>La vie va et vient dans mon ventre/Comme une vipère timide</em></p><p><em>Un cœur crevé renie le chantre/De mon avidité de vide</em></p><p><em>Il se maîtrise et s’adoucit/Face au troupeau qui lui fait masse</em></p><p><em>Il en oublie sa pénurie/ Sa personnalité d’efface</em></p><p><em> </em></p><p>                  … (Une vingtaine de couplets plus tard).</p><p> </p><p><em>      Quand on s’en fout d’être foutu/Que notre espoir cligne et s’étiole</em></p><p>      <em>Qu’on se dit que tout est fichu/Et que l’on connaît mal son rôle</em></p><p><em>      On cherche des succédanés/Dans la chair des années qui passent</em></p><p><em>      On chérit des temps surannés/Et l’on guérit de guerre lasse</em></p><p><em> </em></p><p>                  Très influencé par les allitérations du toulousain Nougaro et par la noirceur souveraine d’un Léo Ferré pour qui je m’étais pris d’une véritable passion. Ferré, très important Ferré. J’y reviendrai. Je l’aimais bien, tu sais.</p><p> </p><p>                  Dans SLC, de multiples rubriques eussent pu se voir traitées littérairement par des auteurs désireux de ne point adopter la forme traditionnelle du récit linéaire. Celui-ci sans doute fait ses preuves, mais se retrouve concurrencé par d’autres activités artistiques : la BD ou le ciné entre autres, pour ne point évoquer les technologies modernes, les jeux vidéos ou l’IA.</p><p> </p><p>                  Retrouvant quelques numéros au hasard j’ai relevé : <em>30 questions à</em> :</p><p>                                         (En l’occurrence, Moi.)</p><p> </p><p>                  Je m’y essaie :</p><p> </p><p><em>      Pourquoi vous appelle-t-on BTN ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Ce sont mes initiales. Les copains m’en ont assez vite affublé dès la publication de mes premiers textes et je les ai utilisés pour signer mes articles. D’abord pour éviter les fautes sur mon nom (les Thelons, Theulons, Telons et les Noailles, Nouaille ou pire, Nouilles ! avec ou sans trait d’union), ensuite pour distinguer mon travail journalistique de mes productions littéraires (poèmes, romans, nouvelles…). En revanche, à cause du B, beaucoup se sont mis à me baptiser du prénom de  Bertrand, plus distingué que Bernard qui rime avec connard. J’aurais préféré Brice ou Benjamin. D’ailleurs j’ai failli me prénommer Eric. Mais c’était trop scandinave. </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Pourquoi n’êtes vous pas davantage connu ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Est-ce si important ? En fait, je ne fais rien pour. Dans la mesure où je cultive une passion et n’ai pas besoin d’en assumer les conséquences pour vivre, je préfère demeurer discret. Ca évite de devenir une cible facile ou un bouc émissaire. Surtout en ces époques de moralisme sournois. Je refuse les invitations à me produire en public, à animer des émissions de radio etc. Je n’ai pas envie de rencontrer les gens qui auraient pu m’aider, et je crains comme la peste la célébrité, source de tant de maux. De plus, il m’arrive d’avoir épisodiquement le trac, un peu comme j’ai des crises de panique en voiture, et je n’ai plus envie de lutter contre.  Si quelque chose méritait d’être retenu de ce que j’ai produit, cela se fera sans moi. Si non, eh bien tant pis ! J’aurai pris plaisir à écrire et cela m’aura bien occupé l’existence.  Je n’en demandais pas plus.  Et puis, sans doute ne le méritais-je pas ? Qui se préoccupe d’écriture en ces temps d’images hégémoniques et de réseaux sociaux ? De toute façon,  j’ai suffisamment vécu pour savoir que des quantités de choses tombent dans l’oubli assez vite et après tout ce n’est pas plus mal. Il faut savoir reconnaître ses limites. Alors connu, pas connu, au regard de l’immensité de l’univers, cela ne fait pas grande différence. On le sait tous : l’argent ne fait pas le bonheur et il contribue à pas mal de soucis.</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Avez-vous des idoles, des maîtres à penser, des personnes que vous admirez… ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Forcément des écrivains. Tous ceux que je cite en ce livre : Joyce, Proust, Nerval, Montaigne, un certain Céline. Plus tard, Michel Butor, qui m’a appris à structurer mes écrits, Maurice Roche qui m’a enseigné la concision ou Yves Bonnefoy qui m’a réconcilié avec la poésie. Quand j’étais jeune j’adorais Adamo, (que j’aime toujours), Johnny (dont je me suis lassé. Ses adaptations de Go to get you into my life, de Girls ou de When a man loves a woman, sont tout bonnement catastrophiques !) et les Beatles (que je réécoute régulièrement, avec plaisir). En règle générale je préfère les outsiders aux stars. J’aimais mieux Vercruysse que Platini, Rothen que Zidane, Fignon que Hinault ou Van Looy qu’Anquetil. C’est un peu pareil dans le domaine de l’art. Pour ne donner qu’un exemple, j’aime mieux Braque et Masson que Picasso. Et même, parmi mes amis du milieu de l’art, j’ai tendance à privilégier le méconnu par rapport aux superstars : Yves Reynier, Dominique Gauthier, Tjeerd Alkema, Patrick Saytour… Plutôt que Koons, Hirst, Bansky, Cattelan… Pour les Beatles, j’ai un penchant pour Paul alors que la plupart lui préfèrent John. Pour les Stones, Brian Jones. Je n’aime pas rencontrer les gens connus. On ne sait par quel bout les aborder et ils sont dans leur monde à eux. Je préfère éviter.</em></p><p><em> </em></p><p><em>       Quels sont vos plus grands regrets dans la vie ?</em></p><p><em>      A titre personnel,  j’en ai deux essentiellement : celui de ne pas avoir fait de latin ou de grec quand je suis entré au collège, cela  m’a beaucoup pénalisé par la suite quand j’ai dû passer des concours difficiles, et parfois dans des réunions plus ou moins savantes. Je regrette aussi de ne pas avoir travaillé davantage mon anglais ce qui aurait pu m’être fatal lorsque j’ai dû passer lesdits concours. Et lorsque je suis à l’étranger ou même dans certaines visites de presse qui se font à présent dans la langue de Milton. Et aussi : de ne pas avoir eu le courage d’apprendre le solfège et la musique en général alors que ma mère avait bénéficié de cours de piano, instrument dont elle jouait assez bien (mais pas du classique ! Que les succès d’après guerre). Mes parents n’ont pas écouté ceux qui leur disaient que j’avais l’oreille musicale, parlant même de virtuosité. J’ai animé des tas de soirées, à imiter des chanteurs en m’accompagnant à la guitare, mais je pense que j’aurais pu faire mieux. Je regrette aussi, un peu comme tout le monde,  d’avoir fait de la peine à des personnes que j’ai croisées dans ma vie, par bêtise ou peut-être cruauté. Mais bon, chacun a sa part de souffrance, de sottise et de soucis. A une certaine époque, j’ai regretté de ne me pas être installé à Paris où j’avais des relations. Avec le recul, j’ai sans doute bien fait. Ainsi j’aime toujours Paris. </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Et motifs de satisfaction ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      D’avoir vécu une période où le pays n’a pas été frappé par la guerre, en tout cas à partir des événements d’Algérie. On mesure la chance que nous avons eue quand on voit que cela s’agite sur le plan européen et international. D’avoir connu  aussi la libération des mœurs et donc ni frustration ni recours à des échappatoires. Ni culpabilité immédiate. De ne pas avoir été victime du fanatisme. D’avoir vécu l’espoir et l’optimisme du grand soir même si les lendemains ont été plus douloureux. De ne pas avoir perdu de proches avant un âge décent. En revanche,  j’aurai perdu des amis beaucoup trop tôt : Jacky et André dans un accident de voiture (dans laquelle j’aurais pu ou dû me trouver). Jean-Paul Martin, qui m’a tant soutenu, en publiant mes poèmes. Des écrivains… Des artistes… Le collectionneur Georges Desmouliez… </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Avez-vous des tics, des manies ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Je répète à tout bout de champ : Tu m’diras… comme d’autres ont besoin de la cheville « voilà »… C’est la manifestation de ma pensée dialectique. Je ne peux m’empêcher d’envisager les deux aspects d’un problème. Par ex. je soutiens la cause écologique… Puis vient le fameux Tu m’diras, et j’essaie d’envisager les aspects contraires, ou du moins qui tendent à la nuancer. Quand quelqu’un de mon entourage fait quelque chose d’un peu inattendu, je propose, en roulant les r sur le modèle d’un directeur de cirque dont on m’a rapporté les propos : Eh bien je crois qu’on peut l’applaudir… A merci, je réponds : y’a pas de que… A merci beaucoup, dans l’intimité,  de rien beau c… Quand j’ai une envie urgente d’uriner ou pire encore je répète : ouite ouite ouite, que j’emprunte à un sketch de Magdane. Je dis aussi : Y’a que les gens sales qui se lavent… Il est pas un peu con, lui oh… (avec l’accent d’Elie Kakou imitant un kakou marseillais). Ou : c’est fini, oui ? en pastichant Louis de Funès. Ou : t’inquiète pas, Marcel, sans doute en référence aux Charlots.  Il ou elle n’esr pas fut-fut… Enfin, lorsque je cherche à argumenter de manière quelque peu spontanée, j’ai tendance à recourir à un raisonnement par analogie : c’est comme ceci ou comme cela… Evidemment l’analogie a ses limites et ne fonctionne pas à tous les coups. </em></p><p><em>      Quand je commence une collection, il faut que j’aille jusqu’au bout. Mais on ne peut parler de manie. Plutôt de compulsion répétitive. Le fort-da freudien. On touche là à l’inconscient et je ne suis pas forcément le mieux placé pour en parler.</em></p><p><em>      Depuis toujours, sans avoir de problèmes particuliers avec mes tympans, j’entends un mot ou une expression pour un(e) autre, ce qui m’a fait commettre un nombre incalculable de contresens. Par ex, j’entendais : « Aux 500 chanteurs » pour « O sphinx enchanteur » dans une chanson de la belle époque. Ce qui ne voulait rien dire et fomentait une énigme. Dont je me disais que j’aurais le fin mot quand je serais en âge de comprendre. Dans une chanson d’Adamo je comprenais « l’or gris si fort » alors qu’il s’agissait de l’orgueil. Dans une pièce  célèbre de Feydeau, la protagoniste entend ping-pong, au lieu de pis que pendre. Pas étonnant que je me sois intéressé ensuite à Michel Leiris et sa </em>Règle du jeu<em>. A Billancourt entendu comme Habillé en court, je connaissais par expérience.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Revenons à SLC. Très proche du précédent, mais plus orienté sur la franchise supposée. <em>Le jeu de la vérité</em>. J’étais une vedette et que l’on me soumettait ce questionnaire. Je ne sais plus ce que j’aurais répondu mais voilà ce que je réponds aujourd’hui.</p><p> </p><p>                  Avec une différence : Rien ne me fait aussi peur que le vedettariat et je refuse des tas de propositions honorables dont d’autres rêveraient. J’en cite trois : on m’a demandé de m’occuper d’une maison d’édition. Un grand artiste voulait que je l’accompagne en tant que poète/écrivain dans certaines de ses expos. J’avais été choisi parmi une poignée d’écrivains célèbres pour lire mes textes lors d’une exposition de niveau national… On veut aussi que je participe à une sorte de colloque, un hommage public à un auteur décédé… Refus catégorique… Plus envie.</p><p><em>As-tu déjà triché ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Oui, cela m’est arrivé en classe pour une épreuve d’Histoire, je crois et lors d’un oral du bac. Pour rien d’ailleurs car mes antisèches ne correspondaient pas aux questions posées. Ceci dit je ne sais pas tricher. Ca se lit sur ma figure. Je bafouille, je rougis. Je ne sais pas jouer la comédie, du moins en public. Aussi je m’en abstiens. De même, je ne sais pas mentir frontalement. Sauf dans le noir évidemment. Alors là je me suis pas mal rattrapé…Pourtant il s’agissait moins de mensonges que d’excès passager d’enthousiasme,  de confusion entre désir et sentiments. </em></p><p><em> </em></p><p><em>As-tu volé ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Oui, plus par jeu que par convoitise. Des bricoles : un badge, un bonbon, un magazine porno dans un bureau de tabac. Un livre trop cher, mais avec modération. Jai piqué de l’argent à mon père, quand il était en fond, jamais à des amis. Si ! A une bonne que je détestais, j’ai piqué son fric et comme elle m’a accusé, je me suis arrangé pour la faire virer. Je n’en suis pas fier. J‘avais 12 ans et c en’est pas le plus bel âge de la vie. </em></p><p><em> </em></p><p><em>As-tu essayé d’arnaquer tes amis ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Pas des amis, des relatons. Oui une fois lors d’un réveillon que  j’avais organisé, l’année du bac. Or ils furent plus malins que moi. Ils ont vite découvert le pot aux roses. Et m’ont fait prendre la honte de ma vie et perdre l’envie de recommencer. Et j’y ai été pour ma poche. Une somme dérisoire au demeurant. Belle leçon !</em></p><p><em> </em></p><p><em>Y’a-t-il des moments de ta vie dont tu n’es pas fier ? </em></p><p><em> </em></p><p><em>Evidemment. Je me suis moqué d’un pote qui avait voulu, maladroitement, séduire l’une de mes compagnes avec des motifs un peu lourdingues. On n’a jamais pu se réconcilier et c’est bien dommage car nous avions été très proches pendant deux ou trois ans. J’ai fait pire : j’ai incité un camarade de classe, à l’école primaire, à chaparder je ne sais plus quel objet, pour me faire bien voir de lui, puis l’ai dénoncé à la papetière volée, toujours pour me faire bien voir, des commerçantes. Où peut donc nous conduire le besoin d’affection et de reconnaissance ? Le camarade l’a mal pris. J’ai toutefois échappé à la raclée promise. Avec certaines petites amies,  je n’ai pas été réglo. Flirter avec l’une sous le regard de l’autre. Profiter de l’absence de l’une pour séduire sa copine… Sans doute pour me prouver quelque chose. Pour me venger des périodes difficiles, après mon accident de mob. Celui-ci m’a fait perdre un an de scolarité, pas mal de mes moyens et de mes certitudes. Pourtant ce fut un mal pour un bien : en redoublant, je me suis découvert une véritable passion pour la lecture…Et plein de copains avec qui en parler. Dernièrement, à St Petersbourg, je me suis quelque peu embrouillé avec une vendeuse de glaces qui faisait sûrement son travail d’attrape-touristes. J‘ai refusé de la payer, la plongeant dans un profond embarras vis-à-vis de son employeur. Mon repentir m’a rappelé ce passage de </em>Jacques le Fataliste <em>où un aubergiste change tu tout au tout son attitude quand il réalise que son débiteur va finir avec sa famille sur les routes, à la besace…</em></p><p><em> </em></p><p><em>Quels ont été les plus mauvais moments de votre vie. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Je ne parlerais pas de ma prime enfance parce que je ne m’en souviens guère. C’est ma tante qui m’a rappelé que mes parents m’avaient laissé plus de 3 ans chez ma grand-mère et qu’elle m’avait en partie élevé. Sinon, en priorité : ceux où mes parents m’ont abandonné, deux étés consécutifs, dans un village des alentours, afin de mieux profiter de leurs vacances. </em>Les garçons pleurent<em>, chantait Richard Anthony sur les ondes de la radio, ma principale échappatoire. Ma sœur était de son côté chez sa marraine. Qu’est-ce que je pouvais m’ennuyer chez cette personne que  je ne connaissais pas et qui était la maman d’un vieil ami de mon père ! Elle était liée à Audiberti et pas mal d’écrivains à succès. Quand Nougaro chantait à Montpellier, il lui envoyait un mot bienveillant et des invitations. J’étais trop jeune pour apprécier. Un jour,  je rencontrais deux frères, connus en colonie de vacances. Leur mère m’invita à déjeuner. J’étais tellement ému par la bonne entente familiale, que  je m’enfuis comme un malpropre, en larmes. </em></p><p><em>Plus récemment, ceux durant lesquels mon épouse a été atteinte d’une grave maladie. Et puis deux lieux et deux événements : Albi où j’étais invité à faire une conférence et dont je me suis carapaté à la suite d’une remarque désobligeante d’un artiste parisien, suffisant et malveillant, et Nice où j’ai quitté la salle de conf. au moment où j’allais prendre la parole tout en me demandant ce que je foutais là. Ces deux épisodes m’ont pas mal traumatisé, en tout cas durant des années, et j’en ai tiré des conséquences : j’ai abandonné quelques temps la critique d’art. Ce sont les artistes qui sont venus me chercher.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Les meilleurs ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Il y en a des tas. Je tirerai du lot : quand j’ai vu s’afficher sur l’écran de mon ordi mon admission à l’agrégation. J’en ai dansé de joie. Idem pour mon Capès auparavant. On m’avait tellement seriné que je n’étais pas une bête à concours. </em></p><p><em>Une conférence réussie à Laon, il faut dire que je l’avais préparée. </em></p><p><em>Une conquête surprise, où l’autre a fait les premiers pas. Une collègue, votre idéal au féminin, que vous imaginiez inaccessible et qui vous tend les lèvres alors que vous n’auriez jamais osé, même pas en rêve.  </em></p><p><em>Les rencontres avec Michel Butor, à Nice, à Gaillard ou à Lucinges, parfois en voiture, lequel m’a tant apporté sur sa lecture des grands auteurs et son recours à des structures préétablies dans ses œuvres littéraires. Certaines soirées chez Maurice Roche, à Lagnes, qui me racontait par ordre alphabétique les rencontres de sa vie. Le problème,  c’est qu’il dérapait sous l’emprise de l’alcool. Il fallait donc marcher sur des œufs et ne jamais le contredire. </em></p><p><em>Un trajet aller-retour avec Claude Viallat qui m’a raconté ses débuts. Passionnant.</em></p><p><em>Le jour où mon épouse, qui m’avait tapé dans l’œil, m’a inspecté avant que de m’embaucher dans la boite privée où nous avons plus ou moins débuté notre carrière. Après il y a des moments conventionnels : La naissance de mes filles. De ma petite-fille. Parfois c’est un je ne sais quoi ou un presque rien : un moment de grâce lors d’un voyage ou d’une randonnée. Une remarque qui fait du bien. Un compliment… A condition qu’il ne soit pas fait en public. Une lettre élogieuse et amicale de Vincent Bioulès. Une attention, des vœux, d’un artiste ou d’un écrivain qui me parvient par la poste, alors que je ne m’y attendais pas ou plus.</em></p><p><em>Le plus cocasse ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Un jour d’été, entre midi et deux, ma mère était à la mer, Ray avait amené une copine à lui dans le lit conjugal. J’en avais fait de même, au même moment, dans ma chambrette. Aucun des deux n’osa sortir de peur de rencontrer l’autre, par discrétion de mon côté. La maîtresse d’un jour et ma copine se rencontrèrent en allant toutes deux aux toilettes au même moment. Je n’ai jamais pu savoir de  qui il s’agissait. Cela m’a inspiré un </em>Pré-texte à la manière de Michel Leiris<em>. Je suis parti d’une chanson de Pierre Louki, </em>Pour faire rimer cul avec escarpolette,  il faut bien du talent, il faut bien du talent,<em> en supposant que la personne portait ce prénom et que nous nagions en pleine histoire de c…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                         </em>En voici un extrait. La longueur des phrases est voulue pour  suggérer l’idée de labyrinthe à laquelle on associe souvent la ville :</p><p> </p><p><em>« </em>Toujours est-il que j’étais loin de me douter (à l’époque où je l’écoutais, en pleine jeunesse passablement éthylique et libertine, tandis que je me cherchais en les livres et le regard des autres sans imaginer qu’un jour ces deux lignes et quelques notes les accompagnant résonneraient dans ma mémoire où elles s’étaient à mon insu imprimées, avec une insistance particulière à l’instant de me mettre à rédiger ce prétexte, le troisième d’une série qui devrait en comporter douze, et qui sont  comme une façon de me situer par rapport aux grands noms de notre modernité, en considération de l’influence qu’ils ont exercé sur ma décision d’écrire ou sur mes options esthétiques et intellectuelles) qu’il me serait possible alors un jour de les mettre en relation avec mon admiration pour Michel Leiris, relancée par mon intention d’expliquer à mes Première un texte de lui que  je devais au départ emprunter à <em>Nuits sans Nuits</em> (que m’avait indiqué Bruno Roy) mais que j’ai finalement extrait d’A <em>Cor et à cri</em> et que j’ai intitulé pour des raisons de commodité mais aussi dans l’intention de faire sourire les élèves : le rêve de Fez, ville que j’ai moi-même visitée avec le peintre Fouad Bellamine et qui effectivement se présente tel un labyrinthe en lequel on peut facilement s’égarer, un peu comme tout écrivain tend à se perdre (mais c‘est pour mieux se retrouver) dans le dédale de ses phrases mais l’auteur de ce récit de rêve met ses difficultés à se repérer sur le compte de son angoisse du vieillissement lui interdisant de longues déambulations riches en découvertes tandis qu’une parenthèse (où il est question de <em>parent</em>s avec qui il ne se sent pas à l’<em>aise</em> et qu’il doit à tout prix rejoindre alors que le retard se fait grandissant) me laisse à penser qu’il règle en quelque sorte son compte avec les impératifs familiaux interdisant au créateur de se laisser aller aux nécessaires dérives hors de la norme sociable… »</p><p> </p><p><em>Dis-tu la vérité dans ce livre ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Tel n’est pas mon but. Je ne me situe pas dans la tradition des </em>Confessions<em> de Rousseau qui avait une ambition théologique. Je me sers de certains souvenirs comme des repères afin d’avancer dans la déambulation urbaine et m’approprier la ville mais je suis davantage tourné vers l’aspect formel, ou compositionnel, du livre que vers les révélations scandaleuses. Tel n’est pas mon tempérament. J’essaie de reconstruire ma relation à une ville, ma ville natale, que j’ai quittée sans l’avoir prémédité, à ma façon, comme un artiste se sert d’un plan de ville et le reformule selon de nouvelles lois, de nouveaux critères. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Par ailleurs,  toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. D’autant qu’elles sont souvent subjectives, déformées par la mémoire ou le refoulement. Pirandello l’avait bien résumé : </em>Chacun sa vérité<em>. </em></p><p><em>Deux exemples : ma chute en début d’ouvrage est imaginaire, de même que la tuile qui tombe du toit. La visite au musée etc.</em></p><p><em> </em></p><p><em>T’est-il arrivé d’avoir eu peur ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Pas vraiment. Chaque fois que je me suis trouvé dans une situation dangereuse d’un accident, je n’ai pas vraiment réalisé. Parfois, j’ai été pris dans l’action et n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Ou alors j’ai eu confiance en ma chance, en la vie… C’est rétrospectivement que l’on a peur. Les seules fois où j’ai été pris de panique, c’est dans ma prime enfance, quand  je me suis retrouvé face à un dindon ou à un mouton de ma taille. Ou quand j’ai cru m’être perdu, lors d’une balade avec ma grand-mère en campagne. Je suis plutôt sujet à des phobies qui ne peuvent se contrôler : en voiture, en public, dans l’eau, éventuellement, dans l’avion plus rarement. En revanche, il m’est arrivé d’avoir peur en cauchemar. Ou de m’imaginer des situations traumatisantes : être enterré vivant, exposé au supplice des rats, obligé de sauter en parachute… </em></p><p>                Il y avait aussi <em>les 101 secrets de</em> : (ce qui revient un peu au même sauf que l’on choisit ses confidences sans avoir à répondre à une question). J’en révèle quelques-uns</p><p><em>Quand on accuse quelqu’un d’un vol ou d’une exaction, j’ai toujours peur que l’on ne me croit coupable. Aussi ai-je l’air coupable. Dans le même ordre d’idée, si l’on me parle de  crise cardiaque ou d’AVC ou d’accident lié à la santé, j’imagine toujours que j’en éprouve les symptômes. Quand je prends l’avion, j’envisage le pire et je suis systématiquement les consignes de sécurité que je ne parviens pas à mémoriser. Bref, comme disait ma grand-mère : Je suis un peu maboule. En tout cas superstitieux : A l’instar de Jean-Jacques (Rousseau), je joue parfois ma vie sur le simple fait de rater un geste (jeter un objet dans une poubelle, compter le nombre de passes au jeu de ballon etc.). La liste est inépuisable de mes appréhensions et phobies :</em></p><p><em> </em></p><p>Au passage à niveau, je crains toujours que le train ne m’écrabouille.</p><p>Si je passe sous une aire d’autoroute ou un viaduc, il ne peut que s’effondrer.</p><p>Si un taureau saute par-dessus les barrières, c’est forcément pour foncer sur moi.</p><p>Si la foudre sévit, elle devra forcément s’abattre sur mon dos.</p><p>Si un arbre tombe c’est pour ma pomme.</p><p>L’œil que l’on crève, dans <em>Le chien andalou</em> de Bunuel, ça pourrait être le mien.</p><p>Si une balle se perd, elle ne sera pas perdue pour tout le monde, si je me trouve par hasard dans les parages.</p><p> </p><p><em>Je suis le roi de la gaffe : par ex, j’ai prétendu avoir discuté du cas d’une élève avec son grand-père qui était mon voisin alors que celui-ci était mort dans la semaine, ce que j’ignorais. Elle est sortie de la salle en pleurant</em>. <em>Bien embêté le prof</em>… <em>Cela ne m’a jamais quitté : j’ai félicité le grand peintre R.C.  pour un centaure improvisé sur un livre d’or dans un restaurant, sauf qu’il s’agissait d’un taureau. Heureusement que l’intéressé ne manque pas d’humour !!!</em></p><p><em>Inversement, quand je me sens à l’aise, j’ai pu m’amuser toute une soirée à défendre une thèse paradoxale, uniquement pour le plaisir de pousser un raisonnement jusqu’au bout. Au grand dam bien sûr de mes contradicteurs. Je me souviens l’avoir fait pour les responsables du sang contaminé en pleine découverte du Sida. Parfois je me trompe lamentablement comme cette fois où j’ai insisté pour placer la tombe de Napoléon au Panthéon (à cause d’une chanson de Brassens : Pauvres grands disparus gisant au Panthéon…), alors que je l’avais visitée quelques années plus tôt, aux Invalides. Pourquoi cette obstination suicidaire et idiote ? Le besoin masochiste de s’auto-flageller ? Dernièrement, Claude Viallat m’a fait remarquer que la contrepartie d’un prêt ne pouvait être une offrande. Il m’a fallu réviser mes conceptions et corriger, tout penaud, mon texte… Mais comment peut-on être aveugle devant de telles évidences ? </em></p><p><em>La première fois que je suis entré dans une salle de classe en tant qu’enseignant, je tremblais comme une feuille. Une heure après, j’étais fier comme Artaban.</em></p><p><em>Je suis le roi du jeu de mots bien opportun et en général très apprécié. Je tiens sans doute cela de mon père qui s’amusait à ânonner succucu succulent ou la petite cucu la petite cuillère. Il est bien concon, il est bien content. J’en passe et des meilleures.</em></p><p><em>Personne ne m’a appris à nager. Je me suis débrouillé tout seul, tant bien que mal, tout comme ma sœurette, à la plage de Palavas, quand elle n’était pas envahie de touristes sans-gêne et de crottes de chiens mal éduqués. En revanche, pour la critique d’art,  j’ai eu besoin d’un petit coup de main de mes amis. </em>With a little hand for my friends<em>. Et j’ai eu la chance de rencontrer tout de go quelques-uns de plus grands : d’Alkema et Bioulès à Viallat en passant par Clément, Fournel, Gauthier et Reynier pour ne citer que les plus marquants. En littérature : Outre Michel Butor, Maurice Roche, Yves Bonnefoy j’ai profité des leçons de quelques autres (Parant, Novarina, Laporte). Je suis reconnaissant à Jean-Louis Beaudonnet, et à sa première épouse Claude Sarthou, de m’avoir mis en rapport avec ce milieu et de m’avoir prêté des livres d’art contemporain.</em></p><p><em>Je suis sujet au vertige, depuis toujours. J’ai été traumatisé par une chute d’un perron, chez mon parrain, le berger de Restinclières (Coïncidence : l’amie Domi, qui soigne mes phobies, habite à peine à quelques encablures du lieu du drame), et par un accident de voiture (où ma sœur et moi étions à l’avant. Ma tante et sa sœur bavardaient à l’arrière – et sans ceinture de sécurité !). Un ivrogne nous avait percuté tous feux éteints. En vieillissant, j’ai de plus en plus de mal à conduire sur les autoroutes. Mon appréhension de la prise de parole impromptue en public vient sans doute aussi de là. Cela explique mon perfectionnisme. Une erreur bénigne me gâche la journée. Une faute grave m’empêche de dormir. J’ai besoin de repères, de structures fortes. De garde-fous ? </em></p><p><em>J’ai des tas de petits regrets pour la plupart insignifiants : Par ex, pour une fois que je dinais chez un copain du Piochet, ma tante est venue me chercher pour aller voir au ciné </em>D’où viens –tu, Johnny<em>, avec l’idole d’alors. J’étais furax et même le fait d’avoir vu le film un peu plus tard, assez mauvais du reste, n’a pas effacé la terrible déception. </em></p><p><em>Une autre déception : lors d’un dîner avec des amis de mes parents, avenue d’Assas, je rencontre le 3<sup>ème</sup>gardien du SOM et qui m’invite à récupérer un ballon, chemin de Moularès. Pendant 4 jours,  je ne pense qu’à ça et le jeudi je m’y pointe. Je trouve bien une personne correspondant à son nom mais pas du tout  au joueur en question. Je m’en retourne très chagriné et me demandant si l’on ne s’est pas quelque peu moqué de moi ou du moins si l’on ne s’est pas tout bêtement vanté.</em></p><p><em> J’ai regretté d’avoir fait un détour à mobylette du côté des Aubes pour récupérer mon copain François (perdu de vue), lequel finalement n’a pas voulu venir. Cela m’a fait perdre un précieux temps, à cause duquel j’allais rencontrer sur la route un p… de camion qui a failli me tuer et à cause duquel je me suis retrouvé à l’hôpital avec la cheville cassée. Il n’y a pas de petits faits en soi. Ils s’intègrent à une chaine de coïncidences et finissent par avoir des conséquences plus ou moins graves. On le sait tous : Les petits ruisseaux font de grandes rivières. Une histoire de fille que je connaissais à peine, rencontrée à la porte du car, que je voulais retrouver à Pignan, dans la banlieue montpelliéraine. </em></p><p><em>J’ai lâchement abandonné mon ex-beau-frère, que j’aimais pourtant beaucoup, lors d’une bagarre villageoise. Je ne sais toujours pas ce qu’il m’a pris. Je n’avais même pas peur.</em></p><p><em>Je suis parfois un peu dur de la « comprenette ». Il me faut m’éloigner de la situation pour qu’elle m’apparaisse avec netteté. Aussi dois-je ou ai-je pu passer pour un idiot. J’en donne un exemple précoce : quand j’allais au cinéma, je n’arrivais pas à comprendre que les extraits publicitaires des films à venir étaient conçus comme un  résumé. J’avais l’impression qu’il s’agissait de petits films et donc que j’en avais vu plusieurs quand on rentrait après la séance. Quand un film était permanent, comme ça se faisait beaucoup à l’époque,  j’étais quasiment sûr qu’en retrouvant le moment de notre arrivée, la suite allait être différente et j’étais très  déçu de vérifier que la suite était du pareil au même. </em></p><p><em>Un jour qu’un commerçant de Lunel nous avait invités, Ray ayant travaillé chez lui le matin, je prenais les amuse-gueules et autres apéritifs pour un repas complet. Et je trouvais ça merveilleux qu’au restaurant, on fasse ainsi plusieurs repas. </em></p><p><em>Tout jeune encore, j’ai échangé sans regrets ma trousse entière contre un appointe-crayon qui me faisait envie. Il arrive à des collectionneurs de tellement désirer un objet qu’ils sacrifieraient bien, l’espace d’un instant, à l’extrême, l’ensemble de leurs trésors contre cet objet temporairement inaccessible. Ainsi Don Juan aurait été capable de tout sacrifier, y compris sa vie, ou sa liberté d’agir, pour un seul moment de plaisir intensément souhaité.</em></p><p><em>Je suis très suspicieux envers les colères que l’on prétend saines ou que l’on nous présente comme une vertu. Pour moi, elle n’a jamais été bonne conseillère. Et j’essaie d’éviter d’y céder même si les raisons ne manqueraient pas : sur la route, dans les transports en commun, quand les promeneurs lâchent leurs chiens…</em></p><p><em>Quand il faut choisir entre le chimique et le naturel, je choisis le naturel. Jusqu’à présent cela ne m’a pas trop mal réussi.</em></p><p><em>Vers ma 17è<sup>ème</sup> année, j’ai mis un pull col roulé vers le 31 août, sous prétexte que nous abordions septembre et donc l’automne et autres conneries. Tout ça pour épater la secrétaire du magasin en face le nôtre, qui ne s’est jamais intéressée à moi et pour qui j’avais un début de béguin.</em></p><p><em>Quand je vois des listes de livres publiés, je ne peux m’empêcher d’imaginer que l’on m’en offre un certain nombre, à la suite d’un concours gagné par exemple, et que je peux choisir lesquels. Pourtant la pléthore de publications, dont beaucoup de médiocres à mon goût,  dans les grandes librairies, me donne la nausée. J’ai même esquissé un roman à ce sujet. Le héros y vomissait systématiquement du papier. J’en livre un extrait…</em></p><p>            C’est quand j’ai senti la nausée me gagner alors que je venais d’apprendre que ma femme attendait un garçon que les choses ont commencé à se gâter. Le bonheur, c’est simple comme un coup de fil. Je passais, vers le soir, à mon accoutumée, devant la vitrine d’un confrère, à laquelle je jetais machinalement un coup d’œil furtif, quand j’ai senti comme un étourdissement, un vertige passager mais que je n’ai pu m’empêcher par la suite de mettre en rapport avec ce que le poète au cœur mis à nu définit comme l’aile du vent de l’imbécillité. Je n’ai pas réalisé tout de suite de quoi il s’agissait. J’ai mis ça sur le compte de la fatigue nerveuse, de la chaleur exceptionnelle de ce juillet précoce, du mauvais champagne bu en fin de repas de midi avec le patron et qui décidément avait du mal à passer. J’ai dû ralentir le rythme, moi qui sème aisément mes compagnons de randonnées alpestres, faire semblant de contempler la vitrine de plus près et me coller ainsi contre le verre frais, ce qui m’a fait du bien. Il n’y avait personne à l’intérieur, la boutique avait été fermée en même temps que la nôtre et j’ai pu, en rasant les murs et devantures, sans trop me faire remarquer des passants distraits, rejoindre la station de taxi la plus proche car il n’était pas question de prendre les transports en commun. Claustrophobie oblige. D’autant que je ne puis entrer dans un bus sans me remémorer les voyages interminables dans l’arrière-pays du littoral méditerranéen qui avaient marqué mon enfance, où j’avais restitué aux adultes qui m’entouraient davantage encore que ce que j’avais ingurgité, comme quoi il n’y a pas que les artichauts. Dans le véhicule je me suis senti mieux, presque soulagé et j’ai même plaisanté avec le chauffeur sur mon nouvel état conjugal ce qui ne l’a pas du tout mais alors pas du tout fait rire mais bon on sait ce que c’est qu’un garçon de café dans notre pays. Ensuite je suis rentré dans notre deux-pièces cuisine salle de bains, je n’ai rien dit de l’incident à ma femme, il était stupide de l’alarmer inutilement, surtout dans son état. Nous avons regardé la télé, un plateau sur les genoux, un reportage sur l’anorexie mentale chez les jeunes et j’ai pensé que ça devait être terrible d’être le père d’un enfant-plume.</p><p>         Le lendemain, en début de matinée, devant l’étal des soldes et collections sacrifiées du confrère, alignées comme des panini, tous ces exemplaires abîmés, sans éditeur crédible, certains ayant fait faillite, ou non récupérés par les clients, ou retournés car renvoyés trop tard – j’en étais responsable – je me suis souvenu du malaise de la veille ce qui immanquablement m’a déclenché une crise d’angoisse, assortie du même symptôme, dans l’autre sens toutefois. Je me suis retenu à la planche de bois et me suis déplacé de gauche à droite, à la manière d’un crabe. Chacun vaquait à ses occupations et nul ne m’a posé de questions, fort heureusement car elles suscitent en général chez moi un surcroît d’appréhension, bien compréhensible au demeurant quand on connaît les hommes, qui peut aller jusqu’au vertige. J’ai fait un effort sur moi-même, j’ai inspiré un bon bol d’air à l’arrière-odeur suspecte et mes forces sont revenues, il n’aurait plus manqué que ça que je me trouve mal en plein travail, déjà que le patron m’avait laissé entendre qu’il n’était pas sûr de conserver tout son personnel et qu’il songeait même à fermer la boutique, avec la concurrence des grandes surfaces et cette nouvelle mode des distributeurs à tous les coins de rue – et je ne parle pas des soldeurs et autres artisans des marché aux puces qui entretiennent l’illusion d’une marchandise  très bas prix…</p><p>         Les vacances approchaient. Ce n’était plus qu’une question de semaines. J’ai décidé de passer outre, de n’en référer ni au médecin de famille, ni à mes collègues lesquels en général ont des avis contradictoires qui n’aboutissent qu’à une brouille entre eux et à l’embrouillamini dans mon esprit. J’ai mis en rayon quelques nouveaux arrivages, pas bien fameux en ce début d’été, du moins ceux qui étaient référencés, que voudriez-vous donc qu’ils emportassent sur les plages et je n’y ai plus pensé. La journée est vite passée. Cartons à déballer, cartons à remballer, vérifications des factures, des exemplaires manquants. Porter, rapporter, transporter, on n’imagine pas la dépense d’énergie physique que suppose la cause intellectuelle. Colère du patron pour la énième fois contre l’obligation d’accepter les « offices » alors que la trésorerie est au plus bas et que certains des ouvrages reçus seront vendus au prix coûtant dans certaines grandes surfaces ou les maîtres-soldeurs patentés. J’ai conseillé un ouvrage sur les châteaux franciliens, à visiter en priorité, à des          touristes japonais parlant couramment l’anglais moi qui l’ai appris grâce à la pop de papa. J’ai dégoté des cours de vacances pour des parents inquiets du niveau de leur progéniture en langues vivantes comme quoi je ne suis pas le seul. Enfin, une grosse vente, le patron m’a fait un signe avec le pouce, pour un anniversaire, des photographies de Sao Paulo by night au quotidien moi qui n’ai jamais mis les pieds ou très peu au-delà de mon territoire hexagonal. Dans l’après-midi, une jeune femme qui ressemblait à… une actrice que de toutes façons on ne voit plus, m’a demandé s’il existait des techniques qui aident les futures mamans à se maintenir en forme, j’ai compris qu’elle voulait dire à ne pas trop prendre de poids et je lui ai résumé ce qu’en disait un auteur, un professeur quelconque, dont j’avais offert à sa demande le dernier livre à ma chère et tendre, qui l’avait lu et me l’avait résumé à sa façon, tout comme moi la mienne. Je me suis bien             gardé de dire à l’intéressée que les conseils de base traînent sur Internet, c’eût été aux yeux du patron une faute professionnelle. La jeune femme était ravie. Elle m’a souhaité bonne chance et je me suis dit que c’était un signe, que tout du moins mon rejeton ne serait pas anorexique, ni autiste ni même la proie de diverses névroses à l’instar de son géniteur car je m’étais renseigné, elles ne sont pas héréditaires, du moins pas au sens où on l’entend. J’ai senti alors comme une douleur aiguë analogue aux spasmes intestinaux quand le sandwich-kébab, avalé sur le pouce, contenait trop d’oignons, d’épices pimentées et autres cochonneries, si je puis m’exprimer ainsi et que la pharmacie de service se trouve à l’autre bout de la ville, dans un quartier peu recommandable. Il est vrai que, depuis l’heureuse nouvelle, nous abusions des boissons à bulles : il fallait tout de même informer la terre entière et quand on y pense ça fait tout de même pas mal de monde. Un citrate ou autre adjuvant et cela se guérirait de soi-même. Je n’imaginais pas alors combien je pouvais me tromper.)…</p><ul><li><em>J’ai connu comme tout le monde de grosses déceptions. Je me souviens qu’un 20 août pour ma fête, en colonie de vacances, j’attendais qu’on me la souhaite publiquement comme à l’accoutumée. Or ce soir-là, rompant les habitudes, la direction avait décidé d’honorer un membre de l’équipe, cuisine ou autre. Au moment d’appeler l’heureux élu, mon élan fut interrompu brutalement, mon bonheur coupé net, évanoui d’un seul coup et j’y pense encore aujourd’hui. Le plaisir banni. J’étais très sensible en ces temps-là. </em></li></ul><p><em> </em></p><p>Et ce n’est pas tout, je reviens à SLC :</p><p>                  On y trouvait des <em>Matchs</em> entre deux idoles : Va falloir que je me dédouble, car          j’avoue qu’il m’arrive de ne point pouvoir me décider entre deux idées antagonistes, lesquelles me paraissent avoir autant de défauts que de qualités ? Essayons d’expliciter mon propos.</p><p> </p><p>      Question ? Quelle est votre position par rapport à la meilleure manière de se soigner ?</p><p><em>R 1 : Par les aliments assurément. Manger équilibré en évitant les sucres rapides, les graisses inutiles ou les blés trafiqués. Et l’alcool évidemment, dont j’ai si souvent abusé pour me mettre au diapason de l’ambiance. Ou pour décupler mes capacités sexuelles, m’imaginé-je. Disons plus simplement pour me désinhiber.  Dès que je fais un petit écart, je le ressens immédiatement, en cours ou sur la route. Naturellement, je n’ai pas toujours pensé ainsi et la désintoxication sans intermédiaire ni cure, de mon cru si je puis dire, a été longue mais décisive et quelque peu définitive.</em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : Je me fie en gros à l’avis des médecins. Je suis conscient que l’industrie pharmaceutique fait vivre bien du monde mais enfin si la mortalité dans certains domaines a reculé, c’est bien grâce aux antibiotiques ou aux médicaments permettant de réguler une tension trop forte. Je pense qu’il faut savoir raison garder et, le mieux, c’est d’équilibrer. Surveiller son alimentation et son hygiène de vie et prendre des médicaments indispensables quand c’est nécessaire.</em></p><p><em> </em></p><p>      J’ai du mal à trancher entre les deux positions même si la première me semble la plus attirante. C’est comme en politique. J’ai été de gauche la majeure partie de mon existence, et même, au début, de manière plutôt radicale. Je reconnais pourtant  que les partis ont commis bien des erreurs et je m’en suis un peu éloigné. Sans pour autant basculer vers les extrêmes, encore moins m’imaginer qu’un être providentiel va tout régler d’un coup de baguette magique. A une question sur mes opinions politiques je répondrais donc :</p><p> </p><p><em>R1 : Plutôt à gauche. Ca donne bonne conscience. </em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : Soit plutôt au centre, soit je n’ai plus envie de décider. Aux jeunes de prendre leurs destins en mains.</em></p><p> </p><p>Et le réchauffement climatique ? L’apocalypse que l’on nous promet régulièrement ?</p><p> </p><p><em>R1 : J’y suis assez sensible. La nature se met en colère et c’est bien dans la nature des choses. A l’homme de s’y adapter en agissant avec prudence. Sinon, les catastrophes vont se multiplier. C’est le sort des animaux, sauvages, qui me touche le plus. </em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : On ne peut pas y faire grand-chose. Eviter seulement de ne pas s’agglutiner dans des petits périmètres exposés, ce qui ne peut que décupler le nombre des victimes. C’était la position de Rousseau,  que je fais mienne. S’il était nécessaire qu’une éruption eût lieu, de toute éternité je veux dire, à tel ou tel endroit, je ne suis pas sûr que l’intelligence de l’homme suffise pour en éviter les conséquences. </em></p><p>      Il y avait aussi la rubrique : <em>Je me déteste</em></p><p>      Là j’aurais de quoi révéler : Je me déteste :</p><p><em>Quand je me vois contraint de refuser une invitation pour des raisons que l’autre ne peut pas comprendre. Et me retrouver ensuite rayé de la liste…</em></p><p><em>Quand j’accepte imprudemment une mission que je ne me sens pas la capacité d’accomplir.</em></p><p><em>Quand je suis maladroit face à quelqu’un que j’apprécie, surtout s’il est connu.</em></p><p><em>Quand je ne trouve rien à dire sur le moment et passe la nuit ensuite à énumérer tout ce que j’aurais pu énoncer.</em></p><p><em>Quand je rate une occasion d’acquérir un objet convoité (par manque d’initiative) ou quand j’acquiers sottement un objet que j’ai déjà (par négligence ou malchance). </em></p><p><em>Quand je perds mes moyens ou suis pris d’un trou de mémoire au moment où au contraire j’aurais dû m’affirmer.</em></p><p><em>Quand je sens bien que je déçois quelqu’un qui avait compté sur moi.</em></p><p><em>Quand je confonds deux noms ou prends une personne pour une autre…</em></p><p> </p><p>            J’ai bien fait d’acheter SLC à l’époque<em>.</em></p><p><em> </em></p><p>            J’en profite pour indiquer que, au fil de ces déambulations dans le labyrinthe urbain de mes souvenirs, ou de la reconstitution que j’en fais,  je me rends compte que j’ai matière à écrire au moins dix livres du même genre<em>. </em>Je n’ai sélectionné que ceux qui me sont apparus, par association d’idées et qui concourent à la cohésion de l’ensemble, tout en tentant d’éviter les redondances.</p><p> </p><p>            En outre, si les listes et insertions diverses interrompent le fil de la narration, rien n’empêche le lecteur de le sauter temporairement quitte à y revenir par la suite. On voit bien que ces procédés me servent de pré-textes, au sens strict du terme, et que la supposée vérité m’est donnée de surcroît.</p><p> </p><p>            Ma version imparfaite d’une vérité plus ou moins indécise…</p><p> </p><p><strong>      SI L’ON REMONTE LA RUE EMBOUQUE D’OR, ON REJOINT LA PLACE PETRARQUE</strong></p><p> </p><p>                  Laissant sur sa droite la raide et courte rue Valedau, on remonte par la rue Embouque d’or, vers la place Pétrarque. J’avais un copain, fils unique, et d’une famille assez riche (on lui fêtait son anniversaire), lequel habitait dans une belle demeure en face du cordonnier qui faisait l’angle (j’adorais y aller à cause des odeurs de sciure). On jouait aux cow-boys et indiens mais il se donnait le beau rôle et j’étais toujours le présumé méchant, celui qu’on humilie. Un jour,  j’ai voulu que l’on inverse les règles du jeu. Il s’est fâché et m’a mis à la porte. Ses parents m’ont supplié de revenir. On a son orgueil : je n’ai pas cédé. Il s’appelait Petit et, quand je l’ai revu, quelques années plus tard, il frisait bien les deux mètres. Il en semblait gêné aux entournures. Je me suis souvent demandé si son intelligence était proportionnelle à sa taille et s’il avait aussi grandi dans sa tête. En tout cas, sa mère nous servait des vrais gâteaux de pâtissier. Elle était d’une douceur extrême et ça me changeait diablement. On vivait dans un autre monde. Pas facile de revenir vers le mien et pourtant j’ai tenu bon. On est susceptibles à tout âge…</p><p> </p><p>                  Place Pétrarque, c’était l’Hôtel de Varennes, restauré à partir d’une base médiévale. En fait,  le premier cœur de ville et le premier château de ses fameux fondateurs, les Guilhem, grâce à un don de son suzerain. Pas veinard, le gars ? Sur le chemin des pèlerins, disent les livres d’histoire. Et premier bourg castral avant l’essor. J’habitais donc ce bourg castral, en plein cœur de ville. Que d’aucuns nomment l’Ecusson,  il paraît que ça tient à sa forme particulière. Comme quoi la création d’une ville tient à peu de choses. A l’étage de l’hôtel, vivait un camarade de classe, on se connaissait depuis le CE2, un dandy précoce, habillé toujours impeccable, avec lavallière et veste soignée, dont la maman était un ravissement pour les yeux. Cette dame prétendait avoir eu une aventure juvénile avec  notre Ray quand il était jeune, que celui-ci a toujours niée, ce qui n’était pourtant pas son genre. Le camarade réalisait des dessins à l’encre très dilués dans l’eau et j’improvisais des poèmes sur ce tachisme paysager. Il s’appelait Fréd et je l’ai perdu de vue du côté des Matelles. C’est lui qui m’a fait découvrir Hartung et Soulages. C’est un peu lui qui m’a mis le pied à l’étrier.</p><p> </p><p>                  Dans la salle dite Pétrarque, voutée d’arêtes et d’ogives,  j’ai animé une rencontre avec Michel Butor, venu parler du peintre (et ami) de Supports-Surfaces, André-Pierre Arnal, qui exposait alors galerie Wimmer, rue de la Monnaie, parallèle à l’Embouque d’or, à l’occasion de la parution d’un catalogue auquel je participais. Je me souviens que nous avons performé un arrachement en 4 volets, c’était sa technique, j’en ai un toujours à demeure, tandis que je lisais un poème écrit pour la circonstance :</p><p> </p><p><em>Tu m’arraches et je crie… </em></p><p><em>Tu leur arraches aussi des crises de surprise</em></p><p><em>Tu arraches aux surplis les cris de leur vertige</em></p><p><em>Il écrit quand tu arraches aussi</em></p><p><em>Il arrache à l’écrit les cris de tes vestiges</em></p><p><em>Ils s’écrient ô ces cris quand tu arraches ainsi</em></p><p><em>Tu les arraches à leurs vestiges</em></p><p><em>D’arrache pieds déchires la couleur des plis</em></p><p><em>En quatre aussi te plies dans la douleur des plis</em>…</p><p> </p><p>                  Et ainsi de suite en jouant sur les assonances en i qui produisaient le son aigu que j’associais à l’arrachement.</p><p> </p><p>                  Après mon intervention, je suis vite sorti pour gagner les toilettes, me soulager de la bière que nous avions bue, Michel Butor, Michel Sicard, Skimao et moi, celle-ci ayant eu sur moi un plus grand effet que sur eux manifestement. Si bien que, si l’on me demandait ce que j’ai retenu de tout ce qui s’est dit dans nos discours et les débats qui ont suivi, je répondrais avant tout :</p><ul><li><em>Une forte envie de pisser.</em></li></ul><p><em>(Mais encore…)</em></p><ul><li><em>La physionomie hilare de mon ami Georges, content et fier de son pote de toujours.</em></li><li><em>Bruno Roy qui râlait parce que j’avais lourdement fait allusion à l’embonpoint tardif de l’écrivain. Ce qui ne l’a pas empêché de nous inviter dans sa superbe demeure, route de Ganges où il éditait les magnifiques ouvrages illustrés de Fata Morgana. C’est grâce à lui que je possède une litho de Michaux et une de Bran Van Velde.</em></li><li><em>Les yeux ébaubis de mon professeur de fac, Daniel Moutote, spécialiste de Gide et de Valéry, content de son ancien élève.</em></li><li><em>Une copine, aux initiales flatteuses, BB, venue par solidarité, qui s’endormait pendant le discours de Sicard.</em></li><li><em>Deux de mes élèves au premier rang, qui enregistraient religieusement mes paroles. </em></li><li><em>Quelque élu, qui attendait qu’on le félicite pour le prêt de la salle</em></li></ul><p>                  Très embêtante l’envie inopinée de pisser. Rousseau en parle très bien dans ses <em>Confessions</em> et comment il a manqué une pension royale en raison d’une malformation gênante de la vessie. De mon côté,  je suis très sensible, depuis toujours, aux produits diurétiques. Une eau trop naturelle et je joue les artichauts, à vider plus que je n’ai ingurgité.</p><p>                  Michel, Butor, nous l’avions fait venir, Skimao et moi, pour une conférence à la fac Paul Valéry et pour une quadruple exposition, ponctuée par la parution d’un livre d’artiste : <em>La Quinte major.</em> Il est revenu dialoguer avec mes élèves alors que je travaillais au Cours Daudet, ce qui fait que Laurent Nicollin doit peut-être posséder un exemplaire dédicacé de <em>Degrés.</em> Je l’ai interviewé en public aussi au Domaine d’O, à l’occasion d’une présentation des <em>Anges de la porte</em>, de Jean-Louis Beaudonnet (avec Lise Ott et Skimao). Enfin, Claude Bartoli, quelques temps avant la mort de l’écrivain, l’avait fait intervenir à la Gazette Café mais j’ai refusé d’assurer l’animation. Je n’aime pas le contact avec le public. Je ne m’y sens pas à l’aise. De toute façon, il était tellement bavard que la moindre question nous valait une réponse d’une heure. Passionnante, il est vrai. Je me souviens, j’étais allé le chercher à Marignane, en voiture à cause d’une grève de train, pour le conduire à un vernissage que finalement nous allions rater,  et il m’a débité un cours sur Molière qu’il connaissait par cœur. Il est également revenu pour couvrir l’expo sur les Aborigènes au Musée Fabre et, grâce à lui, j’ai pu dîner à la table de Georges Frèche et de l’équipe municipale. Je lui avais présenté Charlélie Couture, avec qui j’avais brièvement sympathisé. Manifestement ce n’était pas son univers. Le courant n’est pas passé entre les deux.</p><p>            Quelques années auparavant nous avions organisé, Skimao et moi, dans la même salle, une sorte de colloque sur le thème de la Fiction (<em>Fictions Fictions Fictions !).</em> J’y avais lu un petit poème en prose dont j’avais démonté les rouages et qui était composé, en fait, essentiellement de citations. J’avais procédé par collages. Ma thèse était que tout était citationnel et susceptible de devenir fictionnel. Le public était composé d’étudiants venus soutenir leur prof de culture générale, Marc Partouche.  Le débat fut houleux. Bernard Derrieu en tira une petite publication qui est devenue comme on dit « collector »… Miam Miam, elle s’appelait.</p><p> </p><p>            Dans le courant de la soirée, afin d’illustrer mon idée, j’avais lu ce texte, composé à l’aide de citations et censé  traduire avec mes mots l’œuvre d’un étudiant des Beaux-arts de l’époque, que tout le monde a oublié. Il s’appelait Arnaud LT:</p><p><em> </em></p><p><em>Ce jour-là Sainte Véronique rejoignit son amant en chaise à porteur de manière à dégager ses pieds inodores d’un surcroît de turbin. : elle s’adonnait, prenant quelques libertés avec les conventions médiévales, à la pédisturbation à quoi l’avait initié la jeune esclave chinoise que le Maître avait plus ou moins sauvée des eaux. Ses joyaux galbés, ses attaches chantées par les poètes et qu’elle découvrait exhaussé d’un talon haut triangulaire détournaient ses contemporains du spectacle de la rue. Or elle avait décidé d’arriver pour une fois à l’heure. Et son coup de poing américain ne tenait pas à subir les assauts de ceux qui le prenaient pour la plate-forme où la main guigne les espaces interfé-pas- très-moraux. Elle était sereine et béate comme la vierge de Zbraslaw sur un trône féérique et pépiant d’anges. La ligne ondulée du bord de son imperméable évoquait la tradition siennoise. C’était là son seul vêtement si l’on excepte son porte-jarretelles que l’on adorait en général tirer afin de solliciter l’ouverture de la poterne d’Eros…</em></p><p>            J’avais puisé force expressions et citations dans un livre d’art, un autre d’érotisme,  et en avais tiré ce début de fiction.</p><p> </p><p>            L’Artothèque de Montpellier a résidé quelques temps dans ces lieux, à l’étage. Jeanne Struyve (née Dehenry) s’en occupait. Elle y organisait des expos. Nous y retrouvions Georges Desmouliez, l’ancien élu à la culture, qui avait tant fait pour l’art moderne en cette ville (<em>100 artistes dans la ville</em>, c’est lui !). Elle m’avait acheté un livre illustré par un artiste à l’époque. Mais lequel ? Et qu’est-elle devenue ? Et surtout qui s’en souvient ? Ah, ingratitude humaine !</p><p> </p><p>            La Place permet de rejoindre  Jean Jaurès et le quartier de la Condamine, par une sinueuse et petite rue, dite de la petite loge. Où durant un temps assez bref,  j’ai rendu visite à une petite amie dont j’ai oublié le prénom. Le fait ne vaudrait pas la peine d’être mentionné si elle n’avait pas été séduite, plutôt que par ma personne, par la lecture de mon premier livre publié, dont la presse locale avait quelque peu rendu compte. Il s’intitulait <em>Connexités</em> (le jeu de mots comptait à l’époque !) et se voulait une bien modeste adaptation d’<em>Ulysse</em> de Joyce déjà, à la ville dont je suis en train de parler. Celui-ci reprend la structure de celui-là. J’aurais eu au moins une groupie dans ma vie ! Dans cette même rue, on pouvait déjeuner pour 5 F, une misère à l’époque. J’y ai quelquefois mangé avec Ray, l’été, puisque nous bossions au magasin pendant que madame prenait ses aises à la mer… Je me souviens avoir fait craquer, en le regardant fixement,  un ancien combattant de la guerre de 14, un peu sadiquement, parce que j’étais très antimilitariste et que ses décorations m’horripilaient. Il nous a fait une crise, de type épileptique. C’était idiot, j’en conviens. Je me croyais malin…</p><p> </p><p>            Allez savoir pourquoi ce sont ces souvenirs qui me reviennent plutôt que d’autres. Ils nourrissent ce projet et lui donnent tournure. J’aurais écrit ce texte  il y a quelques mois, quelques années même, temps, il aurait été si différent. Contentons-nous de celui-ci. Qu’est-ce que j’y apprends ? Qu’est-ce que je retiens de ma déambulation fictive dans des rues que j’ai tant arpentées ?</p><p> </p><p>            On aboutit donc sur…</p><p> </p><p>            Suspense…</p><p> </p><p><strong>      MAIS AUSSI LA PLACE JEAN JAURÈS ET LES HALLES</strong></p><p> </p><p>                  Une cousine de la famille, et son compagnon André, de vingt ans son cadet, tenaient un étal sur le marché aux fruits et légumes, à l’époque sur la place Jean Jaurès, bien avant l’installation de la statue du héros national et des terrasses de bar. La première fois que je les vis, je les avais baptisés André la pomme et Rose la poire. Il paraît que j’avais vu juste d’instinct et qu’il lui en faisait voir des vertes et des pas mûres. Certains l’appelaient Dédé La banane, allez savoir pourquoi, il n’avait rien d’un rocker. Ils étaient d’une extrême bonté avec moi. Je les aidais, le jeudi en fin de matinée,  en pesant les fruits de mon mieux.</p><p> </p><p>                  Plus tard, André me confierait le soin de monter son étal dès l’aube, l’été, pour me faire un peu d’argent et de le démonter vers les Midi afin de le rapporter dans leur remise, rue Collot, laquelle  rejoignait notre rue. Aujourd’hui, ces remises sont devenues des boutiques et des restaurants.</p><p> </p><p>                  En face la sienne, un local syndical. Une bombe y avait explosé, posée par l’OAS ou quelque extrémiste des années 60, et il ne s’en est fallu que d’un quart d’heure pour qu’elle n’emporte au minimum l’élément féminin du précieux couple,  au pire mes deux parents. Mon père, blême : C’est la révolution ! C’était la première fois que j’entendais ce mot. Je réclamais des explications : Tu comprendras quand tu seras plus grand…</p><p> </p><p>                  André m’amenait au foot,  y compris aux entraînements du jeudi, et me présentait même les joueurs afin de me faire obtenir des dédicaces. Je me souviens de Calmette, Desson, Couronne, et puis de Granci qui venait du village de ma grand-mère et qui lui aussi vendit des fruits et légumes mais sur la Comédie. Dédé m’avait offert un ballon pour ma communion. Mon cadeau préféré, que  j’amenais au collège, histoire de me faire accepter par les plus grands et d’être pris dans une équipe de matchs improvisés. Je déjeunais chez eux, de temps en temps le dimanche, et les repas étaient pantagruéliques. Ils habitaient rue des Aiguerelles, avant de déménager derrière la gare, face à l’école de ma fille B, qu’il leur est arrivé de garder. Rose avait perdu la tête mais son idée fixe était de récupérer l’enfant dans l’école maternelle en face son rez-de-chaussée. Si bien que nous eûmes une grande frayeur un soir, vite dissipée, quand on nous signifia qu’une vieille dame nous avait précédés.</p><p> </p><p>                  Le foot c’était, le SOM (Allez SOOOOOM !), dont le stade se trouvait à Dom Bosco, à deux pas de Miquette, la maîtresse de qui vous saurez bientôt, sur le pont Juvénal. Il a été démoli et remplacé par des immeubles. J’y suis passé dernièrement pour me rendre à l’Arbre blanc, la merveille architecturale, de l’autre côté du Lez. Un instant, je me suis cru revenu quelques décennies en arrière. L’impression d’avoir déjà vécu ce moment. Une réminiscence. Je n’ai pu m’empêcher de penser : C’est ma ville, comme j’aurais dit : c’est la femme de ma vie.</p><p> </p><p>                  Au fur et à mesure que j’avançais, je me suis souvenu que mon copain Péco habitait dans le quartier. Il m’a initié aux rudiments de la guitare basse. Un jour,  j’avais le bras cassé, il m’a transporté à vélomoteur chez un camarade qui a pris le relais et nous sommes allés dans une villa isolée voir je ne sais plus qui. Au retour,  j’étais sur le solex du camarade en question, Péco qui slalomait devant nous, a lourdement chuté. Nous avons ri en le découvrant à terre au premier virage, avant de nous rendre compte que la situation était plus grave que perçue de prime abord. Au-delà de quelques éraflures, il avait tout bonnement perdu, sous le choc, la mémoire. Je crois que le camarade a dû nous ramener l’un puis l’autre  à un arrêt de bus avant de s’occuper du deux roues, rapporté à la villa  Sur le trajet, à pied, l’accidenté en sang a répété en boucle, au moins vingt fois, « Et ma mère, elle est au courant ? » alternant avec : « Ah, on est beaux tous les deux, toi avec ton bras cassé et moi avec mes égratignures ! ». Je l’ai laissé chez lui et ai brièvement répondu aux questions de sa « si » dévouée maman. On s’est inquiétés jusqu’au lendemain matin, où on l’a retrouvé en pleine forme sauf qu’il avait tout oublié, depuis son accident jusqu’au réveil. Ainsi je suis le seul à pouvoir témoigner de ce  laps de temps qui aurait pu lui être fatal puisqu’il avait frôlé le traumatisme crânien. On est souvent les seuls à pouvoir témoigner. C’est même pour cela qu’on écrit. En tout cas,  je sais ce que c’est que d’avoir des trous de mémoire. Si peu de souvenirs nous restent de tout ce que l’on a vécu ! Ce livre en apporte la preuve.</p><p> </p><p>                  Et puis j’ai reconnu l’endroit où,  autrefois, une barrière de voie ferrée barrait la route. Elle a depuis longtemps disparu pour laisser place au trafic urbain. Les miracles ne durent que quelques secondes. Intenses, il est vrai.</p><p> </p><p>                  Rose et André : On a longtemps été voisins par la suite. On est même allé voir quelques matchs à la Mosson du temps où j’avais en charge les cours de français à l’attention des jeunes de l’Equipe (Loulou pensait à tout !). Et son fils Laurent par la même occasion. André,  je suis allé le visiter dans sa maison de repos des Arceaux, vers la fin de ses jours. Quant à Rose, je parvenais à lui faire retrouver, par le chant, des airs de sa jeunesse : <em>Le petit vin blanc, Les roses blanches</em> et même <em>La montagne</em> dont elle était quelque peu originaire. Incroyable l’importance des chansons tout au long de la vie, au point qu’elles demeurent la seule chose qui persiste quand on a tout oublié. Rose avait perdu toute notion du temps et de ses souvenirs. Je suis moi-même capable de restituer des tas de chansons de ma jeunesse que j’ai retenues par cœur, non sciemment mais inconsciemment, parce qu’elles passaient souvent à la radio ou que j’écoutais le disque en boucle. J’en livre une quelques-unes qui me reviennent spontanément en mémoire et que je sauve ainsi de l’oubli général :</p><p> </p><p>                  <em>La plupart des chansons d’Adamo 60-70 à commencer      par Chanson en rondelles</em></p><p><em>                              Ca j’l’ai jamais vu, par Graeme Allwright (amusante      variation sur l’ivrognerie)</em></p><p><em>                  Y’en avait pas beaucoup, de Marcel Amont, chanteur        dont je m’étais quelques temps entiché.</em></p><p>                  <em>Au revoir mon amour, de Richard Anthony (entre            autres,   j’en connais en pagaïe : Si tu as besoin d’un          ami…)</em></p><p><em>                  Sur un dernier signe de la main, de Franck Alamo (un     jour moi aussi je            ferai ce signe !)</em></p><p><em>                  « Qu’est-ce que je fous ici ? », d’Antoine (Je me le suis      souvent demandé).</em></p><p><em>                  L’homme orchestre,  par Hugues Aufray (et Cauchemar    psychomoteur,    toujours de Dylan).</em></p><p><em>                  Hier encore, de Charles Aznavour (Ben oui, on n’peut       pas être et avoir été). J e l’ai interprétée chez André. </em></p><p><em>                  Les rapaces, par Barbara (une critique des faux amis).</em></p><p><em>                  A regarder la mer, par Alain Barrière (Il paraît que je    l’imite très bien !)</em></p><p><em>                  Le trou dans le seau, par Guy Béart (Lui aussi.    Chanson marrante et en boucle)</em></p><p><em>                  Le petit oiseau de toutes les couleurs, par Gilbert   Bécaud              (Bien injustement oublié)</em></p><p><em>                  Misogynie à part, de Georges Brassens (Sa Supplique       est un chef         d’œuvre !)</em></p><p><em>                   L’âge idiot, A  jeun… On est passé à la Fondation, à       Bruxelles)</em></p><p><em>                  « Où va-t-elle ? », de Ronnie Bird (un rock à la </em></p><p><em>                  française.          J’adore !).</em></p><p><em>                  Comme à Ostende, de Jean-Roger Caussimon (Sinistre.     J’y suis allé       pour vérifier).</em></p><p><em>                  J’ai entendu la mer, de Christophe (je l’ai surtout apprécié plus tard).</em></p><p><em>                  Un jeune homme bien, de Petula Clark (une adaptation     réussie des Kinks)</em></p><p><em>                  Conception, de Robert Charlebois (Génial, à ses     débuts !)</em></p><p><em>                  Je suis trop beau, Les Charlots (Une parodie, en   l’occurrence de   Dutronc).</em></p><p><em>                  Soliloque, de Georges Chelon (une de ses chansons             critiques).</em></p><p><em>                  Ah si j’avais pensé, de Noël Deschamps (Où il fustige       les effets de        mode en chanson)</em></p><p><em>                  Le plus difficile, de Jacques Dutronc (Une déflagration      dans son temps !).</em></p><p><em>                  Le silence, de Lény Escudéro (époustouflant sur scène !      Une révélation.)</em></p><p><em>                  La leçon buissonnière de Jean Ferrat (Une voix. Et du      texte !)</em></p><p><em>                  La mémoire et la mer, de Léo Ferré (Chef d’œuvre,          entre autres !     J’en connais pas mal)</em></p><p><em>                  Madame Robert, de Nino Ferrer (Lui aussi, un    spécialiste des listes ! Oh Hé hein bon ! Les cornichons.      Je vends des robes.)</em></p><p><em>                  Teenie Weenie Boppie, de France Gall (du           Gainsbourg, évidemment). A part ça, je ‘en raffole pas. </em></p><p><em>                  Melody Nelson, par Serge Gainsbourg (Ou Rock around the bunker)</em></p><p><em>                  D’accord D’accord, par Danyel Gérard (pas reconnu à     sa vraie valeur).</em></p><p><em>                  La majeure partie du répertoire de Johnny des années       60. Après je décroche.</em></p><p><em>                  L’amitié, de François Hardy, le charme incarné. </em></p><p><em>                  Cigarette, de Jacques Higelin (A ses débuts. Plus tard :     L’attentat à la pudeur)</em></p><p><em>                  Comprend qui peut, de Boby Lapointe et beaucoup plus      si affinités</em></p><p><em>                  Viens sur la montagne, de Marie Laforêt (la fille aux        yeux d’or). </em></p><p><em>                  Bozo, par Félix Leclerc (Un petit bijou finement ciselé).</em></p><p><em>                  Entre 14 et 40 ans, par Maxime Leforestier (La   contestation post             68).</em></p><p><em>                  Société anonyme, d’Eddy Mitchell (comme Johnny,            après l  es années 60,  je décroche, trop américanophile      pour moi).</em></p><p><em>                  La marmite, de Dario Moreno (Une ambiance de             carnaval brésilien à couper le souffle).</em></p><p><em>                  Montparis, de Claude Nougaro (Meilleure que     Toulouse ! N’a pas Connu le même succès. Tout come       Paris-Mai).</em></p><p><em>                  Tes gestes, de Moustaki, mais j’en connais plein    d’autres. Le talent dans la simplicité. </em></p><p><em>                  Non, j’irai pas chez ma tante, de Pierre Perret (Celle-      là, c’est à cause de la mienne chez qui j aimais bien           aller).</em></p><p><em>                  L’oiseau de nuit, de Michel Polnareff, j’en connais            plein. Aussi. Pour sa voix surtout. </em></p><p><em>                  Hôtel des voyageurs de Serge Reggiani (très sensible à       son phrasé mélancolique)</em></p><p><em>                  Un homme plein d’argent, de Dick Rivers. Je l’ai toujours apprécié. </em></p><p><em>                  J’en parlerai à mon cheval, de José Salcy (J’adorais ce      chanteur !)</em></p><p><em>                  Le martien, d’Henri Salvador (Très très drôle. Mes         filles le révéraient).</em></p><p><em>                  L’homme en noir, de Sylvie Vartan (Elle tait si jolie !)</em></p><p><em>                  Alain Aline, de Pierre Vassiliu (Des jeux de mots à la       Lapointe, un peu plus osés ! copain copine, bon pain…)</em></p><p><em>                  Joe Montferrand de Gilles Vigneault : Une diction            pharamineuse !</em></p><p><em>                  </em></p><p><em>                  </em>J’en oublie certainement. Et je ne parle pas des années 80, Baschung, Daho et consorts. Ni de ceux que j’ai aimés mais que je ne chante pas (Véronique Sanson : Chanson pour Bernard). Ni de ceux que je chante mais que je n’aime pas (Le jouet extraordinaire, de Claude François…)</p><p> </p><p><em>                  </em>Pour en revenir à André, lui qui sa vie durant avait été d’une infidélité notoire, visita sa compagne jusqu’au bout, dans l’aile vouée à la gérontologie, de l’hôpital psychiatrique où l’on avait soigné ma grand-mère maternelle. Très attaché à elle malgré ses infidélités passées… Je me suis toujours demandé si derrière son caractère bourru ne se cachait pas une tendresse insoupçonnée envers elle ou bien si, se sentant diminué et solitaire, il s’était en quelque sorte amendé sur ces vieux jours. Mystère ! Ainsi que le filmait Fellini : Et voici le grand Zampano !</p><p> </p><p>                              Quand Zède  nous a fait son syndrome de glissement, on l’a mise dans le même hôpital que feu sa belle-mère honnie. Font d’Aurelle, de triste réputation. Quand quelqu’un avait un comportement excentrique, on disait : « il est bon pour Font d’Aurelle ». La première fois que je suis allé la voir, une vieille dame était allongée près d’elle, sur son lit. Je lui ai demandé de qui il s’agissait et elle m’a répondu : « Eh bien tu la reconnais pas ? C’est ta grand-mère… ».  Ben non,  je ne la reconnaissais pas. Et pour cause : je ne l’avais jamais rencontrée ! Et elle devait être morte depuis belle lurette… En revanche, elle la tolérait manifestement, elle qui l’avait tant haïe. Avait-elle deviné où on l’avait conduite ? S’était-elle réconciliée avec elle ? Dans son esprit je veux dire. Ou bien avait-elle des remords ? Après tout, elle avait vécu dans ce qui avait été son chez elle… Il n’empêche : les deux branches de ma famille eussent pu s’y réconcilier.</p><p> </p><p>                  En tout cas, j’ai senti un grand frisson monter en moi. Je suppose qu’il s’agissait d’une aliénée qui errait ainsi de chambre en chambre, échappant à la surveillance des infirmières. Je suis allé prévenir l’accueil… Quand je m’en suis retourné dans la chambre, la supposée grand-mère était partie. Et Zède ne voyait pas de qui l’on parlait… (« Fous-toi de ma gueule ! »).</p><p> </p><p>                  Mon père aussi s’est rapproché de sa femme (comme disait ma sœur), sur ses vieux jours. C’est plutôt elle qui n’en voulait plus. A chacun sa géhenne.</p><p> </p><p>                  Je regarde systématiquement les résultats de l’équipe de Montpellier. Une habitude d’ancien footballeur… C’est plus le SOM. C’est La Paillade, rebaptisée Mosson. Qu’est-ce j’ai pu m’écorcher les genoux et les coudes durant les matchs improvisés, quasi quotidiennement. Comment je n’ai pas contracté le tétanos, je me le demande encore. Aujourd’hui je m’entaille beaucoup les bras, mais en élaguant, ou nettoyant. </p><p> </p><p>                  Sur cette place, Jean Jaurès, qui résonne encore des tables des marchands et changeurs, j’ai assisté à des bals du 14 juillet,  dégusté mes premières tellines et olives farcies aux anchois dans un bar à pieds noirs, Le petit Nice (Ah ba babababababa). Je me souviens d’un pressing sans clim où je devais apporter des costumes à repasser. Un commerce plus petit où l’on vendait des transistors (mon premier beau-père m’en a offert un quand j’ai dû prendre mon premier « poste » de prof au fin fond du fond du Tarn profond – autant dire en Aveyron !). J’ai acheté, en toute innocence, chez le boulanger, des gâteaux à la maîtresse de Ray, au grand dam de l’épouse trahie, très près de ses sous,  en tous cas pour ce qui concernait les autres. J’avais cru bien faire car j’aimais beaucoup l’intruse et j’ignorais, bien sûr, leur relation. Quand l’adultère fut révélé, nous crûmes, ma sœur et moi, au divorce et franchement nous le souhaitions un peu. Elle était si gentille et,  ma foi, plutôt agréable à regarder. Elle nous aurait bien plu en tant que belle-mère.</p><p> </p><p>                  Tout est rentré dans l’ordre quand on sut que la dame s’était prostituée, dans sa précoce jeunesse, du côté de la Côte d’azur. A fortiori quand elle mourut, d’un accident de la route, à solex, elle travaillait alors dans une boutique à Carnon. Quelques temps auparavant, l’épouse trompée  l’avait maudite ! (« Et sur la tête d’un mort, ça porte malheur, tu peux me croire ! »). En effet, quand on apprit, par un coup de téléphone, le décès de mon grand-père, notre séducteur de paternel se trouvait  avec sa dulcinée… Ca a gueulé très fort en sens inverse pour une fois, dans la voiture, qui nous conduisait au Piochet (me rappelle plus !  Une Peugeot 404 ?).  Et immanquablement,  quand les deux se calment, qui est-ce qui prend ? Les enfants. En l’occurrence ce fut moi.</p><ul><li>Ca va nous faire drôle de voir le Piochet sans papé…</li><li>Ah ça, c’est intelligent !</li><li>Mais qu’il est con ce gosse…</li><li>Surtout tu répètes pas ce genre de conneries à ta grand-mère… Manquerait plus que ça !</li><li>(Ma sœur, surprise et atterrée) !&#8230; Heu, qu’est-ce qu’il a dit, Nadou ? </li><li>Moi : Ben heu, qu’est-ce que j’ai dit ?</li><li>Ferme-la ! Si c’est pour dire des conneries…</li><li>…</li><li>Tu crois qu’ils réalisent ?</li><li>Penses-tu…</li></ul><p>            On nous avait interdit l’enterrement du papé,  officiellement pour ne pas nous choquer. En réalité pour ne pas se compliquer la vie…</p><p>            Notre Ray  a fait des pieds et des mains pour être inhumé dans la chapelle familiale, à l’entrée du cimetière St Lazare, lui qui n’avait aucun rapport depuis son mariage avec sa famille. On a découvert plus tard que le tombeau de sa bonne amie se trouvait à peine à quelques mètres… Si bien que chaque fois qu’on lui rend visite, on ne peut s’empêcher d’aller la saluer. On peut toujours l’y voir en photo. Elle avait 29 ans, précise la plaque.</p><p>                  Les deux amants communiquaient par disques EP interposés, ce qui fait que  j’en trouvais toujours de nouveaux dans nos tiroirs sans trop savoir d’où ils provenaient : <em>Je suis à toi<strong> (</strong></em>pour la vie<strong><em>)</em></strong>, de Patricia Carli, <em>Retiens la nuit</em> (plus étonnant, vu les goûts de mon père !), <em>Sur ma vie</em> et <em>Après l’amour</em> (torride chanson d’Aznavour), <em>Ma Gigolette</em> de Montand (elle en connaissait un rayon la dessus, l’ancienne p… cpoint de suspension, comme chantait Reggiani),  <em>Si la vie était bien faite</em> de <em>Georges Guétary</em>… Et surtout <em>Les mots d’amour</em> (« C’est fou ce que je peux t’aimer, que je peux t’aimer d’amour, ça je peux te le jurer ») de Piaf… Ave (ton regard tout rempli de fièvre.. d’Aznavour encore… Tout un programme… Et ainsi de suite jusqu’à ce que la vérité éclate.   </p><p> </p><p>                  Quelqu’un avait piqué 10 sacs dans la caisse et la drôlesse fut accusée du larcin puis mise à la porte en raison de ses antécédents. Je suspecte fortement quelqu’un d’autre d’avoir fait le coup pour qu’on la soupçonne… Mais qui aurait pu faire ça… Voyons, réfléchissons… A qui profite le crime ?</p><p> </p><p>                  Pour en revenir au caveau, Zède l’entêtée avait refusé tout d’abord et s’était indignée d’avoir à partager la chapelle avec ses anciens beaux-parents qui l’avaient rejetée en tant que belle-fille à l’époque de son mariage, avant l’arrivée de bébé t-n. Mini conseil de famille et récriminations liées au passé (ma mère était rancunière) :</p><p>                  &#8211; 50 années de vie conjugale et je devrais passer l’éternité avec ces cons-là ? (Je cite de mémoire) ?</p><p> </p><p>                  Ca a chauffé, ce jour-là, en conseil de famille…</p><p>                  Or je sus la persuader en un seul argument. Dans son style fleuri à elle… :</p><p>                  &#8211; Ils sont enterrés en-dessous et toi tu seras au-dessus. Tu pourras leur chier dessus autant de fois que tu voudras.</p><p>                  &#8211; Tu as raison, je les emmerde !</p><p> </p><p>                  Et la cause fut entendue, d’autant qu’elle évitait des frais de tombeau. L’urne paternelle fut placée sur l’autel. Il n’aura pas profité trop longtemps de ces semaines de solitude, à dialoguer avec sa douce amie. Zède ne badinait pas sur l’article. Elle l’a vite rejoint. Ray nous chantait souvent une chanson de Salvador : <em>Elle est toujours derrière</em>… <em>Elle a compris c’qu’Monsieur l’maire lui a dit, elle suit son mari</em>… Eh bien, elle a écouté les dires dudit maire : elle l’a suivi… Là où plus personne ne rit.</p><p>                  Le contraire m’étonnerait. Moi je ris : elle est éternellement déposée à deux pas de sa rivale…</p><p> </p><p>                  En tout cas, les relations de mes parents avec ma grand-mère maternelle se dégradèrent tout de suite après la mort du papé,  comme on disait en ces temps-là, devenu infirme après une chute dans l’escalier qui menait du café vers leur appartement à l’étage. Je n’ai jamais beaucoup pu communiquer avec lui et je le déplore. Je me souviens seulement qu’encore valide,  il m’offrit mes premiers illustrés, comme on disait alors (Mickey, Pim Pam Poum, Sylvain et Sylvette),  en m’amenant souvent chez son barbier où l’on pouvait lire gratuitement. Il avait dû être bel homme et ma grand-mère très jolie dans sa jeunesse. </p><p> </p><p>                  La patronne du café du Piochet, rouscaillait contre de mystérieuses « poules », qu’il aurait eues. Il était porté sur la Suze et autre apéritif.  Pas terrible pour un patron de bistro. Demeurée veuve, elle dut dissimuler sa fierté dans ses tabliers de cuisinière et se mettre à travailler comme aide-soignante dans une famille du village qu’elle connaissait. Elle vécut très mal ce changement de train de vie. Elle reprocha amèrement à sa fille son ingratitude, elle qui aurait été gâtée, pourrie (ceci expliquant cela !) durant son enfance, plus que de raison. Ainsi on ne la vit plus pendant des mois et les vacances au Piochet, un véritable paradis pour moi, cessèrent du jour au lendemain. Ce n’est que bien plus tard, quand la situation se débloqua, que je pus retourner y passer mes week-ends.</p><p> </p><p>                  Zède s’y entendait en matière de manipulation. Cela se sent dans sa correspondance de fiancée avec Ray tout juste adulte. Ses conseils ou désirs étaient des ordres, ce qu’en linguistique on appelle des actes de parole indirects.</p><p> </p><p>                  Elle nous mettait sur le dos les griefs de sa mère à son égard en prétendant que c’était nous qui l’avions mal reçue (Effectivement,  j’avais ouvert la porte suite au coup de sonnette ! Et avais annoncé aux commensaux, demeurés attablés : « Tiens, y’a mamé ! »)! Elle s’en persuadait, en rajoutait en racontant à des connaissances et nous culpabilisait auprès de ses relations ! Quand Ray s’est posé la question de la quitter (grand branle-bas à la maison avec visite de la patronne venue réconforter un Monsieur Georges en burn-out, dirait-on aujourd’hui), elle nous a fait prendre la position ridicule des suppliants ! Nous avait même dicté les paroles : « Papa ne pars pas, s’il te plaît ! Reste ! Fais-le pour nous… ».  De vrais petits implorants… Elle est parvenue à ses fins. Pour se faire pardonner ses écarts, ce coquin de Ray lui a acheté une broche. Celle-ci ne lui ayant pas plu, elle l’a fait changer contre je ne sais plus quoi. Je revois encore la tête déçue de mon père lors de la remise du bijou. Et j’entends encore la voix de Zède lui seriner en boucle pendant au mois une heure ses raisons. « C’est beau mais je ne le mettrai pas ! Ca me plaît, mais je ne la porterai jamais… Ca me fait plaisir mais j’aimerais mieux autre chose… ».  Elle était pragmatique. Comme elle avait mis leurs nouveaux amis dans la confidence, en leur demandant  de l’appuyer dans sa requête, il a fini par céder. Un problème en moins à gérer… Fuis la discussion…</p><p> </p><p>                  Place Pétrarque, la Vierge noire ne guérit plus. Ca tombe bien j’ai rarement été malade jusqu’à un âge avancé. J’y  ai habité quelques semaines chez une amie d’alors, Ode, en fait l’ancienne compagne de Jean-Louis dit Hervé, un mordu de philosophie, laquelle avait accepté de m’héberger. J’aurais pu y demeurer, un  appart s’était libéré en face chez elle, mais les circonstances en ont décidé autrement.  Ma sœur avait quitté son mari, moi la mère de ma fille. On a pris un appart ensemble, du coté des hôpitaux. Période difficile d’un point de vue financier mais où l’on s’est finalement bien entendu et amusé. Ode, c’était juste au-dessus du London Tavern, l’un des hauts-lieux de la vie noctambule d’alors. Je m’y suis retrouvé pour le dîner, après une expo performance que nous avions conçue, à Carnon, avec le peintre Serge Lunal et mon ami Georges Merrheim. Ce dernier avait imaginé un accompagnement musical électro-acoustique pendant que l’artiste évoluait dans des décors représentant des Variations sur le pic St Loup. Il s’agissait d’un tableau animé et en relief.</p><p> </p><p>                  J’avais exploré les possibilités de l’ordinateur à la fac des sciences, grâce à un enseignant devenu un ami qui m’avait initié (François Lomécrit), en cours particuliers, à la philo en Première ( ! avec Hervé, justement !), si bien que mes listings couvraient tous les murs. Je les tendais à l’artiste pour qu’il en fasse des listings de papier. Les listes combinaient les mots CARNON et LUNAL. Que reste-t-il de nos beaux jours ? Rien ou si peu. Ces quelques lignes… Maisouestdoncornicar Non ?</p><p> </p><p>                  Ode travaillait comme caissière à la librairie-papèterie Gibert. On s’est rendu mutuellement service dans des périodes un peu difficiles. En fait, son ex-compagnon, et mon ami de lycée, aurait rêvé que l’on se mette ensemble. Peut-être pour se sentir moins coupable. Ou parce qu’il nous aimait tous les deux. Il a tout fait pour, avant de partir à Paris, après plusieurs années de vie commune. Il a tout juste réussi à faire de nous de bons amis qui se sont finalement perdus de vue…</p><p> </p><p>                  Près des Halles, j’avais, encore une fois, un autre copain, ch’ti, je crois qu’il s’appelait Michel. On jouait au ping-pong chez lui, pour moi une merveille ! Il s’était cassé la jambe en sautant à l’élastique en cours de gym (Pas futés les profs de gym ! Et ce n’tait pas leur première victime !).</p><p> </p><p>                   Nous nous retrouvions chez lui, de temps à autre, à trois ou quatre, pour écouter de la musique :  je me souviens de notre découverte émerveillée de l’album <em>Révolver (</em>Beatles), ou de <em>Between the bottoms (</em>Rolling Stones<em>) </em>que nous écoutions sans nous lasser. Nous devions avoir 13 ans et mes vêtements d’hiver étaient une véritable catastrophe. Des anoraks disgracieux. Les vieux pantalons usés de Monsieur Georges, immettables au magasin ! Des chaussures qu’il ne portait plus (Et comme je jouais au foot, après la cantine, celles-ci ne faisaient pas long feu…). Quand ce dernier était si élégant ! Je m’en plaignais à l’économe Zède qui rétorquait qu’elle n’avait pas les moyens, tandis qu’elle meublait notre appartement comme un véritable musée : potiches, lustres, chandeliers, fauteuils, commode… Un jour, les copains me prévinrent : ou je m’habillais un peu plus à la mode ou ils refuseraient de m’emmener avec eux draguer les jeunes filles, sans succès au demeurant. En tout cas tenter d’y parvenir.  Devant ma crise de larmes, miracle,  Zède céda et j’eus droit à un blouson en velours, qu’en plus elle payait au prix coûtant. C’étaient tout de même de bons copains…</p><p> </p><p>                  Vers cette époque, j’étais fan d’Adamo (<em>Ma tête,  La nuit,  Elle</em>…) de Johnny (qui adaptait des airs anglais ou américains) puis de Dutronc (<em>Les gens sont fous, les temps sont flous</em>), Nino Ferrer (<em>Les rois d’Angleterre</em>…). Et des chanteurs que l’on a oubliés (Ronnie Bird, Noël Deschamps, Long Chris…).</p><p> </p><p>                  Chez les filles François Hardy (<em>Catch a falling star, Je changerai d’avis…</em>) et la grande Anne Sylvestre. Dès les années 70, je découvrais les Ferré, Moustaki, Reggiani, Nougaro, Gainsbourg, les canadiens (dont Pauline Julien), puis Higelin, Bashung, Daho et, dans les années 90,  JL Murat. Et puis les chanteurs et groupes  anglais et américains. A leur propos S’il me fallait dresser la liste des titres qui m’ont le plus marqué en ces années EP :</p><p> </p><p><em>Like a rolling stone</em> (Dylan) : J’ai pas tout compris. Je m’en fais une idée par la traduction d’Hugues Aufray, toujours vivant à l’heure qu’il est. Je l’ai même vu dernièrement au Corum. Quand la chanson n’est pas qu’un divertissement.</p><p><em>Sunny afternoon</em> (Kinks) : Remarquable adaptation par Pascal Comelade au toy piano.</p><p><em>It’s all over now</em>  (Rolling Stones) : J’aime mieux la période Brian Jones des Stones.  Brute et authentique. Dick Rivers l’interprétait en français. Pas mal mais moins bien. </p><p><em>Eleonor rigby, Lady Madonna</em> et <em>I saw her standing there</em> (Beatles) : Que des titres de Paul. Mais j’aime aussi tellement d’autres titres qu’ils soient de John (<em>I’m the walrus</em> et <em>Strawberry fields</em>…) et le <em>While my guitar gently weeps</em>, de Georges.</p><p><em>Good vibrations</em> (Beach Boys) : Des harmonies vocales à couper le souffle et une complexité mélodique hors du commun. <em>God ony knows</em> n’est pas mal non plus. Le peintre R. C., très porté sur la musique,  m’a avoué qu’il adorait ce groupe.</p><p><em>I’m a boy</em> (Who) : Là aussi, une rythmique d‘enfer et des voix suraiguës comme on les aime.</p><p><em>Sunshine superman</em> (Donovan). Avec le sitar en accompagnement.</p><p><em>Mr Tambourine man</em>, Les Byrds ou l’art de métamorphoser une chanson bien écrite en un chef d’œuvre absolu. Seul Joe Cooker a su dépasser la version originale des Beatles (<em>With a little help</em>…). Encore un morceau, traduit par Hugues Aufray, que j’interprète régulièrement à l’attention des copains. Surtout pour Cat Equer, l’épouse du peintre, lors de nos anniversaires communs avec son mari Did un très bon peintre méconnu, exilé aujourd’hui en Suisse. A longtemps habité avenue de Toulouse.</p><p><em>Purple Haze (</em>Hendrix<em>) : </em>On était tous en admiration de son jeu de guitare. Tout cela a bien vieilli.</p><p><em>25 or 6 to four, </em>de Chicago<em> : Le retour des cuivres. </em>J’applaudis des deux mains<em>.</em></p><p><em>Try a little tenderness : </em>d’Otis Redding<em>. </em>Associé pour moi à une brève heure de gloire, sur scène.</p><p><em>Me and Boby  Mac Guire</em> (Janis Joplin) : Une des rares chanteuses que j’ai appréciées.</p><p><em>Baby I’m amazed, </em>Paul Mac Cartney : La séparation avec les Beatles ne lui a pas trop mal réussi.</p><p><em>Soul sacrifice : </em>de Santana : on le jouait avec notre bref orchestre, l’année du bac.</p><p><em>Traveling man :</em> Creedence Clearwater revival : idem. Et c’était moi le chanteur.</p><p><em>Pretty woman :</em> de Roy Orbison (la plus belle voix de l’époque)</p><p><em>I dig rock n’roll music </em>par Peter Paul Mary, ce titre uniquement.</p><p><em>Auquel j’aurais pu ajouter les pionniers du rock :</em> Chuck Berry et Little Richard en particulier mais aussi Eddie Cochran et Buddy Holly.</p><p> </p><p>      Plus tard, j’y ajouterais :</p><p> </p><p><em>      Hôtel california (Eagles), Money for nothing (Dire Straight</em>), <em>Born in the Usa (Springsteen</em>), <em>Band on the run</em>  (Mac Cartney/Wings<em>), Super trouper</em> (ABBA), <em>Sweet Jane</em>  et Walk on a wild side (Lou Reed), <em>More than this</em> et <em>Avalon</em> (Brian Ferry)  <em>Everybody wants to rules the world</em> (Tears for fear), <em>Smooth operator (</em>Sade), <em>Purple rain</em> (Prince) mais on change d’époque… Et comment résister à <em>Bad</em> ou <em>Billy Jeans</em> de Michael Jackson ? Je me souviens que mes Premières, au cours Daudet, après un pari que j’avais gagné, m’ont offert le SP <em>Say Say Say</em>, avec Paul Mac Cartney. Caché sous le cahier de textes, afin de me faire la surprise. C’était sympa. Dans la même boite, en cours de Première, un élève assoupi lors d’un de mes cours sur Louise Labé, s’est soudainement réveillé en hurlant : I’m bad ! Grosse émotion, suivie de pas mal de rires. L’élève est devenu musicien. Il jouait de la basse en souriant de bonheur…</p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>J’ai plus de mal avec la production ultérieure<em>.</em></p><p>      A part Brigitte Fontaine et Juliette, Arthur H, Hubert-Felix Thiefaine, le deuxième Christophe et deux trois autres (+ ceux que j’ai précédemment cités).</p><p>      Quant à la pop, je lui ai préféré le classique, l’opéra et le jazz.</p><p>      Quand on a côtoyé les sommets, il est difficile de redescendre. Je suppose que les mélomanes élevés à la grande musique classique ont du mal à apprécier les bluettes et airs populaires.</p><p>      Il en est de même quand on a connu une période faste. Il est dur de passer un jour à la disette.</p><p> </p><p>                  Que reste-t-il de tout cela, dites-le moi ?</p><p> </p><p>      Je me demande parfois si l’important n’est pas ce que l’on dit mais bien ce que l’on ne dit pas. Ceux que l’on ne cite pas.</p><p> </p><p>                  Au point où j’en suis de mon périple,  je réalise que je ne cherche pas mais que je trouve. Que loin d’être rétrospectif ce livre se veut prospectif puisque je ne sais pas quels souvenirs vont émerger de toutes ces années d’existence. Que même s’il semble tourné vers l’arrière, il est en réalité focalisé vers l’avant. Les apparences sont trompeuses. C’est tout l’intérêt des exégèses que de passer outre les évidences.</p><p>                                          Avançons…</p><p> </p><p>                                          Prudemment.</p><p> </p><p>                                         On est dans l’Histoire.</p><p><strong>       PARALLÈLE A MA RUE, LA RUE JACQUES CŒUR !</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  L’Hôtel Jacques cœur demeurait toujours ouvert. Je le traversais pour rejoindre la rue du même nom. Il fallait descendre un court et très large escalier, passer devant la statue du grand argentier (le faîte, puis la chute : il ne faut pas défier les rois et au contraire s’en défier !),  aujourd’hui au Musée Fabre, et l’on pouvait : sur la droite rejoindre l’entrée des Galeries Lafayette, en face la petite église des Pénitents blancs, à gauche se diriger vers l’Ecole Voltaire, mon école élémentaire.</p><p> </p><p>                  Le grand argentier y a connu ses heures de gloire. Son escalier à la française aura été mon aire de jeu, sous les fameux plafonds à caissons aux motifs géométriques et répétés. Les trésoriers ont la réputation de se sucrer. Eh bien, celui-là collectait la gabelle, à savoir l’impôt sur le sel. On ne se sucrait pas à l’époque. Peut-être à la betterave… Colomb n’avait pas affrété ses caravelles. Les bons indiens étaient bien vivants. Sucre ou sel, après avoir été emprisonné par le roi de France, le grand homme, dont la statue géante me toisait de bien haut, a fini ses jours à se faire ch… sur l’Ile de Chio, plutôt sauvage en ces temps-là.</p><p> </p><p>                  Les Galeries furent vite pour moi un lieu à la fois de plaisir et d’angoisse. Plaisir d’abord parce que ses vitrines étaient magnifiques et incitaient au rêve. A Noël, elles étaient illuminées de boules électriques, et animées d’automates, de trains électriques et tout ce que l’imagination humaine a inventé pour émerveiller les enfants. De ceux qui avaient les moyens du moins.</p><p> </p><p>                  A l’étage, on pouvait admirer les jouets et objets de plus près, en parler à table avec le secret espoir que nos suggestions seraient retenues. Ce ne fut jamais le cas,  à ma souvenance. Si ma sœur avait droit à quelque poupée, pour ce qui me concerne, c’étaient les jeux de société ou carrément des fringues neuves, que je ne choisissais pas. Toutefois, demeurait la part de rêve irremplaçable et féconde.</p><p>                  On trouvait de tout dans ce grand magasin qui occupait l’immeuble haussmannien devenu depuis cinéma. En particulier des disques 45 tours et des 25 cm de toutes sortes, on dit vinyles aujourd’hui et,  pour les 45 tours, E.P.  Je n’en achetais que très rarement, avec l’argent gagné dans de petits boulots ou reçu pour les étrennes, et pourtant ! Que de visites je rendais à ces bacs remplis de galettes, avec ou sans centreurs, que je m’efforcerai par la suite de dénicher, à l’âge adulte, histoire de compenser une frustration inextinguible et qui ne m’a jamais quitté. La fringale des galettes.</p><p> </p><p>                  L’angoisse car on me chargea vite des courses du jeudi matin. Outre la peur de commettre des erreurs,  il y avait celle de me faire surprendre par un surveillant zélé car mes parents bénéficiaient de réductions de la part de certaines vendeuses et je ne savais pas trop ce que je payais en fait. Parfois, on me rendait presque autant d’argent en petite monnaie que le billet tendu. En revanche, dès le printemps,  je profitais des comptes flottants pour m’offrir au moins une glace à l’italienne, avec le sentiment de commettre une faute savoureuse. Après tout travail mérite un salaire, non ? La vendeuse m’appelait : Le petit mangeur de glaces.</p><p> </p><p>                  Un peu plus tard, l’un de mes amis d’enfance au Piochet, et aussi en colonie, Didi, avait récupéré un entrepôt, dans les dépendances de l’Hôtel, de ses parents, de petits commerçants du quartier, afin d’en faire sa garçonnière. Un petit paradis, juste en face notre appartement d’enfer.</p><p>                  Nous y amenions nos flirts. Une lycéenne qui s’appelait Eliane ( ?),  jamais revue depuis,  m’a pas mal dégrossi sur les diverses facettes du plaisir féminin. M’a expliqué pas mal de choses que les garçons de nos âges, peu dégourdis, ignoraient. On y improvisait  des surprises-parties. Didi piquait des disques aux Galeries jusqu’au jour où il s’est fait attraper. Cela ne l’a pas empêché de finir dans l’armée et nos chemins ont divergé. Je me souviens d’y avoir amené la Maumariée (… plus tard), dès le premier soir de notre rencontre. Elle marchait sur les pointes, comme une danseuse tout en creusant son abdomen. La relation allait durer quelques mois. La sirène (… tard mais un peu avant)  également. Des yeux verts et une silhouette sportive. Pas une once de graisse. On n’est pas sérieux quand on a 18 ans… J’ai été le témoin de son mariage,  je parle de Didi, lequel n’a pas duré. C’est moi qui l’ai ramené en voiture, de la fiesta du côté de Mèze,  vers sa nuit de noces : Hôtel de Noailles,  la quasi coïncidence m’avait frappé, rue des écoles centrales, derrière Notre dame… J’y serai bien allé à sa place mais pas pour les mêmes raisons.</p><p> </p><p>                  La rue Jacques Cœur, c’étaient en outre les commerces de proximité : une boulangerie spécialisée dans les meringues, une épicerie, une crèmerie, le salon de coiffure du père de Didi, un autre de tricot de sa mère et même une librairie spécialisée dans le scolaire, les jeux pour enfants et la littérature pour la jeunesse. Parmi les rares objets hérités, par mon père, de sa famille paternelle, du moins la supposée, se trouvait, sur une étagère que j’ai conservée,  <em>Robinson Crusoé</em> et toute une série de Jules Verne dans la collection Hetzel. Pourtant,  je ne réussis jamais à lire le texte, me contentant des illustrations. J’ai compris plusieurs décennies plus tard pourquoi quand j’ai infligé à ma fille cadette la lecture quotidienne de <em>20000 lieues sous les mers</em> ou du <em>Tour du monde en 80 jours</em>,  comme pour rattraper le temps perdu. Il semble qu’elle en garde un bon souvenir, malgré  les descriptions interminables et des explications scientifiques à n’en plus finir. C’était une autre époque où l’on prenait le temps de lire et de s’instruire tout en se divertissant. Il m’a fallu, quant à moi, bien du temps, pour devenir un lecteur assidu des contemporains, des modernes puis des classiques. Et je le dois davantage à des camarades de classe plus avertis qu’à des professionnels de l’éducation. La mienne fut brouillonne : d’un côté Sartre ou Camus,  Gide ou Boris Vian (j’ai quasiment tout lu, tout ce qui était disponible) mais aussi des Troyat, des Cesbron, des Bazin… dont j’aurais pu me passer et qui m’ont fait perdre bien du temps. Nul n’en parle aujourd’hui. Ah, relativité !</p><p> </p><p>                  Les Pénitents blancs, on nous y envoyait le dimanche matin, histoire de se débarrasser de nous.</p><p> </p><p>                  Un pontet médiéval traversait la rue de l’actuel Musée archéologique, régulièrement fermé,  jusqu’à la petite église cossue. Pratique de traverser ainsi la rue en catimini, à la fois à l’abri et au-dessus de tout le monde. Ca aurait bien arrangé notre père, qui n’est même pas aux cieux, du temps de ses folies. Nous à la messe, il allait voir sa bonne amie, rue du Pont Juvénal, avec la complicité d’André la Pomme/Banane. La mère préparait le repas. Avec l’argent de la quête, nous achetions des bonbons qui ne coûtaient que quelques centimes à l’époque. J’étais très croyant avant mes dix ans, sans doute sous l’influence de ma mémé. En fait, la notion de paradis me plaisait bien parce que l’enfance n’était pas très heureuse et que j’aurais bien échangé cette vie-ci pour une autre. Je préférais cette petite église de quartier,  réputée pour riches, à l’autre, la paroisse de Notre Dame des Tables où l’on m’envoyait au catéchisme et au patronage hebdomadaire.</p><p> </p><p>                  Nous choisissions, ma sœur et moi, les galeries à l’étage. On pouvait observer les fidèles en vue aérienne et embrasser  l’assemblée d’un seul coup d’œil. Ainsi le spectacle était surtout dans la nef où les jeux de physionomie et les attitudes contrastées faisaient mieux passer les moments les plus ennuyeux, les prêches en chaire et les oraisons et épitres à des corinthiens auxquels je ne comprenais rien et dont j’ignorais l’existence. Quand je pense que Giono explique, dans l’un de ses meilleurs romans,  que la messe, il est vrai solennelle, avait suffi à empêcher un assassin d’agir dans sa lutte intérieure contre l’ennui pascalien… Les nantis étaient là, écoutant des discours qui prêchaient la bienveillance divine envers la pauvreté. Ils adoraient un homme quasiment dénudé ce que, avec mon petit jugement d’alors,  je trouvais sinon indécent, du moins en peu choquant. Elles devaient le trouver bien désirable, les vieilles toupies, ce jeune homme qu’elles vénéraient ! Je me disais que le royaume de Dieu n’était décidément pas fait pour ces gens-là et ne comprenais pas pourquoi ils se montraient si assidus à l’office. Les chameaux ! Ils cherchent à traverser la fente de l’aiguille !</p><p> </p><p>                  Ai-je dit que, juste à côté des Pénitents, vivait la mère Céline (et son mari, spécialiste du divin barbu allemand, antimarxiste en diable) ?</p><p> </p><p>        <em>Ma prof de Fac ! Fallait la voir danser le Rigodon quand elle faisait irruption dans la salle de classe ! Spectaculaire ! Elle était réac comme c’est pas permis mais on prenait notre pied à l’entendre ! Avec un courage pharamineux elle tenait tête à l’adversité dominante ! Quand ça ne jurait que par le vieux Karl et son Manifeste ! Que par Trotsky et Mao qu’on ne lisait même pas ! Ou si peu ! La Barbe, le barbu ! Les glabres jaunes sont les pires à venir ! Et d’une sévérité avec les écrivains ! D’une exigence ! Tel Quel à la poubelle… Le new romance au rebut ! Sartre à entartrer ! Blavoir, au plumard ! Aragon, roi des cons ! Haro sur les nullistes ! Des promesses, toujours des promesses ! De raies qu’on pense… ! Ecoutez donc les béni oui oui… : Pas de réclames, siouplaît ! Ce que vous avez vu, vous  l’avez pas vu. En tout cas, vous la bouclez. Mon pouvoir me vient de plus haut… J’ai toujours été l’enfant chéri… Le petit prodige… Qui saura comment vous châtier,  bandes d’épées… Apocalypse now…. Les anges en hélicoptère ! Little boy et Fat man !!! Les cow-boys qui font la bombe ! Il est eight ‘o clock, Dr Folamour ! Y’a qu’un ch’veu sur la tête à Noeud- Nœud ! Pas de Marcsisme chez nous ! D’aucuns se reconnaîtront ! Qu’ils aillent se faire enluquer ! Reluquer ou relooker ! Il n’y a qu’une dent et  cont’ ce pauv’Jean ! Ca bout là d’d’dans ! Tout mais pas ça ! Mieux vaut mourir à crédit, gueules de déterrés ! C’est dit à qui lira ces lignes !</em> Et autres conneries…</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’on l’aimait bien, la mère Céline, dont l’autre passion était Proust ! Allez comprendre ! 500 pages pour nous dire que Dudule enc… Tatave… Deux styles aux antipodes l’un de l’autre… Eh bien moi j’aime les deux… Pas forcément en même temps…</p><p> </p><p>                  Qui a dit qu’il fallait conserver l’unité de ton dans un roman, nom de nom ? Si c’est nécessaire, oui pourquoi pas ? Mais si l’on veut montrer la diversité du réel ? L’évolution  des choses ?</p><p> </p><p>                  En tout cas, le jeudi, j’étais bon,  outre les courses du matin,  pour le patronage à l’autre église du quartier, plus imposante, Notre Dame des Tables, la plus récente, pas la vraie dont la crypte se trouvait à quelques encablures de l’appartement, et sous l’étal d’André. Nous prenions le car, partions dans les bosquets des villages alentour, lesquels n’existent quasiment plus, détruits par l’urbanisation croissante, les  détestables zones commerciales et les sièges sociaux hors les murs (et certains se plaignent des sangliers !). On s’y ennuyait quelque peu quand on n’avait pas de terrain pour jouer au foot. Quand j’y repense,  je vois des pierres sur les collines boisées et je comprends mieux pourquoi on a nommé le Montpellier des origines Le Clapas. Un peu plus tard, l’été, après la mort du papé, ce serait la colonie des vacances,  toujours sous obédience chrétienne. Là, j’y ai subodoré des choses pas très catholiques à l’époque de la part des révérends pères et sœurs. L’une d’elle, surnommée Belphégor, s’est même mariée à un moniteur… C’est dire…</p><p> </p><p>                  Et le catéchisme à mes heures perdues.</p><p> </p><p>                  De mon côté, dès l’âge de raison, l’esprit critique prit le dessus jusqu’à ce que la lecture de Renan, en Seconde je pense, me fisse basculer définitivement dans quelque chose qui pourrait ressembler à l’athéisme. En revanche,  je reste ébahi par l’esthétique chrétienne telle qu’elle s’exprime dans la majesté des cathédrales, les fresques monastiques et les chefs d’œuvre de la peinture, pour lesquels je n’hésite pas à entreprendre de longs trajets (Piero della Francesca à Arezzo, Holbein à Londres, Mantegna à Mantoue, Bruegel au Prado&#8230; ). Et puis l’exégèse me fascine, les interprétations déviantes, une lecture objective des faits. Je me souviens que je m’étais figuré, entre deux catéchismes, que le fils de l’homme n’était pas réellement mort sur la croix, ce qui expliquait par la suite sa disparition, sa résurrection, les stigmates et même son ascension. Pour moi il s’était simplement évanoui dans la nature. Comme disait Gide de son <em>Thésée</em> : Il avait fait son œuvre, avait vécu. Et donc accompli sa mission de messie. Evidemment, ça n’a pas plu à l’aumônier. On s’est quittés un peu froidement.</p><p> </p><p>                  J’avais dit aussi : Il a bien fallu pour quelqu’un pour créer le monde. Mais qui l’a créé lui ? Cela ne fait que repousser l’origine du problème. Ainsi le monde a très bien pu se créer tout seul… C’était l’esprit malin qui me travaillait sans doute… Satan fait Serpent dans le <em>Paradis perdu</em>, de Milton.</p><p> </p><p>                  Au commencement, le commencement, en ce nom de nom. Ca évite de parler de verbe et autres « johanneries » plus ou moins bibliques. St Jean, je veux dire. Apocalypse, tomorrow.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui je ne crois toujours pas et je n’en suis pas mort…</p><p> </p><p>                  Enfin, j’imagine…</p><p> </p><p>                  Quoique…</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      LAQUELLE SE PROLONGE PAR LA RUE FABRE</strong></p><p> </p><p>                  C’était la rue de mon école. L’école Voltaire. J’y suis allé très tôt. Un an d’avance. Même pas un lustre ! Plutôt bon élève au demeurant. Avec Mme Raynaud, première année, arrivé à Noël, j’étais passé de la treizième à la cinquième place, au fil des compositions. Normal, décrétaient mes parents. Avec Mme Randon, j’étais toujours dans les premiers. Toujours normal ! Monsieur Comes (Caumes ?), taillé comme un rugbyman, me détestait, allez savoir pourquoi. Il m’a fait avaler les crachats de mes camarades souillant le tablier d’une tête de turc du quartier (Il s’appelait Tournemire), croyant que je faisais partie des meneurs. Je l’ai entendu, dans la cour, nier mon intelligence devant Mme Randon qui me défendait. J’en ai fait des cauchemars. Toujours parmi les premiers. Et alors ? Normal, non ? Avec Mme Bigot, une veuve éplorée de fraîche date, famille de pieds noirs (Fais-moi du couscous, chérie !), c’était le yoyo. Un coup 1<sup>er</sup>, Normal !, un coup 4<sup>ème</sup> ou égaré dans les profondeurs du classement. Alors là,  je me faisais enguirlander ! Elle ne m’aimait pas non plus. J’ai toujours attiré certaines antipathies, par maladresse le plus souvent. Pas toujours imméritées, à tout bien considérer.</p><p> </p><p>                  Enfin grâce à M. Randon, le directeur, je me stabilisais. Le salaud, il se sifflait les bouteilles de jus de raisin qui nous étaient destinées. Je suis donc resté 5 ans dans cette école de quartier.</p><p> </p><p>                  Il y avait des gitans dans la classe, bien intégrés au demeurant. Mathieu, Baptista, Ballardo, sans doute un cousin d’Hippolyte Annex, le boxeur. Beaucoup de cruauté à l’heure de la récré. Les souffre-douleurs se voyaient martyrisés dès que les instits avaient le dos tourné. Et comme ils remontaient et descendaient la cour de l’école… Les mollards fusaient. Ou les actes de brutalité. Mais aussi les premiers jeux de ballon, les premiers copains, ceux qui vous dessillent à propos du père Noël. J’ai découvert l’existence des  Chaussettes noires, le groupe de twist,  le joueur de foot monégasque Théo d’origine étrangère et sélectionné en équipe de France, et aussi Picasso, lors d’un cours de peinture un peu libre. Un des maîtres, à l’occasion d’une éclipse exceptionnelle, nous parla un jour de l’an 2000. Je calculais l’âge que j’aurais alors. Ca me paraissait si loin. Je m’en souviens encore. La mémoire est décidément sélective. On m’appelait alors le <em>Petit Pâtissier</em> :</p><p> </p><p>      <em>Au grenier de ma mémoire, j’ai recouvré mon encrier d’enfant.</em></p><p><em>      L’enfance y demeurait attachée, fine pellicule asséchée.</em></p><p><em>      En ce temps-là, je prenais déjà la plume mais me révélais d’une gaucherie maladive dès qu’il s’agissait de noter les beaux pleins et les fins déliés des tristes pages d’écriture. Ma main s’esquivait du côté des marges ; J’étais le prince du pâté. Les maîtres disaient : Tu serais pas un peu pâtissier sur les bords par hasard ?</em></p><p><em>      Les bords ne m’ont jamais quitté…</em> </p><p> </p><p>                  5 ans. Il faut croire que j’ai beaucoup appris. Mais quoi ? Ca j’ai oublié !</p><p> </p><p>                  Curieux que je n’ai point oublié le nom des instits. Alors que je suis incapable de me souvenir du nom de mes profs de lycée : Tata Rebuffy, bonne comme du pain de mie, et Reynes en 6ème (Il me regardait d’un air dégouté et répétait : Le Teulon !), Testu en 4<sup>ème</sup> qui m’a fait découvrir Maupassant, Barrot en 2ne, Brigaud en 1<sup>ère</sup> et  Cascalès en Terminales pour la philo. Un super prof de maths grâce à qui j’ai pris un 15 au bac. Meilleur qu’en français. Ah, le petit vin blanc…</p><p> </p><p>                  Et c’est à peu près tout. …  Ou de la plupart de mes collègues… On fabriquait des balles avec le papier des cahiers de brouillon et on cherchait à piéger le malheureux qui se trouvait dans les buts marqués par deux cartables. C’était une sorte de jeu de paume. On ne lançait pas directement comme un caillou. Juste au-dessous de l’atelier actuel de l’artiste allemande, et enseignante aux Beaux-arts, Nadia Lichtig, spécialiste de la mémoire et des fantômes du passé.</p><p> </p><p>                  On tressait aussi des scoubidous. C’était Sacha qui avait lancé la mode.</p><p>                  Un jour, le frère d’un camarade (je crois qu’il s’appelait Teulé ! Il avait la pelade !), a violemment plongé la main dans la vitre d’une agence qui se trouvait sur la placette qui permet de joindre Jacques Cœur d’un côté et Fabre ou La Monnaie de l’autre. Je vois encore une brave femme du peuple le soutenir par le bras sanglant dont les os étaient à vif et les tendons pendaient et dévaler la rue en criant : « A La miséricorde ! ». Je suppose qu’elle se dirigeait vers l’école afin de téléphoner à l’hôpital… Le gosse hurlait, le pauvre. L’enfance n’est pas de tout repos et certaines blessures marquent à vie. Et pas simplement les cicatrices.</p><p> </p><p>                  L’école a fermé. Elle est devenue maison de repos devant l’éternel. Mouroir pour naufragés de l’existence. Un corps chasse l’autre, comme on dit. J’y suis rentré une fois. Comme la cour m’a paru petite !</p><p>                  Une anecdote m’est revenue en mémoire : dans un recoin ouvert d’une baie, on pouvait acheter des confiseries et autres gâteries. Ray avait conservé une collection de pièces anciennes, de son père je suppose, de même qu’une collection de timbres. Comme elles ressemblaient en plus lourd aux simples Semeuses de 5 f d’alors (en fait 5 centimes), en aluminium commun, j’en chipais quelques-unes pour acheter quelque friandise. La vendeuse fit semblant de ne rien voir. Le larcin découvert,  je me fis houspiller ainsi que je le méritais, moins que je ne le craignais toutefois. Quant aux timbres, je les dilapidais en quelques mois. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Ca reste quand même un bon souvenir.</p><p> </p><p><strong>       </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong>      DE SORTE QUE L’ON ABOUTIT AU MUSÉE DU MÊME NOM</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Le Musée Fabre fut autrefois un collège des jésuites, où avait étudié Ray, de retour d’exil. Lui avait été abandonné par ses parents, ou apparentés, joueurs et fêtards invétérés, chez  une nourrice en Lozère où on lui faisait garder les vaches. Il s’en vantait, les énumérait (La Cerise, la Noiraude…) et nous disait : Et je les garde encore ! Qu’il est bête ! répliquait Zède, qui retrouvait sa spontanéité d’adolescente. Là c’était un bon moment… Vers ses 10 ans,  grâce à la bonté de son supposé aïeul, on le fit revenir et il put suivre un cursus normal, malgré la guerre, jusqu’à la ruine de la famille et la perte des commerces et biens immobiliers, par passion immodérée de la roulette et sous l’emprise des jeux de hasard. On dirait passion toxique aujourd’hui.</p><p> </p><p>                  Comme mon école s’appelait Voltaire, et que Randon nous avait dit que l’on pouvait contempler la statue du grand homme, par Houdon, je me décidais, pour me faire bien voir, tout seul comme un grand moi aussi, à franchir le pas du prestigieux bâtiment dont l’entrée, à l’époque  se trouvait justement dans le prolongement de la rue Fabre.</p><p> </p><p>                  Il était gratuit. Les gardiens n’étaient pas trop regardants et l’un d’entre eux me connaissait, son fils étant dans la même classe que moi. Je lui bredouillai la raison de ma visite et on me laissa rentrer sans difficulté et même avec quelques compliments dont j’étais très friand puisqu’on en était avare chez moi. Aujourd’hui, des panneaux nous avertiraient que certaines scènes pouvaient blesser la sensibilité de nos chères têtes blondes, un peu surprotégées, pas vrai ? Ste Agathe, les deux seins coupés dans deux plats de métal, ça peut traumatiser une âme sensible… Moi, ça me faisait penser à des glaces ou des flans que j’aurais bien dégustées.</p><p> </p><p>                  Je trouvais vite la statue du philosophe, qui me sembla débonnaire, et dont je ne saisissais pas la célèbre ironie,  pourtant si visible. J’en profitais pour regarder autour. L’était bien plus modeste, le musée à l’époque. La plupart des peintures me paraissaient trop sombres, tels bien des tableaux dans les églises, froides de surcroît (si je puis dire). Les sujets religieux m’ennuyaient. Je n’y adhérais pas. Toutefois, les corps de nymphes étaient le plus souvent dénudés. Les statues de déesses antiques trouvaient grâce à mes yeux.  Elles étaient d’un blanc immaculé et longtemps je me suis imaginé ainsi la femme idéale. Je me permis même d’en toucher une. Ainsi la première femme dont j’ai caressé sciemment les seins, fut une créature d’albâtre que je me plais à contempler avec tendresse, à chaque fois qu’il m’arrive de visiter les collections. En même temps, le contact fut plutôt froid, pour une première…  J’ai pu l’identifier : Une <em>Vénus couchée</em>, mollement alanguie, d’un puriste italien, Lorenzo Bartolini. Ceci dit j’aurais bien réchauffé <em>La Frileuse (</em>Houdon, again)…</p><p> </p><p>                  Bref, ce musée participa grandement au réveil, et non éveil &#8211; car il y avait eu un précédent, de mes sens. Ca sert aussi à ça, l’art et ses Beautés fulgurantes. Et puis on s’y aiguise l’œil.</p><p> </p><p>                  Tout ce que je viens de raconter est faux sauf  l’épisode des seins caressés. Je ne sais plus dans quelles circonstances je me suis retrouvé au musée Fabre. Aussi ai-je imaginé cette histoire de Randon et de Voltaire, du gardien aussi. Ainsi, si je me sers d’épisodes vécus je les mêle à des scènes imaginaires car, je le répète, ce n’est pas la stricte vérité qui m’importe. Plutôt la vraisemblable et l’exercice d’une expérience qui  aurait la ville comme trame structurelle. Il importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  J’y retournais plus tard. J’étais davantage attiré par les œuvres modernes. Berthe Morisot et son portrait de femme, haut en couleurs. L’élégante préciosité d’un tableau miniature de Dufy (en fait une corrida !). Les paysages protecteurs de Frédéric Bazille, dont le destin fut si tragique ! Je suppose que le responsable culturel de la municipalité d’alors, Georges Desmouliez, y était pour quelque chose. Il deviendrait bien des années plus tard notre vieil et précieux ami, il dînait souvent à la maison,  notamment quand je recevais des peintres (Viallat, Clément…), et c’est grâce à lui que j’ai pu déjeuner, en sa présence, chez l’immense Pierre Soulages et son épouse Colette. Sur la fameuse terrasse donnant sur la mer. Je me souviens d’un gardien qui s’amusait à interroger les visiteurs sur une œuvre abstraite avant de leur révéler le titre du tableau : <em>Un peu de joie dans beaucoup de tristesse</em>. Et lui de rire et de se moquer grossièrement des snobs qui appréciaient ce genre d’horreur. Eh bien moi, j’appréciais ! J’ai passé une bonne partie de ma vie à me demander pourquoi, et chaque texte que j’écris à ce sujet m’apporte un fragment de réponse. L’œuvre, que j’ai retrouvée, était de Roger Bissière.</p><p> </p><p>                  J’étais loin d’imaginer que, quelques décennies plus tard, j’aurais le plaisir de voir des artistes-amis,  Alain, André-Pierre, Claude, Daniel, Dominique, Stéphane, Patrice, Vincent ou Tjeerd et quelques autres, bénéficier d’expos personnelles en ce même lieu ou intégrer le fond de la collection.</p><p> </p><p>                  Dans les années 80, l’inventif  Jean-Marc Ferrari, animateur de la galerie Medamothi, y avait organisé, salle Renaissance je crois, <em>Futur Corps-passé</em>, anagramme de Supports-Surfaces. Aucun des peintres du groupe n’avait compris le jeu de mots si bien qu’il y eut par la suite quelques raisons de râler, ici aussi. Ils étaient tous présents et vivants. J’ai eu la chance d’en connaître certains dont les postulations esthétiques m’ont marqué à vie. Arnal, Dezeuze, Saytour, Viallat… Et Noël Dolla chez qui j’ai logé plusieurs fois à Nice. Des souvenirs inoubliables.</p><p> </p><p>                  Je ne me suis intéressé à Frédéric Bazille qu’un peu plus tard. Surtout sa dernière période, celle où il ose ! Les nus masculins ! C’est vraiment frustrant que cet artiste si prometteur ait été fauché en pleine jeunesse. On ne saura jamais ce qu’il eût pu produire et s’il aurait égalé ses illustres confrères et amis. J’ai eu l’occasion de travailler sur lui, en toute discrétion, à la demande d’un écrivain (on vient de m’apprendre son décès) qui souhaitait mon avis et me réclamait quelques conseils. Cela m’a d’autant plus flatté qu’il a fait partie ensuite de l’Institut. Moi, c’était le Nobel ou rien. Ce fut rien.</p><p> </p><p>                  Tant mieux. Pas de discours à faire. Ni de justification à fournir ! Fuyons la discussion.</p><p> </p><p>                  Ils sont sur leur terrain nous ne connaissons pas le pays.</p><p> </p><p><strong>        LA RUE MONPELLIERET NOUS MÈNE À L’ESPLANADE</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Une rue en pente qui descend de l’Aiguillerie  où j’avais mes deux coiffeurs :</p><p> </p><p>                  L’un qui m’a provoqué l’un des plus gros chagrins de ma jeunesse quand, de mèche avec l’atroce Zède, il m’a taillé les cheveux en brosse moi qui m’honorais de les porter longs, à la Beatles, ce qui plaisait aux filles, comme la plupart des copains. Comme le petit Tartre se révéla crapaud le jour où il fut privé de ses belles boucles blondes, je devins du jour au lendemain un grand bébé joufflu. Je me fis larguer, ce fut très dur pour moi pendant de longs mois, d’autant que je n’avais pas de moyen motorisé de circulation et ne pouvais me prévaloir de vacances au ski pour faire rêver les copines… L’accident de mobylette n’a rien arrangé… Sédentarité forcée… Prise de poids. Manque de confiance… Et traumatisme tel que j’en suis devenu timide à en rougir ! Je ne vais jamais chez ma coiffeuse, qui pourtant me connaît bien, sans appréhension et je diffère toujours le rendez-vous.</p><p> </p><p>                  L’autre collectionnait les artistes du renouveau figuratif en France, les sétois, un peu en avance sur son temps. J’étais présent chez Ben lors des <em>8 sets à Nice engagés par Christian Laune</em>, qui présida à la naissance de la figuration libre. J’ai rencontré Combas et Di Rosa, galerie des Ponchettes à Nice. Bon contact, aucun des deux n’avait la grosse tête. J’ai écrit un compte-rendu à l’époque ce qui fait que j’ai dû être dans les tous  premiers à évoquer leur carrière. Hervé Di Rosa m’a invité à boire un verre avec lui dans un bar de Sète sur le port et  m’a envoyé le groupe Yaros (Cervera, Biascamano, Consentino) avec qui j’ai sympathisé. J’ai suivi leur carrière en écrivant régulièrement des textes sur eux mais ce n’est que dernièrement que j’ai repris le contact.</p><p> </p><p>                  La rue Montpellieret, la fameuse colline jumelle de la ville d’alors, j’y avais mon bistrot de prédilection. C’est là que j’ai bu un verre de vin blanc avant d’aller passer une épreuve cruciale du bac en Première. A jeun bien entendu,  je ne déjeunais jamais à l’époque. Un peu de café… Je déconseille fortement. Ca n’a pas eu l’effet escompté. Ca a failli même me coûter très cher.</p><p> </p><p>                  Plus tard, sur la placette, à l’emplacement actuel d’une galerie dévolue au Street art,  nous nous réunissions afin de composer le magazine Reg’arts, auquel je contribuais. Et qui devait être finalement assimilé à L’art-vues. A laquelle je contribue toujours. Grâce à la confiance de mon ami Stéphane Jurand, lequel m’a toujours laissé libre de mes choix,  considéré comme un électron libre, et m’a permis donc de m’épanouir dans le journalisme. C’est mon activité principale depuis que j’ai mis un terme à mon travail d’enseignant. Ah, il m’en fallu avaler des couleuvres au début, entre l’une qui me trouvait trop littéraire (Catherine Millet), une autre qui me trouvait meilleur dans la critique des livres qu’en art (Reg’art), une troisième qui tronquait mes textes et ainsi en déformait le sens (Tendances du Sud…)… C’est sûr que si  l’on ôte d’un texte dialectique sa partie antithétique, ça n’a plus du tout la même signification… On apprend tout le temps…</p><p> </p><p>                  L’Esplanade,  je l’ai connue dans tous ses états avant la construction du Corum. Au temps des fêtes foraines, les guitares électriques, rutilantes, qu’on gagnait en jouant me faisaient très envie. Ou plutôt qu’on ne gagnait jamais. D’ailleurs on ne jouait pas, forcément ! On avait droit à un beignet et ça, franchement,  nous adorions. Lui, mon grand-père, jouait depuis peu les figurants dans un film dont l’essentiel se déroulait précisément dans un local du bout de la rue Montpellieret, la deuxième colline de la ville, sur la placette qui reçoit les rues du Collège, de la Monnaie et Glaize.</p><p> </p><p>                  Cette esplanade me rappelle une chanson locale :</p><p>                  <em>Les étudiants de Montpellier/Sont trop fainéants pour travailler/ </em></p><p><em>                  Ils se baladent/Sur l’Esplanade</em>.</p><p> </p><p>                  Je ne les ai pas trouvés cossards quand je les ai rejoints dans les années 70. Tout juste bien trop politisés. Ca ne me déplaisait pas au demeurant. Malheureusement, cela faussait le point de vue sur les œuvres littéraires. Pensez : Corneille à l’aune de la lutte des classes. Les rapports de production dans l’œuvre de Montesquieu ! L’appareil idéologique ou répressif d’état dans les pièces historiques de Shakespeare ! Les infra et superstructures marxiennes à l’œuvre dans la Comédie humaine ! Les valeurs d’échange dans <em>Les lois de l’Hospitalité</em> de Klossowski (Je déconne. Les enseignants, peu curieux, ignoraient jusqu’à son existence !). Même Althusser ne s’en est pas remis. Il a tué son épouse à la hache. Et autres conneries…</p><p> </p><p>                  Cela m’a fait perdre beaucoup de temps que j’aurais dû passer à étudier sérieusement. En revanche les études, philosophiques, appliquées au classique Racine, sur le Temps de Georges Poulet (trois conceptions de plus en plus transcendantes, à l’œuvre dans les pièces), sur la problématique de l’œil vivant chez Starobinski (les divers types de regard), ou les découpages structuralistes (Antichambre, chambre et Monde extérieur) de Barthes m’ont beaucoup apporté. Cela dépoussière les chefs d’œuvre et les fait sortir de l’étude des sources biographiques, de la bibliographie et des notes de bas de page, la scolastique universitaire, quoi. J’oublie les études freudiennes de Charles Mauron et marxistes de Lucien Goldman (évolution du théâtre de Racine en fonction des idéologies, religieuses, fluctuantes, de son temps). Racine n’est qu’un exemple parmi d’autres.</p><p> </p><p>                  Influencé par ces lectures, je m’intéressais surtout à ce que l’on désignait alors comme la dissolution du sujet. On ne disait pas : je parle mais « ça parle » et, au-delà de l’inconscient, on supposait que l’Histoire parlait à travers nous. J’ai ensuite passé ma vie à le reconstruire, à le retrouver. Le sujet je veux dire.</p><p> </p><p>                  L’Esplanade,  j’ai appris récemment qu’elle avait été aménagée sur l’ancienne butte St Denis et qu’un projet haussmannien devait y conduire, à partir de la Préfecture, dans le prolongement de la rue Foch, autrefois Impériale, on imagine le massacre ! Abandonné grâce à la résistance des riverains et en raison du grand nombre d’hôtels particuliers qu’il aurait fallu détruire. Ouf, on l’a échappé belle !  Que seraient devenues toutes ces rues et ruelles tordues dans lesquelles je circule ?</p><p> </p><p>                  Sur l’Esplanade, je me souviens avoir vu de placides girafes et des chameaux très énervés. Ce devait être un cirque. Devenu parking, j’étais présent quand un camarade plus mûr, audacieux, persuadé de sa réussite, s’est mis par défi à faire du charme à une femme mariée, et dans la foulée à une prof d’histoire plutôt laide (Quelle injustice ! C’est moi qui me suis fait engueuler car il m’avait demandé de l’espionner à la suite d’un pari idiot). J’y ai vu aussi un ancien pote, pris de boisson un peu par ma faute, agresser verbalement les passants et notamment les vieux qu’il qualifiait de c…. Son père était commissaire… J’y ai vu enfin le Général Alcazar jouer ses compositions à quelques précoces groupies du côté de la mare aux cygnes auxquels enfant, j’apportai du pain rassis. Interdit aujourd’hui. Une groupie serait forcément sous emprise.</p><p> </p><p>                  Au retour d’une feria nîmoise, où l’on s’était fait embaucher, et entuber, par un restaurant de pieds noirs (Chéri je t’aime, chéri je t’adore,  comme la salsa del pomodoro, ya mustapha…), nous avions pris un pastis, le lundi matin, deux condisciples et moi, juste avant de rejoindre nos camarades en classe. On avait dû faire sauter une heure ou deux, ce devait être l’EPS. De toute façon, nous avions inventé un système qui permettait d’effacer le nom des manquants sur les feuilles d’absence. C’était devant le kiosque Bosc. Nous y refaisions le monde. Bien des années plus tard, j’étais invité au même endroit en tant que VIP par l’un de mes amis faisant partie de la municipalité  Saurel : Guy B, qui fut aussi mon éditeur (le livre objet <em>Ephémérides</em>, réalisé avec André-Pierre Arnal). L’un de ces deux camarades jouait fréquemment avec mon grand-père paternel au cercle de jeu de la rue de Verdun. Comme quoi le démon ne l’avait jamais quitté car il avait largement dépassé la soixantaine. Ce condisciple, bien plus mûr que moi, ne comprenait décidément pas que je n’aie pas la curiosité de revoir ce grand-père-là. C’est que je me souvenais de notre unique rencontre… L’autre tenait un commerce de fromages tout près des Halles. Son affaire, héritée des parents, était florissante et nous enviions tous sa destinée toute tracée alors que nous doutions de la nôtre. Sauf que l’apparition des super puis des hypermarchés fit qu’en une saison sa boite se retrouva en faillite. La dernière fois que je l’ai vu, il était aux portes de la misère. Avec ses accidents qui déjouent tous les calculs… Schopenhauer n’aurait pas mieux dit…</p><p> </p><p>                  Près du bar où j’ai fêté mon bac avec les copains et une Sissi (mes hommages !) pour un temps retrouvée, existait une salle de sport, un peu pionnière dans les années 60, qui s’appelait le Gymnaute. Ray, soucieux d’y entretenir sa ligne, y allait régulièrement et je l’y accompagnais, parfois même j’y allais sans lui. Cela ne me plaisait pas trop : rameur, vélo en salle, trotteur… Un jour, j’ai demandé à essayer le sauna. On agréa ma demande. J’entrais dans le réduit surchauffé, accompagné d’une des employées (ou était-ce la patronne ?). Un type y suait à grosses gouttes. Le problème c’est qu’on m’y oublia. Et que l’idée ne m’en vint pas d’en sortir. Heureusement, la même personne finit par m’en délivrer, inquiète, plus que moi manifestement. J’étais très résistant, semble-t-il. J’aurais pu mourir déshydratée, m’a-t-elle expliqué. De mon côté, j’avais simplement ressenti une intense fatigue. 10 mn de plus et je m’endormais. A partir de ce jour, elle a fait attention et m’a surveillé de plus près. Puis Ray a cessé d’y aller et bien évidemment j’ai fait de même et sans regret. Je devais avoir 14 ans.</p><p> </p><p>                  On n’est pas sérieux, à cet âge-là. Rimbaud n’aurait pas mieux dit.</p><p> </p><p>                  L’Esplanade s’arrêtait brusquement, sur une sorte de falaise abrupte. Le paysage qui s’étendait aurait été parfait pour des peintres amateurs si des barres HLM n’étaient point venues en contrarier la perspective.</p><p> </p><p>                  En bas, le cabinet de mon psychothérapeute, qui s’est servi de mon cas pour nourrir sa thèse. Des phobies de plus en plus fréquentes dont je ne m’expliquais pas la cause : en public notamment, à la fac, mais de façon intermittente. Grâce à lui, au dossier qu’il m’avait préparé, j’ai évité le service militaire. On m’a dit que je ne pourrais jamais devenir prof. Ce qu’on peut dire comme sottises. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  En contrebas aussi le magasin Bréguiboul, spécialisé dans les bonbons. Trois nuits formidables passées avec le fils aux trois fameux jours de tests à Tarascon,… Quant à la fille, une artiste sur laquelle j’ai eu l’occasion d’y aller de ma plume, je l’ai croisée souvent dans maint vernissage. Elle a longtemps travaillé sur le thème du balai, comme prolongement du pinceau mais qui efface de même que le temps qui nous fait oublier. Ne reste alors que la poussière. Rasé le dépôt de bonbons et de réglisses. Le progrès ne fait pas de cadeaux.</p><p> </p><p>                  A sa place aujourd’hui le tramway et le bout du Corum où il m’arrive d’aller voir des concerts (le chanteur Christophe, un peu avant sa mort, Hugues Aufray un peu avec la sienne ; régulièrement différée).</p><p> </p><p>                  On passait par le Boulevard Bonne-Nouvelle et l’on se retrouvait ainsi sous les Beaux-arts. On rejoignait alors le bar d’Edouard, dont Tjeerd Alkema, qui avait son atelier tout près, avait reproduit le nez en sculpture géante, en plâtre il me semble, dont celui-ci n’était pas peu fier. Qui a bon nez a bon membre, lui répétaient les clients. En parler à Gogol. Je lui avais dédicacé un livre : <em>Le nez d’Edouard, s’il eût été plus court, la face du faubourg en eût été changée</em>. Pascal n’aurait pas mieux dit. J’ai habité juste au dessus. Une paire de mois à peine.</p><p> </p><p>                  Pas très loin du bar et du faubourg de Nîmes, Jean-Marc Ferrari et Brigitte Rambaud avaient ouvert une galerie associative baptisée Medamothi, le nom de l’île aux peintres dans Le <em>Quart livre</em> de Rabelais, dont on sait à quel point il m’est précieux. Pendant plusieurs années, grâce à lui, j’ai pu rencontrer des tas d’artistes (Yves Reynier, Anita Molinero, Albert Ayme…) et lui présenter mon ami marocain Fouad Bellamine, qu’il a exposé et avec qui nous avons préparé une collective à Rabat dans une galerie huppée. Cette expo fit scandale et nous dûmes en partir dare-dare (nous : c’était Ferrari et ses formes grotesques en papier adhésif Venilias, en cône, passés à l’encre, Alkema et ses spirales de photos, le vidéaste Lobstein et moi). Nous exposions aussi des papiers découpés de Gauthier, des collages de Reynier et des petits sacs peints d’une virgule de Noëlle Tissier. J’ai riposté par des articles publiés dans la presse de Rabat : <em>Au royaume les aveugles, les borgnes sont rois</em>.  Nous étions en monarchie. Pendant des semaines, je regardais sous le paillasson avant de rentrer chez moi, avenue de Palavas, au cas où quelque bombe…</p><p> </p><p>                  Un peu auparavant j’avais pas mal déconné avec l’amie de cœur de mon hôte, mais là je n’y étais pour rien. C’est elle qui m’a entraîné là où nous n’aurions jamais dû aller. Il n’empêche, encore une fois,  je l’ai échappé belle. D’aucuns auraient pu très mal le prendre. Mais nous avions des projets à honorer. J’en retiens mon premier essai hors journalisme ou revue, paru aux Editions Stouky. Un collector.</p><p> </p><p>                  Les Beaux-arts se trouvaient dans une descente égarée au bout de la rue Salle Lévêque, résidence au Moyen Age de l’évêque de Maguelone, alors en bis-bis avec la dynastie de Guilhem, derrière la moderne Notre Dame et le Musée. J’ai souhaité quelques temps intégrer l’école en tant qu’enseignant. J’avais entrepris des démarches pour ce faire, rencontré le directeur Bessil, le représentant du ministère (Jean-Marie Touratier, lequel m’avait présenté Orlan, au Riche, place de la Comédie, et Gina Pane galerie Laune). Mais j’ai vite compris que les dés étaient pipés, que telle n’était pas ma vocation et ne me suis pas, en définitive, présenté. J’ai bien fait car j’aurais eu du mal à me passer de littérature pure et à me contenter d’écrits de spécialistes de l’art ou de quelques philosophes dans le vent nécessaires en culture générale. C’est l’artiste Claude Sarthou, avec qui j’ai été très lié à une certaine époque, qui l’a obtenu. Elle a d’ailleurs cessé ses activités plastiques. Elle a tout de même réussi à me faire réaliser ma seule œuvre gravée, que ma fille a récupérée parce qu’elle lui plaisait. Sans savoir que j’en étais l’auteur… Une vocation suspendue…</p><p> </p><p>                  Un élu m’avait tellement bien affirmé que je pouvais compter sur son impartialité que j’ai compris que je n’avais aucune chance.</p><p> </p><p>                  Dans une ruelle parallèle, Vieille Aiguillerie, terminée par une statue de St Roch en pèlerin, avec son fidèle chien de légende, vivait un incroyable compositeur, Armand Mirallès, animateur de son association, Frigico. Je pense que l’appartement était squatté car vétuste, tout en demeurant magnifique. J’ai conservé une petite merveille de lui, en cassette, et dédiée à Dada : <em>Les Boniments</em>. Il m’avait enregistré lisant mes textes et il avait une manière particulière de jouer avec une guitare désaccordée qui me sidérait. Très John Cage… Un remarquable performer vocal. Je l’ai vu en concert en première partie d’Henri Chopin, le pionnier du genre…</p><p> </p><p>                  Jean Azemard a exposé dans la hall. Marie Banégas y a joué (du Gatti ?). J’y ai participé à une table ronde avec René Pons et Jean-Claude Hauc..</p><p> </p><p>                  Rue Salle-Lévêque, un camarade de classe, Trousse, orphelin de père et d’une famille très aimante, ce qui n’était pas pour me déplaire. J’ai révisé mon oral du bac chez eux. Le pauvre : il a été le seul de notre classe à redoubler alors qu’il ne le méritait point. Mais victime d’une injustice fondée sur un malentendu, il s’était fait massacrer par un des professeurs, ce qui lui a été fatal.</p><p> </p><p>                  Y vivait aussi Jacques A, psychanalyste émérite, à qui je venais apporter mes exemplaires de tête de Textuerre, plus tard du Chat messager, qu’il nous achetait régulièrement : Viallat, Clément, Alkéma, Gauthier, Reynier, Arnal, Saytour, Dezeuze, Vermeille que du bon ! On se revoit souvent le samedi, du côté de Sommières. Dans une période de dèche absolue, Jacques m’a racheté quelques œuvres de ma naissante collection d’amis généreux, ce qui m’a permis de tenir quelques temps et de liquider quelques dettes. Je lui en ai toujours été reconnaissant. En revanche, je regrette certaines de ces œuvres, auxquelles j’étais attaché.</p><p> </p><p>                  Pour en revenir aux Beaux-arts, si l’on me demandait quelles œuvres m’ont le plus marqué dans ma vie, je les diviserai en trois catégories : les immortelles, celles qui mont initié à l’art moderne ou contemporain, et celles que j’ai pu voir de visu, dans ma situation privilégiée de critique d’art (puisque je fais partie de l’AICA).</p><p> </p><p>                  Parmi les immortelles je distinguerai :</p><p> </p><p><em>La Flagellation du Christ</em>, de Pierro Della Francesca (Je suis allé le contempler à Arezzo).</p><p><em>Adam et Eve</em>, de Cranach, dont le traitement des corps me fascine.</p><p><em>Le retable de l’agneau mystique, des frères Van Eyck. </em>Sommes retournés à Gand pour le voir.</p><p><em>La chambre des époux</em>, de Mantegna (Un jour de l’an inoubliable à Mantoue).</p><p><em>La chute d’Icare</em>, de Brueghel En avons vu de très beau sur l’hiver, à Bruxelles. Mais Icare était en restauration. Il a donc laissé quelques plumes.</p><p><em>L’école d’Athènes</em>, de Raphael (Ben, le Vatican, quoi !).</p><p><em>Les Ambassadeurs</em>, du peintre allemand Hans Holbein et son anamorphose (National Gallery).</p><p><em>La ronde de nuit</em>, de Rembrandt et sa science de la lumière (Amsterdam)</p><p><em>Les ménines</em>, de Vélasquez (Au Prado, évidemment). Et sa mise en abyme.</p><p><em>La mélancolie</em>, de Dürer. Enigmatique à souhait.</p><p>&#8211;<em>Le radeau de la méduse</em>, de Géricault Des dimensions spectaculaires. (Louvre)</p><p>&#8211;<em>La mort de Sardanapale</em>, de Delacroix. La composition m’a toujours fasciné (Louvre).</p><p>&#8211;<em>Olympia</em>, de Manet (Orsay). Le culot incarné et la modernité en marche.</p><p>&#8211;<em>Ta matete</em> , de Gauguin. Plus en odeur de sainteté mais je demeure fidèle à son œuvre.</p><p>-Une des <em>Montagnes Ste Victoire</em>, de Cézanne (C’est notre star du monde méditerranée).</p><p> </p><p>         Expliquer pourquoi me prendrait des pages…</p><p> </p><p>                  Pour l’art moderne et contemporain, c’est davantage l’œuvre dans son ensemble qu’une toile en particulier :</p><p> </p><p>&#8211;<em>Number and Alphabet</em>, de Jasper Johns. On ne peut faire mieux dans la représentation poussée au maximum</p><p>-Les toiles très fluides d’Helen Frankenthaler. La couleur on l’aime ou on l’aime pas.</p><p>-Les toiles très virulentes de Joan Mitchell. La peinture américaine est la plus puissante.</p><p>-Les <em>Women</em> de De Kooning : et la variation sur un thème.</p><p>&#8211;<em>Portrait d’une blonde</em>, de Francis Picabia</p><p>-Giacometti : L’homme qui marche. Pour moi c’est du Beckett incarné.</p><p>-Matisse : <em>L’atelier rouge</em>. C’est le plus grand, indubitablement.</p><p>-André Masson : le plus mal connu des grands surréalistes.</p><p>-Bram Van Velde : Quelque chose me touche mais je ne saurais dire quoi.</p><p> </p><p>                  La rencontre avec les toiles des années 60-70 de Soulages, expo au Musée Fabre (Merci Georges Desmouliez !), avait été déterminante, puis celles de Poliakoff.</p><p> </p><p>                  A partir de Soulages,  je ne manquais pas, dans toutes les villes que je traversais, notamment sur la Côte d’azur, d’écumer les musées et Fondations, galeries et Centres d’art, afin de me nourrir de peinture abstraite,  et au-delà. Léger, Chagall, Matisse, Maeght et ses Calder…</p><p> </p><p>                  Je suis bien obligé d’avouer que j’ai été pris d’une passion temporaire pour Dali, grâce auquel je me suis intéressé à la peinture surréaliste. Suis allé à Cadaquès, à Figuéras. Ai acheté des livres d’art sur lui. Je m’en suis vite lassé. De Dali, je veux dire. Les surréalistes ? J’aime surtout Masson. Certains Chirico. Quelques Max Ernst.</p><p> </p><p>                  Et que j’ai dû m’improviser critique d’art quand la famille de la Coopérante (… plus tard) dégoisait pis que pendre en sortant d’une expo Arman, en Arles, cloitre Ste Trophime, que je trouvais quant à moi inventive, pertinente et à mon goût. Lutter contre les préjugés, les visions étriquées, une conception bourgeoise de l’art, cela m’a toujours plu. Le virus ne m’a jamais quitté, à deux ou trois années près. Ce fut mon premier acte de critique d’art sans le savoir.</p><p> </p><p>                  Parmi les œuvres dont je me suis senti proche</p><ul><li><em>Le disque d’or, de Tjeerd. Un travail in situ tel que les compagnons ont dû en effectuer dans les temps immémoriaux de leur Tour de France. La fameuse coquille, notamment près de la Canourgue. C’est une de ses premières anamorphoses : il a creusé les contours sur le mur et disposé les gravats au sol. Et peint le cercle en doré. C’est superbe. Medamothi 1.</em></li><li><em>L’atelier, de Barcelo, exposé rue Urbain V (Medamothi 2), dont je gardais le local, en ma période un peu bohème, entre deux apparts. C’était nos premiers RV avec ma future épouse. Quand nous parcourons la Collection Lambert, en Avignon, nous ne manquons pas de rendre visite à ce tableau qui nous est cher et que le galeriste parisien a acquis justement quand je gardais les lieux… On a l’impression que le peintre y déverse de la peinture sur nous… Il n’était pas connu alors.</em></li><li><em>Une série de toiles d’Alain Clément que j’avais vues dans son atelier, à Montpellier. Par gestes répétés du poignet et en changeant graduellement de couleurs, le corps de l’artiste se déplaçait vers le centre en saturant de plus en plus la surface. Si bien que le geste, au début perceptible et déterminé, se fond à l’ensemble et se fait indéterminé, produisant comme un effet de miroir. De même en musique un maximum de déterminations dans la composition produit un effet d’indétermination à l’audition. J’ai toujours associé ce procédé à la théorie des catastrophes de René Thom que j’avais découverte dans un article du Monde. Il s’agit de modéliser les basculements topologiques qui font passer du bassin à la fontaine, du fœtus au vivant, du ciel couvert à l’orage, de l’énervement à l’explosion de violence, de la conserve saine à la conserve frelatée, de la vie à la mort comme ses machines à sous qui font dégringoler des pièces au bout d’une série de poussées etc. Alain Clément a illustré avec ce procédé mon texte </em>Connexités<em> paru aux Manuscrits de Textuerre. Il m’a offert un pastel sur papier gris bleu qui illustre parfaitement les propos que je viens de tenir.</em></li><li><em>Un opéra, de Dominique Gauthier, lequel compose ses immenses tableaux selon un protocole préétabli, avec le plus souvent pour base le carré. Il y a donc dans ses peintures une part de déterminé et une part d’imprévu. Chaque année je reçois ses vœux en peinture et ça commence à faire une jolie petite collection. Qui couvre tout un pan de mur. C’est ce que j’essaie de faire dans la plupart de mes livres, à commencer par celui-ci, où je sais par où je passe mais pas ce qui va me revenir en mémoire, ou déclencher mon imagination.</em></li><li><em>Anna Veronica Janssens : incroyable expérience que d’être plongé dans un bain de lumière, grâce à un brouillard artificiel assez dense pour nous perdre dans des teintes de jaune et de rose. On a l’impression de pénétrer une sculpture comme on le ferait d’une architecture et l’on doit se perdre pour mieux se retrouver. Cela m’a rappelé des épreuves initiatiques du style de celles que l’on fait subir aux deux jeunes héros de La Flûte enchantée : Tamino et Pamina.</em></li><li><em>James Turell : la première fois que je suis entré dans des salles obscures telles que les avait conçues James Turell (C’était au Musée des Beaux-arts de Nîmes, l’ancêtre de Carré d’art, et j’ai eu l’occasion de féliciter Bob Calle pour ce choix), j’ai eu l’impression de repartir à zéro par rapport à tous mes préjugés sur l’art. On est noyé dans les ténèbres et, petit à petit, la couleur nous apparaît comme en un bout du tunnel. Sur le mur ou dans un renfoncement. C’est in-photographiable. Il faut le vivre pour le croire. </em></li><li><em>Les Tableaux algébriques de Georges Autard. Ce qui me plaisait dans cette série dévolue aux mathématiques, c’est que Georges faisait coïncider le tableau comme espace au tableau en tant qu’ustensile scolaire. On y trouvait le monochrome (le noir dans le fond, la gestualité manuelle des signes algébriques, la couleur de temps en temps). Et l’idée d’une figure en plan qui se justifie d’elle-même. Un tableau qui représente un tableau.</em></li><li><em>Une série de dessins à l’encre de Daniel Dezeuze : Il nous l’avait offerte pour financer notre revue, Textuerre. Il dessinait un losange ou un carré sur pointe et le divisait grâce à des traits en compartiments géométriques à chaque fois différents. Cela produisait comme des signes calligraphiques, juxtaposés, et donc au bout du compte une amorce d’écriture graphique.</em></li><li><em>Je suis un inconditionnel des collages de certes postales d’Yves Reynier. Les images, leur espace, leur temps, leur couleur et leurs références culturelles s’y mêlent, un peu comme dans l’univers du rêve où tout est rendu compossible. De plus, Reynier parvient à occuper un espace important avec un minimum de concentration. Et puis c’est mon ami : j’adore discuter avec lui</em></li><li><em>Moins connus, les opéras d’André-Pierre Arnal, sortes de cocotes en toiles de petits formats mais accumulées dans des stèles en plexi et dans lesquelles on peut plonger la main pour retirer une œuvre aux dimensions manuelles justement. </em></li><li><em>Difficile de ne pas citer Claude Viallat, mais comment choisir dans l’immensité de sa production ? J’ai une prédilection pour les bâches dont la composition délimite les surfaces où poser les formes et les différentes couleurs. Et par dessus tout, celles où se déploient des contre-formes traitées aussi grâce à l’épandage coloré. Plus des gestes manuels directement au pinceau à l’intérieur des formes cernées.</em></li><li><em>Difficile aussi de ne pas citer Patrick Saytour, je pense en particulier à ces croûtes récupérées dans quelque brocante, mise sous verre épais et translucide et qui se voient transfigurées par l’effet de flou et par l’encadrement.</em></li><li><em>L’histoire de l’art revue et corrigée par Joa Mogarra : je pense à sa spirale de pelure d’orange d’après Smithson. A sa version urinaire de la Fountain de Duchamp. Ou au Mont Lozère. Ou à un spectre de Rorschach, bleu qui ressemble à un caleçon. . </em></li><li><em>La série en vidéo des Pierrick et Jean-Loup, de Pierrick Sorin qui s’invente un frère imaginaire pour filmer des petits sketches burlesques. J’aime aussi ses hologrammes, magiques.</em></li><li><em>Les boules en cire noire de Jean-Luc Parant, que j’ai découvertes, émerveillé, au tout début de ma carrière scripturale. Une ode concrète à la main et aux yeux. </em></li><li><em>Les mystérieux tissus collés et libres de Max Charvolen, qui se sert de l’architecture des lieux où il expose pour en extraire des formes inédites qui n’appartiennent qu’à lui. </em></li><li><em>Les barricades mystérieuses, de Vincent Bioulès, un intérieur où le peintre peint en nous regardant, à la Velasquez, devant des fenêtres qui s’ouvrent sur l’extérieur et sur la peinture tandis qu’une femme, sans doute son épouse Rosa, joue du piano.</em></li><li><em>Des œuvres mythologiques de Combas, telles que son Achille ou Hannibal contournant Sète ou même les Gladiateurs de Narbonne où on sent chez lui, dans la volonté de saturation, come une tentation infinie de l’abstraction et ses limites.</em></li><li><em>Le château dans la tente, de Fabien Boitard, l’un des artistes qui m’a incité à défendre mordicus la peinture, même s’il lui arrive de la malmener.</em></li><li><em>L’homme qui traverse les miroirs, de Philippe Ramette…</em></li><li><em>Certaines toiles de Stéphane Bordarier, avant les monochromes (que j’apprécie aussi), quand il effaçait les couleurs de sa polychromie ocre et brune. </em></li><li><em>Les cartes postales de province, rédigées à l’aide du Bottin découpé, de Valérie Mrejen. </em></li><li><em>Les anagrammes à feuilleter comme un dessin animé d’Armelle Caron.</em></li><li><em>Et bien sûr les plans de ville recomposés par Pierre Joseph, de Pierre Joseph, dont un est mis en exergue en cet ouvrage. </em></li><li><em>Il y a le cas très épineux de C.L. dont j’appréciais particulièrement l’œuvre mais qui est mis au ban du milieu artistique pour des raisons qui impliquent l’homme et non l’artiste. Belle émotion face à ses installations au Musée Soulages, à Nevers, à la Biennale de Venise, au Mac Val, dans les combles de la collection Lambert etc. Mais il y a ces accusations… Prendre son parti serait faire injure aux victimes. Et je ne préfère pas prendre parti. Je m’y suis essayé et les réactions outrées m’en ont découragé. L’artiste est assez grand pour se défendre lui-même. </em></li></ul><p>                  Je pourrai en citer des dizaines mais de moins connues (les <em>Ciel</em> de mon ami Clarbous, les enfants au jardin d’Estelle Contamin, les portraits classiques de Dorothée Clauss, les autoportraits de Jacques Fournel, certaines toiles abstraites de Serge Fauchier, le pic St Loup de Serge Lunal, les photos froissées sur plâtre de Jean Denant, les papiers marouflés aux lignes extra fines de Jacques Clauzel, la photo de maison fantôme signée Nadia Lichtig, les grands tableaux pleins de signes de Patrice Vermeille…)</p><p>      Ou dont  je ne me suis entiché que plus récemment : les scènes de guerre de Cristine Guinamand, les érotiques de Nazanin Pouyandeh, la <em>Flying house</em> de Jeanne Susplugas.…</p><p>      Ou celles des amies, que j’ai à la maison (d’Aline ou Oddbjorg, Carita, Paola, Francesca, Martine, Dominique L…) et côté masculin, Jean-Marc S ou le regretté Luc Bouzat.</p><p>      Ou ceux avec qui j’ai travaillé sur des livres comme André Cervera pour <em>Apparition</em>, Gaspard de Gouges pour : <em>7 escales à Ithaque, </em>Denis Castellas pour<em> Notes d’ombres, </em>Anna Baranek pour<em> L’étang de l’or……</em></p><p><em>      </em>Ou ceux des générations passées, je pense à Soulages, à Alechinsky, à Richarme…</p><p>                Le pâté de maison qui abritait Medamothi a été démoli et remplacé par le service du tram.</p><p> </p><p>                    La démolition a balayé aussi mon ancien garage, Lauvergne, où Ray me payait régulièrement l’entretien ou réparations et même l’essence. Alors là,  je dois dire qu’il a assuré. C’est vrai que nous étions devenus un peu plus prospères. Comme quoi la paternité se révèle à partir du moment où l’enfant n’en est plus un. Il est devenu un quasi-adulte quelque peu tâtonnant puisque j’avais entrepris des études hasardeuses. Peu de places aux concours. Et l’on n’était pas bien préparés, je m’en rends compte à présent. Par rapport à la capitale en particulier. De sorte que malgré les discussions à fuir et les brutalités traumatisantes, nous nous sommes pas mal réconciliés avec le temps et ce n’était point désagréable de discuter avec lui. Il s’emportait toutefois, en matière politique où il était, de gaulliste passé à socialiste version Frèche.</p><p> </p><p>                  Ces garagistes, honnêtes comme on n’en fait plus, m’avaient dégoté une Toyota grise toute racée, à un prix ridicule, et j’avoue que cette voiture aura été celle de ma vie. C’est d’ailleurs avec elle que nous sommes descendus (puis remontés du…) au Maroc, Ferrari, Alkema, Lobstein et moi, plus précisément à Rabat, en traversant toute l’Espagne et le Rif. J’y ai connu là mon premier mirage : je voyais de la neige au lieu du sable du côté de Séville, neige que j’avais subie à mon départ d’Albi où j’avais laissé mon  ami Roland. Et la fatigue aidant… Il fallut nous arrêter pour m’en persuader… Toucher la prétendue neige… Me rendre compte de mon erreur… Jusqu’à l’étape suivante. Nos sens nous trompent. Ne pas toujours croire à ce qu’on se persuade d’avoir vu. Là j’en ai eu la preuve.</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais été un passionné de voitures. En revanche, j’aimais conduire plutôt qu’être conduit et les longues distances ne me faisaient pas peur (Paris, Oslo, Prague, Berlin, Naples, Amsterdam…), quel que soit mon véhicule, et j’en ai eu autant que d’appartements dans la ville dont je parle. Une trentaine en tout.</p><p> </p><p>                  Le père de mon ami Jean-L. tenait un garage en face Lauvergne, sur le pont du Verdanson. Un bel homme très sympathique, qui cumulait certains des défauts des braves gens, ignorant et fier de l’être, homophobe surtout. Il aurait donné sa chemise et en même temps, râleur impénitent, comme beaucoup d’artisans et commerçants.</p><p> </p><p>                  Pourtant aimable et drôle, si l’on aimait ce type d’humour un peu lourd. Sa femme était délicieuse, fine, intelligente, affectueuse et assez jolie. Mon copain était fier, à raison, de sa mère.</p><p> </p><p>                  Lui faisait de la natation et du rugby, à quoi il voulut m’initier, en vain. Il était baraqué et taillé en athlète quoi que de taille moyenne, avait un succès fou auprès des filles et je l’admirais et l’enviais beaucoup. En colonie, à 14 ans et des poussières, il séduisit la monitrice qui en avait plus de 20 et ressemblait à BB. Bien sûr,  elle se fit virer. Lui se fit plaindre, le rusé. Nous étions tous fiers de lui et quelque peu jaloux. Il avait eu accès à des mystères qui nous intriguaient. Ses parents étaient à l’aise, les miens pas trop, aussi la mayonnaise ne prit pas totalement entre eux. Quant à mon copain, nos chemins divergèrent après son premier mariage et quand j’entrepris des études. Je regrette de l’avoir perdu de vue. Il est devenu kiné. Il habita un temps, rue de Castelnau (Ancien chemin, autrefois) presque à l’endroit où ma sœur a repris la villa en laquelle nos parents ont terminé leurs jours. Ce qui fait que je connais bien ce quartier qui mène au cimetière St Lazare. Je n’y ai que des mauvais souvenirs de jeunesse  (la proximité du cimetière sans doute). Il est venu m’acheter un livre, lors de la Comédie du même nom. J’ai apprécié. Il s’agissait de <em>La fin du grand Sam</em>, mon hommage à Beckett. Je l’ai croisé plus tard. « Il est bizarre ton livre », m’a-t-il dit, et répété. Ce n’était pas faux, pour l’essentiel.</p><p> </p><p>                  Manifestement, il n’avait pas aimé. C’est vrai que ce livre est bizarre… Absurde même. C’était tout de même un bon copain.</p><p> </p><p>                  Après mon accident de mob et bien que boitant encore, j’ai voulu m’y remettre au plus vite afin de conjurer l’appréhension. J’ai emprunté son engin à une vague connaissance qui trainait par là avec notre bande du cimetière St Lazare en lui expliquant qu’il s’agissait de parcourir seulement cet ancien chemin – lequel passe devant la Pierre rouge et les ateliers où Fata Morgana faisait éditer ses précieux ouvrages. Une garde rapprochée de copains me protégeait. C’était sans compter sur l’inconscience d’un propriétaire de chien qui, ayant laissé le sien sans laisse, a vu le cabot lui échapper et foncer délibérément sur notre groupe. Les autres ont réussi à l’éviter, pas moi. Chute et grosse frayeur par rapport à ma cheville accidentée. Le courageux proprio en a profité pour s’éclipser. La tête du généreux prêteur quand je lui ai rapporté sa machine avec une pédale tordue… C’était ma période de malchance… Faut pas toujours jouer avec ça…</p><p> </p><p>                  Nous avions tenté, avec Martine A. (la grande galeriste de Paris !) et Marc P. (Directeur d’école d’art et président de l’AICA), une cohabitation qui a vite avorté d’une part parce qu’à ce moment-là, je rencontrais la mère de ma fille ainée, et d’autre part du fait que, travaillant à Albi, je n’y habitais que le WE, et ce n’était pas très pratique pour  écrire ou se reposer. Toujours du passage et des fêtes. Les quelques semaines m’ont plu car c’était la vie de bohème, celle des étudiants des Beaux-arts. Ca reste un bon souvenir.</p><p> </p><p>                  En prolongeant vers la route de Nîmes, entre l’école des Beaux-arts et le cimetière St Lazare, vit le peintre Vincent Bioulès. Il fait partie de ceux qui m’ont mis le pied à l’étrier en acceptant mon premier texte un peu sérieux et non purement amical. Il a toujours été très généreux.  Il a fait deux portraits de moi au fusain. Comme je remontais vers le Faubourg de Nîmes avec le premier, de face,  sous le bras, j’ai été abordé par un mineur isolé assez audacieux. Il a voulu voir le portrait. Il avait repéré mon enregistreur dans la poche de ma veste et j’ai bien compris qu’il le convoitait. Alors je l’ai embobiné en parlant d’outil de travail et je m’en suis tiré avec une pièce que je lui ai donnée avant qu’il ne me la réclame. Le métier de journalisme l’impressionnait, fort heureusement. On ne peut pas dire que j’ai souffert de l’insécurité à Montpellier. Une fois cependant,  j’ai frisé la correctionnelle avec de jeunes gitans qui me surveillaient tandis que  je m’en revenais d’un distributeur, quand nous habitions près de la gare. Là aussi, j’ai réussi à les embrouiller par du baratin et ils m’ont laissé partir. Le baratin m’a souvent servi, dans certains bals musclés, à me tirer d’affaire. Pour en revenir à Bioulès, comme  j’insistais pour qu’il nous aide (nous, c’était la revue Textuerre, fin années 70) d’une série de gravures sur les Fontaines d’Aix, il m’avait surnommé, avec ses copains des Beaux-arts Tenon-mortaise.</p><p> </p><p>                  Il aurait été plus méchant, il serait allé jusqu’à Morpion-punaise.</p><p> </p><p>                  Je n’ai rien contre la mendicité, avec tout le romantisme qui va avec, sauf quand elle devient agressive et pressante. Parmi les SDF qui font la manche, certains cherchent à converser, à trouver un peu de chaleur humaine,  parfois à se faire reconnaître pour peu qu’on les ait connus plus reluisants. Pour d’autres nous ne sommes que des porte-monnaie sur pattes et c’est assez désagréable d’en être réduit à cette image caricaturale. Ou même de passer pour un nanti alors que l’on a du mal à boucler la fin de mois. Un refus, même justifié, et c’est l’insulte ! Ceux-là sont seuls au monde et s’imaginent que le hasard ou le destin ne nous a mis sur leur route que pour jouer le bienfaiteur temporaire. La Providence incarnée ! Or tout le problème est là. Tu donnes à un SDF et te fais invectiver par le suivant. L’obstacle est insoluble. Concédons que les marginaux nous donnent une leçon de relativité. Ils nous rappellent que nous sommes grosso-modo privilégiés, quoi que l’on en dise et en pense, et notamment les démagogues. Et puis,  il eût suffi de presque rien, à certains moments de mon existence pour que je bascule moi aussi dans la marge. Comment l’aurais-je supporté ?</p><p> </p><p>                  J’ai croisé une ancienne élève, devenue SDF, rue Maguelonne, à deux pas de la comédie. Un collègue même, devant la poste Rondelet. Il m’a demandé de l’argent ; Je lui en ai donné.</p><p> </p><p>                  De temps en temps, on voyait se faufiler, dans les rues du Centre ville, la silhouette dégingandée de l’archiduc avec son seau, ses guêtres, sa casquette et son éponge. Il lavait les voitures des riches, et son destin tragique aurait mérité sans doute une nouvelle dans le style de Maupassant. Dans la Grand-rue, un saxophoniste en nœud papillon, assis sur un pliant, déroulait son répertoire, emprunté un peu au jazz, un peu aux standards de la chanson. Ils faisaient partie de la vie quotidienne des habitants. Nul n’eût songé à les chasser. C’est Roch Salager qui m’a rappelé ces figures familières.  Sur l’Esplanade, on croisait souvent la fuyante Farinette, toute de blanc vêtue, et de blanc pomponnée, toujours seule, toujours son carton à dessin à la main, semblant se parler à elle-même, ou sourire à on ne sait qui. Les marginaux nous sont nécessaires. Qui a dit que la marge permettait aux pages de tenir ? Or à qui manquent-ils ?</p><p> </p><p>                  Passage Lonjon, j’étais avec Ray, sans doute travaillions-nous au magasin de Monsieur Georges, nous avons croisé le maire, Maître Delmas. Je ne sais pas ce qui a pris à mon auguste paternel (il aimait utiliser cet adjectif : auguste !) mais il a improvisé tout de go toute une histoire dont j’étais le protagoniste, prétextant que j’étais un peu sot, afin de lui soutirer je ne sais quel renseignement dont j’aurais impérativement besoin et qu’il venait tout juste d’inventer. Grands gestes à l’appui et mine contrite de circonstance. Le maire est demeuré courtois et même disert. Il a multiplié les explications. J’ignore ce qu’il a pensé de nous mais on a bien ri. Ray était un sacré comédien.</p><p> </p><p>                  Dix années confiné dans un coin perdu de Lozère : il s’était bien rattrapé avant la ruine familiale.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>     QUI NOUS CONDUIT VERS LA PLACE DE LA COMÉDIE </strong></p><p> </p><p>                  Pour moi, elle demeurera à jamais L’œuf. Les voitures y tournaient autour. Et les solex et les vespas. Jean-Pierre Beltoise s’y est même garé. On pouvait faire le tour pendant des heures, les panneaux n’étaient pas légion en mon jeune temps. Madame Butor m’a raconté qu’elle s’est un jour égarée et que ses filles avaient baptisé Montpellier la ville des sorcières. Les passants se faisaient prendre en photo. Les couples notamment. J’en ai gardé quelques-unes. Parfois déchirées. Coupés aux ciseaux en deux. Les ruptures, ça ne pardonne pas. On allait au bistro, au restau, au ciné, au théâtre. Y’avait même des expos…</p><p> </p><p>                  Quand j’étais tout jeune, nous prenions le petit train pour Palavas (« pue la vase »), à l’emplacement actuel du Triangle. La petite gare était précédée d’un square, très joliment entretenu (haies, allées, parterre fleuri, vue imprenable sur le Théâtre). J’y ai vu mes futurs amis du groupe ABC installer leurs œuvres et je me souviens, encore lycéen, d’être allé discuter avec eux. Leurs œuvres m’intriguaient. J’avais même prophétisé, sur le livre d’or, qu’ils deviendraient célèbres et je ne me suis pas trompé au moins pour deux d’entre eux. Le tout premier texte qui m’a fait comprendre que j’étais peut-être doué pour la critique d’art était, j’en ai déjà parlé, sur Vincent Bioulès, qui quittait alors l’abstraction géométrique pour la figure et l’exploration matissienne. Il m’a offert alors la « une » de ses gravures, sur les Fontaines d’Aix.</p><p> </p><p>                  Plus tard, nous avons, dans un livre commun, rendu hommage à Michel Butor. Je l’avais rencontré dans une petite galerie du Pyla St Gély qui devait appartenir à son beau-frère. On le critiquait beaucoup pour son changement de cap et non seulement j’y ai adhéré mais je l’ai justifié. Il a apprécié. Alain Clément, je l’ai rencontré un an après, quand il a exposé galerie Frédéric Bazille, à l’angle du théâtre. Il a réalisé la couverture et les exemplaires de tête de mon tout premier livre <em>Connexités</em>, une déambulation dans Montpellier déjà. Puis d’un essai sur Maurice Roche <em>Sous la chair des mots</em>. On est devenus amis.</p><p> </p><p>                  On a réalisé deux livres d’artiste ensemble, et dans l’un il a fait mon portrait. J’écoute souvent ses avis, sans doute très tranchés. Quant à Azemard, il m’a offert une sculpture, quelques semaines avant sa disparition, béton et toile  rigidifiée en couleurs, en me disant : « Profites-en. Je suis très généreux en ce moment. ». Je n’ai compris que plus tard ce qu’il voulait dire. L’œuvre est au-dessus de ma télé. Je la vois donc tous les jours. Alkema, le maître de l’anamorphose, a réalisé les exemplaires de tête de mon <em>Ile au Peintres</em>, à la peinture argentée. Il a fait partie de mes formateurs, à chaque fois que nous prenions un verre au bar d’Edouard. Le voyage au Maroc avec lui a été épique. Il a eu tellement peur, au retour, il y avait de quoi, qu’il s’est sifflé une bouteille de whisky. C’étaient vraiment de bons artistes et des mecs bien.</p><p> </p><p>                  Un souvenir : un gars qui jouait au foot avec nous au Polygone voulut s’accrocher au dernier wagon du petit train de Palavas. Il a mal calculé son coup et s’est retrouvé fichtrement cabossé. Ah, ça rigolait moins en se relevant ! Il m’est arrivé de suivre la voie ferrée à pied jusqu’au pont Juvénal et de me faire copieusement gourmander par un employé. Je ne compte plus les fois où je me suis mis en danger dans ma vie, en toute inconscience s’entend.</p><p> </p><p>                  Le théâtre dit Opéra-Comédie, est associé à trois souvenirs juvéniles de concert : celui de Johnny que j’appréciais particulièrement quand j’étais jeune (plus du tout à l’âge adulte, tout en restant fidèle à l’idole des années 60,  qui nous faisait rêver), celui de Léo Ferré (grâce à qui je me suis lancé dans la poésie et donc dans l’écriture) et celui de Véronique Sanson qui a durant quelque temps représenté le style de femme qui m’attirait. Quelle surprise quand j’ai appris qu’à la même époque, l’un de mes amis, très présent dans ce livre, en images je veux dire, qui s’occupait de tournées, l’avait assez facilement séduite. Mais bon, comme on dit, d’un autre côté, les brunes ne comptent pas pour des prunes…</p><p> </p><p>                  J’y ai assisté à d’autres spectacles. Une élue de la municipalité travaillait dans l’un des magasins confection du patron de mes parents. Elle me faisait profiter de sa carte de sorte que je pouvais assister gratuitement à des pièces de théâtre. Le <em>Macbett (</em>sic<em>), </em>d’Ionesco, m’avait impressionné en particulier la scène où les trois horribles sorcières à la voix grinçante se métamorphosent en superbes créatures en petite tenue. Comme quoi il ne faut jamais se fier aux apparences. Plus tard, j’ai lu <em>La fée aux miettes</em> de Charles Nodier, une de mes œuvres préférées. En revanche, une pièce d’Anouilh, pourtant avec François Périer,  m’avait profondément ennuyé et je ne devais pas être le seul car la moitié du public est partie à l’entracte. Comme quoi tout n’y est pas bon (au théâtre, je veux dire). Pas forcément la faute d’Anouilh mais du metteur en scène…</p><p> </p><p>                  Mon rapport à l’art dramatique est très particulier et ferait bondir les acteurs, metteurs en scène et autres auteurs. J’aime mieux le lire. Pourtant, je suis bon public : je ris franchement aux pièces de Feydeau et de Labiche. Je ne me lasse pas de voir <em>En attendant Godot </em>et il m’est arrivé de faire beaucoup de kilomètres pour assister à des créations signées Valère Novarina, <em>Falstaff, Je suis, </em>ou<em> Vous qui habitez le temps</em>, dont certains passages ont suscité en moi des émotions rares et inoubliables. Aujourd’hui encore,  je me sustente de la lecture de Lars Noren, Strindberg, Ibsen&#8230; Je n’aime pas qu’un comédien, un peu cabot,  s’approprie trop le personnage et que l’on ne s’imagine <em>Kean</em> que sous les traits de Belmondo ou de Drouot. Quand je pense que les acteurs grecs jouaient avec des masques ! J’ai souvent l’impression que le metteur en scène passe à côté de son sujet et, qu’à trop vouloir actualiser le texte, il finisse par friser le contresens. Je m’en suis aperçu aux représentations auxquelles j’ai assisté, de <em>Huis Clos</em>, par ex.</p><p> </p><p>                  Ceci dit, ma défiance par rapport au théâtre va de pair avec mon refus des performances publiques.</p><p> </p><p>                  Ce qui fait que je suis quelque peu de mauvaise foi. Je pense que ce sont les acteurs qui posent problème. Je préfère un bon acteur qu’un acteur connu. J’ai assisté à des représentations où le protagoniste était applaudi à tout rompre alors que je l’avais trouvé très mauvais : je pense à Jean Marais, plus à l’aise dans les cascades au cinéma ou les déguisements de tous ordres. Et je me méfie des cache-misères : l’excès d’effets spéciaux qui dissimule la pauvreté des idées. En revanche, j’ai découvert avec stupéfaction et un immense plaisir, un Nobel scandinave, John Fosse, dont j’ai dévoré l’œuvre théâtrale avant de me lancer dans ses romans. Je serai curieux de voir l’une de ses pièces jouée afin de vérifier si le texte mis en scène me fait autant d’effet.</p><p> </p><p>                  Mes auteurs favoris ? <em>Valère Novarina, hors concours</em>.</p><p><em>Marivaux : plus fin et plus subtil, tu meurs.</em></p><p><em>Beckett : a fait du théâtre le lieu de la condition humaine en son essence.</em></p><p><em>John Fosse : dans la continuité du précédent une heureuse surprise. Et les romans sont encore plus troublants.</em></p><p><em>Les comédies de Shakespeare + les pièces historiques : Chapeau !</em></p><p><em>Tchékhov. On ne se lasse pas de les lire ou relire (voir ou revoir).</em></p><p><em>Lars Noren. Comme John Fosse, les répétitions évolutives en moins. </em></p><p><em>Feydeau et Labiche qui me font mourir de rire.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Plus quelques pièces éparses : Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute,  Art de Yasmina Reda, et Victor ou les enfants au pouvoir, de Roger Vitrac. J’aurais pu citer Brecht, le siècle d’or espagnol où les élisabéthains, mais je ne les connais pas suffisamment. Les comédies de Corneille. Et les divers Don Juan.</em></p><p> </p><p>            Le théâtre ne supporte pas la médiocrité ; De mauvais acteurs, une mauvaise troupe, une faiblesse passagère et le spectacle devient insupportable un peu comme un concert où les musiciens joueraient faux. Inversement, une mauvaise pièce, sans grand intérêt, qui recourt toujours aux mêmes ficelles, jouée par un acteur qui cabotine à l’excès peut obtenir un franc succès public. Bref pour reprendre un titre de Labiche, on nous jette de <em>La poudre aux yeux</em>. On va au théâtre pour rire un peu comme pour assouvir un besoin. Comme certains vont aux p… L’acteur peut faire d’une très mauvaise pièce un chef d’œuvre d’humour et inversement de très mauvais acteurs nous gâchent le plaisir de découvrir ou revoir un chef d’œuvre. On peut s’en rendre compte en regardant les diverses interprétations de <em>l’Illusion comique</em>, de Corneille ou du <em>Dom Juan</em> de Molière.</p><p>                  En revanche, une expérience m’avait troublé au Château d’O. On nous avait conviés, par le biais de mon ami Francis, quelques rares privilégiés, à effectuer un parcours dans une sorte de labyrinthe où nous nous retrouvions, à intervalle régulier confrontés à un comédien seul (le reste des spectateurs passait collectivement d’une caravane à l’autre). C’était d’autant plus troublant que l’acteur nous interpellait et l’on se demandait si l’on devait jouer son jeu ou respecter les distances. Je me souviens qu’il y avait la jeune femme abandonnée qui attendait le retour de l’aimé en préparant le thé, le traitre qui confiait son amertume, le diable emprisonné et qui prétendait qu’on ne l’oublierait jamais (Bingo !),  une femme-glace dans un frigo,  que l’on aidait à fondre et disparaître par apposition des mains… Les acteurs connaissaient nos prénoms ce qui rendait l’expérience d’autant plus marquante. Voilà comment j’aime le théâtre !</p><p> </p><p>                  Au lycée privé où j’ai longtemps travaillé, j’avais tenté une expérience de mise en scène de <em>la Tempête</em> mais l’expérience a tourné court. Je ne pouvais compter sur tous les élèves à la fois. Et je n’étais pas aussi doué que mon ami Georges, qui l’avait montée avec succès. J’ai réitéré l’année suivante avec <em>Huis Clos</em> puis ai laissé tomber et j’ai bien fait. Quand on n’est pas doué pour le cabotinage…</p><p> </p><p>                  J’ai écrit un hommage à Beckett, paru aux Ed CMS de Christian Skimao <em>: La fin du grand Sam. </em>Illustré par Anne-Marie Soulcié, qui a littéralement incarné graphiquement mes personnages au nombre de deux seulement, comme aux origines de l’humanité dans la conception biblique.</p><p>                  Au début l’homme domine la femme. Puis les choses s’équilibrent. Et à la fin, les rapports de force se sont inversés. Pas pour longtemps car la fin invite au recommencement.</p><p> </p><p>        <em>A : Y’a quelqu’un ??? Hé !!! Y’a quelqu’un ici ??? Si y’a quelqu’un allumez la lumière… </em></p><p><em>        B : Y’a quelqu’un ??? Y’a personne alors !!! Mais répondez !!! Répondez !!!</em></p><p><em>        A : Vous n’allez pas nous laisser dans le noir !!!</em></p><p><em>        B : Salauds !!!</em></p><p><em>        A : A mon avis, y’a personne ici.</em></p><p><em>        B : J’ai peur du noir Sam !</em></p><p><em>        A : Mais qu’ils nous parlent, nom de Dieu, Qu’ils nous parlent !</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  L’échéance sauvage</em>, d’inspiration assez voisine, mais traitée sur le mode narratif, paru aux Editions Salvaje (du nom de l’éditeur. Paix à son âme !) est l’un de mes textes préférés, de mon cru, je veux dire. Un quidam doit honorer une commande textuelle avant trois semaines. Il se laisse aller à des flux mentaux sans se préoccuper de respecter les lois de la langue française. C’est justement l’honneur de l’écriture que de les faire évoluer.  J’en livre un bref extrait.</p><p> </p><p>      <em>Ca en fait des jours que je suis là, combien je saurais le dire, mais en haut lieu on doit régler le compte pour moi, à écoute les mots qui passent et le téléphone qui sonne plus. Peut-être la ligne a été coupée. Ca m’évite les différends avec les secrétaires et gonzesses en général. Le Sauvage, parce qu’à ce stade là on saurait parler de civilisé, le boss quoi, il sait où me trouver, c’est lui qui a dégoté la pièce. Une pièce à ma mesure il est vrai ; Cloisons insonorisées, on dirait qu’ils ont mis du liège en dessous, vitres renforcées aux fenêtres murées, celui qui m’aura repéré m’aura bien cherché, faux plafond de placo, je risque pas d’être dérangé par les voisins, ni le voisinage. L’électricité est réduite à une lampe à incandescence avec ampoule opaque, et un sacré culot, de 60 watts environ, je suis pas allé vérifier parce que j’ai pas envie de cramer comme convenu. A la guerre comme à la guerre, j’en connais qui s’en seraient contentés, allez pendant la dernière justement, c’est laquelle déjà ?</em></p><p><em> </em></p><p>                  Les personnages désincarnés de Beckett d’un côté, l’espace métaphysique de la page de l’autre, voilà qui m’aura beaucoup marqué.</p><p> </p><p>                  Mon amie Régine Detambel m’avait proposé d’écrire un texte pour une petite collection qu’elle avait créée et qu’elle se proposait d’illustrer. Ainsi j’ai manuscrit <em>Paroles d’encre</em>. L’inspiration est toujours la même :</p><p> </p><p><em>        C’est toujours la même histoire. On me dit, tu verras, tu seras bien, sans m’expliquer, bien sûr, ce que le bien veut dire. L’endroit est douillet. Tu y seras tel un coq en pâte, dorloté, adulé peut-être dans du papier. Un objet de culte ou de référence.  On me promet la lune, le paradis qui s’est perdu – le pauvre ! à attendre… Moi, naïf, pourtant j’ai l’habitude, je signe les yeux fermés. Quand je les ouvre, il est trop tard. C’est l’envers du décor. Pour le paradis, je veux dire… </em></p><p><em> </em></p><p>                  FR3 m’a interviewé dans le hall du théâtre municipal, à l’occasion d’un festival de poésie, grâce aux bons soins de Frédéric-Jacques Temple, lequel m’avait fait également participer à une émission de radio pour <em>Connexités</em>. J’y avais amené les <em>Variations sur Faust</em> d’Henri Pousseur (la musique sérielle d’avant-garde à cette époque), le premier disque de Pascal Comelade, <em>Séquences païennes</em> (musique répétitive, que  j’adorais dans les années 80) et sans doute du jazz (Lester Young : <em>Ghost a chance</em>). Grâce à un responsable de la culture, j’avais plus ou moins organisé, avec les condisciples de la revue Textuerre, une expo dans le hall du théâtre, avec le concours déjà des artistes qui nous soutenaient, Alkema ou Clément, dont l’incontournable Viallat. Lise Ott avait commenté l’événement dans Midi Libre (en ignorant les grands artistes et mettant l’accent sur Janine Dehenry/Struyve et ses collages d’images). Le festival de poésie avait donné lieu à une publication assez luxueuse. J’y avais  rendu hommage à Francis Ponge sur le thème de la pluie en imitant le référent par des séries systématiques de point d’exclamation !!! J’avais charrié un peu car Ponge détestait Céline. Trop de bruit !!! disait-il !!!</p><p> </p><p>                  Eh bien moi j’aimais les deux !!! Et je n’ai jamais su trancher entre deux postulations antagonistes !!! Entre Matisse et Mondrian !!! Entre Mallarmé et James Sacré !!! Entre Debussy et Wagner !!! Entre le football et la lecture de Faulkner !!! Entre la grande musique et la chanson française !!! Entre les Beatles et Salvatore Adamo !!!</p><p> </p><p>                  Dans ce théâtre, je suis venu en tant qu’élève, revenu avec des élèves ou en simple spectateur. La plupart de mes camarades étaient bruyants et je mes souviens qu’un comédien avait arrêté la représentation d’une pièce de Molière pour nous rappeler à l’ordre, ce qui lui valut d’être copieusement sifflé à la fin. J’avais trouvé ça injuste et me désolidarisais de ce genre de réaction. Je me méfie beaucoup de l’instinct grégaire qui pousse à l’excès et fatalement au pire. Je me souviens du président Pompidou, hué devant le lycée Joffre, pour des rumeurs injustifiées (l’affaire Marcovic !), auxquelles je ne m’associais pas même si je ne me sentais pas, il s’en faut, de son bord. Et j’ai bien fait au vu des révélations ultérieures dont il est sorti blanchi. La foule agit d’abord et réfléchit ensuite c&rsquo;est-à-dire trop tard. </p><p> </p><p>                  Je suis plutôt enclin à la compassion sauf quand l’acte qui la provoque me paraît sur-joué. Même scénario, de la part des élèves,  plus de 20 ans plus tard, en tant que prof, à une représentation de <em>Godot</em> pourtant très réussie. Le théâtre n’a plus le caractère sacré qu’on lui suppose. Mais après tout sait-on si au temps de Sophocle ou de Skakespeare, sur les scènes princières, ou au bon vieux temps du romantisme, il n’en était pas de même ? Que l’on pense à la bataille d’<em>Hernani</em> ! Au demeurant, le doux Gérard Labrunie, dit de Nerval, fut  la preuve vivante que l’on ne vient pas forcément pour la pièce. Dans son cas, pour assouvir un manque affectif, pour éprouver une « conjonction fusionnelle comblante », avec une créature qui incarnait pour lui l’idéal. En l’occurrence, l’actrice. Jenny Colon. Et puis d’aucuns y vont pour se donner bonne conscience culturelle. On se fait sa cure de théâââââtre. Un peu comme ceux qui lisent beaucoup en effet, et font monter les statistiques, mais que des livres grand public, sans épaisseur ni ambition que de divertir ou choquer. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Lors d’un spectacle de Léo Ferré, avec l’incroyable Robert Charlebois en première partie (presque meilleur que le maître), je me suis trouvé dans une situation de dilemme existentiel et sentimental. Je vivais alors depuis peu avec une fille de coopérants du Maroc, dans une villa cossue du quartier devenu le plus dangereux de Montpellier,  la Pergola-Le Petit Bard, aux portes de Celleneuve. Je rêvais de la quitter mais n’osais passer à l’acte car elle avait un sens inouï du scandale public qui me paralysait. Elle savait l’art de manipuler mon entourage. A l’entracte,  je quitte la loge pour aller vers les toilettes. Et je tombe sur une ex, laquelle m’avait été très chère, deux étés auparavant, avec qui je ne m’étais pas montré des plus élégants dans la rupture, ce que je regrettais sincèrement. Je me dirige vers elle. Elle bifurque alors comme si elle ne m’avait pas vu. Je me suis toujours demandé ce qu’il se serait passé si nous avions pu discuter librement. Mon rêve aurait été de partir incontinent avec elle et de planter là l’autre, dont les caprices et scènes continuelles m’épuisaient.</p><p> </p><p>                  Je me suis reconnu par la suite dans une nouvelle de Schnitzler (mais c’est la femme du livre qui vit cet état limite). J’ai appris plus tard, de la bouche de la seconde, qui m’avait entre temps pardonné, entrée par hasard dans un bistrot près des Halles, qu’elle avait voulu commettre l’irréparable, qu’elle se doutait que je serais à ce concert, que c’est davantage pour m’ y voir qu’elle était venue plutôt que pour le chanteur, et qu’au dernier moment elle ne s’était pas senti le courage de me parler. Il est des moments dans l’existence où le destin nous fait signe et où l’on manque d’esprit d’initiative. Or, comme dit la chanson de Dylan, mise Au frais : <em>N’y pense plus tout est bien.</em> Ses initiales étaient MCS, exactement comme la maison d’édition de Skimao, qui au départ incluait le C et le M du Chat Messager, sa revue, qu’il a très vite associée, le malin, à sa compagne, la photographe Marie-Christine Schrijen, aujourd’hui disparue. Drôle de coïncidence. On reste amis sur FB.</p><p> </p><p>                  Je me souviens aussi  du concert de Christian Lavigne, chez qui j’avais pris quelques cours de piano. J’ai découvert assez tard le jazz grâce à des amis perdus de vue qui gravitaient autour des Beaux-arts au début des années 80. Notamment Rémi A, qui est tombé du toit, rue de la Saunerie, en voulant impressionner sa compagne qui le trompait. Il s’est retrouvé handicapé mental, d’un optimisme sans faille. Belle leçon de vie.</p><p> </p><p>                  Un peu aussi parce que le guitariste Gérard Pansanel, que j’admirais beaucoup, et que l’on suivait avec quelques copains quand il jouait dans les bals, avait quitté la pop pour les Wes Montgomery ou John Mac Laughin plus complexes. Ainsi ai-je pu assister à des concerts fabuleux des stars de l’époque :</p><p> </p><p><em>Bill Evans, </em></p><p><em>Weather Report, </em></p><p><em>Sun Ra, </em></p><p><em>Chick Coréa, </em></p><p><em>Herbie Hancock, </em></p><p><em>Art Ensemble of Chicago</em>,</p><p><em>Stan Getz, </em></p><p><em>Dizzie Gillepsie, </em></p><p><em>Gato Barbiéri, </em></p><p> </p><p>                  Qui sais-je encore… Excusez du peu…Puis, quand toutes ces stars ont disparu, je me suis éloigné non du style de musique mais des salles de concert.</p><p> </p><p>                  Moi aussi j’ai voulu participer à des orchestres, avec Peco, avec Costa, puis avec un groupe dont j’ai oublié le nom des membres, et qui me faisaient interpréter, dans un anglais très approximatif, du Creedence Clearwater, du Chicago, du Santana, du Alice, un groupe français bien oublié (<em>De l’autre côté du miroir</em>). Il y avait celui que j’appelais Bongo aux percussions. Il s’agissait de Denis Fournier, qui a fait ensuit carrière.</p><p> </p><p>                  J’ai participé, une dizaine d’années consécutives à la Comédie du livre et l’expérience ne m’a guère plu. Contrairement à mes congénères, je n’ai pas forcément envie de rencontrer le public. Les compliments en direct me dérangent. La complaisance des connaissances ne me dupe plus. Les critiques me dépriment. Les contresens m’exaspèrent. Je n’ai jamais envisagé de vivre de ma plume. Ainsi vendre mon produit ne m’intéresse pas. Les gens veulent surtout approcher les vedettes, de la télé, du cinéma, de la chanson, les quelques stars littéraires qu’il nous reste. On m’a fait dégager de ma place pour recevoir un acteur qui nous infligeait ses mémoires. Placé à côté de Jean-Pierre Chabrol tremblotant ou de Joseph Joffo en verve, les acheteurs potentiels non seulement cachaient mon stand mais ne daignaient pas, ne serait-ce que pour occuper leur temps, jeter un œil à mes modestes productions. J’ai vu un biographe de Delteil un peu pontifiant, faire la grimace quand il s’est agi de s’asseoir à mes côtés, alors que je signais : <em>Qui êtes-vous Michel Butor</em> ? La dernière fois que j’y  ai participé,  j’étais coincé entre un témoin de Jehovah, un prof de gym qui plus est,  de mon ancien lycée, et un nutritionniste bio qui monopolisaient l’attention. Un seul exemplaire acheté par un collègue pour une après-midi dominicale de perdu ! Le Jéhovah quant à lui, avait vendu des dizaines d’exemplaires à toute la communauté. Ce genre de foire n’est décidément pas faite pour moi. Un bon souvenir toutefois : le grand écrivain occitan, Max Rouquette,  que j’ai longtemps ignoré, qui est venu me remercier d’avoir écrit sur une de ses pièces, passée inaperçue auprès de la presse régionale, a fortiori nationale.</p><p> </p><p>                  M’en reviennent d’autres : Marie Rouanet qui m’a fait une très jolie dédicace, que j’ai conservée précieusement.  </p><p> </p><p>                  Ou la poétesse Nicole Drano  qui choisit mon livre, parmi la vingtaine proposée, sur le stand que nous occupions avec l’artiste-éditeur Jacques Clauzel. Je pense aussi à Christine Angot qui avait pris ma défense, face à un artiste-enseignant qui me reprochait des propos, il est vrai excessifs, tenus dans <em>La peinture à l’Ile</em>, sur la politique des Frac et sur l’ego surdimensionné de certains. Je les ai plus que modérés voire rectifiés depuis. Toutefois, un sourire de Marina Vlady, un salut chaleureux et furtif d’Annie Ernaux à distance, quelques mots échangés avec Jean Lacouture ou mes remerciements à Robert Sabatier (qui citait l’équipe Textuerre dans son <em>Anthologie de la poésie française</em>)  ne suffisent pas à effacer de ma mémoire les longues heures dans l’attente du chaland qui ne vient pas et  se presse pour voir les journalistes grande gueule du style Jean-François Khan ou le dernier Goncourt (dont je ne connais pas le nom). Ah si : une bonne rigolade avec Vincent Ravalec et l’impression grisante d’être monté dans l’intérêt de certain(e)s depuis la publication d’un livre. D’avoir des groupies, quoi… Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  La Comédie est rattachée à un très mauvais souvenir. Ray, souvent mal inspiré,  donnant souvent rayson (sic) au dernier qui a parlé, s’était mis en tête de me faire travailler pendant les vacances. J’avais 12-13 ans. Comme du fait de son activité il conversait avec tous les amis de son patron venus acheter un costume, il connaissait le propriétaire d’un kiosque à journaux,  juste devant le Monoprix.</p><p> </p><p>                  Cela n’eût pas été difficile si l’individu en question, ne sachant comment m’occuper et n’osant me confier la caisse, n’avait rien trouvé de mieux que de draguer le chaland, en allant à son encontre afin de  lui proposer je ne sais quel quotidien du matin ou de l’après-midi. J’avais honte d’autant que je croisais sans arrêt des copains du lycée-collège. J’en avais beaucoup alors. Heureusement, l’expérience a tourné court au bout d’une semaine, quand Ray s’est rendu compte que je n’étais pas du tout payé  (On ne m’avait  « engagé » que pour lui rendre service et lui faire plaisir. Il faisait partie de la communauté pourtant, le kiosquier. Pas aussi généreux que mes futurs patrons cependant. J’aurais préféré Jean Rouaud, à tout prendre.</p><p>                  La Comédie aujourd’hui c’est beaucoup de monde. Et dans tout ce monde, trop peu de gens que je reconnais. Ou qui me connaissent. Je ne m’en plains pas. Je le constate c’est tout.</p><p> </p><p><strong>      LAQUELLE DONNE ACCÈS A LA RUE DES ÉTUVES OU AU BD VICTOR HUGO </strong></p><p>                  Rue des étuves. Comment ne point évoquer la librairie Molière, où l’on pouvait croiser de nombreux écrivains. Temple, Joubert, Séguier, les Rouquette, la Detambel, la Teisson et la chouchou des Debernard, Christine Angot. Les librairies sont aujourd’hui envahies de livres. Or livre ne signifie pas littérature. L’ambiguïté du mot culture suscite bien des malentendus. En fait, le niveau général des grands auteurs, du moins ceux qui sont édités,  a bien baissé depuis les années 50 et 60. Les derniers Nobel français le prouvent. Car on pratique l’amalgame. On confond culture et divertissement, écrivain et écrivant, lecteur actif et lecteur soumis, auteur de livre et véritable créateur. On vend, pour subsister, la même chose que dans les supermarchés. La plupart résistent puis ferment. C’est dramatique. Ou bien elles se rattrapent sur les mangas. La multiplication des liseuses n’arrange rien, ni les ventes sur le Net. J’ai polémiqué avec un fabricant de livres d’artistes en forme de guitare, descendant d’une grande famille vouée au champagne, lequel par esprit de contradiction (et différence de classe) me soutenait que les librairies n’avaient jamais été aussi garnies. Il n’avait pas dû y regarder d’assez près.</p><p>                  Je me souviens qu’à la Comédie toute proche, un Goncourt esseulé se plaignait du manque de considération dont il se sentait victime : J’ai tout de même eu le Goncourt, me disait-il ! Félicitations, lui rétorquai-je, en lui tournant le dos pour rejoindre mon humble place.</p><p> </p><p>                  Dans la même rue, une joaillerie appartenait au père d’un de mes camarades de classe qui nous impressionnait beaucoup et ressemblait à Dutronc. De plus, famille assez aisée, ski tous les hivers, cours de musique particulier… Grosse côte auprès des jolies filles. Avec ça assez fin d’esprit et beaucoup d’humour. Ayant bossé tout le mois d’août 68, je m’étais offert une superbe veste en cuir telle que je n’en ai jamais possédée après. Comme les modes changeaient vite et que j’y étais très sensible, j’ai voulu vendre le vêtement au bout de six mois et c’est ce bon copain d’alors qui s’est proposé. Il s’agissait bien sûr d’une occasion.</p><p> </p><p>                  Sauf que le joaillier, méfiant, est allé trouver Monsieur Georges directement au magasin afin de négocier l’affaire devant le patron passablement surpris et sans doute un tantinet soupçonneux. Je n’étais pas au courant de sa démarche et je me suis fait vertement réprimander comme si j’y étais pour quelque chose ! Ca s’est bien terminé finalement. Quelques années plus tard, le même copain faisait la une des journaux à sensation. Il avait tiré à la carabine sur un rival plus athlétique. Je n’ai pas eu le détail de leur différend. Pour en arriver à un tel point de haine irrépressible, il faut sacrément s’être senti humilié. Il n’était pas très grand. Je suppose que sa taille a beaucoup joué dans l’histoire. Il a vengé toutes les victimes de la force terrassant la faiblesse. Pour moi, c’est David vainqueur de Goliath.</p><p> </p><p>                  Comme je ne suis pas très grand non plus, j’ai très bien compris ce qu’il avait dû ressentir même si je n’ai jamais souffert de cette particularité physique qui tracassait tant Montaigne quand il était maire de Bordeaux.</p><p> </p><p>                  Victor Hugo. C’est au premier étage d’un immeuble de ce boulevard pentu, là où jadis il nous arrivait d’aller  au cinéma permanent avec Ray, les dimanche après-midi de pluie et d’ennui (Le Lynx !), impossible de me souvenir du titre d’un film ! <em>Le tigre du Bengale</em> peut-être.</p><p> </p><p>                  C’est dans ces locaux donc que j’ai découvert ma vocation de journaliste de la presse écrite. C’est Michel dit Zoom, poète de la figuration libre, le frère d’André Cervera, le fameux peintre sétois, qui m’avait demandé de le seconder pour les rubriques arts plastiques et littéraires d’un nouveau magazine, Tendances du Sud, dont le patron J.C. Dugrip, résidait à Sète, la ville portuaire où il y a plus d’artistes que d’habitants. .</p><p> </p><p>                  C’est fabuleux ce que les cinémas de l’époque, Le Lynx, Le Rex, L’Odéon, Le Régent, Le Palace et bien entendu le cinéma de la fac de Lettres, proposaient de chefs d’œuvre, souvent sous forme de cycles. J’ai ainsi pu rattraper mon retard relatif au cinéma italien (de Rossellini et Fellini à  Visconti en passant par Antonioni, Bertolucci, Ferreri, Pasolini bien sûr puis les comédies signées Risi, Scola, Comencini, avec des acteurs épatants), scandinave (Bergman en tête), japonais (mes préférés ? Ozu, Misogushi, Kurosawa, Oshima…), allemand (Fassbinder, Herzog, Wenders, Schlöndorff…), anglais (Lester, Russel et surtout Losey) et espagnol (Saura, Arrabal).  J’allais oublier les français, les meilleurs pour moi : Rivette (<em>Céline et Julie</em>…), Rohmer (<em>Ma nuit chez Maud</em>), la nouvelle vague  (Ah, la série des Doisnel ! <em>Le mépris,</em> avec les fesses à Bardot en prime ! <em>Les bonnes femmes</em> de Chabrol !), Duras, Robbe-Grillet mais lui c’était plutôt pour l’érotisme. Et Tati, bien sûr, notre burlesque à nous !  Rappelons que la télé de l’époque proposait au moins deux émissions tardives où découvrir le cinéma international : indien, polonais, yougoslave, égyptien, grec et bien naturellement américain (Je pense à Cassavetes, Boorman, Forman en exil, Altman puis Scorsese etc.).</p><p> </p><p>                  Un souvenir assez drôle : Ma sœur m’avait arrangé un plan avec l’une de ses copines à qui je plaisais, je suppose. Sauf qu’il y a eu malentendu sur le prénom. J’ai vu donc arriver une personne qui n’était pas du tout dans mes goûts et pas celle que j’attendais. J’ai bredouillé n’importe quoi, inventé un prétexte et l’ai plantée là. On en a bien ri. Y’a pas que chez Labiche qu’on trouve de ces coïncidences inimaginables !</p><p> </p><p>                  Dernièrement, je regardais un film des années 80 que j’avais découvert lors de sa sortie. J’ai eu l’impression de ne l’avoir jamais vu. Seules deux trois scènes me restaient en mémoire. Encore me les remémoré-je autrement. Deux heures de films réduites à quelque secondes. Et c’est pareil pour la <em>Comédie humaine</em> ou les <em>Rougon Macquart</em>.  Il en est de même dans nos souvenirs. Seules quelques images émergent. C’est la raison pour laquelle il me paraît impossible de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. Dans ce livre je m’attache plutôt aux coïncidences insufflées par les lieux. Difficile de parler dès lors d’autobiographie au sens où Philippe Lejeune la définit, à savoir tributaire d’un pacte d’authenticité avec le lecteur.</p><p> </p><p><strong>        ET AUSSI À  LA RUE DE VERDUN</strong> :</p><p> </p><p>                  J’allais chercher ma petite sœur à l’école des grandes, des grandes sœurs je veux dire, Bonnes nouvelles. Cette école religieuse était associée pour moi à un drame. On m’avait arraché de chez ma mamé, chez qui je vivais depuis ma naissance, pour m’y scolariser, à Montpellier. J’étais alors dans ma prime enfance. Elle s’appelait Lucienne et le jour de mon arrivée, je pleurais toutes les larmes de mon corps. D’autant que, comme je la réclamais,  je citais son prénom à tout bout de champ, de sorte que l’on me renvoyait alors vers une nonne qui portait le même prénom. La pauvre ne savait plus quoi me dire pour me consoler. Le petit Jésus n’a guère de prise chez les enfants trop jeunes.</p><p> </p><p>                  L’école, mixte pour les tout petits, était vouée à l’éducation de jeunes filles de bonne famille,  ou pas. C’est ainsi que ma sœurette y fit peu ou prou sa scolarité, en uniforme bleu.</p><p> </p><p>                  C’est bien pratique d’avoir une sœur plus jeune. J’ai dû flirter avec la plupart de ses copines, mais jamais deux en même temps (en tout cas je n’en ai pas souvenance). Ce qui m’amusait, c’était qu’on leur enseignait des tas de valeurs morales et religieuses qu’elles s’empressaient, chastement il est vrai, de transgresser dans les bras du premier garçon venu (car je ne me fais pas d’illusion, j’étais là au bon moment et au bon endroit, mais si elles avaient eu davantage le choix…).  Ma sœur râlait : les copines ne viennent plus pour me voir mais pour te voir. Heureusement, cela ne durait jamais longtemps. Et elle en avait toujours des nouvelles. Bon c’est vrai, y’avait mes copains…</p><p> </p><p>                  L’absence de mixité, au collège et au lycée, a été un des grands drames de ma jeunesse. Jusqu’à 14-15 ans, j’ai été gauche, timide, complexé. Avec des périodes d’exaltation et des phases de déprime profonde. J’aurais aimé une compagne du style de la « Michelle» qu’imagine Gérard Lenorman dans sa chanson, justement, que j’aille chercher à la sortie des cours pour boire un chocolat. Bon j’ai dû me contenter des copains. Certes ma petite sœur est venue à la rescousse avec sa bande de camarades. Mais ce n’était pas la même chose et c’était plus tard. Et comment j’imagine la copine de l’époque ? Comme mon épouse actuelle, en plus jeune… Cheveux longs et bruns et grâce naturelle dans la démarche. Intelligente et indulgente.</p><p> </p><p>                  Rue de Verdun, il y avait des cinémas : le Palace, le Capitole, un peu plus loin l’Odéon (devenu Rockstore : j’y ai vu l’incroyable, et regretté,  Jean-Louis Murat, le seul chanteur pour qui j’ai effectué un pèlerinage, de son vivant !), et dans la rue parallèle, le Royal si je ne m’abuse. Une anecdote : j’avais récupéré des places pour un concert d’Emilie Simon (dont nous connaissions la maman), encore toute jeune, à qui d’ailleurs  j’ai présenté ma fille. Nous étions debout devant la scène et une spectatrice se met à me regarder de travers. Au bout d’un moment, elle me lance : « Ah, mais c’est votre parapluie ! Heureusement pour vous que je m’en suis aperçue ! J’allais vous flanquer une paire de gifles ! ».  Je tombe des nues. Son copain s’en mêle et s’agite. De quoi, de quoi ? On fait du gringue à ma copine ? Finalement tout est revenu dans le calme et nous nous sommes prudemment éloignés. Mon neveu et deux de ses amis, plutôt baraqués, se trouvaient derrière nous et nous avions de quoi nous défendre ! Tout de même ! Une étincelle et tout s’embrase sans pondération ! Qui aurait l’idée de caresser les cuisses d’une inconnue en présence de sa femme et sa fille (et des neveux) ? Je vous laisse en déduire ce que vous voulez…</p><p> </p><p>                  Je suis vite devenu cinéphile d’autant que les places n’étaient pas chères. J’y allais plusieurs fois par semaine et pas seulement au Ciné-club. La sortie d’un film de qualité était un événement  et alimentait les conversations pour des raisons contrastées : <em>Barry Lindon</em> pour l’esthétique, <em>La grande bouffe</em> et <em>Salo</em> pour le scandale, <em>Kaspar Hauser</em> pour l’émotion…</p><p> </p><p>                  Celui qui m’a marqué le plus fut : <em>2001, odyssée de l’espace</em>, dont j’élaborais une interprétation pointue, sauce psychanalyse et de ma connaissance relative des théories d’Einstein, qui m’a donné à penser que j’étais doué pour l’herméneutique. Cela m’a beaucoup servi durant mes années d’enseignement et dans ma pratique de la critique d’art. Quand je pense qu’un sondage récent a désigné ce film comme le plus ennuyeux de l’histoire du cinéma, je me dis que, décidément, quelque chose de pourri sévit en ce moment dans le royaume des irrésistibles gaulois. Faut voir le niveau des sondages (je rends fous les sondeurs quand l’un d’eux me demande un avis tranché !) et des jeux : dans quel pays sud-américain se joue le prochain match de l’équipe de France ?  : la Suisse ou la Colombie. Serai curieux de savoir combien ont répondu la Suisse ! Qui a écrit les Lettres de Madame de Sévigné ? Madame de Sévigné ou Mireille Mathieu ? Qui a cassé le vase de Soissons ? Soissons lui-même ? On est tombés bien bas. Et là je fais dans la culture…</p><p> </p><p>                  Rue Boussairolles, à l’époque, c’était le royaume des p…oint de suspension, c’est comme ça que nous les appelions entre garçons. Passionnément nous y pensions, à la p… point de suspension… c’était du Serge, pas Gainsbourg, l’autre. Nous les rêvions ardentes, collaboratives, désintéressées, travaillant pour le plaisir. Grossière erreur de jugement. J’y suis allé quelquefois, trois ou quatre disons, en solitaire, entre deux ruptures. Pas par vice ni besoin spontané, plutôt par curiosité. Très déçu par l’expérience sauf les travaux d’approche, quand on aborde la dame, le cœur battant la chamade, en se demandant si l’on va prendre une torgnole et de surcroît, si l’on va revenir vivant ou intact.</p><p> </p><p>                  J’en retiens le caractère transgressif plus jouissif, à tout prendre, que l’acte sexuel lui-même. J’aurais aimé mieux connaître un milieu qui m’intriguait, et discuter quelque peu avec les filles pour comprendre leur histoire. Manifestement, ce n’était pas au programme et comme je n’étais point en manque, je n’y suis jamais retourné.</p><p> </p><p>                  En revanche, avec les copains du Piochet, un peu avant l’accident qui leur a été fatal (ne reste que Gégé, alors au service militaire !), nous avions écumé les rues chaudes de Valencia en Espagne, lors d’un voyage épique entre garçons. Je n’avais pas l’autorisation de sortie du territoire signée de mes parents. Car j’étais mineur. Heureusement, l’employé de mairie du Piochet connaissait mère grand ; il me fit confiance. C’était en plein mois d’août, l’un des rares où je ne travaillais pas. Ce furent mes deux premières expériences, très réussies en revanche,  avec des femmes un peu mûres (par rapport à moi,  j’avais 17 ans !). L’une d’elle s’appelait Rosita et je lui avais dédié une chanson « por nos ».  J’étais jeune et vigoureux : je l’ai épuisée… Du moins elle me le fit comprendre à ses gestes désespérés et ses soupirs prolongés. elle suait à grosses gouttes. Je crois qu’on avait forcé un peu sur la bibine et sans doute sans le savoir sur des aphrodisiaques pour se donner du courage. Ceci expliquant cela. Ce que je raconte en agacera certain(e)s mais ça reste un souvenir entre jeunes qui avaient la vie devant eux. Les mœurs évoluent certes et il est trop facile de condamner radicalement le passé alors que l’on ne sait pas si l’on ne sera pas condamné soi-même par les êtres qui nous succèderont. C’est déjà le cas. Le destin, l’alcool et l’imprudence ont fait le reste. Si je suis mal tombé au départ,  j’ai eu plus de chance par la suite. Au sortir de l’emprise familiale.</p><p> </p><p>                  Au bout de la rue, Boussairolles, où vivaient les nouveaux amis de mes parents, les C. Ils hébergeaient depuis peu une jeune femme de 20 ans qu’ils amenèrent chez nous, à la mer, avec mission pour moi de lui faire découvrir la ville, de la divertir, lui faire rencontrer du monde. Je ne me faisais pas prier et elle allait vite devenir ma meilleure amie malgré la différence d’âge, si cruciale à l’époque. Ca tombait bien. Je vivais l’une des périodes les plus sombres de ma vie, suite à mon accident : difficultés scolaires,  manque de confiance en moi, plus de petite amie sérieuse. Ce fut un peu la clairière au cœur dans la gaste forêt. Je lui présentais mes copains, elle devait camper avec nous entre Palavas et Carnon, on écumait les dancings, on dormait sur la plage… Elle était fiancée mais l’heureux élu, un herculéen pas commode, habitait Grenoble et ne descendait que fort peu souvent. Elle travaillait, bien sûr le jour, et nous profitions à fond des soirs et des WE pour faire la fête. Bref on a vécu un été formidable et léger, mélange d’innocence, de pudeur, de tendre complicité et d’affection, interrompue par l’arrivée inopinée de ses parents qui mirent de l’ordre dans ce qu’ils considéraient comme une vie dissolue. Comme elle écrivait des poèmes, j’eus envie de m’y mettre aussi et ce furent, grâce à elle, mes premières tentatives d’évasion par l’écriture. Elle s’appelait, et elle s’appelle encore Nana, La The nana, chantait Ferré. Et c’est toujours ma meilleure amie. Son mari Jean-L, que j’appelais Georges comme Moustaki, aussi,  sauf que ce n’est plus son mari. Mais ça reste mon ami.</p><p> </p><p>                  Ce qui est bien, quand on écrit un livre, c’est que rien n’empêche de passer d’un extrême à l’autre. Des p… aux sentiments platoniques. La contradiction n’a jamais été un problème pour moi. Elle porte d’ailleurs un autre nom, mieux accepté, l’ambivalence.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>       QUI NOUS RAPPROCHE ASSEZ VITE DE LA GARE</strong></p><p> </p><p>                  Comme pour l’avion, j’ai pris le train assez tard, à part le petit train de Palavas qui nous permettait de rejoindre, du centre ville, les plages. J’aurais pu y perdre un bras en voulant de la main toucher les pylônes. La bonne m’avait interdit de le faire. La gare, aujourd’hui St Roch, reste associée à un souvenir qui me semble drôle mais qui aurait pu s’avérer hasardeux. J’étais, encore lycéen, le jeune amant d’une femme mariée qui revenait chaque semaine reprendre son travail en attendant une mutation définitive. Le dimanche,  à la vesprée, c’étaient nos retrouvailles. Sauf qu’un soir ses beaux-parents melgoriens (Montpellier a toujours entretenu des relations étroites avec Mauguio), qui la soupçonnaient un brin, ont débarqué en même temps que moi, ont vite compris les raisons de ma présence et m’ont gratifié d’un sermon public, malhabile et virulent. Je ne me démontais pas à l’époque, l’alcool aidant, et je leur ai tenu tête : les sentiments ça ne se commande pas ! Son mariage,  je n’en avais rien à cirer… Soudain, le mari, il s’agissait sans doute d’un complot, a surgi à son tour. Il m’a fermement interpellé. Au lieu de m’excuser, de faire amende honorable et de partir comme il me le demandait, je lui ai rétorqué : <em>Tu préfères que je te tutoie ou vous préférez que je vous vouvoie.</em> Ca l’a décontenancé et il m’a tourné le dos pour récupérer sa femme et lui demander des explications. Et il s’en est allé.</p><p> </p><p>                  Mon esprit de répartie m’a bien fait rire après coup. Je me suis souvent sorti de situations problématiques par l’humour ou l’effet de surprise. Pendant ce temps, l’intéressée se démenait à droite et à gauche, suppliait que l’on ne me fasse point de mal, s’offusquait de la suspicion dont elle était la victime. Je ne sais plus comment elle les a embobinés. Toujours est-il que notre relation a duré plusieurs mois par la suite, dans divers lieux (des hôtels du centre ville, un meublé impasse des arts, rue  Glaize…). Sans souci du même acabit… Le couple a fini par divorcer et la personne en question est longtemps demeurée une amie jusqu’à son changement de région. Elle m’a présenté la mère de ma première fille, a vécu au-dessous de l’étage où nous vivions, rue Boyer, derrière la gare. Elle eut même une aventure tardive avec un de mes élèves… L’avait lu Colette, je suppose. Lequel s’est empressé de me le révéler, à la sortie d’un cours. De manière assez subtile d’ailleurs : Alors, on a habité Impasse des arts ?</p><p> </p><p>                  Comme j’étais avec elle en Corrèze, à préparer le bac, tandis que mes amis se tuaient en voiture, elle est toujours demeurée, aux yeux de la famille, notamment de ma grand-mère, celle grâce à qui j’étais toujours vivant.</p><p> </p><p>                  Une autre fois, je suis parti à l’armée, très brièvement je dois le dire. Ma première épouse m’avait accompagné. Dans le wagon, j’ai reconnu un visage qui me parlait sans pouvoir l’identifier avec précision. Nous ne tardions pas, Georges et moi,  à nous rappeler nos vacances en colonie à La Salvetat, une bonne douzaine d’années plus tôt. Il était tombé de trois mètres de haut en se balançant sur sa chaise de la terrasse où nous prenions les repas communs. Au bout de quelques minutes, nous devenions les meilleurs amis du monde, lui ayant une connaissance formidable de la musique classique et contemporaine (Stockhausen ! Bério ! Xénakis… ), moi ne jurant que par la littérature la plus en pointe. Quelques temps plus tard, il m’aiderait à composer le numéro de la revue Textuerre consacré aux rapports Musique/Ecriture et à confectionner certains passages dodécaphoniques de <em>Connexités</em>. On est allés ensemble à la Sainte Baume assister à une création d’Henri Pousseur, le compositeur belge avec qui j’étais en correspondance. Il y avait Boucourechliev, le compositeur des <em>Archipels</em>. Michel Butor était là, qui m’a présenté son critique : Georges Raillard. C’est toujours l’un de mes meilleurs amis et on se téléphone assez souvent. On est même allés à New York ensemble. Pour en revenir au train, lui s’est arrêté en chemin. Je me suis retrouvé à Commercy, à pleurer comme une madeleine,  d’où j’ai réussi à me faire réformer définitif pour état anxieux et phobique nécessitant des soins prolongés mettant en doute ma destinée. A l’hôpital de Nancy, où l’on m’avait transféré en urgence (avec un faux suicidé), j’expliquai aux médecins militaires que j’avais peur des animaux écrasés et des bouchons de champagne. Je me demande toujours ce qu’ils en ont déduit. Ils ont essayé de ma gaver de médocs que je recrachais aussitôt. La seule fois où l’on m’a forcé à avaler,  j’ai pu vérifier comment l’on pouvait transformer un être à peu près normal en épave, un être vivant en un zombie. Je m’étais fait des copains,  j’ai oublié leur nom. On a fait un super repas à la caserne dont, coup de chance, c’était la fête (le ministre Messmer était même là), on nous a remis une carte de P4, notre solde de la semaine et on nous a mis dans un train (un suicidé, un simulateur et moi). On a traversé la place Stanislas, heureux comme des princes et nous marrant comme des bossus. Heureusement que personne ne nous avait épiés… Ca va te fermer des portes, m’avait-on dit. Tu ne pourras pas faire carrière dans l’enseignement. J’ai enseigné durant quatre décennies et le service militaire a été aboli. Le monde et les temps changent. Dylan avait raison. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Etonnant, l’amitié. Nous n’avions, Georges et moi, aucun atome crochu du temps de la préadolescence et nous en sommes découverts à l’âge adulte. Comme quoi, il faut un certain nombre de coïncidences pour que le miracle opère. On rate ainsi des occasions parce que ce n’est pas le bon endroit, le bon moment, ce que Sartre appelait une situation. Avec  Georges, on aurait pu partir l’un et l’autre un autre soir, ou se retrouver chacun dans un wagon différent, que sais-je encore. La fatalité, quoi !</p><p> </p><p>                  En face la gare, l’Escargot où l’on s’arrêtait manger un bout après les sorties en boite ou en bal très tôt de bon matin. A cette époque, peu de contrôles d’alcoolémie, pas de ceinture de sécurité, pas d’airbags…</p><p> </p><p>                  L’année où j’ai passé mon permis, il y eut plus de 30000 décès sur les routes. On me l’a appris quand j’ai dû faire un stage pour récupérer mes points de permis (deux Stop mordus !). On nous avait demandé quelle avait été l’année la plus meurtrière. J’ai répondu 1972 car c’est celle où j’ai obtenu mon permis. Bingo ! Et parmi eux, deux de mes meilleurs amis (Valencia…). Ces mesures restrictives leur auraient sauvé la vie. Regrets éternels.</p><p> </p><p>                  Notre vieux Ray, hospitalisé pendant des mois, et abandonné de sa douce et tendre,  a eu l’élégance d’attendre la fin du stage pour passer l’arme à gauche, Sacré Mimile, Sacré Gégène… C’est nous les africains qui revenons de loin… Il n’en est pas encore revenu.</p><p> </p><p>                  La gare m’a inspiré un texte, toujours inédit, écrit au jour le jour, avec un collègue enseignant de Vauvert (et son diable) comme interlocuteur imaginaire. Pris par de multiples occupations, je n’ai pas réussi à l’achever. Chaque fois que je m’y attelais, je ne retrouvais plus le rythme des pages précédentes quelque peu échevelées.</p><p> </p><p>  <em>Au bistrot de la gare, j’avais carburé au grog en attendant l’heure fatale tout en me déliant les doigts, engourdis par le froid, vous imaginez à quelle fin. Histoire de m’abrutir au rhum d’autant que mon chemin devait aboutir à cette ville qui conservait pieusement, dans les murs de ces demeures médiévales, les souvenirs des anciens templiers. Je ne suis pas un habitué du rhum, on s’en aperçoit vite. Mais j’étais comme on dit à la croisée des chemins, au moment crucial de la vie, celui des décisions décisives comme la petite fourmi qui voulait à tout prix se rendre à Jérusalem sans crier Victoire. Il fallait fêter ça. Voir l’existence autrement, je veux dire autrement que par le passé, enfin quand je dis l’existence…</em></p><p><em>  Je regardais les gens qui paraissent en vie. Quand je bois je les vois plus beaux que nature. Ca tient un peu à ma myopie. Plus jeunes aussi. Plus souriants. Je dois avoir un instamatic dans l’œil, ma parole. Dommage que l’</em>œil<em> ne soit pas numérique. J’aurais collé ça dans la mémoire de mon seul pote de poche, celui qui ne me contrarie jamais. Quant à l’œil, c’est comme ça que j’ai rencontré les mémés, surtout l’ancienne, la toute dernière, celle que j’ai lâchée, cette enrhumée. Et puis le grog, ça vous tue un rhume en moins qu’il n’en faut pour vous soulager tripes et boyaux, comme disait Rabelais que j’avais dévoré en seconde, et dévorer Rabelais faut quand même se le taper, surtout dans le texte originel, tout ça pour dire que sa trogne hilare se foutait littéralement de moi, sur la fresque murale, très monacale au demeurant qui décorait l’un des murs du bar. Décidément il est partout celui-là. Déjà lors d’un séjour dans les Alpes de Haute-Provence, on s’était fait virer, ça devait être avec Aglaé, d’un trois étoiles, je n’étais pas digne de le recevoir paraît-il, le monde à l’envers quoi, mais bon… Ici ça devait être le nom du bar. Ils vous le mettent à toutes les sauces dans les Restau. Sinon, le grog, je recommande. D’ailleurs je n’ai cessé d’en commander. De préférence aux cachets dont l’effet perdure au-delà des prescriptions et puis l’acidité ne me réussit pas. Le grog, c’est radical. Sans compter, mais rien n’oblige à le faire, qu’on ne voit plus son temps passer. C’est déjà quelque chose… Seulement les gens mais qui n’existent pas, qui vivent si l’on peut appeler ça vivre, quand on se retrouve au comptoir à quémander l’attention du garçon le soir du réveillon pour l’entretenir de ses illusions. Quant à moi ce n’était pas la même chose; J’avais choisi mon exil, cet exil-là. On se choisit l’exil qu’on peut…</em></p><p><em>  Machinalement, je faisais craquer mes doigts douloureux. On connaît sa douleur. J’en avais même vu une. Et alors ? Michaux a bien croisé une colère, une grosse il est vrai.</em></p><p><em>  Au demeurant cette nuit-là les gens, ces gens-là, ils semblaient ne pas me voir. J’avais tellement bu que je leur devenais transparent. Si bien qu’aux alentours de onze heures, j’en arrivais à me demander si j’étais bien présent dans ce bistrot, ou si je me donnais l’illusion d’y faire acte de présence. Car comment expliquer qu’on ne soit pas venu me gratifier d’un brin de conversation, devant mon guéridon, en voie de guérison, en plus c’étaient des vieux précoces les types au bar et d’habitude la vieillesse me colle à la peau si je puis dire. Elle s’attire à moi… Mais je parle-là des Alpes maritimes</em> <em>et ça fait un bail que</em>…</p><p>            Le collègue, je ne l’ai plus revu quand j’ai changé d’établissement. Dommage.</p><p>            Temple protestant, rue Maguelone, à deux pas de la gare. Je ne sais pas comment je me suis retrouvé pris dans un repas collectif dans la cour qui sert de parvis à ce temple que l’on dit néo-roman. Le repas s’est bien déroulé. Or à la fin, certains convives ont commencé à se lancer des quignons de pain ou des serviettes roulées en boule. La responsable du repas, peut-être l’épouse du pasteur, nous  a fait la morale et demandé ce qui avait pu se passer dans nos têtes pour que nous agissions ainsi de façon aussi puérile. Bêtement, sans doute pour briller aux yeux de ma jeune compagne, laquelle venait de Dijon,  je répondais du tac au tac : parce qu’on savait que l’on finirait par nous poser ce genre de questions. C’était méchant, injuste et j’ai aussitôt regretté ses propos indélicats et saugrenus. La maîtresse de maison m’a regardée déçue. J’avais eu deux trois articles dans la presse locale… Elle m’avait bien accueilli. Le problème c’est que la vie n’est pas une vidéo. On ne peut revenir en arrière. On apprend à tout âge.</p><p>            Quand j’étais jeune, que je revenais du Piochet en bus (j’y partais plutôt en stop par mesure d’économie), on disait la gare des cars. J’eus le malheur d’user de ce complément de nom devant un de ces cuistres qui voudraient que l’on soit professeur jour et nuit et à 100 pour cent. Il m’a aussitôt rectifié. On dit la gare routière… Je le sais bien Ducon mais on a longtemps dit gare des cars. Aussi je maintiens cette expression. Sinon, on ne lirait plus le Baudelaire des <em>Aveugles</em> sous prétexte que l’on évite d’user de cette expression. On ne chanterait plus <em>Je voudrais être un noir</em> de Nino Ferrer sous peine d’être suspecté de racisme (alors que c’est le contraire). Et l’on supprimerait les 7 nains de Blanche-neige pour ne pas blesser les gens de petite taille. Ce serait bien dommage Moi qui adore les séries de sept !</p><p> </p><p><strong>       ON REVIENT ALORS SUR L’ESPLANADE, LAQUELLE AMÈNE AU LYCÉE JOFFRE : </strong></p><p> </p><p>                  C’est une ancienne citadelle royale, construite pour mieux surveiller, canon à l’appui, les fauteurs de trouble&#8230; Plus précisément les protestants. Quatre bastions aux angles. Elle abritait les garnisons. Il m’est arrivé de manifester en hurlant, sans trop savoir pourquoi : A bas les lycées-casernes ! Aussi : pourquoi avoir donné à celui-ci le nom d’un maréchal ?</p><p> </p><p>                  On l’appelait lycée mais il faisait aussi office de collège. A cette époque, lorsque l’on y arrivait, on avait droit au bizutage de la part des plus grands. On pouvait se voir déshabiller ou du moins baisser la culotte,  jeter dans une flaque d’eau ou carrément un bassin (et l’on se faisait coller par le pion qui fermait les yeux), attraper simplement et porter sous le bras comme un ballot avant d’être balancé dans les buissons… Ce n’était pas forcément méchant… C’était traumatisant, en tout cas humiliant. Cela ne donnait pas une haute idée des humanités que nous étions censés étudier. Avec le recul, il s’agissait d’initiation, certes crétine, à une existence qui serait semée d’embûches, d’’injustices ou absurdités. Sur ce plan là, c’était très réussi. Les forts abusaient de leur pouvoir. C’est dans la nature des choses. Et la Nature n’est pas seulement cette utopie imaginée par les disciples radicaux d’un Rousseau larmoyant. Elle a ses cruautés et iniquités. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Bien qu’habitant au plus près du lycée, mes parents n’avaient rien trouvé de mieux que de m’y laisser en demi-pension, qui plus est jusqu’à 19 h, ce qui fait que je ne me retrouvais qu’avec les internes, les « pencus » comme on les appelait. Inutile de dire que j’ai très mal vécu la chose et que ma scolarité s’en est ressentie. J’étais d’autant plus malheureux que je me supposais différent, moins en tant que tel que de ne point comprendre le traitement que l’on m’infligeait alors que j’étais doux comme un agneau et docile comme une brebis. Le cauchemar prit fin en 3<sup>ème</sup>, quand en cours de gym, à cause de la stupidité du prof voulant m’imposer un jeu qui ne me convenait manifestement pas, et bousculé par un plus grand, je fis une mauvaise chute et me fracturai le poignet.</p><p> </p><p>                  Et comme en fin d’année,  je me cassai la cheville,  quand la manie des fractures vous prend on saurait la faire cesser, je pus éviter la demi-pension et terminer les études à17 h, comme les copains. Deux maux pour un bien !</p><p> </p><p>                  La cantine était une horreur. De quoi vous dégoûter des céleris, des petits pois, des haricots surtout et des pourtant si délicieux, bien préparés, épinards. Je n’ai pas pu avaler une tomate crue jusqu’à mes 25 ans. De plus, les excités placés en début de table, qui recevaient les plats consommables, se servaient copieusement, ce qui fait qu’il ne restait rien à ceux du fond.</p><p> </p><p>                  Les pions, une fois encore, fermaient les yeux. Il m’a fallu des années avant de comprendre que les tomates, bien préparées, pouvaient être non seulement mangeables mais succulentes. Succucu….</p><p> </p><p>                  Pendant des années, j’ai dévoré sans me limiter, sans grossir. Après la quarantaine j’ai pris trois, quatre kilos mais suis aussitôt tombé malade et ai dû surveiller mon alimentation, aidé par mon ami Francis et sa thérapie quantique. Je ne suis pas un fin gourmet et considère même que l’on en fait un peu trop sur les restaurants gastronomiques et les chefs étoilés. Les mets les plus simples font ma principale gourmandise. Une bonne ratatouille aux œufs, ça peut avoir l’air tout simple, encore faut-il bien équilibrer les composants et les épices. J’aime le poisson frais, partant la bouillabaisse, suis ravi aujourd’hui de la vogue des poké-bowls. Me suis longtemps délecté de la cuisine asiatique : poulet shop suey, porc aux champignons noirs, canard laqué. M’en suis un peu lassé. Au Maroc, j’ai découvert la pastilla dont je reste friand. Je ne déteste pas le tagine et,  pour en revenir en France, le pot au feu. Enfin j’apprécie par-dessus tout le chocolat noir, sous toutes ses formes.</p><p> </p><p>                  J’ai quand même des souvenirs de plats comme on n’en fait plus : le salmis de pintade de ma tante-marraine, qui illuminait nos Noëls et jours de l’an d’antan (mes parents, jaloux, ne se gênaient pas pour objecter qu’ils lui préféraient la choucroute !). Sa crème anglaise, qu’elle préparait spécialement pour moi, au grand dam de ses propres enfants, mes cousine et cousins. Ma grand-mère aussi était un fin cordon bleu. Elle me faisait participer, les soirs de fête, à la confection des mokas au cacao ou à la pistache, qui me donnent encore l’eau à la bouche. Zède, peu douée au départ, s’est bien améliorée avec le temps et les recettes de Confidences ou de Paris Match. Parmi ses spécialités, que j’étais le seul à apprécier : les champignons à la crème et le poulet aux œufs brouillés. Ma sœur est une spécialiste des fourmis qui montent aux arbres, à base de vermicelles. Quant à mon épouse, elle me surprend tout le temps, avec de petits plats simples, ni gras ni salés ni trop sucrés, à ma convenance : blanquette, poulet au curry, et bien évidemment couscous garni à la tunisienne. Elle est née là-bas.</p><p> </p><p>                  J’ai longtemps fréquenté les restaurants, pas forcément les meilleurs, soit pour marquer une relative réussite sociale, soit pour faire acte de maturité, soit pour échapper aux repas familiaux, soit pour m’isoler avec une possible conquête. Parfois pour faire plaisir à quelque ami(i)e dans le besoin.</p><p> </p><p>                  Au collège-lycée,  je me rattrapais au goûter où le pain était servi à volonté. Il y avait tout de même un foyer où nous pouvions acheter des croissants et des brioches au raisin. Tout mon argent de poche y passait, que je piquais parfois en douce au peu méfiant Ray, pendant qu’il regardait la télé (pour une fois qu’il y a un programme intéressant…)… On pouvait aussi y emprunter des livres. Ainsi mes premiers rapports à la littérature furent des séries pour la jeunesse dont je dévorais tous les volumes, envieux de l’impression de liberté et de joie de vivre qui s’en dégageait. J’ai ainsi lu en séries <em>le Clan des 7</em>, le <em>Club des 5</em>, <em>les 6 compagnons</em> (les gones de la Croix Rousse, à Lyon) et aussi des héros de l’époque, Michel et Alice, de jeunes intrépides qu’on aurait aimé avoir comme amis. Un jour j’ai emprunté <em>Le Grand Meaulnes</em> que je  ne suis pas parvenu à lire. Trop poétique et pas assez narratif selon mon goût d’alors. J’ai très peu lu de livres sérieux jusqu’à ma deuxième Seconde, redoublement consécutif à mon accident de mob. En revanche, outre les revues de musique et chansons (SLC, Rock and folk, Best), je me sustentais des comics : Mandraque le magicien, le Fantôme et les premiers illustrés pour adultes, ou en tout cas grand garçon. Por nos, oui !</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais réussi à adhérer totalement à la BD, encore moins aux mangas. J’en suis resté à Astérix et bien évidemment Tintin mais plus par nostalgie que par amour du genre. J’ai essayé les adaptations de romans célèbres (<em>L’étranger, le Voyage, Frankenstein</em>…). Pas très convaincu. Le seul qui a trouvé grâce à mes yeux est l’adaptation de <em>La Recherche du temps perdu</em>, par Stéphane Heuet, que je reprends de temps en temps. En fait, la BD commence à m’intéresser quand elle se fait peinture.</p><p> </p><p>                  Heureusement, j’étais rentré avec un an d’avance mais les enseignants m’ont autorisé à redoubler la 5<sup>ème</sup>, alors que je ne m’en tirais pas si mal. J’avais seulement raté le troisième trimestre, sans doute en raison du conflit  parental à son degré optimal. Les parents n’ont pas contesté et j’ai redoublé. J’étais plutôt studieux et attentif. Encore fallait-il que l’on m’expliquât bien, ce qui n’était pas toujours le cas. Les professeurs étaient manichéens à cette époque.</p><p> </p><p>                  Il y avait ceux qui suivaient (les bons,  et ils s’adressaient à eux) et ceux qui n’écoutaient pas, les mauvais (par paresse ou manque d’intelligence). Ca a dû faire pas mal de dégâts alors que l’on avait les bases. On était loin de la pédagogie par objectif et de l’élève placé au centre du projet… Ca s’est amélioré après 68. Or entre temps, nous avions mûri. Et nos lacunes avec nous.</p><p> </p><p>                  L’année où j’entrais au collège correspondait à l’arrivée massive des pieds noirs (Po po po po, dis !). Ils étaient hâbleurs, très cordiaux avec les continentaux tout en s’affichant résolument racistes. Je ne comprenais pas tout de leurs récits et exploits. Ils se vantaient d’avoir cassé du « melon » et il me fallut un peu de temps pour comprendre à qui ils faisaient allusion. Quand je suis devenu prof, des années plus tard, mes classes étaient bondées d’élèves issus de l’immigration comme on dit, et ma foi, je n’ai eu que très rarement à m’en plaindre. Tout au plus, fus-je étonné, alors que je faisais un cours sur les diverses versions du déluge, une ébauche de littérature comparée, dans le cadre de l’étude des Textes fondateurs, de voir certains petits musulmans refuser de lire le passage du Coran correspondant. Leur explication me parut claire et j’y renonçais.   </p><p> </p><p>                  J’y suis revenu par la suite, au lycée je veux dire,  pour des stages. Cette fois de l’autre côté de la barrière comme prof. J’avais encore une trop mauvaise opinion de la plupart de ceux qui m’avaient été infligés pour faire montre d’une certaine souplesse. Ainsi asticotais-je, non sans désobligeance, un collègue qui critiquait les nouveaux programmes sous des prétextes douteux (Il contestait le distinguo Convaincre/Persuader). L‘autre n’a pas apprécié et cela aurait pu très mal finir car j’avais affaire à un robuste. Mais l’autorité des conférenciers prévalut et tout rentra dans l’ordre. Cela me fit pas mal de pub auprès des inspecteurs. Ce qui valut par la suite de devenir un familier du rectorat, préparer les sujets d’examens ou dialoguer avec les huiles.</p><p> </p><p>                  De toute ma scolarité,  je ne retiens qu’une poignée de profs aimant vraiment leur métier et les enfants, je veux parler des élèves. Je l’ai déjà dit mais j’ai envie de le redire. Le prof de maths de Terminales qui nous réexpliqua, en un trimestre, le programme de 2<sup>nde</sup> et 1<sup>ère  </sup>et qui m’a permis, contre toute attente, d’obtenir une note plus qu’honorable à l’examen. Une prof de français en 6<sup>ème</sup> (Tata Rébuffy, obèse et quasi aveugle, mais d’une gentillesse exquise !) et un autre en 4<sup>ème  </sup>(M. Têtu qui ne craignait qu’une seule chose : la retraite !). Un prof d’anglais,  un seul, sinon c’étaient les listes à apprendre par cœur ! Un de Sciences avec qui je parlais de Teilhard de Chardin. Et c’est à peu près tout. Autoritarisme glaçant ou au contraire laxisme permanent. Punitions sans le moindre discernement. Moqueries blessantes… Que de mauvais souvenirs ! Et jamais au grand jamais,  je n’eusse imaginé que je puisse un jour m’épanouir dans ce métier-là. En revanche, cette expérience négative m’a été très utile afin de rejeter devant une classe les méthodes par trop directives et rétrogrades. De mon côté, j’ai toujours essayé de faire partager mes passions à mes élèves et, pour ce faire, travaillé d’arrache-pied même si parfois la montagne de recherches aboutissait à une souris d’écoute studieuse. J’ai ainsi creusé beaucoup plus que nécessaire les œuvres de Nerval, les <em>Essais </em>de Montaigne, les différents <em>Don Juan</em> (on en dénombre une bonne centaine : Balzac, Mérimée, Byron, Pouchkine, Verlaine, Max Frish, Tirso bien sûr…), les poèmes de Baudelaire, de Ronsard,  d’Apollinaire ou d’Hugo, ou encore le chef d’œuvre de Chrétien de Troyes, <em>Perceval le Gallois</em>. Cela ne m’empêchait pas de mettre beaucoup de fantaisie et d’humour dans mes explications orales ce qui m’a valu une certaine popularité, y compris vers la fin de ma carrière, dans les différents établissements où je suis passé.</p><p> </p><p>                  Il en est ressorti trois livres, <em>La Ceinte trinité, Doc John et Forval, l’auvergnat, </em>où j’adapte et m’approprie <em>Sylvie, Don Juan</em> et <em>Perceval</em>. Je n’ai même pas pris la peine de les envoyer à des éditeurs.</p><p> </p><p>                  En revanche mes découvertes littéraires majeures, je les ai faites moi-même ou grâce à des copains, des magazines, des émissions : Proust évidemment, Joyce, Faulkner, Kafka et le très contesté LF Céline. De telle sorte qu’arrivé en fac,  j’avais à peu près tout lu du XXème siècle français, et des grand inventeurs (Michaux, Beckett, Leiris, Queneau, Ponge, Blanchot, le nouveau roman…) au grand dam de mes condisciples, dont certains m’appelaient La Boule. Il faut dire qu’un prof de Lettres, pour une fois inspiré,  nous avait conseillé le Bordas : la littérature en France depuis 45, lequel recensait tout ce qui s’était publié de novateur depuis l’après-guerre, y compris les traductions des grands écrivains étrangers. C’est devenu ma Bible et je me suis jeté sur Adamov, Pinget ou Genet pour le théâtre, Musil et Gombrowicz pour les étrangers, et des inclassables comme Klossowski.</p><p> </p><p>                  Je suis souvent parti sur les traces des grands écrivains</p><p> </p><p>                  <em>Dans le Valois si cher à Gérard de Nerval (de Senlis à     Dammartin en   passant par Chaalis et Ermenonville).</em></p><p><em>                  Dans la tour de Montaigne, pas très loin de Bordeaux.</em></p><p><em>                  Sur la tombe de Chateaubriand, au large de St Malo (et à             Combourg !).</em></p><p><em>                  A Ferney Voltaire et aussi à Genève, aux Délices, sa demeure.</em></p><p><em>                  Aux Charmettes chères à Rousseau, au-dessus de   Chambéry.</em></p><p><em>                  Devant le pavillon, fermé, de Canteleu en Normandie,       alias musée sur les traces de Marcel, Proust.</em></p><p><em>                  Dans la maison de Strindberg à Stockholm.</em></p><p><em>                  Dans tous les lieux joyciens de Dublin.</em></p><p><em>                  Dans le Prague de Franz Kafka.</em></p><p><em>                  Dans le bureau de Freud à Vienne.</em></p><p><em>                  Devant les statues de Goethe et Schiller à Weimar.</em></p><p><em>                  En la maison d’Hugo, place des Vosges (et aussi à            Villequier).</em></p><p><em>                  Dans celle de Balzac, à Passy.</em></p><p><em>                  A Manosque, Le Contadour, les villages du Trièves,         pour saluer Giono.</em></p><p><em>                  Sous les tilleuls de Charleville-Mézières, ou les platanes     de Pézenas où joua Molière.</em></p><p><em>                  Aux chutes du Niagara et ses 6810000 lites d’eau par       seconde (Butor, que je visitais in praesentia, à Nice,             Gaillard, Lucinges). </em></p><p><em>                  Et dans les divers lieux de Paris hantés par André           Breton, ou à St Cirq Lapopie.</em></p><p><em>                  Verlaine, Queneau… sans parler des cimetières.</em></p><p><em>                  Descartes à Amsterdam, Pessoa à Lisbonne, Stendhal à     Grenoble, Pascal à Port-Royal des champs, Diderot à             Langres, Sade à Lacoste,            Lamartine au Bourget (une        erreur   de jeunesse !), Ronsard à Tours, La Boétie à             Sarlat, Einstein à Berne, Dante à Florence…</em></p><p><em>                  Dans un café  de St Pétersbourg, j’ai croisé Pouchkine,      un faux&#8230; Un mannequin très bien imité.</em></p><p><em>                  On a raté Tolstoï (pas trouvé) à Moscou.</em></p><p><em>                  Rabelais,  j’habitais sa rue, sans doute aussi son    immeuble, sa tour…</em></p><p><em>                  Maurice Roche,  je passais avec lui des journées à Lagnes où je dormais (Violante, sa femme, a logé quasi     gratuitement ma  fille deux ans à Paris, près de           Denfer…)</em></p><p><em>                  Me suis recueilli sur la tombe de Georges Sand à Nohan,             de Sartre à Montparnasse, de Camus à    Lourmarin…</em></p><p><em>                  Au cimetière marin…</em></p><p><em>                  Suis allé tout près de chez Jean-Louis Murat, juste           avant    sa mort et un peu après (émouvantes rencontres     de fans à midi pile et sans RV, au           cimetière de la    Bourboule !)</em></p><p> </p><p>                  J’ai passé le jour de l’an à Vérone, l’année où <em>Roméo et Juliette</em> était inscrite au programme des Terminales. On peut difficilement pousser plus loin la conscience professionnelle. Aux vacances suivantes, j’allais à Parme mais la Chartreuse nous fut interdite.</p><p> </p><p>                  J’ai mal vécu mes années de fac car je détonais par rapport à la politisation ambiante qui me reléguait au rang de petit bourgeois et d’intellectuel masturbé. Mes vêtements à la mode, je travaillais en même temps au magasin, ne plaidaient pas en ma faveur.</p><p> </p><p>                  J’en suis sorti avec une névrose d’angoisse carabinée et l’on peut dire que la littérature d’un côté, l’enseignement de l’autre se sont révélé de sacrés exutoires.</p><p> </p><p>                  J’ai raté de peu Mai 68, ayant préféré, avec des tas de copines et copains (tous perdus de vue : Outre Jean-Luc, Daniel, Marc, Julien, Michel, Danièle, Cathy, Françoise…)  la plage aux pavés. Ce n’est que plus tard que j’ai compris l’impact du mouvement sur notre mode de vie. Un sentiment général de liberté dont nous avons su profiter avant que l’Histoire ne nous rattrape. C’est l’année où j’ai eu mon Brevet, haut la main. Il faut dire qu’on nous l’avait allégé en raison des événements. La rédaction m’avait inspiré : Faites en caricaturiste pressé le portrait type d’un touriste pressé. Je me suis souvenu de nos vacances à Palavas, avec les amis de nos parents  (plus exactement les parents d’une amie de ma sœur).</p><p> </p><p>                  Et j’ai brodé, beaucoup menti et pas mal exagéré. Déjà…</p><p> </p><p>                  Mes parents me lassaient nager sans se soucier de savoir si j’en avais les capacités. Ainsi aurais-je pu sans doute me noyer cent fois dans les trous d’eaux qui entourent les épis. Cela a failli d’ailleurs arriver alors que je rejoignais un banc de sable et que j’ai été pris de panique en pensant que cela pourrait très bien arriver justement&#8230; Ah, le cerveau !!! Un réflexe de survie m’a sauvé la vie. Toujours est-il que, traumatisé,  j’ai refusé de me mettre à l’eau durant des années. Cela m’a inspiré la fin quelque peu tragique, ironique s’entend, d’un roman, <em>La tornade bleue</em>, que j’ai située quelque part du côté de La Grande Motte, la grande bleue.</p><p> </p><p>                   <em>Un mode de « disparition » : des trous d’eaux autour des digues rocheuses, juste en face de la plage. Une heure : minuit. A cette heure-là personne, en décembre, nul ne s’aventure dans les parages. Une mise en scène : Ma veste avec l’unique exemplaire du manuscrit définitif, imprimé sur des feuilles bleues, ça me paraissait évident, une clé USB, une lettre précisant que tout le reste avait été détruit ou effacé, mon PC portable enfin, ouvert et connecté. J’avais pris mes précautions. Une lettre à Emma, enfin, ou à l’inconnu qui l’aurait ramassée en trouvant ma veste. J’échafaudais un plan effrayant, ou d’une telle simplicité qu’il en devenait pathétique. J’expédiais un SMS à Emma. Je serais à minuit pile sur la plage en face du point zéro. &#8211; Je te donnerai ma réponse à ce moment-là. Laisse ton portable allumé, pour une fois… Il se pourrait que ce soit nécessaire, si tu as tenu un tant soit peu à moi… Je ne pourrai répondre avant… Serai très occupé d’ici-là… Et j’éteignis le portable pour le restant de la journée.…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                    Par association d’idées, l’allusion au cinéaste me fit penser à Godard… Je bus encore quelques rasades ? Je crus entendre le téléphone sonner mais il était trop tard. J’avais de l’eau jusqu’au cou. Le moment de jeter la bouteille à la mer… Je ne sentais plus rien même plus le contact de l’eau pourtant froide en cette saison (Pas aussi froide que dans la baltique mais tout de même ! On était proche de l’hiver. Pour le cadeau de Noël, cette année, je repasserais !). J’étais au fond du trou, du trou d’eau, devrais-je dire. Et pourtant une image bleue s’imposait graduellement à mon esprit, tandis que je commençais à suffoquer. Celle de Belmondo, à la fin de Pierrot le Fou, tentant vainement et à tâtons, d’éteindre la mèche des bâtonnets de dynamite allumée autour de son visage peinturluré de bleu justement. Une tentative de renoncement à un suicide en quelque sorte. Je poussais le pied en atteignant le fond, le fond du trou devrais-je dire, et m’entendis penser fort, jusqu’à crier, en remontant à la surface, après m’être débattu et accroché aux pierres qui formaient une sorte d’escalier, la même chose (ou presque que l’acteur à la fin du film) : Eh, merde ! C’est trop con. Je tenais à la vie plus que je ne l’aurais imaginé, plus qu’à Emma sans doute… Je m’agrippais à la paroi rocheuse. Et c’est là, si je puis dire, que tout a dérapé dans mon esprit… Etais-je encore vivant, dans quelques limbes, dans un état second ? A l’hôpital, transi de froid ? Sur la plage, complètement ivre, dont je n’avais jamais bougé ? Mais non, je ne rêvais pas…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>La Grande Motte. Claude Viallat m’a demandé d’être son curateur pour son expo à la capitainerie. Insigne honneur. Trop beau pour être vrai. Une consécration.                       </p><p>                  Dans la foulée du brevet,  j’ai passé le concours de l’EN et j’ai été admis, à ma grande surprise, à l’écrit. Articles dans le journal et félicitations générales. Sauf qu’à l’oral, on m’a posé des questions sur l’allégorie dans <em>Notre Dame de Paris,</em> de Victor Hugo et que je ne risquais pas de reconnaître cette figure de style parce qu’aucun professeur ne nous en avait parlé au collège. Pas plus que des métaphores ou des litotes. Je n’ai pas été plus brillant en maths si bien que je ne me suis pas retrouvé instituteur à 20 ans et je m’en félicite.</p><p> </p><p>                  Si les filles nous faisaient tant rêver c’est qu’à cette époque le lycée n’était pas mixte. Cette absence de familiarité nous rendait timorés, empruntés ou au contraire arrogants et grossiers. Des filles, il n’y en avait pas tellement dans mon quartier, ou bien elles ne sortaient pas. Je les ai découvertes soit au village (Marie-Ange, Hélène, Dani…),  soit en colonie de vacances, soit plus tard, grâce aux copines de ma sœur. Puis dans les quartiers périphériques. Je me suis dégrossi sur le tas. Entre dix et quatorze/quinze ans, soit nous les idéalisions, à l’instar des troubadours et poètes (et l’on retrouve Nerval !), soit nous les imaginions naïvement nymphomanes. Ce qui ne nous empêchait pas de les respecter. De les diviniser parfois. Certains, entre les deux,  recherchaient, comme dans le film d’Eustache, un équivalent de la maman.</p><p>                  La réalité est tellement plus complexe et irréductible à des caricaturales et manichéennes approximations. En fait, chaque être est unique et chacun réagit de manière inattendue. On ne peut ainsi rien prévoir.</p><p> </p><p>                  En revanche, découvrir l’autre dans sa nouvelleté, comme dirait Montaigne, est miraculeux, du moins au début.  Et j’avoue que ce fut un enrichissement permanent sur tous les plans, pas seulement celui du plaisir ou de la bonne entente temporaire…</p><p> </p><p>                  Toujours est-il que longue est la liste de mots devenus courants que l’on ne nous a pas appris : anthropocène, résilience, toxique, emprise, paréidolie, sérendipité, factuel, holistique, écosystème, drône, présentiel, emprise, validiste, customisation, wokisme, virilisme, créolisation… Et tous les anglicismes (packaging, burn out, coming out, staff, hacker, follower, cloud, fake news, buzz, holding, streaming, hacker…) ou sigles (LGBT, CODA, PC, QI…). On en apprend tous les jours.</p><p> </p><p>                  Nous notre jargon, c’était plutôt : C’est le pied ! T’as vu ma rape ? On va draguer ? Complètement taré ! Encore un croulant ! Où est garée ta meule ? La tire de ton frangin ? T’as une nana ? Dans mon agenda quand  j’en pique un, un petit boudin, Crac boum hue ! Ho Eh Hein Bon ! Dans la vie, il n y’a que des cactus ! C’est pour le pied ! Qui est in ? Qui est out ? Tu veux ou tu veux pas ? Et bien évidemment : Oh yeah !</p><p> </p><p>                  Le collège lycée, c’était le paradis des blagues. Nous en faisions continuellement. Elles portaient sur des sujets devenus politiquement incorrects dont certains seraient passibles d’amendes ou de condamnation aujourd’hui. Nos cibles :</p><ul><li><em>Les blondes et les femmes dites débauchées.</em></li><li><em>Les homos, on était moins tolérants à l’époque… On était cons, disons-le carrément. Et en même temps, ils nous fascinaient.</em></li><li><em>Les africains, même les plus misérables. En jouant sur leurs accents et difficultés d’élocution.</em></li><li><em>Les infirmes (le bègue et le boiteux).</em></li><li><em>Les animaux parlants.</em></li><li><em>Les fous (on ne connaissait pas les euphémismes).</em></li><li><em>Les parents, ceux des autres en général.</em></li><li><em>Et à ma grande honte : les juifs. Sauf quand l’un d’eux les racontait.</em></li></ul><p>                  C’était sans doute discriminant mais nous n’en avions pas conscience. En tout cas pour ce qui me concerne. Nous étions, en quelque sorte, innocents ou si l’on préfère, irresponsables. Depuis, on nous appris que nous étions coupables puisque l’on nous juge a posteriori, selon les critères des temps nouveaux. J’en tire deux leçons : d’abord que la relecture que les jeunes générations effectuent du passé est tellement éloignée des perceptions de ceux qui l’ont connu qu’à la limite, le relire avec sévérité, c’est sombrer sans le vouloir dans le révisionnisme.</p><p> </p><p>                  Un jugement orienté focalise sur un travers et perd de vue le contexte qui l’a vu naître, ce qui a tendance à fausser la vision que l’on peut avoir dudit passé. Belle leçon d’Histoire pour ceux qui critiquent nos aînés et ancêtres, ce qu’ils ont pensé à telle ou telle époque. Auraient-ils fait mieux ? Font-ils mieux aujourd’hui ? La deuxième est plus restreinte : tous les faiseurs de blague se sentent à la fois coupables et frustrés. Comment s’étonner dès lors qu’en bons nostalgiques du passé, ils se tournent vers des partis qui dénoncent les nouvelles visions du monde. Les démagogues des temps nouveaux. Ou qu’à l’autre extrême, ils fassent amende honorable et épousent les avis des nouveaux inquisiteurs.</p><p> </p><p>                  On va me dire et toi, entre ces extrêmes, où te situes-tu ? – Là où vous me lisez ! Littéralement et dans tous les sens. Il m’importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  Un rêve récurrent : je suis très en retard et je ne retrouve pas la salle de classe ni même son numéro. Je cherche désespérément parmi des couloirs et labos du lycée. Je me renseigne mais en vain. J’appréhende la confrontation avec le prof et les excuses qu’il va me falloir trouver. Et puis toujours ce fameux bac qui se rapproche et que je vais finir par rater. Quelquefois, c’est moi le prof en retard tandis que les élèves m’attendent mais je ne sais plus dans quelle salle et je me perds dans les couloirs.</p><p> </p><p>                  Un autre, très ancien celui-là : je suis à moitié nu et terriblement gêné par la présence de gens que je croise dans la rue en me dirigeant vers l’école, le collège, ou le lycée.</p><p> </p><p>                  Je n’ai pas appris la leçon et je suis sûr d’être interrogé. Et si je continue ainsi je vais rater l’examen qui approche à grands pas…  Jean Pierre Brisset m’eût beaucoup aidé à interpréter ce rêve. Le sexe est le premier objet que l’enfant examine. L’examen ? Le sexe à main… Un prof de fac a été viré pour avoir proposé ce sujet… Aujourd’hui, il serait lynché !</p><p> </p><p>                  Enfin, j’ai fait au lycée,  l’expérience de la cécité. Tombé lourdement en raison de l’excès de précipitation d’un camarade,  je me suis cassé le poignet. Sur le coup, j’ai perdu la vue un bon quart d’heure. Un camarade, l’un des deux Jean-L.,  m’a conduit à l’infirmerie mais personne n’a compris, ni l’imbécile de prof d’EPS, ni le camarade qui accepta de m’accompagner, que je n’y voyais plus. J’étais dans le noir absolu. La vue n’est revenue qu’au fur et à mesure en cours de trajet si bien que je la recouvrais pleinement en arrivant sur les lieux. Je ne me souviens plus comment j’ai atterri à la clinique (St Jean, déjà !),  où l’on m’a remis l’os en place et posé un plâtre. Dextérité remarquable de l’interne qui m’a trouvé très courageux. C’était en tout début d’année 68. Elle se terminerait par mon accident de mob (St Jean,  de nouveau, rue du professeur Grasset). Ce sont les deux derniers que j’ai subis fort heureusement. Pas de casse depuis mes 15 ans. Je touche du bois.</p><p> </p><p>                  Si j’ai été aveugle, c’est sans doute métaphoriquement, ailleurs, en matière politique en particulier. Mais qu’on se rassure : je n’étais pas le seul. Et ça continue…</p><p> </p><p>                  On m’a mal expliqué la poésie, au lycée. Là encore j’ai dû me débrouiller tout seul. C’est pourtant le genre que j’affectionne à l’écrit, alors que je suis plus sensible aux diverses formes du récit à la lecture. Arrivé en fac, je la connaissais assez mal, par rapport au théâtre et au roman. C’est surtout en devenant prof moi-même que j’ai senti le potentiel de ce genre ancestral dans lequel je me sentais particulièrement à l’aise quand il s’agissait, sinon de l’expliquer ou de l’interpréter, du moins d’en révéler les beautés et de les faire partager aux autres. Comme j’aime les listes, on l’aura compris, je me permets de conseiller la lecture des poèmes suivants…</p><ul><li><em>Tant que mes yeux (Louise Labé)</em></li><li><em>Las, où est maintenant (Du Bellay)</em></li><li><em>Comme un chevreuil (Ronsard)</em></li><li><em>Les deux amis (La Fontaine)</em></li><li><em>Un rêve (Aloysius Bertrand)</em></li><li><em>El Desdichado (Nerval)</em></li><li><em>A celle qui est restée en France (Hugo)</em></li><li><em>Parfum exotique (Baudelaire) mais là il faudrait en citer dix au moins.</em></li><li><em>Le cabaret vert (Rimbaud)</em></li><li><em>Paysage in Lincolnshire (Verlaine)</em></li><li><em>Tombeau d’Edgar Poe (Mallarmé))</em></li><li><em>Mai (Apollinaire)</em></li><li><em>Le matin du monde (Supervielle)</em></li><li><em>Cœur à cœur (Reverdy)</em></li><li><em>Je reviens (Breton)</em></li><li><em>Le pain (Ponge)</em></li><li><em>Les Planches courbes (Bonnefoy)</em></li></ul><p>                  J’ajouterai <em>La Complainte des cloches de Laforgue</em>, qui me rappelle mon agrégation, <em>Les mains libres</em> d’Eluard et Man Ray, que j’ai enseigné en Terminales et  <em>Les espaces de sommeil</em>, de Desnos, qui m’a pas mal touché.</p><p> </p><p>                  Et puis les recueils des amis, Jean-Marie De Crozals, James Sacré , Anne-Marie Jeanjean, Roch…</p><p> </p><p>                  Je ne cite pas la poésie étrangère d’abord parce que je la connais mal, ensuite parce que la poésie est particulièrement difficile à traduire et que l’on ne sait plus si l’on juge le poète ou son traducteur. J’ai tout de même publié <em>Notes d’ombres</em> (pour Denis Castellas), en m’inspirant de Wordsworth.</p><p> </p><p>                  Au-delà de l’impression et du sens,  j’aime l’adéquation de la forme et du contenu. Je traque ainsi les jeux de sonorités pertinents  (assonances et allitérations : le vent du Rhin secoue sur les bords les osiers et les roseaux jaseurs), les effets de rythme (régulier, ternaire etc. : Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées) et les figures de style signifiantes, (oxymoron, chiasme, euphémisme, périphrases, métonymies etc.).</p><p> </p><p>                  Pour moi donc, j’aime non seulement la vie mais la poésie. Et la poésie si rare de la vie.</p><p>                  On m’a souvent signalé mon optimisme malgré mes échecs (aux Beaux-arts, dans une certaine notoriété etc.). Gamin,  je me souviens de m’être baladé dans le quartier des Aubes où mon Ray, tout juste adolescent faisait du patin à roulettes pendant la guerre malgré les menaces de bombardement. Un train passa. Je ne sais plus comment nous en vînmes à parler de déraillement. Je démontrais par A + B, et  j’y croyais dur comme fer,  que le train, s’il avait déraillé, ne pouvait que nous éviter et que la locomotive serait tombée dans la rue qui longeait la voie ferrée, bien plus bas… Vous avez dit optimiste ? J’ai toujours préféré le verre à moitié plein au verre à moitié vide.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>       COMMENT EVITER LE POLYGONE ET SON ANTI/GONE : </strong></p><p> </p><p>                  Là où l’on a construit, depuis belle lurette, les complexes commerciaux du Polygone puis le quartier d’Antigone, derrière le lycée en fait, s’étendait  un nombre incalculable de terrains de sport. J’y ai vu mon oncle maternel jouer avec son équipe rurale, dont il était capitaine (et s’y faire expulser !). J’ai vu le jeune Jean-Louis Gasset  (qui vient de décéder tandis que je rédige ces lignes) slalomer parmi des arrières éberlués par ses dribbles (Une copine de ma sœur avait été son ancien flirt. Et moi itou. Il ne l’a jamais su je suppose)  avant de marquer un but victorieux. J’y ai joué moi-même à chaque fois que j’en ai eu l’occasion car j’ai toujours été un fan de foot.</p><p> </p><p>                  Si je suis, sur mes vieux jours, relativement endurant, et si le cœur tient toujours dans les escaliers ou les rues en pente (rue du Pyla St Gély par ex), je le dois aux milliers d’heures que j’ai passées à incorporer des équipes improvisées à taquiner le ballon rond sur des terrains de hand ou de baskets, plus rarement sur le stade des seniors qui l’accaparaient.</p><p> </p><p>                  La foire d’exposition avait lieu derrière le lycée. Enrico Macias était venu nous saluer derrière le grillage, n’oublions pas qu’il s’agissait d’une ancienne caserne. Je n’aimais pas son style, pourtant  j’avais trouvé le geste sympathique. J’adorais y aller car les parents s’offraient alors une sortie dominicale  (ils avaient des invitations !) et que l’on nous payait des croquemonsieurs et des gaufres en guise de dîner.</p><p> </p><p>                  Zède avait acheté les deux appareils et  jamais je n’en ai mangé de meilleures. Sauf qu’elle n’en faisait jamais, prétextant la fumée, le temps insuffisant, le manque d’ingrédients… Ainsi a-t-on vu déferler les premiers signes du progrès : les machines à laver le linge, les réfrigérateurs, les téléviseurs… entraient petit à petit dans les foyers dont ils ne devaient plus jamais sortir… La chaudière remplaça le poêle à charbon et je n’eus plus à descendre le seau. Il fut remplacé par un jerricane de 5 litres dont on me dit qu’il faisait les muscles. Et comme je suis droitier… Ca manque un peu de muscles à gauche…</p><p> </p><p>                  Antigone, à l’emplacement des anciennes casernes et du SOM, j’y ai situé la première scène de mon roman <em>Les Inséparables</em>. Je me suis arrangé pour que l’héroïne du livre fasse un exposé sur la pièce et le mythe de sa consœur quelques semaines avant de disparaître. J’ai construit le roman comme une tragédie classique. J’ai d’ailleurs demandé à être filmé par la chaîne 6 dans ce même quartier. Cela n’a pas suffi pour que les critiques, et la plupart des lecteurs, ne limitant le sujet de ce roman à un simple fait divers, un suicide collectif dont j’aurais été l’un des témoins éloignés. Ironie du sort : j’ai obtenu 4 voix au défunt Prix Antigone, dont celle de Marie Rouanet (cf. <em>Nous les filles</em>, qui vient également de nous quitter), qu’a finalement obtenu un écrivain marseillais. Il en fallait 6. Je m’en félicite aujourd’hui. Je n’ai jamais apprécié les prix et toute la mascarade qui tourne autour. Je pense que je l’aurais refusé par respect pour la jeune victime qui m’a servi de modèle. Et aussi pour ne pas faire trop de publicités à cette histoire, toujours passible de susciter un procès. De toute façon, il m’aurait été attribué sur un malentendu. Ecrit dans le style assez pauvre, disons blanc, d’Annie Ernaux, il se trouvait dans l’air du temps. Je ne l’avais entrepris pourtant que pour montrer que j’étais capable d’adopter moi aussi cette syntaxe elliptique et réduite à ce que l’on nomme, au collège, des phrases simples. Comme un exercice de style. Si j’avais persisté dans cette voie,  j’aurais pu aspirer au Nobel… Ce livre, je l’ai dédié à Régine Detambel, devenue depuis une amie très chère, qui me semblait incarner une voie différente pour la littérature en déclin de notre beau pays. Je viens d’apprendre qu’elle est élue à l’académie Sciences et Lettres de Montpellier et que j’étais invité à fêter cette élection officielle. Elle m’avait fourni bon nombre de précieux conseils sur l’unité de ton et sur la concision, consignes que j’ai respectées à la lettre. Et comme elle était tentée par l’OULIPO, j’avais glissé moi aussi des contraintes : découpage en trois parties puis qu’il y avait 3 personnages, chacune de 5 chapitres (comme les 5 continents), divisés en 5 paragraphes, les protagonistes eux-mêmes liés jusque dans la mort comme les 5 doigts de la main. Peu de lecteurs ont repéré ces découpages. J’en cite quelques passages pour corroborer mes dires :</p><p><em>Un jour, loin d’ici, je rencontrerai celui qui m’aimera. Il aura une bonne situation. Il sera simple et franc comme moi. Je l’appellerai Hémon et lui dirai : Tu m’aimes Hémon ?</em></p><p><em>L’histoire de la fille d’Oedipe l’avait émue. En seconde, elle l’avait étudié. Certaines tirades lui revenaient en mémoire, y compris dans ses rêves.</em></p><p><em>Direction le quartier qui se nomme Antigone. Elle a d’ailleurs apporté le livre d’Anouilh. C’est ce qui l’avait intriguée au départ : cette homonymie. </em></p><p><em>Elle tombe sur cette réplique : « Que sera-t-il mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle la petite Antigone ? »…</em></p><p><em>Heureusement, elle renonce à exercer sa mémoire et regarde le titre du livre. Ah vous lisez Antigone, comme le quartier ?</em></p><p><em>Elle s’est alors vaguement souvenue d’une réplique lue dans le bus et qu’elle a tronquée quelque peu. Aussi a-t-elle ajouté : Je ne crois pas au bonheur. A cette vie qu’il faudrait aimer à tous prix. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et si ce n’est pas aussi beau que quand j’étais petite, j’aime mieux mourir.</em></p><p><em>Swannie est pucelle aussi. Antigone avait un fiancé ; elle attendait le mariage pour s’offrir à ses caresses.</em></p><p> </p><p>Ca fait déjà pas mal. J’en rajoute pourtant une couche.</p><p> </p><p><em>« Quelle femme heureuse deviendra-t-elle la petite Antigone ? cite-t-elle de mémoire…</em></p><p><em>Certes le quartier Antigone n’est pas trop mal dessiné mais quel besoin une fois encore d’imiter l’art grec ? On n’a rien découvert depuis ?</em></p><p><em>Elle aurait dû emporter son Antigone. Elle eût pu relire le fameux dialogue entre la jeune fille et Créon quand elle répond qu’elle a dit non alors que lui a dit oui.</em></p><p><em>Ensuite elle a repris son Antigone et a lu attentivement la scène avec la nounou.</em></p><p><em>Tu ne vas pas flancher alors que se rapproche l’heure fatale ? Tu es plus forte que cette dégonflée d’Ismène. Qu’en penserait Antigone ?</em></p><p><em>Elle a relu quelques lignes d’Antigone pour se donner du courage.</em></p><p><em>Je sais qu’elle a lu Antigone, bien avant que le petit projet ait germé dans l’esprit de son grand gaillard de concepteur. </em></p><p>                  Eh bien malgré toutes ces références explicites, nul n’a compris mon intention que j’estimais pourtant bien claire.</p><p>                  Ceci dit, je n’approuvais pas l’héroïne dans sa radicalité, son jusqu’auboutisme. Je développais ce que je supposais avoir été sa logique bien à elle jusque dans ses derniers retranchements. Si certains auteurs se confondent avec leur protagoniste, beaucoup savent prendre des distances. Je ne suis pas sûr que Voltaire puisse être assimilé à Candide…</p><p>                  On aura remarqué que je joue avec certains chiffres. Je viens de lire dans Tolstoï, à propos de la Franc maçonnerie,  que le 3 et le 7 étaient des chiffres sacrés. Il n’est pas en effet innocent que <em>Sylvie</em>, de Nerval soit composée de deux fois sept chapitres (l’ascension et la chute), que <em>La modification</em> s’effectue en trois parties de voyage, ni que Montaigne ait au bout du compte proposé trois livres d’<em>Essais (</em>dont le premier tome s’articule autour d’un centre devenu vide et 2 fois 28, jour de sa naissance en février non bissextile). Il est significatif que nous divisons le temps en sept jours de la semaine, l’art en ciel en 7 couleurs où la gamme en 7 notes. Que nous parlions de Sainte Trinité, de processus dialectique en trois étapes, de principes alchimistes, ou que nous disions couramment : jamais deux sans trois, deux temps trois mouvements…</p><p>                  Et je ne parle pas du 12 : apôtres, système horaires quotidien, nombre de mois dans l’année… J’y ai toujours été intuitivement très sensible et m’en suis beaucoup servi dans mes textes et mes cours.</p><p>                  Grâce à mon ami Guy B., sous la municipalité Saurel et qui y a beaucoup travaillé, puis grâce au conservateur G de V (qui m’a fait découvrir Gaston Baissette), la plupart de mes livres, y compris les livres d’artistes, sont déposés à la médiathèque Emile Zola. De temps en temps, il s’en exhume un, selon l’opportunité. En sera-t-il de même pour celui-là ? Il y aurait pourtant bien sa place…</p><p>                  Dans un texte récent je mettais en rapport le Pont du Gard et certaines œuvres de Robert Combas, sur le monde antique des guerres et combattants. L’adolescence assurait le trait d’union : celle de l’humanité, celle durant laquelle l’artiste s’est construit. On peut dire que mon Antigone des <em>Inséparables</em>, dans le quartier d’Antigone justement, établissait la jonction de deux adolescences.</p><p>                  J’ai remis ça sur ce dernier thème avec <em>Forval, l’auvergnat</em>, décliné de <em>Perceval le Gallois</em>, œuvre médiévale qui m’a profondément marqué et dont je n’ai cessé de déchiffrer les mystères. Mon héros doit avoir 17 ans quand démarre l’histoire. Il est inculte et inexpérimenté mais il a de l’énergie à revendre et une audace hors du commun, au début toutefois…</p><p>               <em>Ce jour-là, le très jeune et déjà bel homme au nom encore indécis, le fils de la couturière, sortit de son antre pour la première et avant-dernière fois. Sa mère le lui avait pourtant rigoureusement déconseillé. Elle craignait tant de le perdre prématurément lui aussi. Il n’en avait cure. A presque dix-huit ans, beau comme un apollon pour les unes, doux comme un jésus pour d’autres, les recommandations d’une inconsolable veuve, pas du tout joyeuse, glissent sur votre gilet de laine comme l’eau de pluie sur de la soie satinée. Ses vêtements, parlons-en : les chemises blanches avec une étoile en insigne sur la poche, au col impeccablement empesé, de l’illustre défunt, qu’il n’avait pas eu le temps d’user durant ses diverses tâches ; des culottes courtes de velours à grosse côte, taillées dans les anciens pantalons paternels, au plus près du nombril ; des bretelles héritées d’un aïeul, plus glorieux encore, afin de les maintenir en place ; des chaussettes de nylon très fines, immanquablement noires, extirpées du tiroir dans lequel les fourrait l’époux regretté. Celui-ci avait légué, certes sans le dire mais en mourant tout de même, la plupart de ses chaussures, un peu usées il est vrai par des années de traque, de filature et d’assauts, du talon et du dessous de pied, dont le cuir pourtant, bien lustré, résistait insolemment aux injures du temps. Il eût été dommage de laisser périr ces belles et précieuses reliques, indispensables, achetées avec goût, trois lustres auparavant, par un homme d’action vénéré de ses pairs tout autant que par ses deux autres fils, disparus également entre deux obligations, sur la route, après une histoire de course poursuite avec quelques malfrats, portés sur la musique tzigane. Les mauvaises langues développaient une autre version des faits. Que leur venin les étouffe ! L’honneur de la fratrie demeurait immaculé. De même paraissait, disait-on, l’esprit du jeune homme</em>.</p><p>                  Comme quoi, l’adolescence ne m’a jamais quitté, tout au long de mes écrits.</p><p><strong>       </strong></p><p><strong>      D’UN AUTRE COTÉ, JUSTE APRES LES HALLES CASTELLANE  </strong></p><p> </p><p>                  A l’extérieur des Halles, se trouvaient les boutiques de fleuristes. Parmi ceux-ci un couple qui s’était formé chez les patrons juifs de mes parents, au magasin Surplus (américain), rue St Guilhem, juste en face Simon : il s’y vendait des blue-jeans, des rangers, des marabouts même. Nous entretenions avec eux des rapports cordiaux et je les aimais beaucoup. Marcel et Christiane.</p><p> </p><p>                  Ils étaient très jeunes, à peine 16-17 ans quand ils se rencontrèrent. Lui souffrait des poumons et il disparut assez tôt. Elle me confiait parfois ses bébés pour une partie de la nuit, contre quelques pièces ou billets, je ne sais plus. J’aimais bien parce qu’ils avaient un bar intérieur et des tas de disques que je pouvais écouter en attendant leur retour. Un jour, le cousin primeur, André la pomme/banane, me donna une jolie pièce qui devait être de deux francs pour me remercier de mes efforts à son étal. J’aurais pu satisfaire des convoitises. J’allais tout droit chez les marchands de fleurs et leur achetai un brin de muguet pour la cousine Rose (ça ne s’invente pas !), laquelle était si gentille avec moi. La Pomme m’a copieusement enguirlandé mais la Poire fut très touchée du geste. On voulut que je reprenne le brin pour le donner à ma mère (pour la fête des mamans !) ce que je refusai fermement. Elle avait rejeté avec mépris un petit tableau que l’on nous avait fait confectionner à l’école et je ne tenais pas à renouveler l’expérience (Ma grand-mère, indignée, l’avait récupéré !).</p><p> </p><p>                  Voilà comment on détruit des vocations. Quelques années plus tard, la même Zède, on ne s’en lasse pas, prétendit que les fleurs commandées lors du mariage de ma sœur étaient en nombre insuffisant au regard du prix qu’elle avait payé et rompit tout lien avec le couple en question. Ils eurent beau nous envoyer une lettre de justifications très plausible, rien n’y fit, ce qui ne m’empêchait pas de les saluer à l’occasion. Je n’ai pas très bien compris l’attitude du galant Ray en cette circonstance. Je suppose qu’il n’était pas clair ou qu’il avait ses raisons (Fuis la discussion !). Quant à Zède, je la supputai jalouse (et peut-être n’avait-elle point tort !) de la jolie fleuriste, qui n’habitait pas très loin, je me demande s’il ne s’agissait pas de la rue de la petite loge.</p><p> </p><p>                  Elle me plaisait bien au demeurant. J’ai toujours fantasmé sur des femmes plus âgées (que moi je veux dire). Quand j’ai réalisé mon rêve, au camping de l’Espiguette, je me suis retrouvé dans la position de Baudelaire face à Madame Sabatier. Le rêve s’est brisé. Toujours est-il que la nasillarde (… plus tard), avait neuf ans de plus que moi, était tout ce qu’il a de sexy quelques années durant. C’est depuis la fameuse Madame Félix, la voisine de l’hôtel Jacques Cœur. N’oublions pas que j’ai été élevé par ma tante, ma grand-mère.</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’en premier année de fac, je dédiais à Chris, c’est notre fleuriste, l’un de mes premiers poèmes, inspiré des <em>Matinaux</em> de René Char. Il doit se trouver dans l’un de mes carnets. Je me souviens de :</p><p>                              <em>Je vends mes soucis/A des inconnus</em>…</p><p> </p><p>                  J’aimerais bien retrouver la suite…</p><p> </p><p>                  Si l’on pousse sur la Place des martyrs de la Résistance, on ne peut manquer la librairie-papèterie Gibert. On y a trouvé quelques temps deux ou trois de mes livres en solde. Ca fait belle lurette que je n’y passe plus pour ça.</p><p> </p><p>                  En remontant la rue Foch, existait un quartier St Firmin autour d’une église et d’un petit bourg.  Il nous est difficile de nous représenter à quoi cette partie détruite de la ville médiévale pouvait bien ressembler. Cela m’inspire deux idées contradictoires. Les choses ne sont pas faites pour durer (encore une « vanité » que d’affirmer le contraire !), et une ville au fond se métamorphose au cours du temps, un peu comme nous nous transformons au cours de notre existence. Nos pensées évoluent et nous sommes constitués d’une multitude de Moi (On a lu son Proust !). Ce en quoi les professionnels de la psyché qui s’y retrouveraient, comme dirait l’autre, l’auraient bien cherché. En revanche, les progrès technologiques, si décriés par d’aucuns qui refusent qu’on les traite de réactionnaires, font que l’on peut tout à fait reconstituer des images de ces lieux absents. La question qui se pose : Pour qui ? Et pour quoi faire ?</p><p>                  Rue St Firmin se trouve la galerie de Samira Cambie, la plus petite des grandes galeries.</p><p> </p><p>                  J’aime me promener dans ces rues en escargot, vestiges du bourg ecclésial et de ses palissades protectrices.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      ON PEUT DESCENDRE LA RUE ST GUILHEM : </strong></p><p> </p><p>                  Les Guilhem et Montpellier, c’est une longue histoire, parfois houleuse mais souvent prospère, des origines au mariage de la pauvre Marie et du roi d’Aragon. Elle possède encore l’hôtel particulier du gouverneur, baron et marquis de Castries.</p><p> </p><p>                  A l’entrée de la rue St Guilhem, jadis, se trouvait la librairie Sauramps, aujourd’hui au Polygone (pour combien de temps encore ?). Je m’y servais beaucoup, je veux dire j’achetais pas mal de livres. Pour mon Bac, mon père m’avait offert le catalogue Dali en forme de boite de chocolats. Une copine, en fait la cousine de mon ami Bob,  y travaillait, qui m’avait fait obtenir le prix coûtant. J’étais surtout content de discuter avec le poète Pierre Torreilles, à qui nous avions consacré un numéro de la revue Entailles. On parlait poésie et mélange des genres. Un peu plus loin, si je tournais à droite, côté de chez Swann,  je me rendais chez Anne-Marie Jeanjean, Impasse du merle blanc, un nom poétique comme l’on n’en invente pas et qui je crois n’existe plus, me souffle-t-on.</p><p> </p><p>                  Ce qu’on a pu discuter, fumer, débattre, boire, s’engueuler, se réconcilier dans ce bureau où nous refaisions le monde, la littérature et composions chaque numéro après avoir fait le compte de nos abonnés quelque peu complaisants ! Anne-Marie était poète, engagée politiquement et féministe. Sans doute en avance sur notre temps. L’aspect visuel et aussi l’aspect sonore étaient très importants pour elle. Elle pratiquait une poésie globale. C’est elle qui a trouvé le nom de la revue Textuerre. Et je lui ai d’ailleurs dédié un poème, qu’elle a édité dans sa micro structure éditoriale : Tardigradéditions… J’en livre le début. Il rappelle de grands moments de l’Histoire, dont nous sommes peu à nous souvenir aujourd’hui…</p><p> </p><p>        <em>Te souviens-tu ?</em></p><p><em>        Les gardes rouges défilaient sous les seins des panthères noires</em></p><p><em>        Le président explosait sur le plateau des halles</em></p><p><em>        Le sujet était mort</em></p><p><em>        Et nous languissions les feux du grand soir</em></p><p><em>        Est-ce que tu t’en souviens</em></p><p><em>        Les foulards ne couraient pas les jupes folles</em></p><p><em>        Les mantilles se taisaient quand piaffait le taurillon</em></p><p><em>        Nous n’étions plus dans nos textes</em></p><p><em>        Et aspirions au merle blanc</em></p><p><em>        Je sais que tu t’en souviens                      </em></p><p><em>        Les filles découvraient leur sexe au fond des salles sombres</em></p><p><em>        Les lunettes noires saignaient dans les stades écorchés</em></p><p><em>        Nous ne parlions plus comme nos pairs</em></p><p><em>        Et attendions d’habiter la lune</em></p><p><em> </em></p><p>                  Si je tournais à gauche, rue trésoriers de la bourse, la rue des officiers royaux des cours souveraines, côté de Guermantes, face à la maison de Heidelberg, le pendant de ma rue Trésoriers de France, c’était l’antre de J.C. Hauc et de son épouse, prématurément disparue, Ghis. Anne-Marie c’était la fidélité à la poésie comme genre et la recherche d’un renouvellement calligraphique qui devait l’amener à travailler l’art chinois,  Jean-Claude c’était l’avant-garde littéraire (notamment Tel Quel), le goût du soufre (Sade et Bataille) et une solide connaissance de la psychanalyse, laquelle me fascinait en ces temps-là. Je traçais ma voie textuelle entre ces deux tendances. Je m’intéressais au renouvellement des formes romanesques, ou textuelles en général, à l’aspect compositionnel des textes dans leur relation au référent tiré du réel, et à l’apport des autres disciplines (Peinture et Musique essentiellement) dans l’évolution scripturale. Jean-Claude, plus mûr que moi, était bien plus sage et mesuré alors que je ruais dans les brancards sans précautions aucune, à l’instar d’un « spontaneo » (dixit mon ami Dédé, se référant à la corrida). C’est lui qui m’a procuré mon premier poste de prof, en milieu rural, et m’a permis ainsi d’y faire mes premières armes. C’est indirectement grâce à lui que j’ai rencontré la femme de ma vie puisqu’il m’a indiqué la boîte privée où elle travaillait. C’était avant que je ne passe les concours auxquels ces années d’initiation m’ont sérieusement préparé. Et deux de mes meilleurs amis furent soit son collègue soit son élève. On ne se voit plus tout en restant en contact et le respect mutuel demeure…</p><p> </p><p>                  Premier mariage de ma sœur… J’habitais quelques temps chez Jean-Claude, ayant quitté l’Unique (…plus tard). Nous nous sommes retrouvés, mon cousin et moi avec deux filles qui nous ont accompagnés jusque à l’aube. Mais qui sont-elles et comment en sommes-nous arrivés là ? Mystère. On devait être sacrément éméchés.</p><p> </p><p>                  Nous avons publié ensemble un texte intitulé <em>Abattage</em>, inspiré des sculptures en acier, représentant des peaux de bovins pliées, du sculpteur Attila. Je m’y essayais à l’écriture érudite, à la mode dans les années 85-90.</p><p> </p><p>                  J’avais intitulé le mien <em>Considérations barbares</em>. En voici l’incipit :</p><p> </p><p>        <em>Comme le terrible et sage « fléau de Dieu » franchissait le Rhin en direction de l’Arar et des champs catalauniques, une rumeur se répandit, au sein des cinq cent mille hommes qui composaient son armée.</em></p><p><em>      Un éclaireur, nommé Sin’t Ock aurait ramené, d’un village abandonné en hâte par ses habitants, une plaque métallique, d’une hauteur avoisinant le hun et demi environ, vaguement rectangulaire, d’origine, de matière et de fonction inconnue.</em></p><p><em>      Or la particularité de ce métal, inédit aux yeux de cette peuplade barbare, consistait en ce qu’il donnait une impression de vie, se métamorphosait, changeait toutes les nuits de forme, selon les différents quartiers présentés par la lune.</em></p><p><em>      Plus troublant encore, il prenait, vu d’une certaine distance, la forme d’une silhouette humaine qu’on eût dit écrasée des suites de quel mystérieux accident ? Une silhouette prisonnière de la matière. Une âme spectrale recluse dans les limbes du métal….</em></p><p> </p><p>                  Le livre, objet, est introduit justement, comme pris en sandwich entre les deux pliures du métal en forme de peau suspendu. En le relisant je me rends compte que j’ai utilisé le verbe ramené là où l’on eût attendu rapporté. Je connais très bien la différence, ayant corrigé de nombreuses fois des élèves. Pourquoi ai-je maintenu ramené ? Je l’ignore aujourd’hui. Il est probable que j’étais parti à l’origine sur un être vivant, transformé ensuite en ce fameux objet mystérieux.</p><p> </p><p>                  Quelquefois, quand je relis mes textes,  ce qui est rare, j’ai du mal à retrouver mes intentions d’antan. Il en est de même pour la plupart de nos souvenirs, plus ou moins douloureux.</p><p> </p><p>                  Dans cette même rue, le poète de la figuration libre, Michel Zoom, c’était son pseudonyme, m’a menacé de me casser la figure. Il devait m’aimer bien pour ne pas l’avoir fait. Il s’agissait d’un malentendu. Michel m’avait mis le pied à l’étrier du journalisme et je lui en étais donc redevable. Quand le magazine pour lequel nous travaillions a déposé le bilan, il a été question de créer quelque chose de plus modeste (en fait Reg’art) et j’ai donné mon accord, aux nouveaux commanditaires. Je ne savais pas que Michel avait négocié de son côté et que j’avais été choisi parce que j’avais accepté des conditions de rémunération qu’il avait refusées. Il s’était donc senti trahi et voulait s’en venger, par la force on l’aura compris. Je ne sais plus quel argument je lui ai assené pour me tirer d’affaire, toujours est-il qu’il est revenu sur sa décision et que nos rapports ont été, par la suite, on ne peut plus courtois et cordiaux. J’ai deux assiettes peintes par lui et je suis content qu’une galerie de Sète ait choisi son pseudo comme nom de baptême. Et puis entre gens intelligents… Cela nous amène à réfléchir sur les quiproquos qui peuvent s’avérer dramatiques, comme dans certaines pièces sombres de Musset. Une collègue m’avait pris en grippe car elle me croyait suffisamment en bons termes avec les inspecteurs pour avoir pu négocier avec eux un déplacement de poste qui se jouait entre elle et moi. En fait, la « magouille » s’était faite à mon insu et je n’y étais d’autant moins pour quelque chose que je souhaitais ledit déplacement. On ne dira jamais assez le rôle des malentendus dans les tragédies qui nourrissent les faits divers.</p><p> </p><p>                  Rue St Guilhem se trouvait un magasin spécialisé dans les jeans Levi’s. J’y travaillais avec Agathe (… le collègue homo)  et le beau-frère,  juif marié à une catholique, du patron, soit avec les deux soit alternativement avec l’un ou avec l’autre,  les mois de juillet ou d’août. Travailler avec Agathe (ou pas), c’était un enfer, sauf qu’elle respectait la nécessité pour moi de lire et, je dois le dire, les nombreuses visites que je recevais, qui semblaient la flatter même, ou aiguiser sa curiosité. Elle connaissait (ou inventais ?) des expressions pittoresques et cocasses, qui lui venaient de ses origines rurales et de la grande gueule (on disait la « maïsse ») alcoolisée de mon grand-père paternel. Pensez, un cabaretier de village ! Fier de ses deux filles et qui les gâtait tant qu’il pouvait !      </p><p>                  C’est dans ce même café que se déroule la scène finale du <em>Chien de la casse</em>. Pour en revenir à ses expressions, elles nous font rire aujourd’hui que nous les recevons avec du recul.</p><p><em> </em></p><p><em>-Qui parle derrière  parle à mon cul !</em></p><p><em>-Je vais te dire : Moi, ça me dégoute… (Devant des gens bien : Ca m’horripile !).</em></p><p><em>-Prends-moi pour un con ! Variante : Prends-moi pour un autre !</em></p><p><em>-Un gros que dalle plié dans du papier fin (ça c’était pour les récompenses scolaires).</em></p><p><em>-Tu m’as compris, tu m’as…</em></p><p><em>-T’as mal à le tête, eh bien ça  n’ira pas plus haut…</em></p><p><em>-Eh bien je veux dire (pour quelqu’un arrivant en retard) souvent suivi de : On saura le temps qu’il faut…31-32 !</em></p><p><em>-Tu peux croire que pardon, (parfois enrichi de) : Tu le fais pas exprès.</em></p><p><em>-Je te préviens : Y’a rien à bouffer (à un familier) à manger (à un indésirable)</em></p><p><em>-Qui c’est qui vient nous faire ch… (bruit de sonnette).</em></p><p><em>-Elle se porte bien, la fille (devant un super canon, on disait pin-up, à la tété).</em></p><p><em>-Fous-toi de ma gueule !</em></p><p><em>&#8211; Toi et ta sœur, vous êtes deux cons ensemble et ton père est encore plus con parce qu’il vous donne raison.</em></p><p><em>-On voit bien que c’est pas toi qui paie…</em></p><p><em>-Ton père, il en fout pas une rame…</em></p><p><em>-(Si un cumulus apparaît dans le ciel bleu) : Ca marque mal…</em></p><p><em>Et en cas d’orage, même à l’abri : signes de croix ponctués d’un : &#8211; hmmmm ! plaintif. </em></p><p><em>-Il fait un vent à décorner les cocus.</em></p><p><em>-Je te préviens, ce n’est pas moi qui m’en occuperai (si on lui annonçait la naissance d’un enfant).</em></p><p><em>-Tu la fous mal (si elle nous trouvait mal habillé ou mal coiffé).</em></p><p><em>-Non mais, tu t’es vu (e) ?(idem)</em></p><p><em>-Si tu le manges pas je le mange (S’il restait un yaourt pour deux).</em></p><p><em>-Le foie gras, c’est du snobisme. J’aime autant le pâté Olida. Même remarque pour le caviar.</em></p><p><em>&#8211; Si tu crois que les cailles vont te tomber toutes rôties…</em></p><p><em>-Tu raconteras ça à Plumeau (Jamais comprise : Peut-être : Plus haut dans la hiérarchie ? Ce qui signifiait qu’elle ne me croyait pas). Variante : Tu feras dire ça à…</em></p><p><em>-Anda, Maria, vengue que tu quiera a la rumba… (Autre énigme !).</em></p><p><em>-Si je te guinche, tu viens ?</em></p><p><em>-Tu es dégourdi comme un plat de nèfles (ou de nouilles).</em></p><p><em>-Tu es souple come un verre de lampe…</em></p><p><em>-Où tu es encore allé « baroulér » ? Ce à quoi mon père ajoutait un nasillard : Rôdeur ! </em></p><p><em>-Tu nous prends pour Rothschild ?</em></p><p><em>-Comment il est mort ? Il a oublié de respirer…</em></p><p><em>-Il est au boulevard des allongés (le cimetière)</em></p><p><em> </em></p><p>                  Pas toujours très féminin, tout cela, ni très maternel… A la longue et avec le recul ça finit pas devenir drôle et on est enclin à l’indulgence. La matouse, comme on disait entre copains (on ne disait pas daronne !), avait sans doute des excuses. Mariée trop jeune, ayant eu des gosses trop tôt (dont un frère ainé, perdu à la naissance, et dont on ne nous a, bien entendu, jamais parlé), ses espoirs de réussite sociale se sont effondrés avec la ruine du grand-père lequel lui avait déclaré : Vous n’êtes pas le genre de belle-fille que j’aurais aimé avoir ! Dur Dur le père prodigue ! Il ne l’a jamais revue. Elle était comme ça la mère Zède.</p><p> </p><p>                  Concédons que le père lui laissait gérer absolument tout, à tel point qu’un jour elle lui déclara comme argument suprême,  que tous les papiers de la maison étaient à son nom et qu’elle était chez elle. La réaction fut violente, en paroles seulement, mais le poing sur la table… : Je suis chez moi !</p><p>                                         (Penses-tu ?)</p><p> </p><p>                  Elle était sincèrement éprise, du fin fond de son village viticole, mais le bovarysme et la réalité ça fait deux. Ce village, mes grands-parents, et le sentiment d’abandon que j’y ai cruellement éprouvé, m’a inspiré deux livres, lesquels racontent la même histoire : <em>Le Prince et le boucher</em>,  <em>L’as de pique</em>.</p><p>                  Et puis, sa vie conjugale fut une suite d’illusions perdues. Son beau-père qui ne l’accepte pas, Ray qui n’assure pas, les difficultés du quotidien… Ce garçon, notre aîné, qui n’est pas né à terme et que ma grand-mère m’assure avoir enterré dans une remise de son village, à quelques pas du café.</p><p> </p><p>                  Ca fait beaucoup pour une enfant gâtée (dixit la sienne de « matouse »). Pas très reconnaissante. Elle a refusé de recevoir sa mère, malade et hospitalisée, un ultime dimanche, alors que celle-ci était sur le point de décéder. Bien sûr nous avons pris parti pour la mémé.</p><p><em> </em></p><p>                  Puisque j’évoque le rire, en  revoyant un vieux copain des années 60,  je me suis rendu compte qu’il était sans doute l’un de ceux qui m’avaient fait le plus rigoler dans ma vie. Il s’appelait Bob et du haut de ses 11 ou 12 ans, il toisait notre moniteur de colonies de vacances, prof de maths durant l’année, qu’il appelait je ne sais plus pourquoi Escabèche, en lui disant d’un ton entendu et familier : Méfie ! Il écrivait des poèmes d’amour, assez bien tournés d’ailleurs, qui se terminaient toujours par la mort de la dulcinée. Je lui disais alors : Tu baiseras jamais si tu continues comme ça… J’avais mis ses textes en musique : Elle est là sur la plage, elle a passé une nuit bien sage Qu’elle est belle sur son lit De feuilles toutes pourries…  Il m’avait raconté une histoire de perroquets mâle ou femelle. Il suffisait de les secouer et d’attendre qu’il crie : Tu me les casses pour en déterminer le sexe. Cette histoire m’est revenue en visitant récemment l’exposition parisienne d’un artiste très en vue et qui dessinait des oiseaux, JLV. La médiatrice nous a expliqué qu’il les avait choisi parce qu’il était difficile d’en déterminer le sexe… Je lui aurais bien indiqué la solution mais ce n’eût point été très correct. D’autant que le sexe aujourd’hui…</p><p> </p><p>                  Un autre copain du Piochet, le fils de l’épicier, qui ne manquait pas d’humour non plus, voulant prévenir les autres de la présence d’un abbé dans les parages s’était écrié en chantant : y’a l’abbébé, y’a l’abbébé, y’ a la bebête…</p><p> </p><p>                  Ma petite sœur devenue grande quand elle raconte des histoires atteint les sommets du comique de mime. Son chef d’œuvre : l’histoire du crapaud à grande gueule qui rencontre un boa lequel justement se nourrit de crapauds à grande gueule et qui répond en baissant d’un ton « Il ne doit pas y en avoir beaucoup dans le coin ! », on est dans du grand art qui s’ignore et au naturel. Faut la voir répondre à un publicitaire au téléphone, en imitant la voix d’une petite fille : Ah, non mon papa, il fait caca ! Ah non maman elle est partie aux courses. Mais non je ne suis pas à l’école, je ne mange pas à la cantine, moi…</p><p> </p><p>                  Ou répondre innocemment à la question Qui ? : Kate…</p><p> </p><p>                  Ma sœur a une devise : pars du principe que j’ai toujours raison, ça te fera gagner du temps. Et elle a toujours raison. On imagine tout le temps perdu…</p><p> </p><p>                  Et sur le point de se dire au revoir : Si tu vois le bossu, dis-lui de se redresser…</p><p> </p><p>                  Quand je suis revenu quelques mois à la maison, après ma rupture avec la Coopérante, elle avait mis un mot sur la table familiale : Nadou est revenu… Youpee ! La mère Zède ne l’entendait pas de cette oreille. Et les engueulades ont été légion. Du coup, je me suis installé prématurément chez l’Unique…</p><p> </p><p>                  Je me souviens aussi d’un camarade qui recopiait des chansons pendant les cours. Jo Péco, ancien chanteur à la croix de bois, d’origine italienne, cela ne posait aucun problème à l’époque, pas plus qu’avec les espagnols. Durant l’un de ceux-ci, plus mortel que les autres, je lui demandais de qui. Il avait d’abord marmonné, puis chuchoté et la troisième fois, comme je ne comprenais toujours pas, hurlé : Sheila ! De sorte qu’il s’est pris deux heures de colle. Toute la classe a bien ri ! Il jouait de la basse et nous envisagions un temps de monter un orchestre. On a répété quelques fois, dont une ou deux avec Pascal Comelade au piano, mais celui-ci ne s’en souvient plus. On avait 15 ans.</p><p> </p><p>                  Ray pouvait être très drôle quand il ne s’énervait pas pour un rien. Notamment quand un client lui avait perdre son temps et était reparti sans rien lui acheter. Un con !!! Il adaptait des chansons dramatiques de Mouloudji en se servant d’une collègue comme chèvre-émissaire (<em>Petite Paulette/Ne sois pas bébète et viens dans mes bras/Que je te dorlote/Que je te pelote mais ne le dis pas</em>) ou faisait des jeux de mots un peu lourdingues (J’ai la bite rude. Ou  &#8211; chanté  :  Je te la coupe coupe coupe. Je te la coupe coupe-rai !). Pourtant, ses plus grands succès, c’étaient les chants militaires qu’il apprenait à tous les gamins de la famille, ou au-delà, en les faisant défiler par ordre de taille tout en faisant semblant de jouer du tambour ou de la trompette <em>: Sacré Mimile, Sacré Génène, te fais pas de bile, je crois qu’on engraisse. Un militaire doit pas s‘en faire, t’en fais donc pas, tout s’arrangera, la classe viendra…</em> Ou : C’est nous les <em>Africains qui revenons de loin</em>… <em>De Meknès à Tataouine, de Casa à Biribine, En avant dans la poussière, Marchons les légionnaires</em>. Moi qui aimais la géographie…</p><p> </p><p>                  Il avait fait l’armée, avec une fine moustache, et avait plein d’anecdotes à nous raconter, notamment comment il avait été déporté, pendant la guerre… à Sète… Grâce à l’intervention de son prodigue papa.  Ou comment il s’était procuré des vêtements trop grands pour lui, de sorte qu’il passait pour malade aux yeux des sentinelles qui le laissaient aller et venir. Ainsi, au lieu de la corvée de chiottes, il allait sur l’île singulière manger des gâteaux… Les enfants des autres l’adoraient.  De notre côté, on le respectait même s’il il nous faisait de temps en temps un peu peur…</p><p> </p><p>                  Bon dans sa vie, à part des descentes estivales sur la côte, chez son ami d’enfance Henri, on ne peut pas dire qu’il ait été un as du voyage.…</p><p> </p><p>                  Si ! A la fin de sa vie, exhorté par son ami Pierrot, il s’est payé la Guadeloupe, et en avion même. J’aurais aimé voir la tête de Zède dans les airs ! Atttentttiooonnn !!!</p><p> </p><p>                  Face à un obstacle il prenait une voix de tête et chantonnait : Yyyoupe-là… !</p><p> </p><p>                  En atteignant la cinquantaine, il s’est un peu calmé,  question violence conjugale. Il est vrai que nous n’étions pas toujours là pour assister à leurs jeux de scène.</p><p>                  Il faisait répéter à qui voulait l’entendre : Zézète bébête tout le monde sait ça… Pas si bête, la bébête, qui s’est bien vengée, en le laissant dépérir dans un hôpital durant plusieurs années, sans aller le voir, sous prétexte qu’elle était bien plus malade que lui et donc la plus à plaindre. Et en plus c’était vrai ! Ai-je dit qu’elle n’avait pas voulu venir aux funérailles, pourtant à quelques encablures à peine de chez elle ? On a compris quelques jours plus tard que son univers venait de s’écrouler… Elle a perdu pied et n’a pas tardé à nous quitter.</p><p> </p><p>                  Moi l’armée, c’est un train pour Commercy, quelques contacts qui eussent pu s’avérer intéressants, beaucoup de cruauté et les immédiates vexations pour les bleus-bites, impossibilité totale de parler écriture ou lecture, cheveux rasés alors que la mode était aux cheveux longs. Je n’ai jamais su ce que les psychiatres avaient conclu de mon bouchon de champagne. Je me souviens que j’avais reçu une carte découpée d’encouragements de Michel Butor. Avant de partir j’avais remis à mes comparses de Textuerre, la confection du numéro qui lui était consacré et qui m’a valu d’être un peu considéré dans le milieu de ses amis (Henri Pousseur, Jean Roudaut, Jean-François Lyotard…) et de quelques écrivains d’alors (Michel Vachey). La tête de mes proches quand ils me virent tondu comme un condamné à mort selon Jean Genet !</p><p> </p><p>                  De temps en temps, quand Ray s’avérait de bonne humeur, il déclarait d’un ton solennel et d’une voix grave : Y’a qu’un maître ici, c’est moi (ce que nous aurions pu aisément contester) ! Ce à quoi Zède répondait systématiquement : Le maître de ses fesses. Il le prenait bien. On riait.</p><p> </p><p>                  Plus rarement, il lui arrivait d’entonner des chansons plus tendres : La Samaritaine qui veut aller chercher de l’eau à la fontaine, ce que Jésus refuse (pas sympa, le Jésus !) mais il la voit pleurer et finit par lui en donner. Ou A la claire fontaine, m’en allant promener, qu’il interprétait très lentement, presque en ânonnant. Il aimait bien les histoires d’eau, le paternel.</p><p> </p><p>                  Le comique Roland Magdane dans la seconde partie réussit systématiquement à me dérider avec ses sketches sur le barbecue, les courses au supermarché, ses décalages avec son épouse supposée ou les facéties de son pépé. Blanche Gardin aussi parce qu’elle ose évoquer des sujets brûlants. Il semblerait qu’on ne le lui ait pas pardonné.</p><p> </p><p>                  J’avais arrêté de lire SLC, forcément. Dans les années 70, c’était devenu vulgaire, commercial, de mauvaise qualité. Néanmoins,  j’aime bien parcourir  certains numéros lorsque j’en retrouve. J’essaie de me replonger dans l’état d’esprit de celui que j’étais quand je le dévorais, de moins en moins assidûment, au fil des années, puis plus du tout quand j’ai laissé tomber la sinistre variétoche (qui avait pour elle tout de même sa fraîcheur) pour la chanson dite de qualité, la pop, le jazz de l’après le be-bop,  surtout le classique (et en particulier l’opéra  et les concertos pour piano), et aussi la musique contemporaine (sérielle et répétitive). Tout de même,  quelques rubriques méritaient qu’on les sauvât du naufrage. En particulier :</p><p> </p><p><em>Connaissez-vous bien BTN ?</em></p><p><em> </em></p><ul><li><em>Tous les matins, une chanson française, plus rarement de langue anglaise (Born in the USA, Hôtel California…), me trotte par la tête. Souvent, je ne l’aime même pas et quelquefois je la déteste. Impossible toutefois de m’en débarrasser. Il arrive qu’elle soit induite par un mot (Nous, les amoureux, de Jean-Claude Pascal) ou un prénom (Caroline, d’Henri Salvador) ou une coïncidence. Le plus souvent, elle vient me hanter jusqu’à midi puis je n’y pense jamais plus. Aujourd’hui, c’était Les filles en sucre d’orge, un morceau pop à la française de Ronnie Bird, bien oublié et c’est bien dommage. Parfois, il s’agit d’un air d’opéra mais en ce cas-là, il s’agit de Mozart ou Wagner. Du classique : Debussy, Ravel, Satie… Un peu de jazz aussi, celui que l’on mémorise aisément : Gato Barbiéri, Dollar Brand, Stan Getz..</em></li></ul><p>Ou encore : <em>Ce qu’en pense BTN</em> :</p><ul><li><em>De la politique…</em></li><li><em>« Moi, ça me dégoute »</em></li><li><em>Des conflits de tous ordres</em></li><li><em>La plupart sont insolubles. Inhérents à la nature humaine.</em></li><li><em>Du fanatisme ?</em></li><li><em>Il me fait peur…</em></li><li><em>Du retour de la morale ?</em></li><li><em>Tout autant. Un peu de tolérance, ou du moins de la nuance, serait la bienvenue.</em></li><li><em>De la pollution ?</em></li><li><em>La maison brûle et nous regardons ailleurs.</em></li><li><em>Des mouvements sociaux ?</em></li><li><em>Même réponse que ci-dessus.</em></li><li><em>Du sur-tourisme ?</em></li><li><em>Je ne comprends pas pourquoi certains vont chercher bien loin ce à quoi ils ne s’intéressent pas.</em></li><li><em>De la Chine ?</em></li><li><em>Ca y est, elle s’est réveillée… Céline l’avait prédit !</em></li><li><em>De l’avenir ?</em></li><li><em>Aussi terrible que le passé, ni plus ni moins</em></li><li><em>Pessimiste ?</em></li><li><em>Non réaliste à tendance verre plein plutôt que vide.</em></li><li><em>De ceux qui trouveront ton livre auto-complaisant ?</em></li><li><em>L’égoïsme c’est celui qui ne parle pas de moi…</em></li></ul><p>            Le magasin où je travaillais devint vite un lieu de rencontre. Claude Viallat m’y a apporté les couvertures du numéro de Textuerre consacré aux rapports Peinture/Ecriture pour laquelle il avait réalisé une série d’inédits. Une main pariétale en bleu. En route, il s’était fait mordre par un chien. J’y ai vendu des jeans à deux des Clodettes de Claude François. Je recevais plusieurs coups de fil dans l’après-midi, comme un vrai chef d’entreprise. Heureusement, le fils du patron, celui-ci ayant disparu prématurément (« Y’a des choix chez nous » sic), ne m’en tenait pas rigueur. Je lisais continuellement entre deux clients. L’été en particulier, ils se faisaient rares en début d’après-midi. Un jour, je parcourais un livre de vulgarisation consacré à Hegel, il me semble, une vieille dame est entrée avec sa petite-fille. Elle avait un fort accent américain. Elle m’a demandé ce que je lisais et m’a précisé que son mari était écrivain.  Joseph Delteil a-t-elle ajouté fièrement. &#8211; Le surréaliste, ai-je répondu ? &#8211; Oui, c’est cela même. Je vois que vous êtes connaisseur… J’ai expliqué que j’étais étudiant et que le nom de Delteil me disait vaguement quelque chose.  Elle m’a invité à connaître son mari dans leur mas de Grabels. Naturellement, je n’y suis jamais allé. Je ne jurais que par les auteurs que je considérais comme innovants à l’époque et notamment ceux du Nouveau roman.  J’ai acheté <em>Sur le fleuve amour</em>, ça ne m’a pas plu. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert, avec surprise, l’auteur de <em>Saint Don Juan</em>.</p><p> </p><p>            Je me suis quelque peu rattrapé par la suite avec Max Rouquette, qui habitait juste à côté du magasin, rue St Guilhem, et que je suis allé interviewer chez lui : un homme délicieux ! Et terriblement malicieux…  </p><p> </p><p>            J’avais particulièrement été frappé par un de ces contes, les <em>7 Bonheurs de Jean de l’âne</em> qui traitait allégoriquement de la dépossession de la terre occitane par le malicieux roi de France mais qui fustigeait, par-dessus tout, la vanité humaine, et l’absence de discernement. <em>Le roi Lear</em> n’était pas très loin. Il m’avait expliqué que les plus grands dramaturges étaient également des auteurs de nouvelles. Il écrivait en occitan. Mes rapports à cette langue ont été quelque peu en dents de scie. Petit, je le comprenais puisque la plupart des clients du café villageois le pratiquaient ; ils ne disaient pas : Il pleut mais Plaù. A prononcer Plo-ou. A 20 ans,  je ne voulais pas en entendre parler et je me moquais de mon copain Jean-Gab Cosculluela qui soutenait certains auteurs dans un numéro d’Entailles. Avec le temps, et grâce à Max Rouquette entre autres, je me suis réconcilié avec cette langue, et aussi à Guy B,  au point de m’en servir pour Le <em>Prince et le Boucher</em> et <em>L’as de Pique </em>qui se déroule au Piochet. J’en donne quelques exemples :</p><p> </p><p><em>A maï : répété à tout bout de phrase par effet de redondance : Il a du pot, a maï…</em></p><p><em>As vist, pitchonet ? To tanben ; quand seras grandet, seras benleù, on as ! </em></p><p><em>Toca me lo cuol</em></p><p><em>Teh, le pitchounet. Boudiou…</em></p><p><em>Tan vau aquel temp que la piogia !</em></p><p><em>Pas res des neo ?</em></p><p><em>Macarel ! </em></p><p><em> </em></p><p><em>            L’as de Pique</em> est découpé en trois parties :</p><p> </p><p><strong>Le roi de cœur</strong> (une soirée avec) où le parrain est inspiré librement de mon grand-père maternel.</p><p><strong>Les reines de trèfle</strong> (au fil des semaines et des mois) : la marraine, de ma grand-mère et les poules supposées du parrain. Tout a été inventé et écrit avec contrainte (une poule par jour).</p><p><strong>Le valet de carreau</strong> : L’étudiant, un personnage imaginaire, l’ambigu de cette trilogie alchimique,  qu’a superbement illustré le dessinateur nîmois, brut, Michel Cadière.</p><p><strong><em>L’As de pique</em></strong>, un peu moi-même, est inventé,  dans des décors de l’enfance. J’ai imaginé un fait divers à l’envers. C&rsquo;est-à-dire que je multiplie les signes censés signaler au lecteur la révélation finale, qui explique son placement dans cette famille d’accueil du Piochet, son anorexie et son aphasie initiale. J’ai mis énormément de choses dans ce livre et qui sont passées inaperçues. Voici les deux incipits.</p><p> </p><p><em>Atout, atout et ratatout !</em></p><p><em>Il est tombé le couperet…</em></p><p><em>Radieux, le patron abat le roi de cœur et un valet de carreau de derrière les fagots. Il se frotte les mains, avale une gorgée de Suze Picon (pourquoi Picon parce que c’est bon !) et dans un étranglement satisfait, conclut :</em></p><p><em>-Vous êtes encore dedans les bleus !</em></p><p><em> </em></p><p><em>C’est qu’il a sa réputation à soigner le souverain des lieux. Certes, il sait se montrer courtois le cas échéant – à condition de ne point dépasser les bornes, hein ? Car enfin, pour qui se prennent-ils, ces blancs-becs, dégoulinant de brillantine, venus dévergonder les donzelles de notre Piochet ? Lui donner de leçons de belote, lui apprendre à jouer aux cartes, quand nul n’ignore qu’il règne en monarque absolu sur le canton, et sans doute bien au-delà. Même qu’il a battu les as du secteur, depuis des années, allez, des lustres devrait-on dire, dans cette salle de café qui est le sien, son domaine à lui, son fief en quelque sorte.</em></p><p><em> </em></p><p><em>            Le prince et le boucher</em>, sorti quelques années auparavant, est une version à la fois expurgée et réécrite en chapitres linéaires du roman précédent. Le Prince, c’est l’enfant qui découvre le monde d’abord dans un village occitan, puis dans tout le département grâce au vieux bus de son parrain, enfin la ville et toutes les autres villes grâce au succès international. Le sachant perdu et espérant ainsi le sauver,  l’étudiant lui révèle le secret de sa naissance et le drame dont il a été la victime, et qui implique le jeune boucher du village, amoureux de sa mère, la reine du Carnaval.</p><p> </p><p><em>Imaginez une bourgade de nos contrées méridionales avec ses rues en circulade &#8211; ou si vous préférez en escargot – serpentant le long d’une antique colline, son clocher en ruine qui s’aperçoit de la nationale et les vestiges de son château médiéval, récemment exhumés. Vous l’avez sans doute traversée. On la traverse tous un jour ou l’autre. D’aucuns prétendent qu’il fait bon y vivre. Elle sent fort le raisin de table, le thym des garrigues et la chicorée des chemins de traverse. On y pique-nique, en été, au lieu dit le dolmen, sorte de grotte souterraine creusée au sein d’un tertre entouré de vignes en friche et d’oliviers à l’abandon. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Dans le temps on y trouvait une mercerie, deux épiceries, trois boulangeries. Il n’en reste qu’une. En descendant vers la route neuve, entre le droguiste et les douches municipales, on achetait ses viandes chez le boucher. Il n’y a plus de boucher au Piochet. Les bigotes pressent le pas devant la boutique au rideau de fer tiré. Certaines  se signent. Je raconterai pourquoi. Autrefois, on y croisait le curé, l’instituteur et deux taverniers. Les tavernes demeurent, il faut bien se changer les idées, mais les propriétaires n’y sont plus du tout les mêmes, les habitués non plus. </em></p><p> </p><p><em>            </em>Comme on peut le constater, la même histoire, racontée sous deux formes différentes à quelques années de distante, ce n’est plus tout à fait la même. Ainsi est-il intéressant de lire les diverses variations que certains écrivains,  je pense à Flaubert ou Claudel, ont donné d’un même chef d’œuvre.</p><p> </p><p>            Revenons à nos moutons. Un rêve récurrent : C’est l’heure de rentrer chez soi. Le magasin se remplit tout de même de clients à chaque fois que je veux fermer la porte. Ils sont de plus en plus nombreux. Je me mets en colère, j’ai sûrement un rendez-vous, mais en vain.</p><p> </p><p>            Hélène Trintignan a ouvert très tôt sa galerie rue de l’ancien Courrier avant de s’installer rue St Guilhem. Du temps où j’habitais la ville, je lui faisais de fréquentes visites. Je couvrais ses expositions dans la presse locale. Elle a toujours été très généreuse avec moi. Demandait à des artistes, et pas des moindres, de me dédicacer un catalogue enrichi d’un dessin (Debré),  me faisait envoyer un Duport ou une sérigraphie de Buraglio, m’offrait des cadeaux de Noël somptueux : une gravure de Goetz, une gouache de Christine Boumeester, un tableautin inspirée des <em>Nymphéas</em>, de Cane. Je protestais mais elle y tenait énormément. Savoir ce qu’on écrit est apprécié donne envie de continuer. C’est grâce à des personnes comme elle que j’ai persévéré dans la critique d’art.</p><p> </p><p>            A l’angle de la rue Ste Anne, se trouvait une pâtisserie, Fesquet je crois. Agathe (dixit Gaston) la gourmande y allait tous les jours s’acheter une douceur bien grasse et sucrée. Le soir elle se contentait de deux yaourts afin de faire croire à son auguste époux  qu’elle s’était mise au régime. Sauf qu’elle ne perdait pas de poids. Un peu plus bas, dans une rue à gauche, St Jean je suppose, s’était installé un fabricant de chantilly. Le dimanche, j’étais commis d’office et je revenais avec plus de crème qu’il n’en faut pour accompagner les fraises. Ces desserts dominicaux font partie de nos meilleurs souvenirs avec nos parents. Bon après, il fallait passer l’après-midi, on s’ennuyait ferme quand on ne rejoignait pas des amis. Or ce qui est pris est pris. Il faut parfois se contenter du minimum pour apprécier l’existence dans son ensemble. Même quand on est mal « tombé ».</p><p> </p><p>            Un peu plus bas, rue de la Valfère et place de  l’école Lamartine, nous attendions du haut de nos dix ans, le car qui devait me/nous conduire deux mois entiers, cinq années consécutives, à la colonie de vacances, très loin de chez nous, à la Salvetat sur Agout, dans les montagnes noires, à plusieurs heures de route de notre Ecusson. Les copains eux, ne restaient qu’un mois. Sentiment intense d’abandon très très mal vécu même si les copains et des filles… Mon premier flirt se nommait Chantal, déjà, une orpheline à lunettes, avec de jolis yeux bleus. Mœurs indécises des directeurs/directrices, curés ou abbés et moniteurs. Je m’en suis tout de même servi de cadre pour <em>La Ceinte trinité</em>, adaptation du <em>Sylvie</em>, de Gérard de Nerval. Et j’y suis retourné par la suite, comme en pèlerinage.</p><p> </p><p>            Jean-Marie De Crozals y organise tous les ans son festival de poésie. J’aime beaucoup ce poète, transfuge de Textuerre, grâce à qui j’ai toujours gardé un lien avec ce genre ancestral que j’avais abandonné parce que la mère Denis (Roche, l’auteur de <em>Louve basse</em>) le trouvait ringard et que l’on écoutait facilement, dans notre jeune temps, les terroristes littéraires et fossoyeurs de tout crin.</p><p> </p><p>            L’une des administratrices de la colonie, une vielle fille assez laide et courte sur patte, se faisait appeler Grande sœur. Elle tenait une mercerie dans ce quartier où habitaient les noys, (o-i) comme on disait des gitans, certains disaient aussi les caraques. Parmi eux le Capitaine, un vieux sage à la casquette de marin. On n’en trouve plus aujourd’hui, pas plus que du côté de Candaule. Ils sont relégués à la Cité Gély, où j’ai travaillé un an et où j’ai perdu mystérieusement mes essuie-glaces. Ayant surpris des câlins trop appuyés de la part de nos moniteurs, nous sommes allés trouver, munis de notre naïveté et de notre sens de la justice, Bob et moi, la souriante mercière. Celle-ci n’a pas apprécié nos insinuations et nous a carrément chassés de sa boutique, comme si nous étions coupables d’imagination malveillante… On fermait beaucoup les yeux à l’époque… A moins que la petite Grande sœur ait eu des choses à se reprocher… Nous ne le saurons jamais.</p><p> </p><p>            Bien plus tôt,  j’avais 8 ou 9 ans, on m’avait mis l’été dans un centre aéré. Nous partions en car vers l’extérieur de la ville, à Bionne exactement,  pas encore colonisé par la communauté gitane. Le chauffeur s’arrêtait à tous les quartiers de sorte que le véhicule était plein, près de la Mosson. Baraquement et tables pour le déjeuner et le goûter. Le BB de Bardot, la star que vous savez, se promenait tous les après-midis avec la bonne, ce qui nous faisait rêver. Certains avaient repéré que je connaissais par cœur les paroles des chansons à succès de l’époque. On ne disait pas encore tube. Lequel faisait un tabac.</p><p> </p><p>            Ainsi, tous les matins, surmontant ma timidité grâce aux encouragements collectifs, je mettais l’ambiance en chantant <em>C’est écrit dans le ciel.</em> Je ne comprenais pas toutes les paroles. Je disais : Nous aurons la télévision/Et le manteau de vision, alors qu’il s’agissait du vison. Tout le car reprenait en chœur C’est écrit dans le ciel, et j’ai eu ainsi ma minute quotidienne de gloire.</p><p> </p><p>            Je me suis inspiré d’un souvenir de ce centre aéré, mélangé avec un autre de la colonie estivale, car nous aussi, ceux de ma génération, connaissons l’hybridité, afin de rédiger une scène primitive de <em>La Ceinte trinité</em>, en hommage discret à Nerval. J’ai fait du narrateur un petit malade, la coqueluche du lieu où il passe ses vacances, entouré de jeunes filles compatissantes.</p><p> </p><p><em>Et puis trois ou quatre accords, en arpèges, sur des cordes fines, quand on ne connaît que peu ou prou la musique, ça fait toujours sa petite impression ! Toujours est-il qu’elle respirait la pureté, qu’elle avait quelque chose d’immaculé, d’angélique, je n’aurais su le  désigner ainsi à l’époque, mais qui m’avait profondément troublé. Etait-ce la fièvre, en tout cas je tremblais. N’étais-je point plongé dans une sorte de rêve ? Un de ces moments idéaux qui égayent une vie ? – « Ma reine », murmurai-je !</em></p><p>            Effectivement, A Bionne, une adolescente aux gestes nobles, nous faisait asseoir autour d’elle et inventait des jeux. Elle me faisait toujours gagner. J’étais, comme on dit, son favori. Et elle s’appelait Reine, prénom qui n’est pas si courant.</p><p> </p><p><em>Quand elle eut terminé, trop rapidement à mon gré, je lui tendis les bras. Elle comprit ma requête et me tendit spontanément les siens. Nous nous étreignîmes ainsi durant de longues secondes. Je sentais son cœur qui battait à l’unisson du mien. Je respirais un parfum qui n’avait rien à voir avec celui de mes petites amoureuses de douze ou treize ans. La douceur de sa joue contre ma joue. En même temps, j’eus un tel accès de fièvre que je sentis le visage qui me brûlait et tous mes sens défaillir.</em></p><p>            Évidemment cela ne s’est pas passé ainsi. Ni à ce moment-là, ni jamais.</p><p> </p><p>            J’ai vécu dans une villa près de Bionne, route de Lavérune avec Bijou, toute en félinité (… plus tard), en l’absence de Serge et Odile Lunal, un peintre de mes amis. Il y fut cambriolé et porta ses pénates ailleurs. Lui qui ne fermait jamais sa porte… Il dut s’y résoudre à son corps défendant.</p><p>            C’est dans cette rue St Guilhem qu’un jour de semaine,  je tombais par hasard, n’ayant aucune raison d’emprunter cet itinéraire, puisque j’avais rendez-vous avec un journaliste connu, rue d’Alger près de la gare, dans les locaux de Midi Libre, sur mon comparse Jean-Claude Hauc, avec qui j’étais temporairement quelque peu en froid après avoir quitté Textuerre. Il devait se rendre au Cours Daudet afin de rencontrer les directeurs pour une éventuelle embauche et n’était guère emballé. Il me refile le tuyau et, en attendant l’heure de l’interview (il s’agissait de <em>L’ile aux peintres, </em>le Medamothi de Rabelais),  j’appelle à tout hasard. J’en avais un peu marre en effet de faire la navette entre ma ville natale et la frontière houleuse du Tarn et de l’Aveyron même si, avouons-le,  je bénéficiais d’un emploi du temps de rêve au lycée agricole du Viaur, entre St Afrique et Albi où j’ai laissé des amis (Roland surtout, Rosie, Jean-Luc B, Maryvonne et Papou…)… La secrétaire me dit de passer si je suis libre sur le champ. Je m’y rends, elle me prévient que  je devrais assurer un cours aux alentours de 16 h, avec des Seconde. Passé l’interview (effectivement j’eus les honneurs de la presse et passai pour un prodige dans mon nouvel établissement), je rentre rue Boyer où je vivais alors,  prépare vaguement, un cours sur Ronsard (Quand vous serez bien vieille…) puisque l’on m’avait dit que les élèves auraient leur Lagarde et Michard du 16ème. A 15h 55, j’arrive à Daudet et là, surprise, pas de Lagarde et Michard ! Comme je n’ai pas non plus le mien, qui est resté à Albi, même si je connais le poème par cœur, je me dis qu’entre l’orthographe et la ponctuation de l’époque,  je n’ai pas le temps de dicter un texte trop complexe pour que les élèves aient la photocopie du poème à temps. J’opte pour le <em>Mai</em> d’Apollinaire (<em>Alcools, Rhénanes</em>), de circonstance puisque nous y sommes (en mai, je veux dire), entièrement non-ponctué. Claire, la secrétaire, comme dit Salvador, me le tape sous ma dictée avec les moyens du bord et nous l’apporte juste au moment où j’entre en classe. .. Ta Ta Tan…</p><p> </p><p>            Je repère au fond l’un des deux directeurs et une très jolie brune, très piquante, qui prend des notes en levant la tête de temps à autre. Je distribue mon <em>Mai</em> aux élèves en leur expliquant la situation et commence mon cours. Tout se passe au mieux, de toute façon,  je n’ai rien à perdre, et à la fin les élèves viennent me féliciter, certains me disent qu’ils aimeraient m’avoir comme prof. Or déjà on m’invite à entrer dans le bureau du directeur. On me complimente… La jolie brune intervient, elle a une question à poser. Je flaire le piège et me tiens sur mes gardes. Est-ce que je fais mon cours toujours de la même manière ? Bien sûr que non, réponds-je instantanément. Je n’ai pas fait prendre des notes car je n’avais pas le temps sinon d’aller jusqu’au bout du texte et que j’ai pensé que vous vouliez tester ma capacité à tenir et à intéresser une classe. Bingo. Eh bien, c’est parfait.</p><p> </p><p>La semaine suivante, j’étais embauché. Je cumulais donc deux emplois. La jolie brune est toujours brune et toujours aussi charmante. Pour la remercier du coup de pouce, grâce auquel je suis revenu travailler sur Montpellier, je l’ai épousée.</p><p> </p><p>            Mais ceci est une autre histoire.</p><p> </p><p>            Joli agencement des étoiles du destin. Kundera en raconte un des plus tragiques, non sans ironie, dans <em>La valse aux adieux</em>.</p><p> </p><p>            Je suis resté treize ans au Cours Daudet : j’y suis arrivé, j’étais encore en poste à Albi et très vite j’ai senti qu’il allait falloir me battre afin de conserver le nouveau. Ce que j’ai fait. J’ai énormément travaillé mes cours, histoire de rattraper le temps perdu. Et bien sûr mes textes littéraires d’un côté, mes articles pout la presse de l’autre s’en sont pas mal ressentis. Au début, je vivais rue Boyer avec la Nasillarde (… plus tard), et ma toute petite fille ainée, puis j’ai papillonné un peu à droite et à gauche chez des copains et copines avant de rejoindre le carrefour de la Lyre puis le boulevard Clémenceau. Ensuite, installé avec la femme de ma vie : les Sabines, les Sylvains Croix d’argent, la rue des deux ponts et la rue Ste Catherine, derrière la gare, avant le grand départ.</p><p> </p><p>            La rue Ernest Michel (Cours Daudet) se trouvait dans le prolongement de la poste Rondelet. Je m’y suis fait des amis : les Drob, les Beauj (témoin de mariage), les Gource que j’ai perdus de vue depuis notre départ vers le Gard, vers chez nous, vergézois. J’en garde de bons souvenirs : la directrice était très accommodante à mon égard, j’ai pu réaliser mon rêve, malgré mon trac, de me produire en concert lors d’une fête annuelle (j’ai chanté une fois du Capdevielle, une autre fois Beatles et Beach Boys, une dernière du Renaud).</p><p> </p><p>            J’y ai rencontré des élèves et parents d’élèves formidables, dont François-Bernard Michel, qui m’avait confié ses trois fils en cours particuliers et qui me conseilla de contacter la maison d’édition La Manufacture afin de leur proposer un essai sur Butor. Ce que je fis avec succès.</p><p> </p><p>            Tout allait bien mais la boîte privée, un ancien couvent, battait de l’aile et ne tarda pas à fermer pour laisser place à de l’immobilier. Un jour, je croisais mon ancien prof de fac, Pierre Caizergues, spécialiste de Cendrars et de Cocteau, qui a toujours été de bon conseil et qui avait encouragé mes premiers poèmes. Il m’expliqua que les conditions d’accès aux concours avaient beaucoup changé et que je devrais tenter au minimum le Capès. Ce que je fis. A ma plus grande surprise je fus admis à l’écrit grâce à une note maximale en dissertation (sur le Romantisme !). Je croise un étudiant admissible comme moi,  avec 20 ans de moins, j’étais à la gare pour acheter un billet de train (l’oral se passait à St Cloud, près de Paris),  et celui-ci me parle d’une 3<sup>ème</sup> épreuve dont je n’avais nulle connaissance, une sorte d’analyse de documents d’une séquence pédagogique. Coup de fil à mon bon ange, lequel me renvoie au CRDP (Documentation pédagogique) pour consulter les annales du concours. Je m’y rends, je consulte, me fais une petite idée et me rends à Paris la fleur au fusil. Bingo, admis avec les honneurs, malgré une note catastrophique en anglais. Mais j’ai bien fait rire les examinateurs. Pensez avec mon accent du Sud et les « è » que l’on prononcé é ou les « un » qui deviennent « in »… Je commençais dès lors une nouvelle carrière : Au collège Fontcarrade, puis à Champollion avant mutation à Vergèze, Lunel, Milhaud mais entre temps j’avais l’agrégation en poche. Comme quoi le hasard fait bien les choses et il m’a pas mal été utile en ma vie. Faut savoir l’exploiter, c’est tout.</p><p> </p><p>            La belle brune : ému par ses souvenirs d’enfance, et pressé par une directrice de collection, Maguy Albet,  j’ai écrit pour elle <em>Le pays bleu </em>à partir de ses souvenirs d’enfance<em>, </em>en Tunisie puis en Auvergne<em>. </em>Le livre lui a tellement fait plaisir qu’elle l’a offert à ses parents. Incompréhension totale, énorme malentendu et scène de famille avec menace de procès auquel mon-beau fils, malicieusement,  a fini par mettre bon ordre. Comme quoi entre les intentions et les réactions des gens… Cela m’a servi de leçon.</p><p> </p><p>            J’en livre un des passages les plus émouvants. Il s’agit de son premier Noël de petite fille, en France, plus précisément en Auvergne, le pays gris :</p><p> </p><p>            <em>Enfin son tour vint. Son cœur battait à tout rompre. Elle n’osait s’avancer avec tous ces gens, tout ce bruit. Sa mère dut la pousser. Elle était parmi les dernières. Chacun s’affairait à admirer son jouet. Nul ne s’intéressait, à part peut-être la petite noire, à une petite-fille au teint hâlé qui s’appelait Claire, comme second prénom. Mais… Non ce n’est pas possible. Le père Noël a dû faire une erreur. On a dû mal l’informer. Ce qu’il tient à la main est bien petit. C’est un cadeau de pauvre, ou du moins d’enfant pas sage. Très intimidée, la petite s’est approchée. Mais les pères Noël sont futés. Ils savent</em> <em>tout, devinent tout. Il a compris Fifi. Aussi, après des banalités d’usage que seules les maîtresses et les dernières familles écoutaient à présent, il lui dit : Ne t’en fais pas fillette, l’année prochaine c’est toi qui auras le plus beau cadeau. Et, à l’intention des parents, un sourire crispé : Et pour cette petite fille, qui a l’air si gentille, une double ration de chocolat s’il vous plaît ; Et il lui a fait signe de s’en retourner, non sans l’avoir embrassée, afin d’achever sa distribution. La petite s’en est retournée vers ses parents, ses deux paquets de chocolat dans une main et dans l’autre la sœur jumelle ou à peu près, de la poupée chipie du pays bleu. Les larmes brillaient dans le fond de ses yeux. La maîtresse, embarrassée, s’est approchée. Mais maman a déclaré : elle est contente, pensez c’est son premier Noël en France, pas vrai Mistinguette ? Elle est si sensible… et autres propos mensongers que Fifi a eu tout à fait raison d’oublier…</em></p><p><em>            Après le vin d’honneur, durant lequel Fifi a regardé les jouets des autres, on s’est vite éclipsés. Son père lui tenait la main. Il lui a dit d’un air désolé : Allez, viens fifille. Tu as entendu ce qu’a dit le père Noël. Il tient toujours ses promesses, tu sais ?&#8230;</em></p><p><em>            Il n’empêche. Qu’est-ce que c’était que ces pères Noël, dans ce pays gris, qui faisaient de gros et beaux cadeaux aux enfants insupportables et qui offraient d’affreuses poupées aux fillettes sages comme des images.</em></p><p><em>            </em></p><p>            J’ai dit que j’avais été malheureux, durant mon enfance, mais il y a eu pire… L’immigration forcée. La découverte d’une région où le soleil brille surtout par son absence. Les difficultés d’insertion. L’indifférence. L’injustice sociale… Il ne s’agissait évidemment pas de critiquer la famille. Plutôt les conditions d’accueil des pauvres, venus à leur corps défendant du Maghreb. Mes beaux parents étaient elle sicilienne et lui sarde !  En tout cas, cela incite à la prudence. Surtout dans une société devenue procédurière.</p><p> </p><p>            Rue St Guilhem, dans l’appartement de je ne sais plus trop qui,  j’ai fumé mon premier joint. Expérience ratée. L’herbe était sèche. Absolument aucun effet. Je ne suis jamais tombé dans la drogue même si elle m’a, à l’instar de tout ado, tenté. Sans doute la succession des décès prématurés des idoles de la pop m’a-t-elle incité à la circonspection. Et puis j’avais l’alcool, cet ami qui vous veut du mal.</p><p> </p><p>            Grâce à la jolie brune, piquante, je m’en suis, depuis belle lurette, assez rapidement sorti.</p><p> </p><p>            La rue St Guilhem est à présent piétonne et bondée de monde. Je l’emprunte souvent mais ne m’y arrête point. A la rigueur pour y déjeuner d’un Poke bowl ou y goûter d’un chocolat. Un vrai.</p><p>            On accède facilement à l’église Ste Anne, le plus haut point de la ville, et rue adjacentes où l’on a pu voir pas mal d’expos de qualité grâce aux bons soins de D. Thévenot puis de Numa Hambursin. On me laissait fréquemment chez la retoucheuse, la très gentille Madame Lux, la lumière incarnée, rue Terral, dont la fille avait tous les derniers disques des idoles. J’adorais, d’autant que goûters et dessins animés ou Histoires sans paroles à la télé. C’était le quartier de « noys » ou si l’on préfère des gitans sédentarisés. Ils étaient plutôt sympas et de temps à autre, on entendait Manitas, ou l’un de ses innombrables cousins gratter la guitare, et chanter de leur voix rauque si particulière.</p><p> </p><p>            On n’en voit plus aujourd’hui, pas plus que dans le secteur de Candaule, où les parents d’un copain tenaient un restau que je fréquentais. La ville est devenue Bobo. Elle ne manque pas de classe mais de crasse.</p><p>            Le souvenir embellit tout. Enfin, le plus souvent… Pas toujours…</p><p> </p><p>            Il reste quelques zones d’ombres…</p><p> </p><p><strong>            </strong>Ne nous étendons pas sur le sujet.</p><p> </p><p><strong>QUE J’AI TENDANCE A ASSOCIER A LA GRAND RUE JEAN MOULIN</strong></p><p><strong> </strong></p><p>            Elle est célèbre pour son Hôtel St Côme, siège de la chambre de commerce mais ancien amphithéâtre d’anatomie. Grâce au chirurgien Lapeyronie, aujourd’hui hôpital de renom, où est décédé mon ami tout juste agrégé, Claude Colin. Je lui avais refilé le virus butorien et il s’était lancé dans une thèse sur l’aviation dans son œuvre (<em>Réseau aérien</em>… <em>Icare à Paris</em>…). On allait souvent le voir dans les PO… La vie ne fait pas de cadeaux.</p><p> </p><p>            La Grand rue, au début de laquelle se trouvait le magasin Alda (les prénoms des 3 premiers enfants du patron de mes parents). Je faisais la navette pédestre  entre ce magasin et la rue St Guilhem dès que l’on avait besoin de moi en particulier pour gérer les retouches à effectuer sur tel ou tel vêtement. Plus tard le Simon de la rue St Guilhem s’est installé face à Alda. J’étais alors client,  plus du tout un vendeur. Au grand dam de mes parents qui s’étaient imaginés que je pourrais cumuler l’enseignement la semaine et le magasin le week-end. C’est assez dire l’idée que les gens du peuple, comme on dit, se font du travail des enseignants. Que des fainéants !</p><p> </p><p>            J’ai eu une aventure un peu torride de quelques semaines à peine, alors que la maumériée était retournée dans sa Corrèze régler ses affaires familiales, peut-être un mois avec une lycéenne brune de mon âge, l’année du bac, dont la sensualité très particulière me fascinait. Elle avait eu deux amants avant moi, dont un africain, et entrait en transe dès que la musique la poussait sur la piste de danse. Notre relation ne s’est pas prolongée parce que j’étais pris ailleurs (la maumariée) et cela m’est souvent arrivé, durant mon oisive jeunesse,  de me retrouver devant un dilemme que j’ai la plupart du temps assez mal géré. Le seul intérêt de ces erreurs de discernement c’est qu’elles laissent ouvertes les portes de l’imaginaire, que se serait-il passé si…,  quand les choses tournent mal ailleurs.</p><p> </p><p>            Je ne suis en effet jamais revenu en arrière. Le passé est le passé et ce qui est fait est fait. Cette lycéenne, appelons-là Eliane ( ?), prénom courant à l’époque, m’avait entendu dire que je connaissais, dans la Grand-rue, juste en face Alda, un médecin qui pratiquait les avortements clandestins mais sans risque. C’est un copain de vacances, ou plutôt de travail estival à l’Espiguette (encore un météore dans ma vie !), q ui me l’avait présenté alors que nous déambulions dans les rues de la ville ainsi que je le fais à présent. L’Eliane en question est revenue me voir, quelques semaines après la fin de notre liaison. Elle voulait l’adresse de ce médecin, pour une copine m’assurait-elle, que je me suis empressée de lui donner. Je n’ai pas cherché à en savoir plus. Je me suis souvent demandé par la suite si je n’étais pas l’un des responsables de son drame temporaire car je ne doute pas qu’elle m’ait menti à propos de sa copine supposée. Je ne l’ai croisée qu’une fois, teinte en blonde et en compagnie de son amant africain, avec qui elle était, semble-t-il, retournée.…</p><p> </p><p>            Ray a mal vécu sa retraite anticipée,  puisqu’ayant commencé très tôt, à 16 ans, avant même la cinquantaine, il avait le nombre de trimestres requis. Sa moitié ne lui épargnait pas ses sarcasmes. Aussi ne tarda-t-il pas à reprendre ses activités, dans deux boutiques de la Grand-rue. L’un assez huppé, une grande marque nationale, ce qui lui assura une sorte de promotion tardive. L’autre plus épisodique, certains jours seulement. Le patron, était un passionné de pétanque et se faisait tondre par les gitans aux boules plombées.  Ray n’a jamais su ou pu décrocher. La fibre du commerce que lui avait transmise son père et grand-père. C’est triste de voir que seul le travail (et l’esprit de camaraderie que l’on y associe dans certains milieux, transfiguré par de la nostalgie rétroactive), constitue la seule raison de vivre du plus grand nombre. Jean-François Lyotard prétendait, dans une intervention orale, que le prolétaire jouissait de son aliénation. Qui a parlé du politiquement correct ?</p><p> </p><p>            En lisant <em>Guerre et Paix</em>, dernièrement, je me suis rendu compte que le prince André professait le même type de raisonnement, agacé qu’il était par la naïveté humaniste du comte Bezoukhov, le protagoniste du livre. Sartre traite du même sujet dans <em>Le diable et le bon Dieu</em>. En choisissant le Bien on suscite souvent le contraire, par des voies  plus détournées. Pour ce qui me concerne, je me suis donné à fond dans ma profession d’enseignant mais il n’a jamais été question pour moi de mettre tous mes œufs dans le même panier. J’ai cultivé d’autres activités. J’ai l’impression d’être une exception.</p><p> </p><p>            Dans la Grand-rue du Grand homme, Jean Moulin, habitaient deux apprentis écrivains qui avaient créé les éditions Coprah, et avaient ainsi publié un texte qui m’avait marqué : <em>Expérience homotextuelle</em>. Il ne s’agissait pas d’évoquer l’homosexualité, question un peu tabou jusqu’aux années 80, mais la possibilité d’écrire à deux mains, si l’on peut dire. J’avais trouvé ça épatant. Une leçon à l’attention des individualistes et égotistes de tous poils.</p><p> </p><p>            Comme tout un chacun je me suis posé de questions sur l’homosexualité, au moment de la puberté. J’ai très vite compris que telle n’était pas mon orientation. Non seulement je pense que chacun a le droit de vivre sa sexualité comme il l’entend, à condition qu’elle ne soit pas nuisible pour autrui s’entend,  mais il m’est arrivé d’être le témoin d’un mariage homosexuel. Celui de mon beau-fils. Et fier de l’être. A Castelnau même.</p><p> </p><p><strong>        SI L’ON REVIENT SUR SES PAS, ON PEUT CONTOURNER LA PRÉFECTURE EN DIRECTION DE LA RUE DE L’UNIVERSITÉ</strong></p><p> </p><p>                  Place des martyrs de la résistance.  La préfecture. J’avais créé une petite structure éditoriale, que j’ai baptisée BTN édition, en toute modestie. Cela m’a permis de publier une monographie qui donne un aperçu de mes préoccupations d’alors. Je l’avais conçue comme une toile du peintre à qui elle était destinée : André-Pierre Arnal. En jouant sur une alternance géométrique et quasi musicale de textes et de photos d’œuvres. Cela n’a manifestement pas convaincu, sauf peut-être Francine, l’épouse du peintre. Il n’en reste plus que très peu d’exemplaires,  malheureusement. Aussi ai-je été déçu de ne pas voir cet ouvrage, témoin d’une époque,  dans quelque vitrine de sa rétrospective au Musée Fabre. Un autre ouvrage, <em>L’île aux peintres</em>,  est construit à partir de l’architecture pour lequel il a été conçu : l’ancien Medamothi. Tjeerd Alkema avait réalisé brillamment les exemplaires de tête, à la peinture d’argent.</p><p> </p><p>                  Il y eut aussi <em>Huit et demi</em>, dans le prolongement du second volet de <em>8 sets à Nice engagés par Christian Laune</em>. Michel Butor avait aimé ce poème, <em>L’histrion</em> (sur le nîmois Jean Laube qui plantait des conquistadores de toile cirée dans les murs). En voici un extrait :</p><p> </p><p>                  <em>A moi que je, torse bombé, jambes campées, collet poilu</em></p><p><em>                  L’étoile a promu droite, aiguillant un tel sort, qui             dissipe mes incertitudes.</em></p><p><em>                  Je n’aurai lors de cesse que votre dévolu ne se       satisfasse</em></p><p><em>                  Mais foin de civilités, trêve d’atermoiements.</em></p><p><em>                  A quel péril m’exposerai-je, où s’affligent la veuve et         l’orphelin ?</em></p><p><em>                  Vers quel réduit de l’histoire orienterait-on tes talents        crédités ? </em></p><p><em>                  Par les dieux de l’appétit, je me sens de taille à     déglutir toute la pièce</em> !    …</p><p>                                                             …</p><p>                  La Place Chabanneau fut un temps mon quartier général, autour le la fontaine de l’Intendance. J’y retrouvais deux comparses de Textuerre : Yves Antoine et Brigitte Agulhon. Je partageais avec le premier, qui découvrit son homosexualité à cette période, un intérêt marqué pour le style de L.F. Céline, la trilogie allemande notamment. Brigitte, c’était plutôt sa poésie. Elle enseignait la langue parlée au Moyen Age, l’ancien français, ce qui m’a bien aidé quand je passais les concours. Elle remplaçait temporairement le titulaire, abattu accidentellement par un chasseur trop zélé. Le premier est décédé d’une maladie de peau idiote après avoir été l’amant d’un écrivain parisien assez connu. La seconde m’a invité pour fêter ses 50 ans dans ses  Cévennes originelles, ce qui m’a beaucoup touché. On s’est depuis perdus de vue.</p><p> </p><p>                  Je me souviens de ses vers : <em>Quai Malaquais, où je n’ai jamais été/Tous ses visages, Revus en rêve… </em>Ces vers me reviennent en mémoire, chaque fois que je vais à Paris et que j’éprouve corporellement, la « <em>courbe du métro</em> ».</p><p><em> </em></p><p>                  Rue Bonnier d’Alco, Guy B, futur élu au patrimoine, ancien bibliothécaire émérite et pilier de la Société archéologique, grand aficionado devant l’éternel, tenait sa boutique d’occasion <em>La vie des choses</em>. Je lui avais acheté un magnétophone à bande, comme on n’en trouvait déjà plus, dont j’avais besoin pour écouter <em>Liège à Paris,</em> que m’avait envoyé le compositeur belge Henri Pousseur (rencontré à la Ste Baume). Comme il m’avait fait un bon prix, nous avions sympathisé. Il m’impressionnait car il avait écrit à Lacan et que celui-ci lui avait répondu, à propos d’un mystique du 17<sup>ème</sup>, Jean Joseph Surin, dont la lecture l’avait tellement frappé qu’il en avait de but en blanc abandonné son engouement pour le structuralisme alors dominant. Partant pour faire l’apologie de celui-ci, à l’instar du Montaigne censé rédiger celle de Raymond Sebond, il avait abouti à une thèse totalement opposée, qu’il n’a par la suite jamais reniée. Derrière la muraille, la liberté de penser…</p><p> </p><p>                  Rue de l’université, se trouvait le bouquiniste Colin. J’achetais – et revendais souvent – la plupart de mes livres de poche, chez lui. J’étais fréquemment fourré dans son antre, entre la seconde et la Terminale, car je lisais environ deux ou trois livres par semaine, quand la passion de la lecture vous prend, elle ne s’assouvit jamais…  J’avais deux sortes de lecture : les auteurs qui m’intéressaient, dont je voulais absolument tout lire, ce que j’ai fait, je pense en particulier à Gide, Boris Vian, Sartre, Camus, Kafka… Et puis ceux que l’on me conseillait ou dont j’avais entendu parler, et que je désirais découvrir : je pense à Proust, en commençant par <em>Un amour de Swann</em>…  Céline (<em>Le Voyage</em> bien sûr), ou Musil, <em>L’Homme sans qualités</em>…  Et le nouveau roman : Nathalie Sarraute (<em>Planétarium</em>) Robbe-Grillet (<em>Les gommes</em>) puis naturellement Michel Butor (<em>La Modification</em>). On me parlait de <em>L’enfer</em> de Dante, aussi ai-je voulu acquérir La <em>Divine Comédie</em> dans une édition plus chère, pour laquelle il fallut casser la tirelire. J’ai appris plus tard que ce bouquiniste avait des talents cachés de photographe spécialisé dans le Nu féminin. Il a demandé à mon amie japonaise, Nobuko, de poser pour lui. Comme quoi, les apparences sont trompeuses. Il me semblait la sagesse incarnée, malgré sa barbe à la Landru et son épouse assez quelconque. Derrière cette austérité se cachait un esthète. Un peu particulier mais un esthète. Esthète de quoi ? Esthète de cheval, aurait dit le grand et méconnu Boby, dont je connais toutes les chansons par cœur.</p><p> </p><p>                  Pour Proust, accrochez vous ferme, c’est Johnny, fin des années 60, lors d’un concert à Richter, avec mes copains du Piochet et mon amie Nana, qui avait recommandé au public la lecture de Proust en fumant du haschich, durant une improvisation dont il était coutumier. Il en avait pris un peu trop ce soir-là. Comme quoi les bonnes idées viennent souvent de là où on ne les attend pas. J’ai lu Proust et  je me suis toujours demandé comment faire mieux… Que faire après ?… Le mieux : faire malgré…</p><p> </p><p>                  Un peu en dessous de Colin, la librairie La Découverte s’était installée quelques années. Je m’y servais fréquemment car elle était quelque peu à la mode et plutôt marquée à gauche. J’ignorais alors que son directeur allait devenir l’éditeur de mon roman <em>Les Inséparables</em>, qui m’a valu un beau succès d’estime dans la région.</p><p>                  Les frère Azéma, avaient une boutique de musique. C’étaient d’anciens animateurs de bals. Dès que j’ai pu m’émanciper du carcan familial, j’écumais les bals plus volontiers que les boites, moins populaires et destinées à un public déjà plus nanti et souvent adulte.</p><p> </p><p>                  Des amis de mes parents ayant vécu près de là, je m’offre une digression au sujet de l’amitié.</p><p>                  Mes parents n’avaient pas une once d’imagination ni d’esprit d’initiative. La fin de semaine, c’était immanquablement chez mes grands-parents (avant la mort du grand-père), où d’ailleurs je me plaisais beaucoup,  d’autant que j’y retrouvais le décor de ma prime enfance. Sinon, c’est simple, on ne faisait rien. Tu veux pas que ça gueule ? La situation s’est améliorée eu-égard aux amis qu’ils ont réussi à se constituer, grâce à ma sœur ou à moi-même, ou bien à de vieux copains de jeunesse ou de régiment de Ray (Henri, Robert, Pierre, Francis…) car Zède n’avait pas d’amis ni d’amies, vous en doutiez. Ainsi l’horizon s’est quelque peu éclairci :</p><ul><li><em>Grâce aux invitations que nous recevions (Zède s’arrangeait pour inviter tout le monde en une seule fois à l’occasion d’une confirmation ou communion par exemple) régulièrement. On découvrait l’ouverture d’esprit, la tendresse naturelle, la compréhension des enfants…</em></li><li><em>Grâce aux pique-niques collectifs du dimanche printanier avec plein de copains, malheureusement avec trop peu de filles de notre âge. Les paniers étaient originaux et copieux et je m’en régalais, moi qui détestais la cantine.</em></li><li><em>Grâce à la gentillesse des mamans qui nous chouchoutaient. Soit par des goûters fabuleux tous les jeudis. Soit par des cadeaux inespérés du style disques 45 tours.</em></li><li><em>Grâce au séjour partagé à la mer, sans doute l’un des rares mois d’été où je me suis senti quelque peu heureux. Les parents, devant leurs amis, devenaient tout doux et compréhensifs. Ils m’appelaient le « petit frère ». En Septembre, je déchantais…</em></li><li><em>Grâce à l’impression rassurante de normalité dans laquelle nous baignions alors et qui a forcément déteint sur le couple parental, en particulier sur le paternel, manifestement plus détendu en présence de ces amis-là</em>.</li></ul><p>            Plus tard,  j’ai fait étudier à mes élèves le fameux texte des <em>Essais</em> où, sous prétexte d’évoquer son alter ego La Boétie, Montaigne énumère les diverses formes d’amitié afin de les exclure de l’expérience extraordinaire qu’il est censé en avoir faite. Il n’y  a d’ailleurs aucune raison de douter de sa sincérité. Il exclut celles qui nous sont dictées par le devoir (envers les parents et les proches), ou par les obligations (mon médecin, mon curé, mon voisin…). Il la distingue de l’amour, qu’il s’agisse de celui envers les femmes (nous disons aujourd’hui hétéro) ou envers quelqu’un du même sexe (la pédérastie à la grecque). Pour lui, il s’agit d’une force inexplicable et fatale qui ne peut se justifier que par l’intervention du destin ou de la providence. Il évoque le mythe des âmes-sœurs, comme disait l’Aristophane du<em> Banquet</em>. J’ai eu la chance d’avoir de bons amis et des amies précieuses à toutes les périodes de ma vie.</p><p> </p><p>            Pourquoi n’ai-je pas rencontré mon La Boétie ? Parce que ce type d’amitié, ne se découvre. qu’une fois tous les trois siècles. Autrement dit, jamais. Du moins sur le plan de l’amitié pure. Et puis pour en faire quoi ? Je me demande si elle serait tenable et si le décès prématuré de celui-là n’a pas suscité une sorte d’idéalisation inconsciente, qui peut-être n’eût pas résisté aux aléas de la durée.</p><p>                  On est alors dans le quartier de la Canourgue, avec sa fontaine des Licornes, son Hôtel Richier de Belleval, ancien palais Ste Croix dont il reste trop peu de traces, un peu comme notre prime jeunesse. Aujourd’hui restaurant réputé et restauration réussie avec les céramiques et le plafond peint du grand escalier (Marlène Mocquet) réalisés grâce à Numa Hambursin (mon filleul à l’AICA, ce dont je ne suis pas peu fier), tout ainsi que l’entrée ornée des cœurs démultipliés du grand américain Jim Dine. Je l’ai connu Hôtel de ville et je crois me souvenir être venu un jour me soulager le compte en banque en raison de tas de PV municipaux impayés. Toujours pour stationnement gênant. Aujourd’hui les rues sont quasiment piétonnes.</p><p> </p><p>                  Devant le Fontaine de la licorne, la toute jeunette Boxeuse (…plus tard, bientôt en fait), qui vivait dans une rue adjacente, m’avait présenté sa petite bande dont elle aurait voulu que je devienne le chef,  comme dans la chanson. J’ai refusé sous des prétextes odieux alors que je ne m’en sentais tout simplement pas l’envergure. Entre ce qu’on dit et ce qu’on pense…</p><p> </p><p>                  Un artiste de renom  m’a un jour demandé, devant un galeriste nîmois, pourquoi je n’étais pas devenu le Restany des années 80. Outre que je n’en avais sans doute pas les capacités ni l’envergure, ni le désir, et aussi que j’ai vite été écœuré par certaines attitudes un peu sectaires de quelques artistes parisiens, je ne me sens pas du tout l’étoffe d’un chef. Certes,  il m’est arrivé de mener à bien des tâches délicates que l’on m’avait confiées (délégué, rapporteur d’un groupe, président de jury…). Or j’ai trop conscience de mes faiblesses, liées sans doute à un certain retard au démarrage, de  sorte que je me sens davantage attiré par la situation d’exécutant ou de conseiller. Si tant est que les consignes fournies soient claires et réalistes. Je ne recherche pas les honneurs car ils sont vains et que la notoriété est une source de maux permanente. Elle déclenche des envies, des jalousies, des sentiments d’injustice, de l’incompréhension et il doit falloir une sacrée armure blindée pour en assumer toutes les conséquences néfastes. Dans le meilleur des cas, des illusions et faux-semblants.</p><p>                  Regardez en politique, où l’on est davantage haï que traité avec respect, et où nul n’échappe à la moindre erreur ou défaillance. Le bon politique, c’est le politique mort. Et en corps…</p><p> </p><p>                  En contrebas, la cathédrale St Pierre, où j’ai fait ma communion solennelle, en aube comme ça se faisait à l’époque. Une photo sous le porche en témoigne. J’y ai l’air benoit. C’est plus grand que je deviendrai urbain. J’avais eu des cadeaux dont aucun ne me plaisait puisqu’ils étaient choisis par Zède  qui se moquait bien des désirs de ses enfants. Une gourmette, une chevalière, et le pire : l’aube communiante que l’on considérait donc comme une offrande, celle de mes parents en l’occurrence… Repas de famille et de (leurs) amis… J’eus tout de même un peu d’argent de poche. On me fit dormir avec la tante d’un copain, embauchée pour faire la cuisine. Elle a pleuré toute la nuit, peut-être d’en être réduite à un tel manque de considération et de tact. C’est elle qui par la suite me disait que, si j’avais été là, mes amis, dont son neveu, ne se seraient pas tués en voiture… Allez savoir.</p><p> </p><p>                  Pauvre cathédrale, construite sur l’emplacement d’un ancien monastère. C’est ça l’histoire : une succession de souvenirs enfouis. Elle subit bien des vicissitudes du temps des guerres de religion. Elle a même failli être remplacée par une concurrente, un peu plus haut, vers la rue Ste Croix et la fameuse Canourgue. On peut toujours voir les deux petites tours à toiture en poivrière. Les deux carrées, Urbain et Benoit, possèdent encore d’élégantes baies géminées.</p><p> </p><p>                  La faculté de médecine m’aurait peu marqué si Rabelais, dont on voit un buste au Jardin des Plantes (du Belleval sus-cité), n’y avait  étudié et sans doute pratiqué la dissection. J’adorais sa façon d’établir des listes comme s’il voulait effectuer un recensement exhaustif des connaissances de son époque (les jeux, de Gargantua par ex). Il témoignait par là même de la soif de savoir qui caractérise pour nous la Renaissance.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui, lorsque l’on fait des listes, c’est plutôt lié au commerce (Butor, dans <em>Mobile</em> recense le nom des produits manufacturés vendus par correspondance. Ce livre s’inspire de son format plutôt généreux) ou pour témoigner de la suprématie de la consommation. J’ai voulu m’expliquer sur ce phénomène dans une revue pédagogique. Mon objectif était de faire passer de la liste de plus en plus détaillée à la description. Je m’inspirais de <em>La complainte du progrès</em>, de Boris Vian et des chansons de Nino Ferrer (<em>Je vends des robes</em>) où la présence et le nombre illimité des <em>Choses</em>, comme disait Pérec, finissent par créer un sentiment de stress éperdu. Peut-être lié à la peur du vide. Ou celle d’oublier quelque chose. Et quand on sait qu’il a fini par se suicider (c’était la minute psychanalyse sauvage !)… Déjà, avant de connaître Rabelais, j’avais ce goût de la liste et je recopiais, pour me distraire, les départements et leur préfecture ou encore le classement des coureurs du tour de France. Si l’on pousse un peu, on comprendra mieux comment je suis passé de la liste à la collection (de disques et de livres principalement).</p><p> </p><p>                  Dans la rue de l’Université se trouve la fac de droit. Je ne sais pourquoi je m’étais figuré que je pouvais très bien,  au vu de mes résultats du bac, m’inscrire à cette fac du centre ville. Ce que j’ai fait mais je n’y suis jamais allé. L’été précédent, travaillant dans un camping de l’Espiguette,  je m’étais fait pas mal de copines et copains, dont un plus âgé, avec qui nous écumions la plage à la recherche de relations éphémères (Je me souviens d’une allemande mignonne à croquer, de petites marseillaises adorables, d’une intellectuelle à lunette très à mon goût, d’une caissière trop bien pour moi, et avec qui ça a vite « clashé »…). A cette époque, j’étais plutôt révolté ou comme on dit rebelle. A la rentrée,  j’ai compris que ce copain temporaire, avec qui j’avais noué des relations de complicité, à une époque où j’avais besoin de me rassurer, militait pour un syndicat d’étudiant aux idées radicalement contraires aux miennes. Cela ne nous empêchait pas de bien nous entendre. Même si je ne comprenais pas pourquoi il ne partageait pas mon nouvel engouement pour Léo Ferré, qu’on nous passait en boucle, en musique de fond tandis que nous vendions nos légumes d’été ou renflouions les rayons vides. Comme quoi, on peut toujours trouver des compromis. Bon c’est vrai qu’on ne s’est plus revus… J’ai oublié son nom et prénom. Appelons-le René, je ne suis sûr de rien. Je n’ai pas la mémoire des noms. Ainsi je ne me souviens plus du nom de mes élèves et quand j’en rencontre, j’ai l’impression d’avoir affaire à des inconnus (es). Comme on change…</p><p> </p><p>                  Dernièrement, en regardant la télé,  je me suis aperçu que l’entraîneur d’un grand club parisien avait fait partie de mes élèves… Par déduction car bien évidemment, je ne l’avais pas reconnu.</p><p>                  A propos de Ferré, la tête de Ray entrant dans ma chambre au moment où Ferré rugissait : <em>Sur la scène y’a Danton le cœur sur la détente/Tout prêt à refoutre la merde avant qu’on referme sa gueule</em> ! Le disque a failli y passer et il m’a fallu des trésors de diplomatie pour lui expliquer que l’on ne pouvait pas limiter <em>Amour Anarchie</em> à ces deux vers un peu virulents. J’ai voulu lui faire écouter <em>La mémoire et la mer</em>, ma chanson pré-ferrée (si l’on peut dire). Magnifique morceau quelque peu hermétique sauf quand le poète écrit : <em>Dans le désordre de ton cul/Poissé dans les draps d’aube fine/Je voyais un vitrail de plus/Et toi fille verte, mon spleen</em>.  Pas très convaincu le pater. Mais mon savoir l’impressionnait. Le disque a été sauvé.</p><p> </p><p>                  Il avait sa petite culture à lui, acquise je suppose entre sa dixième (départ de la montagne pour s’installer en ville) et sa quinzième année (où il avait quitté le collège pour le magasin). Il avait appelé deux canaris que nous eûmes quelque temps : Athos et Aramis. Il parlait quelquefois de Balzac (<em>Le père Goriot</em>, surtout), s’était fait offrir Stendhal (<em>Le rouge et le noir</em>) pour son anniversaire. Sur ses vieux jours, il s’est mis à dévorer, avec mon aide accrue, tous les Rougon-Macquart. Il avait même entrepris de rédiger ses mémoires. Or il avait commis l’imprudence de m’en faire lire des extraits et, comme je ne jurais que par Beckett, Joyce ou Céline, mes critiques sur son style classique ont fini par le dissuader : il n’a jamais poursuivi… Là j’ai commis une belle faute…</p><p> </p><p>                  Donnant sur la rue université, la rue Urbain V, le pape reconnaissant envers la ville et qui a permis la construction de la fac de médecine. Paul Valéry y avait établi ses quartiers. Brigitte Rambaud avait relancé le projet,  inventif et dynamique,  Medamothi.</p><p>                  Parmi les nombreuses expos (art italien des années 80, proche de la Transavanguardia, l’ibérique catalan Vallribéra, le couple suisse des Dafraoui, des italiens trans- avant-garde, la galerie Lambert etc.), je me souviens plus particulièrement d’une des premières en France de Miguel Barcelo,  on a même dîné avec lui, que j’ai dû être l’un des premiers à commenter. Je lui ai d’ailleurs offert le livre (<em>La peinture à l’île</em>), en catimini, au Musée des Beaux-arts à Nîmes. Brigitte m’avait confié les clés du lieu de sorte que je surveillais de temps à autre l’exposition. Délicieux moments passés avec celle qui devait devenir mon épouse, alors en pleine rupture tendue. Bien embêtés en revanche quand est apparu le couple Dezeuze, chez qui j’avais déjeuné la semaine précédente. Je réalise en écrivant ses lignes que nous disposions aussi de son appart au tout début de l’ancienne route de Nîmes au rond point de Castelnau, où vivait alors Brigitte et sans doute Armand Mirallès. A la Collection Lambert, nous avons sympathisé avec une médiatrice qui nous a pris en photo devant la toile intitulée <em>L’atelier</em>, sous laquelle nous passions ces moments furtifs de retrouvailles, entre deux affrontements. Elle nous reconnaît à chaque fois que l’on y retourne. Et on se remémore ces précieux souvenirs.</p><p> </p><p>                  Perpendiculaire à la rue de l’université, la rue Fournarié, en laquelle habite mon amie de fac Agnès, que prolonge la rue école de pharmacie où l’Espace d’art contemporain La Panacée a remplacé l’ancienne faculté. Naguère, une petite librairie spécialisée dans l’occasion la terminait avant de déboucher sur la rue St Gély. Je ne sais plus pourquoi je me suis retrouvé à la descendre avec Valère Novarina encore peu connu. J’ai fait semblant d’avoir quelque chose à récupérer et lui ai sorti, comme par miracle, des bacs un exemplaire, que j’avais repéré, de <em>La Lutte des morts</em>, que je me suis empressé d’acquérir en lui disant qu’il était de plus en plus célèbre, que c’était un signe… Mazette ! L’on trouvait ses livres en seconde main… Il me l’a dédicacé, agrémenté de l’un de ses précieux dessins. En écrivant ses lignes, je viens d’apprendre sa disparition. Il m’avait réconcilié avec le théâtre. Il a eu l’élégance, avant de disparaître, de me faire envoyer son tout dernier livre, malheureusement posthume.</p><p> </p><p><strong>       OU SE DIRIGER VERS LE PEYROU</strong> <strong>PAR LA RUE FOCH</strong> :</p><p> </p><p>                  L’ancienne place royale, en fait la colline du Puy Arquinel. Son château d’eau (imitant un temple), ses arceaux et sa statue équestre du Roi soleil et c’est vrai que ce dernier règne en maître en cette ville, où l’on a conservé, fort heureusement, de profondes ruelles. J’y ai vu,  petit, des concours de hula-hoop. De cerceau en couleurs.</p><p> </p><p>                  Toujours en remontant la rue Foch, notre boulevard Haussmann à nous, on croise les bains rituels, rue de la Barralerie. Jouxtant la synagogue. Il s’agit du Mikvé, l’un des mieux conservés d’Europe. Il est dommage que cette coutume antique et médiévale ait petit à petit disparu alors qu’elle se maintient dans d’autres pays, je pense à Budapest, où les bains publics demeurent populaires.</p><p> </p><p>                  Le Palais de justice. Il est construit sur l’emplacement du dernier château d’un des Guilhem les plus puissants. Un jour,  je n’y croyais pas, moi qui n’y mis jamais les pieds, ce fut comme un cauchemar,  on y fit mon procès. Un florilège non sélectif, fort heureusement, les plaignantes les plus hardies, les plus motivées,  à la barre. J’ai pensé bien fort à Valère Novarina afin d’attribuer un nom original à chacune des protagonistes. Car <em>Moi aussi</em> j’y ai droit… Et bien sûr de la scène du bordel de James Joyce dans <em>Ulysse</em>… Cela allait sans dire mais ça ne coûte rien de le faire. Là où j’ai vu que nous frôlions le délire, c’est quand j’ai compris que le tribunal, de je ne sais quelle cour, avait pris l’apparence d’un jeu d’énigmes. J’ai assorti les protagonistes, triées sur le volet, d’une chanson de circonstance. Et je n’ai nullement cherché à reproduire un vrai procès.</p><p>                  Ça a commencé avec une amourette insignifiante, du côté de la Canourgue (dévolu aux chanoines), emplacement du deuxième château des Guilhem. Ca ne badinait pas à cette époque. Mon crime n’était pourtant pas bien grand.</p><ul><li><em>Accusé, jurez-vous de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ?</em></li><li><em>Certainement pas.</em></li><li><em>Tiens et pourquoi donc ?</em></li><li><em>Parce que je ne la connais pas moi-même. Et puis aussi…</em></li><li><em>On vous écoute…</em></li><li><em>Parce que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. </em></li><li><em>Bon alors ne levez-pas la main et ne dites pas je le jure. </em></li><li><em>Ca me va. Au fait, qu’est ce que je fais ici ?</em></li><li><em>On va vous le dire. Madame, qui fûtes jadis une toute mignonne et innocente jeune fille, vous pouvez commencer… ?</em></li></ul><p><strong>         La petite boxeuse </strong>(Tout m’entraîne <em>Irrésistiblement</em> vers toi…)</p><p><em> </em></p><p><em>Z’étais toute zeune et lui l’avait 15 zans et quelques zétinzelles</em></p><p><em>Za compte les pouzzières à cet âze</em></p><p><em>Des bobards qu’il m’a contés et moi z’y ai cru </em></p><p><em>Que pour moi il quittait l’autre</em></p><p><em>Zauf qu’avec elle Z’en est retourné au bout d’un zour zeulement</em></p><p><em>C’était le premier M. le zuze, z’en ai beaucoup pleuré</em></p><p><em>Le zeul qui compte au fond en tout cas qui vous marque</em></p><p><em>On ze dit que za commenze bien mal</em></p><p><em>Za m’a traumatisée pour touzours</em></p><p><em> </em></p><p><em>Le juge : Accusé qu’avez-vous à dire pour votre défense ?</em></p><ul><li><em>C’est la faute au Présent, M. Le président. Les années comptaient doubles en zes temps heu en ces temps lointains qu’évoque Isab… heu madame ! Nous étions Eté 68. Madame était jolie, et même plutôt mûre pour son âge. Mais moi, j’étais soucieux des moqueries des copains. Je sais que c’était stupide mais c’est comme ça et on ne me juge pas sur mon intelligence passée.  Elle me paraissait trop jeune. L’autre, comme elle dit, Dan….. enfin, l’autre, ne la compromettons pas, a su y faire et profiter de cet avantage. Ca s’est d’ailleurs vite, et mal, terminé. Et puis la petite a fait son chemin. Or, j’en suis un peu l’instigateur, même à mon insu.</em></li></ul><p><em>Le juge : C’est ça, retournez la situation à votre avantage. Vous regrettez au moins ?</em></p><ul><li><em>Mais naturellement ! On regrette toujours les bons moments de sa jeunesse. Et franchement, j’aurais mieux fait d’effectuer un bout de chemin avec celle que vous appelez Madame. Ca m’aurait évité des déceptions et des accidents idiots. L’autre m’a laissé tomber dès notre arrivée, sous le même prétexte que celui invoqué par la plaignante. Je voudrais ajouter une chose : madame m’a écrit les plus jolis vœux que j’ai reçus en ma vie ! Malgré nos quelques disputes et pour venir te les faire oublier, j’espère que ces quelques vœux arriveront à temps. Joliment tourné, non ?</em></li><li><em>Oui, z’avais heu j’avais trouvé ça dans un traité de savoir vivre… </em></li><li><em>Que demandez-vous, madame, qu’attendez-vous de ce procès…</em></li><li><em>Oh, moi, du moment que monsieur fait amende honorable… Et puis c’est vrai que ze, heu que je suis passée à autre chose depuis belle lurette. C’était mal parti, c’est tout. C’est difficile à vivre, un rêve brisé…</em></li><li><em>Eh bien madame, merci de votre témoignage. Vous pouvez y aller… Au fait pourquoi l’appelez-vous la boxeuse ? </em></li><li><em>Parce que la dernière fois que je l’ai vue, elle sortait avec un boxeur au nom très célèbre.</em></li></ul><p><em>Le juge : Nous appelons maintenant l’accusatrice n°2 </em></p><p> </p><p><strong>        La rurale (</strong>I’m your <em>Venus</em>, I’m the fire of your desire).</p><p><em>Moi c’est heu l’inverseu, un an heu de plus, heu ça comp&#8211;teu </em></p><p><em>L’était heu pas très stableu, in-ca-pa-bleu deu tenir en placeu</em></p><p><em>M’avait fixé heu un rendez-vous</em></p><p><em>Je l’attendais un peu commeu on es-pè-reu</em></p><p><em>Et m’a plantée heu là heu en pleine fêteu</em></p><p><em>Pour fricoter hein avec une au-treuu</em></p><p><em>Et un jour où heu je n’avais pu veunir</em></p><p><em>S’est consolé heu avec mon ami-eu la me-illeu-reu (la garce !)</em></p><p><em>J’ai retenu heu mon frère-heu voulait leu réduireu en bouillieu</em></p><ul><li><em>Accusé ?</em></li><li><em>C’est la faute à l’alcool, Monsieur qu’on nomme grand. Les copains étaient portés sur la picole. D’ailleurs ils en sont morts et Madame n’ignore point ce détail. J’étais mineur à l’époque. On ne réalise pas à cet âge les conséquences de ses actes. Pour la petite histoire, l’autre à laquelle il est fait allusion, une piscénoise (Salut Boby !), je n’avais pas tout à fait rompu avec elle… C’était plutôt l’inverse… </em></li><li><em>Bref, vous n’assumez pas…</em></li><li><em>Bien sûr que si mais avec des circonstances atténuantes. D’ailleurs madame est restée une amie.</em></li><li><em>Vous confirmez ?</em></li><li><em>Euh, oui ! Mais ça m’a fait mal sur le moment. Après, on oublie forcément. On a assez d’une vie pour oublier…</em></li><li><em>Accusé avez-vous quelque chose à ajouter ?</em></li><li><em>Madame attendait sans doute trop de moi. Comme ma mère de mon père. Elle venait d’un milieu rural et je bénéficiais du prestige des lumières de la ville. En plus, mon arrière grand-père avait ouvert un magasin très en vogue en son village. Le prestige du nom a beaucoup joué. Ca n’aurait pas marché… Si j’ai fait du mal, je le regrette vivement.</em></li><li><em>Êtes-vous satisfaite ?</em></li><li><em>Euh, oui, monsieur n’est pas le seul coupable en l’affaire. Et je me suis bercée d’illusions. La ville et la campagne n’ont décidément pas les mêmes valeurs.</em></li><li><em>Bon, pour l’instant, vous ne vous en tirez pas trop mal. Attendons la suite…</em></li></ul><p><strong>      La gardienne (de prison</strong>) : (Jamais de la vie, on ne l’oubliera…)</p><p> </p><p><em>Moi j’n’sais pas c’que j’ fich’ là</em></p><p><em>On est r’sté quelqu’ 3 mois ensembl’</em></p><p><em>J’lui ai tout appris c’qu’ j’ savais</em></p><p><em>Et Dieu sait s’y avait à récurer</em></p><p><em>L’est v’nu me r’joindr’ à la Prison</em></p><p><em>Pas la maison d’arrêt  l’ancienn’ boit’ en centre-vill’</em></p><p><em>J’gardais l’expo d’ dessins d’ mon patern’</em></p><p><em>M’y a fait c’qu’j’ai cru de l’amour et l’soir mêm’ m’a plaquée</em></p><p><em>On s’est jamais r’vus d’puis… </em></p><p><em> </em></p><ul><li><em>On attend vos explications ?</em></li><li><em>C’est que je suis honnête, Monsieur qui connaissez la loi, mieux que moi en tout cas. J’avais d’autres projets en tête, incompatibles avec les parties de plaisir en permanent comme au ciné. Car la plaignante était gourmande. Et au bout d’un moment, rester enfermés dans une chambre, quand les copains vous réclament, et le grand air et vos chères études…</em></li><li><em>Ah c’est maintenant que je te connais scélérat… Tout de même, plus un signe à partir de ce jour. Jamais on ne m’avait traitée de la sorte. Et jamais depuis.</em></li><li><em>Accusé, cachez au moins votre turpitude sous des voiles un peu plus crédibles…</em></li><li><em>C’est promis, Monsieur qui savez… </em></li><li><em>Vous faites amende honorable.</em></li><li><em>Bien sûr. Bien sûr. Très honorable même ! Quitte à obtenir une mention…</em></li></ul><p><em> </em></p><p>            J’ai plein de souvenirs relatifs à la boîte de nuit appelée La Prison (juste en face la galerie Boite noire, de mon ami Christian Laune),  où j’ai passé de nombreuses après-midi du dimanche à 16-17 ans. Avec la rivale de la rurale notamment, piscénoise plus âgée que moi. J’y ai rencontré celle qui allait devenir une de mes meilleures amies avant de partir au Maroc. Un peu à l’AGEM aussi, le Pou qui pleure,  rue de la Croix d’or, en face la mienne.  C’était la période la plus difficile de ma vie. J’étais mal dans ma peau, suite à ce fameux accident de mobylette, sur la route de Béziers (évidemment je voulais y rejoindre une fille ! De Pignan je me souviens.), à cause d’un p… de camion qui n’a même pas pris le temps de s’arrêter. Un jour un grand costaud, plutôt beau au demeurant,  Thierry il me semble, est venu me trouver en me demandant s’il était vrai que je prétendais lui casser la figure. Je m’en étais vanté auprès d’un flirt commun, la piscénoise déjà mentionnée. A ma grande surprise, au lieu de se montrer menaçant, d’autant que je ne faisais pas le poids face à sa stature d’athlète, il m’expliqua que la discussion était toujours préférable et que, de son côté, il était pacifiste et déterminé à s’expliquer. On s’est mis d’accord tous les deux d’abord pour devenir copains, ensuite pour mettre les choses au point avec la semeuse de zizanie. Je le connaissais de vue au lycée où il avait la réputation de semer la pagaïe en classe. Il aurait même été violent avec un professeur. Toujours est-il qu’il s’est retrouvé interné en asile psychiatrique et qu’il y a fini sa vie assez vite, bourré de médicaments censés le calmer. Lui si créatif se retrouvait dans l’incapacité de produire le moindre poème. Les électrochocs,  ça ne détruit pas seulement les angoisses ni les pulsions. J’ai appris que sa sœur, traumatisée par le sort de son aîné, avait suivi le même chemin. Je l’ai longtemps regretté et j’ai vu, de temps à autre, comme cela, des météores traverser le ciel de ma vie avant que de disparaître à jamais. Je n’en donnerai pour exemple qu’un camarade de lycée, nous étions tous deux délégués, avec qui j’entretenais des relations on ne peut plus amicales, je me souviens d’un réveillon, qui s’est payé en guise de voyage de noces un séjour dans les pays de l’est, il était communiste, dont il n’est jamais revenu, officiellement pour cause d’accident de voiture… Je l’ai appris incidemment, de la bouche de son frère aîné, venu acheter un jeans au magasin quelques mois plus tard.</p><p> </p><ul><li><em>Et vous réclamez madame ?</em></li><li><em>Oh, je pense qu’il y a des cas plus graves que le mien</em>… <em>J’aurais bien aimé lui donner une paire de gifles, en public, pour lui faire honte, mais c’est trop tard. Je m’en fiche à présent. </em></li><li><em>Je remercie la plaignante de son indulgence. Je garde quant à moi un bon souvenir de notre rencontre. Mais 3 mois de chaine sans voir le jour, c’était ma peine…</em></li><li><em>Bon ça va, on vous a compris. Le cas suivant, c’est du plus grave ! Ah, oui quand même !</em></li><li><em>J’en conviens !</em></li></ul><p><strong>         La sirène (</strong>Toi qui suce ton pouce quand tu es endormie, <em>Tes gestes</em>. Georges Moustaki<strong>).</strong></p><p><em> </em></p><p><em>Ce que je le voulais, mesdames et messieurs</em></p><p><em>Idéal (!) pour moi qu’il était ce garçon !</em></p><p><em>De sorte qu’en ses pattes j’ai plongé (authentique !)</em></p><p><em>L’était ensoleillée notre plage si  jolie</em></p><p><em>Sans hésitation, sans fard (mais avec phare) me suis naïvement donnée</em></p><p><em>Mais de sable et de larmes finit toujours l’amour d été</em></p><p><em>Malgré la distance on s’est revus quelques fois</em></p><p><em>J’en ai fait une maladie M’avait écrit C’était fini</em></p><p><em>J’ai cru ma vie terminée Reusement entourée que j’étais</em></p><ul><li><em>Vous pouvez préciser ?</em></li><li><em>J’ai tenté de mettre fin à mes jours </em></li><li><em>Accusé vous avez des excuses je présume ?</em></li><li><em>Non, sauf que j’ai longtemps ignoré ce fait, Monsieur qui avez fait les 400 coups avant moi (J’ai les lieux et les dates !). En tout cas, madame est là pour en parler. Ca me soulage. Pour ma défense, je dirais que la jeunesse s’accommode de la satisfaction immédiate du désir. L’éloignement nous a séparés. Mais ça a été une jolie histoire. </em></li><li><em>Oui mais qui aurait pu mal finir. Ca ne plaide toujours pas en votre faveur…</em></li><li><em>Evidemment, si vous n’appelez à la barre que des cas de conscience…</em></li><li><em>Encore une fois. Vous regrettez ? </em></li><li><em>Forcément. La vie à cette époque était un tourbillon… Pas trop le temps de peser les conséquences de nos actes. Et puis on dit souvent : Un mal pour un bien. Allez savoir si la décision prise était la bonne.</em></li><li><em>Madame, vous souhaitez une condamnation ?</em></li><li><em>Ah quoi bon ? J’ai déjà dit de vive voix à Monsieur ce que j’avais à lui dire… Escortée de mes sœurs et copines de l’époque… S’il a eu quelques remords, je suis en partie vengée.</em></li><li><em>Si je n’avais pas des remords, madame ne serait pas dans ce livre…</em></li><li><em>Ce n’est pas faux…</em></li><li><em>Le juge : Je suis sidéré de l’indulgence des plaignantes.</em></li><li><em>C’est que je ne suis pas aussi mauvais, dans le fond.</em></li><li><em>C’est ce que disent en général les irresponsables.</em></li><li><em>Monsieur le juge vous tentez d’influencer les jurés…</em></li><li><em>Bon, faites venir à la barre le cas suivant…</em></li><li><em>Mais c’est qui, vous la connaissez ?</em></li><li><em>C’est plutôt à vous qu’il faut le demander.</em></li><li><em>En tout cas je ne la reconnais pas…</em></li><li><em>Heu, Me too…</em></li></ul><p><strong>                Lerrarehumanumest </strong>(<em>Mais qu’est-ce que je fous ici ?</em> Antoine<strong>).</strong></p><p><strong> </strong></p><p><em>Ce garçon est un sophiste dans l’âme M’a laissé croire que je lui plaisais </em></p><p><em>Ce pourceau d’Epicure copain du frangin il couchaillait avec ma grand’sœur </em></p><p><em>A fait table rase dès le lendemain Descartes était battu à plate couture</em></p><p><em>Je n’en suis toujours pas revenue M’a plus adressé sa parole de tout le Banquet</em></p><p><em>Comme si j’étais fautive C’est pas immoral ça par delà le bien et le mal</em></p><p><em>Monsieur qui vous y connaissez en nature humaine comme moi en physique quantique</em></p><p><em>Et le Kant dira-t-on, l’y a pensé Faut le punir messieurs et mesdames les jurés </em></p><p><em>C’est Un nuisible Un libertin Un serpent Le diable </em></p><ul><li><em>Accusé, on vous écoute.</em></li><li><em>J’étais pris dans une autre relation et ne m’en suis pas caché à l’époque. Après, que voulez-vous, la chair est faible. Et j’ai cédé. Je l’ai aussitôt regretté et n’ai pas voulu poursuivre. Ca aurait été pire si celle-là avait duré. J’en ai parlé au frère de la plaignante, qui a compris ma décision. Et qui m’a donné raison. </em></li><li><em>Mais vous vous rendez compte le traumatisme que vous lui avez fait subir, à la plaignante comme vous dites ?</em></li><li><em>La question est plutôt de savoir si elle n’aurait pas subi un traumatisme pire, d’une part si je l’avais repoussée et donc frustrée dans son aspiration momentanée de l’époque, d’autre part en poursuivant une aventure qui n’était pas destinée à se pérenniser. </em></li><li><em>Pas très convaincant, votre argumentaire…</em></li><li><em>Désolé, je n’ai pas trouvé mieux…</em></li><li><em>Mais la plaignante vous aimait…</em></li><li><em>Pas facile de délimiter les bornes d’un sentiment. Ce que je remarque c’est qu’on le valorise quand il s’agit des plaignantes et qu’on l’ignore ou minimise quand il s’agit du mien. Messieurs les jurés apprécieront.</em></li><li><em>Donc vous ne vous amendez pas.</em></li><li><em>Si ! Si ! Je demande pardon. J’ai manqué d’élégance. J’aurais dû m’expliquer. Je regrette. En fait, nous n’étions pas sur la même longueur d’ondes. Certains en ont fait des films. Palpitants même.</em></li><li><em>Mademoiselle, que réclamez-vous ?</em></li><li><em>La peine de mort. On devrait rayer ces individus de la carte.</em></li><li><em>Sacredieu ! Vous n’y allez pas de main morte…</em></li><li><em>La main, ça sert aussi à frapper, jusqu’à plus sang ! Mes consœurs me comprendront… Et pas seulement celles qui sont dans cette salle, et les autres qui auraient pu porter plainte, elles aussi…</em></li><li><em>Calmez-vous. Et faites preuve d’un minimum de patience.</em></li><li><em>Ah voici du lourd encore, mais que vois-je, madame sourit, et vous salue même…</em></li><li><em>Ben oui et alors ? Qu’est-ce que vous croyez ? </em></li></ul><p><strong>           La maumariée </strong>(<em>Je t’aimais bien tu sais</em>, Léo Ferré)</p><p><strong> </strong></p><p><em>Moi m’aura séduite dès le premier soir Monsieur le procureur</em></p><p><em>J’avais pourtant dit que j’étais mariée moi</em></p><p><em>M’a fait des scènes huit mois durant me faire ça à moi</em></p><p><em>M’a fait quitter ma famille à moi mon mari à moi</em></p><p><em>Mon boulot tout cuit à moi et ma province belle natale même la mienne</em></p><p><em>Et quand tout fut fait selon ses désirs les siens remarquez-le bien pas les miens</em></p><p><em>M’a expliqué à moi qui vous parle qu’on commettait une erreur</em></p><p><em>Qu’il était trop jeune pour moi et autres conneries</em></p><p><em>Me dire ça à moi </em></p><ul><li><em>Alors là c’est le pompon. Non, mais vous réalisez la portée de vos actes ?</em></li><li><em>Oui, madame me l’a assez répété, Monsieur que l’on paie pour faire respecter les normes, et elle a mené sa vie sans moi et cela ne lui aurait pas trop mal réussi ce me semble si la fatalité ne s’en était pas mêlée. Y’avait du monde au portillon. </em></li><li><em>Ce n’est pas une raison… Madame semble pointer du doigt votre jalousie…</em></li><li><em>Quand on vous invite dans un restau qui ne vous fait pas payer, que votre compagne s’absente dans la cuisine pendant un bon quart d’heure et que vous entendez le patron lui dire de revenir seule, y’ a de quoi se poser des questions, non ? </em></li><li><em>Madame ?</em></li><li><em>Je n’ai jamais trompé, monsieur. La preuve : je le lui ai juré.</em></li><li><em>Tout de même, la quitter au moment où elle vient pour vous rejoindre…</em></li><li><em>J’ai effectivement regretté ma décision par la suite, notamment au vu de qui s’en est ensuivi tout de go. C’aura été mon châtiment. Trois ans d’enfer. Nos destins se sont croisés plusieurs fois, et nous sommes demeurés amis.</em></li><li><em>C’est vrai ! Cela n’excuse pas tout.</em></li><li><em>Si vous voulez me faire dire que j’étais jeune et inconscient, je le concède volontiers. D’autres en sont décédés ou ont provoqué des morts sur la route. Et je suis prêt à demander pardon, vous vous en doutez. D’autant que c’est sans doute à madame que je dois d’être encore en  vie et sans doute aussi mon succès au bac. Madame sait de quoi je parle. </em></li><li><em>Vous avez toujours réponse à tout…</em></li><li><em>Comme tout le monde, Monsieur qui êtes-là afin de faire respecter la loi…</em></li><li><em>Madame, vous proposez un châtiment ?</em></li><li><em>Non, il s’est châtié lui-même, et plutôt deux fois qu’une…</em></li></ul><p><em> </em></p><p>            Nous avons vécu quelques mois ensemble avec la maumariée. Rue Barthes, à l’angle du Peyrou, puis rue des arts, près de la clinique St Jean où j’avais été opéré de la cheville mais aussi du bras puis ré-opéré quand il s’est agi de m’enlever la broche. Et pour une question d’ongle incarné. Dans quelques hôtels de l’écusson aussi. Je me souviens d’une engueulade nocturne assez tonitruante pour des motifs futiles. Le lendemain nous partions vers le centre de la France, chez elle en fait,  où je devais réviser, à l’hôtel, la partie orale de mon bac au cas où. Voyage galère avec panne, train et stop, re-panne au retour… En rentrant, la femme de ménage, Madame Juju, formidablement affectueuse celle-ci, me déclare : « Mon petit, je n’ai pas une bonne nouvelle à t’annoncer, va voir sur ton lit. ».  J’ai pensé à un échec cinglant  au bac. En fait, il s’agissait d’un article du Midi Libre qui évoquait, photo à l’appui, l’accident dont avaient été victimes mes copains du Piochet, Jacky et André. La nuit même de l’engueulade. J’ai toujours pensé que c’étaient eux qui m’avertissaient de la terrible nouvelle. Il y avait aussi une lettre de la rurale qui s’étonnait de ne pas m’avoir retrouvé aux obsèques… Aux yeux de ma grand-mère, qui habitait le Piochet et s’inquiétait quand je rentrais très tard, c’est la maumariée qui m’avait sauvé. Et le Bon Dieu accessoirement. Ca c’est une autre histoire qui la regarde. En tout cas c’est la maumariée qui m’a présenté la nasillarde<em>. </em>Quand on parlait de vengeance…</p><p><em> </em></p><ul><li><em>Et c’est quoi cette histoire d’engueulade et de scènes.</em></li><li><em>Sans doute un peu de jalousie, à bon escient. Madame était très courtisée. On ne peut pourtant pas dire que j’aie été jaloux dans la vie. J’aurais été de mauvaise foi. Je comprends les raisons de l’autre et de toute façon, quand ça ne me convenait pas, j’étais déjà ailleurs. Il s’agirait plutôt de sentiment d’injustice. J’admets qu’il relève d’un tantinet d’orgueil mal placé. Quoi qu’il en soit, en mûrissant, on doit pouvoir prendre du recul. En revanche, il m’est arrivé d’être non pas jaloux mais envieux, des qualités d’un autre ou d’une autre. Moins de sa réussite que de son épanouissement. D’avoir trouvé sa voie…</em></li><li><em>Passons au cas suivant. C’est du très très lourd… Si l’on veut bien me passer l’expression.</em></li><li><em>Je confirme</em>…</li></ul><p><strong>         La Coopérante</strong> : (<em>Il est fatigué, le prince charmant</em><strong>… </strong>Michel Delpech<strong>)</strong></p><p> </p><ol><li><em> qui prenez plaisir à faire c… tout le monde</em></li></ol><p><em>J’arrivais des anciennes colonies putain ça craignait et j’avais besoin d’un type clean</em></p><p><em>Je le voulais et je l’ai eu et c’est moi qui voulais M. l’infâme qui jugez</em></p><p><em>Je le pensais notez combien j’étais c… prudent intelligent et solide</em></p><p><em>N’a pas voulu ce salaud de l’être innocent qui germait en moi</em></p><p><em>Je lui ai tout offert L’ai présenté aux miens non mais quelle nullasse</em></p><p><em>Pour moi c’était du tout cuit comme on dit pour la vie tu parles Charles</em></p><p><em>Je l’ai logé et nourri et blanchi Et quand on s’est séparés</em></p><p><em>      N’a même pas cédé une ultime fois à mes légitimes et ultimes avances</em></p><ul><li><em>Et ça ne vous dérange pas de l’avoir poussée au crime</em></li><li><em>Si bien sûr. Mais comment faire autrement On peut assumer ses actes, pas les erreurs des autres, surtout si l’on n’a rien demandé Et tel était mon cas. </em></li><li><em>Vous ne pouvez tout de même lui reprocher son innocence ! </em></li><li><em>Disons qu’elle était plutôt inattendue à son âge…</em></li><li><em>Vous semblez être remonté envers la plaignante…</em></li><li><em>Moi Allons donc Demandez-lui plutôt si ça la dérangeait de m’avoir menacée, pour rien, d’un couteau de cuisine. Quand on parle de violence conjugale… </em></li><li><em>Ce n’est pas le sujet…</em></li><li><em>Elle était excessive en tout…</em></li><li><em>Ce n’est pas le sujet !</em></li><li><em>D’une tendance aiguë à la sur-possession… </em></li><li><em>Ce n’est toujours pas le sujet…</em></li><li><em>Partait pour de mystérieux rendez-vous qui sentaient l’espionnage… </em></li><li><em>Oh !!!</em></li><li><em>M’a fait un scandale chez des amis à Cannes où des amis nous avaient amenés à un spectacle saphique, ou obligé à partir dare-dare d’un film de Fellini… M’a avoué ensuite qu’elle couchait avec des filles derrière mon dos…</em></li><li><em>Et homophobe avec ça…</em></li><li><em>Non, cet aspect ne me déplaisait pas au fond mais c’est pour vous dire si la vie n’était pas facile. Impossible dans ces conditions d’envisager la naissance d’un enfant. Et puis pas de boulot ! Et je ne vous parle pas de la famille. La mère complètement dingue. Totalement coincée. Raciste. Suffisante ! Manipulatrice ! Hautaine et méprisante ! A leur décharge, je faisais tout pour les choquer ! Bref,  je n’ai jamais voulu la revoir. M’a fait fâcher avec mon successeur qui a dû s’en mordre les doigts, même s’il était sincèrement épris. Ce n’est pas faute pourtant, de l’avoir prévenu. Mais ce qui est fait est fait. Je ne garde que le positif : un voyage à Florence, un mariage en Dordogne (et la cuite de ma vie), des débuts prometteurs mais qui ont très vite mais alors très très vite tourné court… J’ai passé deux ans et demi à me mordre les doigts. Ca fait du mal à la longue… Et pas qu’aux doigts…</em></li><li><em>Et vous ne pensez pas que, si elle agissait comme cela c’est parce qu’elle a senti que vous ne l’aimiez pas ?</em></li><li><em>Eh bien, en ce cas-là on en parle ou on quitte, ou on laisse partir… On n’agit pas en enfant gâtée qui se croit au-dessus de tout le monde…</em></li><li><em>Et vous madame, comment souhaiteriez vous voir le prévenu châtié ?</em></li><li><em>Châtré oui ! Qu’on les lui coupe, une bonne fois pour toutes !</em></li><li><em>C’est peut-être un peu tard, non ? Il y a prescription !</em></li><li><em>Pour lui, sans doute, pour moi non. La vengeance est un plat qui gagne à se voir réchauffé. Ca lui apprendra à me dédaigner de la sorte…</em></li><li><em> On vous préviendra…. Ben dites donc : une peine de mort, une émasculation, ça promet lors des délibérations. </em></li><li><em>Et ce n’est pas fini… (mais qui parle ?)</em></li><li><em>Faut pas exagérer. Je n’ai pas laissé que des mauvais souvenirs…</em></li></ul><p><strong>         L’Unique (à muter) </strong>(<em>Quelque chose en moi ne tourne pas rond<strong>… </strong></em>Téléphone<strong><em>)</em></strong></p><p><em> </em></p><p><em>Moi ne sais comment me suis retrouvée mariée</em></p><ol><li><em> le shérif lui non plus manifestement ne savait pas.</em></li></ol><p><em>Ca n’a pas duré longtemps on s’est tous deux bien trompés moi surtout (rires)</em></p><p><em>Bon c’est vrai que ne l’ai pas cherché qu’un peu </em></p><p><em>Ne me suis pas gêné pour lui en faire voir </em></p><p><em>Il n’était pas mon genre d’homme</em></p><p><em>Mais ne vais pas tout prendre sur moi Tout de même Y’a des limites </em></p><p><em>A dit à ma meilleure amie (la garce !) qu’il n’avait jamais eu de sentiment pour moi</em></p><p><em>Et ça n’ai pas du tout mais alors pas du tout aimé</em></p><p><em>Du jour au lendemain pft  n’existais plus rayée sur sa s… de carte </em></p><ul><li><em>J’ai l’impression que vous êtes un spécialiste de la fuite. C’est vrai ça, pourquoi avoir épousé madame ?</em></li><li><em>Sur un coup de tête. Je n’ai jamais pu supporter de voir pleurer quelqu’un. A plus fortes raisons à cause de moi.</em></li><li><em>Si Madame pleurait, elle avait ses raisons, non ?</em></li><li><em>Oui mais comme disait l’autre, son mal venait de plus loin. Une éternelle insatisfaction. Rapports conflictuels avec les parents. On ne peut pas tout me mettre sur le dos. De toute façon, la vie, la vie professionnelle, nous a séparés et c’est ce qu’elle avait de mieux à faire.</em></li><li><em>Vous tournez facilement la page.</em></li><li><em>C’est un peu ça la jeunesse. On fonce et l’on apprécie mal les dégâts potentiels. Seul le présent compte. Le rétroviseur, c’est pour plus tard. Il y a un temps pour vivre, un autre pour regretter.</em></li><li><em>Malgré vos repentances publiques, on a l’impression qu’au fond de vous-même vous ne déplorez jamais rien.</em></li><li><em>Que je regrette ou pas, quelle différence ?</em></li><li><em>Mais pensez un peu aux victimes.</em></li><li><em>Mais j’y pense. Sauf que ça ne fait pas avancer les choses ni pour elles ni pour moi. Moi aussi j’ai été une victime. A ma façon du moins. Pour répondre à votre question, vous avez raison. Je regrette mais cela ne signifie pas que je n’aurais pas fait la même chose s’il nous était possible de revivre certains moments cruciaux de notre vie. Ah, si on pouvait deviner la suite… Et même : le temps ne fait rien à l’affaire… </em></li><li><em>Bien, que réclame madame ?</em></li><li><em>Oh moi rien. Je lui ai fait du mal. Il me l’a rendu au centuple. J’ai tiré un trait sur tout ça. Il a l’air de s’être stabilisé. Je suis content pour lui…</em></li><li><em>Bel exemple de magnanimité.</em></li><li><em>… Dont je remercie la non-plaignante. On ne peut pas vivre dans la rancœur.</em></li><li><em>Mais c’est vous mon bon ami, qui l’imaginez, cette rancœur…</em></li><li><em>… ? Ah ? Bon… Ben v’la aut’chose…</em></li><li><em>Mais quelle étrange odeur, qui vous monte a nez…</em></li></ul><p><strong>         La fleur de moutarde</strong> <em>(C’est le dessert que sert l’abominable homme des neiges. </em>Lio)</p><p> </p><p><em>Moi c’est cousine-cousin (par alliance)</em></p><p><em>Sa Lolita de 20 ans ou quasi-tout comme</em></p><p><em>L’antidote des frasques du printemps</em></p><p><em>Une tocade une passion passagère une utopie</em></p><p><em>Vagues projets de ménage M. le Marshall</em></p><p><em>M’amenait au concert de jazz (peux pas piffer le jazz !)</em></p><p><em>Ma décision prise Sur le point de tout plaquer</em></p><p><em>Adieu les projets veaux moutons et cochons </em></p><p><em>Engagement ailleurs je présume</em></p><p><em>Et moi hop Ni vu ni connu je t’embrouille Disparition des radars</em></p><p><em> </em></p><p><em>&#8211;    On a l’impression que vous ne saviez pas trop ce que vous vouliez alors.</em></p><p><em>&#8211;    C’est vrai que je me laissais porter par les événements…</em></p><p><em>&#8211;    Ils ont bon dos les événements. Je n’entends parler ici parler que de concupiscence.</em></p><p><em>&#8211;    Elle a bon dos la bête à deux…</em></p><p><em>&#8211;    Et ça vous amuse, par dessus le marché…</em></p><p><em>&#8211;    Je m’amuse de cette inconstance qui m’apparaissait comme un art de vivre mais qui m’a fait perdre un temps fou dans d’autres domaines. En plus, j’ai l’impression, très désagréable, de n’avoir semé que des mauvais souvenirs.</em></p><p><em>&#8211;     Bon, je vais vous faire un aveu. Nous n’avons retenu que certains griefs et pas fait intervenir les motifs de satisfaction. Les dépositions sont uniquement à charge. Et quand je dis nous, en fait c’est de vous qu’il s’agit. C’est vous-même qui vous accusez. </em></p><p><em>&#8211;     Vous me rassurez. Faudra quand même que j’envisage aussi le bon côté des choses mais la nature humaine nous porte plutôt vers l’auto-flagellation. On a tous  du  Christ en croix en nous. Ah, le judéo-christianisme…</em></p><p><em>&#8211;     Amen.</em></p><p><em>&#8211;     La plaignante a quelque chose à ajouter ?</em></p><p><em>&#8211;    Non, je suis très heureuse à présent. Autant qu’on peut l’être quand on se contente de peu…</em></p><p><em>&#8211;    Remarque on ne peut plus sage… La moutarde ne vous monte plus au nez…</em></p><p><em>&#8211;     Très drôle…, comme on dit à Dijon.</em></p><p><em>&#8211;     Mais j’entends de la musique brésilienne, ça vous parle ?</em></p><p><em>&#8211;    Un peu, oui…</em></p><p><em> </em></p><p><strong>         Bijou : (</strong><em>The girl from Ipanema</em>, Astrud Gilberto)</p><p><em> </em></p><p><em>Pour moi ce fut un vrai feu de paille assez ardent je dois le dire</em></p><p><em>Beaucoup d’enthousiasme au début de mon côté comme du sien</em></p><p><em>Pas le coup de foudre mais pas loin</em></p><p><em>On allait à la mer au ciné au resto on bourlinguait</em></p><p><em>Mais il jouait sur d’autres tableaux ce que je me refusais à admettre</em></p><p><em>Si vous saviez les couleuvres qu’il m’a fait avaler</em></p><p><em>Et Albi par ci et Dijon par là</em></p><p><em>Pourtant je connaissais ses failles</em></p><p><em>Bref j’ai rompu et ses larmes soudaines m’ont ému</em></p><p><em>Suis revenue mais M. avait sa fierté Il m’a laissé partir sans un mot le nigaud</em></p><p><em>Et qui c’est qui l’a consolé ! Miche ! Ma meilleure amie…</em></p><ul><li><em>Pas très logique tout ça</em></li><li><em>C’est vrai. Je m’en suis voulu mais c’était trop tard.</em></li><li><em>Vous avez de bonnes raisons, je suppose.</em></li><li><em>Disons que durant les quelques jours d’éloignement, j’avais eu le temps de m’habituer à cet échec, à cette rupture. Et puis, j’avais d’autres cordes à mon arc, d’autres ouvertures. Il faut toujours compenser ses faiblesses par de nouvelles forces, je veux dire d’autres expériences. On en apprend tous les jours.</em></li><li><em>Et les larmes ?</em></li><li><em>Une faiblesse passagère. La fatigue. Je me suis senti vieillir d’un seul coup ! </em></li><li><em>Madame, êtes-vous satisfaite par les réponses de votre ennemi ?</em></li><li><em>Oui Oui, vous savez, on est toutes plus ou moins passées à autre chose. Et parfois de bien plus graves… Je crois que notre ami se fait beaucoup d’illusions. La plupart l’ont depuis longtemps oublié.</em></li><li><em>(Quelques cris de protestations. J’aimerais bien savoir d’où ils provenaient. Par simple curiosité).</em></li><li><em>Vous ne réclamez donc point de châtiment exemplaire ?</em></li><li><em>C’était un autre temps avec d’autres mœurs. Seuls celles et ceux qui l’ont vécu peuvent le comprendre…</em></li><li><em>Et la copine ?</em></li><li><em>Ca c’était de bonne guerre. Il a sans doute pensé que ça me ferait râler ? </em></li><li><em>Accusé, vous confirmez ?</em></li><li><em>Oui et non. Elle avait ses qualités spécifiques. C’était bien qu’elle soit là. Je l’ai revue sur une plage un jour, avec deux gosses. Ca m’a fait tout drôle…</em></li><li><em>En tout cas, manifestement, elle ne fait pas partie des plaignantes…</em></li><li><em>(une voix) Vous allez voir que le coupable ici présent va finir par se faire plaindre à ce rythme-là…</em></li><li><em>On a toujours de bonnes excuses, des raisons plausibles. Cela ne justifie pas tout mais atténue la stupidité de nos actes.</em></li><li><em>Vous êtres en train de plaider votre cause, là.</em></li><li><em>Sans le vouloir, je vous le jure…</em></li><li><em>Tiens, une normande, dites donc on voyage avec vous…</em></li></ul><p><strong>         La normande (</strong><em>Slave of love</em><strong>… </strong>Brian Ferry<strong>)</strong></p><p><strong> </strong></p><p><em>Il était éblouissant à cette époque Ce qu’il parlait bien </em></p><p><em>Et à bon escient Et puis quelle culture</em></p><p><em>Il tranchait sur tous ses collègues</em></p><p><em>C’est moi toute ébaubie qui ai fait les premiers pas sur un quai de gare</em></p><p><em>Aussi désolé En souvenir de ce si beau moment Je ne dirai rien contre lui</em></p><p><em>J’étais tout feu tout flamme Il était du genre à éteindre l’incendie</em></p><p><em>Et puis plus de 1000 kms c’est trop pour un seul Homme tel que je le fantasmais</em></p><p><em>On s’est retrouvé à Paris où il m’a présentés sa supposée meilleure amie d’alors</em></p><p><em>M’a même pas signifié que c’était terminé A suivi sa voie royale (Tu parles, Charles !). </em></p><p><em>-Accusé, on vous tend la perche !Je vous remercie Monsieur l’autre moi-même. Madame a bien résumé la situation. L’éloignement ne rapproche pas toujours.  Ma fille est née alors que nous venions de nous retrouver lors d’un stage en région parisienne Ma vie professionnelle devenait compliquée. Madame a refait sa vie et je suppose que j’y suis un peu pour quelque chose </em></p><ul><li><em>Ca c’est sûr…</em></li><li><em>Ainsi tout est bien qui finit bien ?</em></li><li><em>Il n’empêche ! Vous avez participé à la destruction d’un couple !</em></li><li><em>Il ne devait pas être bien solide… </em></li><li><em>Ce n’est pas une excuse. Vous ne pouviez pas le prévoir…</em></li><li><em>Vous savez quand une personne bien sous tous rapports fait les premiers pas alors que vous ne lui aviez rien demandé et que jamais vous n’auriez imaginé que…</em></li><li><em>Epargnez-nous vos sophismes ! Pire : vos forfanteries…</em></li><li><em>Bon madame que souhaiteriez-vous pour atténuer votre déception passée ? </em></li><li><em>Moi rien, j’ai misé sur le mauvais cheval c’est tout mais il m’a aidé à franchir l’obstacle et je suis bien forcé de le confirmer aujourd’hui</em></li><li><em>Accusé, cette remarque plaide en votre faveur.</em></li><li><em>Je remercie madame…</em></li><li><em>Ecris-nous un joli petit livre. On sera quittes à jamais…</em></li><li><em>Mais j’entends des éclats de voix, ou de verre d’outre-tombe… De qui s’agit-il cette fois. ?</em></li></ul><p><strong> </strong></p><p>   <strong>La nasillarde</strong> (Une nuit que j’étais à me morfondre…)</p><p><em>Mmoi je mm’en fous je suis mmorte à présennt</em></p><p><em>Et je l’aurais été mmaintes fois auparavannt</em></p><p><em>Si je nnn’avais pas loupé tous mmes suicides</em></p><p><em>Mm’a récupéré et mm’a redonnnné l’espoir je dois le dire</em></p><p><em>Onn a bricolé unne nnouvelle fanmille</em></p><p><em>Mmais pour mmieux mme lâcher unme gosse sur les bras</em></p><p><em>Pourtannt j’avais bienn du succès mmoi danns mmon gennre</em></p><p><em>Ya même un yéyé qui m’a draguée</em></p><p><em>Je nnmméritais pas cette hunmiliationn, Mnonsieur Mmachin Truc Chose Bidule Ennginn </em></p><p><em>&#8211;    Et vous n’avez pas honte ?</em></p><p><em>&#8211;   Bien sûr,  pour la gosse. J’ai fait au mieux pour elle par la suite. Quand les parents ne s’entendent plus, c’est pire. J’en sais quelque chose. Je pense qu’elle a compris en grandissant. Je signale que j’ai pas mal expié : Madame m’avait tout pris, mon salaire, ma voiture, ma fille surtout. J’ai vécu six mois dans la misère, privé de visites. Ne survivant que grâce à des expédients, des amis fidèles et les cours particuliers. </em></p><p><em>&#8211;  Mais nnnonnn qu’est ce qu’il raconnnte…</em></p><p><em>&#8211;  Un peu facile. Vous avez quelque chose à ajouter pour votre défense ?</em></p><p><em>&#8211;    Une semaine après notre rupture, madame se trouvait un « fiancé ».  Après m’avoir mis un œil au beurre noir, il importait que ce fût dit. Après, ça s’est bien arrangé,  je dois le dire. Le beurre a tourné au clair, à l’huile en quelque sorte. </em></p><p><em>&#8211;   Oui mais bon. Les excès, cela peut se concevoir, pour échapper au désespoir.</em></p><p><em>   &#8211;   Madame buvait et cela me faisait honte. M’a bousillé une voiture alors que l’on ne roulait déjà plus  sur l’or depuis qu’elle avait perdu son boulot pour un menu larcin, complètement idiot.</em></p><p><em>&#8211;   Parce que vous ne buviez pas peut-être ?</em></p><p><em>&#8211;   Sans doute. Mais je tenais l’alcool. Je n’ai que fort rarement été saoul durant toute ma vie.</em></p><p><em>&#8211;   Et c’est tout ? </em></p><p><em>&#8211;   Non j’avais fait une rencontre capitale. Celle que l’on attend toute sa vie. J’allais pas la laisser passer. </em></p><p><em>&#8211;  Oui et elle il l’a épousée. Avec moi il voulait pas…</em></p><p><em>&#8211;  Chut ! Justement écoutons l’intéressée. Sans doute tranchera-t-elle ce dossier bien complexe.</em></p><p><em>&#8211; Ennncore une fois, faut que j’m’efface… Vous mmmériteriez que je me suicide devannt vous…</em></p><p><em>&#8211; Oui, oui on revient vers vous, écoutons la jolie brune piquante qui s’avance vers nous… Madame, vous avez, semble-t-il quelque chose à nous déclarer…</em></p><p><em> </em></p><p>                  Certes, Monsieur paraît à première vue condamnable…</p><p>      Il évoque une époque où l’égalité homme-femme n’était même pas envisagée. Les filles étaient des princesses potentielles en quête du Prince Charmant ! Celui-ci ne pouvait que décevoir mais avec le recul, chacune a poursuivi sa trajectoire de vie…</p><p>                  Monsieur est donc resté ancré pour elles dans l’imagerie du souvenir narcissique.</p><p>                  Les premiers pleurs passés, les amoureuses bafouées ont pu se forger une solide expérience et même si l’inconstance de Monsieur est condamnable, ce dernier fait bel et bien partie de l’époque heureuse de leur jeunesse.</p><p>                  C’est sans doute la raison pour laquelle la majorité d’entre elles sont restées ses amies même si au départ elles désiraient se venger.</p><p>                  Qu’elles se rassurent, il a lui-même été perturbé par son instabilité et la meilleure preuve de sa fragilité c’est qu’aujourd’hui, par le biais de l’écriture, il revit ses moments de trahison pour se libérer de sa culpabilité.</p><p>                  Voilà ce que je peux dire aujourd’hui moi qui connais bien son évolution…  </p><p> </p><p>                  (Question pour le lecteur : Qui parle ? la jolie brune ou le narrateur qui imagine ses pensées ?)</p><p> </p><p>                  Je donne à présent la parole au procureur :</p><p> </p><p>                  <em>Messieurs les jurés, depuis que le monde est monde, et la justice ce qu’elle est, jamais au grand jamais, on n’aura vu cas aussi ostensiblement condamnable…</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je n’ai pas écouté la suite du réquisitoire. Encore moins celui de mon plaidoyer. Et je suis parti avec la jolie brune piquante. De toute façon, tout n’est pas véridique, encore moins exhaustif, en ces histoires. J’ai supposé, complété, reformulé. Le souvenir est très subjectif.  J’ai quitté les lieux ainsi qu’on sort d’un mauvais rêve, et je ne suis pas près d’y revenir. C’est que je connaissais le verdict. <em>Allongeons d’l’avant, bonnes gens, allongeons d’l’avant</em> ! préconisait, en chantant, le conteur canadien.</p><p> </p><p>                  Qu’ai-je retenu de toutes ces relations :</p><ul><li><em>Une certaine confiance en moi-même (important quand on est ado).</em></li><li><em>Qu’une relation suivie vaut mieux que des expériences multiples.</em></li><li><em>Que le sexe et le sentiment, ça peut faire deux.</em></li><li><em>Qu’à faire n’importe quoi on ne gagne pas grand-chose.</em></li><li><em>Qu’il ne faut pas trop jouer avec le feu.</em></li><li><em>Que c’est bien de s’appuyer sur l’expérience. Pas trop tout de même.</em></li><li><em>Qu’on finit toujours par sortir d’une situation inextricable. </em></li></ul><p><em>(Patience et longueur de temps…)</em></p><ul><li><em>Que la musique, le cinéma, le théâtre, bref l’art quoi, justifient bien des compromissions.</em></li><li><em>Que se tourner vers la jeunesse c’est à coup sûr replonger dans ses erreurs.</em></li><li><em>Que le ciel le soleil et la mer c’est bien mais qu’il ne faut pas en abuser.</em></li><li><em>Que susciter le désir étonne mais vous revigore à vie.</em></li><li><em>Qu’on ne change pas quelqu’un qui a commencé à dégringoler…</em></li></ul><p>                   Je n’ai tout de même pas osé passer sous l’arc de triomphe du Roi-soleil, avec ses références aux victoires qui ont affaibli le pays.</p><p> </p><p>                  Tout ce que vous venez de lire est imaginaire même si s’appuyant sur des faits réels à la base. Le style des plaignantes est parfaitement fantaisiste.</p><p> </p><p>                  Quant aux procès… Ils me font une peur bleue tout comme les réactions intempestives d’une foule. Une erreur d’interprétation sur un mot, une expression ou même un silence et voilà votre sort scellé. Meursault en a fait l’expérience à ses dépens. Qui nous prouve en effet qu’une phrase prononcée de manière en apparence insultante n’était pas en fait une citation ironique ? Qu’il n’a pas joué sur ce que les stoïciens nomment la polyphonie énonciative. Par ex, si je dis : Il n’est pas un peu con lui oh ! en parlant d’un  copain étourdi par ex. Je ne traite pas la personne de con. Je rappelle la citation d’Elie Kakou, censée faire rire le public. Les erreurs d’interprétation foisonnent dans la vie courante. Je me souviens d’une rumeur, quand nous étions ados, d’une possible aventure entre Manitas et l’actrice Jeanne M. rapportée par les adultes. Elle avait sa source dans le fait que le guitariste pavoisait en ville avec une superbe voiture et qu’interrogé sur sa rencontre avec la comédienne, sans doute pour botter en touche, il avait déclaré, en se couchant sur le capot : Jeanne, la voilà…  Les imbéciles en avaient conclu qu’elle lui avait payé la voiture en échange de se  services. Si l’on part de ce genre de déclaration pour juger du sort d’un individu, on risque de commettre pas mal d’erreurs. Et l’erreur n’est dans les objectifs et attributions de la justice…</p><p> </p><p>                  Je pourrais citer des tombereaux d’exemples.</p><p>                  Tout de même. La question se pose : Que reste-t-il de nos amours ?</p><p> </p><p>                  Et de nos amis ? Tout ce temps passé parfois à les fréquenter pour aboutir à une absence totale de suivi dans les relations. Dans la prochaine vie, je me méfierai.</p><p> </p><p><strong>       VENONS-EN AU PEYROU</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Pour le tout premier numéro de la revue littéraire Le Chat messager, dont nous nous occupions avec Skimao, j’avais rédigé <em>12 épures liminaires au vu du millénaire à venir</em>. Il s’agissait de fêter les 1000 ans de la ville à l’étymologie douteuse. Pastel ? Jeunes filles ? Epiciers ? Poissonniers ? Pêne ou verrou ? Je m’y imaginais sur la promenade du Peyrou, toisant les toits de la ville, sa perspective classique et ses alentours montagneux. J’en extrais les meilleurs moments. J’en prends 12, un par strophe à peu près.</p><p><em>A tant faire que de rédiger un site méticuleux de signes sur le tas, mettre impérativement dans le mille en invoquant, par-devers tel monticule, l’un des plus exigeants parmi les derniers phares de cette fin de siècle. (NDLA : Je pense qu’il s’agissait de Francis Ponge, natif de Montpellier).</em></p><p><em>Bertrand le Téméraire n’a vécu que le temps de ronger sa moutarde au nom d’une pierre divine ; on se contentera du Peyrou, l’espace de cette Amérique de propositions, heure sur heur élaborée.</em></p><p><em>Tout est plat pour peu qu’on s’aventure au faîte d’un prétendu Mont Pelé : les platanes, les promeneurs placides (on en a vu d’autres plus « jeunes » au jardin des plantes), les sept à neuf planètes qu’on observe mieux que de la Babotte.</em></p><p><em>Mon exil intérieur grimpe d’un cœur sec les escaliers rectilignes de cette merveille blanche que je ne vise qu’à hanter.</em></p><p><em>J’ai découvert une nef parfaitement plane avec ses ailes de pigeon repliées…</em></p><p><em>Les noces de Cana rivalisent d’impudeur effarouchée avec le commerce florissant…</em></p><p><em>Un pavillon s’érige en point de fuite et vous plonge en un bassin de jouvence qui me grise de termes…</em></p><p><em>Il a donc mis le nez à l’air, notre St loup cornu, figé dans sa mélancolie farouche. Autrefois je le faisais tenir entre mes deux doigts de jouvenceau.</em></p><p><em>La ligne rouge des balisiers, avec leurs oreilles de plantes grasses, grandes ouvertes au tout venant, isolée sur fond de pelouse</em>…</p><p><em>L’une va plonger dans le plan d’eau que la seconde traverse tandis que la dernière me regarde évaluer l’heure à partir du cadran solaire au sol (Enfant, sur cette eau évaporée, glissa ma caravelle de rêve manquante sous le château évanoui). </em></p><p><em>La garrigue à l’horizon entre deux airs : celui du thym et des asperges sauvages dont on truffe les omelettes baveuses. Aride et broussailleuse la définit parfaitement.</em></p><p><em>Les épiciers et les poissonniers ne peuvent décemment plus faire résonner les chèques, avec ou sans provisions, sur les tables de leur patronne révolue.</em></p><p>                  C’est vrai qu’enfant j’avais un bateau que je faisais glisser sur le plan d’eau. Je n’arrivais pas à me mettre en tête que celui-ci ne pourrait m’embarquer et traverser ledit plan. Ainsi étais-je à chaque fois déçu quand on m’y emmenait (Il devait s’agir de la bonne).</p><p>                  Je réalise à présent que le monde m’apparaissait de façon naïve ou brute. Les peintures médiévales, sans rapport de proportion, me parlaient instantanément. Je ne voyais pas de contradiction entre les personnages et les tours ou les remparts des châteaux dans lesquels on les faisait pénétrer. On ne sollicite pas suffisamment l’esprit de l’enfance.</p><p> </p><p>                  Plus tard, j’aimais traverser le Peyrou pour me rendre à la Foire aux ânes, sous les Arceaux : on pouvait y dénicher des merveilles. Et puis le quartier devenait piéton et franchement, cela changeait la vie. J’apprécie la résurrection actuelle de ces brocantes sur les jardins ou parfois sous, quand le dessus est pris par Noël ou la Foire aux associations.</p><p> </p><p>                  Devant le plan d’eau, nous avons assisté à un concert de la grande chanteuse américaine (tout ce que font les américains est grand), prêtresse du protest-song, Joan Baez. Ma cadette était bien gênée car je disais à tout bout de champ : Vous croyez qu’elle Baez encore ?, sous les regards mi-amusés mi-désapprobateurs de quelques curieuses et curieux.</p><p> </p><p>                  Avec le Peyrou, on achève le tour de la commune clôture laquelle définit la forme de l’Ecusson et passe entre autres par la tour de la Babotte et celle de Nostradamus, la tour des Pins, remplacés par des cyprès, sans dommage pour l’instant malgré lés prophéties catastrophistes. Son archère et ses mâchicoulis. A l’époque, on s’y protégeait du Prince noir. Des nos jours, on s’en invente. Celui-ci m’a inspiré quelques prophéties mises en quatrains, pour Michel Cadière. En voici le début… :</p><p> </p><p>      <em>Dans le feu de l’action se love le bouffon</em></p><p><em>      L’eau féconde du ciel est minérale en diable</em></p><p><em>      Et le soleil inonde le glaive évocateur</em></p><p><em>      Jusqu’à ce que l’ermite tombe en sa caverne </em></p><p><em>      </em></p><p>                  Et la fin :</p><p><em> </em></p><p><em>  Mais le mat est sans nom et l’échec est sans nombre</em></p><p>  (Dans une autre vie j’ai dû être alchimiste).</p><p> </p><p>                  Après le Peyrou,  par l’avenue d’Assas, on rejoignait l’appartement d’amis des parents (en fait de Ray). La dame s’appelait Mimi B,  je ne connais pas son prénom, et nous l’adorions. Elle était belle et gentille ! Ca nous changeait ! Ils habitaient les HLM dans le quartier que l’on nomme aujourd’hui Hôpitaux-Facultés. Elle confectionnait pour goûter des cakes dont nous raffolions et dont j’aimerais bien retrouver la recette (les cakes valent bien des madeleines, allez !). J’y allais quelquefois le samedi, car on se fait des copains partout et qu’elle avait trois fils, sauf qu’un jour on voulut que ma sœur m’accompagnât. Ca m’embêtait, allez savoir pourquoi, je suppose que j’avais honte d’avoir à surveiller une gamine, si bien que je pressais le pas pour la semer. En même temps, je pensais que c’était un jeu. Au bout d’un moment, le jeu ne lui a plus convenu, elle en a eu assez et s’en est retournée seule au magasin des parents. Elle était jeune encore,  disons huit ou neuf ans et elle pouvait faire de mauvaises rencontres. De mon côté, je pensais toujours qu’elle me suivait mais se cachait, par jeu ou par malice. Arrivé chez Mimi, interrogatoire à la Caïn dans la Bible : Bernard, qu’as-tu donc fait de ta sœur ? Réprimande appuyée mais sans violence et invitation à faire le parcours à l’envers. Pas de sœur sur le chemin et l’angoisse qui commence à monter.</p><p> </p><p>                  Arrivé au magasin, la boule au ventre, ouf ! La petite sœur était là… Belle engueulade et toujours pas de beigne…  (Les beignes, je les ai toujours prises quand je ne les méritais pas…). En revanche, j’ai droit au procès collectif des employés et du patron réunis. Moi, rouge comme une pivoine, incapable de me défendre, convaincu de mon tort. Bon, on m’aurait expliqué calmement qu’il me faudrait dorénavant faire preuve de plus de prudence, ça aurait sans doute eu le même effet. Les procès traumatisent mais ne guérissent pas. En tout cas, ma sœurette était saine et sauve et je m’en félicite.</p><p> </p><p>                  Avenue d’Assas, c’est  là que je suis né ! A 19 h en janvier ! Comment ne pas avoir peur du noir au point d’en devenir frileux ! Avenue du professeur Grasset, presque en face l’ancienne clinique St Jean. Cheville cassée, j’y suis resté un bon mois avant d’être hébergé chez ma tante, à St Bauzille de la Sylve,  auprès d’une petite amie qui s’appelait Odile. Puis retourné pour enlever la broche de ma cheville et, dans la foulée, ongles incarnés. L’horreur ! La chambre était toujours pleine de copains et quelques copines. Parmi elles, la boxeuse (plus tard…), mais je n’ai pu lui parler devant tout ce monde… L’une des pires périodes de ma vie. Je m’en suis bien remis mais à force de rames, toute !</p><p> </p><p>                  St Jean, St Roch, St Eloi, St Charles : c’est qu’il y en avait des cliniques et hôpitaux, dont certains en centre ville ! Et des noms de rue de savants célèbres ! Je m’en suis rendu compte lors de la réception de Régine Detambel à l’académie des sciences et lettres de Montpellier : les Bouisson (-Bertrand), les Broussonnet, les Delpech, les Flahaut, les Chaptal, Pasteur, et bien sûr les hôpitaux : et Gui de Chauliac, Arnaud de Villeneuve, Lapeyronie … où mon père a pratiquement fini ses jours…</p><p> </p><p>                  Après le Peyrou, c’était déjà un autre monde. On est manifestement sur le départ…</p><p> </p><p><strong>       EN ARPENTANT LE BOULEVARD JEU DE PAUME, ON REJOINT LA RUE ST DENIS</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Rue, St Denis, rien à voir avec celle de Paris (célébrée par Audiberti version Nougaro  : « A minuit je sucre des fraises, j’ai la feuille de vigne embrasée… Je me lève je pèse mon pèze. Rue St Denis y’a bon baiser. »…). Mes arrière grands-parents paternels y tenaient un magasin qui fut remplacé par une animalerie puis par la vente de fromages de l’arrière pays. Ils avaient ouvert également une boutique de confection dans la plus grande bourgade la plus proche du Piochet. J’étais un bon parti ! Ruiné mais qui sait ? Merci les aïeux !</p><p> </p><p>                  (Zède s’est fait couillonner, avec ces rêves de grandeur marchande !)</p><p> </p><p>                  J’y ai un souvenir plus tardif mais assez précis. On trouvait des tas de magasins de disques en ville. Avec l’argent que j’avais gagné l’été en travaillant, je me suis payé une dizaine de vinyles de musique classique. J’étais en effet un peu en déficit en tant que mélomane, à part les incontournables Bach, Mozart et Beethoven, alors que je m’étais forgé, en autodidacte, une culture picturale assez solide, déficit que j’ai voulu combler en me procurant au moins les bases. Aussi ai-je acheté, en vrac :</p><p> </p><ul><li><em>Les tableaux d’une exposition de Moussorgski (pour compléter ma culture artistique)</em></li><li><em>Shéhérazade, de Rimski-Korsakov, dont le leitmotiv me plaisait. Et encore et toujours. </em></li><li><em>La symphonie Fantastique, de Berlioz, un peu tonitruant mais c’était l’époque.</em></li><li><em>Les ouvertures d’opéras de Wagner, dont la première, Tannhäuser. Je me suis découvert une véritable passion pour Wagner, sa musique en tout cas, sans connotation idéologique, et en distinguant sa musique de ce que je savais sur l’homme. Ceux qui mêlent les deux n’ont rien compris à l’art. La Tétralogie m’a beaucoup inspiré. J’ai visionné, durant des heures, la version pour la scène de Patrice Chéreau. Et j’ai fait un saut à Bayreuth… </em></li><li><em>Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, forcément lié au film 2001, Odyssée de l’espace, pour moi l’un des meilleurs à l’échelle de toute une vie. Il m’a marqué au plus au point et j’avais développé toute une théorie sur l’interprétation de la fameuse stèle de métal en forme de parallélépipède. A la fois figure algébrique ne représentant rien d’autre que la possibilité d’aller voir ailleurs, plus loin, tant est infinie la capacité du désir de se reconduire. La distance entre l’homme est la stèle représentait le manque qui suscite la résurrection permanente du désir. Je mêlais ça de mes connaissances sommaires sur Nietzsche et Einstein… Et j’obtenais une interprétation plausible.</em></li><li><em>Les gymnopédies de Satie, c’est simple, direct, efficace, décisif, souvent drôle.</em></li><li><em>Les préludes de Chopin, on ne s’en lasse pas. C’est incroyablement moderne. Gainsbourg ne s’y est pas trompé. Et Chopin n’est pas que l’amant fiévreux de George Sand.</em></li><li><em>Le prélude à l’après-midi d’un faune, de Debussy, qui complétait ma lecture de Mallarmé et faisait, par sa discrétion, un peu contrepoint avec Wagner. Je me suis toujours accommodé des contradictions et ceux qui me le reprochent n’ont qu’à balayer devant leur porte… Très visuel, en outre : on imagine assez bien les danseurs de Diaghilev incarner cette musique qui ensorcèle ou envoute.</em></li><li><em>Le Concerto pour la main gauche, de Ravel : une prouesse ! Mais certains passages vous demeurent diablement en tête. </em></li><li><em>Le Sacre du printemps, d’Igor Stravinsky, avec son fameux accord inlassablement répété sur un rythme de danse endiablée.</em></li><li><em>Et plus inattendu, l’opus 19, un quatuor à cordes d’Anton Webern (1905 !), que j’avais écouté par hasard sur France Musique et qui m’avait pris aux tripes. L’écriture peut</em> <em>rendre compte de certaines choses mais difficilement de l’émotion qui vous saisit à l’écoute de ce mouvement lent en crescendo et decrescendo, aisément mémorisable et que je n’attendais pas de la part de ce sériel réputé difficile. Si Proust l’eût entendu, nul doute qu’il s’en fût inspiré pour sa petite phrase de Vinteuil, consubstantiellement liée à son amour pour Odette. Huit minutes de pur bonheur…</em></li><li><em>La suite sur Faust, d’Henri Pousseur, notamment la scène de la caverne, où il fait en quelques phrases musicales entrecoupées de cris et clameurs, un résumé de la technique pianistique de Bach à Webern. J’aurais aimé faire de même en littérature mais pour qui ? Et à quoi bon ?</em></li></ul><p>                  Encore un de mes grands regrets : aimer certes la musique, sans en cerner toutes les richesses, faute de culture musicale de base.</p><p> </p><p>                  Si l’on prolonge par le boulevard Clémenceau, on rejoint la route de Toulouse, la rivale et capitale de la nouvelle région agrandie.</p><p> </p><p>      Du Languedoc et Roussillon, on s’est perdu en Occitanie.</p><p> </p><p>      T<strong>ANDIS QUE LA RUE AIGUILLERIE DEGRINGOLE VERS LE BOULEVARD LOUIS BLANC</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  J’ai vécu quelque part dans un immeuble de cette rue au début de ma relation avec ma première épouse, camarade de faculté et fille d’un écrivain (pourquoi ne pas dire son nom : Séguier, aujourd’hui bien oublié ! Auteur du <em>Noyer d’Amérique</em>, dont l’héroïne est justement sa fille), et un peu connu dans la région qui m’a toujours honoré de son affectueuse considération. On se téléphonait assez souvent jusqu’à sa tardive disparition. Et j’ai hérité de sa bibliothèque et de sa discothèque. Il m’appelait « Mon fils «  et avait déclaré à son épouse : « Il faudra bien que ce Teulon nous aille », jouant malicieusement sur mon double patronyme. Quant à sa fille, nos relations furent en dents de scie. Pourtant, je fus initié grâce à elle à la musique classique et à un certain cinéma de qualité. J’oubliais : aux randonnées pédestres. Ce qui est drôle, c’est qu’elle occupait l’appartement des frères Pagès, qui furent longtemps mes meilleurs copains de foot et de collège. C’est par Marcel, mon ex beau-père, c’était son prénom, que j’en suis venu à la critique littéraire. Il avait développé toute une théorie sur les rapports entre l’écriture moderne et le judaïsme, lui-même étant protestant, dont il admirait les récits fondamentaux et les messages sous-jacents.</p><p>                  En fait, sa fille m’a présenté à des amis qui possédaient une petite peinture un peu automatique correspondant exactement au type d’illustration, une machine désirante, qui me paraissait adaptée à un numéro de la revue Textuerre dont je m’occupais. Ces amis connaissaient le peintre, lequel enseignait aux Beaux-arts. Quelle ne fut notre surprise à tous les deux en nous rendant compte que nous nous connaissions depuis les années de collège-lycée…</p><p>                  Il s’appelait Jean-Louis, sa femme Claude, et je dois dire qu’ils m’ont tous les deux servis un temps de mentors : en me faisant confiance, en me prêtant des livres d’art, en me présentant des artistes importants. La vie nous a séparés mais on a passé de sacrés bons moments ensemble et je pense que sa production n’est pas reconnue à sa juste valeur.</p><p> </p><p>                  Nous formions une bande d’amis, Robert, Christophe, Charles et souvent Hicham, Christine, et surtout Marie, notre témoin de mariage (le premier, pour mémoire), qui habitait près du boulevard de Strasbourg. Coïncidence : elle est partie s’installer en la capitale alsacienne pour que son fils puisse profiter de son père. Elle nous a invités quelques jours au bord de la mer, tout près de Carthagène. On se sentait libre comme l’air en attendant de travailler pour de bon. La bohème, comme a chanté l’autre Charles.</p><p> </p><p>                  J’étais alors en fac de lettres, à mi temps puisque je travaillais au magasin des parents.</p><p> </p><p>                  A Notre Dame des tables, pas la vraie dont la crypte demeure sous la place Jean-Jaurès, c’est celle qui abritait la vierge noire, j’ai été malgré moi initié au latin si bien que je n’ai pas eu de difficulté à entrer dans  l’<em>Ulysse</em> de Joyce qui démarre en fanfare sur la fameuse pédanterie parodique de Buck Mulligan : <em>Introibo ad altàre dei</em>. La suite fut plus coriace.</p><p> </p><p>                  Je me souviens de :</p><p> </p><p><em>In nomine Patris et filli et Spriritus Sancti</em>. (auquel on répondait…) : <em>Amen !</em></p><p> </p><p><em>Kyrie, éleison</em>, (repris par le troupeau : <em>Kyrie, éleison</em>), suivi de <em>Christe, éleison</em>, puis retour à <em>Kyrie</em> (qui ne nous faisait pas forcément rire avant que le jeu de mot nous saute aux oreilles de manière criarde (Et laids ils sont !). Quand je me suis mis un peu à réfléchir,  je me demandais pourquoi on dissociait ainsi le Seigneur du Christ puisqu’ils étaient censés être une seule et même personne. Les voies/voix du seigneur sont décidément impénétrables.</p><p> </p><p><em>Gloria in exelsis deo</em> : Ca, j’aimais bien parce que le chant se déroulait sur un gracieux decrescendo modulé. C’est vrai que le latin est doux à entendre, et même sans musique, très musical. Brassens l’a bien saisi dans sa fameuse chanson qui clame : Sans le latin, la messe nous emmerde. Et sans doute aussi le Giono du <em>Roi sans divertissement</em>, dont l’assassin n’agissait jamais les nuits de messes solennelles.</p><p> </p><p><em>Dominus Vobiscum</em>. Là il fallait répondre <em>Et cum spiritu tuo</em>, et je me doutais que le <em>tuo</em> signifiait toi, alors je regardais l’abbé ou le curé du coin de l’œil pour voir s’il ne prenait pas la mouche… Habituellement, on le vouvoyait. On répétait plusieurs fois ce dialogue pendant la messe et j’ai fini par conclure qu’il s’agissait d’un dialogue de sourds.</p><p><em>Deo gratias</em> : A début, je pensais qu’il s’agissait de la fin de la messe. Et non ! C’était l’épitre ou quelque chose dans ce genre. Il y avait un autre <em>Deo Gratias</em> à la fin. Les pitres, c’est souvent nous qui les faisions, au catéchisme.</p><p> </p><p><em>Per omnia saecula saeculorum</em> (on répondait <em>Amen</em>) : Une jolie vision de l’éternité. Pour des êtres voués à la vie temporaire, joli programme et bel exemple de Vanité !</p><p> </p><p><em>Hic est enim calix</em> (Ceci est le calice) : J’ai très vite repéré que l’élévation du calice censé contenir le sang du Christ, en fait un vin de messe, commençait par ce démonstratif Hic, que je trouvais bien opportun pour la circonstance (Hic et Nunc !). Surtout que le curé semblait l’apprécier particulièrement.</p><p> </p><p><em>Agnus Dei, que tollis peccata mundi, miserere nobis/dona nobis pacem</em> : j’adorais le <em>tollis peccata</em> qui me faisait penser à une pétarade. Je me disais qu’Adam et Eve avaient bien merdé (et que c’était tant mieux, sinon on s’embêterait dans un monde parfait, asexué et aseptisé). Et donc pété aussi… Des bruits de paix auraient sévi, paraît-il, dans ce ménage…</p><p><em>Domine non sum dignus</em> (j’ai oublié la suite) mais en gros j’étais censé être guéri. Je n’ai jamais été gravement malade durant mon enfance, et quand je l’étais un tant soit peu, gros rhume ou angine, on m’envoyait tout de même en classe. Meilleur moyen de guérir. De fait, on ne s’est jamais occupé de mes dents ni de mes yeux, malgré les divers avertissements de la médecine scolaire. Cela n’a pas arrangé ma myopie. Ni mes caries ultérieures. Le bon Dieu était avec moi. Il faut croire…</p><p> </p><p>Et surtout : <em>Ite missa est</em> &#8211; et là c’était l’ultime et désiré <em>gratias</em>. Et l’on était peinard jusqu’au dimanche suivant. On pensait alors au repas de midi, forcément meilleur qu’à la cantine. Ah, non j’oubliais, avant la communion solennelle y’avait le catéchisme. Le jeudi à l’époque. Le problème c’est que plus on nous en disait, plus j’avais tendance à critiquer. Trop de contradictions sur la question du bien et du mal conçu par le Créateur. On a fini par une rupture à l’amiable.</p><p> </p><p>                  La prière n’a jamais été mon fort. Très jeune je récitais, comme on nous le recommandait, le <em>Notre père</em>. Je terminais toujours ma prière par des énumérations : les parents, les oncles et tantes paternels, les grands parents-maternels et c’est à peu près tout donc je terminais par, moi, ma sœur, mon cousin. Je ne suis jamais allé au-delà ? Quand ma cousine est née, je ne faisais plus la prière…</p><p>                  Cela me rappelle que mon ami Roch Salager, qui partage avec moi certains éditeurs de poésie, est très croyant et ne rate jamais une messe ou une cérémonie funèbre. Très ouvert sur tous les plans par ailleurs. Il habite derrière le boulevard Louis Blanc.</p><p> </p><p>                  Un souvenir, dans ma période chrétienne, avant mes 10 ans : le mécréant Ray me faisait part de son scepticisme quant à l’existence de Dieu. Il ne croyait qu’en ce qu’il voyait : Et le cul de mon curé, tu l’as vu ? Et pourtant il existe, andouille ! Eh bien il ne m’a rien dit. Il a même reconnu la pertinence de mon argument. Zède en a bien évidemment en a rajouté : on ne traite pas son père d’andouille ! Elle le traitait bien de c… pourtant… Pas souvent en face il est vrai.</p><p> </p><p>                  C’est à cette paroisse que se rattachait le patronage où je passais, avec les copains du quartier, mes jeudis après-midi. On nous amenait en car à l’extérieur de la ville, soit pour jouer au foot, soit pour prendre l’air et nous ennuyer en pleine nature, soit quand il faisait mauvais au cinéma de la paroisse Ste Bernadette, très près de ce qui deviendrait bien plus tard la fac Paul Valéry, et son fabuleux ciné-club. Au patronage, c’étaient soit des westerns (<em>La captive du désert</em>), soit des films un peu orientés style cathos (<em>La maison du bonheur</em>), soit des tableaux de la misère humaine (<em>Sans famille</em>). On nous avait passé en boucle l’Ali Baba, avec Fernandel. Le très cabotin Ray reprenait une  de ses répliques, quand il était en verve : <em>T’es gentille, tu sais ?</em> En général, c’était destiné à ma sœur ou à une invitée. J’avais l’art de me faire des tas de copains à cette époque. Je les ai pour la plupart tous perdus de vue. Si je réunissais tous ceux que j’ai fréquentés, parfois de manière assidue et préférentielle, je pourrais remplir un zénith. Il ne m’en reste que très peu aujourd’hui et il m’arrive de le déplorer. Bon,  on peut se permettre d’entretenir des relations gratuites quand on est jeunes et que l’on se sent peu responsabilisés. Plus tard, le cercle se restreint à la famille et au domaine professionnel.</p><p> </p><p>                  Pour peu que l’on déménage et la vie amicale devient un désert où résistent une poignée de plantes grasses, rescapées du marasme. Heureusement, le milieu de la culture favorise en permanence de nouvelles rencontres si bien que la solitude ne pèse que modérément, surtout si l’on demeure bien entouré.</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais été mêlé au milieu du cinéma. Tout au plus ai-je élaboré une vidéo pour un film que ma fille a consacré à mon ami-artiste Yves Reynier.  Et proposé à un scénario sur Michel Butor à Bernard Rapp et sa fameuse émission sur les 100 écrivains du XXème, selon lui. Scénario que j’avais confié, à l’époque à la belle sœur d’André-Pierre Arnal, Charlotte, qui m’avait contacté à ce sujet.</p><p> </p><p>                  Nous avons entrepris ensemble le voyage jusqu’à Lucinges. Il doit me rester des enregistrements. Ce qui demeure quand on a tout oublié.</p><p> </p><p>                  On se garait un peu partout en ville. Le Centre n’était pas piéton alors. J’ai pris d’innombrables PV de stationnement. Pour le jour de l’an, deux ados, bien sous tout rapport, que je croisais souvent en ville,  m’ont piqué ma voiture, me rappelle plus laquelle, Simca ou quelque chose dans le genre. J’avais entendu dire qu’un gang sévissait à Palavas. Je fais vite une déclaration chez les flics du cours Gambetta, moins encombrés à l’époque. Ils me regardent en se marrant,  je me demande pourquoi. J’appelle mon beau-frère de l’époque, Yoyo selon ma sœur, et il m’accompagne en direction de la mer. Et, face à l’étang, sur qui nous tombons ? Sur nos voleurs en panne, sans doute pour avoir noyé le moteur. Le beauf les interpelle avec détermination et les deux jeunes s’enfuient dans les roseaux. N’écoutant que notre courage, nous les poursuivons à nos risques et périls. Comme quoi quand on est dans l’action&#8230;  Les flics se sont bien marrés quand je leur ai relaté au téléphone l’épisode. En fait, ils ne m’ont sans doute pas cru et ont pensé que je ne me souvenais tout bêtement plus de l’endroit où je m’étais garé la veille, en rentrant du réveillon. Et que la mémoire m’était revenue… Eh bien c’était vrai. Je le jure. Nous fûmes deux, je le maintiens.</p><p> </p><p>                  Il m’est arrivé, dans un autre quartier, le mas Drevon, de courser une silhouette qui venait de voler son sac à une vieille dame. J’ai réussi à la coincer en voiture dans une impasse avant de me rendre compte qu’il s’agissait d’une femme, la trentaine révolue, de la corpulence d’un ado, sans doute en manque ou prise d’alcool. Toujours est-il que je lui demandais de me rendre le sac, ce qu’elle fit, après quelque secondes d’hésitation. Je réalisais alors combien je m’étais mis en danger. En admettant qu’elle ait eu un complice&#8230;</p><p> </p><p>                  Or le danger fut bien plus grand quand je rapportais le sac à la vieille dame. Celle-ci se confondit certes en remerciements. Cependant,  la foule des curieux grossissait et certains m’avaient vu lui restituer le sac, de sorte que d’aucuns pensèrent que j’étais tout bonnement le voleur, repentant. La polémique grossissait, la vieille dame prise en charge s’éloignait et je ne dus mon salut qu’à l’intervention providentielle de l’avisé Ray,  qui m’entraîna du côté des Sylvains où nous vivions. Je me suis toujours méfié des mouvements de foule et des réactions grégaires et stéréotypées, à l’emporte-pièce, à la recherche du bouc-émissaire du jour. Quand je pense que certains en appellent aux quatre volontés du Peuple souverain… Une injustice peut en cacher une autre ! Je suis rentré en décrétant : Je suis un héros. C’est pas si souvent. Sous les bravos… Un zéro, oui !</p><p> </p><p>                  Autant ses mouvements peuvent m’émouvoir, en images, dans le cinéma russe par ex, <em>La mère</em> d’après Gorki ou l’éternel <em>Potemkine</em>, autant j’en appréhende les réactions édictées par la haine, irresponsables et excessives. Je cite Céline : « Et de s’écraser toujours plus, toujours davantage, à faire gicler le sang, partout des yeux, des oreilles, des corps piétinés, de leurs chausses, en bouillie de chairs », lit-on dans <em>La &#8211; </em>pourtant très médiévale &#8211; <em>Volonté du Roi Krogold</em>.</p><p>                  Curieux que dans mes rêves récurrents, je ne retrouve pas ma voiture, toujours dans ce quartier qui conduit au faubourg de Nîmes. Comme quoi les rêves demeurent obstinément aux ères préhistoriques de notre existence. J’en fais régulièrement d’autres. Je dois repasser le bac et évidemment je ne connais rien du programme. Je suis en cours et le nombre d’élèves augmente au fil des minutes de sorte que je ne tiens plus la classe : plus je m’énerve, plus ça dégénère. Je suis poursuivi par un taureau tout noir qui finit par concentrer sa fureur vers moi. En principe je me réveille pour lui échapper.</p><p> </p><p>                  Ceci dit, le songe, comme disait Strindberg, ne vire pas systématiquement au cauchemar. Dans le cas des grands parkings que j’imagine du côté de la cathédrale St Pierre ou du Faubourg de Nîmes, ils ont un aspect rassurant. Comme si je retrouvais une vieille connaissance. Cela me fait penser à ce rêve d’Henri Michaux où il découvre avec ravissement un lac sur la place de l’opéra. On a plus envie de prolonger le rêve que de l’abréger.</p><p> </p><p>                  Juste avant la place Notre Dame se trouvait le magasin de sport d’un ancien joueur du SOM, réputé très dur, voire dangereux, au point qu’un livre aurait été écrit sur lui : <em>Le voyou du football</em>. Il nous faisait acheter des tenues dans sa boutique et comme il était en même temps prof de gym, il faisait à chaque rentrée,  nos shorts et maillots, son beurre. Les élèves qui arboraient  sa tenue, maillot et chaussettes jaunes, ou orange, ne passaient pas inaperçus et les anciens, parfois même ses collègues disaient : Encore un élève à Bénèfle (c’est comme ça que nous l’appelions). Il était très rancunier et je me le suis mis à dos en répondant trop spontanément à l’une de ses questions sur un joueur (Marc ?) qu’il nous désignait du doigt afin de se vanter de l’avoir formé : « Celui-là, il est nul ! ».  En revanche, il ne connaissait qu’un seul sport,  le foot, ce qui m’arrangeait bien. Pas de saut en hauteur ni de corde à nœuds à grimper. Il organisait des tournois et faisait systématiquement gagner ses équipes en sifflant des penalties  imaginaires ou en oubliant des hors-jeux criards. En son absence, au magasin, il y avait toujours quelque monsieur plutôt jeune et sportif qui venait courtiser sa femme et sa belle-sœur je suppose. Bref il devait être cocu. Et nous arborions ses couleurs.</p><p> </p><p>                  Je n’aimais pas le cours de gymnastique. Je n’avais pas la souplesse de mes camarades et n’ai jamais pu,  jambes raides, ramasser un objet à mes pieds. J’étais nul au grimper de corde et comme j’avais le vertige, c’est d’ailleurs ainsi que je m’en suis aperçu, je ne parvenais pas à traverser le portique. Le saut en hauteur était un cauchemar pour moi. Seule la course me convenait, qu’elle soit de vitesse ou d’endurance.</p><p> </p><p>                  Allez savoir pourquoi, je m’étais entiché d’un joueur du SOM, qui se nommait Archimbeau, comme le vendeur d’huitres de Bouzigues. Je ne l’ai pourtant jamais vu marquer un but. On disait de lui qu’il était pistonné par son père qui occupait un poste important à la direction du club. Mes copains le traitaient de « brèle » ou de chèvre,  mais je l’aimais bien car il était vaillant et semblait ne jamais se décourager. J’avais repéré qu’il penchait la tête quand il revenait vers son camp après une attaque avortée. Ainsi m’a-t-on vu, pendant trois mois, adopter la même attitude, courir incessamment vers le ballon et ne jamais marquer un but,  revenir dans mon camp la tête penchée, je ne sais plus de quel côté. J’entends encore une voix de crécelle hurler dans le stade avè l’accent : Allez SOOOOM. Et le SOM perdait toujours !</p><p> </p><p>                  Rue de la Carbonnerie, plus exactement Impasse du Broussonet, on peut croiser Christian Laune dans sa galerie voutée, Chantiers Boîtes noires, chez qui j’ai réalisé jadis une performance d’écriture en direct, à sa demande. J’y ai aussi fait des cochonneries à son insu. C’est fou le nombre d’artistes importants qui sont passés par sa galerie. C’est lui qui a engagé à deux reprises 8 sets à Nice amenant pêle-mêle Di Rosa et Mogarra, Bordarier et Combas, Laube et Caillol, Marc Aurelle… J’étais au Pour et Contre chez Ben le soir où le mouvement a été baptisé La figuration libre. J’ai dû faire partie des tous premiers commentateurs (le premier ?) de Combas et Di Rosa. Je suis resté très ami avec Mogarra, même si celui-ci a quelque peu coupé les ponts avec un milieu qui l’a déçu. Laune a exposé Gasiorowski, Sicilia, Convert… Un peu avant, il avait fait ses premières armes, accompagné de Marc Aurelle, avec la galerie Errata, (toute première présentation de Combas, magnifique expo de Saytour puis des niçois Dolla, Lanneau et Ben…). Il vient de m’annoncer que Boite noire va fermer et que je suis invité à la dernière. C’est fait. Très émouvant.</p><p> </p><p>                  Le boulevard Louis Blanc est associé, outre notre tentative de vie en communauté au-dessus du bar d’Edouard, à une relation torride avec une femme mariée et qui aurait pu mal finir. J’en frémis aujourd’hui tellement je me suis mis en danger et je réalise combien de temps j’ai perdu que j’aurais pu passer à étudier, préparer mes concours, lire et écrire tandis que je vivais en hédoniste à me ruiner la santé. L’oisiveté est la mère de tous les vices. Elle procure finalement des motifs de satisfaction minables au regard de nos ambitions si l’on en a. En l’occurrence, le besoin d’oublier mes échecs aux concours, les doutes quant à l’avenir… On peut se réjouir des moments de partage dans un premier temps mais l’absurdité et la médiocrité nous gagnent et l’on se rend compte que l’on a dilapidé beaucoup de ce précieux temps qui va si vite et ne se rattrape plus. C’est un peu la leçon de la <em>Peau de chagrin. </em>On privilégie, dans une course suicidaire en avant, le plaisir immédiat et au bout du compte, on n’a pas avancé d’un pouce sur les priorités que l’on s’était fixées.</p><p> </p><p>                  A côté du bar, une agence où travaillait l’ancien compagnon de la Nasillarde, à, cause duquel elle avait tenté de se suicider. Le patron ou directeur n’avait pas cru nécessaire de lui rendre ses clés, ce qui me gênait lorsque nous entendions du bruit,  la nuit, du côté du rez-de-chaussée. Après plusieurs réclamations téléphoniques, je décide de prendre les choses en main…</p><p> </p><p>                  N’écoutant que ma témérité d’alors, et même s’il s’agissait d’un bien plus fort que moi, je rentre en trombe dans son bureau où il m’avait fait dire, par la secrétaire, qu’il ne pouvait pas me recevoir. Le gars le prend mal et me prévient qu’il ne me donnera pas d’argent (comme quoi il ne devait pas être très clair !). Je lui réponds calmement que je ne viens pas pour ça. Il se détend, je lui explique les motifs de ma visite et il se fait plus cordial. Nous nous quittons les meilleurs amis du monde, clés en poche. Ah, si l’argent…</p><p> </p><p>                  Louis Blanc : Y vit encore le couple d’artistes Vermeille/Soulcié, injustement mis sur la touche par les divers décideurs du milieu de l’art,  ne serait-ce qu’en notre région. Lui est un graveur hors pair et le monde qu’il crée dans ses peintures est unique en son genre. Elle, de son côté, grâce à ses portraits, précède la vogue du féminisme actuel. Elle a pertinemment illustré <em>La fin du Grand Sam</em>, mon hommage à Beckett, pièce en trois actes où l’Homme est graduellement  malmené au bénéfice de la Femme. Nous y avons dîné avec Roger Laporte, Fata Morgana, et Frédéric-Jacques Temple, excusez du peu…</p><p> </p><p>                  Ce boulevard fait partie de la ceinture qui permet de se faire une idée la Commune clôture, et ses remparts protecteurs, réunissant Montpellier et Montpellieret. Il se terminait naguère par l’enceinte de l’hôpital général St Charles, aujourd’hui désaffecté, construit sur l’ancien enclos des Carmes. Les hôpitaux, et même les cliniques privées, ont quitté le cœur de ville et ça fait belle lurette que St Eloi ne se trouve plus rue de l’université.</p><p> </p><p>                  Autrefois, on entrait par la porte d’Italie, le Pyla St Gely, pour rejoindre la porte l’Espagne, dans le prolongement de l’actuelle Grand rue Jean Moulin. Le boulevard Louis Blanc, délimitait le cœur de Ville et de l’ancien Écusson. On y rejoignait jadis la route de Nîmes, d’Avignon, de Marseille et Lyon. Partant, de Vergèze. Cela ne saurait tarder.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      ET DONC VERS LE QUAI DU VERDANSON…</strong></p><p> </p><p>                  J’y ai habité tout un été, en pleine séparation avec ma première épouse. Un simple studio, avec de quoi se laver et de quoi écrire. Je ne mangeais jamais chez moi à cette époque estudiantine. Au-dessus vivait un trio d’amis. Il n’empêche, les périodes d’euphorie alternaient avec le découragement et l’angoisse du lendemain. Je ne savais pas de quoi ce dernier serait fait et il n’était pas question de poursuivre dans le commerce qui me faisait vivre. Le poste providentiel qui se libérait à Valence d’Albi est venu corriger tout cela. J’ai cédé l’appart à ma copine Claire, alors dans la dèche, encore une dont je viens d’apprendre le décès, ai récupéré  celui de mon épouse (toujours la première) au Mas Drevon, tandis qu’elle était mutée dans la région parisienne, en tant que prof elle aussi. J’ai quand même eu le temps, dans cet immeuble du temps jadis, de rédiger le début de <em>Connexités</em>. Une déambulation dans les rues de Montpellier déjà. Mais en quête de connexions de la littérature avec d’autres activités : la peinture, l’image en mouvement, la sculpture, l’architecture, la danse, la musique… Tout ce qui peut nous nourrir, quoi !</p><p> </p><p>                  En bas de l’immeuble, en renfoncement circulaire, en bout de rue Villefranche, l’atelier d’Alain Clément, avant son déménagement, et aujourd’hui de Vincent Bioulès.</p><p> </p><p>                  François Lagarde y a également habité avant d’émigrer vers l’avenue de Lodève. Nous fûmes quelques temps très proches puis nos relations se sont délitées, je suppose que je l’ai déçu. Il aimait bien les gens célèbres. Quand on attend trop de moi… Toujours est-il qu’il a fait quelques photos extraordinaires, dont une qui m’a servi de couverture pour <em>L’île aux peintres, </em>qu’il m’a bien aidé quand je me suis lancé dans l’édition. On a fait des fêtes formidables chez lui et il m’a présenté Valère Novarina (devenu un ami et l’un de mes auteurs de prédilection), Bernard Lamarche-Vadel (qui m’a fait publier dans sa revue Artistes) ou encore Renaud Camus, alors le protégé de Barthes, chez qui je suis allé ensuite avec Delphine Renard avant qu’il ne se mette à la politique et à ses théories du grand remplacement. Incidemment, Lagarde il m’a fait rencontrer Bryon Gysin mais je n’ai pas accroché. D’autres encore. Il nous a vite quittés : il avait conçu une grosse manifestation sur Ernst Junger à Montpellier mais la municipalité, frileuse, l’a annulée, pour des raisons discutables. Cet échec l’a durablement affecté.</p><p>                  Je me souviens qu’il avait organisé une lecture avec Jean-Noël Vuarnet à la maison des 100 regards, dans le quartier de l’Aiguelongue. Lui et Jean-Marc. Ferrari, puis Brigitte Rambaud, ont été des animateurs formidables durant les années 80. Même le Net ne s’en souvient plus…</p><p> </p><p>                  <em>Connexités </em>: Le livre est ir-résumable, en gros un narrateur erre dans les rues de Montpellier à la recherche d’un certain Maurice (en fait Maurice Roche, l’auteur de <em>Compact</em>).</p><p> </p><p>                  Au fil de ses pérégrinations compliquées de digressions, il croise sept artistes qui chacun lui révèlent une technique littérarisable. Elle est échangée et aussitôt mis en pratique contre un os du crâne et un 7<sup>ème</sup> des droits d’auteur. Je résume de mémoire une composition complexe. Il se peut que je fasse des erreurs. Or l’erreur est humaine…</p><p> </p><p><em>Le début plantait le décor, la ville, et s’ancrait résolument dans l’écriture moderne : Céline était sollicité tout comme Joyce, et Rabelais évoqué puisque le livre commence rue trésoriers de France où il habita,  et moi itou. J’y prends une douche de culture avant de démarrer ma quête dans les rues de la ville. </em></p><p><em>Pour le cinéma et l’image vidéo, je m’étais servi de Tjeerd Alkema qui promenait sa caméra dans les ruelles du centre, pratiquant ainsi une sculpture par déplacement. Je m’en inspire encore en ces pages. Pour une scène se déroulant sur la Comédie,  j’avais emprunté à Jacques Fournel et Jean-Luc Saumade, leur balayage systématique des arènes de Nîmes. Je réalisais ce balayage en 7 secondes, du cinéma Gaumont, ancienne demeure royale, puis hôtel Nevet, avant que de faire Le bonheur des dames, jusqu’au théâtre.</em></p><p><em>Pour la musique, et là il ne s’agit plus de fiction mais d’authenticité,  j’avais demandé à mon ami Georges Merrheim de m’expliquer le système dodécaphonique. Je suis incapable aujourd’hui de révéler la genèse de cette partie truffée aussi de citations connectées, à part qu’elle m’a servi pour composer la mise en page en recourant à des séries prédéterminées. Des contraintes en quelque sorte. Nous sommes vers le Triangle et l’avenue Frédéric Mistral.</em></p><p><em>Pour la peinture, j’ai repris graphiquement le système d’Alain Clément qui partait des zones latérales de ses toiles, emplies de gestes colorés, identifiables comme tels, pour venir se confondre au centre dans un effet miroir-écran, avec impossibilité de reconnaître lesdits gestes à présent mélangés. J’avais donc établi deux colonnes qui, au fil des pages se rejoignaient partiellement puis totalement à la fin. Un monochrome en quelque sorte. J’avais choisi un lieu symbolique : les Beaux-arts d’alors, derrière Notre Dame des tables. </em></p><p><em>Pour la danse, je me suis simplement amusé à faire danser les lignes sur la page. Les textes provenaient surtout de citations, de lettres d’une amie-lectrice parisienne (Catherine F.), de souvenirs et de réflexions sur la chorégraphie. Caroline Carlson m’avait inspiré. J’utilisais notamment des verbes d’action injonctifs. Nous étions alors dans l’axe, qui va de la rue St Guilhem au Boulevard du jeu de Paume.</em></p><p><em>Pour l’architecture,  j’avais construit la page de manière assez complexe : en haut des extraits de la Bible, le Genèse, en bas des citations scientifiques. Au milieu, l’Histoire de Thomas le transparent, ouvertement emprunté à Maurice Blanchot. Cette séquence tourne autour de la cathédrale St Pierre. </em></p><p><em>Pour le final,  je n’ai plus d’os à distribuer. J’avais bouclé mon itinéraire. Je fuyais par le plan d’eau et l’aqueduc des arceaux qui prolonge le Peyrou, sans doute pour me retrouver ensuite dans l’eau de ma douche initiale. En fond, le Pic St Loup cher à Serge Lunal et la lune qui se reflète dans le plan d’eau. </em></p><p>                  Pour en revenir à Claire, elle  a été triplement importante pour moi : d’abord elle est venue me consoler à la fin d’une conférence peu glorieuse et  nous sommes vite devenus amis. Ensuite, comme elle écrivait, elle m’a inspiré le début de mon hommage à Beckett. « Y’ a quelqu’un ? », « Y’a personne ? »,  viennent directement des écrits qu’elle m’avait montrés à l’époque, quand elle habitait rue du Pont de Lattes. Le reste est venu sans peine.</p><p> </p><p>                  Enfin, elle m’a fréquemment logé quand je montais à Paris, notamment pour une biennale à laquelle participait Fouad Bellamine, ou encore bien plus tard, quand j’ai passé le Capès ou l’agrégation. En alternance avec mon ami Robert, à présent sur la Côte d’azur, ou Gildas Bennani, partie s’installer au Maroc. C’est fou le nombre de montpelliérains qui ont quitté Montpellier !</p><p> </p><p>                  Claire, comme l’eau qui coule dans le Verdanson (ancien Merdanson) dans le lit duquel se trouve, paraît-il la « font putanelle ». Ca ne s’invente pas. C’est que l’on avait besoin d’eau pour teinter les draps en rouge écarlate qui concouraient à l’essor commercial de la ville. Les garrigues s’en souviennent, où l’on ramassait la cochenille au pied des chênes Kermes. Car l’ingéniosité humaine n’a pas de limites, surtout.            </p><p> </p><p>                  Quitter Montpellier. Impensable et pourtant !</p><p> </p><p>                  Ce que je ne tarderais pas à faire, y compris dans ce livre !</p><p> </p><p>                  Mais pas graduellement, par à coups, jusqu’à la décision irrévocable.</p><p>                  Je ne vais m’en tenir à présent qu’aux lieux que j’ai par la suite habités.</p><p> </p><p>                  Mon ami Roch, poète et ancien musicien, habite toujours le quartier. Je l’ai rencontré quand il était bouquiniste, entre deux carrières. Tout près du théâtre Lakanal (aujourd’hui Tabards) où j’ai participé à une table ronde sur la peinture, avec Hauc et René Pons, puis à une lecture de mes textes, enregistrés par Pascal Comelade, sur une de ses improvisations au synthé. C’était avant que sa carrière n’éclate.</p><p> </p><p>                  Roch m’appelle à chaque mi-temps d’un grand match de foot et nous refaisons le monde. La marche du monde comme disait Giono. De nos chers disparus. De nos publications. De nos problèmes de santé. J’ai rarement vu quelqu’un utiliser un langage juste et châtié même pour des évocations les plus quotidiennes et banales.</p><p> </p><p>      <strong>            </strong></p><p><strong>      SORTONS QUELQUE PEU DE L’ÉCUSSON, POUR ÉVOQUER L’AVENUE DE PALAVAS</strong> </p><p> </p><p>                  J’ai bien conscience d’avoir entrepris une besogne qui évolue en permanence par rapport à mon projet initial. Je cherchais à rayonner à partir d’un lieu initial, la rue trésoriers de France, au cœur de l’Histoire de la ville. A partir d’un certain âge, disons celui de la maturité, je me limite aux lieux que j’ai habités et qui s’éloignent petit à petit de l’écusson. Comme victime d’un effet centrifuge. Je triche un peu en ne respectant pas la chronologie.</p><p> </p><p>                  Avenue de Palavas, l’Écusson, on le rejoint pourtant assez vite à pied.. A ce moment-là, on se retrouvait à la station balnéaire en moins d’un quart d’heure. Pas de Pré d’arènes, de feux tous les cent mètres et de rond point assassin pour vous écœurer de la circulation. On roulait plus vite mais sans trop de danger. Une exception toutefois : un grand-père s’est fait renverser sous mes yeux. Il marchait vraiment lentement et en oblique, au milieu de la rue, et en dehors des passages protégés, juste en deçà d’une côte. Je vois encore la peau se décoller de l’asphalte, dégoulinant de sang. L’ambulance est vite arrivée. On en a beaucoup parlé, dans le quartier  jusqu’au lendemain. Puis on a parlé de la Pologne et de Lech Walésa. On entendait <em>Bette Davis eyes</em> à la radio.  Et <em>Victime de l’amour</em>.</p><p> </p><p>                  J’y ai vécu une paire d’années. Les propriétaires habitaient en dessous. Leur fils, très beau jeune homme bien sous tous rapports et amoureux de ma compagne d’alors, était toujours fourré chez nous. Il se prostituait du côté des jardins de Peyrou, nous livrait des anecdotes croustillantes sur ses divers clients  et tenait à tous prix à me faire découvrir les joies de l’homosexualité. Je n’ai pas cédé à ses instances,  je n’avais pas de penchant marqué de ce côté-là, et il faut croire que le ciel,  auquel je ne crois pas m’en a récompensé, disons que le hasard a pour moi bien fait les choses, puisque les années Sida n’allaient pas tarder à montrer le bout de leur tragique nez. On amorçait les années funestes…</p><p> </p><p>                  C’étaient pourtant des années d’insouciance et de fête, d’alcool aussi, dont on ne se méfie jamais assez. Ce fut pour moi une période assez prolixe sur le plan de la critique d’art.</p><p> </p><p>                  Je m’exportais, dormais chez les artistes, à Nice, Toulouse ou Marseille, passais mon temps à circuler en voiture d’une ville à l’autre. Ma compagne d’alors me répétait : T’es toujours jamais là. Je vivais, je dois le dire, en hédoniste d’autant que je partageais mon temps entre ma ville et le petit village à côté d’Albi où je travaillais. Une double vie en quelque sorte. J’avais plein de nouveaux amis. J’avais l’impression que rien ne me résistait. Que l’on n’attendait que moi dans une école d’art. En fait, dans l’art comme ailleurs, sévit le struggle for life et j’ai manqué d’humilité tout en jouant à mes dépens le rôle du candide. Je ne le regrette point aujourd’hui parce que j’ai pu enseigner ce qui me tenait le plus à cœur, la littérature. D’ailleurs, dans la hiérarchie de mes activités préférées, au-delà du charnel je veux dire, je citerais.</p><p><em>En premier, La littérature – et de la meilleure croyez-moi, ainsi que le chantait Michel Jonasz.</em></p><p><em>En second, L’écriture. C’est un vice chez moi. Depuis l’adolescence. </em></p><p><em>En troisième positon, Chanter. J’adore ça, en petit comité. Je me sens plus à l’aise. En tout cas j’ai adoré.</em></p><p><em>J’ai chanté en public : </em></p><ul><li><em>A 15 ans, en colonie de vacances A toi de choisir, de Richard Anthony, en duo avec mon flirt d’alors, Dani, du Piochet. Je jouais déjà de la guitare pour les copains. Ca séduit beaucoup, une guitare ! Ça fait son petit effet. Surtout si la voix suit…</em></li><li><em>A 17 ans Que je t’aime et Je suis né dans la rue, accompagné par l’orchestre lors d’un bal de village. Je m’étais pas mal amélioré à la guitare. Et j’avais mon petit succès, d’estime… </em></li><li><em>Senorita, de Capdevielle, accompagné par des profs et élèves. A la fête des Cours Daudet, à Montpellier. Une vraie salle. Un peu les chocottes mais tout s’est bien passé.</em></li><li><em>Dès que le vent tournera, de Renaud, avec des élèves, dans une autre salle..</em></li><li><em>Nowhere man, des Beatles, avec des collègues- (Et aussi Kokomo, des Beach Boys), dans la cour du Cours. Je tenais la basse, à la Paul Mac Cartney. Des félicitations en fin de concert.</em></li><li><em>Le bon vieux temps du rock’n roll, de Johnny, avec mon ami Jean-Marie, hélas disparu, virtuose de la guitare, et qui a mis en musique un de mes recueils de poésie Etlesmotspourledire. Pour la fête du collège Fontcarrade. </em></li><li><em>Mourir dans tes bras, d’Adamo, devant l’ancien groupe de mon ami André, ancien musicien et photographe, notamment de la couverture de ce livre. Et aussi vendeur de disques aux Puces de La Paillade. C’est comme ça que l’on s’est connus. Une autre fois j’ai chanté chez lui Résident de la république, de Baschung. </em></li></ul><p><em> </em></p><p><em>  En 4<sup>ème</sup>, aller au cinéma ou regarder un bon film. Il en reste.  </em></p><p><em>En cinq, Chiner dans quelque brocante ou marché aux puces, librairie d’occasion ou disquaire. </em></p><p><em>En six, Visiter des expositions d’art contemporain ou les grands musées du monde entier. Ceux qui ne connaissent que mes activités de critique d’art seront sans doute étonnés de voir que celui-ci n’apparaît qu’en sixième position, et souvent contraint et forcé. On a tous connu ça dans la vie. On voulait faire une activité et c’est dans une autre que ‘on a réussi. </em></p><p><em>En 7, Ecouter de la musique bien tranquillement chez moi, un peu tous les genres avec une nette préférence pour le classique (que j’écoute beaucoup aussi à la radio).</em></p><p><em>J’aurais mauvaise grâce à ne point ajouter : regarder un bon match de foot, avec mon équipe favorite qui gagne. On se ne refait pas. On ne guérit jamais de son enfance. Bien peinard, à la télé. </em>        <em>Surtout pas dans un stade. Certains matchs m’ont traumatisé à vie. Les prétendus supporters du moins. </em></p><p><em> J’aime aussi beaucoup voyager, dans des villes et des pays ou des régions qui m’attirent</em>. <em>Parce que le nom me fait rêver, parce qu’y ont vécu des artistes que j’admire, parce qu’ une opportunité se présente : la Norvège grâce à Oddjborg, la Finlande grâce à Carita, la Maroc grâce à Fouad Bellamine. Madrid et sa région, Naples et la cote amalfitaine, ou encore Dublin avec Roland, Moscou et St Pétersbourg avec ma sœur et mon beau frère Titoche, New York avec Georges… </em></p><p><em> J’aurais pu y ajouter bien évidemment Enseigner. Cela aura dépendu, des années, des établissements, des classes et des élèves</em>. A Albi et à Montpellier, ça s’est plutôt bien passé sauf au collège de Fontcarrade mais c’’était dans des conditions particulières. J’expérimentais les méthodes nouvelles préconisées par l’IUFM au jour le jour. J’étais le seul à le faire et sans aucun repère. Ca s’est passé moyennement à Vergèze, mais plutôt bien à Vauvert, le lycée de Lunel ou de Milhaud. Avec les élèves du moins. Pas toujours avec les profs et leurs perpétuelles revendications, leur refus systématique de l’innovation, leur jalousie parfois. Heureusement certains collègues sortent du lot : Jawad, Amand, Richard, Sylvie… En revanche, il ya tellement de contraintes désagréables et inutiles : conseil de classe, discussions inutiles, copies et devoirs obligatoires, que je ne peux mettre l’enseignement dans mes préférences.</p><p><em> </em></p><p>            J’y ajouterai bien aussi : <em>Passer une bonne soirée entre amis ou dans le meilleur des cas, en famille. Même si ça ne finit pas toujours bien pour peu que l’on aborde les sujets qui fâchent. </em></p><p><em> </em></p><p>            J’ai écrit pas mal de poèmes pour des anniversaires, des mariages, des événements, des amis… Je pars en principe d’un air connu et j’y adjoins mes paroles. Je l’ai fait pour ma sœur (<em>Imagine,</em> de Lennon), pour mon beau-frère (<em>Jérome, c’est moi)</em>, pour mon beau-père (<em>Gentlemen cambrioleur,</em> de Dutronc), pour mon fugace gendre (<em>Toi, l’auvergnat)</em>, pour ma tante (<em>Ratata </em>d’Antoine), mon oncle (<em>Suzette)</em>, mon père (<em>Rock’n’roll collection </em>de Laurent Voulzy), ma cousine  (<em>Ta Katy t’a quitté)</em>,  pour mes filles (<em>Ma tête,</em> d’Adamo, <em>La chanson douce,</em> d’Henri Salvador…) et ma petite-fille (<em>Ti amo,</em> de Toto Cotugno),  pour l’ami Jojo (<em>Mon copain Bismark,</em> de Nino Ferrer) et pour l’ami Pierre (<em>Space odity,</em> de Bowie<em>), Les filles du port de Brest </em>pour Isabelle M. et Oddjie, Oh Marie Energie (<em>Mamie Blue</em>) et <em>L’important c’est la rose </em>pour Marie G, <em>Comme toi </em>de Goldmann pour l’amie Delph, <em>Le cauchemar psychomoteur,</em> d’Hugues Aufray pour JP G, <em>Tombe la neige </em>pour Tatsumi,  <em>Gaby </em>pour le Gab, <em>Les 3 cloches </em>pour Didi, <em>A l’eau de la claire fontaine </em>pour Béa H. … je ne peux citer tout le monde, et bien évidemment pour CTN (<em>Juanita Banana </em>de Salvador et surtout <em>La maison où j’ai grandi </em>de Françoise Hardy)…</p><p>                  Zède ne m’a inspiré aucune chanson. Pierre Perret c’en était chargé avant moi…</p><p> </p><p>                  Les années 80, c’était la liberté et en même temps, quelque chose ne tournait pas rond. Peut-être le fait d’avoir mis entre parenthèses l’écriture qui me passionnait. Ou la différence d’âge avec ma compagne. Je n’avais pas choisi cette relation. Je m’explique.</p><p>                  J’avais succombé à ce que Zweig nommait la pitié dangereuse. Non que ma compagne fût handicapée mais parce que je l’avais, sans le vouloir, écartée de ses tendances suicidaires. Et que je craignais la récidive.</p><p> </p><p>                  L’appartement possédait une grande terrasse, laquelle surplombait l’avenue. C’est ce qui m’avait séduit la première fois que je l’ai visité. Ce n’est pas aussi courant,  une terrasse en ville. On y invitait pas mal de monde, notamment des artistes. Je me souviens y avoir reçu Patrick Saytour. Ou d’un repas auquel  étaient présents Noël Dolla, Sylvie Durastanti (eu deuil du cinéaste Jean Eustache) et, pour la première fois, Skimao. Je voulais créer un journal artistique. Les copains d’alors, Jean-Marc Ferrari et François Lagarde, m’en ont dissuadé et je pense qu’ils ont eu raison car j’étais loin d’être mûr pour ce genre de projet. C’est dans cette atmosphère que j’ai conçu <em>L’île aux peintres</em>, en référence directe à Rabelais et à la galerie Medamothi. Format à l’italienne, ou si l’on préfère, horizontal. Je considérais alors la page comme la parente pauvre de la production littéraire. J’y évoquais par ex, Anita Molinero ou les jeunes nîmois. Certes Mallarmé avec son coup de dé, était directement allé à l’essentiel, Apollinaire s’était essayé aux <em>Calligrammes</em>, nous connaissions les <em>Cantos Pisans</em> de Pound et j’avais une vénération pour le <em>Mobile</em> de Michel Butor. J’avais envie d’y apporter ma petite touche personnelle. Malheureusement, personne n’a compris ni appuyé ma démarche. Les artistes et les lecteurs en général s’intéressaient au fond, au contenu, et pas du tout à la manière dont celui-ci était mis en forme, à la manière d’un plasticien ou d’un compositeur de musique spatiale. <em>L’île aux peintres</em> reproduisait par la mise en page, l’espace dans lequel s’étaient déroulé des expositions que je commentais en marge, tandis que la partie carré adjacente, en fait le gros de l’espace de la galerie, était composé de mes réflexions sur une année d’activités. C’est dans cet espace que Tjeerd Alkema avait sculpté son disque d’or.</p><p> </p><p>                  Je devais remettre ça quelques années plus tard, avec la complicité de Claude Viallat (que j’avais interviewé pour l’occasion). Le livre s’intitulait <em>La peinture à l’île</em>. Cette fois j’avais découpé la page en trois. Deux couloirs latéraux où je transposais tous les textes écrits dans l’année (Autard, Parant, Dezeuze, Bordarier, les regretté Serge Lunal et Luc Bouzat…) ou encore inédits (dont un sur Barcelo, peu connu à l’époque) et la partie centrale où je commentais mon année de production, au fil des mois. Je recourais à 3 caractères typographiques différents. La galerie Brousse, un immense appartement, rue Brousse précisément, vers le boulevard Jeu de Paume, exposa la plupart des œuvres que je possédais de tous les artistes cités dans le livre. Ma sœur en a fait un film. Je suis reconnaissant à Luc Bouzat d’être venu me chercher alors que j’avais abandonné la critique d’art. Lui, Marie Ducaté et Jeanne Gérardin m’ont ainsi maintenu à flot après que j’eus coulé, de m’être sabordé, dans des conditions contestables il est vrai (Albi et Villa d’Arson à Nice).</p><p> </p><p>                  Dans<em> La Peinture en archipel, </em>publié par le soin de Claude-Henri Bartoli<em>, </em>galeriste rue Leenhardt à l’époque<em>, </em>je pris des risques inutiles et idiots. J’attaquais sans discernement la politique des Frac afin de défendre les artistes que j’appréciais au premier rang desquels Dominique Gauthier (qui réalisa de magnifiques exemplaires de tête) et Jacques Clauzel, pour qui j’avais écrit des poèmes publiés en livres d’artistes. La mise en page était néanmoins plus sage : pleine page, marges resserrées afin de produire un effet de respiration. Commentaires polémiques et texte critiques. J’avais choisi Marc Aurelle, Dominique Gutherz, les méconnus Bertrand Vivin ou Bernard Michez, Frédéric Khodja, Viallat encore et toujours, Valère Novarina dans sa partie graphique, l’incontournable Alain Clément et mes potes de l’époque. Les passages polémiques circulèrent dans les milieux autorisés du fait des réseaux très actifs et je fus mis temporairement au ban. Je me suis bien rattrapé depuis. Et le niçois Denis Castellas, qui avait très mal pris certains passages du livre, est devenu un ami. Nous avons publié ensemble <em>Notes d’ombre. </em>Toujours format à l’italienne, come dans ce livre.</p><p> </p><p><em>                  </em>Un bébé TN pointant le bout de sa frimousse, nous dûmes déménager<em>.</em></p><p><em> </em></p><p> </p><p><strong>      ET DERRIÈRE LA GARE, LA RUE BOYER</strong> :</p><p> </p><p>                  Décidément, je me suis rapproché petit à petit de la gare, comme si inconsciemment je préparais le départ. Aujourd’hui je viens en ma ville natale de mon village par le train. Nous habitions au 2<sup>nd</sup> d’un immeuble des années industrielles, tel qu’il s’en construisit une flopée tout autour de la gare des temps jadis. La maumariée habitait au premier. Un salon-bureau où je recevais tantôt mes élèves tantôt mes amis. Une grande chambre,  une plus petite pour le bébé. Deux balcons.</p><p> </p><p>                  Pas trop de bruit même si le quartier était réputé mal famé. J’ai fait piquer un vieux cocker encombrant, supplanté par un caniche, ce dont je ne suis pas fier. L’un des plus mauvais moments de ma vie. Il s’appelait Ulysse. Et comme j’écris ce livre en pensant à Joyce…</p><p>                  (Et revenant de Dublin. Une petite pensée pour Ulysse).</p><p>                  J’y ai vécu avec la mère de ma fille ainée, qui venait de naître. Nous y avons aussi rompu. La maumariée me l’avait présentée, elle l’avait récupérée après un suicide raté, alors qu’elle vivait une période difficile. Elle s’adonnait au naturisme, l’été, du côté de Maguelonne et m’y avait plus ou moins entraîné. Je n’aimais pas du tout. J’avais l’impression de retrouver l’esprit de compétition qui sévit un peu dans tous les milieux et principalement sportifs. Vous avez-vu comme ils sont beaux mes seins ? Vous avez-vu comme la mienne est plus grosse que la sienne ? Je pensais à Boris Vian et à ces Bigle-moi. Tant qu’il s’agit de professionnalisme, c’est tout à fait normal (si tant est que l’on puisse définir la norme). C’est insupportable dans le quotidien : l’automobiliste qui double à deux fois la vitesse autorisée ou vous fait une queue de poisson et un doigt d’honneur, le regard hautain du grand Goliath sur le petit David qui lui a fait une remarque sensée, le nanti pas toujours méritant qui vous écrase de son mépris de classe…</p><p> </p><p>                  Arrivé à ce point de ma déambulation urbaine, il convient de Faire le point. Qu’en aurais-je appris ?</p><p><em>D’abord que les souvenirs, plus ou moins précis, offrent une matière inépuisable que l’on peut modeler à souhait.</em></p><p><em>Ensuite que la structure de la ville, en tout cas du Centre-ville, l’</em><em>Écusson</em><em>, me permet de leur donner une forme. Les associations d’idées font le reste. La forme à la fois fermée et ouverte, permet de contenir le trop grand afflux des souvenirs.</em></p><p><em>Egalement qu’il ne suffit pas d’être un héros. On peut s’avérer des plus médiocres et cependant trouver matière à réflexion. Les héros, on les admire,  mais on a bien du mal à les imiter. Le plus grand nombre se reconnaît dans la médiocrité, a fortiori si l’on a tenté d’en sortir ou que l’on en est sorti.</em></p><p><em>Enfin et surtout, que j’ai conscience d’avoir joué avec les codes du genre autobiographique. En proposant des façons inhabituelles de parler de soi. En jouant sur la véracité supposée de ce que l’on affirme mais là j’ai eu bien des prédécesseurs, et des plus illustres.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Changement de technique : j’en profite pour improviser des variations stylistiques ou pour revisiter mes anciens textes, quelques-uns en tout cas, dès lors qu’ils illustrent mon propos.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je briguais, l’ai-je dit, un poste de culture générale aux Beaux-arts mais, devant m’imposer dans mon statut d’enseignant dans le privé, je ne l’ai point préparé. Quand j’ai rompu avec la Nasillarde,  je me suis retrouvé avec un rappel d’impôts qui m’a obligé à vendre quelques œuvres que les amis m’avaient donnés : un dessin « historique » de Dominique Gauthier,  une boule de Jean-Luc Parant, un magnifique Saytour sur toile cirée bien kitch, un dessin de Dezeuze… Je m’en suis toujours voulu. C’est un de mes grands regrets même si je me suis rattrapé depuis.</p><p> </p><p>                  Le siège social du Chat messager se trouvait dans un immeuble de cette même rue, orné au dessus de son entrée d’un bas-relief vantant la classe ouvrière comme on n’en fait plus. Quand Skimao partait en vacances, ou pour son Alsace natale, il me laissait les clés et et les plantes à arroser. Je furetai alors dans sa bibliothèque où je faisais des découvertes : Quignard, Pérec, Perros notamment.</p><p> </p><p>                  Les Mogarra (et notamment l’artiste Joa, que je connais depuis le lycée et ses manifs ! et que j’admire beaucoup) habitaient boulevard de Strasbourg. On se rendait mutuellement des services, on fêtait des anniversaires. On a même fait un réveillon improvisé ensemble. J’y étais avec la nasillarde (et le bébé) mais j’avais invité une certaine Louisa, une brève aventure que j’avais rencontrée place de la Comédie, qui me consolait de mes déboires albigeois, danseuse de son état, plutôt jolie et originaire d’Algérie, toute seule ce soir-là. Ce n’était pas une bonne idée.</p><p> </p><p>                  Un galeriste de nos relations était présent et c’est lui qui, au petit matin, est rentré avec la jeune femme, émigrée on ne peut plus intégrée comme on disait alors. Ca reste quand même un bon souvenir de réveillon. Je ne l’ai plus jamais revue.</p><p> </p><p>                  J’en déduis : Qu’un prénom peut en cacher un autre et que les galeristes s’ouvrent aussi sur l’international.</p><p><strong>      </strong></p><p><strong>      PUIS LA RUE DES DEUX PONTS</strong></p><p> </p><p>                  Avec ma nouvelle famille (mon épouse, mon beau-fils, ma fille et notre bébé), après une escapade à l’ouest, nous avons pris la décision de retourner vers le centre ville, au plus près de l’ Écusson. Plus pratique pour le travail, plus spacieux par rapport aux résidences modernes et plus de murs pour y loger les œuvres. Il est vrai du bric et du broc.</p><p>                  Là nous sommes dans un autre univers, cosmopolite et musclé. Et moi dans un autre pan de mon existence. J’y ai vécu quelques temps. La maison m’a inspiré un roman : <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>, notamment l’épisode de la cave à Kafka. Il fut publié par mes amis les Jansen, plus particulièrement Aline  qui en illustra, avec beaucoup de pertinence, les principaux épisodes, dans leur petite structure éditoriale Nacsel. Format et design volontairement proche de celui de Gallimuche mais en gris, rapport au thème pluvieux. Dans ce roman,  je racontais que, en bon en émule du messie, et afin de conjurer le mauvais sort s’abattant sur la ville sous forme de pluie boueuse,  un apprenti écrivain s’attribuait, pour consigne l’écriture d’un livre sacré et propitiatoire. Sauf qu’à la suite d’une indiscrétion, tous ses supposés amis et collègues se succédaient pour l’en empêcher. Il finit par sortir pour chercher l’inspiration et revient se casser la figure dans la cave où justement une machine automatique est en train de taper le titre de son roman, inspiré par le jeudi saint.</p><p>                                                                             …</p><p><em>      Désœuvré, en proie à un sinistre cafard, j’écrivais mon nom sur les vitres embuées donnait sur la rue. Ce déluge de sang me hantait. Il pleuvinait, pleuvassait, pleuvotait depuis tant de temps dans ma tête. Le découragement gagnait du terrain. La ville paraissait atterrée, amorphe, anémiée. Les rumeurs les plus folles circulaient. Les suicides se multipliaient. Les rixes molles décimaient les boit-sans-soif. Les illuminés hurlaient à la mort. Les bagages s’emplissaient. Les armoires se vidaient/ L’exode se préparait.</em></p><p><em>        Je résistais pourtant dans le naufrage collectif. Au début je m’étais cru responsable, à l’instar de mes compatriotes. Combien d’oiseaux de mauvais augure avaient prêché dans le désert urbain ? « Le temps est proche où le sang lavera le sang, ou l’injuste périra, où le ciel vous engouffrera ». Nul n’est prophète en sa ville…</em></p><p><em>        Je résistais pour ne pas sombrer, mû par l’intime conviction que mon heure approchait, que la Rédemption devait s’opérer par mon intercession, qu’en me désignant comme fautif aux yeux de mes semblables, je les sauverais du même coup qui m’absoudrait. Vous ne me croyez guère, hommes de peu de foi. Peu m’en chaut vous savez ? La liqueur d’arbouse a parlé.</em></p><p><em>      Je me sentais comme habité, comme investi, comme animé d’une mission introspective dont dépendait le sort de mes pareils en la ville – mais en quoi elle consistait je l’ignorais encore. </em></p><p><em>      … Soudain ce fut comme une révélation.</em></p><p><em>      … Un gros mensonge parbleu ! Une fable bien de chez nous ! Une parabole géante et en bonne et due forme ! Dont je serai le prophète, que dis-je le prophète, le héraut ! </em></p><p><em> </em></p><p>      Et quelques 150 pages plus loin :</p><p> </p><p><em>      Avant de dévaler les escaliers de ce maudit trou noir, j’avais allumé distraitement l’ordinateur, sans trop de conviction, puisque je ne savais que fort mal m’en servir. Quelle surprise d’entendre l’imprimante se mettre en marche sans me demander mon avis. Le tracteur fonctionnait en continu. Aussi le rouleau de papier perforé se mit-il à pousser son interminable cri de déréliction ; des caractères gras et majuscules s’imprimaient. J’essayais de lire mais j’avais si mal à la tête ! J’arrachai la première  feuille tandis que l’imprimante continuait de ronfler. Et la pluie de tomber…</em></p><p><em>        </em></p><p><em>                    Au milieu de la page, était consigné ce qui me sembla être un titre : JEUDI SOIR, JEUDI NOIR.</em></p><p> </p><p>                  Ce livre, qui aurait dû comporter 7 volumes,  je l’ai renié pendant des années tellement l’échec en fut cinglant. Il ne supportait pas la comparaison, me disait-on de toute part, avec <em>Les Inséparables.</em> J’en ai relu des passages dernièrement et je regrette de ne pas l’avoir poursuivi. J’avais seulement esquissé le premier paragraphe de Vendredi matin, chagrin.</p><p> </p><p>                  Une anecdote le concernant : Aline et Franz Jansen m’avait réservé un espace de lecture, lors d’une fête-anniversaire en leur villa d’Assas. J’explique en gros l’argument du livre. Je commence ma lecture. J’y évoque l’épouse du narrateur qui fait tout, dans le livre, pour l’empêcher de mettre à l’œuvre son projet salutaire. Une excitée m’interrompt, se lance dans une diatribe sur le sort des épouses aliénées et exploitées de sorte que  je ne puis continuer à lire. Naturellement, cela n’avait rien à voir avec le sujet du livre mais seulement avec l’expérience de l’excitée en question. Déjà que je n’aimais pas lire…</p><p> </p><p>                  Une autre fois, je devais lire des textes de Jacques Clauzel et je me laisse submerger par l’émotion. J’espère que tout de même que l’auditoire aura été sensible à ma présentation et au nouveau style que je propose. Non rien : soit des remarques sur ma lecture comme telle (comme si je passais un examen) soit des poètes chevronnés dont l’un me précise que je n’aurais pas dû lire debout mais assis (chacun sa technique, mec !), l’autre qu’il ne faut jamais passer après lui… Excusez-le du peu… C’est comme au théâtre : on ne vient pas voir comment est interprété un texte. On vient voir jouer les acteurs… On ne vient pas découvrir un poème. On vient voir l’interprète. Pas étonnant que les arguments Ad hominem prolifèrent. Au lieu d’une bonne démonstration.</p><p><em> </em></p><p>                  Cet appartement aurait été pour nous l’idéal, spacieux, plutôt bien situé par rapport au boulot, aux écoles et à l’accès vers le centre à part qu’il souffrait d’une vétusté criarde dont nous nous rendions compte au fil des jours. Nécessité de changer les plombs à chaque fois que fonctionnait une machine, chauffage au mazout insuffisant et ruineux, salle de bains et tuyauterie d’un autre temps. C’est à la suite d’une fuite conséquente,  à la veille de partir en vacances, que nous avons dû faire venir en urgence un plombier qui n’accepta le risque qu’à condition qu’on lui surveille sa camionnette. Pensez, une rue derrière la gare ! Bref il répara et nous descendîmes remettre l’eau, coupée pendant les travaux dans la fameuse cave à Kafka de mon livre <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>. Sauf que par réflexe, épuisés et la lucidité en berne, nous fermâmes la porte blindée qui jouxtait celle de l’entrée au rez-de-chaussée. Comment sortir, si je puis dire, de cette situation ? Nous sonnâmes autant que nous pûmes, tapâmes à la vitre, gueulâmes tout notre saoul, téléphonâmes en continu… : les deux filles dormaient et dormaient profondément. Impossible de les réveiller. Une voisine du 3ème, avec qui nous avions sympathisé, proposa de nous héberger. Finalement, le voisin du dessus, long comme une anguille, et un tantinet audacieux, trouva la solution : il descendit, à ses risques et périls, de sa fenêtre intérieure, glissa sur l’encorbellement végétal de notre cour intérieure et ouvrit la porte de la cuisine, fort  heureusement ouverte. Nous tenions notre sauveur ! Et à minuit tout était réglé, à part qu’un courant d’air s’en mêla, qui cassa la vitre de ladite porte de ladite cuisine. Il y a des soirs comme ça… Me suis vengé sur la souris qui traversait régulièrement la salle à manger. Trop gourmande la coquine ! Un bout de fromage, selon la méthode ancienne, et nous en fûmes débarrassés. Après coup, on a bien ri…</p><p> </p><p>                  Un peu avant, nous nous plaignions, auprès du même voisin du dessus du bruit de sa machine à laver qu’il faisait fonctionner tous les soirs. Celui-ci fut bien étonné et jura qu’elle ne marchait que le jour. Nous comprîmes vite que la chambre où nous dormions jouxtait une boutique spécialisée dans la photocopie et qui faisait tourner ses machines toute la nuit. Pas question pour eux d’arrêter leur activité nocturne. Nous avons fini par changer de chambre.</p><p> </p><p>                  D’autant qu’une nuit, je me réveillais en sursaut. Le double plafond, imbibé d’eau, venait de me tomber sur la figure. Encore la machine à laver du voisin du dessus ? L’agence se déplaça et démontra à l’intéressé que cela venait forcément de sa baignoire, placée au-dessus de la chambre.    </p><p> </p><p>                  Evidemment, le voisin nia et nous montra que rien ne signalait la moindre fuite. Il fallut toute l’astuce et la patience du propriétaire de l’agence pour détecter celle-ci, infime en effet, mais les petits ruisseaux font de grandes rivières. Et qui vous tombent, comme le ciel, sur la tête. </p><p> </p><p>                  Dans la nouvelle chambre, bruit infernal émanant des tuyaux et du plafond toutes les nuits à trois heures du matin. Le vieux monsieur du dessus, ancien employé à la SNCF et habitué aux horaires décalés, faisait nuitamment sa lessive. Et il n’avait pas l’intention de changer ses habitudes… Pas facile la vie en commun en Centre-ville.</p><p> </p><p>                   Ces anecdotes nous font rire aujourd’hui. Comme quoi rien ne vaut la distance, la distanciation disent les brechtiens, pour désamorcer les petits drames de l’existence. Et autres conneries.</p><p>                  C’était un véritable QG. Nous y recevions des tas d’amis, d’artistes et d’écrivains. Une fois,  j’ai invité Roger Laporte dont le minimalisme en écriture est bien connu. Il se targuait d’être le beau-frère de Derrida. Ses goûts en matière d’arts plastiques le portaient vers Zao Wou Ki et une abstraction délicate et mesurée. J’avais invité aussi Vincent Bioulès, lequel au contraire étalait, dans de grandes toiles figuratives, sa virtuosité colorée. Ce dernier ne cessa de taquiner son vis-à-vis avec la malice assez subtile qu’on lui connaît et j’eus bien peur que nous allions au clash. Comme quoi il ne faut jamais s’amuser à marier la carpe et le lapin. Et j’ai pu constater que, même à l’intérieur des élites il existe des haines irréconciliables. Bernard Derrieu était là, qui réussit, par des questions pertinentes, à désamorcer les sujets de conflit.  Dans cet appartement, Valère Novarina, est passé nous voir. Jean-Michel Vecchiet, que j’avais invité pour une expo perso galerie Arcana y a dormi, et je me demande si l’un de mes artistes préférés, ami de longue date, Joachim M., qui habitait tout près, n’est pas un jour venu désencrasser le hall avant que sa carrière n’éclate et ne lui évite ses basses besognes alimentaires</p><p> </p><p>                  J’avais fait confectionner un gâteau dont la partie du dessus, à la pâte d’amande, avait la forme d’un de ces motifs répétés qui caractérise l’œuvre de Claude Viallat.  J’ai fait plus tard la même chose pour Dominique Gauthier. Nous étions dans le salon, sans doute à prendre l’apéritif avant de nous mettre à table, quand quelqu’un fit remarquer qu’un rodeur semblait reluquer quelque chose dans la voiture garée devant notre fenêtre. L’artiste, et son épouse Henriette, furent pris de panique car la voiture était la leur et l’objet en question leur valise qu’ils emportaient, après le repas, pour un séjour dans le Roussillon. Je me précipitai vers la fenêtre,  le rodeur s’en alla et Claude récupéra prudemment l’objet de l’annulé délit. C’est que nous vivions tout de même dans un quartier chaud, avec pas mal d’ivrognes, de drogués et de petits délinquants. Pascale K. qui avait habité les lieux juste avant notre installation, me racontait qu’un jour un clochard l’avait poursuivie avec une seringue ensanglantée en menaçant de lui inoculer le SIDA. Nous n’avons pas eu, de notre côté, à en pâtir tout en ayant bien conscience d’habiter un quartier à problèmes. Nous eûmes des démêlés avec les jeunes du 2<sup>nd</sup> qui balançaient systématiquement leurs mégots dans notre cour et qui, nous ayant entendu râler, avaient jeté gratuitement des pétards contre notre porte et sur notre auvent en toile. Je leur envoyais un mot des plus conciliants et tout rentra dans l’ordre.</p><p> </p><p>                  Cet appartement devint un véritable petit musée empli de toutes les petites œuvres que m’avaient données, depuis mes débuts, tous les copains et copines artistes. La plupart n’avaient pas de valeur financière en tant que telles,  plutôt des souvenirs de relations épisodiques avec un tel ou un tel. Une poignée seulement devait avoir un peu de valeur, ce que l’on ignorait à l’époque. L’appartement était composé de deux grandes parties, traversées toutes deux par un long couloir. A gauche une immense chambre d’ami qui avait dû être autrefois la salle d’attente d’un médecin. Un peu plus loin la pièce qui nous servait de chambre et sur la gauche, la cuisine qui donnait sur la cour. Au fond, jouxtant cette dernière, un salon qui devait dû être le cabinet du docteur. De l’autre côté, la salle de bain, la chambre des filles et une immense salle à manger donnant sur la rue, partant sur la gare. Il y avait vraiment de quoi meubler les murs et la tapisserie moderne. Juste à l’entrée nous avions accroché un immense autoportrait au fusain de Jacques Fournel, estampillé de concept AUTOSATISFACTION. Si bien qu’en partant le matin, nous avions l’impression qu’il nous reprochait notre sortie : Où tu vas ? Et en rentrant qu’immanquablement il nous interrogeait, à la manière d’une  jalouse ou d’un jaloux : D’où tu viens ? Jacques Fournel, et sa compagne Noëlle Tissier, future directrice du Crac de Sète, quelques années plus tôt, me recevaient souvent dans leur appartement rue d’Alger, et j’en ressortais toujours enrichi.</p><p> </p><p>                  Même les couloirs étaient interminables. Mon beau-fils y garait aisément sa moto.</p><p> </p><p>                  C’est là que j’ai écrit mon essai sur Maurice Roche, <em>Sous la chair des mots</em>. Très potes avec Maurice quand il habitait Langres dans le Vaucluse.</p><p> </p><p>                  On s’appelait souvent et on a fini par s’engueuler. J’en ai rendu responsable l’éditeur qui tardait à publier le livre, malgré un contrat signé, ce qui fait que j’ai décidé de me débrouiller par mes propres moyens et grâce à des souscriptions d’amis proches. Zède, incroyable mais vrai, a accepté de m’avancer la somme nécessaire à l’impression  (Je te le prête car je sais que toi tu me le rembourseras, sous-entendu, pas ta sœur !).  Je l’avais confiée au compagnon, parfois inquiétant d’une amie, la peintre Anne M (je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser !). Alain Clément m’avait confectionné une trentaine de peintures que  j’ai pu vendre aux avocats, psychanalystes et architectes de mes relations. Si bien que je disposais assez rapidement de liquidités. Eh bien, croyez-le si vous le voulez,  Zède me téléphonait tous les jours en prétextant qu’elle avait besoin de la somme et je lui ai tout remboursé dans les trois semaines ayant suivi le prêt ! On ne se refait pas. Quant à la confiance…</p><p> </p><p>                  On avait un collègue et copain marocain, Tayeb, qui avait ouvert une boucherie rue du pont de Lattes. Nos nous y servions sans nous préoccuper de savoir si la viande était halal ou pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’agissait pas de porc, ce qui ne nous empêchait pas de manger des saucissons. On faisait dans l’exotique, des gâteaux chez le libanais, des spécialités chinoises chez une copine de ma sœur, des kebabs chez le turc…</p><p> </p><p>                  Pourtant, le prix du loyer excessif par rapport au confort, l’augmentation brusque des impôts locaux, la gestion difficile des Sylvains dont nous demeurions encore propriétaires, la saleté qui sévissait autour de l’appart en particulier des possesseurs de chiens indélicats, la difficulté pour trouver où se garer, la nécessité de payer un parking couvert et protégé etc. firent que nous déménageâmes un peu plus loin, à notre grand, aussi grand que l’appartement regret…</p><p> </p><p>                                          (éternel).</p><p> </p><p><strong>      </strong></p><p><strong>      SANS OUBLIER LA RUE STE CATHERINE</strong></p><p> </p><p>                  Notre dernier appartement familial à Montpellier, derrière la gare. Au rez- de-chaussée, un vrai garage individuel comme on n’en fait plus. Un véhicule, censé être en panne, rempli de polonais était garé devant. Ils travaillaient à laver les pare-brises  le jour et rentraient le soir où ils se saoulaient comme des cochons. Et comme ils n’avaient pas de cabinet de toilettes, ils venaient pisser contre le portail. Ils ont vite compris que cela nous dérangeait et le chef  les a incités à uriner ailleurs. En fait, on se sentait protégés. Nul n’aurait songé à leur ravir leur territoire. Ni à nous chercher noise. On eût appelé alors la Pologne au secours.</p><p> </p><p>                  Juste en face, une bande d’étudiants, à majorité asiatiques, faisaient la fête carrément tous les soirs. Une nuit, n’y tenant plus, j’ai mis l’électrophone à fond avec une chanson de Sheila qui traînait sur le pick-up de ma plus jeune fille (<em>Vous les copains je ne vous oublierai jamais, </em>adaptation d’un tube anglais<em>)</em>. Que pensez-vous qu’il s’en suivît ? Ils comprirent avec humour la signification du geste, et combien les sons se propageaient fort de voisin à voisin, ils s’excusèrent et promirent de faire moins de bruit. De toute façon, ils ne tardèrent pas à déménager, laissant dans la rue une quantité invraisemblable de vêtements de luxe qui fit le bonheur des habitués du Secours populaire à quelques mètres de là.</p><p>                  Au début de la rue, se trouvait un garage tenu par deux frères du style robuste. Tout le quartier y faisait effectuer ses révisions. Un jour ils mirent en vente une R 21 toute nacrée et carénée de façon assez spectaculaire,  je dois le dire, un peu comme une voiture de compétition. Elle n’était pas très chère et le duo me promettait de l’entretenir au besoin. Je l’acquis. Jamais je n’ai senti autant le prestige que confère un véhicule. Dès que nous nous garions quelque part, des curieux venaient nous interroger à son sujet. Comme je suis très peu porté sur la mécanique, ce sont souvent eux qui me faisaient miroiter les avantages du turbo. Les gitans de la région la reluquèrent rapidement. Les deux premières fois,  ils n’eurent pas de chance puisque j’arrivais alors qu’ils étaient en pleine action. La troisième fut la bonne : je la récupérais en piteux état à plus de 200 bornes de mon domicile et me décidais à la vendre, à, la fois à contrecœur et soulagé (Comme quoi l’ambivalence…).  J’en retirais à peine le prix des pneus que je venais tout juste de changer. Cela nous apprendra à viser plus haut que nos assises le permettent…</p><p> </p><p>                  Je ne développerai pas les quelques autres lieux qui suivent où j’ai séjourné trop peu de temps : c’est pour dire si je connaissais bien la ville.</p><p><em> </em></p><p><em>La rue Soubleyras, du côté des Arceaux, grâce aux bons soins de Skimao, qui m’a prêté son appart, rez de chaussée sur cour, une quinzaine de jours en période de dèche. Je ne l’ai jamais oublié. </em></p><p><em>Dans la continuité,  j’ai dû dormir quelques nuits chez mon amie Marie, témoin peu vigilante, de mon premier mariage, qui m’a ouvert  son canapé. C’est qu’il est des moments dans la vie, où il vaut mieux ne pas trop montrer le bout  de  son nez. C’était l’Estanove, si je me souviens bien, du côté de la voie rapide. </em></p><p><em>Une nuit passée chez des inconnus, un peu plus âgés que moi, rue du Courreau, et qui m’avaient gracieusement hébergé,  jugeant que je n’étais pas en état de rentrer chez moi. Ca devait être en fin de Première. J’ai eu de la chance. J’aurais pu très mal tomber.</em></p><p><em>Vers la même époque, dans le deux pièces, vers le pont Juvénal, d’une amie (Raymonde ?) béarnaise connue à l’Espiguette,  où j’avais travaillé tout un été. Je dormais parfois chez elle, en tout bien tout honneur. Une fois, j’ai tellement vomi que son évier était plein. Mauvaise surprise au réveil. Elle l’a bien pris. Elle a seulement murmuré : Tu fais ch… Elle m’appelait Son pote et réciproquement. </em></p><p><em>Au retour de mon intervention avortée à la médiathèque d’Albi, autour de la trentaine, déprimé,  je me suis retrouvé chez une mère de famille que je ne connaissais ni des lèvres ni des dents, une amie de Louisa, la relation ayant coupé court, ça devait être rue Leenhardt. J’ai rarement été saoul, deux ou trois fois, dans ma vie, mais là c’est le trou noir. </em></p><p><em>J’ai dormi rue  St Barthélémy. Une copine menaçait de s’y suicider. Et comme j’avais promis à celui qui l’avait quitté de veiller sur elle. On n’a qu’une parole.</em></p><p><em>Enfin, j’ai dormi plusieurs fois vers le Plan Cabanes. On était toute une bande d’amis autour de Nana et la maumariée. C’était en quelque sorte du camping en ville. Ils étaient fanas de Boby Lapointe et j’ai pu, grâce à eux, apprendre ses chansons par cœur. Photographes aussi. Superbe reportage sur les toits de la ville. </em></p><p> </p><p>                  Il doit en manquer  deux ou trois. Sans compter celles dont j’ai déjà parlé ça et là.</p><p><em> </em></p><p><em>Je n’ai jamais dormi chez mes parents, rue de Castelnau, l’ancien Ancien chemin de. A deux pas du cimetière.</em></p><p> </p><p>      Et ce fut le grand départ… dans un an cela fera trente ans. Qui l’eût cru. L’eusses-tu cru ?</p><p> </p><p>                  Enfin, dans mes écrits, certains lieux se manifestent :</p><p> </p><p>Montpellier en priorité, ne serait ce que dans <em>Connexités</em>, <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>, <em>Les Petites manies</em>. Et autres conneries.</p><p>      Le Pouget, dans l’Hérault pour <em>Le prince et le boucher </em>et <em>L’as de pique.</em></p><p><em>      </em>La Salvetat sur Agout, dans<em> La Ceinte trinité.</em></p><p><em>      </em>Le Larzac en général, dans <em>Forval l’Auvergnat.</em></p><p>      Marseille, dans <em>Les Inséparables (</em>et aussi le village de Fontanes, dans l’Hérault<em>)</em></p><p><em>      </em>New-York, dans<em> Zoom sur Manhattan. </em>Et, dernièrement, dans<em> Apparition. </em></p><p><em>      </em>Le littoral méditerranéen notamment La Grande Motte, dans <em>La tornade bleue</em> mais aussi la Grèce éternelle dans 7<em> escales à Ithaque</em>.</p><p><em>      </em>Des pays imaginaires dans<em> : Les alburarismis.</em></p><p>      Et Paris, dans <em>Rencontre capitale, </em>inédit.</p><p> </p><p><em>                              Rencontre capitale ? </em>En voici un extrait<em>…</em></p><p><em> </em></p><p><em>Il avait ressenti un besoin impérieux, irrésistible de P.aris. Ce nom-là, pas question de l’ignorer. On a tous ses trucs pour ne point l’égarer. Chacun a le sien. En cinq lettres, une pour chaque doigt mais seule la première qui compte, la capitale. </em></p><p><em>Tous les deux, trois mois, il venait s’y ressourcer. C’était, comment dire, chronique.</em></p><p><em>En province, quand on est las des imitations, on finit par se payer le modèle.</em></p><p><em>Les moyens de transport vous le rendent si proches. Et que dire de l’essor formidable des communications. On peut tout faire de ses dix doigts, et qui sait si l’image à venir ne créera pas l’illusion d’épouser les images. Il suffit parfois d’une paire de lunettes.</em></p><p><em> </em></p><p><em>La province se répand de périphéries en zones urbanisées. A peine si l’on s’aperçoit que l’on vient de quitter sa ville. Le temps d’un quotidien – mais lequel ? – et l’on est déjà rendu. </em></p><p><em>Si bien qu’on peut se demander si P.aris n’est pas le lieu de villégiature de la province, sa banlieue centripète ou… comment dire, son trou noir, son soleil en creux. </em></p><p><em>La F.rance profonde véritable. Et d’abord n’a-t-elle pas tout aspiré de forces vives (quand elle ne s’aspire pas elle-même)? Celle où il est loisible de penser. Et de dé-penser, c’est selon.</em></p><p><em>Les raisons d’une visite ne manquent pas. D’autant que cet homme-là avait une manière singulière de s’y promener. Je ne dis pas qu’elle est unique, qu’elle n’a pas connu jadis son heure de gloire, je dis qu’elle n’a plus cours de nos jours : pas le temps, plus d’envie, trop de monde même la nuit. D’ailleurs la nuit sévit-elle toujours à P.aris ?</em></p><p><em>Il partait d’un terminus de métro &#8211; ou d’autobus &#8211; et descendait vers le fleuve – lui aussi, il savait son nom mais il a ses homonymes&#8230; Petit à petit il s’élaborait une représentation mentale assez fidèle, à l’image d’une cervelle avec des zones d’influx et de turbulence qu’il désignait par périphrase : le monument destiné aux invalides de guerre, le palais présidentiel, la plus belle avenue du monde.</em></p><p><em>Oh, même à son âge, moins de la trentaine dirons-nous – car les hommes aussi ont un jour trente ans – on n’est pas dupe. Ou alors on ne l’est que sciemment. P.aris n’était plus P.aris, je veux dire la reine du monde. La ville de lumière n’était que l’ombre de ce qu’elle avait été. Ses feux étaient passablement éteints, dépassés, en hauteur ou en misère. Que lui importait ? Ce monde était sans intérêt. Les quotidiens n’en parlaient que trop. Il s’évacuait de lui-même, se vidait de tous ses mots de sang. L’hémorragie d’images semblait à son comble. L’imposture faisait illusion, puisque telle était sa vocation pérenne.</em></p><p><em>Cette ville avait perdu sa langue. C’est à lui de la trouver. On ne doute de rien quand on n’a que trente ans. On a néanmoins quelques excuses.</em></p><p><em>Il avait publié, dans une de ces revues rares et chères que s’arrachent les institutions mais qu’on ne trouve guère en librairie, du moins ce qu’il en reste, un commentaire élogieux d’un écrivain marginal, de ceux que les gens d’esprit vénèrent mais que personne n’a jamais pris la peine d’approfondir. Son nom importe peu. On l’a déjà oublié, bien qu’existant encore.</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>La prochaine fois,  j’écrirai à nouveau sur Paris. Il m’en est arrivé bien des choses là-haut.</p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>Rien pour l’instant sur Vergèze où je vis depuis bientôt trente ans. Rien sur Nîmes la rivale. C’est vers Montpellier que je reviens toujours. La Montpellier que je regrette. Celle dont je me suis senti l’enfant, le protégé, l’œuvrant et même le chantre mais qui ne me rendra jamais l’amour, la considération que je lui aurai portée. On peut le vérifier en ce <em>Dédale</em>.</p><p> </p><p>                  Avant d’en finir en beauté, une liste alphabétique, du style jeu SLC : Pas plus de 3 lignes.</p><p> </p><p>Amitié : Ca reste un mystère. Celui des affinités électives. Pour certains c’est une évidence fatale. Pour d’autres on se rend compte combien on les apprécie quand ils vous manquent. A fortiori quand ils ont disparu.</p><p>Bernard : Je n’aime pas mon prénom dont la sonorité en « ard » me déplait. Heureusement, j’ai remplacé le D par un T. J’ai failli m’appeler Eric. On aurait ainsi pu cerner plus aisément mes états d’âme.</p><p>CTN : Qu’aurais-je été sans toi/Qui vins à ma rencontre/… Tout le monde t’apprécie, plus que moi-même parfois. Ca doit signifier quelque chose. Tout ce que  j’ai fait de bon, je te le dois (enseignement, littérature, art…).</p><p>Désir : C’est un peu le moteur de toutes choses. Dans sa multiplicité.</p><p>Echecs : J’en ai connu, et sûrement suscité, plusieurs. Je ne le regrette point car ils m’ont remis sur le bon chemin et appris à ne pas trop m’enthousiasmer avant d’avoir mes arrières bien assurés.</p><p>Filles : Je suis très heureux d’avoir eu deux filles et une petite-fille. J’ai l’impression  de ne pas leur avoir assez appris mais c’est sans doute un signe de vanité que de vouloir à tout prix pérenniser.</p><p>Gauche : J’ai longtemps voté à gauche. Je suis plus nuancé à présent. Seuls les extrêmes m’inquiètent. Je suis souvent gauche au premier abord devant les puissants. Je regrette après coup. Ou je me répète inlassablement ce que j’aurais dû leur dire. Je suis encore plus gauche quand il y a du monde, du grand monde même. Dans les meetings par exemple.</p><p> : J’éprouve de la honte pour bien des mauvaises actions que j’ai commises. Or l’on ne peut revenir en arrière et que le pardon n’efface pas tout. J’essaie en conséquence de ne pas trop m’en culpabiliser. Surtout s’il s’agit de vétilles (qui marquent pourtant  à vie) : un pénalty raté lors d’un match entre classes au lycée. J’entends encore un spectateur : Il est nul ce 9 !!! Le 9 c’était moi… J’ai honte d’avoir taquiné ma grand-mère, un peu lourdement, parce qu’elle avait voté Giscard. Elle croyait avoir voté pour le président des jeunes. Elle ne comprenait pas mes moqueries. Je la faisais « bisquer » avec ça. Et quand je rentrais à l’aube, elle « se calcinait ».</p><p>Intolérance/Injustice : ce sont les deux types d’action qui déclenchent en moi des réactions d’indignation et de révolte. Avec la privation de liberté mais franchement sur ce point-là je n’ai pas trop à me plaindre. Sauf que de nos jours, on doit surveiller nos propos. Chassez l’autorité, elle revient au galop. Plus sournoise.</p><p>Journalisme : Un de mes paradoxes. Je n’aime pas leur mentalité, leur agressivité, leur côté donneur de leçon, leur recherche du sensationnel et au bout du compte leur irresponsabilité. Et pourtant, je suis l’un d’eux sans l’avoir voulu. En autodidacte et ma foi, ça me réussit pas trop mal.</p><p>Kafka et autres auteurs : J’ai toujours préféré les auteurs réputés difficiles, non par snobisme mais par goût de la difficulté, l’envie d’en triompher. A part Kafka, on comprendra sans peinte mes passions pour Proust et Beckett, Joyce et Leiris, Michaux, Novarina, Maurice Roche ou Michel Butor. En remontant dans le temps : Dostoïevski, Nerval, Diderot, Montaigne, Rabelais, Chrétien de Troyes.</p><p>Le Pouget : J’y ai passé mon enfance et ma jeunesse. C’était le contrepoint de la ville. J’étais très content du film de JB Durand d’autant que la fin se déroulait dans le café de mes grands-parents. En même temps, que de regrets que mes deux livres sur le village n’aient pas trouvé leur public (pas pour la gloire, je m’en fous, mais parce que j’aime ces livres !).</p><p>Montpellier : C’est ma ville et elle apparaît dans la plupart de mes récits. J’y retourne souvent. J’en rêve. Il lui arrive de me décevoir, de m’inquiéter. Je lui pardonne volontiers et j’y retourne.</p><p>Professeur : Qui l’eût cru ? Que je devienne professeur quand tout m’en détournait à commencer par la peur de ne pas savoir tenir une classe. J’ai pris ma fonction très au sérieux et rien ne me ravissait plus que d’entendre les élèves me demander : Comment ça se fait que vous ne soyez pas comme les autres ?</p><p>          Questionnement : Je n’ai jamais cessé de me poser des questions philosophiques sans être un grand lecteur des philosophes, dont l’abstraction me décourage.</p><p> </p><p>                  J’ai retenu :</p><p> </p><p>      <em>de Platon l’allégorie de la caverne</em></p><p><em>      de Descartes le doute hyperbolique</em></p><p><em>      de Leibnitz l’harmonie préétablie</em></p><p><em>      de Diderot que tout est matière en transformation</em></p><p><em>      de Rousseau la néfaste division du travail</em></p><p><em>      de Kant, la révolution copernicienne</em></p><p><em>      de Hegel l’idée même de dialectique</em></p><p><em>      de Marx le matérialisme historique (Infrastructure et Superstructure)</em></p><p><em>      de Kierkegaard les principes fondamentaux de l’existentialisme</em></p><p><em>      de Nietzsche l’opposition entre apollinien et dionysiaque</em></p><p><em>      de Freud les vicissitudes de la libido</em></p><p><em>      de Bergson l’étude du comique et du rire</em></p><p><em>      de Husserl l’importance acquise par la phénoménologie de la perception</em></p><p><em>      de Sartre l’idée que nos choix orientent notre existence</em></p><p><em>      de Bachelard la mise en symbole des quatre éléments</em></p><p><em>      de Lacan les 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse</em></p><p><em>      de Foucault que les normes sociales créent la marge</em></p><p><em>      de Deleuze les concepts de rhizome et de machine désirante</em></p><p><em>      de Derrida l’idée que l’écrit précède la parole (si j’ai bien compris)</em></p><p> </p><p>                  La 13<sup>ème</sup> revient c’est encore la première, disait Nerval.  Moi ce sera finalement la 20 ème. La voici. Une phrase de Schopenhauer me revient souvent en tête : « <em>Avec ses expériences déçues et ses accidents qui déjouent tous les calculs, la vie porte l’empreinte d’un caractère propre à inspirer le dégoût</em> ». Sauf que je n’y adhère pas. Ou je cherche des solutions, quand elle me vient en tête.</p><p> </p><p>                  Le même Nerval ajoutait un 14<sup>ème</sup> chapitre à <em>Sylvie </em>de façon à équilibrer les deux parties antagonistes de 7 chacune : les illusions, la réalité.  Et puisue j’ai cité Lacan : « <em>De ce qui ne perdure que de perte pure à ce qui ne parie que du père au pire</em> ». Comprenne qui pourra. J’en apprécie les allitérations. J’ai même mis des Q pour laisser passer les P.</p><p> </p><p>Religion : Le pari pascalien ne m’a pas convaincu. Je préfère les théories du Big Bang et les cosmogonies quantiques. Et surtout la paix tout en sachant qu’elle n’est pas dans la nature de l’homme. La guerre, la violence,  on ne peut pas l’éviter mais pas, bon dieu ! Pour des questions religieuses !</p><p>Sœur : C’est super d’avoir une sœur. J’aurais aimé en avoir plusieurs comme certains de mes copains. Une plus âgée en tout cas. Ca m’aurait ouvert d’autres horizons. Mais il m’aurait fallu plusieurs existences.</p><p>Thom : Il m’a suffi d’une page dans Le monde pour découvrir ce mathématicien suisse, connu pour sa Théorie des Catastrophes. Je suis bien sûr incapable de le lire dans le détail même si son modèle topologique m’aura servi tout au long de ma carrière et de mes écrits.</p><p>Urbanisme : Quelle horreur que ces zones industrielles ou commerçantes qui défigurent les abords des grandes villes ! Ah si les gens pouvaient relire Rousseau.</p><p>Voyages : Je m’y suis mis sur le tard. Ils ont moins forgé ma jeunesse que ma maturité. Je suis toujours enchanté de retrouver Paris. Mes préférés ? Manhattan, les chutes du Niagara, Berlin, Moscou, la côte amalfitaine, la Sicile, Budapest, Stockholm, Amsterdam, la région de Séville, la Bavière, les Alpes et la Bretagne…</p><p>      En Russie j’avais emporté <em>Humiliée et offensés</em>, de Dostoïevski. A Prague, <em>Risibles amours</em> de Kundera, à Dublin <em>Les exilés</em>, de James Joyce, en Allemagne  <em>La montagne magique, </em>à New York un Paul Auster déprimant (<em>Le voyage d’Anna Blume</em>)… Que vais-je bien pouvoir emporter durant la traversée pour la Corse ? Les œuvres complètes de Tino ou le Mémorial de Ste Hélène ? Remarque : Avec l’ami Roland nous avons pas mal sillonné l’Italie : Naples et son Vésuve, la région romaine, Milan… Et aussi l’Espagne, Barcelone, l’Escurial, Tolède&#8230; Plus récemment Dublin pour un parcours joycien. .</p><p>Western : J’adorais Clint Eastwood au cinéma durant l’adolescence. J’ai évolué vers un cinéma moins accessible dont je suis très friand. La nouvelle vague, Rohmer, Rivette, Eustache. Le cinéma japonais des années 50-70, Stanley Kubrick surtout, les allemands, quelques américains… Et le burlesque des années 20. Ou Tati.</p><p>Yéyé : je suis né avec les yéyés. J’ai beaucoup écouté et d’une certaine façon cela m’a mis sur la voie de la musique plus sérieuse : chansons à texte, puis groupes anglo-saxon, musique classique et contemporaine ou jazz. Bashung et Murat.</p><p>Zorro : Mes héros ? Ceux des illustrés de ma jeunesse : Marco Polo, Le fantôme, Mandraque le magicien, Ivanhoé, Kit Carson. Puis ceux de mes premiers livres lus : les 6 compagnons, le clan des 7, le club des 5. Enfin, des chanteurs (Adamo, Murat), des stars du rock (Paul Mac Cartney surtout) ou du ciné (James Dean). Peu de héros littéraires ou plutôt, j’en aime trop.</p><p> </p><p>      (J’aurais bien inclus Skimao mais le S était pris par Sœur, le C par CTN et le M par Montpellier…).</p><p> </p><p>                  Il eût été amusant de terminer le parcours du centre ville sur la lettre Z. J’aurais pu mettre Zède mais je déteste le diminutif qui me l’a inspiré. Comment peut-on s’appeler Zézette ? Que ceux que je n’ai pas cités, et Dieu sait s’il y en a, me pardonnent. Pourtant, je n’en ai pas fini avec ma ville. J’ai l’impression qu’elle m’a repoussé quelques fois aux confins de sa périphérie.</p><p> </p><p>                  Cette année-là, 1995, je démarrais mon stage d’un an à l’IUFM (Et revoilà l’école normale !).  Ce qui est drôle c’est que je croisais d’anciens élèves qui ne comprenaient pas ce que je faisais là, pensaient que j’étais leur enseignant.</p><p> </p><p>                  Malgré la défiance de certains, je m’en suis bien sorti. D’autres n’ont pas eu cette chance. En tout cas, j’ai pu vérifier que la confrontation à de plus jeunes collègues ne me posait pas de problème. Autrement dit, que j’étais resté jeune. Ce fut une belle année. Je publiais <em>Les inséparables</em> et amorçais mon activité de journaliste.</p><p> </p><p>                  A partir de cet endroit du livre, je bouleverse quelque peu la chronologie au bénéfice de l’espace. Et j’accélère le tempo. J’évoque en effet le postérieur avant l’antérieur dans la continuité de mon fil directeur : je sors petit à petit de la ville.</p><p><strong> </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong>      L’AVENUE CLÉMENCEAU</strong></p><p> </p><p>                  Comme elle aboutit route de Toulouse on peut considérer que ce fut une halte avant le saut vers l’inconnu hors du département. Nous n’y sommes point encore.</p><p> </p><p>                  J’y ai passé quelques mois, seul, dans un appartement quelque peu vétuste et pourtant plein de charme, chauffé par la boulangerie du dessous. Il était très pratique pour moi puisque très près de mon lieu de travail et que je pouvais y amener les quelques élèves qui me réclamaient des cours particuliers. Un salon donnant sur la rue, une salle de bains donnant sur le ciel et jouxtant une cuisine à l’ancienne, un long couloir, une chambre au fond et une pièce servant de bureau sur le côté. Très sombre au demeurant. Il appartenait à un copain de ma sœur qui travaillait alors dans la brocante, avec tout ce qu’elle comporte de trouble. Un jour j’ai été cambriolé. Comme c’était ma période de dèche extrême, les voleurs, (dont je soupçonne quelque connaissance d’alors), durent en être pour leur déception. Toujours est-il qu’en descendant dans la rue, je croise un commissaire de police, ancien colon estival, accompagné d’un de ses collègues. Je lui relate ma mésaventure et il demande à aller voir les lieux. Alors là,  j’ai pu assister à l’une de ces scènes que l’on voit dans les mauvaises séries télévisées où les flics en service se relaient, rasant les murs, révolver au poing, afin de coincer l’éventuel intrus ! Naturellement,  il n’y avait personne, ce que j’aurais pu leur dire s’ils me l’avaient demandé. La tête qu’ils firent en revanche quand ils pénétrèrent l’antre du brocanteur… Jamais vu un bazar pareil ! Tout son stock entreposé sans nul souci de rangement. Une vraie déchèterie. L’atelier de Bacon à Dublin.</p><p> </p><p>                  Envie d’autre chose. Vieux garçon, vieux gars con. Vieux gars qu’on méprise.</p><p>                  Malgré les cours particuliers, j’étais tellement fauché qu’il est arrivé à ma compagne actuelle, nous étions au début de notre relation, de m’acheter une tranche de jambon dans l’un des commerces du coin, aujourd’hui disparus.</p><p> </p><p>                  Nous y avons mangé une fois avec celui qui allait devenir mon beau-fils, très jeune à l’époque. Il adorait chanter (pour ça on s’entendait bien !). On n’a que des chanteurs dans la famille. Il m’a interprété la chanson du Hérisson qui se trouve dans Emilie jolie. Plus tard nous nous sommes apitoyés sur la mort de Balavoine – (balle d’avoine). Sommes même allés sur sa tombe à Biarritz. Et puis on aimait les calembours à la Boby Lapointe. Quand il s’est pacsé on lui a chanté une variante de l’Hélicon, pom pom pom pom. On suivait le Top 50 et je lui achetais le magazine. Bref à travers lui je retrouvais mes engouements de jeunesse.</p><p> </p><p>                  Cette année-là,  j’ai eu la chance d’enseigner dans le supérieur et ma foi, je ne m’en suis pas trop mal sorti. J’ai dû abandonner car cela demandait trop de boulot. Très bon contact avec les étudiants qui m’avaint pris en affection. Un bon souvenir. Plus tard, je serais amené à former des stagiaires, mes futurs collègues.</p><p> </p><p>                  En même temps que je quitte l’Ecusson pour les quartiers et la périphérie, je dis adieu à  l’enfance montpelliéraine et la jeunesse dissipée, c’est le moins que l’on puisse dire.</p><p> </p><p><strong>      BEAUCOUP PLUS LOIN, ROUTE DE TOULOUSE, LE MAS DREVON : RUE VILLENEUVE D’ANGOULÊME</strong></p><p>                  C’était un immeuble tout en longueur, en forme de barre, pompeusement baptisé le Florence. Un attrape-nigaud pour qualifier un immeuble moderne au sens péjoratif du terme.  Autant dire une barre. Au quatrième étage sans ascenseur, avec vue imprenable sur celui d’en face, sa sérénissime Venise (en fait il s’agissait du Pavie, où vivait ma future épouse, la jolie brune, CTN), copie conforme du Florence comme quoi certains ne voyagent pas beaucoup. Un salon, une cuisine et une chambre. C’était l’Unique, ma première épouse, qui avait dégoté cet appartement, distant du centre ville, afin de s’éloigner de sa mère qui y travaillait et passait la voir tous les jours. On entendait les voisins se disputer à travers les murs. Un soir les flics débarquèrent pour les séparer. On entendait nos pas et paroles, quand je recevais, c&rsquo;est-à-dire assez souvent. On s’était mariés un peu naïvement, et je dois le confesser assez bêtement, en pensant d’une part à des bourses auxquelles nous aurions droit (et que nous eûmes en effet), d’autre part au fameux rapprochement de conjoints qui devait lui permettre de redescendre assez rapidement de la région parisienne. Elle avait en effet réussi un concours nécessitant une mutation.</p><p> </p><p>                  Je n’allais pas tarder de mon côté à partir dans le Tarn, trois ou quatre jours par semaine, pour y enseigner moi-même notre langue. J’avais ainsi tous les avantages de la vie de célibataire. Ce que j’ignorais c’est que celle qui allait devenir la femme de ma vie habitait en face, au Venise justement. Le destin nous avait rapprochés, pour la 2<sup>ème</sup> fois, la première c’étaient des cours communs à la fac, mais trop tôt et donc encore en vain…</p><p> </p><p>                  A cette époque j’écrivais des poèmes. On était passé de Borborythmes à Entailles.</p><p> </p><p>                  Un saut qualitatif. Je cherchais une écriture littérale, blanche et visuelle.</p><p>                  En voici un exemple. Nous en avons fait un livre plus tard, avec Serge Lunal, paru aux Editions Rivières de mon ami Jean-Paul Martin.</p><p> </p><p>                  Il m’a édité environ 70 petits livres.</p><p> </p><p>      <em>   Du</em></p><p><em>                     Point de re-pè-re</em></p><p><em>                                         Où le sol de taille</em></p><p><em>                                                                  Un gl’acier</em></p><p><em>                                                                                 G’lissant dé-</em></p><p><em>                  rape       </em></p><p><em>                       chaque courbe a son arrêt de mort</em></p><p><em>                                                     paraphe irréductible</em></p><p><em>                                                                   impossible</em></p><p><em>                                                                                   qui fuit       </em></p><p><em>                                                     à l’instant où son socle    </em></p><p><em>                                                                                        se barre</em></p><p> </p><p>                  Le voisin du dessous vivait avec sa sœur et prenait son rôle très au sérieux. Celle-ci était divorcée et flanquée d’un môme en bas âge. 9 h du soir et c’était pour lui l’extinction des feux. Aussi, les motifs de friction et de polémiques étaient-ils légion. Il se radoucit quand je lui annonçais mon départ. Je me souviens, pour me faire pardonner mes nuisances,  je lui avais offert des tas de chemises dont je n’avais plus l’utilité et qu’il se proposait d’aller vendre aux puces. Le facteur avait une sœur qui venait me faire le ménage, je m’alimentais un peu n’importe comment et dînais en général au restaurant. Je ne me préoccupais en rien du lendemain et vivais au jour le jour. J’avais des tas de potes et commençais à côtoyer le milieu artistique et littéraire. Je me souviens qu’Alain Clément était venu m’apporter les exemplaires de tête de <em>Connexités</em>, que je n’avais pas hésité à envoyer à Roland Barthes ou Jean-François Lyotard, lesquels m’avaient répondu.</p><p> </p><p>                   Je commençais à rendre visite à Roger Laporte, extraordinaire écrivain, beau-frère de Derrida, qui m’impressionnait beaucoup et dont l’œuvre m’intriguait, me fascinait. Alain m’avait offert un pastel que j’ai toujours devant les yeux. Je l’avais punaisé et il m’a fait remarquer qu’il fallait absolument l’encadrer. Leçon comprise et je m’y suis appliqué par la suite. C’est pendant cette période que je me suis rendu compte que j’aimais écrire des textes sur les artistes. Et que je m’en suis fait des amis : Vincent Bioulès pour commencer puis très vite, Serge Lunal (bien oublié depuis son décès) et Dominique Gauthier à qui je suis resté fidèle.</p><p> </p><p>                  Bien des copains et copines ont défilé dans cet appartement.</p><p> </p><p>                  La ville vous happe et vous assène ses séductions auxquelles on ne sait d’autant moins résister qu’on associe la jeunesse à l’insouciance. Avec le recul, un peu de modération n’aurait pas été  de trop. J’ai toujours compté sur la chance et elle ne m’a pas trop manqué,  j’en conviens… Cependant, elle aurait pu se voir étayée par un peu plus de rigueur, de sérieux et d’études approfondies. Je vivais en hédoniste afin de juguler mes angoisses et je ne faisais que les renforcer. Je me suis ainsi compliqué la vie. On ne peut revenir en arrière et le regret ne sert à rien. Mieux vaut ne retenir que le positif. En tout cas, j’ai trouvé cet équilibre en m’éloignant de la ville (pas trop loin tout de même), d’un commun accord avec ma compagne et l’on peut dire que nous n’avons jamais eu, jusqu’à présent, à regretter notre décision.</p><p> </p><p>                  Au début, très peu de temps au fond,  j’y vivais avec l’Unique. On y a même fêté notre bref mariage. En fait, j’ai vite compris qu’elle avait des vues sur l’un de mes meilleurs amis, plus conforme à ses goûts. Cela m’a sans doute blessé au début, on a quand même son orgueil, mais a contribué à me détacher d’elle assez vite. J’ai rencontré, sur las bancs de la fac, une certaine Hélène, qui méritait bien son nom, un peu paumée après le suicide de son compagnon. Je l’ai présentée à l’infidèle. Celle-ci m’a poussé vers l’Hélène en question avec qui j’ai filé le parfait coton pendant deux trois mois. Des départs à l’étranger, une mutation obligée ont fait le reste. Il n’a même pas été question de suivre qui que ce soit et l’aventure en est restée là. J’ai donc vécu au Mas Drevon tout seul, si l’on peut dire…</p><p> </p><p>                  Cet appartement aurait bien des choses à nous conter. Je n’en retiendrai qu’une situation qui aurait pu me coûter cher. Je me trouvais, pour la nuit, en galante compagnie quand on frappe des coups violents à la porte. C’est le compagnon de la compagne en question. Il a repéré sa voiture dans le parking et voudrait avoir quelques explications. Je l’embrouille quelque peu avant d’ouvrir. L’infidèle en petite tenue se cache dans les toilettes. J’ouvre en bâillant (et en pyjama !), et il s’excuse de me réveiller, me réexplique son problème. Je feins de ne point comprendre de qui il parle en jouant sur des homonymies bien commodes de prénoms, car je prêtais fréquemment mon appartement durant mes absences, quand je travaillais à Albi. Le jaloux jette tout de même, par acquis de conscience, un coup d’œil dans la chambre proche de l’entrée, n’y  aperçoit personne dans mon lit défait et en déduit que sa bonne amie a dû se garer là par commodité et partir dormir ailleurs chez quelque copine. Très bien. Tout est bien qui finit bien. L’excité s’excuse encore et reprend sa recherche. L’intéressée se hâte de s’habiller, de téléphoner à la copine (ma sœur ?)  en question et nous nous en tirons avec quelque frayeur au-dessus de la normale. Elle s’empresse de les rejoindre. La suite m’échappe. Et je m’en retourne dans les bras de Morphée.</p><p> </p><p>                  Ca aurait pu finir bien plus mal.</p><p> </p><p>                  J’ai quitte Le Florence pour Louis Blanc puis, très vite, pour l’avenue de Palavas. J’étais au Florence quand, alors que je devais descendre sur Marseillan afin de retrouver un couple d’amis, la maumariée m’a téléphoné de venir consoler sa copine mail en point. C’était la nasillarde. Et une période difficile en point de mire. Heureusement, il m’en reste le meilleur : ma fille.</p><p> </p><p><strong>      ET LES SYLVAINS, LA CROIX D’ARGENT</strong>,</p><p> </p><p>                  Mon épouse, la définitive, on s’est mariés assez vite, était devenue propriétaire d’un deux pièces assez joli mais tout petit. Il donnait sur un bosquet, notre lieu de promenade. Et sur un terrain de tennis où je jouais, mal je dois le dire, avec mon ami Christian, notre voisin.</p><p>                  C’est là que j’ai écrit la partie qui m’incombait du livre sur Butor, co-signé avec Skimao. Comme j’aime les listes, je citerais les œuvres   qui m’ont le plus marqué et justifient mon intérêt pour son œuvre.</p><ul><li>L’emploi du temps <em>où un employé français dans une ville anglaise se perd dans le labyrinthe de l’écriture après s’être enlisé dans celui de la ville et rate deux occasions de réussir sa vie sentimentale. L’ouvrage est construit sur une forme canonique</em>.</li><li>Degrés,<em> où trois narrateurs se succèdent pour décrire une simple heure de cours au sein d’un lycée parisien, le premier se perdant dans son projet trop ambitieux pour ses frêles épaules. Nombreuses références culturelles, forcément, pour un lieu d’initiation à la culture.</em></li><li>Mobile <em>:</em> <em>Une façon toute nouvelle de représenter le monde, plus particulièrement les Etats-Unis, pour ce qu’ils incarnent de mode de vie, de pays de rêve mais aussi pour le fond fangeux sur lequel il se construit. La narration est remplacée par une poétique spatiale du slogan, des citations, des spécificités d’un état. Un livre unique qui encore beaucoup à nous apprendre. Une exploration des vertus spatiales de la page, dont je me suis pas mal inspiré. Une révolution typographique.</em></li><li>Essais sur les Essais<em>:</em> <em>Une incroyable plongée, fort audacieuse, dans la genèse de l’œuvre de Montaigne, de son projet initial aux derniers allongeails. Un travail numérologique étonnamment convaincant. Une exhumation du rôle crucial joué par La Boétie.</em></li><li>Histoire extraordinaire<em>:</em> <em>Etude approfondie d’une lettre de Baudelaire relatant un rêve du poète à son meilleur ami et exécuteur testamentaire. Ce rêve contient des trésors de ramifications  vers l’ensemble de la démarche et de l’œuvre. Place importante accordée à la gestion de la sexualité.</em></li><li>6810000 litres d’eau par seconde<em>:</em> <em>Encore une œuvre étonnante, unique en son genre, admirablement structurée et qui prend pour prétexte les chutes de Niagara, son Histoire et son actualité sur fond de chute et de Châteaubriand. Cela m’a donné envie d’y aller. C’est fait. </em></li><li>Les 5 tomes de Répertoire<em>:</em> <em>Où par petites touches ou fragments davantage développés, l’écrivain rend hommage à ses pairs, à tel aspect peu étudié de leurs œuvres dont il renouvelle la lecture. Celle de Zola et son roman expérimental, de Flaubert à travers la spirale des 7 péchés capitaux, de Proust en mettant en exergue 7 femmes, sur la modernité de Mme de la Fayette, sur la caractère profane du Caravage, sur la variation chez Monet, sur le contraste entre l’art de Rothko et la ville de New York, sur l’interprétation des lignes chez Mondrian, et, un peu avant tout le mode, Leiris, Joyce, Faulkner, Pound, JL Parant, Mallarmé selon Boulez, l’opéra… 21 textes par volume, ce qui fait au bout du compte, un de moins que les </em>Essais <em>de Montaigne. Ca se boit comme du petit lait et on apprend énormément de choses, la lecture des chefs d’œuvre en est</em> <em>renouvelée. Mais ce n’est point trop universitaire… Et nous ne bûmes point frais ! </em></li></ul><p>            Michel Butor ne respectait jamais les prescriptions universitaires qui imposent une bibliographie et des notes de bas de page. Il a eu à en pâtir en France. A la suite de quelques propos maladroits je me suis mis, de mon côté la gent en question, à dos. Et Dieu sait s’ils ne pardonnent pas ! L’imprudence, l’impudence a fortiori,  est irrémédiablement condamnée. Je m’en suis rendu compte aussi avec les éditeurs, ou du moins les directeurs de collection. Mieux vaut les flatter et leur faire un cour assidue.</p><p> </p><p>            J’aime d’autres livres de Butor, notamment le plus connu (<em>La modification</em>) mais j’avoue qu’après <em>Intervalle</em>, diffusé par la télé à une époque où l’on pouvait se le permettre, je m’en éloigne quelque peu. J’accroche moins et prends moins de plaisir à découvrir sauf de temps à autre pour des essais toujours aussi pertinents (<em>Improvisations sur Flaubert</em>, <em>sur Michaux</em>). Beaucoup trop de poèmes et de textes quelque peu complaisants sur des artistes inconnus. Beaucoup de redites et l’impression que la flamme n’y est plus. Un peu d’auto-complaisance vers la fin, avec des œuvres testamentaires qui ne nous éclairent pas autant que l’écrivain, immense rappelons-le, veut bien le dire. Toujours est-il que Michel Butor aura longtemps été mon mentor et que sans doute sans lui ne me serais-je pas lancé si confiant dans une conception de la littérature plus élaborée qu’à l’ordinaire.</p><p> </p><p>            J’avais très peu d’œuvres, sur les murs,  à cette époque mais on s’est vite dit que, si l’on ne se fiait qu’à cet aspect, il nous faudrait vite envisager plus grand. Dans le salon, à part un lit mural qui avait la particularité d’être rabattable le jour, nous disposions d’un inévitable canapé. C’est là que je me suis rendu compte que je pouvais faire plusieurs activités en même temps : regarder la télé, corriger des copies, répondre au téléphone, traiter des problèmes du quotidien et surveiller les résultats du foot à la radio. Souvent la lecture remplaçait les copies. Cette habitude ne m’a jamais quitté. L’inconvénient c’est que parfois l’une de ses activités était bien faite (par ex, les copies) et le reste s’abimait dans un flou artistique si bien que le lendemain j’aurais été bien incapable de résumer le film regardé, oui de quoi j’avais parlé, dans le détail, au téléphone. Le manque de concentration peut en effet nous jouer bien des tours…</p><p> </p><p>            L’appartement était petit donc et l’on y vivait régulièrement à cinq dont deux enfants et un ado, un peu turbulent comme tous les ados. Toutefois, le manque de place, la proximité bruyante d’un collège, l’expansion urbaine du quartier, la délinquance, et surtout l’opportunité de retrouver le Centre et de viser plus grand, ont précipité notre départ, au grand dam des voisins qui nous avaient adoptés. </p><p>                  Nous y avons fêté notre mariage, plutôt intimement d’abord avec les témoins et amis, puis avec la famille, en attendant la naissance du nouveau bébé. C’est nous qui avons réglé la facture. Rubis sur l’ongle.</p><p> </p><p>                  Ca m’a bien plu l’exercice de la paternité. J’aimais bien m’occuper des filles. Prendre l’ainée sur mes genoux quand elle était petite comme pour lui apprendre à conduire, et que je la reconduisais chez sa mère, lui prévoir des activités pendant la semaine de vacances (luge d’été, cheval, patinage), lui enregistrer des chansons qu’elle écoutait pieusement et connaissait souvent par cœur… Lui enregistrer ses émissions préférées et les regarder avec elle. J’ai fait ce que j’ai pu pour lui rendre la vie agréable. Pas facile, tandis que sa mère perdait pied… J’étais en stage à Nanterre quand elle est née, où j’avais retrouvé la Normande mais je dus partir illico presto et l’aventure en resta là. Elle était mal engagée et n’était pas faite pour durer.</p><p> </p><p>                  Ca été plus simple avec la benjamine qui a eu droit à une vie plus équilibrée. Je m’en suis beaucoup occupé  durant l’enfance. Lectures le soir, protection tout terrain en ville, nombreux voyages : en Allemagne, Tchéquie, Angleterre ; Italie, Espagne, Pays Bas, Belgique, Alpes, Pyrénées…). Ca été un peu dur quand elle est partie à Lyon ou à Paris afin d’effectuer ses études. On s’est beaucoup inquiétés. Tout n’a pas été parfait mais on a échappé au pire. La vie passe trop vite.</p><p> </p><p>                  Ne pouvions pas rester dans un endroit pareil. On a tous les inconvénients de la ville sans en avoir les avantages, malgré le tout petit bois, rescapé du massacre, qu’on nous a temporairement concédé.</p><p> </p><p>                  Les Sylvains, c’est déjà un peu la nature…</p><p> </p><p><strong>      AU BOUT DE LA VILLE, LE CARREFOUR DE LA LYRE</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  A la suite de ma rupture assez violente avec la nasillarde,  je me retrouvais dépouillé d’un peu tout, privé de visites à ma fille (cela ne dura heureusement que quelques semaines), sans voiture et sans argent. J’avais pris un appartement assez éloigné du centre ville, que nous partagions plus ou moins avec ma sœur. L’emplacement l’arrangeait d’autant qu’elle travaillait à deux pas, à l’hôpital. Alors là,  j’ai connu ce que c’était la France du travail, celle qui se lève tôt,  qui se tape 3 heures de bus matin et soir, qui se prive de tout et a bien du mal à joindre les deux bouts. Les cabines téléphoniques pillées par les petits délinquants qui les rendaient inopérantes. Les motos vrombissantes abonnées au rodéo dominical sous les minces balcons d’une HLM sans le moindre charme, la vue donnant sur un terrain vague, voué à des constructions tentaculaires. Pas la période la plus glorieuse de ma vie et pourtant, on finit par s’adapter à tout et les moments de fête ou de bonnes surprises en prennent d’autant plus de valeur rétroactive.</p><p> </p><p>                  En même temps que le Capès, j’avais tenté l’agrégation. L’épreuve avait lieu dans un établissement sise près de l’école d’architecture, autant dire près du plan des 4 seigneurs où habitaient Brigitte et Yves. Le seul accident de ma vie, ce fut en tentant de les rejoindre chez eux, juste après ma rupture avec la Coopérante. J’avais obtenu une bourse mais n’avais rien préparé. Dommage d’ailleurs parce que c’est <em>Jacques le fataliste</em>, de Diderot qui est tombé cette année-là et que j’aurais sans doute eu des arguments. Je devais faire acte de présence. Un très violent orage s’est déclenché à l’heure du concours, inondant certaines rues, compliquant la circulation, rendant la route peu visible, ce qui fait que je suis arrivé en retard. Il m’a fallu parlementer pour avoir le droit d’entrer dans la salle.</p><p> </p><p>                  Heureusement, je n’étais pas le seul retardataire. Sinon, j’aurais dû rembourser l’argent touché. Parfois un impondérable peut susciter bien des effets dont on se serait bien passé. Je l’ai échappé belle.</p><p> </p><p>                  Le patron de la boite privée m’avait demandé de participer à une réunion, de son parti ou de l’association commerciale dont il faisait partie, très près de cet appartement. On nous avait demandé de définir notre conception de la politique. J’avais déclaré, à la grande surprise de mes confrères, qu’elle me faisait penser à un chien. Il me fallait expliciter : parce que la peau lie tique (on a lu son Lacan !). L’organisateur a déclaré ensuite au patron : Le débat fut d’un niveau inattendu ce soir ! Je me suis toujours senti atypique. J’ai oublié de dire que le patron était vaguement cousin avec Boby Lapointe !</p><p>                              Comprend qui peut !</p><p> </p><p>                  Alors là, on quittait la ville du côté de Ganges ou même de Mende.</p><p> </p><p><strong>      CÔTÉ CELLENEUVE, LA PERGOLA-PETIT BARD</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Revenons quelques années en arrière. Vers le début des années 70.</p><p> </p><p>                  Mes trois premières  années de fac, jusqu’à la licence, je les ai passées, la plupart du temps dans une coquette villa de la Pergola, quartier Petit Bard, à la lisère de l’ancien Celleneuve. Un garage donnant sur le jardin. L’entresol avec grand salon, chambre, petit salon et cuisine-salle de bains. L’étage entièrement dévolu à la fille, unique elle aussi : chambre et immense bureau-bibliothèque. Cour arrière. Aujourd’hui,  résidence inaccessible car verrouillée, clôturée et bardée de caméras de surveillance. La Coopérante, qui venait du Maroc, mais d’ascendance allemande,  blonde aux yeux verts, racée et fière de l’être, divines proportions, était seule depuis quelques semaines, à Montpellier. Elle s’y est fait d’ailleurs d’emblée escroquer par des connaissances peu scrupuleuses. J’étais là au bon moment, au bon endroit, dans un couloir de la fac, à attendre un cours sur Pascal. Le seul problème, c’est qu’il me fallait déménager dès que les parents pointaient le bout de leur nez. Ca a d’ailleurs fait toute une histoire car j’avais laissé imprudemment des pulls dans le placard. La fac était souvent occupée et donc les étudiants en grève. Je travaillais en outre au magasin, histoire de « coopérer » moi aussi aux dépenses communes. Les voisins s’engueulaient tout le temps. La voisine, la trentaine, nous avait pris en amitié. Elle nous faisait passer de la viande provenant de la boucherie de son amant. (Elle me plaisait beaucoup). Ca a donné des scènes épiques dans la rue des Amouriers (ça ne s’invente pas !) avec son mari (cocu mais content comme disait la chanson).</p><p> </p><p>                   Je n’ai pas envie de m’attarder sur cette période durant laquelle j’ai dû entrer de surcroît en psychothérapie, traumatisé que j’étais par les prises de parole impromptues des militants d’extrême gauche qui nous culpabilisaient à foison. Je n’ai pratiquement rien écrit de bon. Toutefois, grâce à l’initiative de nos professeurs de fac, Pierre Caizergues et Paule Plouvier, une revue poétique est née : Borborythmes. C’est ainsi que je me suis lancé dans la grande aventure du texte. Très marqué par Mallarmé, il m’a fallu m’imposer. On confondait vite, chez les militants, une écriture lisible par tous (si l’on peut appeler ça de l’écriture) et poésie, laquelle réclame et relève tout de même d’autres exigences. Je me souviens que l’on distinguait les écrivains et les « écrivants ». J’ai beaucoup lu, à ce moment-là, mais plutôt Marx et Freud, afin de me mettre à la page, au lieu des chefs d’œuvre littéraires qui manquaient encore à ma culture (j’ai beaucoup tardé à lire La Bruyère, Voltaire, ou Chateaubriand). Beaucoup d’ouvrages universitaires que j’ai, pour la plupart oubliés.</p><p> </p><p>                  Je sauve du marasme les vers suivants :</p><p>                  Dans le numéro 3 : un seul mérite d’être cité. Et en corps (comme      disait Lacan)</p><p>                  « <em>Le charbon de tes yeux fait des mines sous mes doigts</em> »</p><p>                  Dans le numéro 4 :</p><p><em>                  « La mer c’et la nausée du désir</em></p><p><em>                  Où les rochers ne jouissent plus</em></p><p><em>                  Que d’un miroir</em></p><p><em>                  Qui pourra sonder le savoir du scorpion</em></p><p><em>                  Qui brûle devant lui</em> »</p><p> </p><p>                  Dans le 6 : « <em>Il est interdit d’écrire lorsque l’on ne croit pas à l’écriture</em></p><p><em>                  Empêche-ton les gens de mourir qui ne croient pas à la mort ?</em> »</p><p> </p><p>                  J’ai l’impression de citer les vers d’un autre, en recopiant ces lignes. Je n’aime pas cette période même si je me suis fait pas mal de relations. Je pense à Isabelle de Wangen, qui a eu ensuite le culot d’interviewer le gangster Mesrine (et un peu avant un Robbe-Grillet quelque peu sadique !), et qui m’a fait découvrir le monde de la justice à Paris. Ou encore Gilda Bennani, l’épouse du célèbre psychiatre marocain, qui voulait me présenter à son voisin Tahar Ben Jelloun, ce que j’ai refusé poliment…</p><p> </p><p>                  La Pergola me fait me remémorer un épisode lumineux de mes 15 ans. Un copain m’avait amené à mobylette, dans ce quartier déjà très populaire dans les années 68. J’avais le bras cassé. Il me présente une fille de mon âge, je la trouve à mon goût de 15 ans et elle veut « sortir » avec moi, comme on disait à l’époque quand on échangeait de chastes baisers. Elle me fait découvrir son monde, un autre monde, celui du Petit Bard, que l’on dirait aujourd’hui « limite », mais que je trouvais fascinant et incroyablement ouvert. Les petits et les grands, les actifs et les oisifs, les filles et les garçons s’y mélangeaient sans discrimination. Je ne sais même pas chez qui je suis et l’on m’y parle comme si j’étais un habitant du quartier. Je m’y plais et je sens bien qu’en pénétrer les arcanes me dégrossirait quelque peu car je ne suis pas très dégourdi. Malheureusement, le copain, sans doute jaloux, nous raconte à chacun des salades ce qui nous fait rompre au bout de quelques jours. Quelques temps plus tard, alors que j’étais hospitalisé pour la cheville cette fois, il passe chez moi et me pique, à la barbe de Zède, pourtant soupçonneuse, mon <em>Sergent Peppers</em> qu’il ne m’a bien sûr jamais rendu… Ne me souviens ni de son prénom ni de celui de la fille.</p><p> </p><p>                  Il m’est arrivé la même chose un peu plus tard à La Paillade, qu’on appelait la ZUP. J’y déjeunais souvent d’un couscous marocain chez des amis de la famille de la Coopérante. Après ma rupture avec l’Unique, d’ailleurs mutée dans la région parisienne,  je me retrouve, sur les conseils de la Maumariée, que j’avais retrouvée entre temps, dans ce quartier quelque peu mal famé du nord de Montpellier. Plus exactement, chez une eurasienne assez jolie dont je suppose qu’elle était de mèche avec celle qui était devenue entre temps une amie.</p><p> </p><p>                  Je buvais pas mal et j’étais toujours dans un tourbillon onirique qui n’excluait pas la lucidité. Disons que je me laissais porter par les événements. Je passe une soirée formidable en boite avec ma nouvelle conquête et là encore, je réalise que je me sens bien parmi tous ces êtres qui défilent dans ma vie, comme dans ces films de Fellini où le héros croise des personnages qui semblent le reconnaître et qu’il ne reverra plus jamais. Que s’est-il passé pour que la relation ne se prolonge pas ? Je l’ignore. Encore une occasion de m’instruire et de m’enrichir que j’ai laissé passer…</p><p> </p><p>                  Nous sommes sur la route de Celleneuve, de Gignac, de Lodève.</p><p> </p><p><strong>      ET ENFIN LES SABINES DIRECTION SÈTE, FRONTIGNAN, AGDE…</strong></p><p> </p><p>                  Ce sera toujours pour nous Chapeau Moche. Ma fille et mon beau-fils l’ont baptisé ainsi et nous y avons vécu deux bonnes années au moins, au bout du bout de la ville dans les années 80. Comme l’immeuble, moderne, surplombait le carrefour, on y entendait en permanence des crissements de frein et des klaxons plutôt agressifs. C’est pire aujourd’hui malgré le tramway.</p><p> </p><p>                  Nous étions à deux pas de la place Flandres-Dunkerque où a été installé le grand M de François Morellet, qui se devine en anamorphose. Composée de tubes métalliques et de rondins de bois, elle a fait jaser plus d’un vieux montpelliérain et les ennemis de l’art contemporain en général. Nous étions à l’inauguration avec Skimao. Georges Frèche avait fait l’un de ses habituels discours dans lesquels il s’avouait béotien en matière artistique. Nous avons demandé à l’artiste si, derrière le M désignant Montpellier, l’on ne pouvait pas lire aussi celui de Morellet… &#8211; Oui, et celui de M… nous a-t-il répondu malicieusement, un peu froissé de l’accueil « fraichien » pour le moins maladroit. Morellet était très poli. Jary un peu moins. Il aurait carrément dit Merdre ! Or les gens aimaient ce maire-là justement pour cette raison : il disait ce qu’il pensait et pensait souvent comme la majorité râleuse.</p><p>                  Je l’ai vu, pour l’inauguration d’une médiathèque, de ce quartier justement, se remémorer sans se tromper une bonne centaine de vers de Victor Hugo, sous les applaudissements du public conquis. Curieux mon rapport à Hugo. Je n’ai compris que tardivement son importance. Il m’a porté chance puisque je suis tombé sur ses poèmes  à l’écrit (après une annulation d’un premier sujet) comme à l’oral de l’agrégation : <em>La légende des siècles</em>. Toutefois, outre ses poèmes, je suis plus sensible à des romans moins lus comme <em>L’homme qui rit </em>ou <em>Les travailleurs de la mer</em>. Et à ses œuvres de jeunesse : <em>Han d’Islande</em> et <em>Claude Gueux</em>, que j’ai fait travailler à mes élèves. Aujourd’hui, je fais partie de l’association des amis de Jean Hugo…</p><p> </p><p>                  C’est ma période la plus stérile d’un point de vue littéraire. D’une part, il me fallait assurer mon gagne-pain et, dans le privé, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. D’autre part, l’appartement était trop petit pour que j’aie un espace à moi. Et puis j’avais été échaudé par deux expériences négatives qui m’avaient fait considérer que le milieu de l’art n’était décidément pas fait pour moi. Fuis la discussion…</p><p> </p><p>                  La coexistence fut délicate au début. Je sortais d’une période de liberté durant laquelle je ruinais ma santé, me dispersais et prenais des mauvaises décisions. Les Sabines me forcèrent à plus de rigueur, me firent réaliser la nocivité de l’alcool et puis on apprend à découvrir l’autre, la vie de famille, pas toujours facile avec un préado perturbé par la séparation mal acceptée, ce qui peut se concevoir. L’ex mari de ma compagne, ma future épouse, a joué de son côté ses dernières cartouches. . C’était de bonne guerre. Je n’en veux à personne. Mon ex compagne nous a mis, au début pas mal de bâtons dans les roues pour ce qui concernait la garde de ma fille. Heureusement,  nous avions des amis, des soutiens et après tout nous apprenions à devenir des grandes personnes. Les Sabines, ce fut une période de profonde mutation. La croisée des chemins.</p><p> </p><p>                  Un jour, nous prendrions l’un de ceux-ci pour nous installer ailleurs.</p><p> </p><p>                  Et nous voilà dans l’ailleurs, à, regretter la ville que nous avons connue, pas forcément ce qu’elle est devenue, à l’instar de la plupart des autres et l’on n’y peut pas grand-chose. Sans doute les trentenaires d’aujourd’hui regretteront-ils les transformations qui s’opèreront d’ici 30 ans, quand nous ne serons plus là pour constater les dégâts, ou au contraire les bienfaits.</p><p> </p><p>                  Nous sommes dans la direction de Sète, Béziers, Perpignan. Oui mais là-bas, je ne connais pas grand monde. Nous prendrons donc la direction opposée. Vergèze. On ne m’a pas laissé le choix. On m’y a envoyé pour y enseigner.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                  J’y suis, j’y reste. La ville, j’y reviens si souvent. Qui a écrit : L’éloignement rapproche ?</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>                                                       ÉPILOGUE</strong></p><p> </p><p>                        Il me faut achever ce livre. Je ne l’enverrai pas à un éditeur. J’aime mieux le gérer moi-même ce qui me donne une entière liberté de décisions. Les conditions de l’édition  ne sont plus les mêmes depuis quelque s années et l’on peut se permettre à présent des expériences qui eussent été impossibles avant l’arrivée massive des ordinateurs, de l’internet et même des livres en ligne.</p><p> </p><p>                        Ainsi rien ne m’empêche de reprendre ce livre, en un avenir proche ou lointain, au fur et à mesure que de nouvelles anecdotes assorties de remarques et de références me reviendront. Je ne fais que suivre les enseignements des maîtres que furent en l’occurrence Montaigne (et ses allongeails) ou Proust (et ses « paperolles »). Je peux ainsi considérer ce travail comme un work in progress.</p><p> </p><p>                        Je voudrais terminer ce Dédale en l’Écusson (et au-delà) par une ces listes rabelaisiennes qui me tiennent tant à cœur et par une allusion au présent, qui me permette de dater temporairement l’ouvrage.  Toutes les nuits, je récapitule ma journée.</p><p> </p><ul><li>Suis allé en voiture faire réparer mon imprimante dont j’avais un besoin urgent pour mon entretien alphabétique avec Claude (Viallat).</li><li>Suis passé à la banque.</li><li>Ai acheté la Gazette de Montpellier et Nîmes.</li><li>Ai reçu quelques demandes et ai répondu à quelques mails.</li><li>Ai eu le temps d’envoyer à Eva mon texte sur François Boisrond au Cailar.</li><li>Suis allé avec Chantal au cours de respiration de Marie-Rose. Au centre on m’a réclamé L’art-vues (que je leur ai promis).</li><li>Ai repris la fin de mon livre sur Montpellier et l’ai pas mal complétée..</li><li>Ai pris le train pour Nîmes pour la visite de presse de l’expo Tursic et Mille. Accueil enthousiaste d’Hélène, la conservatrice de Carré d’art. Retrouvailles avec Cougy et Skimao, avec qui je vais boire un chocolat (lui un Perrier). On a tous aimé cette expo et les artistes. Ai cherché un livre de Régine Detambel que le libraire n’avait pas (En fait c’est moi qui me suis trompé. Elle n’a pas publié de nouveaux romans récemment).</li><li>De retour, ai reçu un coup de fil de Stéphane en pleine opération Combas au Pont du Gard.</li><li>Ai eu le temps de reprendre <em>Guerre et Paix</em>.</li><li>Ai écouté, comme tous les soirs, quelques EP des années 50-60 (Presley, Anthony…).</li><li>Avons regardé un film avec Nathalie Baye (N’ai pas aimé).</li><li>En ai profité pour achever le livre de Ramuncho Matta sur Brion Gysin, qu’il m’a dédicacé à Paris.</li><li>En attendant le coucher, ai achevé la journée avec quelques pages du dernier livre de Valère Novarina.</li><li>Avant de m’endormir, je me suis dit que la fréquentation des artistes et des écrivains m’avait acquis le rare privilège de jouir de l’affection, de la protection d’une nouvelle famille. Malheureusement, comme en toute famille, il faut se résoudre à vois partir les siens. Elle s’effiloche. Et la mienne ne tient qu’à quelque fil.</li><li>Je me suis souvenu, in extremis, de mes prières d’antan, quand j’implorais la protection des miens et terminais toujours par ma sœur et mon cousin. Une énumération bien évidemment. Michel Butor, Marcel Séguier, Maurice Roche, Yves Bonnefoy, Valère Novarina, Jean-Luc Parant, Jean-Paul Martin eussent pu ce soir-là la conclure.</li></ul><p>C’était un jour d’avril 2026. Là après relecture nous sommes le 13 mai. Le 17 juillet.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>         Ce sera quasiment le mot de la fin. Une fin relative puisque je puis modifier ce texte autant de fois que je le désire. C’est déjà parti…</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                  Ce livre a été confié aux bons soins éditoriaux de l’ami Christian Skimao au nom de Chat Messager. Qu’il en soit ici remercié.</p><p> </p><p>                  50 ex représentent la première édition et donc un tirage limité.</p><p> </p><p>                  Les suivantes proposeront un texte à chaque fois modifié.</p><p> </p><p>                  Les prises de vue de la couverture et des premières pages sont de mon pote André Fernandez, photographe des stars : Mascaron, tour extérieure, prise vue sur la rue des Trésoriers de France. Ainsi que la photo finale. Merci l’ami.</p><p> </p><p>            <em>Le plan de Montpellier</em>, page 3, m’a été aimablement confié par l’artiste Pierre Joseph. Il s’agit d’une impression numérique de 2006 (95&#215;95 cm, 3 ex.), reconstitution de mémoire du plan de la ville de Montpellier avec un logiciel vectoriel. Il cadre parfaitement avec ce que j’ai voulu suggérer dans ce livre. Je l’en remercie vivement.</p><p> </p><p>            O, I can try with a little help for ma friends…</p><p> </p><p>                  Les autres photographies sont de CTN et BTN et n’ont qu’un intérêt documentaire : escalier, porte d’entrée, tour intérieure.</p><p> </p><p>                  Merci bien sûr à CTN qui a tout relu, traqué les coquille et m’a soutenu dans ce projet..</p><p> </p><p>                              Il est dédié à la postérité.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                     (<em>Plan de Montpellier</em>, par Pierre Joseph)</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>            </strong></p><p><strong>                </strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>                   BERNARD TEULON-NOUAILLES</strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                   <strong>DÉDALE OU L’ÉCUSSON</strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                (Souvenirs de Montpellier et plus encore)</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                                                      Prologue</p><p> </p><p>                   Je forme une entreprise qui n’eut, du moins à ma connaissance, jamais d’exemple.</p><p> </p><p>                   Les conditions éditoriales actuelles me permettent en effet de corriger, de compléter ou de donner au texte une toute autre orientation autant de fois que je le désirerai ou que se sera mis en branle le mécanisme des associations d’idées. Elle ne s’achèvera donc qu’au moment où je ne serai plus en mesure de la modifier. Dans le pire des cas, le jour où je disparaitrai.</p><p> </p><p>                   Ce n’est pourtant pas un livre de bonne foi, lecteur… Rien ne m’y oblige et je n’ai nulle intention d’y souscrire, à un quelconque pacte de sincérité. J’y écris les souvenirs tels qu’ils me viennent sans hiérarchie ni souci d’authenticité. Comme toujours dans mes écrits, la forme y est prioritaire. Un grand poète écrivit : Le fond n’est pas la cause de la forme mais son effet. J’y souscris totalement.</p><p> </p><p>                   On a tous cherché à esquisser le bilan de sa vie, aussi médiocre qu’elle eût été. Je m’y essaie en ce livre, à partir de quelques vagues d’images arrachées à un océan d’oubli, d’occultations volontaires, de refoulements diront certains.</p><p> </p><p>                   Je m’y suis appliqué touche après touche, comme un peintre, jamais satisfait du résultat et amené à reprendre incessamment son tableau, même si ce dernier finit par échapper au visible, comme dans la nouvelle de Balzac : <em>Le chef d’œuvre inconnu.</em> Je n’ai point cherché à tout dire. Et je suis trop méfiant par rapport à ce que d’aucuns continuent de nommer la vérité pour savoir que mon livre demeurera à jamais incomplet. A compléter autant que faire se pourra donc.</p><p> </p><p>                   Enfin, si le présent dépend du passé, le passé est largement aussi tributaire du présent. Cet ouvrage eût été probablement différent si je l’avais entrepris il y a un lustre, une décennie, vingt  ans sans doute ou aux abords de l’an 2000.</p><p> </p><p>                   J’y mets en exergue ma ville natale : comment je l’ai « habitée » avant que de la quitter comme on quitte son enfance ou sa jeunesse. Je n’en donne pas non plus une représentation exhaustive. Plutôt celle qui me viendrait à l’esprit si je voyais défiler, le jour de l’échéance, quelques instants de mon existence en accéléré, telle que je l’ai vécue, imaginée, interprétée ou mémorisée.</p><p> </p><p>                   Le découpage est dicté par l’enchainement des rues. Le lecteur n’a donc pas droit au chapitre.</p><p> </p><p>   En revanche, il peut sauter des passages, la typographie l’y aide, y revenir plus tard, tout lire d’un seul tenant, inventer son itinéraire, bref choisir son propre parcours.</p><p> </p><p>                   Quant au titre :</p><p> </p><p>                   Dédale : Inventeur du labyrinthe crétois. Par antonomase, le labyrinthe lui-même. En l’occurrence les ruelles de la vieille ville.</p><p>                   Ecusson : bouclier de soldat du Moyen Age représentant les armoiries de la famille. La commune clôture, à Montpellier, adopte la forme d’un écusson.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                       <strong>DÉDALE OU L’ÉCUSSON</strong></p><p><strong> </strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>      EN DESCENDANT LA RUE DES TRÉSORIERS DE FRANCE</strong></p><p> </p><p>                  En naissant, pouvais-je plus mal tomber ?</p><p> </p><p>                  Une chute que l’on eût pu supposer fatale, et qui fut amortie par le toit d’une 4 Chevaux flambant verte, la Mercedes du pauvre, miraculeusement couronnée de deux ou trois matelas providentiels &#8211; des étudiants sans doute aménageaient sous les toits, ou dans notre appartement, je ne me souviens plus. Un peu sonné tout de même et l’épaule un tantinet chagrine. C’est ma petite sœur qui, suite à mes appels réitérés, j’avais une voix fluette avant la puberté, est venue me récupérer en ce piteux état qui ne  m’a jamais quitté. Ce qu’on a ri. Bien sûr, on n’en a pas parlé. (« Mais qu’ils sont c… ces gosses ! »).</p><p> </p><p>                  Pas un chat, ou si peu, dans la rue, fort heureusement… Or pour regagner notre étage, surprise et tintin ! En sortant, Franginette  nous avait  enfermés, au dehors bien entendu. Nous a fallu cogner, au heurtoir de fer en forme de poing,  vert comme la porte,  afin de prévenir la voisine du Troisième<sup> </sup>, Mme Perret. Elle a beaucoup maugréé, ce n’était pas la première fois, puis a fini par condescendre à ouvrir et nous a copieusement gourmandés. Six étages en tout pour ses vielles jambes afin de réparer nos sottises…    On en a ri encore, bien au tiède, près du poêle à charbon, dans la cuisine peinte en jaune canari. L’épaule se rappelle à mon souvenir, de temps à autre. Au fond, en y réfléchissant, je ne pouvais mieux tomber.</p><p> </p><p>                  Je n’ai vu le film de Truffaut, <em>L’argent de poche</em>, la séquence où le bébé chute de la fenêtre d’un immeuble, que bien des années plus tard. Il se peut qu’il m’ait aidé à combler mes défauts de mémoire et à me figurer cette improbable scène, pas tout à fait primitive.</p><p> </p><p>                  Ou rêvée ? Le rêve fait partie du réel, n’est-ce pas ? Il lui apporte de la fantaisie. Sans lui, tout serait si plat, si convenu… J’ai beaucoup rêvé dans ma vie. J’ai beaucoup rêvé de ma vie. J’ai beaucoup rêvé en écrivant ces lignes, ces pages, ce volume même. Et dans les lignes de ma vie :</p><p> </p><p>                  <em>La ligne de vie se creuse en la main du poète la nuit. La ligne d’absence trace un sillon nocturne dans la chair des mots. La ligne de mort s’inscrit à l’aiguille sur le corps des insomnies. Une ligne survit aux neuves lueurs de l’aube, à terrasser les démons. Une ligne revit et s’arme de patience en attente du crépuscule. Une ligne. A la ligne. Alignée. </em></p><p> </p><p>                  (Poème que je viens d’écrire pour un minuscule livre d’artiste,, avec Jacques Clauzel).</p><p> </p><p>                  Je l’ai placée, cette scène de chute, en tout début de ce périple afin de rappeler au lecteur que l’assimilation du protagoniste, ou même du narrateur, à celui qui rédige, ne va pas de soi. Il est vrai que l’autofiction nous a habitués à des confidences sans doute authentiques, vérifiables même… La fiction autorise bien d’autres écarts (Proust réprouvait Sainte-Beuve, à juste raison). Les références littéraires et les citations également ! On écrit toujours dans les pas de nos prédécesseurs.</p><p> </p><p>                  Jadis si je me souviens bien,  j’habitais la superbe ville que l’on prétend occitane. Pas tout à fait grande à l’époque : on y croisait des connaissances de tous âges et à foison. L’écusson n’était qu’un grand village. Dans ma rue, l’épicière s’appelait Mme Calvet, la concierge Mme Meyer. La jolie voisine, la trentaine épanouie, Mme Félix. Il m’arrivait de partir à pied pour faire du stop, vers le nord de la ville, du côté de chez ma grand-mère maternelle : une heure de marche et c’était la campagne ! Les vignes plutôt puis la garrigue à perte de vue.</p><p> </p><p>                  Son village ? <em>Chien de la casse</em> ! Le fameux film de J. B. Durand. Sa place et son griffe ? Mon terrain de jeu ! Son café ? Toute ma prime enfance.</p><p> </p><p>                  Ce même village, que j’appellerai Le Piochet, rendit hommage, du moins ses souverains, dès le premier siècle du second millénaire, au seigneur de Montpellier, à savoir en ces temps-là, un certain Guilhem. J’ai bien senti, à de petites remarques narquoises, que je venais de la grand’ville.</p><p> </p><p>                  La banlieue, c’étaient les bourgades alentour… Celleneuve et Castelnau, Le Plan des 4 seigneurs et Grabels, Lavérune et Montferrier. Plus tard, tandis que je travaillais dans un magasin de la rue St Guilhem, j’avais tout le temps, à midi, de récupérer ma petite fiat bleu-pâle, garée gratuitement à deux pas de la Préfecture, de partir pour la plage en passant par la gare, dite aujourd’hui St Roch, puis l’avenue de Palavas et de reprendre mon poste à 14 h pétantes. Inconcevable à présent, où la circulation est quasiment interdite, où les dimensions de la ville ont triplé et où les trams amènent en permanence des piétons de l’agglo, des cyclistes et des trotteurs. Pour ne point évoquer les engorgements  du côté de Carnon et de l’avenue de Toulouse. Je ne le déplore pas. Je dis ce qui était, en ce jeune temps que les moins de 20 ans…</p><p> </p><p>                  Je dis Palavas, mais j’allais aussi du côté de Maguelonne et son camp de naturistes, ignorant les rapports de son ancien évêque avec la ville de Montpellier, et pas très au fait du passé glorieux de la presqu’île tombée depuis des lustres en désuétude. Lors d’un mariage d’amis, Christine et André, en l’ancienne cathédrale,  j’ai écrit un poème, illustré par Claude Clarbous. J’en extrais quelques vers :</p><p> </p><p>        <em>En ces temps un enfant était prince de la plage</em></p><p><em>        Et tout prince un enfant des plages</em></p><p><em>        Et les plages étaient désertes en ces temps-là</em></p><p><em>        Et la plage en l’occurrence</em></p><p><em>        Etait celle de Maguelone</em></p><p><em>        Avec son sacré vaisseau de pierre</em></p><p><em>        Dans son écrin végétal</em></p><p><em>        Au cœur d’une île</em></p><p><em>        Vouée jadis à d’autres seigneuries</em></p><p> </p><p>                  Pour ne point quitter les temps jadis, revenons à l’appartement familial,  au 2<sup>nd</sup> d’un immeuble cossu. En plein Cœur de la ville même, et je devrais dire Jacques Cœur, dont la statue géante trônait dans l’Hôtel juste en face le nôtre. Je le traversais presque chaque jour.</p><p> </p><p>                  Notre demeure bourgeoise, habitée par des joailliers célèbres, nos propriétaires en fait, cette demeure donc, était flanquée sur sa droite d’une tour Renaissance, ornée à sa base d’une créature que je n’ai jamais pu identifier, sans doute une chimère, ou une sirène, et un peu plus haut d’un griffon. Les mascarons sont légion en ces rues anciennes. Rabelais y avait séjourné quelques années chez son ami, le médecin et fameux botaniste, Rondelet. On découvrait alors la dissection scientifique, et la résurrection des chairs chrétiennes en a pris un coup. Ca bardait pas mal à cette époque déjà. Les guerres de religion faisaient des ravages. L’insécurité dans l’écusson ? Allons donc. Ceux qui s’en plaignent de nos jours n’ont pas connu la peste, les conflits de pouvoir et l’intolérance religieuse.</p><p> </p><p>                  Rabelais : ses listes m’ont toujours fasciné. Envie de l’imiter. Ses excès aussi. J’aime son idée de « substantifique moelle »,  cette idée que derrière les apparences se révèle un sens profond pour qui sait s’armer de patience. Comme un chien face à un os.  Ou un philosophe : Socrate… Laid en apparence et beau en réalité (enfin, de la représentation que l’on s’en fait !).</p><p> </p><p>                  Nous étions sinon pauvres du moins très modestes, la famille ayant été ruinée, dans l’après-guerre, par les dettes de jeu du grand-père paternel. Nous recevions en son nom, dans la boîte aux lettres, des invitations émanant des casinos de  Cannes ou Monte-Carlo. Le samedi, nous partions chez ma grand-mère, rapportions des fruits et légumes de saison, de la charcuterie, du lait bien crémeux et un peu d’argent (la caisse du café n’avait pas de clé). Nous avons ainsi tenu le coup, chichement au début, plus fermement ensuite, grâce au système D.</p><p> </p><p>                  Une plaque à l’entrée de la rue. J’ai souvent imaginé, dans le passé, que l’on juxtaposerait  mon nom à celui du père François. O vanité ! C’est vrai, ça ! On ne compte plus les artistes boudés de leur vivant alors que les coqueluches d’une époque sont très vite oubliées ! Qu’en sera-t-il dans 100 ans ? On débaptise à tout va, par les temps qui courent. Pour peu que le père François ait commis la moindre petite cochonnerie monastique…</p><p> </p><p>                  D’autant que les cochons, a fortiori les porcs, n’ont plus la côte, pas plus que leurs cousins sangliers dont nous humains avons pourtant colonisé le territoire… Les prétextes ne manquent pas. On révise les grands noms de l’Histoire. Facile : ils ne sont plus là pour se défendre.</p><p> </p><p>                  Eh quoi ! Ma consœur, Lise Ott, a bien eu droit  à sa place ! Je lui serinais à chaque rencontre : &#8211; Ca va Lise ? Sans imaginer qu’elle allait nous quitter si tôt, d’une maladie qui ne pardonne pas. Enseignante, Critique d’art, Journaliste, un peu comme moi, si l’on y réfléchit bien. Et en plus j’ai écrit des livres. Je la mérite pas, moi aussi, ma plaque posthume ?</p><p> </p><p>                  De l’unique fenêtre donnant sur la rue,  je reviens à ma tour historique, on pouvait apercevoir les curieux et touristes, contemplant la merveille ce fameux mascaron hybride mi-femme mi-bête, censé protéger l’habitant. De mon côté, si je l’ouvrais, la fenêtre je veux dire, presque une lucarne, ce n’était point pour leur rendre la politesse… C’était afin d’aérer la petite pièce toute en rondeur qui nous tenait lieu de salle de bains, bleu azur si je m’en souviens bien. Si le cordon du pommeau avait été plus long,  j’eusse volontiers arrosé les badauds. J’aimais faire des blagues à l’instar de Panurge, l’homme aux moutons noyés, lequel m’a sûrement inspiré. Il m’est arrivé d’uriner par ladite fenêtre en espérant baptiser quelques rares passants, surtout des belges. L’un d’eux m’a même identifié tandis que j’arrosais son veston beige : ce n’serait pas le man Ken pis, une fois ? Je n’avais aucune chance : j’avais des concurrents voraces en la présence de pigeons nourris par la veuve d’à côté, souillant le véhicule garé dans le court évasement que prenait la ruelle juste à cet endroit-là, chassant du même coup le mendiant qui parfois s’abritait dans l’embrasure du garage nanti. La place était chère. La circulation y est maintenant prohibée mais l’on y croise des vélos et des trottinettes électriques.  </p><p> </p><p>                  Des blagues certes mais aussi des bêtises. Revenons à nos moutons. Au réel je veux dire. En réalité, je me souviens m’être penché dangereusement par-dessus bord d’une des deux hautes fenêtres de la chambre parentale, en leur absence évidemment, afin d’éprouver à la fois ma capacité de résistance aux forces de la gravité, et surtout pour faire mon intéressant, pour que l’on s’intéresse à moi, car je ne doutais point que la mort ne m’épargnât ni que je m’en sortisse indemne sous les bravos et les « ouf ! » de soulagement. La Dauphine voisine, ou quelque autre véhicule providentiel en dessous, n’amortirait-elle pas le choc ? J’en frissonne encore aujourd’hui où je suis sujet au vertige.</p><p> </p><p>                  Je n’ai guère poursuivi l’expérience longtemps et je me demande toujours ce qui m’a retenu. J’éprouvais, à l’instant limite de la bascule, une étrange sensation de bien-être et de plénitude mêlée à un sentiment amer de culpabilité. Les avant-goûts de la transgression,  je suppose. La raison, l’âge que l’on dit de raison, l’a emporté, in extremis. Au bout du compte, j’ai bien fait… J’aurais pu mal tomber…</p><p>                  Plusieurs années plus tard, lors d’un mariage en Dordogne,  dans la famille avunculaire de la Coopérante, vous la découvrirez plus tard,  j’ai failli tomber dans la rivière en crue. J’ai hésité. J’y pense encore en frissonnant. Ca s’est joué à un rien… Me laisser glisser ou ne pas me laisser glisser jusqu’à l’eau déchaînée de la rivière. Ce qui m’a retenu ? L’instinct de vie,  je suppose. Et la vanité… Personne ne m’avait vu sortir. Se suicider, soit ! Mais au moins que ça se sache ! Que ça serve de leçon nom d’un chien… Que l’on s’apitoie sur mon sort… Que l’on se flagelle à force de questions…</p><p> </p><p>                  En compulsant ce matin une Gazette locale, car je reste fidèle à ma ville natale, quittée sans m’en éloigner davantage que la frontière d’un département, j’ai appris que mon nom signifiait en fait « Fabricant de tuiles », et non « petit tuile » ainsi que je l’avais longtemps cru. Par un soir de mistral, elle m’est tombée sur la tête, cette tuile d’argile, du toit du même immeuble, tandis que je rentrais de quelque course domestique, et je ne m’en suis jamais tout à fait remis. Je fus assommé, en bonne et due forme et, à cette époque, on ne dérangeait point les urgences pour un oui ou pour un non. Autour de moi, on a attendu, les rares promeneurs,  que je reprenne mes esprits, on a constaté que tout allait bien et que je n’avais pas oublié mon prénom ni mon âge, ni même mon nom de tuiles, du moins celui que je portais jusqu’à ce que je découvre, à mon entrée en 6<sup>ème</sup>, que j’en avais deux, je ne savais pas trop d’où sortait le second. La tuile sur le crâne, à hauteur de tempe dirons-nous,  justifie sans doute ma vision un peu trouble du monde. En bon solipsiste, j’ai l’impression d’avoir été élu pour je ne sais quelle mission que je n’ai bien sûr jamais accomplie. Me faut ainsi m’accommoder d’un sentiment d’insatisfaction perpétuelle, l’intuition que j’ai souvent de ne pas être là, parmi les autres, mais à côté d’eux. Et aussi cette nécessité que je ressens de compenser un manque originel et qui ne se comblera jamais,  malgré les bienfaits de l’écriture, entre autres.</p><p> </p><p>                  Ma fascination pour Dom Juan, pour tous les Don Juan,  littéraires je veux dire, dont certains aspects m’agacent par ailleurs, vient sans doute de là. La chasse plutôt que la prise. La conquête plus que la maîtrise. Le désir du désir, afin de reconduire le désir. Le mouvement perpétuel si l’on veut.</p><p> </p><p>                  J’ai fait de ce personnage, que j’ai baptisé <em>Doc John</em>, un voisin du zéro. Une nullité. Une sorte de figure algébrique du néant. Les victimes s’y laissent prendre…</p><p> </p><p>                  Voici le premier paragraphe du roman, si l’on peut appeler ça un roman :</p><p> </p><p>                  <em>Il est des êtres, issus du néant, dont la seule vocation semble de l’incarner sans avoir l’air d’y toucher. C’est ainsi qu’est né Doc John, l’ultime avatar en creux d’un héros éponyme dont on a beaucoup commenté l’insatiabilité. D’un autre temps. Baroque. Pas du genre du mien. Je le vois terne, dépourvu de sentiment, subissant les événements et se faisant oublier. Il avait l’intuition de ce néant qu’il nourrissait. Il en assurait la présence. Il se savait attirant toutefois. Avec le recul, on pourra dire qu’il aura vécu dans l’immatériel. La légèreté d’une pensée. La neutralité des actes. Jusqu’à ce que la réalité temporelle le rattrapât… C’est tout le mal que l’on pouvait lui souhaiter, si tant est qu’il le méritât… </em></p><p><em>                  Il était délicieusement vide, jusqu’au vertige. </em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>A propos de zéro,  de néant et de vide,  je m’étais amusé, pour le Chat Messager, à rédiger un <em>Prétexte à la manière</em> de Henri Michaux, intitulé <em>Les alburarismis</em>,  néologisme décliné à partir du nom d’un mathématicien célèbre. J’ai eu le plaisir de le voir publié sur le Net par une revue qui a pris le nom du Magazine aléatoire. Ca m’a bien fait plaisir.</p><p> </p><p>                  <em>Avant de me laisser franchir le seuil de leur inénarrable territoire les alburarismis procédèrent sur ma personne à toute une série d’expériences qu’il me sera malheureusement impossible de toutes me remémorer. J’avais dû, au préalable, absorber un breuvage verdâtre, insipide et inodore (me semble-t-il !), censé me transporter directement chez eux sans passer par les frontières qu’on dit naturelles. En fait, il n’existe pas, du moins à mon avis, de préposé au poste de douane chez ces insulaires jaloux de leur excentricité.</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>Suivait une dizaine de pages de ce voyage imaginaire dans l’illogisme du langage. Ils ont publié aussi mes <em>Ephémérides</em>.</p><p> </p><p>                  Pour en revenir à cet incident qui a stigmatisé mon enfance, c’est ma petite tuile à moi. Comme d’autres leur éclat d’obus. Vous me voyez venir avec la mère Céline ? Une étoile au front. Une blessure impulsive. Elle m’a poursuivi, la mère Céline&#8230; De sa petite musique s’entend… Elle habitait à deux pas de chez moi… C’était ma prof de fac préférée.</p><p>                En passant sous sa fenêtre, je l’entendais gueuler la mère Céline. Le père Ray, autant dire Mon père, c’était un enfant de chœur, à côté d’elle…</p><p> </p><p>        <em>Faut que j’râle, moi ! Faut que j’râle incontinent ! Moi ou un autre ! On râle sans relâche faute de s’taire ! Pas besoin de déblatérer tout de go mes raisons ! Que de trop que j’en aurais des motifs de râler ! Stercorales ! A cause de qui, à cause de quoi ? Des relais cathodiques : La culturintox ! L’américanophilie ! Les Nipponiaiseries ! La saxonitomanie ! Et consort ! And co itou ! Vu que les coprophages, ils trifouillent à tour de bras dans les gogols de la sornette ! Un complot qu’ils nous ourdissent ! Pour qu’on râle ! Pour nos râles ! Pour nous faire râler de nos jérémiades existentielles ! Alors je râle ! S’il y a du râle, y’a d’la bidoche ! D’la bidasse ! D’la carne ! Du carnage ! Du massacre en point de mire ! Au jeu de la tronche d’Abel pardi !</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Alors restait Céline ! Pas pour le pasticher ! Pas pour le plagier ! Pour recueillir, vingt ans après, les reliques de son exaspération quelque peu outrée ! Dans le tamis de ma mémoire ! Félinement sollicitée ! Et alors ! Certes, on nous l’a sacrément connoté le bonhomme : J’entends déjà se lever la fine fleur de la communauté des plaigneux ! moi qui voulais de la pub, je risque d’être servi ! Pensez ! Ce sale type qui traitait les pagoys de râclure de pelle à merde ! Remarquez que, juste après, il précisait qu’il en pensait autant du roi des cons de français moyen ! </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Maintenant fictionnons un peu : si par bonheur les malheurs que l’on sait ne fussent point survenus, qu’aurait-on eu à lui jeter à la tête au Docteur Destouches ? D’avoir déliré en engraissant ses boutons empestés ? D’avoir pris le taureau de notre connerie par les cornes ? D’avoir cultivé les pousses d’infamie qui foisonnent chez tout un chacun ? De s’être fait méchant au nom des vrais pourris ? De s’être sacrifié pour le bien commun ? Alors quel grief ? La même chose qu’au bon  Charles, au fond ! D’avoir chanté le mal pour le mal ! Quand il l’expurge à la racine ! Ah, si Ferdine avait pu prévoir la suite ! Toutes les emmerdes qu’il se préparait ! Ah si le monde avait un peu d’humour ! </em></p><p><em>      (E</em>xtrait d’un <em>Prétexte à la manière</em> de<em>…,  </em>paru dans le Chat messager en 92, sur le thème du carnage, avec les plumitifs en point de mire<em>).</em></p><p><em> </em></p><p>              Sous la douche, je me suis pas mal arrosé des giclées de mots et de citations.  J’en livre quelques-unes qui me restent en mémoire :</p><p> </p><p><em>             Des tuiles et des noues !!! De la nouille au nougat et des nœuds à la trouille !!! Tintin de     nourrissons ! Adieu le poulot !!! A la pouillerie le poupard !!! Aux latrines la figue poupine !!!           A la poubelle !!! Pouah !!! A l’eau !!! A l’eau, mes anges !!! Le vent poussif en poupe !!!           Roupies et groupies mes roulis !!! La quille au bord d’elle !!! Roucoulades en rades !!! Du rouge ! Du rouge !!! Jusqu&rsquo;à bout du rouleau !!! La rousse, bon d’yeux !!! Au dico !!! Du        courage que diable !!! Sus aux rouscailleurs !!! Une rouste !!! Tout votre soûl !!! Gaffe à la            souille !!!</em></p><p><em> </em></p><p>                  J’en passe et des meilleures. Tout cela en écoutant du Wagner marin : <em>Johohoe ! Johohohoe !!! Johohoe ! Johoe ! </em></p><p> </p><p>                  Je lisais <em>Ulysse</em>,  en mon oisive jeunesse, et je le relis encore de temps en temps. Ainsi très, souvent,  je me suis levé de bonne humeur. Au commencement, le commencement en ce nom de nom. J’aime beaucoup les Incipit, à commencer par  <em>l’Intro ibo</em> de Buck Mulligan au tout début de son Odyssée. Pas par hasard. What a joyce ! Je m’embarque pour Ithaque, on l’aura compris. <em>Qui n’a jamais songé à s’embarquer sur un vaisseau de fortune, parmi les récifs aux morsures dentelées qui longent les criques de quelque rivage méditerranéen ? Ah, se sentir à bord d’une impatiente nef, cinglant vers l’or des toisons, les labyrinthes de gloire, les chevelures de serpents ou les genêts du repos, avec l’horizon mental comme ligne de constance ? Quand il nous faut partir, il n’y a nulle nymphe qui tienne…</em></p><p> </p><p>                  Encore un poème. C’est de moi. Où en étais-je, Ah, oui la douche !</p><p> </p><p><em>             Un miracle, pour qui a connu le rituel domestique des bassines et conques,  que cette eau jaillie verticalement et qui s’abîme en pluie sur mes cheveux plus longs que mes bras dénoués, dégouline en galimatias de perles fines enveloppant ma rachitique et giacomettique nudité d’une émergence cyclique, s’insinuant sans tact parmi la diagonale de mon entre-jambes, traversant mes orteils de lion difforme, se précipitant entre les concavités du coin de faïence douce, sprintant à l’orifice ainsi dévoilé pour s’engloutir al fine au dit enfer des conduits, tuyaux et canalisations (ne pas oublier la diérèse), dans un mormorygme satisfait et repu du côté des cache-siphons chromés, afin d’alimenter les azimuts aqueux de quelque rat d’égout, pas dégoûté… </em>(Il s’agit d’un extrait, quelque peu amélioré de <em>Connexités</em>, paru à l’aube des années 80).</p><p> </p><p>                   Et, en hommage à Francis Ponge, l’illustre montpelliérain, qui est à présent à sa place en sa ville natale (mais qui est enterré à Nîmes !): Toujours revenir à la source…</p><p><em>             Surgissant brusquement sous quelque roche tutélaire, et réfléchie, la source, même capricieuse en apparence pour qui s’escrimerait à l’apprivoiser, demeure en définitive intarissable, à peine suivie des yeux où l’emporte son élan naturel, au-delà du bassin qu’elle déborde sans le moindre repentir, tout le temps au devant d’elle-même, à tendre, une fois circonscrites les rives qu’elle sait creuser parmi les marges ruisselantes de la terre-mère alors arrosée, et tout à fait à l’aise (niant seulement son amont d’oublieuses parenthèses), vers ce perpétuel dépassement catastrophique au libre cours, ou encore ces immensités qu’elle connaît déjà, en pure perte toutefois pour ce  qui la concerne mais je m’égare à mon tour et anticipe sans doute trop, de cataractes relatives en étendues toujours toujours ressuscitées… </em></p><p> </p><p>                  Je n’en dis pas plus long, même si ce proême ne finit point en eau de boudin mais paraît, somme toute, plus ou moins potable. Ca coule de source.</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’entre la baignoire encastrée et le miroir embué, voyageant sans le savoir dans le temps, je me prenais des gamelles entortillées le long de l’escalier à vis qui avait dû servir autrefois pour accéder au faîte de la tourelle, de sorte qu’il m’est arrivé à maintes reprises de me retrouver en bas bien plus vite que par le truchement des escaliers normaux, d’une rare et prudente majesté. Grosses étoiles au front et la vive appréhension que les tuiles ne faisaient  que commencer. Le temps de jeter un coup d’œil dans la rue vide et de taper  trois coups pour que les Perret m’ouvrissent. Ils ne gueulaient même plus. Me demandaient comment je ferais quand ils ne seraient plus là. Et en effet, je me le demande encore. Après, je passais par la lucarne entr’ouverte du débarras qui jouxtait la porte d’entrée,  jamais fermée (la lucarne, pas l’entrée). Je n’étais pas plus haut que trois pommes à l’époque. J’aurais fait un parfait petit cambrioleur, ou un contorsionniste, débutant s’entend.</p><p> </p><p>                  Amusant de penser que j’ai pu récemment pénétrer une dernière fois je suppose dans cet appartement par sa porte, étroite, d’entrée au second, à droite. En voulant faire des photos de la rue. La porte verte du bas, toujours aussi lourde et massive, privée de heurtoir et de poignée, était ouverte. Nous avons frappé à tout hasard au 2<sup>ème</sup>. Le locataire s’appelait M. Perrais, bien plus jeune que les Perret du dessus et il nous l’a gentiment fait visiter tel qu’il est devenu. Peu de transformations notables sinon que la salle de bains, dans la tour, est devenue inutilisable. En revanche, c’est grâce à sa voisine du dessus, là où habitaient les Perret justement, nous a-t-il raconté, qu’il a rencontré son épouse et ainsi pu engendrer ses trois enfants. Il était en conséquence très attaché à ces quelques pièces mais contraint, faute de place, de déménager. Si je le voulais, je pourrais donc y retourner. Pourtant, comme dit l’homme illustre : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.</p><p> </p><p>                  Et je retournais à mes ablutions enchantées :</p><p> </p><p>      <em>La piccina.</em></p><p><em>                     La piccina. La</em></p><p>                                          <em>Piccina.                                    </em></p><p><em>                                                     La Piccina, la piccina, la picci    </em></p><p><em>                                                                      na</em></p><p><em>                                                                      Ognor verzozza</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je ne vous parlerais pas de la brosse à piles, vibro-masseuse, qu’avait acquise le coquet Ray lorsqu’il soignait ses cheveux clairsemés. Quelque peu détournée de son usage à des fins onanistes… J’étais plus grand,  je le maintiens.</p><p> </p><p>                  Heureusement elle n’était pas branchée ! Sinon, la presse en eût fait ses choux gras. Ses sous gras. Et le frétillant Cloclo, muni d’un cognant marteau et averti des dangers de courante eau, y aurait regardé à deux fois avant de taquiner son applique ! Sauf que je ne serais pas là pour en parler ! Finalement,  la vie est bien faite… Ca fait combien de fois que j’échappe à la mort  sûre ? J’aurais pu plus mal tomber…</p><p> </p><p>                  Très élégant, le père Ray ! Il se regardait longuement dans la glace de la même salle de bains en déclarant : « Qu’il est beau ! ». Important pour lui la beauté. L’était fier de sa mère, celle-là même qui l’avait abandonné à la naissance, laquelle avait été mannequin, disait-il. Il l’appelait Lilie.</p><p>                  Ne faisait jamais de compliments à notre mère devant nous. Elle se les faisait toute seule ou devant ses amis. Je dois dire qu’il ne nous a pas privés de louanges à ma sœur et à moi : Nous étions « de beaux petits » et il en félicitait la mère Zède quand il était de bonne humeur : « Tu m’as fait de beaux petits ! ». Zède appréciait les compliments et en profitait pour s’en servir elle-même une bonne rasade.</p><p> </p><p>                  Les petits, c’était Nadou Petitou et Nini jolie : (chanté en crescendo) : Ma fiffille, elle est jolie, Ma fifille elle est jolie, sur un air emprunté à des chansons du temps passé que nous ne connaissions guère et surtout, son tube incontesté : <em>Cette petite a malgré tout, de jolies petites joues, partout, partout<strong>. </strong></em>On n’a jamais su quelles joues exactement il évoquait. On aimait bien d’autant qu’il chantait pas mal, à tout prendre. Pourquoi Nini alors que tout le monde attendait Mimi ? Allez savoir… Il semblerait qu’en sa prime enfance, celui qui écrit ces lignes n’ait pas su prononcer le M et l’ait transformé en N (celui de Nadou, il en avait Nadou de la suite, dans les idées…).</p><p> </p><p>                              (Ou alors, il n’arrivait pas à dire Maman…)</p><p> </p><p>                  En fait, le paternel parodiait de airs connus de sa jeunesse (<em>Elle est belle elle est mignonne, c’est une belle gentille personne</em>) et se les appropriait. Ainsi la petite caissière du grand café, devenait : <em>La petite caissière du Pouget</em>. C&rsquo;est-à-dire notre mère. Le compliment était rétroactif. Il faut bien qu’elle lui ait plu du temps béni de leurs fiançailles. En tout cas, lui, il lui avait sacrément plu, c’est indéniable. Leur correspondance l’atteste. Quand elle se vantait de nous avoir portés, il rétorquait, oui mais c’est moi qui les ai conçus.</p><p> </p><p>                  Il trouvait son inspiration un peu partout et, quand il n’était pas en rogne à l’encontre de sa moitié, il nous faisait souvent rire dans ses imitations de Fernandel : <em>On m’appelle Simplet<strong>,</strong></em> ou encore, en y plaçant l’intonation requise, <em>Je n’ai jamais compris l’amour</em>. Il déclinait, de diverses manières les variations du <em>Schpountz, </em>film d’avant-guerre<em>,</em> sur <em>Tout condamné à mort aura la tête coupée</em>. Prenant une voix de tête, il contrefaisait une vieille alcoolique du voisinage que sa nièce appelait, et dont la voix se perdait dans des aigus : <em>Tante Clarisse</em> ! (en appuyant longuement sur la voyelle fermée). &#8211; <em>Du champagne, Du champagne</em> ! En imitant la vieille qui frappe avec sa canne pour réclamer son dû…</p><p> </p><p>                  Son expression de prédilection ? <em>Penses-tu</em>… Il la répétait à tout bout de champ quand il exprimait, ou simulait, le doute ! &#8211; Tout cela finira mal &#8211; Penses-tu ! &#8211; Demain, il va grêler ! &#8211; Penses-tu ! &#8211; Tu sais que toi aussi tu mourras un jour ! &#8211; Penses-tu !</p><p> </p><p>                  Il avait un appétit d’oiseau. De la salade et du fromage lui suffisaient amplement. Aussi a-t-il longtemps gardé la ligne. Quand arrivait le moment du roquefort, sa faiblesse, il demandait un peu de pain pour finir son fromage, puis un peu de fromage pour finir son pain. Et un peu de vin pour finir les deux.</p><p> </p><p>                  Bref on se marrait bien. Sauf quand il gueulait. Là, ça ne rigolait pas… Mais alors pas du tout ! Et c’était très fréquent. Trop fréquent à notre goût.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui, la plupart de ses plaisanteries seraient fustigées par les associations d’obédience féministe.  Je le cite : « <em>Quand tu bats ta femme, si tu ne sais pas pourquoi, dis-toi que de son côté, elle le sait très bien</em> ». C’est la chute qui importait pour lui, pas l’action. L’apodose.</p><p> </p><p>                  En revanche, il était intransigeant question coiffure et fringues. Il ne supportait pas les cheveux longs et les tenues décontractées. Pour lui, seule l’élégance comptait. Son père supposé n’était pas seulement  joueur. Il gérait un magasin de confection de la rue Argenterie, dans le quartier dit aragonais, quand la ville s’est dotée d’un roi ibérique. Il aurait eu de l’or dans les doigts et un flair infaillible. Sauf à la roulette, manifestement. L’était toujours tiré à quatre épingles. Ca vient de famille. Ben moi, non ! Mais où suis-je donc tombé ?</p><p> </p><p>                  Le commerce coule comme du sang dans les veines de la ville. Ses consuls furent  des artisans et marchands. Des drapiers, des teinturiers, des orfèvres. Les laboureurs étaient relégués aux portes de la ville, tout un symbole ! Faut bien bequeter !</p><p> </p><p>                  Je ne me souviens pas qu’il m’ait frappé (une gifle ou deux peut-être, et qui avait dû lui échapper!). En revanche, pour péter un plomb , il savait y faire, changeant sans le vouloir de voix, comme quelqu’un pris en faute, devenant grinçant, simiesque, presque enfantin, ou même féminin. Un personnage très contrasté, à la double personnalité. Quand il ne gueulait pas, on l’aimait bien… Le père Karamazov.</p><p>                  Ceci dit, il arrivait que notre jeune génitrice, peu démonstrative en affection, et plus particulièrement encore avec ma sœur, retrouve son naturel juvénile quand nous rentrions le dimanche soir de chez la mémé. Elle chantait, a capella, de très jolies chansons de son enfance avec une voix fluette qui contrastait avec ses rudesses de langage. Je me souviens de : <em>Michaud veillait le soir dans sa chaumière/Près du hameau, il gardait son troupeau/Le ciel brillait d’une brume légère/ Il se mit à chanter Je vois, Je vois l’étoile du berger</em>.</p><p> </p><p>                  Dans leur correspondance, nous avons retrouvé ce ton-là, un peu mièvre mais plein d’allant, d’enthousiasme, de jeunesse au fond. Elle a dû être bien déçue par la vie…</p><p> </p><p>                  De fait, elle détestait la nature, le moindre nuage l’affolait, un éclair la terrorisait, et je l’imaginais mal dans un cadre bucolique, en pleine nuit,  sous les étoiles, entourée d’animaux, elle qui avait peur de tout, à commencer par la conduite en voiture de son époux, pourtant si prudent. Si bien que les parcours hebdomadaires étaient rythmés de « <em>Attention !</em> » permanents. Au demeurant mon père, lui si soupe au lait, supportait cela ! Quand plus tard, elle me fit le même coup,  j’arrêtai la voiture et lui dis : « Eh, bien prends donc le volant comme ça tu conduiras ainsi que tu l’entends ! » Réponse cinglante et vexée. « &#8211; Tu es un petit imbécile et on ne peut discuter avec toi ! » Ah, Je l’ai souvent entendue celle-là ! Petit imbécile, lequel deviendra grand !</p><p> </p><p>                  L’autre chanson c’était : <em>Il fait beau, le ciel est rose, l’horizon vermeil/Quand la lune se repose lève-toi soleil.</em> Toujours en voiture. En arrivant sur Montpellier, on voyait les lumières de la mer, du côté de Palavas, qui me faisaient rêver.  Comme Bozo le fils du matelot, je construisais mon radeau. <em>Les bois équarris à pied d’œuvre, on doit percer dans les poutrelles et faire jouer les tarières. Et bien cheviller les goujons pour qu’apparaisse au matin, la forme idéale de l’esquif.  Gaillard dressé, bordage achevé, plancher lesté couvert de voliges, et gouvernail bien en poupe, mât planté, de vergue emmanché, voiles taillées avec art et justesse, fixer les drisses et carlingues avant que d’amarrer l’écoute et de sortir enfin les rouleaux… </em></p><p><em>                  </em>7 escales à Ithaque, l’un de mes derniers poèmes<em>. </em>Vous savez comment j’ai conçu  cette strophe ? J’ai relu l’Odyssée et noté soigneusement tous les termes techniques sur l’art de naviguer. Et j’ai fait d’un tel pollen mon miel. Cet art que j’ai, de parler de ce que je ne connais guère…</p><p>                  Une autre, que notre père reprenait de concert, en roulant les r : <em>Demain, ce sera jour de fête, Tout le jour Tout le jour/J’ai mon habit et ma casquette/ Et puis mon tambour… </em></p><p><em> </em></p><p>                  Bon, elle avait chanté <em>Maréchal, nous voilà</em> avec la même conviction. Etait-elle la seule dans ce cas ?</p><p>                  Je me méfie beaucoup du manichéisme et de la tendance des vainqueurs à fustiger les vaincus. C’est le cas pour les anciens résistants (surtout ceux de dernière minute) par rapport aux supposés collabos, ou prétendus délateurs. La réalité n’est jamais aussi tranchée. Il suffit de regarder un arc en ciel pour réaliser que tout est dans la nuance et que le panel est large, qui va de l’infrarouge à l’ultraviolet. C’est pourquoi les procès a posteriori… Des salauds, il y en a partout et dans tous les camps… Je me méfie de ceux qui dénoncent impétueusement mais a posteriori. Leurs raisons ne sont pas toujours si nobles… Ce qui m’a le plus scandalisé dans la vie : le sort des tondues à la libération.</p><p> </p><p>                  Nul n’est totalement mauvais. Souvenons-nous de l’ânier qui épargne le <em>Crapaud </em>d’Hugo dans <em>La légende des siècles.</em> Ou du sultan Mourad qui, après une vie de crime, est épargné par le ciel pour avoir été bon un seul et unique moment, en ayant chassé les mouches autour d’un verrat qui râlait… Il expirait en pleine bonne action… Question à poser aux poètes : Pensez-vous qu’Hitler et ses SS aient pu être bons, l’espace d’un instant ? Même question à propos de Staline, le petit père des peuples, et ses milliers d’espions ? Sartre disait bien qu’un seul acte engageait toute une vie, et même l’espèce humaine. Il avait sa propre définition du salaud, Sartre. Celui qui renonce à la liberté,  qui se croit nécessaire alors que l’existence est pure contingence… Et qui joue ce rôle aux yeux des autres… Les êtres de pouvoir, quoi… Mauvaise conscience du bourgeois révolté et qui n’assume pas son ascendance sociale…</p><p>                  Malgré ces moments enchantés,  nous n’avons pas été heureux. On comprendra pourquoi en lisant les lignes à venir. Il est vrai qu’après tout, le bonheur n’est point un objectif humain en soi,  je ne suis pas aussi naïf. Au fond,  je n’en veux à personne. Chacun se débrouille comme il le peut et voit midi à sa porte. Question de chance ou pas !</p><p>                  Car j’ai bien conscience d’être tout de même né dans un pays merveilleux, n’en déplaise aux râleurs impénitents, dans une époque à tout prendre naguère pacifiste, et d’avoir pu bénéficier de privilèges dont bon nombre de nos semblables dans d’autres contrées, à d’autres époques, n’ont jamais pu bénéficier. La liberté de pensée. La liberté de me déplacer. La liberté sexuelle… Toutefois, nos parents ont accumulé les erreurs et maladresses, les décisions stupides et les raisonnements absurdes. Pourquoi le cacher ?</p><p> </p><p>                  Si bien que nous avons eu, ma sœur et moi, la sidération de notre vie quand l’une de leurs relations, lors d’un repas convivial dans leur villa près du cimetière,  nous a annoncé que nous avions des parents formidables ! Ah bon ! Quelle chance ! Qu’est-ce que ça devait être les autres ! Disons que c’est du 49/51. Tout n’a pas été si mauvais…</p><p> </p><p>                  La remarque m’avait tellement agacé ce soir-là que, afin de mettre mon père mal à l’aise en présence d’une jeune africaine, et ainsi révéler son hypocrisie,  je lui avais demandé s’il se souvenait de sa chanson exotique sur <em>Une cannibale qui bouffait tout ce qu’elle trouvait</em> et qui se terminait par : <em>Un jour, j’lui r’filais 100 balles</em>, <em>Elle me l’a bouffée… You piou piou la la</em>. Bien embêté le pater.  C’était pas très sympa de ma part,  mais je le trouvais un tantinet tartuffe en la circonstance. Il tenait des propos inadmissibles à table, en particulier je le cite, sur « l’odeur des nègres » qu’il servait au magasin, et je ne les avais guère oubliés.  La mère Zède n’était pas en reste. C’était une autre époque, répète-t-on à présent.</p><p> </p><p>                  Je l’appellerai Zède, son vrai sobriquet est trop ridicule pour que je le reprenne ici, du moins quand je puis faire autrement.</p><p> </p><p>                  Son vrai prénom c’est Marie et, au magasin où elle travaillait, un des employés, un vieil homo qui venait quelquefois à la maison, l’appelait Agathe (ou Agate, la pierre fine, ça je ne l’ai jamais su). J’ai très vite renoncé à l’appeler maman. Je l’appelais comme tout le monde l’appelait, par son diminutif et ça lui plaisait assez car elle se sentait ainsi plus jeune. Elle faisait un bond en arrière dans le temps.</p><p> </p><p>                  Ray était flexible et sportif, contrairement à la très sédentaire Zède, souple « comme un verre de lampe » et il n’hésitait pas à payer de sa personne, au café du Piochet, quand il était plus jeune, dès qu’il s’agissait de pasticher les gestes acrobatiques, au sol, du cosaque dansant, dans un numéro très impressionnant d’équilibre et de sauts périlleux. En vieillissant, il s’est empâté et alourdi quelque peu, tout en gardant sa finesse et vivacité d’esprit, son sens de la répartie (parfois un peu lourdingue) et son humour indéniable.</p><p>                  Quand on allait prendre un café, sur la terrasse du Y’ams ou du Y’a bon et qu’un musicien des rues venait brailler quelque complainte en s’accompagnant de la guitare : il me disait, va lui donner 1 franc pour qu’il aille jouer ailleurs. Et il me donnait un franc…</p><p>                  Il me répétait plusieurs fois par semaine à table : « Fuis la discussion ! ». Ca je n’ai jamais su faire. Il est vrai qu’elle dégénérait parfois, alors que mes années d’études s’allongeaient, entre Zède, vu que je contestais systématiquement ses mesquineries, ses propos venimeux envers sa sœur ou sa mère, lesquels se terminaient immanquablement par : « Je discute pas avec un dingue », ou bien par « Tu boufferas des clopinettes » (Super confiance en mon avenir, la mère Teuteu !) ;  ou son leit-motiv : « C’est pas une preuve d’intelligence de ta part !». Elle s’exprimait souvent par dictons.  Aujourd’hui nous nous en amusons. J’y reviendrai.</p><p> </p><p>                  A force de la fuir, la discussion en question,  notre père s’est totalement désintéressé de notre avenir, laissant sa chère et tendre prendre des décisions qui, en général, favorisaient plutôt sa tranquillité à elle que notre destinée à court et à long terme. Il avait une excuse : abandonné dès sa prime jeunesse au fin fond d’un trou lozérien, il avait dû apprendre à se débrouiller. Il pensait que chacun s’avérait à même d’en faire autant. Or nous ne sommes pas tous égaux devant le réel, et c’est sans doute mieux ainsi. Rien de pire que l’uniformité. La faute, si faute il y a, c’est de ne pas s’adapter aux situations nouvelles que propose le réel. Car l’intelligence, c’est justement la capacité d’adaptation. Son excuse est donc à minorer. Lui aussi était un monstre d’égoïsme. La truculente Zède, bien la fille de son père, le disait dans son style imagé, dès qu’il avait le dos tourné : « Il n’y a que lui et les petits oiseaux… ».</p><p> </p><p>                  Comme je suis un peu spécialiste du jeu de mots (les élèves appelaient ça mes teulonnades), il est évident que je le lui dois énormément ? Parmi mes réussites :</p><p>A un collègue malgache qui attendait sa moitié<em> : Ta nana arrive ?</em></p><p><em>Un film « por nos pas por vos » (</em>à des élèves<em>).</em></p><p><em>Ah, vous voulez aller à l’endroit propice. (</em>Cette dernière  a beau coup plu à Geneviève C.<em>)</em></p><p><em>Il est du style bon avec un petit c.</em></p><p><em>Je ne peux pas manger épicé (en même temps).</em></p><p><em> Capable du meilleur et coupable du pire</em></p><p><em>Y’a que les gens sales qui se lavent, </em>celle-là j’ai dû l’emprunter<em>…</em></p><p><em>Vétérinaire ? Faudra te lever tôt… (</em>A ma petite-fille<em>)</em></p><p><em>Faudra trouver une méthode au logis !</em></p><p><em>On ne peut pas être et avoir tété (du goulot).</em></p><p><em>Certains pacifistes, faut pas s’y fier (</em>le Garcin dans<em> Huis clos </em>de Sartre<em>)</em></p><p><em>T’es content ? Si t’es content mieux.</em></p><p><em>T’as l’esprit fécond</em></p><p><em>Qui ne dit mot consent (A Romain Dimo)</em></p><p><em>Que vous êtes qu’on le veuille ou non pénibles… (</em>A des élèves<em>)</em></p><p><em>Arrêtez de me faire ch… aque fois la même chose ! (</em>idem<em>)</em></p><p><em>          T’es arrivé à Dercy ? (</em>A une prof d’italien, qui n’a longtemps pas compris<em>). Journaux ! </em></p><p><em>          Ton pote âgé (</em>à une amie plus jeune<em>).</em></p><p><em>           Emettre des incongruités scatologiques plus élevées que le postérieur  n’autorise.</em></p><p><em>          A vos marques (pour A vos souhaits !)</em></p><p><em>          Dans ces eaux-là, comme dirait Emile.</em></p><p><em>          Et bien je crois qu’on peut l’applaudirrrrr</em> (piqué à un Monsieur Loyal, au cirque).</p><p> </p><p>Je dis aussi, allez savoir pourquoi : <em>C’et bien BonSSS, çaaSSS</em>…</p><p>                  Plus tard j’aimais l’écrivain Maurice Roche, un maître du jeu de mot profond, à qui j’ai consacré un livre  <em>Sous la chair des mots</em> (peintures et couverture du magnifique Alain Clément) parce qu’il avait écrit :</p><p> </p><p><em>  Si je crache dans la soupe, c’est pour lui donner du goût.</em></p><p><em>Quand on pédale dans le yaourt, on finit par faire son beurre (proverbe bulgare).</em></p><p><em>   Puisqu’on passera forcément en dessous, autant mettre la barre très haut.</em></p><p><em>  Tout corps plongé dans l’eau reçoit… un coup de téléphone.</em></p><p><em>  Qui va à la chasse perd sa pêche.</em></p><p><em>  Autrefois, je n’étais pas encore né, mais depuis je me suis rattrapé.</em></p><p><em>  Le manque d’argent aidant, je ne dépense jamais rien.</em></p><p><em>Pour devenir centenaire, faut commencer jeune.</em></p><p><em>Il faut apprendre à encaisser quand on ne touche rien.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Je voudrais bien savoir pourquoi, à l’ère du supersonique et du sous-marin atomique, nous devrions nous contenter d’une musique, d’un art, d’une littérature, en calèche ou en chaise à porteur</em></p><p><em>Dans ma famille, depuis la plus haute Antiquité, on a rendu l’âme tant et      tant de fois que ça a fini par devenir héréditaire.</em></p><p><em>Trop âgé pour mourir jeune, je ne vieillis plus.</em></p><p><em>A mesure que ma vie s’allonge, elle raccourcit.</em></p><p><em>Un homme meurt à chaque seconde (le pauvre type !).</em></p><p> </p><p><em>  Ne crachez pas sur les amis. Ils sont assez sales comme ça.</em></p><p><em>  L’alcool comme la came isole.</em></p><p><em>  Je cause à cause que je veux défendre ma cause bien que cela me cause bien          des emmerdements.</em></p><p><em>  Moi, je veux bien monter sur les barricades, si c’est pour défendre la grasse     matinée, mais pas avant midi !</em></p><p><em>  Le silence bruit.</em></p><p><em>  Bienheureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes car ils n’ont pas fini de s’amuser.</em></p><p><em>  Qu’eSt-ce QUE LETTrE ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>  Jouir de la confiance de son patron, partant ne plus avoir besoin de femmes.</em></p><p><em> Tout devant s’achever dans la tristesse, autant commencer par en finir !</em></p><p><em>  Peindre une croute pour gagner son pain.</em></p><p><em>   Dans la descente, il atteignit les sommets.</em></p><p>   <em>Tout arrive même rien.</em></p><p><em>   Le rire est le propre de l’homme. Donc l’homme est propre.</em></p><p>                  Et j’ai gardé le meilleur pour la fin : <em>La fin happe Roche</em>.</p><p> </p><p>                  On me dira que je cite et ne crée pas. Allons donc, choisir n’est-ce pas s’approprier. ? Et j’ai fait ces sentences les miennes. Ainsi les poètes du XVIème pratiquaient-ils l’innutrition. Et puis, ça fait un siècle que Marcel Duchamp a inventé le ready-made que diable… Il n’empêche j’ai été à la bonne école.</p><p> </p><p>                  La question de la propriété littéraire demeure problématique. Nous utilisons un langage qui nous vient du dictionnaire et donc tout est en fait citationnel. Nous sommes par ailleurs imbibés de tout ce que notre esprit aura absorbé. Pas facile de distinguer ce qui nous appartient en propre de ce que nous avons, à notre insu, et souvent inconsciemment, emprunté. L’IA va bouleverser tout ça…</p><p> </p><p>                  Ceci dit, nous avions, dans la minuscule cuisine avec sa table en formica jaune, où nous « soupions »,  un poste à galène souvent allumé.  Zède reprenait au vol les chansons qui se diffusaient tout en faisant la cuisine, la lessive ou le ménage et un œil extérieur eût pu supposer cette famille heureuse. On écoutait des énigmes policières, des jeux dont le célèbre Jeu des mille francs, et des concerts des chanteurs en vogue. Je me souviens que le présentateur (Albert Raisner sans doute) avait annoncé le premier chanteur à avoir interprété du rock en France. J’attendais Richard Anthony ou Danyel Gérard. Déception, ce fut Georges Ulmer.  <em>Sois pas cruelle</em>, adaptation de <em>Don’t be cruel</em>, un peu affadie, pas si mauvaise au fond. Toutefois, les préjugés de la jeunesse, envers les anciens…</p><p> </p><p>                  Sur la table, c’étaient les ablutions, au moins une fois par semaine. Dans le baquet en laiton, au gant et sous les yeux de tous, une aubaine pour un psychanalyste débutant. On avait droit à des regards complices et des sous-entendus dont nous comprenions bien qu’ils désignaient le monde inconnu des adultes et de leurs rites secrets. On nous lavait les cheveux sous le robinet de l’évier et je me souviens que les yeux piquaient, que les oreilles étaient bouchées, que l’eau était trop chaude et que j’avais la sensation de m’étouffer. Une horreur. La salle de bains fut une sacrée délivrance. Un peu d’intimité, que diable !</p><p>                  J’éprouve la même impression, d’étouffement je veux dire, quand il m’est arrivé d’avoir des crises d’angoisse en voiture ou dans des lieux clos.</p><p> </p><p>                  Tous les jours, nous prenions place autour de cette table, collée au mur, le père Ray au bout près de la fenêtre, à sa gauche le chauffage à charbon, la mère Zède à ses côtés devant la gazinière, puis ma sœur, devant la machine à laver (laquelle faisait disjoncter les plombs en pleine émission de télé. Souvent Ray râlait. « Pour une fois qu’il y avait quelque chose d’intéressant ! »). Et moi à l’autre bout, au plus près du buffet, d’abord en bois blanc puis en formica orangé. Le chauffage fut vite remplacé par un réfrigérateur et déménagea dans le couloir pour nous faire bénéficier des avantages caloriques et inconvénients olfactifs du mazout.</p><p> </p><p>                  Sous le buffet, nos paires de chaussures du lendemain, impeccablement astiquées car Madame not’mère était une maniaque de la propreté. Cela m’a quelque peu inspiré quand j’ai écrit certains passages d’un roman satirique, Les <em>Petites manies, </em>que Jean Joubert avait bien aimé. Nous mettions des pantoufles ou des sandales et empruntions précautionneusement les patins qui glissaient sur les parquets cirés. Quand les parents n’étaient pas là, on jouait avec, tu penses…</p><p><em>      Josette s’est installée dans un des fauteuils en velours grenat. Quand il y avait des invités, elle les recouvrait de housses en plastique. C’est incroyable cette poussière alors qu’elle laisse toujours fermé, sauf pour aérer, en été notamment. Que le moindre courant d’air est sanctionné d’un hurlement rageur. Il lui faudra tout astiquer au plus tôt. A la lumière du lustre en cristal de Bohème, Josette voit mieux les particules qui ne cessent de se déposer comme pour la narguer.</em></p><p> </p><p>                  La petite manie de cette petite mamie, c’était l’aliénation aux objets qu’on dit de bon goût.</p><p> </p><p><em>      Dans son lit de hêtre massif, à demi-balustres, aux moulures sculptées dans la masse, le regard errant sur les motifs floraux et champêtres de la tapisserie rose pâle ou encore sur la table de toilette de style empire, surmontée d’une psyché basculant entre deux candélabres (de sa position couchée, Josette n’aperçoit pas la lyre sur le soubassement), Josette s’est dit qu’au bout du compte, sa retraite n’aurait pas que des inconvénients. </em></p><p><em> </em></p><p>                  Ils suscitent des conflits avec les enfants, les objets, les <em>Choses </em>de Pérec, dans ce court roman<em> :</em></p><p><em> </em></p><p><em>             Et puis il fallait bien meubler l’appartement. Tout le monde en profitait, y compris les gosses. Les jouets ça peut toujours attendre. Pour le peu de temps qu’ils s’en servaient. Et puis en avait-elle eu, des jouets, pendant la guerre ? Une orange, des pantoufles, une robe de chambre et c’était tout. Tandis que cette armoire en noyer du 17<sup>ème</sup>, baroque et de style flamand, avec ses figures engainées et ses moulures formant saillie aux angles, pouvait-elle la laisser échapper alors qu’on la lui cédait à moitié prix ? </em></p><p><em> </em></p><p>                  L’appartement était un cinq pièces, plus de 100 mètres carré, auxquelles, il fallait ajouter la cuisine, la salle de bains, les toilettes, le débarras, deux couloirs carrelés de tomettes répétées, un grand et un petit et pas mal de placards ou cagibis. Pour ça, on ne peut pas dire que l’on ait manqué de place. Le long couloir donnait dans le fond sur la cuisine. </p><p> </p><p>                  A sa droite, le salon (pour regarder la télé, avec une cheminée en marbre, non fonctionnelle), la salle à manger (uniquement pour les grandes occasions, avec une cheminée en biais qui n’a jamais fonctionné mais pour les souliers voués au Père Noël) puis la chambre des parents donnant sur la salle de bains (pas très pratique !).</p><p> </p><p>                  Vers le fond, sur sa gauche, le petit couloir, nos deux chambres et les WC, légèrement en surplomb. On avait l’impression de trôner… Sans public certes mais avec un peu d’imagination…</p><p> </p><p>                  Outre l’Hôtel du grand argentier, avec son escalier d’apparat, ses ferronneries ouvragées et ses colonnes, ioniques au rez-de-chaussée, puis doriques et enfin corinthiennes au fil des étages, l’étroite ruelle  ne manquait pas de commerces à ses deux entrées. Le cordonnier tout au bout, face à une boutique d’encadrement, l’épicière qui me gardait jusqu’à 7 heures du soir et dont le mari me faisait réviser les leçons, un bar un peu louche (ils avaient la télé bien avant nous ! On allait y voir <em>Ivanhoé </em>! ), avec un merle beau parleur qui sifflait les coquettes en les traitant de petites pépées et de cocottes, un réparateur de montres très gentil, un papou gentil comme tout, puis le puits de St Roch, aux vertus miraculeuses dans l’arrière-cour du magasin Prénatal qui nous menait carrément jusqu’à l’angle.</p><p> </p><p>                  Un aveugle y vendait des billets de loterie et le démon de la perversité m’a invité, après plusieurs tentatives infructueuses, à lui en chiper un. Allez comprendre  ce type d’acte impulsif et stupide. Je ne vous dis pas la réprimande et la claque ! Celle-là émanait d’une bonne de la campagne qui nous gardait pendant que les parents travaillaient et qui avait voulu à tout prix découvrir la ville et ses secrets. Elle logeait dans l’une des chambres de notre appart qui fut ensuite louée à des étudiants en médecine. Elle amenait son amant et futur mari et je me souviens d’ébats bruyants à l’heure de la sieste enfantine, aperçus depuis mon lit d’enfant. J’en parlais tant bien que mal, croyant qu’on la battait puisqu’elle gémissait. Les parents prirent ce prétexte. La bonne partit quelques jours plus tard et se maria. Je la regrettais vivement car la suivante fut bien pire, laide, froide et austère… Or elle était déjà mariée. C’était au moins ça ! La vertu était sauve…</p><p> </p><p>                  Ne te marie jamais, me répétait M. Calvet, l’époux retraité de l’épicière, entre deux leçons qu’il me faisait réciter dans leur cuisine privée. Fais-toi curé… Et pourquoi s’était-il marié lui alors ? Les adultes s’accommodent pas mal de contradictions criardes. Il n’avait pas l’air malheureux pourtant, avec son épicière d’épouse. Ils se taquinaient bien de temps en temps…</p><p> </p><p>                  Elle narrait dans le détail, avec classe et délectation, le dernier film de BB qu’elle était allée voir. Je me remémore ses gestes ampoulés, qui se voulaient délicats. Evidemment la Bardot n’était pas aussi belle qu’on le disait, et autres médisances. Ouais… Faut voir ! Pas belle, Bardot ? Non mais tu t’es bien regardée ? M. Calvet, il devait avoir ses raisons. Ou plutôt une bonne : le regret !</p><p> </p><p>                  Juste en face le puits divin,  la maison du crime : l’amant et la maîtresse ayant enterré le mari dans la cave après l’avoir empoisonné et s’étant vite fait attraper. Or le crime pour moi revêt une autre résonance. Dans l’une des entrées de ces immeubles cossus qui délimitaient la rue en son amont, le concierge, un gnome barbu dans les 40 ans,  m’avait fait des propositions déplacées et avait joint le geste à la parole. J’ai ainsi découvert des secrets qu’on a tant de mal à cacher aux gosses bien avant l’âge requis. Je me souviens qu’il faisait noir dans ce couloir non éclairé, muni pourtant d’une minuterie. Le monsieur était très petit, quasiment ma taille enfantine, 8-9 ans, et hideux. Je n’ai pas voulu, malgré son insistance,  le suivre en son antre. Qui sait ce qui s’en fut ensuivi ? J’ai tenté d’en parler, le soir à ceux en qui j’avais toute confiance. « &#8211; Mais qu’est-ce que tu allais f… dans cet immeuble ? Je t’interdis d’y retourner… Qu’il est c… ce gosse ! » C’était moi le gosse, très précoce on le voit… Et pas qu’en connerie…</p><p> </p><p>                  Ma grand-mère appelait tout ce qui était d’ordre sexuel, des sottises. Confondant Yves Montand qu’elle ne trouvait pas très net, et Charles Trenet, elle me mettait en garde contre les vilains messieurs qui font faire des sottises aux enfants.</p><p> </p><p>                  En tout cas, je suis toujours en vie et ce n’est déjà pas si mal. On tombe ou on ne tombe pas, c’est comme ça. Au demeurant, l’épicerie se trouvait à moins de 3 mètres de l’entrée incriminée, on se fût vite préoccupé de mon absence, les parents n’allaient pas tarder à arriver, du moins Zède, 31-32, qui descendait par la rue  Collot (mon père directement par la rue de la Loge).</p><p> </p><p>                  Il y avait tout de même un peu de passage à cette heure où tout un chacun rentrait chez soi, de quoi réfréner la pulsion du nain pervers… De plus, ce dernier risquait sa place et son logement… Quand je vois que l’on cherche, à grand renfort de media et de réseaux sociaux, des responsables un peu partout au-delà de l’agresseur,  je me dis que le hasard et la chance sont rarement pris en compte alors qu’ils jouent un facteur déterminant.</p><p> </p><p>                  Qui était responsable ? L’épicière trop bavarde, mes parents trop confiants ? Mon imprudence juvénile ? Le type, peu favorisé par la nature ? La perversion humaine ? On a tous, sans doute à notre insu, été exposés une fois au moins dans sa vie à une situation traumatisante. L’issue n’a été dramatique que pour quelques-uns, fort heureusement. Le hasard transforme notre existence en destin. Bon après, faut assumer… Ne pas mettre tout sur le dos de boucs émissaires trop commodes à désigner. La vie n’est faite que de choix. Les faits vont si vite. La plupart du temps, on n’a pas le temps de choisir. On en fait tous l’expérience en voiture où une mauvaise décision peut nous être fatale, l’espace d’une seconde.</p><p> </p><p>                  Notre immeuble n’aurait su rivaliser avec le prestigieux hôtel d’en face mais je pense qu’il eût pu, lui aussi, prétendre à un accessit en tant que monument. Son heurtoir en forme de poing fermé sur la massive porte peinte en vert impressionnait plus d’un curieux et donnait envie aux plus audacieux de jouer les mauvais plaisants aux oreilles des résidents.         Deux coups et c’était notre étage car nos grandes fenêtres donnaient sur la rue (les petites sur la cour intérieure ou les toits). Si l’appartement était immense c’est grâce au train de vie passé de nos grands-parents ruinés. Je regrette de ne pas les avoir connus : si tout le monde commet des erreurs, certaines irréparables, je pense à l’abandon d’enfant par passion du baccarat, il faut tout de même regarder le positif. Si l’enfance ne fut pas toute rose, pour ma sœurette comme pour moi, notre cadre de vie était nettement au-dessus de la moyenne et j’en connais qui aujourd’hui dépenseraient des fortunes pour acquérir, ne serait-ce que par location, trois pièces spacieuses, de surcroît communicantes, et deux plus petites, sur deux niveaux, plus des couloirs, les toilettes (au terme de trois degrés d’escalier à monter, sous une lucarne qui donnait chez des voisins, si bien  que l’on regardait toujours vers le haut des fois que…), des garde-robes, un débarras, la cuisine et la fameuse salle de bain dans sa tour renaissante. Un spacieux terrain de jeux et de rêve. Le vestibule donnait sur un large escalier qui s’articulait autour d’un espace vide au centre, entouré de pierres lisses et de forme ovale. J’escaladais régulièrement les ferronneries qui servaient de garde-fous de sorte que je me mettais en danger, dès que les parents avaient le dos tourné s’entend. De la cour intérieure, de forme carrée, et flanquée d’une plante grasse, un yucca sans doute, on pouvait voir la toute petite fenêtre de ma chambre. On eût pu sans doute m’y voir lire un illustré, Akim le roi de la jungle,  un roman pour ado, <em>Les six compagnons et la pile atomique</em> ou  un chef d’œuvre : <em>L’arrache-coeur</em>,  quand la fièvre de la lecture vous prend elle ne vous quitte plus. Et elle est moins destructrice que la fièvre du jeu. Enfin bon : le Quichotte en est le contre-exemple. Là, j’avais 16 ans. L’âge de lire <em>Le diable au corps</em>, une lecture, précisément, de mon âge..</p><p> </p><p>                  Je n’ai vu mon grand-père paternel en chair et en os qu’une fois, dans la foire aux manèges qui se déroulait à l’époque sur l’Esplanade, sans Corum en ces temps-là. J’aurais eu bon nombre de questions à lui poser. Il ne nous a même pas regardés, ni ma sœur ni moi. La deuxième fois, et bien des années plus tard, en images, dans un film avec Delon et Gabin, tourné pas loin de notre demeure, où il interprétait un journaliste judicaire. Il avait dû faire jouer ses connaissances, cannoises et  niçoises, du temps de sa folle et dispendieuse existence. Il me parut bien sérieux, bien comme il faut. En y réfléchissant, je me demande s’il était bien mon grand-père… Après tout, il y avait l’autre nom dans mon patronyme, plus gracieux que son nom d’argile, plus aristocratique même. Nouailles. Mais chut ! <em>Secret de famille</em>… (En fait, contenu dans les initiales  du titre SDF). C’est un roman que nous avons fait paraître chez L’harmattan, avec ma fille cadette, grâce à l’appui de Maguie Albet. J’y imagine celle-ci s’intéressant à un mendiant qui aurait pu être son aïeul. Elle le retrouve à l’endroit précis où je suis tombé, dès les premières pages de ce livre. Elle l’interroge longuement. Il répond toujours de manière ambiguë… J’en cite un passage :</p><p><em>       Bien sûr que je pourrais être ton grand-père. Pour tout le monde je suis un grand-père. Alors pourquoi ne serais-je pas le tien ? Tu vois ma barbe blanche ? Je suis un vrai grand-père. Un vrai grand-père qui a soif. Et tu sais ce qu’on fait à un grand-père qui meurt de soif, quand on est une jeune fille gentille ? Eh bien on va lui acheter une petite bière. Car mourir de soif à côté d’un puits, conviens-en fillette, ça la ficherait un peu mal. Tiens, prends la consigne et tu rapportes la même. Sans cela, je sens que je ne pourrais plus me délier la langue. Le Monoprix n’est pas très loin mais j’ai du mal à me déplacer. J’ai tellement marché dans ma vie que ça m’a coupé les jambes. Va me chercher une canette, ou deux, si c’est pas trop lourd pour tes petits muscles, et je répondrai à toutes les questions qu’il te plaira de me poser.</em></p><p>                  La troisième, c’est sa photo sur la plaque funéraire devant la chapelle familiale, au cimetière St Lazare. Des yeux bleus (ceux de mon père sont noisette), le front haut à la Hugo, un petit air de famille…</p><p> </p><p>                  Ce fut la même chose pour une tante, côté paternel, de Nîmes. Je n’ai découvert son existence, et celle de deux cousins, qu’à l’occasion du décès accidentel de ma cousine, en vélosolex. J’avis 10 ans et on ne m’en avait jamais parlé. J’ai ainsi toujours eu l’impression d’avoir été amputé d’une partie de moi-même. La cousine, je n’arrivais pas à admettre sa mort. Elle était jolie sur les photos. J’imaginais toujours qu’elle allait nous revenir. Ma tante a divorcé, elle a rejoint les témoins de Jéhovah, nous ne l’avons jamais revue. Il paraît qu’elle s’occupait de ma grand-mère, vers la fin de sa vie.</p><p> </p><p>                  Dans ma chambre, tous les soirs, car on nous faisait coucher très tôt dans la semaine, je hurlais à mort ma peur de mourir. Allez savoir d’où je tirais cette idée. Sans doute de la mémé cafetière, et qui répondait, quand on lui demandait ce qui lui ferait plaisir : « Quatre planches et un trou ! » Quand je disais que j’étais mal tombé… Plus tard, je m’inventais des échappatoires : d’abord me disposer en équerre, le dos sur le lit et les jambes pointées contre le mur. Ensuite, quand nous eûmes acquis un transistor, l’oreille collée jusqu’à plus d’heure, en douce bien sûr, à écouter les émissions pour  jeunes du soir. Ma chambre était bien remplie par le lit et un fauteuil. J’avais tout de même un bureau moderne, de plus en plus garni de livres. Un placard peu profond où se nichaient les chaussures et quelques vestes. J’y collais des photos découpées dans les magazines pour la jeunesse.  Zède les arrachait systématiquement. J’en mettais d’autres, qu’elle arrachait tous les dimanches pendant que nous étions à la messe ou ailleurs. Quand la fièvre de l’arrachement vous saisit. André-Pierre Arnal en a fait son mode de prédilection. Grâce auquel j’ai pu rédiger mes <em>Ephémérides, </em>publiés par mon ami Guy Barral (Ed Casinada). Aux titres éloquents… Développés dans le recueil.</p><p> </p><p>                 <em>Mieux vaut arracher l’œil gauche du voisin que tendre la joue à la      poutre du charpentier.</em></p><p><em>                 Si l’arracheur de dent te ment, fustige-le d’une flèche incisive.</em></p><p><em>                 A l’arraché, d’aucuns reprocheront son manque de disposition, non son            panache.</em></p><p><em>                 Arracher une promesse n’est guère à la portée du premier séducteur     venu.</em></p><p><em>                 Il n’est guère aisé d’œuvrer d’arrache-pied sous l’égide d’un coupeur de tête.</em></p><p><em>                On s’arrache les étoiles faute de décrocher la lune.</em></p><p><em>                Ne suppliez jamais le père éternel de s’arracher de son lit de nuages.</em></p><p><em> </em></p><p><em>      </em>Et ainsi de suite jusqu’à la fin du mois, avec en point d’orgue :</p><p><em>           Arracher à André ce qui appartient à César pour le rendre à Pierre.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Les couloirs étaient notre aire de jeu. Le grand, était long d’une bonne dizaine de mètres sur un et demi de large. On tapait dans le ballon même si c’était interdit car Madame not’mère n’y entendait pas malice en matière de parquet ciré. La porte du débarras servait de cage pour le gardien. Le petit (couloir) démarrait sur un minuscule escalier de bois qui permettait de passer d’un niveau à un autre. Un golfe de jour vitré y apportait la lumière et l’on craignait toujours qu’il ne se cassât en cas de pluie forte ou de vilaine grêle. On y jouait à la guerre car j’avais des soldats de plomb, des cow-boys et des indiens en terre cuite, quelques animaux en plastique, de couleur. On larguait l’un d’entre eux sur les bataillons et on comptait le nombre de morts. <em>Faut-il que les parents n’aient rien dans les méninges</em>… (… nous apprend la chanson pacifiste). J’avais également récupéré, je ne sais où, un château-fort en carton-pâte, que je réservais aux figurines chevaleresques, Ivanhoé ou Lancelot du Lac. Le petit couloir, on s’y réfugiait quand ça gueulait et cognait et volait dans la cuisine. On se réconfortait mutuellement et on priait comme on nous l’avait appris. Je dois dire que les prières n’étaient pas très efficaces. Et ça gueulait, quand nous étions très jeunes, souvent, pour des vétilles ! Une remarque ! Un bruit ! Une contrariété !</p><p> </p><p>                  Malgré la présence des étudiants qui louaient les chambres et de leurs fiancés…</p><p> </p><p>                  Un jour, bien plus tard, je suis intervenu et j’ai menacé mon père s’il continuait à faire acte de violence. J’avais tout compris, par anticipation, du sort malheureux des femmes battues. Il a haussé les épaules et est sorti. Ceci dit, Zède était insupportable ! Ce n’est pas une excuse et pourtant elle avait l’art de se faire haïr. Egoïste, intéressée, peu maternelle. Nous l’appelions Folcoche, comme dans le livre de Bazin, nous avions vu une adaptation à la télé, avec Alice Sapritch. Mon père lui a dit un jour : « T’es tellement con que s’il y en avait une de plus con, tu irais la tuer pour rester la seule ! ». Ca avait détendu d’un coup l’atmosphère. Il s’y connaissait, mon père, en matière de connerie… On en a bien ri, après coup, en se remémorant l’événement. En fait, ce n’était pas si drôle…            </p><p> </p><p>                  Au demeurant Zède n’était pas si con&#8230; Loin s’en faut. Elle était très, trop, excessivement, personnelle… Et manipulatrice à souhait mais ça ne se fait pas de le dire.</p><p> </p><p>                  Suite à l’opération de ma cheville, elle voulut absolument que j’obtienne une pension d’invalidité. Elle me persuada de jouer la comédie devant le spécialiste qui ne fut bien sûr pas dupe. C’est lui qui avait raison. Ma cheville ne me fit jamais plus souffrir. Et je suis simplement passé pour un simulateur, à ma grande honte.</p><p> </p><p>                  Chaque maison possède ses coins sombres. Dans la minuscule cuisine où nous mangions tous les jours, se trouvait un placard à cirage et drogueries diverses, qui nous faisait peur, ma sœur et moi, parce que c’était l’antre des cafards et aussi des souris. Il fallait alimenter le poêle de charbon et j’avais une sacrée trouille quand on m’envoyait remplir le seau des quelques boules nécessaires à la combustion nocturne, dans une sorte de réduit sous l’escalier du rez-de-chaussée, où il m’arrivait de croiser quelque rat bien gras. J’ai vu le vieux voisin  du dessus en traquer un avec sa canne. Ce qu’il couinait de trouille, ce pauvre rat ! Aucun risque de propager la peste noire ! Les rats d’aujourd’hui sont propres ! M. Perret est mort prématurément, d’une opération ratée de la cataracte. Le mieux est l’ennemi du bien, mais allez l’expliquer à des chirurgiens ! Ceux d’Albertine Sarrazin, pour ceux qui s’en souviennent ! Il avait perdu, peu de temps avant, son fils dans des conditions stupides. Un apéro trop arrosé, une rambarde à enjamber et le malheureux jeune homme était tombé dans le vide. Comme moi dans mon rêve initial. Avec moins de chance cependant. Ca ne s’explique pas, la chance !</p><p> </p><p>                  En fait, à part nous, il n’y avait que de vieux occupants. Nous les vîmes partir,  les uns après les autres,  la veuve inconsolable du fait de son légitime chagrin, et la perte de ce fils unique pour ne rien arranger, notre voisine de palier Mme (ou Melle) Dombres, toujours affable et à la voix suraiguë mais qui recevait rarement des visites, et bien sûr les vieux proprios, à qui la bijouterie ne survécut que fort peu de temps malgré les efforts de leur fille célibataire. Les petits-enfants venaient les voir. Ils étaient plus âgés que nous et nous sentions bien qu’ils étaient d’un autre monde. Toujours tristes, toujours l’air embarrassé d’être là, tirés à 4 épingles, bien coiffés et ne manquant jamais  la messe du dimanche. Toutes ces personnes auraient pu s’avérer des héros de roman, chacune avait sans doute bien des histoires à raconter. Avec sans doute aussi, leur part D’ombres (Le petit-fils se masturbait-il ?). Tstt ! Pas de ça chez nous ! Point de laisser-aller dans les petites choses !</p><p> </p><p>                  Les Cabanon occupaient tout le premier, avec leurs enfants qui ne tarderaient pas à reprendre l’affaire, rue de loge, perpendiculaire à la mienne. Ils avaient un autre appartement au-dessus de la bijouterie. Ils nous y ont invités une seule fois. Lors de la visite du Général qui descendait de la préfecture à la Comédie dans sa fameuse DS noire. Les rues noires de monde. Ainsi nous avons pu le voir rejoindre  le lieu de son discours, qui nous saluait, du balcon. Nous étions, comme on dit, aux premières loges. La foule était enthousiaste. Les gens applaudissaient. Pensez ! La libérateur de la France, de l’occupation nazi qui mettait enfin un peu d’ordre dans le pays, et promettait l’arrêt de la guerre en Algérie. Les mêmes le chasseraient du pouvoir une décennie plus tard. Ainsi va la vox populi. Ayez pitié d’un pauvre aveugle, criait le vendeur de billets à deux pas du balcon. Villiers (de l’Isle Adam) n’aurait pas mieux dit…</p><p> </p><p>                  Une autre vieille dame mérite d’être évoquée. La vie ne l’avait sans doute pas gâtée. Elle habitait dans un village du côté de Béziers où ma sœur passait ses vacances (On se débarrassait d’elle aussi) chez sa marraine. A la mort de sa fille, veuve elle aussi, mon père décida de la faire vivre avec nous. Il s’agissait en effet de sa tante, la sœur de sa mère.</p><p> </p><p>                  Nous étions plutôt contents au début car elle nous parut tout d’abord affable et puis mon père n’osait pas trop sortir de ses gonds devant elle, ce qui nous faisait du répit. Elle m’avait même acheté, dès son arrivée, un vélo de course, mon rêve. On allait au restau, certains dimanches, moi qui n’y étais pratiquement jamais allé. Je me souviens d’écrevisses à la sauce armoricaine, on s’en mettait plein la serviette. Au bout de quelques semaines, nous commençâmes à déchanter. Elle se montra vite capricieuse, égocentrique, hypocrite, gourmande, calomniatrice et surtout radine envers nous qui faisions tout pourtant pour lui apporter un minimum de tendresse, faute de mémé paternelle.</p><p> </p><p>                  Nous comprîmes plus tard, quand elle déménagea en catimini, que les personnes qu’elle rencontrait, en se baladant, l’après-midi du côté de la Comédie, hantant quelque pâtisserie de luxe, se chargeaient de lui dire pis que prendre de ses hébergeurs et de leur progéniture. Bref  la situation dégénéra même si notre train de vie s’améliora quelque peu. Mes parents achetèrent un appartement en bord de mer, ce qui ne coûtait pas grand-chose en ces temps bénis où le Languedoc faisait fuir les touristes. Aujourd’hui, ils n’auraient pas pu s’offrir son cabinet de toilettes. Nous ne l’avons jamais revue et finalement ne l’avons pas regrettée, sauf qu’elle était partie avec la télé, payée de ses deniers. Plus de Joss Randal ni d’<em>Incorruptibles</em><strong>. </strong>Une semaine après, avec le peu d’argent qu’elle nous abandonnait, nous avions la nôtre, et plus belle encore !</p><p> </p><p>                  J’ai déjà fait allusion au séjour de Rabelais en notre ville, dans mon immeuble. Ce que j’ai retenu de ma longue fréquentation littéraire du moine défroqué ? Sa propension à élaborer des listes. Cela lui permettait de recenser exhaustivement le savoir de  la Renaissance, alors en pleine euphorie. Voici quelques sentences à mon usage, que je n’ai point fait graver, tel Montaigne, sur les solives de ma tour car elle n’en comportait point et qu’elle était de toute façon trop petite. Sinon j’aurais pu « graffer »,  parmi 57 de mes maximes :</p><p><em>Aduler des femmes de lettres n’exalte en rien la virilité.</em></p><p><em>Quelle fureur que de s’acharner à cerner la raison de ses passions.</em></p><p><em>Sans le guide-robe, que deviendrait le ballon ? (Pas de pot)</em></p><p><em>Pourquoi viser l’objet rêvé si le réel à notre porte est.</em></p><p><em>Il ne nous est pas donné de ne point nous contredire !</em></p><p><em>Oui le corps fait littéralement chier l’esprit (- et dans tous les sens).</em></p><p><em>Quand on réalise à quel point le sexe est mal vu…</em></p><p><em>Si je glaviote dans le yaourt, c’est pour baratter dans le mauvais goût.</em></p><p><em>Nul livre ouvert jamais ne souillera le pas de la porte.</em></p><p><em>La Création ne relève pas seulement de la rigolade.</em></p><p><em>Le temps s’en va, tu peux toujours râler, Françoise !</em></p><p><em>On oublie trop vite, mais quoi ?</em></p><p> </p><p>                  Et ma préférée <em>: Ô mes ouailles, où trouver un disciple ! Ou du moins un ami ! Si je connaissais quelqu’un qui en fut digne</em>… Montaigne n’eût pas mieux dit… Je les ai casées dans <em>Jeudi soir Jeudi noir.</em></p><p> </p><p>                  J’aurais pu tenter quelque chose sur les murs de ma chambre, ne serait-ce que pour faire enrager Zède, et sa manie de la propreté. Important pour moi les listes. J’en ai toujours fait : de livres, de disques, de pays, de potes, de petites amies… Une façon de combler les manques…</p><p> </p><p>                  Tous les jeudis matin, et cela nous réveillait, on attendait le cri inquiétant et rauque de la ramasseuse de fringues usagées, la « peillarotte ». &#8211; <em>O peillarot’, y’a  pas des peou</em> ?, chantait-elle plutôt qu’elle ne quémandait.  Il s’agissait d’une gitane et l’on craignait de la croiser quelque jour. On nous disait, à l’âge du père Noël, que si nous n’étions pas sages, elle nous emporterait avec les peilles déchirées qu’elle mettait dans sa carriole (dont on entendait aussi le grincement). Je m’imaginais une vieille femme horrible à souhait, une sorte de sorcière urbaine.</p><p> </p><p>                  Le jour où je la croisais, je me rendis compte que son physique ne cadrait guère avec voix, et que, sans être d’une beauté manifeste, elle avait au moins l’atout de la jeunesse. On se fie trop aux apparences. Ainsi au téléphone, on s’imagine un physique et… .</p><p> </p><p>                  Au village, mon père c’était le marchand de peilles…</p><p>                  Que dire encore ? Dans une alcôve de l’immeuble d’à côté, sur le chemin de l’école, j’ai vu notre instit remplaçant, que j’adorais (Il ressemblait à Gary  Grant) embrasser une jeune et jolie fille. Ca m’a beaucoup ému, troublé, fasciné et fait longuement réfléchir et donné des idées de caresses.</p><p> </p><p>                  Je l’ai retrouvé quelques années plus tard au collège-lycée, qui enseignait l’Histoire. Je ne l’ai pas aimé. Il était imbu de sa personne et peu soucieux d’éveiller sa classe à une matière qui pourtant ne manquait pas d’attrait. Comme on change !</p><p> </p><p>                  Ma sœur avait un petit fiancé, le petit Bousquet, petit-fils d’un professeur qui me donna plus tard quelques cours de maths, en vain tellement il était directif et magistral. Un jour, au bout de la rue, je le vis, le petit Bousquet, se faire bousculer par deux camarades hargneux. N’écoutant que mon sens de la justice, je me précipitais pour lui donner un coup de mains et j’y réussis mieux que bien puisque les deux agresseurs s’enfuirent. On est bien courageux quand on n’a pas douze ans. Il m’en a toujours été reconnaissant et il me saluait quand, devenu grand et costaud, c’aurait été plutôt à lui de me protéger. Bijou, j’en parlerai plus tard, brune aux cheveux très longs, très typée du côté de la Méditerannée, m’a avoué un jour qu’elle avait eu une aventure avec lui, ce qui m’a fait tout drôle. Plus tard, ma sœurette sortit, comme on disait à l’époque, avec l’un des deux frères Aymard, de la colonie de vacances, La Font Rouge. Roger, l’autre s’appelant Jean. Aussi chaque fois que quelqu’un se lamentait : J’en ai marre, immanquablement, je débitais : Roger Aymard. 55 ans après, cela me fait toujours rire.</p><p> </p><p>                  Je m’étais entiché de géographie si bien qu’à l’école primaire, je connaissais le nom des départements et de leur préfecture, que je trouvais sur le calendrier des postes. Je les récitais quand Zède me débarbouillait dans la cuisine. Déjà la manie des listes… Plus tard, je n’ai eu de cesse de visiter chacun d’eux et les villes principales quand c’était possible. Dernièrement, je suis allé à Dunkerque et Arras pour compléter ma liste. A l’heure où j’écris ces lignes, j’ai effectué le tour complet de la France. Ne me manque qu’Ajaccio et deux trois petites villes corses Nord ouest, j’espère bien m’y rendre dans l’année. Il faut une bonne mémoire. Je l’ai de ce qui est ancien (chansons, poèmes, départements…),  moins de ce que je viens de faire, lire ou dire. Parfois, je ne retiens rien du dernier livre lu. Vous me direz…</p><p> </p><p>                  Le même émoi, à la vue de l’instit, l’éveil érectile des sens, je l’ai éprouvé au même moment en feuilletant, dans les toilettes, les magazines féminins qui égayaient Zède.</p><p> </p><p>                  Et notamment les romans-photos qui sévissaient à l’époque, à tout comme les romans à l’eau de rose.</p><p> </p><p>                  Il y avait :</p><p> </p><p><em>Nous deux, parfois un roman photo avec des vedettes de l’époque.</em></p><p><em>Confidences, </em></p><p><em>Intimité (du foyer)</em></p><p><em>Bonnes soirées</em></p><p><em>Paris-Match</em></p><p><em>Ici Paris</em></p><p><em>France-Dimanche</em></p><p> </p><p>                  Cela faisait beaucoup mais, après tout, c’était son argent… Pas beaucoup d’instruction mais du divertissement ! C’est ce que les gens recherchent. Elle était d’avant-garde not’mère !</p><p>                  On ne fêtait jamais nos anniversaires. J’ai attendu mes 20 ans pour fêter le premier, chez la Coopérante  (… plus tard), en deux parties (une au restau, une chez elle). Pré-texte : trop près des fêtes de Noël et du jour de l’an.</p><p> </p><p>                  Et puis l’amélioration du quotidien à payer (fauteuils royaux, commodes princières, lustres de nobles, chandeliers de châtelains…). On se rattrapait sur les paquets de Bonux avec leur cadeau surprise, un indien ou un cow-boy en plastique que l’on ajoutait aux chevaliers du château-fort. Et pour ce qui me concerne, les images des vedettes, je les trouvais dans les boites de Tonimalt, remplaçant le cacao ou la Ricorée.</p><p> </p><p>                  Un jour, on a sonné à la porte à l’heure où habituellement nous passions à table. Ce n’était pas un représentant. …</p><p> </p><p>                  Comme chez Proust, à Combray, voyons, qui ça peut bien être ?????</p><p>                  Il s’agissait du géniteur d’un flirt estival  &#8211;  j’avais 15 ans &#8211; qui avait surpris mon manège avec sa fille (Sissi) pour correspondre en catimini. Ils habitaient alors vers La Pergola. Il nous fit un sermon, me traita devant mes parents de jeune coq et nous quitta en présentant à la vaillante Zède ses hommages. Eclat de rire général dès qu’il eut franchi le seuil. On ne parla plus que de « Mes hommages ».</p><p> </p><p>                  Lors du décès du père Ray, la jeune fille d’alors, devenue une vieille amie, nous rejoignit à la cérémonie – à laquelle la toute nouvelle veuve refusa de participer ! Durant la collation rituelle, je ne manquais pas de lui présenter la fille de « Mes hommages ».  Elle s’en souvenait ! Celle-là fit tomber sa montre, qui s’était soudainement détachée, aux pieds de not’mère ce qu’elle interpréta tout de go comme un mauvais présage. Effectivement, Zède devait partir à son tour trois mois plus tard. Syndrome de glissement, qu’on nous a dit. Et là pas besoin de patins sur le parquet verni.</p><p> </p><p>                  Je n’ai pas été tendre avec elle et sans doute est-ce là son enfer. Ne pas avoir laissé de bons souvenirs dans la mémoire des autres. Toutefois, le temps adoucit tout et porte à l’indulgence. Aujourd’hui, ses expressions toutes faites, le dictionnaire des idées reçues, énoncées en leur temps par esprit de chicane ou de mauvaise foi, nous font bien rire et il nous arrive de les pasticher en imitant sa voix. On ne peut pas se retrouver, ma sœur et moi, sans s’en rappeler une. C’est un peu notre mythologie personnelle. « Non mais tu t’es vu(e) ? »</p><p>                  Une fois, en tournant la tête, lors d’un repas dans la cuisine, ça devait être un jeudi puisque je n’étais pas à la cantine, je vis une bonne femme qui me parut assez sale en plein milieu du couloir. Une vieille gitane avait pénétré notre antre privé. J’ai prévenu les parents et mon père, n’écoutant que sa colère, l’a vertement chassée. Elle n’était pas entrée sans sonner, et en silence, pour rien… C’est assez dire si la confiance régnait en cette époque et si fermer l’appartement n’était pas un réflexe primaire. Pas plus que la porte d’entrée du bas… On imagine aujourd’hui l’inconscience…</p><p> </p><p>                  On s’est plutôt bien entendus, ma sœur et moi, l’adversité tisse des liens, même si Zède a tout fait pour nous monter l’un contre l’autre en inventant de prétendues rivalités. Elle divisait pour régner. Bien sûr il y eut certaines chamailleries. Si je dénonçais, toujours pour me faire bien voir, une de ses bêtises, elle me disait du haut de ses cinq ou six ans : Toa, Tais-toa…. Et si je me vantais de quelque prouesse : Il s’en croaa… Aujourd’hui on dirait : il se la pète, le frangin. Et puis d’abord, c’est pas vrai, je te ferai dire…</p><p> </p><p>                  Elle s’est radoucie sur ses vieux jours, je parle de la mère,  notamment au contact de ses petits enfants, surtout le garçon de la famille. Elle avait un esprit de contradiction poussé à l’extrême et se disputait avec sa cadette, notre tante (laquelle prétendait m’avoir élevé), dès qu’elle en avait l’occasion n’hésitant pas à médire des uns et des autres. Cela a beaucoup nui à l’ambiance familiale. N’en est-il pas de même dans la plupart des familles ?</p><p>                  Ma tante et mon oncle lui rappelaient sans cesse qu’elle s’était très mal conduite à mon égard en m’abandonnant, à la naissance, plus de trois années chez ma grand-mère. Mon père, cela ne le choquait pas puisqu’il avait eu le même début de parcours dans la vie. J’en suis revenu peu dégourdi et peu ouvert au monde environnant. En effet, au village, on m’y surprotégeait et mon espace de vie ne dépassait pas le café et la place. L’adaptation à la ville fut difficile.</p><p>                   Cet abandon, pas total, mes parents venaient toutes les fins de semaine, m’a marqué à vie. Cette impression d’être décalé, pas dans mon assiette, pas au monde comme disait Rimbaud. Et puis les tentations de me jeter par la fenêtre, certes par jeu mais il est des jeux qui en disent longs sur le vide intérieur qui ne se comblera jamais.</p><p> </p><p>                  Pour en terminer avec cet appartement, c’est fou le nombre de copains (puis de copines) qui y sont passés régulièrement et qui me font dire aujourd’hui que l’amitié est toute relative et que celles que l’on qualifie d’enfance sont rares.</p><p> </p><p><em>Qu’est devenu Jean-M. G, un copain de colonie (de vacances), avec qui nous fûmes inséparables pendant au moins 4 ans ? Il m’a appris des airs de guitare classique. Il était impayable quand il contait l’histoire du capitaine des pompiers qui pleurait dans son casque et qui finit se remplir et déborder ce qui fait pleurer le pompier… </em></p><p><em>Qu’est- devenu Claude R, encore un copain de colonie, dont j’ai su plus tard qu’il avait embrassé la carrière de facteur et qui adorait Polnareff ?</em></p><p><em>Qu’est devenu Jean-L.  qui avait loué à la mer à côté de chez moi, avec qui j’ai campé pour la seule et unique fois de ma vie tout près de Palavas, et qui m’a invité à son mariage ?</em></p><p><em>Qu’est devenu l’autre Jean-L . avec qui j’ai fait du stop à nos risques et périls, dormi dans une voiture, fait les 400 coups qui forment la jeunesse ?</em></p><p><em>Qu’est devenu Didier, le rouquin, que de méchantes âmes appelaient Cohn-Bendit, voisin direct du Piochet, compagnon de colonie devenu militaire et dont j’ai été le témoin de mariage ?C’est moi qui l’ai conduit vers sa nuit de noces, Hôtel de Noailles…</em></p><p><em>Que sont devenus Cauquil, Nogaret, les frères Pagès, copains de foot et de cache-cache. Et aussi de ces petites privautés dont parle Voltaire et dont on se souvient plus tard avec attendrissement ? Les derniers je ne les ai jamais vus râler sans se mettre à rire en même temps, ou comment ne jamais se prendre au sérieux. </em></p><p> </p><p>Hervé, de son vrai nom Jean-Louis, je sais ce qu’il est devenu. Il s’est tué d’un coup de carabine<em>…</em></p><p>Je pourrais en citer des dizaines ? Sauf que j’ai oublié leurs noms… Les mecs, si vous me lisez, manifestez-vous (sauf les défunts, ça va de soi. Et en corps si possible…).</p><p>                  Que sont nos amis devenus ?</p><p> </p><p>                  En attendant, on a grandi, mûri, vieilli, m’aigri ?…</p><p> </p><p>                  Nous sommes revenus sur les lieux, un jour avec ma sœur, au 4, rue trésoriers de France. Avons pu entrer dans le hall, monter au deuxième et revoir notre porte d’entrée. Nous sommes restés sur le seuil. On reste souvent sur le seuil. Avec un peu de courage, on aurait pu…</p><p> </p><p>                  Je demeure sur le seuil de la vérité. Car quel est le fil conducteur qui sous-tend ma démarche en ce livre ? Sauver de l’oubli définitif et rendre pertinents des souvenirs qui n’ont aucun intérêt en soi. Il me faut en effet effectuer une sorte de sélection limitée, en fait une infime quantité de références au réel eu égard aux milliers de jours et millions d’heures où j’ai le sentiment d’avoir pourtant vécu. Cette sélection se saurait être exhaustive, d’autant que la mémoire est défaillante, que rien ne l’empêche de livrer une version tronquée de la réalité et que de toutes façons le choix des mots et des phrases que j’emploie la découpent selon une configuration trop pour s’avérer authentique.</p><p> </p><p>                  Seule l’écriture m’importe, et ce que l’on peut en faire, quel qu’en soit le sujet. Concédons qu’en l’occurrence le sujet que je traite est davantage en relation avec le réel, enfin ma relation subjective au réel. Pourquoi aller chercher ailleurs… Il importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  J’avais avoué un jour à Michel Butor que je comptais me lancer dans ce style de projet, lequel consisterait à extraire un certain nombre d’événements insignifiants de mon existence mais qui deviendraient significatifs après coup. Il m’a répondu que cela avait déjà été fait, par Proust.</p><p> </p><p>                  Outre que je n’ai pas le talent, le génie même,  de ce dernier, que j’admire par-dessus tout, je ne recours pas aux phrases longues et périodiques,  je n’appartiens pas au même milieu social et je ne vis évidemment pas à la même époque.           </p><p> </p><p>                  Il faut tout de même écrire même si nos prédécesseurs nous barrent le chemin. Et quand je dis « Il faut », c’est encore très général. Je devrais dire : Il me faut…</p><p> </p><p>                  Ainsi fis-je. Mais pas figé.</p><p> </p><p> <strong>      ON ABOUTIT RUE DE LA RUE DE LA LOGE DES MARCHANDS</strong></p><p> </p><p>                  Rue commerçante, Jacques Cœur y a laissé son empreinte. Mon père, Ray donc, y a longtemps travaillé. Vêtements de confection. Magasin, on ne disait pas boutique à l’époque,  au nom so british. Deux étages. A 15 ans, je balayais, astiquais, nettoyais les vitres. Bien fait pour moi ! Je n’avais qu’à profiter de mes vacances, bien peinard en colonie. Mais j’ai suivi une fille du Piochet… On s’est quittés au bout de  deux jours…</p><p> </p><p>                  Ray m’a immédiatement mis au boulot. Employé en chef par une famille juive qui a toujours été extraordinaire avec moi. M’ont embauché au noir afin que je puisse assurer mes études, me laissaient lire tout mon saoul entre deux clients. M’y encourageaient au contraire. Et sans ironie aucune. Plutôt admiratifs même. Subodoraient sans doute que je serais amené à pratiquer une activité intellectuelle quelque jour. La patronne est venue m’acheter un essai sur Butor que nous signions alors à la librairie Molière, juste en face du Théâtre (aujourd’hui Opéra-Comédie), avec Skimao, qui lui-même y travaillait. Elle me laissait garer sa voiture de sport. Grâce à elle, j’ai pu faire mes deux premiers voyages importants, à Paris et en Suisse. En avion et en train Première classe. Inoubliable ! J’accompagnais leur dernier né, et l’un de ses copains, au ski, il me semble.</p><p> </p><p>                  Ils ont été très indulgents car j’ai fait pas mal de bêtises pendant le voyage (Me suis trompé de train, Suis monté dans le mauvais wagon, les ai laissés dans un cinéma pendant que je visitais, émerveillé, le quartier de l’opéra…). Dans ce magasin, j’ai vu Manitas et ses fameuses bagues, Chirac en campagne (« Bonjour, comment allez-vous ? ») et entr’aperçu, de dos, la mère de mon père, internée après une terrible dépression, en liberté relative, et que je n’ai jamais rencontrée.</p><p> </p><p>                  Mon père se prénommait Raymond. Ce prénom lui semblait vulgaire « Mon c… s’appelle Raymond, quand je l’appelle il me répond »). Aussi se faisait-il appeler Monsieur Georges. Le problème, c’est que le beau-frère du patron se nommait aussi Monsieur Georges. Ca a créé pas mal de malentendus. Quant à moi, je n’aimais pas mon prénom d’autant qu’en mon jeune temps, seul l’acteur Bernard Blier, rondouillard et peu attrayant (malgré son talent) en était affublé. Plus tard Giraudeau, Tapie, Verley, Campan et même Lavilliers viendraient à ma rescousse. Raymond, je l’appellerai Ray,  à l’instar de Ray Charles et puis ça fait plus sexy sans pour autant verser dans la vulgarité.</p><p> </p><p>                  En face du magasin, se trouvait le Tabac, marchand de journaux. Comme beaucoup de « teenagers »,  j’y attendais chaque mois la parution de SLC, Salut les copains. Au-delà des photos et des reportages, deux aspects m’intéressaient et m’intéressent encore aujourd’hui. D’abord la variété et l’originalité des rubriques, lesquelles, a posteriori, me semblèrent posséder des qualités littéraires, transposables dans le style de texte auquel je m’adonne à présent, notamment si l’on y ajoute une dimension ironique liée au décalage temporel.  Ca vaut parfois du Georges Pérec et des auteurs à contraintes :</p><p>                  Je me souviens de : <em>J’adore Je déteste</em>, que je raccourcis sciemment mais qui me donne l’illusion d’être une vedette d’alors, ce à quoi j’aspirais comme tous les jeunes du baby boom. Plus du tout aujourd’hui et sans le moindre regret.</p><p> </p><p><em>      J’adore les randonnées d’été dans la montagne/ Je déteste les plages surpeuplées.</em></p><p><em>      J’adore les nationales peu fréquentées/Je déteste les autoroutes et leurs camions.</em></p><p><em>      J’adore écouter mes disques bien peinard à la maison/Je déteste les chanteurs de rue.</em></p><p><em>      J’adore la Bretagne/Je déteste les zones commerciales et industrielles.</em></p><p><em>      J’adore le Montpellier que j’ai connu/Je déteste les villes tentaculaires.</em></p><p><em>      J’adore les idées généreuses/Je déteste la foule déchainée, capable/coupable du pire.</em></p><p><em>      J’adore les promesses tenues/Je déteste avoir l’impression de m’être fait entortiller.</em></p><p><em>      J’adore les signes de reconnaissance méritée/Je déteste l’injustice. </em></p><p><em>       J’adore les animaux sauvages, et de loin/Je déteste les chiens qui aboient furieusement et crottent un peu partout sans que cela ne dérange les propriétaires indélicats.</em></p><p><em>      J’adore les moments qui précèdent un rendez-vous important/Je déteste attendre mais alors là je déteste vraiment.</em></p><p><em>      J’adore Hoellebecq, surtout celui du début/Je déteste la plupart des écrivains que l’on me conseille et qu’il faut avoir lu.</em></p><p> </p><p>                  Évidemment mes réponses auraient été bien différentes à l’époque. En vieillissant, ce dit-on, on devient misanthrope, prudent, sans doute plus rigide. De mon côté je deviens tolérant. On en apprend autant avec ce genre d’exercice que dans bien des prétendus aveux censées émoustiller l’imagination limitée de certain(e)s lecteurs/lectrices. Et la misère de leur vie sexuelle.</p><p> </p><p>                  La deuxième raison était liée au hit-parade. Si certaines chansons à succès passaient souvent à la radio, bien d’autres étaient laissées pour compte. C’étaient celles-là que je désirais découvrir et posséder. J’avais envie de tout connaître. Toujours ce manque à combler. Ce qui aurait impliqué l’achat de centaines de disques. Me restait la rêverie autour du titre, et parfois une musique de mon cru à partir de paroles sans air ni orchestration.</p><p>                  Ou à en inventer de nouvelles sur un air entendu par hasard. Ca m’est arrivé de m’y essayer,  pour épater telle jeune fille (…plus tard, la boxeuse) en faisant croire qu’elle était de moi. Vu la médiocrité du morceau en question, j’aurais sans doute mieux fait de l’écrire directement. Toujours est-il que j’ai commencé par rédiger des chansons avant de découvrir Mallarmé, Rimbaud et une conception plus élaborée  de la poésie, puis bon nombre de poètes.</p><p> </p><p>                  Parmi les premières, <strong><em>Les allumeuses de gitanes</em></strong>, dont je livre le début et la fin, paraît aujourd’hui d’une auto complaisance insupportable.. Ah, jeunesse !</p><p> </p><p>      C’était ma période Chansons, avant même de dévorer les grands poètes</p><p><em> </em></p><p><em>La vie va et vient dans mon ventre/Comme une vipère timide</em></p><p><em>Un cœur crevé renie le chantre/De mon avidité de vide</em></p><p><em>Il se maîtrise et s’adoucit/Face au troupeau qui lui fait masse</em></p><p><em>Il en oublie sa pénurie/ Sa personnalité d’efface</em></p><p><em> </em></p><p>                  … (Une vingtaine de couplets plus tard).</p><p> </p><p><em>      Quand on s’en fout d’être foutu/Que notre espoir cligne et s’étiole</em></p><p>      <em>Qu’on se dit que tout est fichu/Et que l’on connaît mal son rôle</em></p><p><em>      On cherche des succédanés/Dans la chair des années qui passent</em></p><p><em>      On chérit des temps surannés/Et l’on guérit de guerre lasse</em></p><p><em> </em></p><p>                  Très influencé par les allitérations du toulousain Nougaro et par la noirceur souveraine d’un Léo Ferré pour qui je m’étais pris d’une véritable passion. Ferré, très important Ferré. J’y reviendrai. Je l’aimais bien, tu sais.</p><p> </p><p>                  Dans SLC, de multiples rubriques eussent pu se voir traitées littérairement par des auteurs désireux de ne point adopter la forme traditionnelle du récit linéaire. Celui-ci sans doute fait ses preuves, mais se retrouve concurrencé par d’autres activités artistiques : la BD ou le ciné entre autres, pour ne point évoquer les technologies modernes, les jeux vidéos ou l’IA.</p><p> </p><p>                  Retrouvant quelques numéros au hasard j’ai relevé : <em>30 questions à</em> :</p><p>                                         (En l’occurrence, Moi.)</p><p> </p><p>                  Je m’y essaie :</p><p> </p><p><em>      Pourquoi vous appelle-t-on BTN ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Ce sont mes initiales. Les copains m’en ont assez vite affublé dès la publication de mes premiers textes et je les ai utilisés pour signer mes articles. D’abord pour éviter les fautes sur mon nom (les Thelons, Theulons, Telons et les Noailles, Nouaille ou pire, Nouilles ! avec ou sans trait d’union), ensuite pour distinguer mon travail journalistique de mes productions littéraires (poèmes, romans, nouvelles…). En revanche, à cause du B, beaucoup se sont mis à me baptiser du prénom de  Bertrand, plus distingué que Bernard qui rime avec connard. J’aurais préféré Brice ou Benjamin. D’ailleurs j’ai failli me prénommer Eric. Mais c’était trop scandinave. </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Pourquoi n’êtes vous pas davantage connu ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Est-ce si important ? En fait, je ne fais rien pour. Dans la mesure où je cultive une passion et n’ai pas besoin d’en assumer les conséquences pour vivre, je préfère demeurer discret. Ca évite de devenir une cible facile ou un bouc émissaire. Surtout en ces époques de moralisme sournois. Je refuse les invitations à me produire en public, à animer des émissions de radio etc. Je n’ai pas envie de rencontrer les gens qui auraient pu m’aider, et je crains comme la peste la célébrité, source de tant de maux. De plus, il m’arrive d’avoir épisodiquement le trac, un peu comme j’ai des crises de panique en voiture, et je n’ai plus envie de lutter contre.  Si quelque chose méritait d’être retenu de ce que j’ai produit, cela se fera sans moi. Si non, eh bien tant pis ! J’aurai pris plaisir à écrire et cela m’aura bien occupé l’existence.  Je n’en demandais pas plus.  Et puis, sans doute ne le méritais-je pas ? Qui se préoccupe d’écriture en ces temps d’images hégémoniques et de réseaux sociaux ? De toute façon,  j’ai suffisamment vécu pour savoir que des quantités de choses tombent dans l’oubli assez vite et après tout ce n’est pas plus mal. Il faut savoir reconnaître ses limites. Alors connu, pas connu, au regard de l’immensité de l’univers, cela ne fait pas grande différence. On le sait tous : l’argent ne fait pas le bonheur et il contribue à pas mal de soucis.</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Avez-vous des idoles, des maîtres à penser, des personnes que vous admirez… ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Forcément des écrivains. Tous ceux que je cite en ce livre : Joyce, Proust, Nerval, Montaigne, un certain Céline. Plus tard, Michel Butor, qui m’a appris à structurer mes écrits, Maurice Roche qui m’a enseigné la concision ou Yves Bonnefoy qui m’a réconcilié avec la poésie. Quand j’étais jeune j’adorais Adamo, (que j’aime toujours), Johnny (dont je me suis lassé. Ses adaptations de Go to get you into my life, de Girls ou de When a man loves a woman, sont tout bonnement catastrophiques !) et les Beatles (que je réécoute régulièrement, avec plaisir). En règle générale je préfère les outsiders aux stars. J’aimais mieux Vercruysse que Platini, Rothen que Zidane, Fignon que Hinault ou Van Looy qu’Anquetil. C’est un peu pareil dans le domaine de l’art. Pour ne donner qu’un exemple, j’aime mieux Braque et Masson que Picasso. Et même, parmi mes amis du milieu de l’art, j’ai tendance à privilégier le méconnu par rapport aux superstars : Yves Reynier, Dominique Gauthier, Tjeerd Alkema, Patrick Saytour… Plutôt que Koons, Hirst, Bansky, Cattelan… Pour les Beatles, j’ai un penchant pour Paul alors que la plupart lui préfèrent John. Pour les Stones, Brian Jones. Je n’aime pas rencontrer les gens connus. On ne sait par quel bout les aborder et ils sont dans leur monde à eux. Je préfère éviter.</em></p><p><em> </em></p><p><em>       Quels sont vos plus grands regrets dans la vie ?</em></p><p><em>      A titre personnel,  j’en ai deux essentiellement : celui de ne pas avoir fait de latin ou de grec quand je suis entré au collège, cela  m’a beaucoup pénalisé par la suite quand j’ai dû passer des concours difficiles, et parfois dans des réunions plus ou moins savantes. Je regrette aussi de ne pas avoir travaillé davantage mon anglais ce qui aurait pu m’être fatal lorsque j’ai dû passer lesdits concours. Et lorsque je suis à l’étranger ou même dans certaines visites de presse qui se font à présent dans la langue de Milton. Et aussi : de ne pas avoir eu le courage d’apprendre le solfège et la musique en général alors que ma mère avait bénéficié de cours de piano, instrument dont elle jouait assez bien (mais pas du classique ! Que les succès d’après guerre). Mes parents n’ont pas écouté ceux qui leur disaient que j’avais l’oreille musicale, parlant même de virtuosité. J’ai animé des tas de soirées, à imiter des chanteurs en m’accompagnant à la guitare, mais je pense que j’aurais pu faire mieux. Je regrette aussi, un peu comme tout le monde,  d’avoir fait de la peine à des personnes que j’ai croisées dans ma vie, par bêtise ou peut-être cruauté. Mais bon, chacun a sa part de souffrance, de sottise et de soucis. A une certaine époque, j’ai regretté de ne me pas être installé à Paris où j’avais des relations. Avec le recul, j’ai sans doute bien fait. Ainsi j’aime toujours Paris. </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Et motifs de satisfaction ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      D’avoir vécu une période où le pays n’a pas été frappé par la guerre, en tout cas à partir des événements d’Algérie. On mesure la chance que nous avons eue quand on voit que cela s’agite sur le plan européen et international. D’avoir connu  aussi la libération des mœurs et donc ni frustration ni recours à des échappatoires. Ni culpabilité immédiate. De ne pas avoir été victime du fanatisme. D’avoir vécu l’espoir et l’optimisme du grand soir même si les lendemains ont été plus douloureux. De ne pas avoir perdu de proches avant un âge décent. En revanche,  j’aurai perdu des amis beaucoup trop tôt : Jacky et André dans un accident de voiture (dans laquelle j’aurais pu ou dû me trouver). Jean-Paul Martin, qui m’a tant soutenu, en publiant mes poèmes. Des écrivains… Des artistes… Le collectionneur Georges Desmouliez… </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Avez-vous des tics, des manies ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Je répète à tout bout de champ : Tu m’diras… comme d’autres ont besoin de la cheville « voilà »… C’est la manifestation de ma pensée dialectique. Je ne peux m’empêcher d’envisager les deux aspects d’un problème. Par ex. je soutiens la cause écologique… Puis vient le fameux Tu m’diras, et j’essaie d’envisager les aspects contraires, ou du moins qui tendent à la nuancer. Quand quelqu’un de mon entourage fait quelque chose d’un peu inattendu, je propose, en roulant les r sur le modèle d’un directeur de cirque dont on m’a rapporté les propos : Eh bien je crois qu’on peut l’applaudir… A merci, je réponds : y’a pas de que… A merci beaucoup, dans l’intimité,  de rien beau c… Quand j’ai une envie urgente d’uriner ou pire encore je répète : ouite ouite ouite, que j’emprunte à un sketch de Magdane. Je dis aussi : Y’a que les gens sales qui se lavent… Il est pas un peu con, lui oh… (avec l’accent d’Elie Kakou imitant un kakou marseillais). Ou : c’est fini, oui ? en pastichant Louis de Funès. Ou : t’inquiète pas, Marcel, sans doute en référence aux Charlots.  Il ou elle n’esr pas fut-fut… Enfin, lorsque je cherche à argumenter de manière quelque peu spontanée, j’ai tendance à recourir à un raisonnement par analogie : c’est comme ceci ou comme cela… Evidemment l’analogie a ses limites et ne fonctionne pas à tous les coups. </em></p><p><em>      Quand je commence une collection, il faut que j’aille jusqu’au bout. Mais on ne peut parler de manie. Plutôt de compulsion répétitive. Le fort-da freudien. On touche là à l’inconscient et je ne suis pas forcément le mieux placé pour en parler.</em></p><p><em>      Depuis toujours, sans avoir de problèmes particuliers avec mes tympans, j’entends un mot ou une expression pour un(e) autre, ce qui m’a fait commettre un nombre incalculable de contresens. Par ex, j’entendais : « Aux 500 chanteurs » pour « O sphinx enchanteur » dans une chanson de la belle époque. Ce qui ne voulait rien dire et fomentait une énigme. Dont je me disais que j’aurais le fin mot quand je serais en âge de comprendre. Dans une chanson d’Adamo je comprenais « l’or gris si fort » alors qu’il s’agissait de l’orgueil. Dans une pièce  célèbre de Feydeau, la protagoniste entend ping-pong, au lieu de pis que pendre. Pas étonnant que je me sois intéressé ensuite à Michel Leiris et sa </em>Règle du jeu<em>. A Billancourt entendu comme Habillé en court, je connaissais par expérience.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Revenons à SLC. Très proche du précédent, mais plus orienté sur la franchise supposée. <em>Le jeu de la vérité</em>. J’étais une vedette et que l’on me soumettait ce questionnaire. Je ne sais plus ce que j’aurais répondu mais voilà ce que je réponds aujourd’hui.</p><p> </p><p>                  Avec une différence : Rien ne me fait aussi peur que le vedettariat et je refuse des tas de propositions honorables dont d’autres rêveraient. J’en cite trois : on m’a demandé de m’occuper d’une maison d’édition. Un grand artiste voulait que je l’accompagne en tant que poète/écrivain dans certaines de ses expos. J’avais été choisi parmi une poignée d’écrivains célèbres pour lire mes textes lors d’une exposition de niveau national… On veut aussi que je participe à une sorte de colloque, un hommage public à un auteur décédé… Refus catégorique… Plus envie.</p><p><em>As-tu déjà triché ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Oui, cela m’est arrivé en classe pour une épreuve d’Histoire, je crois et lors d’un oral du bac. Pour rien d’ailleurs car mes antisèches ne correspondaient pas aux questions posées. Ceci dit je ne sais pas tricher. Ca se lit sur ma figure. Je bafouille, je rougis. Je ne sais pas jouer la comédie, du moins en public. Aussi je m’en abstiens. De même, je ne sais pas mentir frontalement. Sauf dans le noir évidemment. Alors là je me suis pas mal rattrapé…Pourtant il s’agissait moins de mensonges que d’excès passager d’enthousiasme,  de confusion entre désir et sentiments. </em></p><p><em> </em></p><p><em>As-tu volé ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Oui, plus par jeu que par convoitise. Des bricoles : un badge, un bonbon, un magazine porno dans un bureau de tabac. Un livre trop cher, mais avec modération. Jai piqué de l’argent à mon père, quand il était en fond, jamais à des amis. Si ! A une bonne que je détestais, j’ai piqué son fric et comme elle m’a accusé, je me suis arrangé pour la faire virer. Je n’en suis pas fier. J‘avais 12 ans et c en’est pas le plus bel âge de la vie. </em></p><p><em> </em></p><p><em>As-tu essayé d’arnaquer tes amis ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Pas des amis, des relatons. Oui une fois lors d’un réveillon que  j’avais organisé, l’année du bac. Or ils furent plus malins que moi. Ils ont vite découvert le pot aux roses. Et m’ont fait prendre la honte de ma vie et perdre l’envie de recommencer. Et j’y ai été pour ma poche. Une somme dérisoire au demeurant. Belle leçon !</em></p><p><em> </em></p><p><em>Y’a-t-il des moments de ta vie dont tu n’es pas fier ? </em></p><p><em> </em></p><p><em>Evidemment. Je me suis moqué d’un pote qui avait voulu, maladroitement, séduire l’une de mes compagnes avec des motifs un peu lourdingues. On n’a jamais pu se réconcilier et c’est bien dommage car nous avions été très proches pendant deux ou trois ans. J’ai fait pire : j’ai incité un camarade de classe, à l’école primaire, à chaparder je ne sais plus quel objet, pour me faire bien voir de lui, puis l’ai dénoncé à la papetière volée, toujours pour me faire bien voir, des commerçantes. Où peut donc nous conduire le besoin d’affection et de reconnaissance ? Le camarade l’a mal pris. J’ai toutefois échappé à la raclée promise. Avec certaines petites amies,  je n’ai pas été réglo. Flirter avec l’une sous le regard de l’autre. Profiter de l’absence de l’une pour séduire sa copine… Sans doute pour me prouver quelque chose. Pour me venger des périodes difficiles, après mon accident de mob. Celui-ci m’a fait perdre un an de scolarité, pas mal de mes moyens et de mes certitudes. Pourtant ce fut un mal pour un bien : en redoublant, je me suis découvert une véritable passion pour la lecture…Et plein de copains avec qui en parler. Dernièrement, à St Petersbourg, je me suis quelque peu embrouillé avec une vendeuse de glaces qui faisait sûrement son travail d’attrape-touristes. J‘ai refusé de la payer, la plongeant dans un profond embarras vis-à-vis de son employeur. Mon repentir m’a rappelé ce passage de </em>Jacques le Fataliste <em>où un aubergiste change tu tout au tout son attitude quand il réalise que son débiteur va finir avec sa famille sur les routes, à la besace…</em></p><p><em> </em></p><p><em>Quels ont été les plus mauvais moments de votre vie. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Je ne parlerais pas de ma prime enfance parce que je ne m’en souviens guère. C’est ma tante qui m’a rappelé que mes parents m’avaient laissé plus de 3 ans chez ma grand-mère et qu’elle m’avait en partie élevé. Sinon, en priorité : ceux où mes parents m’ont abandonné, deux étés consécutifs, dans un village des alentours, afin de mieux profiter de leurs vacances. </em>Les garçons pleurent<em>, chantait Richard Anthony sur les ondes de la radio, ma principale échappatoire. Ma sœur était de son côté chez sa marraine. Qu’est-ce que je pouvais m’ennuyer chez cette personne que  je ne connaissais pas et qui était la maman d’un vieil ami de mon père ! Elle était liée à Audiberti et pas mal d’écrivains à succès. Quand Nougaro chantait à Montpellier, il lui envoyait un mot bienveillant et des invitations. J’étais trop jeune pour apprécier. Un jour,  je rencontrais deux frères, connus en colonie de vacances. Leur mère m’invita à déjeuner. J’étais tellement ému par la bonne entente familiale, que  je m’enfuis comme un malpropre, en larmes. </em></p><p><em>Plus récemment, ceux durant lesquels mon épouse a été atteinte d’une grave maladie. Et puis deux lieux et deux événements : Albi où j’étais invité à faire une conférence et dont je me suis carapaté à la suite d’une remarque désobligeante d’un artiste parisien, suffisant et malveillant, et Nice où j’ai quitté la salle de conf. au moment où j’allais prendre la parole tout en me demandant ce que je foutais là. Ces deux épisodes m’ont pas mal traumatisé, en tout cas durant des années, et j’en ai tiré des conséquences : j’ai abandonné quelques temps la critique d’art. Ce sont les artistes qui sont venus me chercher.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Les meilleurs ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Il y en a des tas. Je tirerai du lot : quand j’ai vu s’afficher sur l’écran de mon ordi mon admission à l’agrégation. J’en ai dansé de joie. Idem pour mon Capès auparavant. On m’avait tellement seriné que je n’étais pas une bête à concours. </em></p><p><em>Une conférence réussie à Laon, il faut dire que je l’avais préparée. </em></p><p><em>Une conquête surprise, où l’autre a fait les premiers pas. Une collègue, votre idéal au féminin, que vous imaginiez inaccessible et qui vous tend les lèvres alors que vous n’auriez jamais osé, même pas en rêve.  </em></p><p><em>Les rencontres avec Michel Butor, à Nice, à Gaillard ou à Lucinges, parfois en voiture, lequel m’a tant apporté sur sa lecture des grands auteurs et son recours à des structures préétablies dans ses œuvres littéraires. Certaines soirées chez Maurice Roche, à Lagnes, qui me racontait par ordre alphabétique les rencontres de sa vie. Le problème,  c’est qu’il dérapait sous l’emprise de l’alcool. Il fallait donc marcher sur des œufs et ne jamais le contredire. </em></p><p><em>Un trajet aller-retour avec Claude Viallat qui m’a raconté ses débuts. Passionnant.</em></p><p><em>Le jour où mon épouse, qui m’avait tapé dans l’œil, m’a inspecté avant que de m’embaucher dans la boite privée où nous avons plus ou moins débuté notre carrière. Après il y a des moments conventionnels : La naissance de mes filles. De ma petite-fille. Parfois c’est un je ne sais quoi ou un presque rien : un moment de grâce lors d’un voyage ou d’une randonnée. Une remarque qui fait du bien. Un compliment… A condition qu’il ne soit pas fait en public. Une lettre élogieuse et amicale de Vincent Bioulès. Une attention, des vœux, d’un artiste ou d’un écrivain qui me parvient par la poste, alors que je ne m’y attendais pas ou plus.</em></p><p><em>Le plus cocasse ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Un jour d’été, entre midi et deux, ma mère était à la mer, Ray avait amené une copine à lui dans le lit conjugal. J’en avais fait de même, au même moment, dans ma chambrette. Aucun des deux n’osa sortir de peur de rencontrer l’autre, par discrétion de mon côté. La maîtresse d’un jour et ma copine se rencontrèrent en allant toutes deux aux toilettes au même moment. Je n’ai jamais pu savoir de  qui il s’agissait. Cela m’a inspiré un </em>Pré-texte à la manière de Michel Leiris<em>. Je suis parti d’une chanson de Pierre Louki, </em>Pour faire rimer cul avec escarpolette,  il faut bien du talent, il faut bien du talent,<em> en supposant que la personne portait ce prénom et que nous nagions en pleine histoire de c…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                         </em>En voici un extrait. La longueur des phrases est voulue pour  suggérer l’idée de labyrinthe à laquelle on associe souvent la ville :</p><p> </p><p><em>« </em>Toujours est-il que j’étais loin de me douter (à l’époque où je l’écoutais, en pleine jeunesse passablement éthylique et libertine, tandis que je me cherchais en les livres et le regard des autres sans imaginer qu’un jour ces deux lignes et quelques notes les accompagnant résonneraient dans ma mémoire où elles s’étaient à mon insu imprimées, avec une insistance particulière à l’instant de me mettre à rédiger ce prétexte, le troisième d’une série qui devrait en comporter douze, et qui sont  comme une façon de me situer par rapport aux grands noms de notre modernité, en considération de l’influence qu’ils ont exercé sur ma décision d’écrire ou sur mes options esthétiques et intellectuelles) qu’il me serait possible alors un jour de les mettre en relation avec mon admiration pour Michel Leiris, relancée par mon intention d’expliquer à mes Première un texte de lui que  je devais au départ emprunter à <em>Nuits sans Nuits</em> (que m’avait indiqué Bruno Roy) mais que j’ai finalement extrait d’A <em>Cor et à cri</em> et que j’ai intitulé pour des raisons de commodité mais aussi dans l’intention de faire sourire les élèves : le rêve de Fez, ville que j’ai moi-même visitée avec le peintre Fouad Bellamine et qui effectivement se présente tel un labyrinthe en lequel on peut facilement s’égarer, un peu comme tout écrivain tend à se perdre (mais c‘est pour mieux se retrouver) dans le dédale de ses phrases mais l’auteur de ce récit de rêve met ses difficultés à se repérer sur le compte de son angoisse du vieillissement lui interdisant de longues déambulations riches en découvertes tandis qu’une parenthèse (où il est question de <em>parent</em>s avec qui il ne se sent pas à l’<em>aise</em> et qu’il doit à tout prix rejoindre alors que le retard se fait grandissant) me laisse à penser qu’il règle en quelque sorte son compte avec les impératifs familiaux interdisant au créateur de se laisser aller aux nécessaires dérives hors de la norme sociable… »</p><p> </p><p><em>Dis-tu la vérité dans ce livre ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Tel n’est pas mon but. Je ne me situe pas dans la tradition des </em>Confessions<em> de Rousseau qui avait une ambition théologique. Je me sers de certains souvenirs comme des repères afin d’avancer dans la déambulation urbaine et m’approprier la ville mais je suis davantage tourné vers l’aspect formel, ou compositionnel, du livre que vers les révélations scandaleuses. Tel n’est pas mon tempérament. J’essaie de reconstruire ma relation à une ville, ma ville natale, que j’ai quittée sans l’avoir prémédité, à ma façon, comme un artiste se sert d’un plan de ville et le reformule selon de nouvelles lois, de nouveaux critères. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Par ailleurs,  toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. D’autant qu’elles sont souvent subjectives, déformées par la mémoire ou le refoulement. Pirandello l’avait bien résumé : </em>Chacun sa vérité<em>. </em></p><p><em>Deux exemples : ma chute en début d’ouvrage est imaginaire, de même que la tuile qui tombe du toit. La visite au musée etc.</em></p><p><em> </em></p><p><em>T’est-il arrivé d’avoir eu peur ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Pas vraiment. Chaque fois que je me suis trouvé dans une situation dangereuse d’un accident, je n’ai pas vraiment réalisé. Parfois, j’ai été pris dans l’action et n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Ou alors j’ai eu confiance en ma chance, en la vie… C’est rétrospectivement que l’on a peur. Les seules fois où j’ai été pris de panique, c’est dans ma prime enfance, quand  je me suis retrouvé face à un dindon ou à un mouton de ma taille. Ou quand j’ai cru m’être perdu, lors d’une balade avec ma grand-mère en campagne. Je suis plutôt sujet à des phobies qui ne peuvent se contrôler : en voiture, en public, dans l’eau, éventuellement, dans l’avion plus rarement. En revanche, il m’est arrivé d’avoir peur en cauchemar. Ou de m’imaginer des situations traumatisantes : être enterré vivant, exposé au supplice des rats, obligé de sauter en parachute… </em></p><p>                Il y avait aussi <em>les 101 secrets de</em> : (ce qui revient un peu au même sauf que l’on choisit ses confidences sans avoir à répondre à une question). J’en révèle quelques-uns</p><p><em>Quand on accuse quelqu’un d’un vol ou d’une exaction, j’ai toujours peur que l’on ne me croit coupable. Aussi ai-je l’air coupable. Dans le même ordre d’idée, si l’on me parle de  crise cardiaque ou d’AVC ou d’accident lié à la santé, j’imagine toujours que j’en éprouve les symptômes. Quand je prends l’avion, j’envisage le pire et je suis systématiquement les consignes de sécurité que je ne parviens pas à mémoriser. Bref, comme disait ma grand-mère : Je suis un peu maboule. En tout cas superstitieux : A l’instar de Jean-Jacques (Rousseau), je joue parfois ma vie sur le simple fait de rater un geste (jeter un objet dans une poubelle, compter le nombre de passes au jeu de ballon etc.). La liste est inépuisable de mes appréhensions et phobies :</em></p><p><em> </em></p><p>Au passage à niveau, je crains toujours que le train ne m’écrabouille.</p><p>Si je passe sous une aire d’autoroute ou un viaduc, il ne peut que s’effondrer.</p><p>Si un taureau saute par-dessus les barrières, c’est forcément pour foncer sur moi.</p><p>Si la foudre sévit, elle devra forcément s’abattre sur mon dos.</p><p>Si un arbre tombe c’est pour ma pomme.</p><p>L’œil que l’on crève, dans <em>Le chien andalou</em> de Bunuel, ça pourrait être le mien.</p><p>Si une balle se perd, elle ne sera pas perdue pour tout le monde, si je me trouve par hasard dans les parages.</p><p> </p><p><em>Je suis le roi de la gaffe : par ex, j’ai prétendu avoir discuté du cas d’une élève avec son grand-père qui était mon voisin alors que celui-ci était mort dans la semaine, ce que j’ignorais. Elle est sortie de la salle en pleurant</em>. <em>Bien embêté le prof</em>… <em>Cela ne m’a jamais quitté : j’ai félicité le grand peintre R.C.  pour un centaure improvisé sur un livre d’or dans un restaurant, sauf qu’il s’agissait d’un taureau. Heureusement que l’intéressé ne manque pas d’humour !!!</em></p><p><em>Inversement, quand je me sens à l’aise, j’ai pu m’amuser toute une soirée à défendre une thèse paradoxale, uniquement pour le plaisir de pousser un raisonnement jusqu’au bout. Au grand dam bien sûr de mes contradicteurs. Je me souviens l’avoir fait pour les responsables du sang contaminé en pleine découverte du Sida. Parfois je me trompe lamentablement comme cette fois où j’ai insisté pour placer la tombe de Napoléon au Panthéon (à cause d’une chanson de Brassens : Pauvres grands disparus gisant au Panthéon…), alors que je l’avais visitée quelques années plus tôt, aux Invalides. Pourquoi cette obstination suicidaire et idiote ? Le besoin masochiste de s’auto-flageller ? Dernièrement, Claude Viallat m’a fait remarquer que la contrepartie d’un prêt ne pouvait être une offrande. Il m’a fallu réviser mes conceptions et corriger, tout penaud, mon texte… Mais comment peut-on être aveugle devant de telles évidences ? </em></p><p><em>La première fois que je suis entré dans une salle de classe en tant qu’enseignant, je tremblais comme une feuille. Une heure après, j’étais fier comme Artaban.</em></p><p><em>Je suis le roi du jeu de mots bien opportun et en général très apprécié. Je tiens sans doute cela de mon père qui s’amusait à ânonner succucu succulent ou la petite cucu la petite cuillère. Il est bien concon, il est bien content. J’en passe et des meilleures.</em></p><p><em>Personne ne m’a appris à nager. Je me suis débrouillé tout seul, tant bien que mal, tout comme ma sœurette, à la plage de Palavas, quand elle n’était pas envahie de touristes sans-gêne et de crottes de chiens mal éduqués. En revanche, pour la critique d’art,  j’ai eu besoin d’un petit coup de main de mes amis. </em>With a little hand for my friends<em>. Et j’ai eu la chance de rencontrer tout de go quelques-uns de plus grands : d’Alkema et Bioulès à Viallat en passant par Clément, Fournel, Gauthier et Reynier pour ne citer que les plus marquants. En littérature : Outre Michel Butor, Maurice Roche, Yves Bonnefoy j’ai profité des leçons de quelques autres (Parant, Novarina, Laporte). Je suis reconnaissant à Jean-Louis Beaudonnet, et à sa première épouse Claude Sarthou, de m’avoir mis en rapport avec ce milieu et de m’avoir prêté des livres d’art contemporain.</em></p><p><em>Je suis sujet au vertige, depuis toujours. J’ai été traumatisé par une chute d’un perron, chez mon parrain, le berger de Restinclières (Coïncidence : l’amie Domi, qui soigne mes phobies, habite à peine à quelques encablures du lieu du drame), et par un accident de voiture (où ma sœur et moi étions à l’avant. Ma tante et sa sœur bavardaient à l’arrière – et sans ceinture de sécurité !). Un ivrogne nous avait percuté tous feux éteints. En vieillissant, j’ai de plus en plus de mal à conduire sur les autoroutes. Mon appréhension de la prise de parole impromptue en public vient sans doute aussi de là. Cela explique mon perfectionnisme. Une erreur bénigne me gâche la journée. Une faute grave m’empêche de dormir. J’ai besoin de repères, de structures fortes. De garde-fous ? </em></p><p><em>J’ai des tas de petits regrets pour la plupart insignifiants : Par ex, pour une fois que je dinais chez un copain du Piochet, ma tante est venue me chercher pour aller voir au ciné </em>D’où viens –tu, Johnny<em>, avec l’idole d’alors. J’étais furax et même le fait d’avoir vu le film un peu plus tard, assez mauvais du reste, n’a pas effacé la terrible déception. </em></p><p><em>Une autre déception : lors d’un dîner avec des amis de mes parents, avenue d’Assas, je rencontre le 3<sup>ème</sup>gardien du SOM et qui m’invite à récupérer un ballon, chemin de Moularès. Pendant 4 jours,  je ne pense qu’à ça et le jeudi je m’y pointe. Je trouve bien une personne correspondant à son nom mais pas du tout  au joueur en question. Je m’en retourne très chagriné et me demandant si l’on ne s’est pas quelque peu moqué de moi ou du moins si l’on ne s’est pas tout bêtement vanté.</em></p><p><em> J’ai regretté d’avoir fait un détour à mobylette du côté des Aubes pour récupérer mon copain François (perdu de vue), lequel finalement n’a pas voulu venir. Cela m’a fait perdre un précieux temps, à cause duquel j’allais rencontrer sur la route un p… de camion qui a failli me tuer et à cause duquel je me suis retrouvé à l’hôpital avec la cheville cassée. Il n’y a pas de petits faits en soi. Ils s’intègrent à une chaine de coïncidences et finissent par avoir des conséquences plus ou moins graves. On le sait tous : Les petits ruisseaux font de grandes rivières. Une histoire de fille que je connaissais à peine, rencontrée à la porte du car, que je voulais retrouver à Pignan, dans la banlieue montpelliéraine. </em></p><p><em>J’ai lâchement abandonné mon ex-beau-frère, que j’aimais pourtant beaucoup, lors d’une bagarre villageoise. Je ne sais toujours pas ce qu’il m’a pris. Je n’avais même pas peur.</em></p><p><em>Je suis parfois un peu dur de la « comprenette ». Il me faut m’éloigner de la situation pour qu’elle m’apparaisse avec netteté. Aussi dois-je ou ai-je pu passer pour un idiot. J’en donne un exemple précoce : quand j’allais au cinéma, je n’arrivais pas à comprendre que les extraits publicitaires des films à venir étaient conçus comme un  résumé. J’avais l’impression qu’il s’agissait de petits films et donc que j’en avais vu plusieurs quand on rentrait après la séance. Quand un film était permanent, comme ça se faisait beaucoup à l’époque,  j’étais quasiment sûr qu’en retrouvant le moment de notre arrivée, la suite allait être différente et j’étais très  déçu de vérifier que la suite était du pareil au même. </em></p><p><em>Un jour qu’un commerçant de Lunel nous avait invités, Ray ayant travaillé chez lui le matin, je prenais les amuse-gueules et autres apéritifs pour un repas complet. Et je trouvais ça merveilleux qu’au restaurant, on fasse ainsi plusieurs repas. </em></p><p><em>Tout jeune encore, j’ai échangé sans regrets ma trousse entière contre un appointe-crayon qui me faisait envie. Il arrive à des collectionneurs de tellement désirer un objet qu’ils sacrifieraient bien, l’espace d’un instant, à l’extrême, l’ensemble de leurs trésors contre cet objet temporairement inaccessible. Ainsi Don Juan aurait été capable de tout sacrifier, y compris sa vie, ou sa liberté d’agir, pour un seul moment de plaisir intensément souhaité.</em></p><p><em>Je suis très suspicieux envers les colères que l’on prétend saines ou que l’on nous présente comme une vertu. Pour moi, elle n’a jamais été bonne conseillère. Et j’essaie d’éviter d’y céder même si les raisons ne manqueraient pas : sur la route, dans les transports en commun, quand les promeneurs lâchent leurs chiens…</em></p><p><em>Quand il faut choisir entre le chimique et le naturel, je choisis le naturel. Jusqu’à présent cela ne m’a pas trop mal réussi.</em></p><p><em>Vers ma 17è<sup>ème</sup> année, j’ai mis un pull col roulé vers le 31 août, sous prétexte que nous abordions septembre et donc l’automne et autres conneries. Tout ça pour épater la secrétaire du magasin en face le nôtre, qui ne s’est jamais intéressée à moi et pour qui j’avais un début de béguin.</em></p><p><em>Quand je vois des listes de livres publiés, je ne peux m’empêcher d’imaginer que l’on m’en offre un certain nombre, à la suite d’un concours gagné par exemple, et que je peux choisir lesquels. Pourtant la pléthore de publications, dont beaucoup de médiocres à mon goût,  dans les grandes librairies, me donne la nausée. J’ai même esquissé un roman à ce sujet. Le héros y vomissait systématiquement du papier. J’en livre un extrait…</em></p><p>            C’est quand j’ai senti la nausée me gagner alors que je venais d’apprendre que ma femme attendait un garçon que les choses ont commencé à se gâter. Le bonheur, c’est simple comme un coup de fil. Je passais, vers le soir, à mon accoutumée, devant la vitrine d’un confrère, à laquelle je jetais machinalement un coup d’œil furtif, quand j’ai senti comme un étourdissement, un vertige passager mais que je n’ai pu m’empêcher par la suite de mettre en rapport avec ce que le poète au cœur mis à nu définit comme l’aile du vent de l’imbécillité. Je n’ai pas réalisé tout de suite de quoi il s’agissait. J’ai mis ça sur le compte de la fatigue nerveuse, de la chaleur exceptionnelle de ce juillet précoce, du mauvais champagne bu en fin de repas de midi avec le patron et qui décidément avait du mal à passer. J’ai dû ralentir le rythme, moi qui sème aisément mes compagnons de randonnées alpestres, faire semblant de contempler la vitrine de plus près et me coller ainsi contre le verre frais, ce qui m’a fait du bien. Il n’y avait personne à l’intérieur, la boutique avait été fermée en même temps que la nôtre et j’ai pu, en rasant les murs et devantures, sans trop me faire remarquer des passants distraits, rejoindre la station de taxi la plus proche car il n’était pas question de prendre les transports en commun. Claustrophobie oblige. D’autant que je ne puis entrer dans un bus sans me remémorer les voyages interminables dans l’arrière-pays du littoral méditerranéen qui avaient marqué mon enfance, où j’avais restitué aux adultes qui m’entouraient davantage encore que ce que j’avais ingurgité, comme quoi il n’y a pas que les artichauts. Dans le véhicule je me suis senti mieux, presque soulagé et j’ai même plaisanté avec le chauffeur sur mon nouvel état conjugal ce qui ne l’a pas du tout mais alors pas du tout fait rire mais bon on sait ce que c’est qu’un garçon de café dans notre pays. Ensuite je suis rentré dans notre deux-pièces cuisine salle de bains, je n’ai rien dit de l’incident à ma femme, il était stupide de l’alarmer inutilement, surtout dans son état. Nous avons regardé la télé, un plateau sur les genoux, un reportage sur l’anorexie mentale chez les jeunes et j’ai pensé que ça devait être terrible d’être le père d’un enfant-plume.</p><p>         Le lendemain, en début de matinée, devant l’étal des soldes et collections sacrifiées du confrère, alignées comme des panini, tous ces exemplaires abîmés, sans éditeur crédible, certains ayant fait faillite, ou non récupérés par les clients, ou retournés car renvoyés trop tard – j’en étais responsable – je me suis souvenu du malaise de la veille ce qui immanquablement m’a déclenché une crise d’angoisse, assortie du même symptôme, dans l’autre sens toutefois. Je me suis retenu à la planche de bois et me suis déplacé de gauche à droite, à la manière d’un crabe. Chacun vaquait à ses occupations et nul ne m’a posé de questions, fort heureusement car elles suscitent en général chez moi un surcroît d’appréhension, bien compréhensible au demeurant quand on connaît les hommes, qui peut aller jusqu’au vertige. J’ai fait un effort sur moi-même, j’ai inspiré un bon bol d’air à l’arrière-odeur suspecte et mes forces sont revenues, il n’aurait plus manqué que ça que je me trouve mal en plein travail, déjà que le patron m’avait laissé entendre qu’il n’était pas sûr de conserver tout son personnel et qu’il songeait même à fermer la boutique, avec la concurrence des grandes surfaces et cette nouvelle mode des distributeurs à tous les coins de rue – et je ne parle pas des soldeurs et autres artisans des marché aux puces qui entretiennent l’illusion d’une marchandise  très bas prix…</p><p>         Les vacances approchaient. Ce n’était plus qu’une question de semaines. J’ai décidé de passer outre, de n’en référer ni au médecin de famille, ni à mes collègues lesquels en général ont des avis contradictoires qui n’aboutissent qu’à une brouille entre eux et à l’embrouillamini dans mon esprit. J’ai mis en rayon quelques nouveaux arrivages, pas bien fameux en ce début d’été, du moins ceux qui étaient référencés, que voudriez-vous donc qu’ils emportassent sur les plages et je n’y ai plus pensé. La journée est vite passée. Cartons à déballer, cartons à remballer, vérifications des factures, des exemplaires manquants. Porter, rapporter, transporter, on n’imagine pas la dépense d’énergie physique que suppose la cause intellectuelle. Colère du patron pour la énième fois contre l’obligation d’accepter les « offices » alors que la trésorerie est au plus bas et que certains des ouvrages reçus seront vendus au prix coûtant dans certaines grandes surfaces ou les maîtres-soldeurs patentés. J’ai conseillé un ouvrage sur les châteaux franciliens, à visiter en priorité, à des          touristes japonais parlant couramment l’anglais moi qui l’ai appris grâce à la pop de papa. J’ai dégoté des cours de vacances pour des parents inquiets du niveau de leur progéniture en langues vivantes comme quoi je ne suis pas le seul. Enfin, une grosse vente, le patron m’a fait un signe avec le pouce, pour un anniversaire, des photographies de Sao Paulo by night au quotidien moi qui n’ai jamais mis les pieds ou très peu au-delà de mon territoire hexagonal. Dans l’après-midi, une jeune femme qui ressemblait à… une actrice que de toutes façons on ne voit plus, m’a demandé s’il existait des techniques qui aident les futures mamans à se maintenir en forme, j’ai compris qu’elle voulait dire à ne pas trop prendre de poids et je lui ai résumé ce qu’en disait un auteur, un professeur quelconque, dont j’avais offert à sa demande le dernier livre à ma chère et tendre, qui l’avait lu et me l’avait résumé à sa façon, tout comme moi la mienne. Je me suis bien             gardé de dire à l’intéressée que les conseils de base traînent sur Internet, c’eût été aux yeux du patron une faute professionnelle. La jeune femme était ravie. Elle m’a souhaité bonne chance et je me suis dit que c’était un signe, que tout du moins mon rejeton ne serait pas anorexique, ni autiste ni même la proie de diverses névroses à l’instar de son géniteur car je m’étais renseigné, elles ne sont pas héréditaires, du moins pas au sens où on l’entend. J’ai senti alors comme une douleur aiguë analogue aux spasmes intestinaux quand le sandwich-kébab, avalé sur le pouce, contenait trop d’oignons, d’épices pimentées et autres cochonneries, si je puis m’exprimer ainsi et que la pharmacie de service se trouve à l’autre bout de la ville, dans un quartier peu recommandable. Il est vrai que, depuis l’heureuse nouvelle, nous abusions des boissons à bulles : il fallait tout de même informer la terre entière et quand on y pense ça fait tout de même pas mal de monde. Un citrate ou autre adjuvant et cela se guérirait de soi-même. Je n’imaginais pas alors combien je pouvais me tromper.)…</p><ul><li><em>J’ai connu comme tout le monde de grosses déceptions. Je me souviens qu’un 20 août pour ma fête, en colonie de vacances, j’attendais qu’on me la souhaite publiquement comme à l’accoutumée. Or ce soir-là, rompant les habitudes, la direction avait décidé d’honorer un membre de l’équipe, cuisine ou autre. Au moment d’appeler l’heureux élu, mon élan fut interrompu brutalement, mon bonheur coupé net, évanoui d’un seul coup et j’y pense encore aujourd’hui. Le plaisir banni. J’étais très sensible en ces temps-là. </em></li></ul><p><em> </em></p><p>Et ce n’est pas tout, je reviens à SLC :</p><p>                  On y trouvait des <em>Matchs</em> entre deux idoles : Va falloir que je me dédouble, car          j’avoue qu’il m’arrive de ne point pouvoir me décider entre deux idées antagonistes, lesquelles me paraissent avoir autant de défauts que de qualités ? Essayons d’expliciter mon propos.</p><p> </p><p>      Question ? Quelle est votre position par rapport à la meilleure manière de se soigner ?</p><p><em>R 1 : Par les aliments assurément. Manger équilibré en évitant les sucres rapides, les graisses inutiles ou les blés trafiqués. Et l’alcool évidemment, dont j’ai si souvent abusé pour me mettre au diapason de l’ambiance. Ou pour décupler mes capacités sexuelles, m’imaginé-je. Disons plus simplement pour me désinhiber.  Dès que je fais un petit écart, je le ressens immédiatement, en cours ou sur la route. Naturellement, je n’ai pas toujours pensé ainsi et la désintoxication sans intermédiaire ni cure, de mon cru si je puis dire, a été longue mais décisive et quelque peu définitive.</em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : Je me fie en gros à l’avis des médecins. Je suis conscient que l’industrie pharmaceutique fait vivre bien du monde mais enfin si la mortalité dans certains domaines a reculé, c’est bien grâce aux antibiotiques ou aux médicaments permettant de réguler une tension trop forte. Je pense qu’il faut savoir raison garder et, le mieux, c’est d’équilibrer. Surveiller son alimentation et son hygiène de vie et prendre des médicaments indispensables quand c’est nécessaire.</em></p><p><em> </em></p><p>      J’ai du mal à trancher entre les deux positions même si la première me semble la plus attirante. C’est comme en politique. J’ai été de gauche la majeure partie de mon existence, et même, au début, de manière plutôt radicale. Je reconnais pourtant  que les partis ont commis bien des erreurs et je m’en suis un peu éloigné. Sans pour autant basculer vers les extrêmes, encore moins m’imaginer qu’un être providentiel va tout régler d’un coup de baguette magique. A une question sur mes opinions politiques je répondrais donc :</p><p> </p><p><em>R1 : Plutôt à gauche. Ca donne bonne conscience. </em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : Soit plutôt au centre, soit je n’ai plus envie de décider. Aux jeunes de prendre leurs destins en mains.</em></p><p> </p><p>Et le réchauffement climatique ? L’apocalypse que l’on nous promet régulièrement ?</p><p> </p><p><em>R1 : J’y suis assez sensible. La nature se met en colère et c’est bien dans la nature des choses. A l’homme de s’y adapter en agissant avec prudence. Sinon, les catastrophes vont se multiplier. C’est le sort des animaux, sauvages, qui me touche le plus. </em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : On ne peut pas y faire grand-chose. Eviter seulement de ne pas s’agglutiner dans des petits périmètres exposés, ce qui ne peut que décupler le nombre des victimes. C’était la position de Rousseau,  que je fais mienne. S’il était nécessaire qu’une éruption eût lieu, de toute éternité je veux dire, à tel ou tel endroit, je ne suis pas sûr que l’intelligence de l’homme suffise pour en éviter les conséquences. </em></p><p>      Il y avait aussi la rubrique : <em>Je me déteste</em></p><p>      Là j’aurais de quoi révéler : Je me déteste :</p><p><em>Quand je me vois contraint de refuser une invitation pour des raisons que l’autre ne peut pas comprendre. Et me retrouver ensuite rayé de la liste…</em></p><p><em>Quand j’accepte imprudemment une mission que je ne me sens pas la capacité d’accomplir.</em></p><p><em>Quand je suis maladroit face à quelqu’un que j’apprécie, surtout s’il est connu.</em></p><p><em>Quand je ne trouve rien à dire sur le moment et passe la nuit ensuite à énumérer tout ce que j’aurais pu énoncer.</em></p><p><em>Quand je rate une occasion d’acquérir un objet convoité (par manque d’initiative) ou quand j’acquiers sottement un objet que j’ai déjà (par négligence ou malchance). </em></p><p><em>Quand je perds mes moyens ou suis pris d’un trou de mémoire au moment où au contraire j’aurais dû m’affirmer.</em></p><p><em>Quand je sens bien que je déçois quelqu’un qui avait compté sur moi.</em></p><p><em>Quand je confonds deux noms ou prends une personne pour une autre…</em></p><p> </p><p>            J’ai bien fait d’acheter SLC à l’époque<em>.</em></p><p><em> </em></p><p>            J’en profite pour indiquer que, au fil de ces déambulations dans le labyrinthe urbain de mes souvenirs, ou de la reconstitution que j’en fais,  je me rends compte que j’ai matière à écrire au moins dix livres du même genre<em>. </em>Je n’ai sélectionné que ceux qui me sont apparus, par association d’idées et qui concourent à la cohésion de l’ensemble, tout en tentant d’éviter les redondances.</p><p> </p><p>            En outre, si les listes et insertions diverses interrompent le fil de la narration, rien n’empêche le lecteur de le sauter temporairement quitte à y revenir par la suite. On voit bien que ces procédés me servent de pré-textes, au sens strict du terme, et que la supposée vérité m’est donnée de surcroît.</p><p> </p><p>            Ma version imparfaite d’une vérité plus ou moins indécise…</p><p> </p><p><strong>      SI L’ON REMONTE LA RUE EMBOUQUE D’OR, ON REJOINT LA PLACE PETRARQUE</strong></p><p> </p><p>                  Laissant sur sa droite la raide et courte rue Valedau, on remonte par la rue Embouque d’or, vers la place Pétrarque. J’avais un copain, fils unique, et d’une famille assez riche (on lui fêtait son anniversaire), lequel habitait dans une belle demeure en face du cordonnier qui faisait l’angle (j’adorais y aller à cause des odeurs de sciure). On jouait aux cow-boys et indiens mais il se donnait le beau rôle et j’étais toujours le présumé méchant, celui qu’on humilie. Un jour,  j’ai voulu que l’on inverse les règles du jeu. Il s’est fâché et m’a mis à la porte. Ses parents m’ont supplié de revenir. On a son orgueil : je n’ai pas cédé. Il s’appelait Petit et, quand je l’ai revu, quelques années plus tard, il frisait bien les deux mètres. Il en semblait gêné aux entournures. Je me suis souvent demandé si son intelligence était proportionnelle à sa taille et s’il avait aussi grandi dans sa tête. En tout cas, sa mère nous servait des vrais gâteaux de pâtissier. Elle était d’une douceur extrême et ça me changeait diablement. On vivait dans un autre monde. Pas facile de revenir vers le mien et pourtant j’ai tenu bon. On est susceptibles à tout âge…</p><p> </p><p>                  Place Pétrarque, c’était l’Hôtel de Varennes, restauré à partir d’une base médiévale. En fait,  le premier cœur de ville et le premier château de ses fameux fondateurs, les Guilhem, grâce à un don de son suzerain. Pas veinard, le gars ? Sur le chemin des pèlerins, disent les livres d’histoire. Et premier bourg castral avant l’essor. J’habitais donc ce bourg castral, en plein cœur de ville. Que d’aucuns nomment l’Ecusson,  il paraît que ça tient à sa forme particulière. Comme quoi la création d’une ville tient à peu de choses. A l’étage de l’hôtel, vivait un camarade de classe, on se connaissait depuis le CE2, un dandy précoce, habillé toujours impeccable, avec lavallière et veste soignée, dont la maman était un ravissement pour les yeux. Cette dame prétendait avoir eu une aventure juvénile avec  notre Ray quand il était jeune, que celui-ci a toujours niée, ce qui n’était pourtant pas son genre. Le camarade réalisait des dessins à l’encre très dilués dans l’eau et j’improvisais des poèmes sur ce tachisme paysager. Il s’appelait Fréd et je l’ai perdu de vue du côté des Matelles. C’est lui qui m’a fait découvrir Hartung et Soulages. C’est un peu lui qui m’a mis le pied à l’étrier.</p><p> </p><p>                  Dans la salle dite Pétrarque, voutée d’arêtes et d’ogives,  j’ai animé une rencontre avec Michel Butor, venu parler du peintre (et ami) de Supports-Surfaces, André-Pierre Arnal, qui exposait alors galerie Wimmer, rue de la Monnaie, parallèle à l’Embouque d’or, à l’occasion de la parution d’un catalogue auquel je participais. Je me souviens que nous avons performé un arrachement en 4 volets, c’était sa technique, j’en ai un toujours à demeure, tandis que je lisais un poème écrit pour la circonstance :</p><p> </p><p><em>Tu m’arraches et je crie… </em></p><p><em>Tu leur arraches aussi des crises de surprise</em></p><p><em>Tu arraches aux surplis les cris de leur vertige</em></p><p><em>Il écrit quand tu arraches aussi</em></p><p><em>Il arrache à l’écrit les cris de tes vestiges</em></p><p><em>Ils s’écrient ô ces cris quand tu arraches ainsi</em></p><p><em>Tu les arraches à leurs vestiges</em></p><p><em>D’arrache pieds déchires la couleur des plis</em></p><p><em>En quatre aussi te plies dans la douleur des plis</em>…</p><p> </p><p>                  Et ainsi de suite en jouant sur les assonances en i qui produisaient le son aigu que j’associais à l’arrachement.</p><p> </p><p>                  Après mon intervention, je suis vite sorti pour gagner les toilettes, me soulager de la bière que nous avions bue, Michel Butor, Michel Sicard, Skimao et moi, celle-ci ayant eu sur moi un plus grand effet que sur eux manifestement. Si bien que, si l’on me demandait ce que j’ai retenu de tout ce qui s’est dit dans nos discours et les débats qui ont suivi, je répondrais avant tout :</p><ul><li><em>Une forte envie de pisser.</em></li></ul><p><em>(Mais encore…)</em></p><ul><li><em>La physionomie hilare de mon ami Georges, content et fier de son pote de toujours.</em></li><li><em>Bruno Roy qui râlait parce que j’avais lourdement fait allusion à l’embonpoint tardif de l’écrivain. Ce qui ne l’a pas empêché de nous inviter dans sa superbe demeure, route de Ganges où il éditait les magnifiques ouvrages illustrés de Fata Morgana. C’est grâce à lui que je possède une litho de Michaux et une de Bran Van Velde.</em></li><li><em>Les yeux ébaubis de mon professeur de fac, Daniel Moutote, spécialiste de Gide et de Valéry, content de son ancien élève.</em></li><li><em>Une copine, aux initiales flatteuses, BB, venue par solidarité, qui s’endormait pendant le discours de Sicard.</em></li><li><em>Deux de mes élèves au premier rang, qui enregistraient religieusement mes paroles. </em></li><li><em>Quelque élu, qui attendait qu’on le félicite pour le prêt de la salle</em></li></ul><p>                  Très embêtante l’envie inopinée de pisser. Rousseau en parle très bien dans ses <em>Confessions</em> et comment il a manqué une pension royale en raison d’une malformation gênante de la vessie. De mon côté,  je suis très sensible, depuis toujours, aux produits diurétiques. Une eau trop naturelle et je joue les artichauts, à vider plus que je n’ai ingurgité.</p><p>                  Michel, Butor, nous l’avions fait venir, Skimao et moi, pour une conférence à la fac Paul Valéry et pour une quadruple exposition, ponctuée par la parution d’un livre d’artiste : <em>La Quinte major.</em> Il est revenu dialoguer avec mes élèves alors que je travaillais au Cours Daudet, ce qui fait que Laurent Nicollin doit peut-être posséder un exemplaire dédicacé de <em>Degrés.</em> Je l’ai interviewé en public aussi au Domaine d’O, à l’occasion d’une présentation des <em>Anges de la porte</em>, de Jean-Louis Beaudonnet (avec Lise Ott et Skimao). Enfin, Claude Bartoli, quelques temps avant la mort de l’écrivain, l’avait fait intervenir à la Gazette Café mais j’ai refusé d’assurer l’animation. Je n’aime pas le contact avec le public. Je ne m’y sens pas à l’aise. De toute façon, il était tellement bavard que la moindre question nous valait une réponse d’une heure. Passionnante, il est vrai. Je me souviens, j’étais allé le chercher à Marignane, en voiture à cause d’une grève de train, pour le conduire à un vernissage que finalement nous allions rater,  et il m’a débité un cours sur Molière qu’il connaissait par cœur. Il est également revenu pour couvrir l’expo sur les Aborigènes au Musée Fabre et, grâce à lui, j’ai pu dîner à la table de Georges Frèche et de l’équipe municipale. Je lui avais présenté Charlélie Couture, avec qui j’avais brièvement sympathisé. Manifestement ce n’était pas son univers. Le courant n’est pas passé entre les deux.</p><p>            Quelques années auparavant nous avions organisé, Skimao et moi, dans la même salle, une sorte de colloque sur le thème de la Fiction (<em>Fictions Fictions Fictions !).</em> J’y avais lu un petit poème en prose dont j’avais démonté les rouages et qui était composé, en fait, essentiellement de citations. J’avais procédé par collages. Ma thèse était que tout était citationnel et susceptible de devenir fictionnel. Le public était composé d’étudiants venus soutenir leur prof de culture générale, Marc Partouche.  Le débat fut houleux. Bernard Derrieu en tira une petite publication qui est devenue comme on dit « collector »… Miam Miam, elle s’appelait.</p><p> </p><p>            Dans le courant de la soirée, afin d’illustrer mon idée, j’avais lu ce texte, composé à l’aide de citations et censé  traduire avec mes mots l’œuvre d’un étudiant des Beaux-arts de l’époque, que tout le monde a oublié. Il s’appelait Arnaud LT:</p><p><em> </em></p><p><em>Ce jour-là Sainte Véronique rejoignit son amant en chaise à porteur de manière à dégager ses pieds inodores d’un surcroît de turbin. : elle s’adonnait, prenant quelques libertés avec les conventions médiévales, à la pédisturbation à quoi l’avait initié la jeune esclave chinoise que le Maître avait plus ou moins sauvée des eaux. Ses joyaux galbés, ses attaches chantées par les poètes et qu’elle découvrait exhaussé d’un talon haut triangulaire détournaient ses contemporains du spectacle de la rue. Or elle avait décidé d’arriver pour une fois à l’heure. Et son coup de poing américain ne tenait pas à subir les assauts de ceux qui le prenaient pour la plate-forme où la main guigne les espaces interfé-pas- très-moraux. Elle était sereine et béate comme la vierge de Zbraslaw sur un trône féérique et pépiant d’anges. La ligne ondulée du bord de son imperméable évoquait la tradition siennoise. C’était là son seul vêtement si l’on excepte son porte-jarretelles que l’on adorait en général tirer afin de solliciter l’ouverture de la poterne d’Eros…</em></p><p>            J’avais puisé force expressions et citations dans un livre d’art, un autre d’érotisme,  et en avais tiré ce début de fiction.</p><p> </p><p>            L’Artothèque de Montpellier a résidé quelques temps dans ces lieux, à l’étage. Jeanne Struyve (née Dehenry) s’en occupait. Elle y organisait des expos. Nous y retrouvions Georges Desmouliez, l’ancien élu à la culture, qui avait tant fait pour l’art moderne en cette ville (<em>100 artistes dans la ville</em>, c’est lui !). Elle m’avait acheté un livre illustré par un artiste à l’époque. Mais lequel ? Et qu’est-elle devenue ? Et surtout qui s’en souvient ? Ah, ingratitude humaine !</p><p> </p><p>            La Place permet de rejoindre  Jean Jaurès et le quartier de la Condamine, par une sinueuse et petite rue, dite de la petite loge. Où durant un temps assez bref,  j’ai rendu visite à une petite amie dont j’ai oublié le prénom. Le fait ne vaudrait pas la peine d’être mentionné si elle n’avait pas été séduite, plutôt que par ma personne, par la lecture de mon premier livre publié, dont la presse locale avait quelque peu rendu compte. Il s’intitulait <em>Connexités</em> (le jeu de mots comptait à l’époque !) et se voulait une bien modeste adaptation d’<em>Ulysse</em> de Joyce déjà, à la ville dont je suis en train de parler. Celui-ci reprend la structure de celui-là. J’aurais eu au moins une groupie dans ma vie ! Dans cette même rue, on pouvait déjeuner pour 5 F, une misère à l’époque. J’y ai quelquefois mangé avec Ray, l’été, puisque nous bossions au magasin pendant que madame prenait ses aises à la mer… Je me souviens avoir fait craquer, en le regardant fixement,  un ancien combattant de la guerre de 14, un peu sadiquement, parce que j’étais très antimilitariste et que ses décorations m’horripilaient. Il nous a fait une crise, de type épileptique. C’était idiot, j’en conviens. Je me croyais malin…</p><p> </p><p>            Allez savoir pourquoi ce sont ces souvenirs qui me reviennent plutôt que d’autres. Ils nourrissent ce projet et lui donnent tournure. J’aurais écrit ce texte  il y a quelques mois, quelques années même, temps, il aurait été si différent. Contentons-nous de celui-ci. Qu’est-ce que j’y apprends ? Qu’est-ce que je retiens de ma déambulation fictive dans des rues que j’ai tant arpentées ?</p><p> </p><p>            On aboutit donc sur…</p><p> </p><p>            Suspense…</p><p> </p><p><strong>      MAIS AUSSI LA PLACE JEAN JAURÈS ET LES HALLES</strong></p><p> </p><p>                  Une cousine de la famille, et son compagnon André, de vingt ans son cadet, tenaient un étal sur le marché aux fruits et légumes, à l’époque sur la place Jean Jaurès, bien avant l’installation de la statue du héros national et des terrasses de bar. La première fois que je les vis, je les avais baptisés André la pomme et Rose la poire. Il paraît que j’avais vu juste d’instinct et qu’il lui en faisait voir des vertes et des pas mûres. Certains l’appelaient Dédé La banane, allez savoir pourquoi, il n’avait rien d’un rocker. Ils étaient d’une extrême bonté avec moi. Je les aidais, le jeudi en fin de matinée,  en pesant les fruits de mon mieux.</p><p> </p><p>                  Plus tard, André me confierait le soin de monter son étal dès l’aube, l’été, pour me faire un peu d’argent et de le démonter vers les Midi afin de le rapporter dans leur remise, rue Collot, laquelle  rejoignait notre rue. Aujourd’hui, ces remises sont devenues des boutiques et des restaurants.</p><p> </p><p>                  En face la sienne, un local syndical. Une bombe y avait explosé, posée par l’OAS ou quelque extrémiste des années 60, et il ne s’en est fallu que d’un quart d’heure pour qu’elle n’emporte au minimum l’élément féminin du précieux couple,  au pire mes deux parents. Mon père, blême : C’est la révolution ! C’était la première fois que j’entendais ce mot. Je réclamais des explications : Tu comprendras quand tu seras plus grand…</p><p> </p><p>                  André m’amenait au foot,  y compris aux entraînements du jeudi, et me présentait même les joueurs afin de me faire obtenir des dédicaces. Je me souviens de Calmette, Desson, Couronne, et puis de Granci qui venait du village de ma grand-mère et qui lui aussi vendit des fruits et légumes mais sur la Comédie. Dédé m’avait offert un ballon pour ma communion. Mon cadeau préféré, que  j’amenais au collège, histoire de me faire accepter par les plus grands et d’être pris dans une équipe de matchs improvisés. Je déjeunais chez eux, de temps en temps le dimanche, et les repas étaient pantagruéliques. Ils habitaient rue des Aiguerelles, avant de déménager derrière la gare, face à l’école de ma fille B, qu’il leur est arrivé de garder. Rose avait perdu la tête mais son idée fixe était de récupérer l’enfant dans l’école maternelle en face son rez-de-chaussée. Si bien que nous eûmes une grande frayeur un soir, vite dissipée, quand on nous signifia qu’une vieille dame nous avait précédés.</p><p> </p><p>                  Le foot c’était, le SOM (Allez SOOOOOM !), dont le stade se trouvait à Dom Bosco, à deux pas de Miquette, la maîtresse de qui vous saurez bientôt, sur le pont Juvénal. Il a été démoli et remplacé par des immeubles. J’y suis passé dernièrement pour me rendre à l’Arbre blanc, la merveille architecturale, de l’autre côté du Lez. Un instant, je me suis cru revenu quelques décennies en arrière. L’impression d’avoir déjà vécu ce moment. Une réminiscence. Je n’ai pu m’empêcher de penser : C’est ma ville, comme j’aurais dit : c’est la femme de ma vie.</p><p> </p><p>                  Au fur et à mesure que j’avançais, je me suis souvenu que mon copain Péco habitait dans le quartier. Il m’a initié aux rudiments de la guitare basse. Un jour,  j’avais le bras cassé, il m’a transporté à vélomoteur chez un camarade qui a pris le relais et nous sommes allés dans une villa isolée voir je ne sais plus qui. Au retour,  j’étais sur le solex du camarade en question, Péco qui slalomait devant nous, a lourdement chuté. Nous avons ri en le découvrant à terre au premier virage, avant de nous rendre compte que la situation était plus grave que perçue de prime abord. Au-delà de quelques éraflures, il avait tout bonnement perdu, sous le choc, la mémoire. Je crois que le camarade a dû nous ramener l’un puis l’autre  à un arrêt de bus avant de s’occuper du deux roues, rapporté à la villa  Sur le trajet, à pied, l’accidenté en sang a répété en boucle, au moins vingt fois, « Et ma mère, elle est au courant ? » alternant avec : « Ah, on est beaux tous les deux, toi avec ton bras cassé et moi avec mes égratignures ! ». Je l’ai laissé chez lui et ai brièvement répondu aux questions de sa « si » dévouée maman. On s’est inquiétés jusqu’au lendemain matin, où on l’a retrouvé en pleine forme sauf qu’il avait tout oublié, depuis son accident jusqu’au réveil. Ainsi je suis le seul à pouvoir témoigner de ce  laps de temps qui aurait pu lui être fatal puisqu’il avait frôlé le traumatisme crânien. On est souvent les seuls à pouvoir témoigner. C’est même pour cela qu’on écrit. En tout cas,  je sais ce que c’est que d’avoir des trous de mémoire. Si peu de souvenirs nous restent de tout ce que l’on a vécu ! Ce livre en apporte la preuve.</p><p> </p><p>                  Et puis j’ai reconnu l’endroit où,  autrefois, une barrière de voie ferrée barrait la route. Elle a depuis longtemps disparu pour laisser place au trafic urbain. Les miracles ne durent que quelques secondes. Intenses, il est vrai.</p><p> </p><p>                  Rose et André : On a longtemps été voisins par la suite. On est même allé voir quelques matchs à la Mosson du temps où j’avais en charge les cours de français à l’attention des jeunes de l’Equipe (Loulou pensait à tout !). Et son fils Laurent par la même occasion. André,  je suis allé le visiter dans sa maison de repos des Arceaux, vers la fin de ses jours. Quant à Rose, je parvenais à lui faire retrouver, par le chant, des airs de sa jeunesse : <em>Le petit vin blanc, Les roses blanches</em> et même <em>La montagne</em> dont elle était quelque peu originaire. Incroyable l’importance des chansons tout au long de la vie, au point qu’elles demeurent la seule chose qui persiste quand on a tout oublié. Rose avait perdu toute notion du temps et de ses souvenirs. Je suis moi-même capable de restituer des tas de chansons de ma jeunesse que j’ai retenues par cœur, non sciemment mais inconsciemment, parce qu’elles passaient souvent à la radio ou que j’écoutais le disque en boucle. J’en livre une quelques-unes qui me reviennent spontanément en mémoire et que je sauve ainsi de l’oubli général :</p><p> </p><p>                  <em>La plupart des chansons d’Adamo 60-70 à commencer      par Chanson en rondelles</em></p><p><em>                              Ca j’l’ai jamais vu, par Graeme Allwright (amusante      variation sur l’ivrognerie)</em></p><p><em>                  Y’en avait pas beaucoup, de Marcel Amont, chanteur        dont je m’étais quelques temps entiché.</em></p><p>                  <em>Au revoir mon amour, de Richard Anthony (entre            autres,   j’en connais en pagaïe : Si tu as besoin d’un          ami…)</em></p><p><em>                  Sur un dernier signe de la main, de Franck Alamo (un     jour moi aussi je            ferai ce signe !)</em></p><p><em>                  « Qu’est-ce que je fous ici ? », d’Antoine (Je me le suis      souvent demandé).</em></p><p><em>                  L’homme orchestre,  par Hugues Aufray (et Cauchemar    psychomoteur,    toujours de Dylan).</em></p><p><em>                  Hier encore, de Charles Aznavour (Ben oui, on n’peut       pas être et avoir été). J e l’ai interprétée chez André. </em></p><p><em>                  Les rapaces, par Barbara (une critique des faux amis).</em></p><p><em>                  A regarder la mer, par Alain Barrière (Il paraît que je    l’imite très bien !)</em></p><p><em>                  Le trou dans le seau, par Guy Béart (Lui aussi.    Chanson marrante et en boucle)</em></p><p><em>                  Le petit oiseau de toutes les couleurs, par Gilbert   Bécaud              (Bien injustement oublié)</em></p><p><em>                  Misogynie à part, de Georges Brassens (Sa Supplique       est un chef         d’œuvre !)</em></p><p><em>                   L’âge idiot, A  jeun… On est passé à la Fondation, à       Bruxelles)</em></p><p><em>                  « Où va-t-elle ? », de Ronnie Bird (un rock à la </em></p><p><em>                  française.          J’adore !).</em></p><p><em>                  Comme à Ostende, de Jean-Roger Caussimon (Sinistre.     J’y suis allé       pour vérifier).</em></p><p><em>                  J’ai entendu la mer, de Christophe (je l’ai surtout apprécié plus tard).</em></p><p><em>                  Un jeune homme bien, de Petula Clark (une adaptation     réussie des Kinks)</em></p><p><em>                  Conception, de Robert Charlebois (Génial, à ses     débuts !)</em></p><p><em>                  Je suis trop beau, Les Charlots (Une parodie, en   l’occurrence de   Dutronc).</em></p><p><em>                  Soliloque, de Georges Chelon (une de ses chansons             critiques).</em></p><p><em>                  Ah si j’avais pensé, de Noël Deschamps (Où il fustige       les effets de        mode en chanson)</em></p><p><em>                  Le plus difficile, de Jacques Dutronc (Une déflagration      dans son temps !).</em></p><p><em>                  Le silence, de Lény Escudéro (époustouflant sur scène !      Une révélation.)</em></p><p><em>                  La leçon buissonnière de Jean Ferrat (Une voix. Et du      texte !)</em></p><p><em>                  La mémoire et la mer, de Léo Ferré (Chef d’œuvre,          entre autres !     J’en connais pas mal)</em></p><p><em>                  Madame Robert, de Nino Ferrer (Lui aussi, un    spécialiste des listes ! Oh Hé hein bon ! Les cornichons.      Je vends des robes.)</em></p><p><em>                  Teenie Weenie Boppie, de France Gall (du           Gainsbourg, évidemment). A part ça, je ‘en raffole pas. </em></p><p><em>                  Melody Nelson, par Serge Gainsbourg (Ou Rock around the bunker)</em></p><p><em>                  D’accord D’accord, par Danyel Gérard (pas reconnu à     sa vraie valeur).</em></p><p><em>                  La majeure partie du répertoire de Johnny des années       60. Après je décroche.</em></p><p><em>                  L’amitié, de François Hardy, le charme incarné. </em></p><p><em>                  Cigarette, de Jacques Higelin (A ses débuts. Plus tard :     L’attentat à la pudeur)</em></p><p><em>                  Comprend qui peut, de Boby Lapointe et beaucoup plus      si affinités</em></p><p><em>                  Viens sur la montagne, de Marie Laforêt (la fille aux        yeux d’or). </em></p><p><em>                  Bozo, par Félix Leclerc (Un petit bijou finement ciselé).</em></p><p><em>                  Entre 14 et 40 ans, par Maxime Leforestier (La   contestation post             68).</em></p><p><em>                  Société anonyme, d’Eddy Mitchell (comme Johnny,            après l  es années 60,  je décroche, trop américanophile      pour moi).</em></p><p><em>                  La marmite, de Dario Moreno (Une ambiance de             carnaval brésilien à couper le souffle).</em></p><p><em>                  Montparis, de Claude Nougaro (Meilleure que     Toulouse ! N’a pas Connu le même succès. Tout come       Paris-Mai).</em></p><p><em>                  Tes gestes, de Moustaki, mais j’en connais plein    d’autres. Le talent dans la simplicité. </em></p><p><em>                  Non, j’irai pas chez ma tante, de Pierre Perret (Celle-      là, c’est à cause de la mienne chez qui j aimais bien           aller).</em></p><p><em>                  L’oiseau de nuit, de Michel Polnareff, j’en connais            plein. Aussi. Pour sa voix surtout. </em></p><p><em>                  Hôtel des voyageurs de Serge Reggiani (très sensible à       son phrasé mélancolique)</em></p><p><em>                  Un homme plein d’argent, de Dick Rivers. Je l’ai toujours apprécié. </em></p><p><em>                  J’en parlerai à mon cheval, de José Salcy (J’adorais ce      chanteur !)</em></p><p><em>                  Le martien, d’Henri Salvador (Très très drôle. Mes         filles le révéraient).</em></p><p><em>                  L’homme en noir, de Sylvie Vartan (Elle tait si jolie !)</em></p><p><em>                  Alain Aline, de Pierre Vassiliu (Des jeux de mots à la       Lapointe, un peu plus osés ! copain copine, bon pain…)</em></p><p><em>                  Joe Montferrand de Gilles Vigneault : Une diction            pharamineuse !</em></p><p><em>                  </em></p><p><em>                  </em>J’en oublie certainement. Et je ne parle pas des années 80, Baschung, Daho et consorts. Ni de ceux que j’ai aimés mais que je ne chante pas (Véronique Sanson : Chanson pour Bernard). Ni de ceux que je chante mais que je n’aime pas (Le jouet extraordinaire, de Claude François…)</p><p> </p><p><em>                  </em>Pour en revenir à André, lui qui sa vie durant avait été d’une infidélité notoire, visita sa compagne jusqu’au bout, dans l’aile vouée à la gérontologie, de l’hôpital psychiatrique où l’on avait soigné ma grand-mère maternelle. Très attaché à elle malgré ses infidélités passées… Je me suis toujours demandé si derrière son caractère bourru ne se cachait pas une tendresse insoupçonnée envers elle ou bien si, se sentant diminué et solitaire, il s’était en quelque sorte amendé sur ces vieux jours. Mystère ! Ainsi que le filmait Fellini : Et voici le grand Zampano !</p><p> </p><p>                              Quand Zède  nous a fait son syndrome de glissement, on l’a mise dans le même hôpital que feu sa belle-mère honnie. Font d’Aurelle, de triste réputation. Quand quelqu’un avait un comportement excentrique, on disait : « il est bon pour Font d’Aurelle ». La première fois que je suis allé la voir, une vieille dame était allongée près d’elle, sur son lit. Je lui ai demandé de qui il s’agissait et elle m’a répondu : « Eh bien tu la reconnais pas ? C’est ta grand-mère… ».  Ben non,  je ne la reconnaissais pas. Et pour cause : je ne l’avais jamais rencontrée ! Et elle devait être morte depuis belle lurette… En revanche, elle la tolérait manifestement, elle qui l’avait tant haïe. Avait-elle deviné où on l’avait conduite ? S’était-elle réconciliée avec elle ? Dans son esprit je veux dire. Ou bien avait-elle des remords ? Après tout, elle avait vécu dans ce qui avait été son chez elle… Il n’empêche : les deux branches de ma famille eussent pu s’y réconcilier.</p><p> </p><p>                  En tout cas, j’ai senti un grand frisson monter en moi. Je suppose qu’il s’agissait d’une aliénée qui errait ainsi de chambre en chambre, échappant à la surveillance des infirmières. Je suis allé prévenir l’accueil… Quand je m’en suis retourné dans la chambre, la supposée grand-mère était partie. Et Zède ne voyait pas de qui l’on parlait… (« Fous-toi de ma gueule ! »).</p><p> </p><p>                  Mon père aussi s’est rapproché de sa femme (comme disait ma sœur), sur ses vieux jours. C’est plutôt elle qui n’en voulait plus. A chacun sa géhenne.</p><p> </p><p>                  Je regarde systématiquement les résultats de l’équipe de Montpellier. Une habitude d’ancien footballeur… C’est plus le SOM. C’est La Paillade, rebaptisée Mosson. Qu’est-ce j’ai pu m’écorcher les genoux et les coudes durant les matchs improvisés, quasi quotidiennement. Comment je n’ai pas contracté le tétanos, je me le demande encore. Aujourd’hui je m’entaille beaucoup les bras, mais en élaguant, ou nettoyant. </p><p> </p><p>                  Sur cette place, Jean Jaurès, qui résonne encore des tables des marchands et changeurs, j’ai assisté à des bals du 14 juillet,  dégusté mes premières tellines et olives farcies aux anchois dans un bar à pieds noirs, Le petit Nice (Ah ba babababababa). Je me souviens d’un pressing sans clim où je devais apporter des costumes à repasser. Un commerce plus petit où l’on vendait des transistors (mon premier beau-père m’en a offert un quand j’ai dû prendre mon premier « poste » de prof au fin fond du fond du Tarn profond – autant dire en Aveyron !). J’ai acheté, en toute innocence, chez le boulanger, des gâteaux à la maîtresse de Ray, au grand dam de l’épouse trahie, très près de ses sous,  en tous cas pour ce qui concernait les autres. J’avais cru bien faire car j’aimais beaucoup l’intruse et j’ignorais, bien sûr, leur relation. Quand l’adultère fut révélé, nous crûmes, ma sœur et moi, au divorce et franchement nous le souhaitions un peu. Elle était si gentille et,  ma foi, plutôt agréable à regarder. Elle nous aurait bien plu en tant que belle-mère.</p><p> </p><p>                  Tout est rentré dans l’ordre quand on sut que la dame s’était prostituée, dans sa précoce jeunesse, du côté de la Côte d’azur. A fortiori quand elle mourut, d’un accident de la route, à solex, elle travaillait alors dans une boutique à Carnon. Quelques temps auparavant, l’épouse trompée  l’avait maudite ! (« Et sur la tête d’un mort, ça porte malheur, tu peux me croire ! »). En effet, quand on apprit, par un coup de téléphone, le décès de mon grand-père, notre séducteur de paternel se trouvait  avec sa dulcinée… Ca a gueulé très fort en sens inverse pour une fois, dans la voiture, qui nous conduisait au Piochet (me rappelle plus !  Une Peugeot 404 ?).  Et immanquablement,  quand les deux se calment, qui est-ce qui prend ? Les enfants. En l’occurrence ce fut moi.</p><ul><li>Ca va nous faire drôle de voir le Piochet sans papé…</li><li>Ah ça, c’est intelligent !</li><li>Mais qu’il est con ce gosse…</li><li>Surtout tu répètes pas ce genre de conneries à ta grand-mère… Manquerait plus que ça !</li><li>(Ma sœur, surprise et atterrée) !&#8230; Heu, qu’est-ce qu’il a dit, Nadou ? </li><li>Moi : Ben heu, qu’est-ce que j’ai dit ?</li><li>Ferme-la ! Si c’est pour dire des conneries…</li><li>…</li><li>Tu crois qu’ils réalisent ?</li><li>Penses-tu…</li></ul><p>            On nous avait interdit l’enterrement du papé,  officiellement pour ne pas nous choquer. En réalité pour ne pas se compliquer la vie…</p><p>            Notre Ray  a fait des pieds et des mains pour être inhumé dans la chapelle familiale, à l’entrée du cimetière St Lazare, lui qui n’avait aucun rapport depuis son mariage avec sa famille. On a découvert plus tard que le tombeau de sa bonne amie se trouvait à peine à quelques mètres… Si bien que chaque fois qu’on lui rend visite, on ne peut s’empêcher d’aller la saluer. On peut toujours l’y voir en photo. Elle avait 29 ans, précise la plaque.</p><p>                  Les deux amants communiquaient par disques EP interposés, ce qui fait que  j’en trouvais toujours de nouveaux dans nos tiroirs sans trop savoir d’où ils provenaient : <em>Je suis à toi<strong> (</strong></em>pour la vie<strong><em>)</em></strong>, de Patricia Carli, <em>Retiens la nuit</em> (plus étonnant, vu les goûts de mon père !), <em>Sur ma vie</em> et <em>Après l’amour</em> (torride chanson d’Aznavour), <em>Ma Gigolette</em> de Montand (elle en connaissait un rayon la dessus, l’ancienne p… cpoint de suspension, comme chantait Reggiani),  <em>Si la vie était bien faite</em> de <em>Georges Guétary</em>… Et surtout <em>Les mots d’amour</em> (« C’est fou ce que je peux t’aimer, que je peux t’aimer d’amour, ça je peux te le jurer ») de Piaf… Ave (ton regard tout rempli de fièvre.. d’Aznavour encore… Tout un programme… Et ainsi de suite jusqu’à ce que la vérité éclate.   </p><p> </p><p>                  Quelqu’un avait piqué 10 sacs dans la caisse et la drôlesse fut accusée du larcin puis mise à la porte en raison de ses antécédents. Je suspecte fortement quelqu’un d’autre d’avoir fait le coup pour qu’on la soupçonne… Mais qui aurait pu faire ça… Voyons, réfléchissons… A qui profite le crime ?</p><p> </p><p>                  Pour en revenir au caveau, Zède l’entêtée avait refusé tout d’abord et s’était indignée d’avoir à partager la chapelle avec ses anciens beaux-parents qui l’avaient rejetée en tant que belle-fille à l’époque de son mariage, avant l’arrivée de bébé t-n. Mini conseil de famille et récriminations liées au passé (ma mère était rancunière) :</p><p>                  &#8211; 50 années de vie conjugale et je devrais passer l’éternité avec ces cons-là ? (Je cite de mémoire) ?</p><p> </p><p>                  Ca a chauffé, ce jour-là, en conseil de famille…</p><p>                  Or je sus la persuader en un seul argument. Dans son style fleuri à elle… :</p><p>                  &#8211; Ils sont enterrés en-dessous et toi tu seras au-dessus. Tu pourras leur chier dessus autant de fois que tu voudras.</p><p>                  &#8211; Tu as raison, je les emmerde !</p><p> </p><p>                  Et la cause fut entendue, d’autant qu’elle évitait des frais de tombeau. L’urne paternelle fut placée sur l’autel. Il n’aura pas profité trop longtemps de ces semaines de solitude, à dialoguer avec sa douce amie. Zède ne badinait pas sur l’article. Elle l’a vite rejoint. Ray nous chantait souvent une chanson de Salvador : <em>Elle est toujours derrière</em>… <em>Elle a compris c’qu’Monsieur l’maire lui a dit, elle suit son mari</em>… Eh bien, elle a écouté les dires dudit maire : elle l’a suivi… Là où plus personne ne rit.</p><p>                  Le contraire m’étonnerait. Moi je ris : elle est éternellement déposée à deux pas de sa rivale…</p><p> </p><p>                  En tout cas, les relations de mes parents avec ma grand-mère maternelle se dégradèrent tout de suite après la mort du papé,  comme on disait en ces temps-là, devenu infirme après une chute dans l’escalier qui menait du café vers leur appartement à l’étage. Je n’ai jamais beaucoup pu communiquer avec lui et je le déplore. Je me souviens seulement qu’encore valide,  il m’offrit mes premiers illustrés, comme on disait alors (Mickey, Pim Pam Poum, Sylvain et Sylvette),  en m’amenant souvent chez son barbier où l’on pouvait lire gratuitement. Il avait dû être bel homme et ma grand-mère très jolie dans sa jeunesse. </p><p> </p><p>                  La patronne du café du Piochet, rouscaillait contre de mystérieuses « poules », qu’il aurait eues. Il était porté sur la Suze et autre apéritif.  Pas terrible pour un patron de bistro. Demeurée veuve, elle dut dissimuler sa fierté dans ses tabliers de cuisinière et se mettre à travailler comme aide-soignante dans une famille du village qu’elle connaissait. Elle vécut très mal ce changement de train de vie. Elle reprocha amèrement à sa fille son ingratitude, elle qui aurait été gâtée, pourrie (ceci expliquant cela !) durant son enfance, plus que de raison. Ainsi on ne la vit plus pendant des mois et les vacances au Piochet, un véritable paradis pour moi, cessèrent du jour au lendemain. Ce n’est que bien plus tard, quand la situation se débloqua, que je pus retourner y passer mes week-ends.</p><p> </p><p>                  Zède s’y entendait en matière de manipulation. Cela se sent dans sa correspondance de fiancée avec Ray tout juste adulte. Ses conseils ou désirs étaient des ordres, ce qu’en linguistique on appelle des actes de parole indirects.</p><p> </p><p>                  Elle nous mettait sur le dos les griefs de sa mère à son égard en prétendant que c’était nous qui l’avions mal reçue (Effectivement,  j’avais ouvert la porte suite au coup de sonnette ! Et avais annoncé aux commensaux, demeurés attablés : « Tiens, y’a mamé ! »)! Elle s’en persuadait, en rajoutait en racontant à des connaissances et nous culpabilisait auprès de ses relations ! Quand Ray s’est posé la question de la quitter (grand branle-bas à la maison avec visite de la patronne venue réconforter un Monsieur Georges en burn-out, dirait-on aujourd’hui), elle nous a fait prendre la position ridicule des suppliants ! Nous avait même dicté les paroles : « Papa ne pars pas, s’il te plaît ! Reste ! Fais-le pour nous… ».  De vrais petits implorants… Elle est parvenue à ses fins. Pour se faire pardonner ses écarts, ce coquin de Ray lui a acheté une broche. Celle-ci ne lui ayant pas plu, elle l’a fait changer contre je ne sais plus quoi. Je revois encore la tête déçue de mon père lors de la remise du bijou. Et j’entends encore la voix de Zède lui seriner en boucle pendant au mois une heure ses raisons. « C’est beau mais je ne le mettrai pas ! Ca me plaît, mais je ne la porterai jamais… Ca me fait plaisir mais j’aimerais mieux autre chose… ».  Elle était pragmatique. Comme elle avait mis leurs nouveaux amis dans la confidence, en leur demandant  de l’appuyer dans sa requête, il a fini par céder. Un problème en moins à gérer… Fuis la discussion…</p><p> </p><p>                  Place Pétrarque, la Vierge noire ne guérit plus. Ca tombe bien j’ai rarement été malade jusqu’à un âge avancé. J’y  ai habité quelques semaines chez une amie d’alors, Ode, en fait l’ancienne compagne de Jean-Louis dit Hervé, un mordu de philosophie, laquelle avait accepté de m’héberger. J’aurais pu y demeurer, un  appart s’était libéré en face chez elle, mais les circonstances en ont décidé autrement.  Ma sœur avait quitté son mari, moi la mère de ma fille. On a pris un appart ensemble, du coté des hôpitaux. Période difficile d’un point de vue financier mais où l’on s’est finalement bien entendu et amusé. Ode, c’était juste au-dessus du London Tavern, l’un des hauts-lieux de la vie noctambule d’alors. Je m’y suis retrouvé pour le dîner, après une expo performance que nous avions conçue, à Carnon, avec le peintre Serge Lunal et mon ami Georges Merrheim. Ce dernier avait imaginé un accompagnement musical électro-acoustique pendant que l’artiste évoluait dans des décors représentant des Variations sur le pic St Loup. Il s’agissait d’un tableau animé et en relief.</p><p> </p><p>                  J’avais exploré les possibilités de l’ordinateur à la fac des sciences, grâce à un enseignant devenu un ami qui m’avait initié (François Lomécrit), en cours particuliers, à la philo en Première ( ! avec Hervé, justement !), si bien que mes listings couvraient tous les murs. Je les tendais à l’artiste pour qu’il en fasse des listings de papier. Les listes combinaient les mots CARNON et LUNAL. Que reste-t-il de nos beaux jours ? Rien ou si peu. Ces quelques lignes… Maisouestdoncornicar Non ?</p><p> </p><p>                  Ode travaillait comme caissière à la librairie-papèterie Gibert. On s’est rendu mutuellement service dans des périodes un peu difficiles. En fait, son ex-compagnon, et mon ami de lycée, aurait rêvé que l’on se mette ensemble. Peut-être pour se sentir moins coupable. Ou parce qu’il nous aimait tous les deux. Il a tout fait pour, avant de partir à Paris, après plusieurs années de vie commune. Il a tout juste réussi à faire de nous de bons amis qui se sont finalement perdus de vue…</p><p> </p><p>                  Près des Halles, j’avais, encore une fois, un autre copain, ch’ti, je crois qu’il s’appelait Michel. On jouait au ping-pong chez lui, pour moi une merveille ! Il s’était cassé la jambe en sautant à l’élastique en cours de gym (Pas futés les profs de gym ! Et ce n’tait pas leur première victime !).</p><p> </p><p>                   Nous nous retrouvions chez lui, de temps à autre, à trois ou quatre, pour écouter de la musique :  je me souviens de notre découverte émerveillée de l’album <em>Révolver (</em>Beatles), ou de <em>Between the bottoms (</em>Rolling Stones<em>) </em>que nous écoutions sans nous lasser. Nous devions avoir 13 ans et mes vêtements d’hiver étaient une véritable catastrophe. Des anoraks disgracieux. Les vieux pantalons usés de Monsieur Georges, immettables au magasin ! Des chaussures qu’il ne portait plus (Et comme je jouais au foot, après la cantine, celles-ci ne faisaient pas long feu…). Quand ce dernier était si élégant ! Je m’en plaignais à l’économe Zède qui rétorquait qu’elle n’avait pas les moyens, tandis qu’elle meublait notre appartement comme un véritable musée : potiches, lustres, chandeliers, fauteuils, commode… Un jour, les copains me prévinrent : ou je m’habillais un peu plus à la mode ou ils refuseraient de m’emmener avec eux draguer les jeunes filles, sans succès au demeurant. En tout cas tenter d’y parvenir.  Devant ma crise de larmes, miracle,  Zède céda et j’eus droit à un blouson en velours, qu’en plus elle payait au prix coûtant. C’étaient tout de même de bons copains…</p><p> </p><p>                  Vers cette époque, j’étais fan d’Adamo (<em>Ma tête,  La nuit,  Elle</em>…) de Johnny (qui adaptait des airs anglais ou américains) puis de Dutronc (<em>Les gens sont fous, les temps sont flous</em>), Nino Ferrer (<em>Les rois d’Angleterre</em>…). Et des chanteurs que l’on a oubliés (Ronnie Bird, Noël Deschamps, Long Chris…).</p><p> </p><p>                  Chez les filles François Hardy (<em>Catch a falling star, Je changerai d’avis…</em>) et la grande Anne Sylvestre. Dès les années 70, je découvrais les Ferré, Moustaki, Reggiani, Nougaro, Gainsbourg, les canadiens (dont Pauline Julien), puis Higelin, Bashung, Daho et, dans les années 90,  JL Murat. Et puis les chanteurs et groupes  anglais et américains. A leur propos S’il me fallait dresser la liste des titres qui m’ont le plus marqué en ces années EP :</p><p> </p><p><em>Like a rolling stone</em> (Dylan) : J’ai pas tout compris. Je m’en fais une idée par la traduction d’Hugues Aufray, toujours vivant à l’heure qu’il est. Je l’ai même vu dernièrement au Corum. Quand la chanson n’est pas qu’un divertissement.</p><p><em>Sunny afternoon</em> (Kinks) : Remarquable adaptation par Pascal Comelade au toy piano.</p><p><em>It’s all over now</em>  (Rolling Stones) : J’aime mieux la période Brian Jones des Stones.  Brute et authentique. Dick Rivers l’interprétait en français. Pas mal mais moins bien. </p><p><em>Eleonor rigby, Lady Madonna</em> et <em>I saw her standing there</em> (Beatles) : Que des titres de Paul. Mais j’aime aussi tellement d’autres titres qu’ils soient de John (<em>I’m the walrus</em> et <em>Strawberry fields</em>…) et le <em>While my guitar gently weeps</em>, de Georges.</p><p><em>Good vibrations</em> (Beach Boys) : Des harmonies vocales à couper le souffle et une complexité mélodique hors du commun. <em>God ony knows</em> n’est pas mal non plus. Le peintre R. C., très porté sur la musique,  m’a avoué qu’il adorait ce groupe.</p><p><em>I’m a boy</em> (Who) : Là aussi, une rythmique d‘enfer et des voix suraiguës comme on les aime.</p><p><em>Sunshine superman</em> (Donovan). Avec le sitar en accompagnement.</p><p><em>Mr Tambourine man</em>, Les Byrds ou l’art de métamorphoser une chanson bien écrite en un chef d’œuvre absolu. Seul Joe Cooker a su dépasser la version originale des Beatles (<em>With a little help</em>…). Encore un morceau, traduit par Hugues Aufray, que j’interprète régulièrement à l’attention des copains. Surtout pour Cat Equer, l’épouse du peintre, lors de nos anniversaires communs avec son mari Did un très bon peintre méconnu, exilé aujourd’hui en Suisse. A longtemps habité avenue de Toulouse.</p><p><em>Purple Haze (</em>Hendrix<em>) : </em>On était tous en admiration de son jeu de guitare. Tout cela a bien vieilli.</p><p><em>25 or 6 to four, </em>de Chicago<em> : Le retour des cuivres. </em>J’applaudis des deux mains<em>.</em></p><p><em>Try a little tenderness : </em>d’Otis Redding<em>. </em>Associé pour moi à une brève heure de gloire, sur scène.</p><p><em>Me and Boby  Mac Guire</em> (Janis Joplin) : Une des rares chanteuses que j’ai appréciées.</p><p><em>Baby I’m amazed, </em>Paul Mac Cartney : La séparation avec les Beatles ne lui a pas trop mal réussi.</p><p><em>Soul sacrifice : </em>de Santana : on le jouait avec notre bref orchestre, l’année du bac.</p><p><em>Traveling man :</em> Creedence Clearwater revival : idem. Et c’était moi le chanteur.</p><p><em>Pretty woman :</em> de Roy Orbison (la plus belle voix de l’époque)</p><p><em>I dig rock n’roll music </em>par Peter Paul Mary, ce titre uniquement.</p><p><em>Auquel j’aurais pu ajouter les pionniers du rock :</em> Chuck Berry et Little Richard en particulier mais aussi Eddie Cochran et Buddy Holly.</p><p> </p><p>      Plus tard, j’y ajouterais :</p><p> </p><p><em>      Hôtel california (Eagles), Money for nothing (Dire Straight</em>), <em>Born in the Usa (Springsteen</em>), <em>Band on the run</em>  (Mac Cartney/Wings<em>), Super trouper</em> (ABBA), <em>Sweet Jane</em>  et Walk on a wild side (Lou Reed), <em>More than this</em> et <em>Avalon</em> (Brian Ferry)  <em>Everybody wants to rules the world</em> (Tears for fear), <em>Smooth operator (</em>Sade), <em>Purple rain</em> (Prince) mais on change d’époque… Et comment résister à <em>Bad</em> ou <em>Billy Jeans</em> de Michael Jackson ? Je me souviens que mes Premières, au cours Daudet, après un pari que j’avais gagné, m’ont offert le SP <em>Say Say Say</em>, avec Paul Mac Cartney. Caché sous le cahier de textes, afin de me faire la surprise. C’était sympa. Dans la même boite, en cours de Première, un élève assoupi lors d’un de mes cours sur Louise Labé, s’est soudainement réveillé en hurlant : I’m bad ! Grosse émotion, suivie de pas mal de rires. L’élève est devenu musicien. Il jouait de la basse en souriant de bonheur…</p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>J’ai plus de mal avec la production ultérieure<em>.</em></p><p>      A part Brigitte Fontaine et Juliette, Arthur H, Hubert-Felix Thiefaine, le deuxième Christophe et deux trois autres (+ ceux que j’ai précédemment cités).</p><p>      Quant à la pop, je lui ai préféré le classique, l’opéra et le jazz.</p><p>      Quand on a côtoyé les sommets, il est difficile de redescendre. Je suppose que les mélomanes élevés à la grande musique classique ont du mal à apprécier les bluettes et airs populaires.</p><p>      Il en est de même quand on a connu une période faste. Il est dur de passer un jour à la disette.</p><p> </p><p>                  Que reste-t-il de tout cela, dites-le moi ?</p><p> </p><p>      Je me demande parfois si l’important n’est pas ce que l’on dit mais bien ce que l’on ne dit pas. Ceux que l’on ne cite pas.</p><p> </p><p>                  Au point où j’en suis de mon périple,  je réalise que je ne cherche pas mais que je trouve. Que loin d’être rétrospectif ce livre se veut prospectif puisque je ne sais pas quels souvenirs vont émerger de toutes ces années d’existence. Que même s’il semble tourné vers l’arrière, il est en réalité focalisé vers l’avant. Les apparences sont trompeuses. C’est tout l’intérêt des exégèses que de passer outre les évidences.</p><p>                                          Avançons…</p><p> </p><p>                                          Prudemment.</p><p> </p><p>                                         On est dans l’Histoire.</p><p><strong>       PARALLÈLE A MA RUE, LA RUE JACQUES CŒUR !</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  L’Hôtel Jacques cœur demeurait toujours ouvert. Je le traversais pour rejoindre la rue du même nom. Il fallait descendre un court et très large escalier, passer devant la statue du grand argentier (le faîte, puis la chute : il ne faut pas défier les rois et au contraire s’en défier !),  aujourd’hui au Musée Fabre, et l’on pouvait : sur la droite rejoindre l’entrée des Galeries Lafayette, en face la petite église des Pénitents blancs, à gauche se diriger vers l’Ecole Voltaire, mon école élémentaire.</p><p> </p><p>                  Le grand argentier y a connu ses heures de gloire. Son escalier à la française aura été mon aire de jeu, sous les fameux plafonds à caissons aux motifs géométriques et répétés. Les trésoriers ont la réputation de se sucrer. Eh bien, celui-là collectait la gabelle, à savoir l’impôt sur le sel. On ne se sucrait pas à l’époque. Peut-être à la betterave… Colomb n’avait pas affrété ses caravelles. Les bons indiens étaient bien vivants. Sucre ou sel, après avoir été emprisonné par le roi de France, le grand homme, dont la statue géante me toisait de bien haut, a fini ses jours à se faire ch… sur l’Ile de Chio, plutôt sauvage en ces temps-là.</p><p> </p><p>                  Les Galeries furent vite pour moi un lieu à la fois de plaisir et d’angoisse. Plaisir d’abord parce que ses vitrines étaient magnifiques et incitaient au rêve. A Noël, elles étaient illuminées de boules électriques, et animées d’automates, de trains électriques et tout ce que l’imagination humaine a inventé pour émerveiller les enfants. De ceux qui avaient les moyens du moins.</p><p> </p><p>                  A l’étage, on pouvait admirer les jouets et objets de plus près, en parler à table avec le secret espoir que nos suggestions seraient retenues. Ce ne fut jamais le cas,  à ma souvenance. Si ma sœur avait droit à quelque poupée, pour ce qui me concerne, c’étaient les jeux de société ou carrément des fringues neuves, que je ne choisissais pas. Toutefois, demeurait la part de rêve irremplaçable et féconde.</p><p>                  On trouvait de tout dans ce grand magasin qui occupait l’immeuble haussmannien devenu depuis cinéma. En particulier des disques 45 tours et des 25 cm de toutes sortes, on dit vinyles aujourd’hui et,  pour les 45 tours, E.P.  Je n’en achetais que très rarement, avec l’argent gagné dans de petits boulots ou reçu pour les étrennes, et pourtant ! Que de visites je rendais à ces bacs remplis de galettes, avec ou sans centreurs, que je m’efforcerai par la suite de dénicher, à l’âge adulte, histoire de compenser une frustration inextinguible et qui ne m’a jamais quitté. La fringale des galettes.</p><p> </p><p>                  L’angoisse car on me chargea vite des courses du jeudi matin. Outre la peur de commettre des erreurs,  il y avait celle de me faire surprendre par un surveillant zélé car mes parents bénéficiaient de réductions de la part de certaines vendeuses et je ne savais pas trop ce que je payais en fait. Parfois, on me rendait presque autant d’argent en petite monnaie que le billet tendu. En revanche, dès le printemps,  je profitais des comptes flottants pour m’offrir au moins une glace à l’italienne, avec le sentiment de commettre une faute savoureuse. Après tout travail mérite un salaire, non ? La vendeuse m’appelait : Le petit mangeur de glaces.</p><p> </p><p>                  Un peu plus tard, l’un de mes amis d’enfance au Piochet, et aussi en colonie, Didi, avait récupéré un entrepôt, dans les dépendances de l’Hôtel, de ses parents, de petits commerçants du quartier, afin d’en faire sa garçonnière. Un petit paradis, juste en face notre appartement d’enfer.</p><p>                  Nous y amenions nos flirts. Une lycéenne qui s’appelait Eliane ( ?),  jamais revue depuis,  m’a pas mal dégrossi sur les diverses facettes du plaisir féminin. M’a expliqué pas mal de choses que les garçons de nos âges, peu dégourdis, ignoraient. On y improvisait  des surprises-parties. Didi piquait des disques aux Galeries jusqu’au jour où il s’est fait attraper. Cela ne l’a pas empêché de finir dans l’armée et nos chemins ont divergé. Je me souviens d’y avoir amené la Maumariée (… plus tard), dès le premier soir de notre rencontre. Elle marchait sur les pointes, comme une danseuse tout en creusant son abdomen. La relation allait durer quelques mois. La sirène (… tard mais un peu avant)  également. Des yeux verts et une silhouette sportive. Pas une once de graisse. On n’est pas sérieux quand on a 18 ans… J’ai été le témoin de son mariage,  je parle de Didi, lequel n’a pas duré. C’est moi qui l’ai ramené en voiture, de la fiesta du côté de Mèze,  vers sa nuit de noces : Hôtel de Noailles,  la quasi coïncidence m’avait frappé, rue des écoles centrales, derrière Notre dame… J’y serai bien allé à sa place mais pas pour les mêmes raisons.</p><p> </p><p>                  La rue Jacques Cœur, c’étaient en outre les commerces de proximité : une boulangerie spécialisée dans les meringues, une épicerie, une crèmerie, le salon de coiffure du père de Didi, un autre de tricot de sa mère et même une librairie spécialisée dans le scolaire, les jeux pour enfants et la littérature pour la jeunesse. Parmi les rares objets hérités, par mon père, de sa famille paternelle, du moins la supposée, se trouvait, sur une étagère que j’ai conservée,  <em>Robinson Crusoé</em> et toute une série de Jules Verne dans la collection Hetzel. Pourtant,  je ne réussis jamais à lire le texte, me contentant des illustrations. J’ai compris plusieurs décennies plus tard pourquoi quand j’ai infligé à ma fille cadette la lecture quotidienne de <em>20000 lieues sous les mers</em> ou du <em>Tour du monde en 80 jours</em>,  comme pour rattraper le temps perdu. Il semble qu’elle en garde un bon souvenir, malgré  les descriptions interminables et des explications scientifiques à n’en plus finir. C’était une autre époque où l’on prenait le temps de lire et de s’instruire tout en se divertissant. Il m’a fallu, quant à moi, bien du temps, pour devenir un lecteur assidu des contemporains, des modernes puis des classiques. Et je le dois davantage à des camarades de classe plus avertis qu’à des professionnels de l’éducation. La mienne fut brouillonne : d’un côté Sartre ou Camus,  Gide ou Boris Vian (j’ai quasiment tout lu, tout ce qui était disponible) mais aussi des Troyat, des Cesbron, des Bazin… dont j’aurais pu me passer et qui m’ont fait perdre bien du temps. Nul n’en parle aujourd’hui. Ah, relativité !</p><p> </p><p>                  Les Pénitents blancs, on nous y envoyait le dimanche matin, histoire de se débarrasser de nous.</p><p> </p><p>                  Un pontet médiéval traversait la rue de l’actuel Musée archéologique, régulièrement fermé,  jusqu’à la petite église cossue. Pratique de traverser ainsi la rue en catimini, à la fois à l’abri et au-dessus de tout le monde. Ca aurait bien arrangé notre père, qui n’est même pas aux cieux, du temps de ses folies. Nous à la messe, il allait voir sa bonne amie, rue du Pont Juvénal, avec la complicité d’André la Pomme/Banane. La mère préparait le repas. Avec l’argent de la quête, nous achetions des bonbons qui ne coûtaient que quelques centimes à l’époque. J’étais très croyant avant mes dix ans, sans doute sous l’influence de ma mémé. En fait, la notion de paradis me plaisait bien parce que l’enfance n’était pas très heureuse et que j’aurais bien échangé cette vie-ci pour une autre. Je préférais cette petite église de quartier,  réputée pour riches, à l’autre, la paroisse de Notre Dame des Tables où l’on m’envoyait au catéchisme et au patronage hebdomadaire.</p><p> </p><p>                  Nous choisissions, ma sœur et moi, les galeries à l’étage. On pouvait observer les fidèles en vue aérienne et embrasser  l’assemblée d’un seul coup d’œil. Ainsi le spectacle était surtout dans la nef où les jeux de physionomie et les attitudes contrastées faisaient mieux passer les moments les plus ennuyeux, les prêches en chaire et les oraisons et épitres à des corinthiens auxquels je ne comprenais rien et dont j’ignorais l’existence. Quand je pense que Giono explique, dans l’un de ses meilleurs romans,  que la messe, il est vrai solennelle, avait suffi à empêcher un assassin d’agir dans sa lutte intérieure contre l’ennui pascalien… Les nantis étaient là, écoutant des discours qui prêchaient la bienveillance divine envers la pauvreté. Ils adoraient un homme quasiment dénudé ce que, avec mon petit jugement d’alors,  je trouvais sinon indécent, du moins en peu choquant. Elles devaient le trouver bien désirable, les vieilles toupies, ce jeune homme qu’elles vénéraient ! Je me disais que le royaume de Dieu n’était décidément pas fait pour ces gens-là et ne comprenais pas pourquoi ils se montraient si assidus à l’office. Les chameaux ! Ils cherchent à traverser la fente de l’aiguille !</p><p> </p><p>                  Ai-je dit que, juste à côté des Pénitents, vivait la mère Céline (et son mari, spécialiste du divin barbu allemand, antimarxiste en diable) ?</p><p> </p><p>        <em>Ma prof de Fac ! Fallait la voir danser le Rigodon quand elle faisait irruption dans la salle de classe ! Spectaculaire ! Elle était réac comme c’est pas permis mais on prenait notre pied à l’entendre ! Avec un courage pharamineux elle tenait tête à l’adversité dominante ! Quand ça ne jurait que par le vieux Karl et son Manifeste ! Que par Trotsky et Mao qu’on ne lisait même pas ! Ou si peu ! La Barbe, le barbu ! Les glabres jaunes sont les pires à venir ! Et d’une sévérité avec les écrivains ! D’une exigence ! Tel Quel à la poubelle… Le new romance au rebut ! Sartre à entartrer ! Blavoir, au plumard ! Aragon, roi des cons ! Haro sur les nullistes ! Des promesses, toujours des promesses ! De raies qu’on pense… ! Ecoutez donc les béni oui oui… : Pas de réclames, siouplaît ! Ce que vous avez vu, vous  l’avez pas vu. En tout cas, vous la bouclez. Mon pouvoir me vient de plus haut… J’ai toujours été l’enfant chéri… Le petit prodige… Qui saura comment vous châtier,  bandes d’épées… Apocalypse now…. Les anges en hélicoptère ! Little boy et Fat man !!! Les cow-boys qui font la bombe ! Il est eight ‘o clock, Dr Folamour ! Y’a qu’un ch’veu sur la tête à Noeud- Nœud ! Pas de Marcsisme chez nous ! D’aucuns se reconnaîtront ! Qu’ils aillent se faire enluquer ! Reluquer ou relooker ! Il n’y a qu’une dent et  cont’ ce pauv’Jean ! Ca bout là d’d’dans ! Tout mais pas ça ! Mieux vaut mourir à crédit, gueules de déterrés ! C’est dit à qui lira ces lignes !</em> Et autres conneries…</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’on l’aimait bien, la mère Céline, dont l’autre passion était Proust ! Allez comprendre ! 500 pages pour nous dire que Dudule enc… Tatave… Deux styles aux antipodes l’un de l’autre… Eh bien moi j’aime les deux… Pas forcément en même temps…</p><p> </p><p>                  Qui a dit qu’il fallait conserver l’unité de ton dans un roman, nom de nom ? Si c’est nécessaire, oui pourquoi pas ? Mais si l’on veut montrer la diversité du réel ? L’évolution  des choses ?</p><p> </p><p>                  En tout cas, le jeudi, j’étais bon,  outre les courses du matin,  pour le patronage à l’autre église du quartier, plus imposante, Notre Dame des Tables, la plus récente, pas la vraie dont la crypte se trouvait à quelques encablures de l’appartement, et sous l’étal d’André. Nous prenions le car, partions dans les bosquets des villages alentour, lesquels n’existent quasiment plus, détruits par l’urbanisation croissante, les  détestables zones commerciales et les sièges sociaux hors les murs (et certains se plaignent des sangliers !). On s’y ennuyait quelque peu quand on n’avait pas de terrain pour jouer au foot. Quand j’y repense,  je vois des pierres sur les collines boisées et je comprends mieux pourquoi on a nommé le Montpellier des origines Le Clapas. Un peu plus tard, l’été, après la mort du papé, ce serait la colonie des vacances,  toujours sous obédience chrétienne. Là, j’y ai subodoré des choses pas très catholiques à l’époque de la part des révérends pères et sœurs. L’une d’elle, surnommée Belphégor, s’est même mariée à un moniteur… C’est dire…</p><p> </p><p>                  Et le catéchisme à mes heures perdues.</p><p> </p><p>                  De mon côté, dès l’âge de raison, l’esprit critique prit le dessus jusqu’à ce que la lecture de Renan, en Seconde je pense, me fisse basculer définitivement dans quelque chose qui pourrait ressembler à l’athéisme. En revanche,  je reste ébahi par l’esthétique chrétienne telle qu’elle s’exprime dans la majesté des cathédrales, les fresques monastiques et les chefs d’œuvre de la peinture, pour lesquels je n’hésite pas à entreprendre de longs trajets (Piero della Francesca à Arezzo, Holbein à Londres, Mantegna à Mantoue, Bruegel au Prado&#8230; ). Et puis l’exégèse me fascine, les interprétations déviantes, une lecture objective des faits. Je me souviens que je m’étais figuré, entre deux catéchismes, que le fils de l’homme n’était pas réellement mort sur la croix, ce qui expliquait par la suite sa disparition, sa résurrection, les stigmates et même son ascension. Pour moi il s’était simplement évanoui dans la nature. Comme disait Gide de son <em>Thésée</em> : Il avait fait son œuvre, avait vécu. Et donc accompli sa mission de messie. Evidemment, ça n’a pas plu à l’aumônier. On s’est quittés un peu froidement.</p><p> </p><p>                  J’avais dit aussi : Il a bien fallu pour quelqu’un pour créer le monde. Mais qui l’a créé lui ? Cela ne fait que repousser l’origine du problème. Ainsi le monde a très bien pu se créer tout seul… C’était l’esprit malin qui me travaillait sans doute… Satan fait Serpent dans le <em>Paradis perdu</em>, de Milton.</p><p> </p><p>                  Au commencement, le commencement, en ce nom de nom. Ca évite de parler de verbe et autres « johanneries » plus ou moins bibliques. St Jean, je veux dire. Apocalypse, tomorrow.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui je ne crois toujours pas et je n’en suis pas mort…</p><p> </p><p>                  Enfin, j’imagine…</p><p> </p><p>                  Quoique…</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      LAQUELLE SE PROLONGE PAR LA RUE FABRE</strong></p><p> </p><p>                  C’était la rue de mon école. L’école Voltaire. J’y suis allé très tôt. Un an d’avance. Même pas un lustre ! Plutôt bon élève au demeurant. Avec Mme Raynaud, première année, arrivé à Noël, j’étais passé de la treizième à la cinquième place, au fil des compositions. Normal, décrétaient mes parents. Avec Mme Randon, j’étais toujours dans les premiers. Toujours normal ! Monsieur Comes (Caumes ?), taillé comme un rugbyman, me détestait, allez savoir pourquoi. Il m’a fait avaler les crachats de mes camarades souillant le tablier d’une tête de turc du quartier (Il s’appelait Tournemire), croyant que je faisais partie des meneurs. Je l’ai entendu, dans la cour, nier mon intelligence devant Mme Randon qui me défendait. J’en ai fait des cauchemars. Toujours parmi les premiers. Et alors ? Normal, non ? Avec Mme Bigot, une veuve éplorée de fraîche date, famille de pieds noirs (Fais-moi du couscous, chérie !), c’était le yoyo. Un coup 1<sup>er</sup>, Normal !, un coup 4<sup>ème</sup> ou égaré dans les profondeurs du classement. Alors là,  je me faisais enguirlander ! Elle ne m’aimait pas non plus. J’ai toujours attiré certaines antipathies, par maladresse le plus souvent. Pas toujours imméritées, à tout bien considérer.</p><p> </p><p>                  Enfin grâce à M. Randon, le directeur, je me stabilisais. Le salaud, il se sifflait les bouteilles de jus de raisin qui nous étaient destinées. Je suis donc resté 5 ans dans cette école de quartier.</p><p> </p><p>                  Il y avait des gitans dans la classe, bien intégrés au demeurant. Mathieu, Baptista, Ballardo, sans doute un cousin d’Hippolyte Annex, le boxeur. Beaucoup de cruauté à l’heure de la récré. Les souffre-douleurs se voyaient martyrisés dès que les instits avaient le dos tourné. Et comme ils remontaient et descendaient la cour de l’école… Les mollards fusaient. Ou les actes de brutalité. Mais aussi les premiers jeux de ballon, les premiers copains, ceux qui vous dessillent à propos du père Noël. J’ai découvert l’existence des  Chaussettes noires, le groupe de twist,  le joueur de foot monégasque Théo d’origine étrangère et sélectionné en équipe de France, et aussi Picasso, lors d’un cours de peinture un peu libre. Un des maîtres, à l’occasion d’une éclipse exceptionnelle, nous parla un jour de l’an 2000. Je calculais l’âge que j’aurais alors. Ca me paraissait si loin. Je m’en souviens encore. La mémoire est décidément sélective. On m’appelait alors le <em>Petit Pâtissier</em> :</p><p> </p><p>      <em>Au grenier de ma mémoire, j’ai recouvré mon encrier d’enfant.</em></p><p><em>      L’enfance y demeurait attachée, fine pellicule asséchée.</em></p><p><em>      En ce temps-là, je prenais déjà la plume mais me révélais d’une gaucherie maladive dès qu’il s’agissait de noter les beaux pleins et les fins déliés des tristes pages d’écriture. Ma main s’esquivait du côté des marges ; J’étais le prince du pâté. Les maîtres disaient : Tu serais pas un peu pâtissier sur les bords par hasard ?</em></p><p><em>      Les bords ne m’ont jamais quitté…</em> </p><p> </p><p>                  5 ans. Il faut croire que j’ai beaucoup appris. Mais quoi ? Ca j’ai oublié !</p><p> </p><p>                  Curieux que je n’ai point oublié le nom des instits. Alors que je suis incapable de me souvenir du nom de mes profs de lycée : Tata Rebuffy, bonne comme du pain de mie, et Reynes en 6ème (Il me regardait d’un air dégouté et répétait : Le Teulon !), Testu en 4<sup>ème</sup> qui m’a fait découvrir Maupassant, Barrot en 2ne, Brigaud en 1<sup>ère</sup> et  Cascalès en Terminales pour la philo. Un super prof de maths grâce à qui j’ai pris un 15 au bac. Meilleur qu’en français. Ah, le petit vin blanc…</p><p> </p><p>                  Et c’est à peu près tout. …  Ou de la plupart de mes collègues… On fabriquait des balles avec le papier des cahiers de brouillon et on cherchait à piéger le malheureux qui se trouvait dans les buts marqués par deux cartables. C’était une sorte de jeu de paume. On ne lançait pas directement comme un caillou. Juste au-dessous de l’atelier actuel de l’artiste allemande, et enseignante aux Beaux-arts, Nadia Lichtig, spécialiste de la mémoire et des fantômes du passé.</p><p> </p><p>                  On tressait aussi des scoubidous. C’était Sacha qui avait lancé la mode.</p><p>                  Un jour, le frère d’un camarade (je crois qu’il s’appelait Teulé ! Il avait la pelade !), a violemment plongé la main dans la vitre d’une agence qui se trouvait sur la placette qui permet de joindre Jacques Cœur d’un côté et Fabre ou La Monnaie de l’autre. Je vois encore une brave femme du peuple le soutenir par le bras sanglant dont les os étaient à vif et les tendons pendaient et dévaler la rue en criant : « A La miséricorde ! ». Je suppose qu’elle se dirigeait vers l’école afin de téléphoner à l’hôpital… Le gosse hurlait, le pauvre. L’enfance n’est pas de tout repos et certaines blessures marquent à vie. Et pas simplement les cicatrices.</p><p> </p><p>                  L’école a fermé. Elle est devenue maison de repos devant l’éternel. Mouroir pour naufragés de l’existence. Un corps chasse l’autre, comme on dit. J’y suis rentré une fois. Comme la cour m’a paru petite !</p><p>                  Une anecdote m’est revenue en mémoire : dans un recoin ouvert d’une baie, on pouvait acheter des confiseries et autres gâteries. Ray avait conservé une collection de pièces anciennes, de son père je suppose, de même qu’une collection de timbres. Comme elles ressemblaient en plus lourd aux simples Semeuses de 5 f d’alors (en fait 5 centimes), en aluminium commun, j’en chipais quelques-unes pour acheter quelque friandise. La vendeuse fit semblant de ne rien voir. Le larcin découvert,  je me fis houspiller ainsi que je le méritais, moins que je ne le craignais toutefois. Quant aux timbres, je les dilapidais en quelques mois. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Ca reste quand même un bon souvenir.</p><p> </p><p><strong>       </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong>      DE SORTE QUE L’ON ABOUTIT AU MUSÉE DU MÊME NOM</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Le Musée Fabre fut autrefois un collège des jésuites, où avait étudié Ray, de retour d’exil. Lui avait été abandonné par ses parents, ou apparentés, joueurs et fêtards invétérés, chez  une nourrice en Lozère où on lui faisait garder les vaches. Il s’en vantait, les énumérait (La Cerise, la Noiraude…) et nous disait : Et je les garde encore ! Qu’il est bête ! répliquait Zède, qui retrouvait sa spontanéité d’adolescente. Là c’était un bon moment… Vers ses 10 ans,  grâce à la bonté de son supposé aïeul, on le fit revenir et il put suivre un cursus normal, malgré la guerre, jusqu’à la ruine de la famille et la perte des commerces et biens immobiliers, par passion immodérée de la roulette et sous l’emprise des jeux de hasard. On dirait passion toxique aujourd’hui.</p><p> </p><p>                  Comme mon école s’appelait Voltaire, et que Randon nous avait dit que l’on pouvait contempler la statue du grand homme, par Houdon, je me décidais, pour me faire bien voir, tout seul comme un grand moi aussi, à franchir le pas du prestigieux bâtiment dont l’entrée, à l’époque  se trouvait justement dans le prolongement de la rue Fabre.</p><p> </p><p>                  Il était gratuit. Les gardiens n’étaient pas trop regardants et l’un d’entre eux me connaissait, son fils étant dans la même classe que moi. Je lui bredouillai la raison de ma visite et on me laissa rentrer sans difficulté et même avec quelques compliments dont j’étais très friand puisqu’on en était avare chez moi. Aujourd’hui, des panneaux nous avertiraient que certaines scènes pouvaient blesser la sensibilité de nos chères têtes blondes, un peu surprotégées, pas vrai ? Ste Agathe, les deux seins coupés dans deux plats de métal, ça peut traumatiser une âme sensible… Moi, ça me faisait penser à des glaces ou des flans que j’aurais bien dégustées.</p><p> </p><p>                  Je trouvais vite la statue du philosophe, qui me sembla débonnaire, et dont je ne saisissais pas la célèbre ironie,  pourtant si visible. J’en profitais pour regarder autour. L’était bien plus modeste, le musée à l’époque. La plupart des peintures me paraissaient trop sombres, tels bien des tableaux dans les églises, froides de surcroît (si je puis dire). Les sujets religieux m’ennuyaient. Je n’y adhérais pas. Toutefois, les corps de nymphes étaient le plus souvent dénudés. Les statues de déesses antiques trouvaient grâce à mes yeux.  Elles étaient d’un blanc immaculé et longtemps je me suis imaginé ainsi la femme idéale. Je me permis même d’en toucher une. Ainsi la première femme dont j’ai caressé sciemment les seins, fut une créature d’albâtre que je me plais à contempler avec tendresse, à chaque fois qu’il m’arrive de visiter les collections. En même temps, le contact fut plutôt froid, pour une première…  J’ai pu l’identifier : Une <em>Vénus couchée</em>, mollement alanguie, d’un puriste italien, Lorenzo Bartolini. Ceci dit j’aurais bien réchauffé <em>La Frileuse (</em>Houdon, again)…</p><p> </p><p>                  Bref, ce musée participa grandement au réveil, et non éveil &#8211; car il y avait eu un précédent, de mes sens. Ca sert aussi à ça, l’art et ses Beautés fulgurantes. Et puis on s’y aiguise l’œil.</p><p> </p><p>                  Tout ce que je viens de raconter est faux sauf  l’épisode des seins caressés. Je ne sais plus dans quelles circonstances je me suis retrouvé au musée Fabre. Aussi ai-je imaginé cette histoire de Randon et de Voltaire, du gardien aussi. Ainsi, si je me sers d’épisodes vécus je les mêle à des scènes imaginaires car, je le répète, ce n’est pas la stricte vérité qui m’importe. Plutôt la vraisemblable et l’exercice d’une expérience qui  aurait la ville comme trame structurelle. Il importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  J’y retournais plus tard. J’étais davantage attiré par les œuvres modernes. Berthe Morisot et son portrait de femme, haut en couleurs. L’élégante préciosité d’un tableau miniature de Dufy (en fait une corrida !). Les paysages protecteurs de Frédéric Bazille, dont le destin fut si tragique ! Je suppose que le responsable culturel de la municipalité d’alors, Georges Desmouliez, y était pour quelque chose. Il deviendrait bien des années plus tard notre vieil et précieux ami, il dînait souvent à la maison,  notamment quand je recevais des peintres (Viallat, Clément…), et c’est grâce à lui que j’ai pu déjeuner, en sa présence, chez l’immense Pierre Soulages et son épouse Colette. Sur la fameuse terrasse donnant sur la mer. Je me souviens d’un gardien qui s’amusait à interroger les visiteurs sur une œuvre abstraite avant de leur révéler le titre du tableau : <em>Un peu de joie dans beaucoup de tristesse</em>. Et lui de rire et de se moquer grossièrement des snobs qui appréciaient ce genre d’horreur. Eh bien moi, j’appréciais ! J’ai passé une bonne partie de ma vie à me demander pourquoi, et chaque texte que j’écris à ce sujet m’apporte un fragment de réponse. L’œuvre, que j’ai retrouvée, était de Roger Bissière.</p><p> </p><p>                  J’étais loin d’imaginer que, quelques décennies plus tard, j’aurais le plaisir de voir des artistes-amis,  Alain, André-Pierre, Claude, Daniel, Dominique, Stéphane, Patrice, Vincent ou Tjeerd et quelques autres, bénéficier d’expos personnelles en ce même lieu ou intégrer le fond de la collection.</p><p> </p><p>                  Dans les années 80, l’inventif  Jean-Marc Ferrari, animateur de la galerie Medamothi, y avait organisé, salle Renaissance je crois, <em>Futur Corps-passé</em>, anagramme de Supports-Surfaces. Aucun des peintres du groupe n’avait compris le jeu de mots si bien qu’il y eut par la suite quelques raisons de râler, ici aussi. Ils étaient tous présents et vivants. J’ai eu la chance d’en connaître certains dont les postulations esthétiques m’ont marqué à vie. Arnal, Dezeuze, Saytour, Viallat… Et Noël Dolla chez qui j’ai logé plusieurs fois à Nice. Des souvenirs inoubliables.</p><p> </p><p>                  Je ne me suis intéressé à Frédéric Bazille qu’un peu plus tard. Surtout sa dernière période, celle où il ose ! Les nus masculins ! C’est vraiment frustrant que cet artiste si prometteur ait été fauché en pleine jeunesse. On ne saura jamais ce qu’il eût pu produire et s’il aurait égalé ses illustres confrères et amis. J’ai eu l’occasion de travailler sur lui, en toute discrétion, à la demande d’un écrivain (on vient de m’apprendre son décès) qui souhaitait mon avis et me réclamait quelques conseils. Cela m’a d’autant plus flatté qu’il a fait partie ensuite de l’Institut. Moi, c’était le Nobel ou rien. Ce fut rien.</p><p> </p><p>                  Tant mieux. Pas de discours à faire. Ni de justification à fournir ! Fuyons la discussion.</p><p> </p><p>                  Ils sont sur leur terrain nous ne connaissons pas le pays.</p><p> </p><p><strong>        LA RUE MONPELLIERET NOUS MÈNE À L’ESPLANADE</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Une rue en pente qui descend de l’Aiguillerie  où j’avais mes deux coiffeurs :</p><p> </p><p>                  L’un qui m’a provoqué l’un des plus gros chagrins de ma jeunesse quand, de mèche avec l’atroce Zède, il m’a taillé les cheveux en brosse moi qui m’honorais de les porter longs, à la Beatles, ce qui plaisait aux filles, comme la plupart des copains. Comme le petit Tartre se révéla crapaud le jour où il fut privé de ses belles boucles blondes, je devins du jour au lendemain un grand bébé joufflu. Je me fis larguer, ce fut très dur pour moi pendant de longs mois, d’autant que je n’avais pas de moyen motorisé de circulation et ne pouvais me prévaloir de vacances au ski pour faire rêver les copines… L’accident de mobylette n’a rien arrangé… Sédentarité forcée… Prise de poids. Manque de confiance… Et traumatisme tel que j’en suis devenu timide à en rougir ! Je ne vais jamais chez ma coiffeuse, qui pourtant me connaît bien, sans appréhension et je diffère toujours le rendez-vous.</p><p> </p><p>                  L’autre collectionnait les artistes du renouveau figuratif en France, les sétois, un peu en avance sur son temps. J’étais présent chez Ben lors des <em>8 sets à Nice engagés par Christian Laune</em>, qui présida à la naissance de la figuration libre. J’ai rencontré Combas et Di Rosa, galerie des Ponchettes à Nice. Bon contact, aucun des deux n’avait la grosse tête. J’ai écrit un compte-rendu à l’époque ce qui fait que j’ai dû être dans les tous  premiers à évoquer leur carrière. Hervé Di Rosa m’a invité à boire un verre avec lui dans un bar de Sète sur le port et  m’a envoyé le groupe Yaros (Cervera, Biascamano, Consentino) avec qui j’ai sympathisé. J’ai suivi leur carrière en écrivant régulièrement des textes sur eux mais ce n’est que dernièrement que j’ai repris le contact.</p><p> </p><p>                  La rue Montpellieret, la fameuse colline jumelle de la ville d’alors, j’y avais mon bistrot de prédilection. C’est là que j’ai bu un verre de vin blanc avant d’aller passer une épreuve cruciale du bac en Première. A jeun bien entendu,  je ne déjeunais jamais à l’époque. Un peu de café… Je déconseille fortement. Ca n’a pas eu l’effet escompté. Ca a failli même me coûter très cher.</p><p> </p><p>                  Plus tard, sur la placette, à l’emplacement actuel d’une galerie dévolue au Street art,  nous nous réunissions afin de composer le magazine Reg’arts, auquel je contribuais. Et qui devait être finalement assimilé à L’art-vues. A laquelle je contribue toujours. Grâce à la confiance de mon ami Stéphane Jurand, lequel m’a toujours laissé libre de mes choix,  considéré comme un électron libre, et m’a permis donc de m’épanouir dans le journalisme. C’est mon activité principale depuis que j’ai mis un terme à mon travail d’enseignant. Ah, il m’en fallu avaler des couleuvres au début, entre l’une qui me trouvait trop littéraire (Catherine Millet), une autre qui me trouvait meilleur dans la critique des livres qu’en art (Reg’art), une troisième qui tronquait mes textes et ainsi en déformait le sens (Tendances du Sud…)… C’est sûr que si  l’on ôte d’un texte dialectique sa partie antithétique, ça n’a plus du tout la même signification… On apprend tout le temps…</p><p> </p><p>                  L’Esplanade,  je l’ai connue dans tous ses états avant la construction du Corum. Au temps des fêtes foraines, les guitares électriques, rutilantes, qu’on gagnait en jouant me faisaient très envie. Ou plutôt qu’on ne gagnait jamais. D’ailleurs on ne jouait pas, forcément ! On avait droit à un beignet et ça, franchement,  nous adorions. Lui, mon grand-père, jouait depuis peu les figurants dans un film dont l’essentiel se déroulait précisément dans un local du bout de la rue Montpellieret, la deuxième colline de la ville, sur la placette qui reçoit les rues du Collège, de la Monnaie et Glaize.</p><p> </p><p>                  Cette esplanade me rappelle une chanson locale :</p><p>                  <em>Les étudiants de Montpellier/Sont trop fainéants pour travailler/ </em></p><p><em>                  Ils se baladent/Sur l’Esplanade</em>.</p><p> </p><p>                  Je ne les ai pas trouvés cossards quand je les ai rejoints dans les années 70. Tout juste bien trop politisés. Ca ne me déplaisait pas au demeurant. Malheureusement, cela faussait le point de vue sur les œuvres littéraires. Pensez : Corneille à l’aune de la lutte des classes. Les rapports de production dans l’œuvre de Montesquieu ! L’appareil idéologique ou répressif d’état dans les pièces historiques de Shakespeare ! Les infra et superstructures marxiennes à l’œuvre dans la Comédie humaine ! Les valeurs d’échange dans <em>Les lois de l’Hospitalité</em> de Klossowski (Je déconne. Les enseignants, peu curieux, ignoraient jusqu’à son existence !). Même Althusser ne s’en est pas remis. Il a tué son épouse à la hache. Et autres conneries…</p><p> </p><p>                  Cela m’a fait perdre beaucoup de temps que j’aurais dû passer à étudier sérieusement. En revanche les études, philosophiques, appliquées au classique Racine, sur le Temps de Georges Poulet (trois conceptions de plus en plus transcendantes, à l’œuvre dans les pièces), sur la problématique de l’œil vivant chez Starobinski (les divers types de regard), ou les découpages structuralistes (Antichambre, chambre et Monde extérieur) de Barthes m’ont beaucoup apporté. Cela dépoussière les chefs d’œuvre et les fait sortir de l’étude des sources biographiques, de la bibliographie et des notes de bas de page, la scolastique universitaire, quoi. J’oublie les études freudiennes de Charles Mauron et marxistes de Lucien Goldman (évolution du théâtre de Racine en fonction des idéologies, religieuses, fluctuantes, de son temps). Racine n’est qu’un exemple parmi d’autres.</p><p> </p><p>                  Influencé par ces lectures, je m’intéressais surtout à ce que l’on désignait alors comme la dissolution du sujet. On ne disait pas : je parle mais « ça parle » et, au-delà de l’inconscient, on supposait que l’Histoire parlait à travers nous. J’ai ensuite passé ma vie à le reconstruire, à le retrouver. Le sujet je veux dire.</p><p> </p><p>                  L’Esplanade,  j’ai appris récemment qu’elle avait été aménagée sur l’ancienne butte St Denis et qu’un projet haussmannien devait y conduire, à partir de la Préfecture, dans le prolongement de la rue Foch, autrefois Impériale, on imagine le massacre ! Abandonné grâce à la résistance des riverains et en raison du grand nombre d’hôtels particuliers qu’il aurait fallu détruire. Ouf, on l’a échappé belle !  Que seraient devenues toutes ces rues et ruelles tordues dans lesquelles je circule ?</p><p> </p><p>                  Sur l’Esplanade, je me souviens avoir vu de placides girafes et des chameaux très énervés. Ce devait être un cirque. Devenu parking, j’étais présent quand un camarade plus mûr, audacieux, persuadé de sa réussite, s’est mis par défi à faire du charme à une femme mariée, et dans la foulée à une prof d’histoire plutôt laide (Quelle injustice ! C’est moi qui me suis fait engueuler car il m’avait demandé de l’espionner à la suite d’un pari idiot). J’y ai vu aussi un ancien pote, pris de boisson un peu par ma faute, agresser verbalement les passants et notamment les vieux qu’il qualifiait de c…. Son père était commissaire… J’y ai vu enfin le Général Alcazar jouer ses compositions à quelques précoces groupies du côté de la mare aux cygnes auxquels enfant, j’apportai du pain rassis. Interdit aujourd’hui. Une groupie serait forcément sous emprise.</p><p> </p><p>                  Au retour d’une feria nîmoise, où l’on s’était fait embaucher, et entuber, par un restaurant de pieds noirs (Chéri je t’aime, chéri je t’adore,  comme la salsa del pomodoro, ya mustapha…), nous avions pris un pastis, le lundi matin, deux condisciples et moi, juste avant de rejoindre nos camarades en classe. On avait dû faire sauter une heure ou deux, ce devait être l’EPS. De toute façon, nous avions inventé un système qui permettait d’effacer le nom des manquants sur les feuilles d’absence. C’était devant le kiosque Bosc. Nous y refaisions le monde. Bien des années plus tard, j’étais invité au même endroit en tant que VIP par l’un de mes amis faisant partie de la municipalité  Saurel : Guy B, qui fut aussi mon éditeur (le livre objet <em>Ephémérides</em>, réalisé avec André-Pierre Arnal). L’un de ces deux camarades jouait fréquemment avec mon grand-père paternel au cercle de jeu de la rue de Verdun. Comme quoi le démon ne l’avait jamais quitté car il avait largement dépassé la soixantaine. Ce condisciple, bien plus mûr que moi, ne comprenait décidément pas que je n’aie pas la curiosité de revoir ce grand-père-là. C’est que je me souvenais de notre unique rencontre… L’autre tenait un commerce de fromages tout près des Halles. Son affaire, héritée des parents, était florissante et nous enviions tous sa destinée toute tracée alors que nous doutions de la nôtre. Sauf que l’apparition des super puis des hypermarchés fit qu’en une saison sa boite se retrouva en faillite. La dernière fois que je l’ai vu, il était aux portes de la misère. Avec ses accidents qui déjouent tous les calculs… Schopenhauer n’aurait pas mieux dit…</p><p> </p><p>                  Près du bar où j’ai fêté mon bac avec les copains et une Sissi (mes hommages !) pour un temps retrouvée, existait une salle de sport, un peu pionnière dans les années 60, qui s’appelait le Gymnaute. Ray, soucieux d’y entretenir sa ligne, y allait régulièrement et je l’y accompagnais, parfois même j’y allais sans lui. Cela ne me plaisait pas trop : rameur, vélo en salle, trotteur… Un jour, j’ai demandé à essayer le sauna. On agréa ma demande. J’entrais dans le réduit surchauffé, accompagné d’une des employées (ou était-ce la patronne ?). Un type y suait à grosses gouttes. Le problème c’est qu’on m’y oublia. Et que l’idée ne m’en vint pas d’en sortir. Heureusement, la même personne finit par m’en délivrer, inquiète, plus que moi manifestement. J’étais très résistant, semble-t-il. J’aurais pu mourir déshydratée, m’a-t-elle expliqué. De mon côté, j’avais simplement ressenti une intense fatigue. 10 mn de plus et je m’endormais. A partir de ce jour, elle a fait attention et m’a surveillé de plus près. Puis Ray a cessé d’y aller et bien évidemment j’ai fait de même et sans regret. Je devais avoir 14 ans.</p><p> </p><p>                  On n’est pas sérieux, à cet âge-là. Rimbaud n’aurait pas mieux dit.</p><p> </p><p>                  L’Esplanade s’arrêtait brusquement, sur une sorte de falaise abrupte. Le paysage qui s’étendait aurait été parfait pour des peintres amateurs si des barres HLM n’étaient point venues en contrarier la perspective.</p><p> </p><p>                  En bas, le cabinet de mon psychothérapeute, qui s’est servi de mon cas pour nourrir sa thèse. Des phobies de plus en plus fréquentes dont je ne m’expliquais pas la cause : en public notamment, à la fac, mais de façon intermittente. Grâce à lui, au dossier qu’il m’avait préparé, j’ai évité le service militaire. On m’a dit que je ne pourrais jamais devenir prof. Ce qu’on peut dire comme sottises. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  En contrebas aussi le magasin Bréguiboul, spécialisé dans les bonbons. Trois nuits formidables passées avec le fils aux trois fameux jours de tests à Tarascon,… Quant à la fille, une artiste sur laquelle j’ai eu l’occasion d’y aller de ma plume, je l’ai croisée souvent dans maint vernissage. Elle a longtemps travaillé sur le thème du balai, comme prolongement du pinceau mais qui efface de même que le temps qui nous fait oublier. Ne reste alors que la poussière. Rasé le dépôt de bonbons et de réglisses. Le progrès ne fait pas de cadeaux.</p><p> </p><p>                  A sa place aujourd’hui le tramway et le bout du Corum où il m’arrive d’aller voir des concerts (le chanteur Christophe, un peu avant sa mort, Hugues Aufray un peu avec la sienne ; régulièrement différée).</p><p> </p><p>                  On passait par le Boulevard Bonne-Nouvelle et l’on se retrouvait ainsi sous les Beaux-arts. On rejoignait alors le bar d’Edouard, dont Tjeerd Alkema, qui avait son atelier tout près, avait reproduit le nez en sculpture géante, en plâtre il me semble, dont celui-ci n’était pas peu fier. Qui a bon nez a bon membre, lui répétaient les clients. En parler à Gogol. Je lui avais dédicacé un livre : <em>Le nez d’Edouard, s’il eût été plus court, la face du faubourg en eût été changée</em>. Pascal n’aurait pas mieux dit. J’ai habité juste au dessus. Une paire de mois à peine.</p><p> </p><p>                  Pas très loin du bar et du faubourg de Nîmes, Jean-Marc Ferrari et Brigitte Rambaud avaient ouvert une galerie associative baptisée Medamothi, le nom de l’île aux peintres dans Le <em>Quart livre</em> de Rabelais, dont on sait à quel point il m’est précieux. Pendant plusieurs années, grâce à lui, j’ai pu rencontrer des tas d’artistes (Yves Reynier, Anita Molinero, Albert Ayme…) et lui présenter mon ami marocain Fouad Bellamine, qu’il a exposé et avec qui nous avons préparé une collective à Rabat dans une galerie huppée. Cette expo fit scandale et nous dûmes en partir dare-dare (nous : c’était Ferrari et ses formes grotesques en papier adhésif Venilias, en cône, passés à l’encre, Alkema et ses spirales de photos, le vidéaste Lobstein et moi). Nous exposions aussi des papiers découpés de Gauthier, des collages de Reynier et des petits sacs peints d’une virgule de Noëlle Tissier. J’ai riposté par des articles publiés dans la presse de Rabat : <em>Au royaume les aveugles, les borgnes sont rois</em>.  Nous étions en monarchie. Pendant des semaines, je regardais sous le paillasson avant de rentrer chez moi, avenue de Palavas, au cas où quelque bombe…</p><p> </p><p>                  Un peu auparavant j’avais pas mal déconné avec l’amie de cœur de mon hôte, mais là je n’y étais pour rien. C’est elle qui m’a entraîné là où nous n’aurions jamais dû aller. Il n’empêche, encore une fois,  je l’ai échappé belle. D’aucuns auraient pu très mal le prendre. Mais nous avions des projets à honorer. J’en retiens mon premier essai hors journalisme ou revue, paru aux Editions Stouky. Un collector.</p><p> </p><p>                  Les Beaux-arts se trouvaient dans une descente égarée au bout de la rue Salle Lévêque, résidence au Moyen Age de l’évêque de Maguelone, alors en bis-bis avec la dynastie de Guilhem, derrière la moderne Notre Dame et le Musée. J’ai souhaité quelques temps intégrer l’école en tant qu’enseignant. J’avais entrepris des démarches pour ce faire, rencontré le directeur Bessil, le représentant du ministère (Jean-Marie Touratier, lequel m’avait présenté Orlan, au Riche, place de la Comédie, et Gina Pane galerie Laune). Mais j’ai vite compris que les dés étaient pipés, que telle n’était pas ma vocation et ne me suis pas, en définitive, présenté. J’ai bien fait car j’aurais eu du mal à me passer de littérature pure et à me contenter d’écrits de spécialistes de l’art ou de quelques philosophes dans le vent nécessaires en culture générale. C’est l’artiste Claude Sarthou, avec qui j’ai été très lié à une certaine époque, qui l’a obtenu. Elle a d’ailleurs cessé ses activités plastiques. Elle a tout de même réussi à me faire réaliser ma seule œuvre gravée, que ma fille a récupérée parce qu’elle lui plaisait. Sans savoir que j’en étais l’auteur… Une vocation suspendue…</p><p> </p><p>                  Un élu m’avait tellement bien affirmé que je pouvais compter sur son impartialité que j’ai compris que je n’avais aucune chance.</p><p> </p><p>                  Dans une ruelle parallèle, Vieille Aiguillerie, terminée par une statue de St Roch en pèlerin, avec son fidèle chien de légende, vivait un incroyable compositeur, Armand Mirallès, animateur de son association, Frigico. Je pense que l’appartement était squatté car vétuste, tout en demeurant magnifique. J’ai conservé une petite merveille de lui, en cassette, et dédiée à Dada : <em>Les Boniments</em>. Il m’avait enregistré lisant mes textes et il avait une manière particulière de jouer avec une guitare désaccordée qui me sidérait. Très John Cage… Un remarquable performer vocal. Je l’ai vu en concert en première partie d’Henri Chopin, le pionnier du genre…</p><p> </p><p>                  Jean Azemard a exposé dans la hall. Marie Banégas y a joué (du Gatti ?). J’y ai participé à une table ronde avec René Pons et Jean-Claude Hauc..</p><p> </p><p>                  Rue Salle-Lévêque, un camarade de classe, Trousse, orphelin de père et d’une famille très aimante, ce qui n’était pas pour me déplaire. J’ai révisé mon oral du bac chez eux. Le pauvre : il a été le seul de notre classe à redoubler alors qu’il ne le méritait point. Mais victime d’une injustice fondée sur un malentendu, il s’était fait massacrer par un des professeurs, ce qui lui a été fatal.</p><p> </p><p>                  Y vivait aussi Jacques A, psychanalyste émérite, à qui je venais apporter mes exemplaires de tête de Textuerre, plus tard du Chat messager, qu’il nous achetait régulièrement : Viallat, Clément, Alkéma, Gauthier, Reynier, Arnal, Saytour, Dezeuze, Vermeille que du bon ! On se revoit souvent le samedi, du côté de Sommières. Dans une période de dèche absolue, Jacques m’a racheté quelques œuvres de ma naissante collection d’amis généreux, ce qui m’a permis de tenir quelques temps et de liquider quelques dettes. Je lui en ai toujours été reconnaissant. En revanche, je regrette certaines de ces œuvres, auxquelles j’étais attaché.</p><p> </p><p>                  Pour en revenir aux Beaux-arts, si l’on me demandait quelles œuvres m’ont le plus marqué dans ma vie, je les diviserai en trois catégories : les immortelles, celles qui mont initié à l’art moderne ou contemporain, et celles que j’ai pu voir de visu, dans ma situation privilégiée de critique d’art (puisque je fais partie de l’AICA).</p><p> </p><p>                  Parmi les immortelles je distinguerai :</p><p> </p><p><em>La Flagellation du Christ</em>, de Pierro Della Francesca (Je suis allé le contempler à Arezzo).</p><p><em>Adam et Eve</em>, de Cranach, dont le traitement des corps me fascine.</p><p><em>Le retable de l’agneau mystique, des frères Van Eyck. </em>Sommes retournés à Gand pour le voir.</p><p><em>La chambre des époux</em>, de Mantegna (Un jour de l’an inoubliable à Mantoue).</p><p><em>La chute d’Icare</em>, de Brueghel En avons vu de très beau sur l’hiver, à Bruxelles. Mais Icare était en restauration. Il a donc laissé quelques plumes.</p><p><em>L’école d’Athènes</em>, de Raphael (Ben, le Vatican, quoi !).</p><p><em>Les Ambassadeurs</em>, du peintre allemand Hans Holbein et son anamorphose (National Gallery).</p><p><em>La ronde de nuit</em>, de Rembrandt et sa science de la lumière (Amsterdam)</p><p><em>Les ménines</em>, de Vélasquez (Au Prado, évidemment). Et sa mise en abyme.</p><p><em>La mélancolie</em>, de Dürer. Enigmatique à souhait.</p><p>&#8211;<em>Le radeau de la méduse</em>, de Géricault Des dimensions spectaculaires. (Louvre)</p><p>&#8211;<em>La mort de Sardanapale</em>, de Delacroix. La composition m’a toujours fasciné (Louvre).</p><p>&#8211;<em>Olympia</em>, de Manet (Orsay). Le culot incarné et la modernité en marche.</p><p>&#8211;<em>Ta matete</em> , de Gauguin. Plus en odeur de sainteté mais je demeure fidèle à son œuvre.</p><p>-Une des <em>Montagnes Ste Victoire</em>, de Cézanne (C’est notre star du monde méditerranée).</p><p> </p><p>         Expliquer pourquoi me prendrait des pages…</p><p> </p><p>                  Pour l’art moderne et contemporain, c’est davantage l’œuvre dans son ensemble qu’une toile en particulier :</p><p> </p><p>&#8211;<em>Number and Alphabet</em>, de Jasper Johns. On ne peut faire mieux dans la représentation poussée au maximum</p><p>-Les toiles très fluides d’Helen Frankenthaler. La couleur on l’aime ou on l’aime pas.</p><p>-Les toiles très virulentes de Joan Mitchell. La peinture américaine est la plus puissante.</p><p>-Les <em>Women</em> de De Kooning : et la variation sur un thème.</p><p>&#8211;<em>Portrait d’une blonde</em>, de Francis Picabia</p><p>-Giacometti : L’homme qui marche. Pour moi c’est du Beckett incarné.</p><p>-Matisse : <em>L’atelier rouge</em>. C’est le plus grand, indubitablement.</p><p>-André Masson : le plus mal connu des grands surréalistes.</p><p>-Bram Van Velde : Quelque chose me touche mais je ne saurais dire quoi.</p><p> </p><p>                  La rencontre avec les toiles des années 60-70 de Soulages, expo au Musée Fabre (Merci Georges Desmouliez !), avait été déterminante, puis celles de Poliakoff.</p><p> </p><p>                  A partir de Soulages,  je ne manquais pas, dans toutes les villes que je traversais, notamment sur la Côte d’azur, d’écumer les musées et Fondations, galeries et Centres d’art, afin de me nourrir de peinture abstraite,  et au-delà. Léger, Chagall, Matisse, Maeght et ses Calder…</p><p> </p><p>                  Je suis bien obligé d’avouer que j’ai été pris d’une passion temporaire pour Dali, grâce auquel je me suis intéressé à la peinture surréaliste. Suis allé à Cadaquès, à Figuéras. Ai acheté des livres d’art sur lui. Je m’en suis vite lassé. De Dali, je veux dire. Les surréalistes ? J’aime surtout Masson. Certains Chirico. Quelques Max Ernst.</p><p> </p><p>                  Et que j’ai dû m’improviser critique d’art quand la famille de la Coopérante (… plus tard) dégoisait pis que pendre en sortant d’une expo Arman, en Arles, cloitre Ste Trophime, que je trouvais quant à moi inventive, pertinente et à mon goût. Lutter contre les préjugés, les visions étriquées, une conception bourgeoise de l’art, cela m’a toujours plu. Le virus ne m’a jamais quitté, à deux ou trois années près. Ce fut mon premier acte de critique d’art sans le savoir.</p><p> </p><p>                  Parmi les œuvres dont je me suis senti proche</p><ul><li><em>Le disque d’or, de Tjeerd. Un travail in situ tel que les compagnons ont dû en effectuer dans les temps immémoriaux de leur Tour de France. La fameuse coquille, notamment près de la Canourgue. C’est une de ses premières anamorphoses : il a creusé les contours sur le mur et disposé les gravats au sol. Et peint le cercle en doré. C’est superbe. Medamothi 1.</em></li><li><em>L’atelier, de Barcelo, exposé rue Urbain V (Medamothi 2), dont je gardais le local, en ma période un peu bohème, entre deux apparts. C’était nos premiers RV avec ma future épouse. Quand nous parcourons la Collection Lambert, en Avignon, nous ne manquons pas de rendre visite à ce tableau qui nous est cher et que le galeriste parisien a acquis justement quand je gardais les lieux… On a l’impression que le peintre y déverse de la peinture sur nous… Il n’était pas connu alors.</em></li><li><em>Une série de toiles d’Alain Clément que j’avais vues dans son atelier, à Montpellier. Par gestes répétés du poignet et en changeant graduellement de couleurs, le corps de l’artiste se déplaçait vers le centre en saturant de plus en plus la surface. Si bien que le geste, au début perceptible et déterminé, se fond à l’ensemble et se fait indéterminé, produisant comme un effet de miroir. De même en musique un maximum de déterminations dans la composition produit un effet d’indétermination à l’audition. J’ai toujours associé ce procédé à la théorie des catastrophes de René Thom que j’avais découverte dans un article du Monde. Il s’agit de modéliser les basculements topologiques qui font passer du bassin à la fontaine, du fœtus au vivant, du ciel couvert à l’orage, de l’énervement à l’explosion de violence, de la conserve saine à la conserve frelatée, de la vie à la mort comme ses machines à sous qui font dégringoler des pièces au bout d’une série de poussées etc. Alain Clément a illustré avec ce procédé mon texte </em>Connexités<em> paru aux Manuscrits de Textuerre. Il m’a offert un pastel sur papier gris bleu qui illustre parfaitement les propos que je viens de tenir.</em></li><li><em>Un opéra, de Dominique Gauthier, lequel compose ses immenses tableaux selon un protocole préétabli, avec le plus souvent pour base le carré. Il y a donc dans ses peintures une part de déterminé et une part d’imprévu. Chaque année je reçois ses vœux en peinture et ça commence à faire une jolie petite collection. Qui couvre tout un pan de mur. C’est ce que j’essaie de faire dans la plupart de mes livres, à commencer par celui-ci, où je sais par où je passe mais pas ce qui va me revenir en mémoire, ou déclencher mon imagination.</em></li><li><em>Anna Veronica Janssens : incroyable expérience que d’être plongé dans un bain de lumière, grâce à un brouillard artificiel assez dense pour nous perdre dans des teintes de jaune et de rose. On a l’impression de pénétrer une sculpture comme on le ferait d’une architecture et l’on doit se perdre pour mieux se retrouver. Cela m’a rappelé des épreuves initiatiques du style de celles que l’on fait subir aux deux jeunes héros de La Flûte enchantée : Tamino et Pamina.</em></li><li><em>James Turell : la première fois que je suis entré dans des salles obscures telles que les avait conçues James Turell (C’était au Musée des Beaux-arts de Nîmes, l’ancêtre de Carré d’art, et j’ai eu l’occasion de féliciter Bob Calle pour ce choix), j’ai eu l’impression de repartir à zéro par rapport à tous mes préjugés sur l’art. On est noyé dans les ténèbres et, petit à petit, la couleur nous apparaît comme en un bout du tunnel. Sur le mur ou dans un renfoncement. C’est in-photographiable. Il faut le vivre pour le croire. </em></li><li><em>Les Tableaux algébriques de Georges Autard. Ce qui me plaisait dans cette série dévolue aux mathématiques, c’est que Georges faisait coïncider le tableau comme espace au tableau en tant qu’ustensile scolaire. On y trouvait le monochrome (le noir dans le fond, la gestualité manuelle des signes algébriques, la couleur de temps en temps). Et l’idée d’une figure en plan qui se justifie d’elle-même. Un tableau qui représente un tableau.</em></li><li><em>Une série de dessins à l’encre de Daniel Dezeuze : Il nous l’avait offerte pour financer notre revue, Textuerre. Il dessinait un losange ou un carré sur pointe et le divisait grâce à des traits en compartiments géométriques à chaque fois différents. Cela produisait comme des signes calligraphiques, juxtaposés, et donc au bout du compte une amorce d’écriture graphique.</em></li><li><em>Je suis un inconditionnel des collages de certes postales d’Yves Reynier. Les images, leur espace, leur temps, leur couleur et leurs références culturelles s’y mêlent, un peu comme dans l’univers du rêve où tout est rendu compossible. De plus, Reynier parvient à occuper un espace important avec un minimum de concentration. Et puis c’est mon ami : j’adore discuter avec lui</em></li><li><em>Moins connus, les opéras d’André-Pierre Arnal, sortes de cocotes en toiles de petits formats mais accumulées dans des stèles en plexi et dans lesquelles on peut plonger la main pour retirer une œuvre aux dimensions manuelles justement. </em></li><li><em>Difficile de ne pas citer Claude Viallat, mais comment choisir dans l’immensité de sa production ? J’ai une prédilection pour les bâches dont la composition délimite les surfaces où poser les formes et les différentes couleurs. Et par dessus tout, celles où se déploient des contre-formes traitées aussi grâce à l’épandage coloré. Plus des gestes manuels directement au pinceau à l’intérieur des formes cernées.</em></li><li><em>Difficile aussi de ne pas citer Patrick Saytour, je pense en particulier à ces croûtes récupérées dans quelque brocante, mise sous verre épais et translucide et qui se voient transfigurées par l’effet de flou et par l’encadrement.</em></li><li><em>L’histoire de l’art revue et corrigée par Joa Mogarra : je pense à sa spirale de pelure d’orange d’après Smithson. A sa version urinaire de la Fountain de Duchamp. Ou au Mont Lozère. Ou à un spectre de Rorschach, bleu qui ressemble à un caleçon. . </em></li><li><em>La série en vidéo des Pierrick et Jean-Loup, de Pierrick Sorin qui s’invente un frère imaginaire pour filmer des petits sketches burlesques. J’aime aussi ses hologrammes, magiques.</em></li><li><em>Les boules en cire noire de Jean-Luc Parant, que j’ai découvertes, émerveillé, au tout début de ma carrière scripturale. Une ode concrète à la main et aux yeux. </em></li><li><em>Les mystérieux tissus collés et libres de Max Charvolen, qui se sert de l’architecture des lieux où il expose pour en extraire des formes inédites qui n’appartiennent qu’à lui. </em></li><li><em>Les barricades mystérieuses, de Vincent Bioulès, un intérieur où le peintre peint en nous regardant, à la Velasquez, devant des fenêtres qui s’ouvrent sur l’extérieur et sur la peinture tandis qu’une femme, sans doute son épouse Rosa, joue du piano.</em></li><li><em>Des œuvres mythologiques de Combas, telles que son Achille ou Hannibal contournant Sète ou même les Gladiateurs de Narbonne où on sent chez lui, dans la volonté de saturation, come une tentation infinie de l’abstraction et ses limites.</em></li><li><em>Le château dans la tente, de Fabien Boitard, l’un des artistes qui m’a incité à défendre mordicus la peinture, même s’il lui arrive de la malmener.</em></li><li><em>L’homme qui traverse les miroirs, de Philippe Ramette…</em></li><li><em>Certaines toiles de Stéphane Bordarier, avant les monochromes (que j’apprécie aussi), quand il effaçait les couleurs de sa polychromie ocre et brune. </em></li><li><em>Les cartes postales de province, rédigées à l’aide du Bottin découpé, de Valérie Mrejen. </em></li><li><em>Les anagrammes à feuilleter comme un dessin animé d’Armelle Caron.</em></li><li><em>Et bien sûr les plans de ville recomposés par Pierre Joseph, de Pierre Joseph, dont un est mis en exergue en cet ouvrage. </em></li><li><em>Il y a le cas très épineux de C.L. dont j’appréciais particulièrement l’œuvre mais qui est mis au ban du milieu artistique pour des raisons qui impliquent l’homme et non l’artiste. Belle émotion face à ses installations au Musée Soulages, à Nevers, à la Biennale de Venise, au Mac Val, dans les combles de la collection Lambert etc. Mais il y a ces accusations… Prendre son parti serait faire injure aux victimes. Et je ne préfère pas prendre parti. Je m’y suis essayé et les réactions outrées m’en ont découragé. L’artiste est assez grand pour se défendre lui-même. </em></li></ul><p>                  Je pourrai en citer des dizaines mais de moins connues (les <em>Ciel</em> de mon ami Clarbous, les enfants au jardin d’Estelle Contamin, les portraits classiques de Dorothée Clauss, les autoportraits de Jacques Fournel, certaines toiles abstraites de Serge Fauchier, le pic St Loup de Serge Lunal, les photos froissées sur plâtre de Jean Denant, les papiers marouflés aux lignes extra fines de Jacques Clauzel, la photo de maison fantôme signée Nadia Lichtig, les grands tableaux pleins de signes de Patrice Vermeille…)</p><p>      Ou dont  je ne me suis entiché que plus récemment : les scènes de guerre de Cristine Guinamand, les érotiques de Nazanin Pouyandeh, la <em>Flying house</em> de Jeanne Susplugas.…</p><p>      Ou celles des amies, que j’ai à la maison (d’Aline ou Oddbjorg, Carita, Paola, Francesca, Martine, Dominique L…) et côté masculin, Jean-Marc S ou le regretté Luc Bouzat.</p><p>      Ou ceux avec qui j’ai travaillé sur des livres comme André Cervera pour <em>Apparition</em>, Gaspard de Gouges pour : <em>7 escales à Ithaque, </em>Denis Castellas pour<em> Notes d’ombres, </em>Anna Baranek pour<em> L’étang de l’or……</em></p><p><em>      </em>Ou ceux des générations passées, je pense à Soulages, à Alechinsky, à Richarme…</p><p>                Le pâté de maison qui abritait Medamothi a été démoli et remplacé par le service du tram.</p><p> </p><p>                    La démolition a balayé aussi mon ancien garage, Lauvergne, où Ray me payait régulièrement l’entretien ou réparations et même l’essence. Alors là,  je dois dire qu’il a assuré. C’est vrai que nous étions devenus un peu plus prospères. Comme quoi la paternité se révèle à partir du moment où l’enfant n’en est plus un. Il est devenu un quasi-adulte quelque peu tâtonnant puisque j’avais entrepris des études hasardeuses. Peu de places aux concours. Et l’on n’était pas bien préparés, je m’en rends compte à présent. Par rapport à la capitale en particulier. De sorte que malgré les discussions à fuir et les brutalités traumatisantes, nous nous sommes pas mal réconciliés avec le temps et ce n’était point désagréable de discuter avec lui. Il s’emportait toutefois, en matière politique où il était, de gaulliste passé à socialiste version Frèche.</p><p> </p><p>                  Ces garagistes, honnêtes comme on n’en fait plus, m’avaient dégoté une Toyota grise toute racée, à un prix ridicule, et j’avoue que cette voiture aura été celle de ma vie. C’est d’ailleurs avec elle que nous sommes descendus (puis remontés du…) au Maroc, Ferrari, Alkema, Lobstein et moi, plus précisément à Rabat, en traversant toute l’Espagne et le Rif. J’y ai connu là mon premier mirage : je voyais de la neige au lieu du sable du côté de Séville, neige que j’avais subie à mon départ d’Albi où j’avais laissé mon  ami Roland. Et la fatigue aidant… Il fallut nous arrêter pour m’en persuader… Toucher la prétendue neige… Me rendre compte de mon erreur… Jusqu’à l’étape suivante. Nos sens nous trompent. Ne pas toujours croire à ce qu’on se persuade d’avoir vu. Là j’en ai eu la preuve.</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais été un passionné de voitures. En revanche, j’aimais conduire plutôt qu’être conduit et les longues distances ne me faisaient pas peur (Paris, Oslo, Prague, Berlin, Naples, Amsterdam…), quel que soit mon véhicule, et j’en ai eu autant que d’appartements dans la ville dont je parle. Une trentaine en tout.</p><p> </p><p>                  Le père de mon ami Jean-L. tenait un garage en face Lauvergne, sur le pont du Verdanson. Un bel homme très sympathique, qui cumulait certains des défauts des braves gens, ignorant et fier de l’être, homophobe surtout. Il aurait donné sa chemise et en même temps, râleur impénitent, comme beaucoup d’artisans et commerçants.</p><p> </p><p>                  Pourtant aimable et drôle, si l’on aimait ce type d’humour un peu lourd. Sa femme était délicieuse, fine, intelligente, affectueuse et assez jolie. Mon copain était fier, à raison, de sa mère.</p><p> </p><p>                  Lui faisait de la natation et du rugby, à quoi il voulut m’initier, en vain. Il était baraqué et taillé en athlète quoi que de taille moyenne, avait un succès fou auprès des filles et je l’admirais et l’enviais beaucoup. En colonie, à 14 ans et des poussières, il séduisit la monitrice qui en avait plus de 20 et ressemblait à BB. Bien sûr,  elle se fit virer. Lui se fit plaindre, le rusé. Nous étions tous fiers de lui et quelque peu jaloux. Il avait eu accès à des mystères qui nous intriguaient. Ses parents étaient à l’aise, les miens pas trop, aussi la mayonnaise ne prit pas totalement entre eux. Quant à mon copain, nos chemins divergèrent après son premier mariage et quand j’entrepris des études. Je regrette de l’avoir perdu de vue. Il est devenu kiné. Il habita un temps, rue de Castelnau (Ancien chemin, autrefois) presque à l’endroit où ma sœur a repris la villa en laquelle nos parents ont terminé leurs jours. Ce qui fait que je connais bien ce quartier qui mène au cimetière St Lazare. Je n’y ai que des mauvais souvenirs de jeunesse  (la proximité du cimetière sans doute). Il est venu m’acheter un livre, lors de la Comédie du même nom. J’ai apprécié. Il s’agissait de <em>La fin du grand Sam</em>, mon hommage à Beckett. Je l’ai croisé plus tard. « Il est bizarre ton livre », m’a-t-il dit, et répété. Ce n’était pas faux, pour l’essentiel.</p><p> </p><p>                  Manifestement, il n’avait pas aimé. C’est vrai que ce livre est bizarre… Absurde même. C’était tout de même un bon copain.</p><p> </p><p>                  Après mon accident de mob et bien que boitant encore, j’ai voulu m’y remettre au plus vite afin de conjurer l’appréhension. J’ai emprunté son engin à une vague connaissance qui trainait par là avec notre bande du cimetière St Lazare en lui expliquant qu’il s’agissait de parcourir seulement cet ancien chemin – lequel passe devant la Pierre rouge et les ateliers où Fata Morgana faisait éditer ses précieux ouvrages. Une garde rapprochée de copains me protégeait. C’était sans compter sur l’inconscience d’un propriétaire de chien qui, ayant laissé le sien sans laisse, a vu le cabot lui échapper et foncer délibérément sur notre groupe. Les autres ont réussi à l’éviter, pas moi. Chute et grosse frayeur par rapport à ma cheville accidentée. Le courageux proprio en a profité pour s’éclipser. La tête du généreux prêteur quand je lui ai rapporté sa machine avec une pédale tordue… C’était ma période de malchance… Faut pas toujours jouer avec ça…</p><p> </p><p>                  Nous avions tenté, avec Martine A. (la grande galeriste de Paris !) et Marc P. (Directeur d’école d’art et président de l’AICA), une cohabitation qui a vite avorté d’une part parce qu’à ce moment-là, je rencontrais la mère de ma fille ainée, et d’autre part du fait que, travaillant à Albi, je n’y habitais que le WE, et ce n’était pas très pratique pour  écrire ou se reposer. Toujours du passage et des fêtes. Les quelques semaines m’ont plu car c’était la vie de bohème, celle des étudiants des Beaux-arts. Ca reste un bon souvenir.</p><p> </p><p>                  En prolongeant vers la route de Nîmes, entre l’école des Beaux-arts et le cimetière St Lazare, vit le peintre Vincent Bioulès. Il fait partie de ceux qui m’ont mis le pied à l’étrier en acceptant mon premier texte un peu sérieux et non purement amical. Il a toujours été très généreux.  Il a fait deux portraits de moi au fusain. Comme je remontais vers le Faubourg de Nîmes avec le premier, de face,  sous le bras, j’ai été abordé par un mineur isolé assez audacieux. Il a voulu voir le portrait. Il avait repéré mon enregistreur dans la poche de ma veste et j’ai bien compris qu’il le convoitait. Alors je l’ai embobiné en parlant d’outil de travail et je m’en suis tiré avec une pièce que je lui ai donnée avant qu’il ne me la réclame. Le métier de journalisme l’impressionnait, fort heureusement. On ne peut pas dire que j’ai souffert de l’insécurité à Montpellier. Une fois cependant,  j’ai frisé la correctionnelle avec de jeunes gitans qui me surveillaient tandis que  je m’en revenais d’un distributeur, quand nous habitions près de la gare. Là aussi, j’ai réussi à les embrouiller par du baratin et ils m’ont laissé partir. Le baratin m’a souvent servi, dans certains bals musclés, à me tirer d’affaire. Pour en revenir à Bioulès, comme  j’insistais pour qu’il nous aide (nous, c’était la revue Textuerre, fin années 70) d’une série de gravures sur les Fontaines d’Aix, il m’avait surnommé, avec ses copains des Beaux-arts Tenon-mortaise.</p><p> </p><p>                  Il aurait été plus méchant, il serait allé jusqu’à Morpion-punaise.</p><p> </p><p>                  Je n’ai rien contre la mendicité, avec tout le romantisme qui va avec, sauf quand elle devient agressive et pressante. Parmi les SDF qui font la manche, certains cherchent à converser, à trouver un peu de chaleur humaine,  parfois à se faire reconnaître pour peu qu’on les ait connus plus reluisants. Pour d’autres nous ne sommes que des porte-monnaie sur pattes et c’est assez désagréable d’en être réduit à cette image caricaturale. Ou même de passer pour un nanti alors que l’on a du mal à boucler la fin de mois. Un refus, même justifié, et c’est l’insulte ! Ceux-là sont seuls au monde et s’imaginent que le hasard ou le destin ne nous a mis sur leur route que pour jouer le bienfaiteur temporaire. La Providence incarnée ! Or tout le problème est là. Tu donnes à un SDF et te fais invectiver par le suivant. L’obstacle est insoluble. Concédons que les marginaux nous donnent une leçon de relativité. Ils nous rappellent que nous sommes grosso-modo privilégiés, quoi que l’on en dise et en pense, et notamment les démagogues. Et puis,  il eût suffi de presque rien, à certains moments de mon existence pour que je bascule moi aussi dans la marge. Comment l’aurais-je supporté ?</p><p> </p><p>                  J’ai croisé une ancienne élève, devenue SDF, rue Maguelonne, à deux pas de la comédie. Un collègue même, devant la poste Rondelet. Il m’a demandé de l’argent ; Je lui en ai donné.</p><p> </p><p>                  De temps en temps, on voyait se faufiler, dans les rues du Centre ville, la silhouette dégingandée de l’archiduc avec son seau, ses guêtres, sa casquette et son éponge. Il lavait les voitures des riches, et son destin tragique aurait mérité sans doute une nouvelle dans le style de Maupassant. Dans la Grand-rue, un saxophoniste en nœud papillon, assis sur un pliant, déroulait son répertoire, emprunté un peu au jazz, un peu aux standards de la chanson. Ils faisaient partie de la vie quotidienne des habitants. Nul n’eût songé à les chasser. C’est Roch Salager qui m’a rappelé ces figures familières.  Sur l’Esplanade, on croisait souvent la fuyante Farinette, toute de blanc vêtue, et de blanc pomponnée, toujours seule, toujours son carton à dessin à la main, semblant se parler à elle-même, ou sourire à on ne sait qui. Les marginaux nous sont nécessaires. Qui a dit que la marge permettait aux pages de tenir ? Or à qui manquent-ils ?</p><p> </p><p>                  Passage Lonjon, j’étais avec Ray, sans doute travaillions-nous au magasin de Monsieur Georges, nous avons croisé le maire, Maître Delmas. Je ne sais pas ce qui a pris à mon auguste paternel (il aimait utiliser cet adjectif : auguste !) mais il a improvisé tout de go toute une histoire dont j’étais le protagoniste, prétextant que j’étais un peu sot, afin de lui soutirer je ne sais quel renseignement dont j’aurais impérativement besoin et qu’il venait tout juste d’inventer. Grands gestes à l’appui et mine contrite de circonstance. Le maire est demeuré courtois et même disert. Il a multiplié les explications. J’ignore ce qu’il a pensé de nous mais on a bien ri. Ray était un sacré comédien.</p><p> </p><p>                  Dix années confiné dans un coin perdu de Lozère : il s’était bien rattrapé avant la ruine familiale.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>     QUI NOUS CONDUIT VERS LA PLACE DE LA COMÉDIE </strong></p><p> </p><p>                  Pour moi, elle demeurera à jamais L’œuf. Les voitures y tournaient autour. Et les solex et les vespas. Jean-Pierre Beltoise s’y est même garé. On pouvait faire le tour pendant des heures, les panneaux n’étaient pas légion en mon jeune temps. Madame Butor m’a raconté qu’elle s’est un jour égarée et que ses filles avaient baptisé Montpellier la ville des sorcières. Les passants se faisaient prendre en photo. Les couples notamment. J’en ai gardé quelques-unes. Parfois déchirées. Coupés aux ciseaux en deux. Les ruptures, ça ne pardonne pas. On allait au bistro, au restau, au ciné, au théâtre. Y’avait même des expos…</p><p> </p><p>                  Quand j’étais tout jeune, nous prenions le petit train pour Palavas (« pue la vase »), à l’emplacement actuel du Triangle. La petite gare était précédée d’un square, très joliment entretenu (haies, allées, parterre fleuri, vue imprenable sur le Théâtre). J’y ai vu mes futurs amis du groupe ABC installer leurs œuvres et je me souviens, encore lycéen, d’être allé discuter avec eux. Leurs œuvres m’intriguaient. J’avais même prophétisé, sur le livre d’or, qu’ils deviendraient célèbres et je ne me suis pas trompé au moins pour deux d’entre eux. Le tout premier texte qui m’a fait comprendre que j’étais peut-être doué pour la critique d’art était, j’en ai déjà parlé, sur Vincent Bioulès, qui quittait alors l’abstraction géométrique pour la figure et l’exploration matissienne. Il m’a offert alors la « une » de ses gravures, sur les Fontaines d’Aix.</p><p> </p><p>                  Plus tard, nous avons, dans un livre commun, rendu hommage à Michel Butor. Je l’avais rencontré dans une petite galerie du Pyla St Gély qui devait appartenir à son beau-frère. On le critiquait beaucoup pour son changement de cap et non seulement j’y ai adhéré mais je l’ai justifié. Il a apprécié. Alain Clément, je l’ai rencontré un an après, quand il a exposé galerie Frédéric Bazille, à l’angle du théâtre. Il a réalisé la couverture et les exemplaires de tête de mon tout premier livre <em>Connexités</em>, une déambulation dans Montpellier déjà. Puis d’un essai sur Maurice Roche <em>Sous la chair des mots</em>. On est devenus amis.</p><p> </p><p>                  On a réalisé deux livres d’artiste ensemble, et dans l’un il a fait mon portrait. J’écoute souvent ses avis, sans doute très tranchés. Quant à Azemard, il m’a offert une sculpture, quelques semaines avant sa disparition, béton et toile  rigidifiée en couleurs, en me disant : « Profites-en. Je suis très généreux en ce moment. ». Je n’ai compris que plus tard ce qu’il voulait dire. L’œuvre est au-dessus de ma télé. Je la vois donc tous les jours. Alkema, le maître de l’anamorphose, a réalisé les exemplaires de tête de mon <em>Ile au Peintres</em>, à la peinture argentée. Il a fait partie de mes formateurs, à chaque fois que nous prenions un verre au bar d’Edouard. Le voyage au Maroc avec lui a été épique. Il a eu tellement peur, au retour, il y avait de quoi, qu’il s’est sifflé une bouteille de whisky. C’étaient vraiment de bons artistes et des mecs bien.</p><p> </p><p>                  Un souvenir : un gars qui jouait au foot avec nous au Polygone voulut s’accrocher au dernier wagon du petit train de Palavas. Il a mal calculé son coup et s’est retrouvé fichtrement cabossé. Ah, ça rigolait moins en se relevant ! Il m’est arrivé de suivre la voie ferrée à pied jusqu’au pont Juvénal et de me faire copieusement gourmander par un employé. Je ne compte plus les fois où je me suis mis en danger dans ma vie, en toute inconscience s’entend.</p><p> </p><p>                  Le théâtre dit Opéra-Comédie, est associé à trois souvenirs juvéniles de concert : celui de Johnny que j’appréciais particulièrement quand j’étais jeune (plus du tout à l’âge adulte, tout en restant fidèle à l’idole des années 60,  qui nous faisait rêver), celui de Léo Ferré (grâce à qui je me suis lancé dans la poésie et donc dans l’écriture) et celui de Véronique Sanson qui a durant quelque temps représenté le style de femme qui m’attirait. Quelle surprise quand j’ai appris qu’à la même époque, l’un de mes amis, très présent dans ce livre, en images je veux dire, qui s’occupait de tournées, l’avait assez facilement séduite. Mais bon, comme on dit, d’un autre côté, les brunes ne comptent pas pour des prunes…</p><p> </p><p>                  J’y ai assisté à d’autres spectacles. Une élue de la municipalité travaillait dans l’un des magasins confection du patron de mes parents. Elle me faisait profiter de sa carte de sorte que je pouvais assister gratuitement à des pièces de théâtre. Le <em>Macbett (</em>sic<em>), </em>d’Ionesco, m’avait impressionné en particulier la scène où les trois horribles sorcières à la voix grinçante se métamorphosent en superbes créatures en petite tenue. Comme quoi il ne faut jamais se fier aux apparences. Plus tard, j’ai lu <em>La fée aux miettes</em> de Charles Nodier, une de mes œuvres préférées. En revanche, une pièce d’Anouilh, pourtant avec François Périer,  m’avait profondément ennuyé et je ne devais pas être le seul car la moitié du public est partie à l’entracte. Comme quoi tout n’y est pas bon (au théâtre, je veux dire). Pas forcément la faute d’Anouilh mais du metteur en scène…</p><p> </p><p>                  Mon rapport à l’art dramatique est très particulier et ferait bondir les acteurs, metteurs en scène et autres auteurs. J’aime mieux le lire. Pourtant, je suis bon public : je ris franchement aux pièces de Feydeau et de Labiche. Je ne me lasse pas de voir <em>En attendant Godot </em>et il m’est arrivé de faire beaucoup de kilomètres pour assister à des créations signées Valère Novarina, <em>Falstaff, Je suis, </em>ou<em> Vous qui habitez le temps</em>, dont certains passages ont suscité en moi des émotions rares et inoubliables. Aujourd’hui encore,  je me sustente de la lecture de Lars Noren, Strindberg, Ibsen&#8230; Je n’aime pas qu’un comédien, un peu cabot,  s’approprie trop le personnage et que l’on ne s’imagine <em>Kean</em> que sous les traits de Belmondo ou de Drouot. Quand je pense que les acteurs grecs jouaient avec des masques ! J’ai souvent l’impression que le metteur en scène passe à côté de son sujet et, qu’à trop vouloir actualiser le texte, il finisse par friser le contresens. Je m’en suis aperçu aux représentations auxquelles j’ai assisté, de <em>Huis Clos</em>, par ex.</p><p> </p><p>                  Ceci dit, ma défiance par rapport au théâtre va de pair avec mon refus des performances publiques.</p><p> </p><p>                  Ce qui fait que je suis quelque peu de mauvaise foi. Je pense que ce sont les acteurs qui posent problème. Je préfère un bon acteur qu’un acteur connu. J’ai assisté à des représentations où le protagoniste était applaudi à tout rompre alors que je l’avais trouvé très mauvais : je pense à Jean Marais, plus à l’aise dans les cascades au cinéma ou les déguisements de tous ordres. Et je me méfie des cache-misères : l’excès d’effets spéciaux qui dissimule la pauvreté des idées. En revanche, j’ai découvert avec stupéfaction et un immense plaisir, un Nobel scandinave, John Fosse, dont j’ai dévoré l’œuvre théâtrale avant de me lancer dans ses romans. Je serai curieux de voir l’une de ses pièces jouée afin de vérifier si le texte mis en scène me fait autant d’effet.</p><p> </p><p>                  Mes auteurs favoris ? <em>Valère Novarina, hors concours</em>.</p><p><em>Marivaux : plus fin et plus subtil, tu meurs.</em></p><p><em>Beckett : a fait du théâtre le lieu de la condition humaine en son essence.</em></p><p><em>John Fosse : dans la continuité du précédent une heureuse surprise. Et les romans sont encore plus troublants.</em></p><p><em>Les comédies de Shakespeare + les pièces historiques : Chapeau !</em></p><p><em>Tchékhov. On ne se lasse pas de les lire ou relire (voir ou revoir).</em></p><p><em>Lars Noren. Comme John Fosse, les répétitions évolutives en moins. </em></p><p><em>Feydeau et Labiche qui me font mourir de rire.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Plus quelques pièces éparses : Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute,  Art de Yasmina Reda, et Victor ou les enfants au pouvoir, de Roger Vitrac. J’aurais pu citer Brecht, le siècle d’or espagnol où les élisabéthains, mais je ne les connais pas suffisamment. Les comédies de Corneille. Et les divers Don Juan.</em></p><p> </p><p>            Le théâtre ne supporte pas la médiocrité ; De mauvais acteurs, une mauvaise troupe, une faiblesse passagère et le spectacle devient insupportable un peu comme un concert où les musiciens joueraient faux. Inversement, une mauvaise pièce, sans grand intérêt, qui recourt toujours aux mêmes ficelles, jouée par un acteur qui cabotine à l’excès peut obtenir un franc succès public. Bref pour reprendre un titre de Labiche, on nous jette de <em>La poudre aux yeux</em>. On va au théâtre pour rire un peu comme pour assouvir un besoin. Comme certains vont aux p… L’acteur peut faire d’une très mauvaise pièce un chef d’œuvre d’humour et inversement de très mauvais acteurs nous gâchent le plaisir de découvrir ou revoir un chef d’œuvre. On peut s’en rendre compte en regardant les diverses interprétations de <em>l’Illusion comique</em>, de Corneille ou du <em>Dom Juan</em> de Molière.</p><p>                  En revanche, une expérience m’avait troublé au Château d’O. On nous avait conviés, par le biais de mon ami Francis, quelques rares privilégiés, à effectuer un parcours dans une sorte de labyrinthe où nous nous retrouvions, à intervalle régulier confrontés à un comédien seul (le reste des spectateurs passait collectivement d’une caravane à l’autre). C’était d’autant plus troublant que l’acteur nous interpellait et l’on se demandait si l’on devait jouer son jeu ou respecter les distances. Je me souviens qu’il y avait la jeune femme abandonnée qui attendait le retour de l’aimé en préparant le thé, le traitre qui confiait son amertume, le diable emprisonné et qui prétendait qu’on ne l’oublierait jamais (Bingo !),  une femme-glace dans un frigo,  que l’on aidait à fondre et disparaître par apposition des mains… Les acteurs connaissaient nos prénoms ce qui rendait l’expérience d’autant plus marquante. Voilà comment j’aime le théâtre !</p><p> </p><p>                  Au lycée privé où j’ai longtemps travaillé, j’avais tenté une expérience de mise en scène de <em>la Tempête</em> mais l’expérience a tourné court. Je ne pouvais compter sur tous les élèves à la fois. Et je n’étais pas aussi doué que mon ami Georges, qui l’avait montée avec succès. J’ai réitéré l’année suivante avec <em>Huis Clos</em> puis ai laissé tomber et j’ai bien fait. Quand on n’est pas doué pour le cabotinage…</p><p> </p><p>                  J’ai écrit un hommage à Beckett, paru aux Ed CMS de Christian Skimao <em>: La fin du grand Sam. </em>Illustré par Anne-Marie Soulcié, qui a littéralement incarné graphiquement mes personnages au nombre de deux seulement, comme aux origines de l’humanité dans la conception biblique.</p><p>                  Au début l’homme domine la femme. Puis les choses s’équilibrent. Et à la fin, les rapports de force se sont inversés. Pas pour longtemps car la fin invite au recommencement.</p><p> </p><p>        <em>A : Y’a quelqu’un ??? Hé !!! Y’a quelqu’un ici ??? Si y’a quelqu’un allumez la lumière… </em></p><p><em>        B : Y’a quelqu’un ??? Y’a personne alors !!! Mais répondez !!! Répondez !!!</em></p><p><em>        A : Vous n’allez pas nous laisser dans le noir !!!</em></p><p><em>        B : Salauds !!!</em></p><p><em>        A : A mon avis, y’a personne ici.</em></p><p><em>        B : J’ai peur du noir Sam !</em></p><p><em>        A : Mais qu’ils nous parlent, nom de Dieu, Qu’ils nous parlent !</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  L’échéance sauvage</em>, d’inspiration assez voisine, mais traitée sur le mode narratif, paru aux Editions Salvaje (du nom de l’éditeur. Paix à son âme !) est l’un de mes textes préférés, de mon cru, je veux dire. Un quidam doit honorer une commande textuelle avant trois semaines. Il se laisse aller à des flux mentaux sans se préoccuper de respecter les lois de la langue française. C’est justement l’honneur de l’écriture que de les faire évoluer.  J’en livre un bref extrait.</p><p> </p><p>      <em>Ca en fait des jours que je suis là, combien je saurais le dire, mais en haut lieu on doit régler le compte pour moi, à écoute les mots qui passent et le téléphone qui sonne plus. Peut-être la ligne a été coupée. Ca m’évite les différends avec les secrétaires et gonzesses en général. Le Sauvage, parce qu’à ce stade là on saurait parler de civilisé, le boss quoi, il sait où me trouver, c’est lui qui a dégoté la pièce. Une pièce à ma mesure il est vrai ; Cloisons insonorisées, on dirait qu’ils ont mis du liège en dessous, vitres renforcées aux fenêtres murées, celui qui m’aura repéré m’aura bien cherché, faux plafond de placo, je risque pas d’être dérangé par les voisins, ni le voisinage. L’électricité est réduite à une lampe à incandescence avec ampoule opaque, et un sacré culot, de 60 watts environ, je suis pas allé vérifier parce que j’ai pas envie de cramer comme convenu. A la guerre comme à la guerre, j’en connais qui s’en seraient contentés, allez pendant la dernière justement, c’est laquelle déjà ?</em></p><p><em> </em></p><p>                  Les personnages désincarnés de Beckett d’un côté, l’espace métaphysique de la page de l’autre, voilà qui m’aura beaucoup marqué.</p><p> </p><p>                  Mon amie Régine Detambel m’avait proposé d’écrire un texte pour une petite collection qu’elle avait créée et qu’elle se proposait d’illustrer. Ainsi j’ai manuscrit <em>Paroles d’encre</em>. L’inspiration est toujours la même :</p><p> </p><p><em>        C’est toujours la même histoire. On me dit, tu verras, tu seras bien, sans m’expliquer, bien sûr, ce que le bien veut dire. L’endroit est douillet. Tu y seras tel un coq en pâte, dorloté, adulé peut-être dans du papier. Un objet de culte ou de référence.  On me promet la lune, le paradis qui s’est perdu – le pauvre ! à attendre… Moi, naïf, pourtant j’ai l’habitude, je signe les yeux fermés. Quand je les ouvre, il est trop tard. C’est l’envers du décor. Pour le paradis, je veux dire… </em></p><p><em> </em></p><p>                  FR3 m’a interviewé dans le hall du théâtre municipal, à l’occasion d’un festival de poésie, grâce aux bons soins de Frédéric-Jacques Temple, lequel m’avait fait également participer à une émission de radio pour <em>Connexités</em>. J’y avais amené les <em>Variations sur Faust</em> d’Henri Pousseur (la musique sérielle d’avant-garde à cette époque), le premier disque de Pascal Comelade, <em>Séquences païennes</em> (musique répétitive, que  j’adorais dans les années 80) et sans doute du jazz (Lester Young : <em>Ghost a chance</em>). Grâce à un responsable de la culture, j’avais plus ou moins organisé, avec les condisciples de la revue Textuerre, une expo dans le hall du théâtre, avec le concours déjà des artistes qui nous soutenaient, Alkema ou Clément, dont l’incontournable Viallat. Lise Ott avait commenté l’événement dans Midi Libre (en ignorant les grands artistes et mettant l’accent sur Janine Dehenry/Struyve et ses collages d’images). Le festival de poésie avait donné lieu à une publication assez luxueuse. J’y avais  rendu hommage à Francis Ponge sur le thème de la pluie en imitant le référent par des séries systématiques de point d’exclamation !!! J’avais charrié un peu car Ponge détestait Céline. Trop de bruit !!! disait-il !!!</p><p> </p><p>                  Eh bien moi j’aimais les deux !!! Et je n’ai jamais su trancher entre deux postulations antagonistes !!! Entre Matisse et Mondrian !!! Entre Mallarmé et James Sacré !!! Entre Debussy et Wagner !!! Entre le football et la lecture de Faulkner !!! Entre la grande musique et la chanson française !!! Entre les Beatles et Salvatore Adamo !!!</p><p> </p><p>                  Dans ce théâtre, je suis venu en tant qu’élève, revenu avec des élèves ou en simple spectateur. La plupart de mes camarades étaient bruyants et je mes souviens qu’un comédien avait arrêté la représentation d’une pièce de Molière pour nous rappeler à l’ordre, ce qui lui valut d’être copieusement sifflé à la fin. J’avais trouvé ça injuste et me désolidarisais de ce genre de réaction. Je me méfie beaucoup de l’instinct grégaire qui pousse à l’excès et fatalement au pire. Je me souviens du président Pompidou, hué devant le lycée Joffre, pour des rumeurs injustifiées (l’affaire Marcovic !), auxquelles je ne m’associais pas même si je ne me sentais pas, il s’en faut, de son bord. Et j’ai bien fait au vu des révélations ultérieures dont il est sorti blanchi. La foule agit d’abord et réfléchit ensuite c&rsquo;est-à-dire trop tard. </p><p> </p><p>                  Je suis plutôt enclin à la compassion sauf quand l’acte qui la provoque me paraît sur-joué. Même scénario, de la part des élèves,  plus de 20 ans plus tard, en tant que prof, à une représentation de <em>Godot</em> pourtant très réussie. Le théâtre n’a plus le caractère sacré qu’on lui suppose. Mais après tout sait-on si au temps de Sophocle ou de Skakespeare, sur les scènes princières, ou au bon vieux temps du romantisme, il n’en était pas de même ? Que l’on pense à la bataille d’<em>Hernani</em> ! Au demeurant, le doux Gérard Labrunie, dit de Nerval, fut  la preuve vivante que l’on ne vient pas forcément pour la pièce. Dans son cas, pour assouvir un manque affectif, pour éprouver une « conjonction fusionnelle comblante », avec une créature qui incarnait pour lui l’idéal. En l’occurrence, l’actrice. Jenny Colon. Et puis d’aucuns y vont pour se donner bonne conscience culturelle. On se fait sa cure de théâââââtre. Un peu comme ceux qui lisent beaucoup en effet, et font monter les statistiques, mais que des livres grand public, sans épaisseur ni ambition que de divertir ou choquer. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Lors d’un spectacle de Léo Ferré, avec l’incroyable Robert Charlebois en première partie (presque meilleur que le maître), je me suis trouvé dans une situation de dilemme existentiel et sentimental. Je vivais alors depuis peu avec une fille de coopérants du Maroc, dans une villa cossue du quartier devenu le plus dangereux de Montpellier,  la Pergola-Le Petit Bard, aux portes de Celleneuve. Je rêvais de la quitter mais n’osais passer à l’acte car elle avait un sens inouï du scandale public qui me paralysait. Elle savait l’art de manipuler mon entourage. A l’entracte,  je quitte la loge pour aller vers les toilettes. Et je tombe sur une ex, laquelle m’avait été très chère, deux étés auparavant, avec qui je ne m’étais pas montré des plus élégants dans la rupture, ce que je regrettais sincèrement. Je me dirige vers elle. Elle bifurque alors comme si elle ne m’avait pas vu. Je me suis toujours demandé ce qu’il se serait passé si nous avions pu discuter librement. Mon rêve aurait été de partir incontinent avec elle et de planter là l’autre, dont les caprices et scènes continuelles m’épuisaient.</p><p> </p><p>                  Je me suis reconnu par la suite dans une nouvelle de Schnitzler (mais c’est la femme du livre qui vit cet état limite). J’ai appris plus tard, de la bouche de la seconde, qui m’avait entre temps pardonné, entrée par hasard dans un bistrot près des Halles, qu’elle avait voulu commettre l’irréparable, qu’elle se doutait que je serais à ce concert, que c’est davantage pour m’ y voir qu’elle était venue plutôt que pour le chanteur, et qu’au dernier moment elle ne s’était pas senti le courage de me parler. Il est des moments dans l’existence où le destin nous fait signe et où l’on manque d’esprit d’initiative. Or, comme dit la chanson de Dylan, mise Au frais : <em>N’y pense plus tout est bien.</em> Ses initiales étaient MCS, exactement comme la maison d’édition de Skimao, qui au départ incluait le C et le M du Chat Messager, sa revue, qu’il a très vite associée, le malin, à sa compagne, la photographe Marie-Christine Schrijen, aujourd’hui disparue. Drôle de coïncidence. On reste amis sur FB.</p><p> </p><p>                  Je me souviens aussi  du concert de Christian Lavigne, chez qui j’avais pris quelques cours de piano. J’ai découvert assez tard le jazz grâce à des amis perdus de vue qui gravitaient autour des Beaux-arts au début des années 80. Notamment Rémi A, qui est tombé du toit, rue de la Saunerie, en voulant impressionner sa compagne qui le trompait. Il s’est retrouvé handicapé mental, d’un optimisme sans faille. Belle leçon de vie.</p><p> </p><p>                  Un peu aussi parce que le guitariste Gérard Pansanel, que j’admirais beaucoup, et que l’on suivait avec quelques copains quand il jouait dans les bals, avait quitté la pop pour les Wes Montgomery ou John Mac Laughin plus complexes. Ainsi ai-je pu assister à des concerts fabuleux des stars de l’époque :</p><p> </p><p><em>Bill Evans, </em></p><p><em>Weather Report, </em></p><p><em>Sun Ra, </em></p><p><em>Chick Coréa, </em></p><p><em>Herbie Hancock, </em></p><p><em>Art Ensemble of Chicago</em>,</p><p><em>Stan Getz, </em></p><p><em>Dizzie Gillepsie, </em></p><p><em>Gato Barbiéri, </em></p><p> </p><p>                  Qui sais-je encore… Excusez du peu…Puis, quand toutes ces stars ont disparu, je me suis éloigné non du style de musique mais des salles de concert.</p><p> </p><p>                  Moi aussi j’ai voulu participer à des orchestres, avec Peco, avec Costa, puis avec un groupe dont j’ai oublié le nom des membres, et qui me faisaient interpréter, dans un anglais très approximatif, du Creedence Clearwater, du Chicago, du Santana, du Alice, un groupe français bien oublié (<em>De l’autre côté du miroir</em>). Il y avait celui que j’appelais Bongo aux percussions. Il s’agissait de Denis Fournier, qui a fait ensuit carrière.</p><p> </p><p>                  J’ai participé, une dizaine d’années consécutives à la Comédie du livre et l’expérience ne m’a guère plu. Contrairement à mes congénères, je n’ai pas forcément envie de rencontrer le public. Les compliments en direct me dérangent. La complaisance des connaissances ne me dupe plus. Les critiques me dépriment. Les contresens m’exaspèrent. Je n’ai jamais envisagé de vivre de ma plume. Ainsi vendre mon produit ne m’intéresse pas. Les gens veulent surtout approcher les vedettes, de la télé, du cinéma, de la chanson, les quelques stars littéraires qu’il nous reste. On m’a fait dégager de ma place pour recevoir un acteur qui nous infligeait ses mémoires. Placé à côté de Jean-Pierre Chabrol tremblotant ou de Joseph Joffo en verve, les acheteurs potentiels non seulement cachaient mon stand mais ne daignaient pas, ne serait-ce que pour occuper leur temps, jeter un œil à mes modestes productions. J’ai vu un biographe de Delteil un peu pontifiant, faire la grimace quand il s’est agi de s’asseoir à mes côtés, alors que je signais : <em>Qui êtes-vous Michel Butor</em> ? La dernière fois que j’y  ai participé,  j’étais coincé entre un témoin de Jehovah, un prof de gym qui plus est,  de mon ancien lycée, et un nutritionniste bio qui monopolisaient l’attention. Un seul exemplaire acheté par un collègue pour une après-midi dominicale de perdu ! Le Jéhovah quant à lui, avait vendu des dizaines d’exemplaires à toute la communauté. Ce genre de foire n’est décidément pas faite pour moi. Un bon souvenir toutefois : le grand écrivain occitan, Max Rouquette,  que j’ai longtemps ignoré, qui est venu me remercier d’avoir écrit sur une de ses pièces, passée inaperçue auprès de la presse régionale, a fortiori nationale.</p><p> </p><p>                  M’en reviennent d’autres : Marie Rouanet qui m’a fait une très jolie dédicace, que j’ai conservée précieusement.  </p><p> </p><p>                  Ou la poétesse Nicole Drano  qui choisit mon livre, parmi la vingtaine proposée, sur le stand que nous occupions avec l’artiste-éditeur Jacques Clauzel. Je pense aussi à Christine Angot qui avait pris ma défense, face à un artiste-enseignant qui me reprochait des propos, il est vrai excessifs, tenus dans <em>La peinture à l’Ile</em>, sur la politique des Frac et sur l’ego surdimensionné de certains. Je les ai plus que modérés voire rectifiés depuis. Toutefois, un sourire de Marina Vlady, un salut chaleureux et furtif d’Annie Ernaux à distance, quelques mots échangés avec Jean Lacouture ou mes remerciements à Robert Sabatier (qui citait l’équipe Textuerre dans son <em>Anthologie de la poésie française</em>)  ne suffisent pas à effacer de ma mémoire les longues heures dans l’attente du chaland qui ne vient pas et  se presse pour voir les journalistes grande gueule du style Jean-François Khan ou le dernier Goncourt (dont je ne connais pas le nom). Ah si : une bonne rigolade avec Vincent Ravalec et l’impression grisante d’être monté dans l’intérêt de certain(e)s depuis la publication d’un livre. D’avoir des groupies, quoi… Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  La Comédie est rattachée à un très mauvais souvenir. Ray, souvent mal inspiré,  donnant souvent rayson (sic) au dernier qui a parlé, s’était mis en tête de me faire travailler pendant les vacances. J’avais 12-13 ans. Comme du fait de son activité il conversait avec tous les amis de son patron venus acheter un costume, il connaissait le propriétaire d’un kiosque à journaux,  juste devant le Monoprix.</p><p> </p><p>                  Cela n’eût pas été difficile si l’individu en question, ne sachant comment m’occuper et n’osant me confier la caisse, n’avait rien trouvé de mieux que de draguer le chaland, en allant à son encontre afin de  lui proposer je ne sais quel quotidien du matin ou de l’après-midi. J’avais honte d’autant que je croisais sans arrêt des copains du lycée-collège. J’en avais beaucoup alors. Heureusement, l’expérience a tourné court au bout d’une semaine, quand Ray s’est rendu compte que je n’étais pas du tout payé  (On ne m’avait  « engagé » que pour lui rendre service et lui faire plaisir. Il faisait partie de la communauté pourtant, le kiosquier. Pas aussi généreux que mes futurs patrons cependant. J’aurais préféré Jean Rouaud, à tout prendre.</p><p>                  La Comédie aujourd’hui c’est beaucoup de monde. Et dans tout ce monde, trop peu de gens que je reconnais. Ou qui me connaissent. Je ne m’en plains pas. Je le constate c’est tout.</p><p> </p><p><strong>      LAQUELLE DONNE ACCÈS A LA RUE DES ÉTUVES OU AU BD VICTOR HUGO </strong></p><p>                  Rue des étuves. Comment ne point évoquer la librairie Molière, où l’on pouvait croiser de nombreux écrivains. Temple, Joubert, Séguier, les Rouquette, la Detambel, la Teisson et la chouchou des Debernard, Christine Angot. Les librairies sont aujourd’hui envahies de livres. Or livre ne signifie pas littérature. L’ambiguïté du mot culture suscite bien des malentendus. En fait, le niveau général des grands auteurs, du moins ceux qui sont édités,  a bien baissé depuis les années 50 et 60. Les derniers Nobel français le prouvent. Car on pratique l’amalgame. On confond culture et divertissement, écrivain et écrivant, lecteur actif et lecteur soumis, auteur de livre et véritable créateur. On vend, pour subsister, la même chose que dans les supermarchés. La plupart résistent puis ferment. C’est dramatique. Ou bien elles se rattrapent sur les mangas. La multiplication des liseuses n’arrange rien, ni les ventes sur le Net. J’ai polémiqué avec un fabricant de livres d’artistes en forme de guitare, descendant d’une grande famille vouée au champagne, lequel par esprit de contradiction (et différence de classe) me soutenait que les librairies n’avaient jamais été aussi garnies. Il n’avait pas dû y regarder d’assez près.</p><p>                  Je me souviens qu’à la Comédie toute proche, un Goncourt esseulé se plaignait du manque de considération dont il se sentait victime : J’ai tout de même eu le Goncourt, me disait-il ! Félicitations, lui rétorquai-je, en lui tournant le dos pour rejoindre mon humble place.</p><p> </p><p>                  Dans la même rue, une joaillerie appartenait au père d’un de mes camarades de classe qui nous impressionnait beaucoup et ressemblait à Dutronc. De plus, famille assez aisée, ski tous les hivers, cours de musique particulier… Grosse côte auprès des jolies filles. Avec ça assez fin d’esprit et beaucoup d’humour. Ayant bossé tout le mois d’août 68, je m’étais offert une superbe veste en cuir telle que je n’en ai jamais possédée après. Comme les modes changeaient vite et que j’y étais très sensible, j’ai voulu vendre le vêtement au bout de six mois et c’est ce bon copain d’alors qui s’est proposé. Il s’agissait bien sûr d’une occasion.</p><p> </p><p>                  Sauf que le joaillier, méfiant, est allé trouver Monsieur Georges directement au magasin afin de négocier l’affaire devant le patron passablement surpris et sans doute un tantinet soupçonneux. Je n’étais pas au courant de sa démarche et je me suis fait vertement réprimander comme si j’y étais pour quelque chose ! Ca s’est bien terminé finalement. Quelques années plus tard, le même copain faisait la une des journaux à sensation. Il avait tiré à la carabine sur un rival plus athlétique. Je n’ai pas eu le détail de leur différend. Pour en arriver à un tel point de haine irrépressible, il faut sacrément s’être senti humilié. Il n’était pas très grand. Je suppose que sa taille a beaucoup joué dans l’histoire. Il a vengé toutes les victimes de la force terrassant la faiblesse. Pour moi, c’est David vainqueur de Goliath.</p><p> </p><p>                  Comme je ne suis pas très grand non plus, j’ai très bien compris ce qu’il avait dû ressentir même si je n’ai jamais souffert de cette particularité physique qui tracassait tant Montaigne quand il était maire de Bordeaux.</p><p> </p><p>                  Victor Hugo. C’est au premier étage d’un immeuble de ce boulevard pentu, là où jadis il nous arrivait d’aller  au cinéma permanent avec Ray, les dimanche après-midi de pluie et d’ennui (Le Lynx !), impossible de me souvenir du titre d’un film ! <em>Le tigre du Bengale</em> peut-être.</p><p> </p><p>                  C’est dans ces locaux donc que j’ai découvert ma vocation de journaliste de la presse écrite. C’est Michel dit Zoom, poète de la figuration libre, le frère d’André Cervera, le fameux peintre sétois, qui m’avait demandé de le seconder pour les rubriques arts plastiques et littéraires d’un nouveau magazine, Tendances du Sud, dont le patron J.C. Dugrip, résidait à Sète, la ville portuaire où il y a plus d’artistes que d’habitants. .</p><p> </p><p>                  C’est fabuleux ce que les cinémas de l’époque, Le Lynx, Le Rex, L’Odéon, Le Régent, Le Palace et bien entendu le cinéma de la fac de Lettres, proposaient de chefs d’œuvre, souvent sous forme de cycles. J’ai ainsi pu rattraper mon retard relatif au cinéma italien (de Rossellini et Fellini à  Visconti en passant par Antonioni, Bertolucci, Ferreri, Pasolini bien sûr puis les comédies signées Risi, Scola, Comencini, avec des acteurs épatants), scandinave (Bergman en tête), japonais (mes préférés ? Ozu, Misogushi, Kurosawa, Oshima…), allemand (Fassbinder, Herzog, Wenders, Schlöndorff…), anglais (Lester, Russel et surtout Losey) et espagnol (Saura, Arrabal).  J’allais oublier les français, les meilleurs pour moi : Rivette (<em>Céline et Julie</em>…), Rohmer (<em>Ma nuit chez Maud</em>), la nouvelle vague  (Ah, la série des Doisnel ! <em>Le mépris,</em> avec les fesses à Bardot en prime ! <em>Les bonnes femmes</em> de Chabrol !), Duras, Robbe-Grillet mais lui c’était plutôt pour l’érotisme. Et Tati, bien sûr, notre burlesque à nous !  Rappelons que la télé de l’époque proposait au moins deux émissions tardives où découvrir le cinéma international : indien, polonais, yougoslave, égyptien, grec et bien naturellement américain (Je pense à Cassavetes, Boorman, Forman en exil, Altman puis Scorsese etc.).</p><p> </p><p>                  Un souvenir assez drôle : Ma sœur m’avait arrangé un plan avec l’une de ses copines à qui je plaisais, je suppose. Sauf qu’il y a eu malentendu sur le prénom. J’ai vu donc arriver une personne qui n’était pas du tout dans mes goûts et pas celle que j’attendais. J’ai bredouillé n’importe quoi, inventé un prétexte et l’ai plantée là. On en a bien ri. Y’a pas que chez Labiche qu’on trouve de ces coïncidences inimaginables !</p><p> </p><p>                  Dernièrement, je regardais un film des années 80 que j’avais découvert lors de sa sortie. J’ai eu l’impression de ne l’avoir jamais vu. Seules deux trois scènes me restaient en mémoire. Encore me les remémoré-je autrement. Deux heures de films réduites à quelque secondes. Et c’est pareil pour la <em>Comédie humaine</em> ou les <em>Rougon Macquart</em>.  Il en est de même dans nos souvenirs. Seules quelques images émergent. C’est la raison pour laquelle il me paraît impossible de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. Dans ce livre je m’attache plutôt aux coïncidences insufflées par les lieux. Difficile de parler dès lors d’autobiographie au sens où Philippe Lejeune la définit, à savoir tributaire d’un pacte d’authenticité avec le lecteur.</p><p> </p><p><strong>        ET AUSSI À  LA RUE DE VERDUN</strong> :</p><p> </p><p>                  J’allais chercher ma petite sœur à l’école des grandes, des grandes sœurs je veux dire, Bonnes nouvelles. Cette école religieuse était associée pour moi à un drame. On m’avait arraché de chez ma mamé, chez qui je vivais depuis ma naissance, pour m’y scolariser, à Montpellier. J’étais alors dans ma prime enfance. Elle s’appelait Lucienne et le jour de mon arrivée, je pleurais toutes les larmes de mon corps. D’autant que, comme je la réclamais,  je citais son prénom à tout bout de champ, de sorte que l’on me renvoyait alors vers une nonne qui portait le même prénom. La pauvre ne savait plus quoi me dire pour me consoler. Le petit Jésus n’a guère de prise chez les enfants trop jeunes.</p><p> </p><p>                  L’école, mixte pour les tout petits, était vouée à l’éducation de jeunes filles de bonne famille,  ou pas. C’est ainsi que ma sœurette y fit peu ou prou sa scolarité, en uniforme bleu.</p><p> </p><p>                  C’est bien pratique d’avoir une sœur plus jeune. J’ai dû flirter avec la plupart de ses copines, mais jamais deux en même temps (en tout cas je n’en ai pas souvenance). Ce qui m’amusait, c’était qu’on leur enseignait des tas de valeurs morales et religieuses qu’elles s’empressaient, chastement il est vrai, de transgresser dans les bras du premier garçon venu (car je ne me fais pas d’illusion, j’étais là au bon moment et au bon endroit, mais si elles avaient eu davantage le choix…).  Ma sœur râlait : les copines ne viennent plus pour me voir mais pour te voir. Heureusement, cela ne durait jamais longtemps. Et elle en avait toujours des nouvelles. Bon c’est vrai, y’avait mes copains…</p><p> </p><p>                  L’absence de mixité, au collège et au lycée, a été un des grands drames de ma jeunesse. Jusqu’à 14-15 ans, j’ai été gauche, timide, complexé. Avec des périodes d’exaltation et des phases de déprime profonde. J’aurais aimé une compagne du style de la « Michelle» qu’imagine Gérard Lenorman dans sa chanson, justement, que j’aille chercher à la sortie des cours pour boire un chocolat. Bon j’ai dû me contenter des copains. Certes ma petite sœur est venue à la rescousse avec sa bande de camarades. Mais ce n’était pas la même chose et c’était plus tard. Et comment j’imagine la copine de l’époque ? Comme mon épouse actuelle, en plus jeune… Cheveux longs et bruns et grâce naturelle dans la démarche. Intelligente et indulgente.</p><p> </p><p>                  Rue de Verdun, il y avait des cinémas : le Palace, le Capitole, un peu plus loin l’Odéon (devenu Rockstore : j’y ai vu l’incroyable, et regretté,  Jean-Louis Murat, le seul chanteur pour qui j’ai effectué un pèlerinage, de son vivant !), et dans la rue parallèle, le Royal si je ne m’abuse. Une anecdote : j’avais récupéré des places pour un concert d’Emilie Simon (dont nous connaissions la maman), encore toute jeune, à qui d’ailleurs  j’ai présenté ma fille. Nous étions debout devant la scène et une spectatrice se met à me regarder de travers. Au bout d’un moment, elle me lance : « Ah, mais c’est votre parapluie ! Heureusement pour vous que je m’en suis aperçue ! J’allais vous flanquer une paire de gifles ! ».  Je tombe des nues. Son copain s’en mêle et s’agite. De quoi, de quoi ? On fait du gringue à ma copine ? Finalement tout est revenu dans le calme et nous nous sommes prudemment éloignés. Mon neveu et deux de ses amis, plutôt baraqués, se trouvaient derrière nous et nous avions de quoi nous défendre ! Tout de même ! Une étincelle et tout s’embrase sans pondération ! Qui aurait l’idée de caresser les cuisses d’une inconnue en présence de sa femme et sa fille (et des neveux) ? Je vous laisse en déduire ce que vous voulez…</p><p> </p><p>                  Je suis vite devenu cinéphile d’autant que les places n’étaient pas chères. J’y allais plusieurs fois par semaine et pas seulement au Ciné-club. La sortie d’un film de qualité était un événement  et alimentait les conversations pour des raisons contrastées : <em>Barry Lindon</em> pour l’esthétique, <em>La grande bouffe</em> et <em>Salo</em> pour le scandale, <em>Kaspar Hauser</em> pour l’émotion…</p><p> </p><p>                  Celui qui m’a marqué le plus fut : <em>2001, odyssée de l’espace</em>, dont j’élaborais une interprétation pointue, sauce psychanalyse et de ma connaissance relative des théories d’Einstein, qui m’a donné à penser que j’étais doué pour l’herméneutique. Cela m’a beaucoup servi durant mes années d’enseignement et dans ma pratique de la critique d’art. Quand je pense qu’un sondage récent a désigné ce film comme le plus ennuyeux de l’histoire du cinéma, je me dis que, décidément, quelque chose de pourri sévit en ce moment dans le royaume des irrésistibles gaulois. Faut voir le niveau des sondages (je rends fous les sondeurs quand l’un d’eux me demande un avis tranché !) et des jeux : dans quel pays sud-américain se joue le prochain match de l’équipe de France ?  : la Suisse ou la Colombie. Serai curieux de savoir combien ont répondu la Suisse ! Qui a écrit les Lettres de Madame de Sévigné ? Madame de Sévigné ou Mireille Mathieu ? Qui a cassé le vase de Soissons ? Soissons lui-même ? On est tombés bien bas. Et là je fais dans la culture…</p><p> </p><p>                  Rue Boussairolles, à l’époque, c’était le royaume des p…oint de suspension, c’est comme ça que nous les appelions entre garçons. Passionnément nous y pensions, à la p… point de suspension… c’était du Serge, pas Gainsbourg, l’autre. Nous les rêvions ardentes, collaboratives, désintéressées, travaillant pour le plaisir. Grossière erreur de jugement. J’y suis allé quelquefois, trois ou quatre disons, en solitaire, entre deux ruptures. Pas par vice ni besoin spontané, plutôt par curiosité. Très déçu par l’expérience sauf les travaux d’approche, quand on aborde la dame, le cœur battant la chamade, en se demandant si l’on va prendre une torgnole et de surcroît, si l’on va revenir vivant ou intact.</p><p> </p><p>                  J’en retiens le caractère transgressif plus jouissif, à tout prendre, que l’acte sexuel lui-même. J’aurais aimé mieux connaître un milieu qui m’intriguait, et discuter quelque peu avec les filles pour comprendre leur histoire. Manifestement, ce n’était pas au programme et comme je n’étais point en manque, je n’y suis jamais retourné.</p><p> </p><p>                  En revanche, avec les copains du Piochet, un peu avant l’accident qui leur a été fatal (ne reste que Gégé, alors au service militaire !), nous avions écumé les rues chaudes de Valencia en Espagne, lors d’un voyage épique entre garçons. Je n’avais pas l’autorisation de sortie du territoire signée de mes parents. Car j’étais mineur. Heureusement, l’employé de mairie du Piochet connaissait mère grand ; il me fit confiance. C’était en plein mois d’août, l’un des rares où je ne travaillais pas. Ce furent mes deux premières expériences, très réussies en revanche,  avec des femmes un peu mûres (par rapport à moi,  j’avais 17 ans !). L’une d’elle s’appelait Rosita et je lui avais dédié une chanson « por nos ».  J’étais jeune et vigoureux : je l’ai épuisée… Du moins elle me le fit comprendre à ses gestes désespérés et ses soupirs prolongés. elle suait à grosses gouttes. Je crois qu’on avait forcé un peu sur la bibine et sans doute sans le savoir sur des aphrodisiaques pour se donner du courage. Ceci expliquant cela. Ce que je raconte en agacera certain(e)s mais ça reste un souvenir entre jeunes qui avaient la vie devant eux. Les mœurs évoluent certes et il est trop facile de condamner radicalement le passé alors que l’on ne sait pas si l’on ne sera pas condamné soi-même par les êtres qui nous succèderont. C’est déjà le cas. Le destin, l’alcool et l’imprudence ont fait le reste. Si je suis mal tombé au départ,  j’ai eu plus de chance par la suite. Au sortir de l’emprise familiale.</p><p> </p><p>                  Au bout de la rue, Boussairolles, où vivaient les nouveaux amis de mes parents, les C. Ils hébergeaient depuis peu une jeune femme de 20 ans qu’ils amenèrent chez nous, à la mer, avec mission pour moi de lui faire découvrir la ville, de la divertir, lui faire rencontrer du monde. Je ne me faisais pas prier et elle allait vite devenir ma meilleure amie malgré la différence d’âge, si cruciale à l’époque. Ca tombait bien. Je vivais l’une des périodes les plus sombres de ma vie, suite à mon accident : difficultés scolaires,  manque de confiance en moi, plus de petite amie sérieuse. Ce fut un peu la clairière au cœur dans la gaste forêt. Je lui présentais mes copains, elle devait camper avec nous entre Palavas et Carnon, on écumait les dancings, on dormait sur la plage… Elle était fiancée mais l’heureux élu, un herculéen pas commode, habitait Grenoble et ne descendait que fort peu souvent. Elle travaillait, bien sûr le jour, et nous profitions à fond des soirs et des WE pour faire la fête. Bref on a vécu un été formidable et léger, mélange d’innocence, de pudeur, de tendre complicité et d’affection, interrompue par l’arrivée inopinée de ses parents qui mirent de l’ordre dans ce qu’ils considéraient comme une vie dissolue. Comme elle écrivait des poèmes, j’eus envie de m’y mettre aussi et ce furent, grâce à elle, mes premières tentatives d’évasion par l’écriture. Elle s’appelait, et elle s’appelle encore Nana, La The nana, chantait Ferré. Et c’est toujours ma meilleure amie. Son mari Jean-L, que j’appelais Georges comme Moustaki, aussi,  sauf que ce n’est plus son mari. Mais ça reste mon ami.</p><p> </p><p>                  Ce qui est bien, quand on écrit un livre, c’est que rien n’empêche de passer d’un extrême à l’autre. Des p… aux sentiments platoniques. La contradiction n’a jamais été un problème pour moi. Elle porte d’ailleurs un autre nom, mieux accepté, l’ambivalence.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>       QUI NOUS RAPPROCHE ASSEZ VITE DE LA GARE</strong></p><p> </p><p>                  Comme pour l’avion, j’ai pris le train assez tard, à part le petit train de Palavas qui nous permettait de rejoindre, du centre ville, les plages. J’aurais pu y perdre un bras en voulant de la main toucher les pylônes. La bonne m’avait interdit de le faire. La gare, aujourd’hui St Roch, reste associée à un souvenir qui me semble drôle mais qui aurait pu s’avérer hasardeux. J’étais, encore lycéen, le jeune amant d’une femme mariée qui revenait chaque semaine reprendre son travail en attendant une mutation définitive. Le dimanche,  à la vesprée, c’étaient nos retrouvailles. Sauf qu’un soir ses beaux-parents melgoriens (Montpellier a toujours entretenu des relations étroites avec Mauguio), qui la soupçonnaient un brin, ont débarqué en même temps que moi, ont vite compris les raisons de ma présence et m’ont gratifié d’un sermon public, malhabile et virulent. Je ne me démontais pas à l’époque, l’alcool aidant, et je leur ai tenu tête : les sentiments ça ne se commande pas ! Son mariage,  je n’en avais rien à cirer… Soudain, le mari, il s’agissait sans doute d’un complot, a surgi à son tour. Il m’a fermement interpellé. Au lieu de m’excuser, de faire amende honorable et de partir comme il me le demandait, je lui ai rétorqué : <em>Tu préfères que je te tutoie ou vous préférez que je vous vouvoie.</em> Ca l’a décontenancé et il m’a tourné le dos pour récupérer sa femme et lui demander des explications. Et il s’en est allé.</p><p> </p><p>                  Mon esprit de répartie m’a bien fait rire après coup. Je me suis souvent sorti de situations problématiques par l’humour ou l’effet de surprise. Pendant ce temps, l’intéressée se démenait à droite et à gauche, suppliait que l’on ne me fasse point de mal, s’offusquait de la suspicion dont elle était la victime. Je ne sais plus comment elle les a embobinés. Toujours est-il que notre relation a duré plusieurs mois par la suite, dans divers lieux (des hôtels du centre ville, un meublé impasse des arts, rue  Glaize…). Sans souci du même acabit… Le couple a fini par divorcer et la personne en question est longtemps demeurée une amie jusqu’à son changement de région. Elle m’a présenté la mère de ma première fille, a vécu au-dessous de l’étage où nous vivions, rue Boyer, derrière la gare. Elle eut même une aventure tardive avec un de mes élèves… L’avait lu Colette, je suppose. Lequel s’est empressé de me le révéler, à la sortie d’un cours. De manière assez subtile d’ailleurs : Alors, on a habité Impasse des arts ?</p><p> </p><p>                  Comme j’étais avec elle en Corrèze, à préparer le bac, tandis que mes amis se tuaient en voiture, elle est toujours demeurée, aux yeux de la famille, notamment de ma grand-mère, celle grâce à qui j’étais toujours vivant.</p><p> </p><p>                  Une autre fois, je suis parti à l’armée, très brièvement je dois le dire. Ma première épouse m’avait accompagné. Dans le wagon, j’ai reconnu un visage qui me parlait sans pouvoir l’identifier avec précision. Nous ne tardions pas, Georges et moi,  à nous rappeler nos vacances en colonie à La Salvetat, une bonne douzaine d’années plus tôt. Il était tombé de trois mètres de haut en se balançant sur sa chaise de la terrasse où nous prenions les repas communs. Au bout de quelques minutes, nous devenions les meilleurs amis du monde, lui ayant une connaissance formidable de la musique classique et contemporaine (Stockhausen ! Bério ! Xénakis… ), moi ne jurant que par la littérature la plus en pointe. Quelques temps plus tard, il m’aiderait à composer le numéro de la revue Textuerre consacré aux rapports Musique/Ecriture et à confectionner certains passages dodécaphoniques de <em>Connexités</em>. On est allés ensemble à la Sainte Baume assister à une création d’Henri Pousseur, le compositeur belge avec qui j’étais en correspondance. Il y avait Boucourechliev, le compositeur des <em>Archipels</em>. Michel Butor était là, qui m’a présenté son critique : Georges Raillard. C’est toujours l’un de mes meilleurs amis et on se téléphone assez souvent. On est même allés à New York ensemble. Pour en revenir au train, lui s’est arrêté en chemin. Je me suis retrouvé à Commercy, à pleurer comme une madeleine,  d’où j’ai réussi à me faire réformer définitif pour état anxieux et phobique nécessitant des soins prolongés mettant en doute ma destinée. A l’hôpital de Nancy, où l’on m’avait transféré en urgence (avec un faux suicidé), j’expliquai aux médecins militaires que j’avais peur des animaux écrasés et des bouchons de champagne. Je me demande toujours ce qu’ils en ont déduit. Ils ont essayé de ma gaver de médocs que je recrachais aussitôt. La seule fois où l’on m’a forcé à avaler,  j’ai pu vérifier comment l’on pouvait transformer un être à peu près normal en épave, un être vivant en un zombie. Je m’étais fait des copains,  j’ai oublié leur nom. On a fait un super repas à la caserne dont, coup de chance, c’était la fête (le ministre Messmer était même là), on nous a remis une carte de P4, notre solde de la semaine et on nous a mis dans un train (un suicidé, un simulateur et moi). On a traversé la place Stanislas, heureux comme des princes et nous marrant comme des bossus. Heureusement que personne ne nous avait épiés… Ca va te fermer des portes, m’avait-on dit. Tu ne pourras pas faire carrière dans l’enseignement. J’ai enseigné durant quatre décennies et le service militaire a été aboli. Le monde et les temps changent. Dylan avait raison. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Etonnant, l’amitié. Nous n’avions, Georges et moi, aucun atome crochu du temps de la préadolescence et nous en sommes découverts à l’âge adulte. Comme quoi, il faut un certain nombre de coïncidences pour que le miracle opère. On rate ainsi des occasions parce que ce n’est pas le bon endroit, le bon moment, ce que Sartre appelait une situation. Avec  Georges, on aurait pu partir l’un et l’autre un autre soir, ou se retrouver chacun dans un wagon différent, que sais-je encore. La fatalité, quoi !</p><p> </p><p>                  En face la gare, l’Escargot où l’on s’arrêtait manger un bout après les sorties en boite ou en bal très tôt de bon matin. A cette époque, peu de contrôles d’alcoolémie, pas de ceinture de sécurité, pas d’airbags…</p><p> </p><p>                  L’année où j’ai passé mon permis, il y eut plus de 30000 décès sur les routes. On me l’a appris quand j’ai dû faire un stage pour récupérer mes points de permis (deux Stop mordus !). On nous avait demandé quelle avait été l’année la plus meurtrière. J’ai répondu 1972 car c’est celle où j’ai obtenu mon permis. Bingo ! Et parmi eux, deux de mes meilleurs amis (Valencia…). Ces mesures restrictives leur auraient sauvé la vie. Regrets éternels.</p><p> </p><p>                  Notre vieux Ray, hospitalisé pendant des mois, et abandonné de sa douce et tendre,  a eu l’élégance d’attendre la fin du stage pour passer l’arme à gauche, Sacré Mimile, Sacré Gégène… C’est nous les africains qui revenons de loin… Il n’en est pas encore revenu.</p><p> </p><p>                  La gare m’a inspiré un texte, toujours inédit, écrit au jour le jour, avec un collègue enseignant de Vauvert (et son diable) comme interlocuteur imaginaire. Pris par de multiples occupations, je n’ai pas réussi à l’achever. Chaque fois que je m’y attelais, je ne retrouvais plus le rythme des pages précédentes quelque peu échevelées.</p><p> </p><p>  <em>Au bistrot de la gare, j’avais carburé au grog en attendant l’heure fatale tout en me déliant les doigts, engourdis par le froid, vous imaginez à quelle fin. Histoire de m’abrutir au rhum d’autant que mon chemin devait aboutir à cette ville qui conservait pieusement, dans les murs de ces demeures médiévales, les souvenirs des anciens templiers. Je ne suis pas un habitué du rhum, on s’en aperçoit vite. Mais j’étais comme on dit à la croisée des chemins, au moment crucial de la vie, celui des décisions décisives comme la petite fourmi qui voulait à tout prix se rendre à Jérusalem sans crier Victoire. Il fallait fêter ça. Voir l’existence autrement, je veux dire autrement que par le passé, enfin quand je dis l’existence…</em></p><p><em>  Je regardais les gens qui paraissent en vie. Quand je bois je les vois plus beaux que nature. Ca tient un peu à ma myopie. Plus jeunes aussi. Plus souriants. Je dois avoir un instamatic dans l’œil, ma parole. Dommage que l’</em>œil<em> ne soit pas numérique. J’aurais collé ça dans la mémoire de mon seul pote de poche, celui qui ne me contrarie jamais. Quant à l’œil, c’est comme ça que j’ai rencontré les mémés, surtout l’ancienne, la toute dernière, celle que j’ai lâchée, cette enrhumée. Et puis le grog, ça vous tue un rhume en moins qu’il n’en faut pour vous soulager tripes et boyaux, comme disait Rabelais que j’avais dévoré en seconde, et dévorer Rabelais faut quand même se le taper, surtout dans le texte originel, tout ça pour dire que sa trogne hilare se foutait littéralement de moi, sur la fresque murale, très monacale au demeurant qui décorait l’un des murs du bar. Décidément il est partout celui-là. Déjà lors d’un séjour dans les Alpes de Haute-Provence, on s’était fait virer, ça devait être avec Aglaé, d’un trois étoiles, je n’étais pas digne de le recevoir paraît-il, le monde à l’envers quoi, mais bon… Ici ça devait être le nom du bar. Ils vous le mettent à toutes les sauces dans les Restau. Sinon, le grog, je recommande. D’ailleurs je n’ai cessé d’en commander. De préférence aux cachets dont l’effet perdure au-delà des prescriptions et puis l’acidité ne me réussit pas. Le grog, c’est radical. Sans compter, mais rien n’oblige à le faire, qu’on ne voit plus son temps passer. C’est déjà quelque chose… Seulement les gens mais qui n’existent pas, qui vivent si l’on peut appeler ça vivre, quand on se retrouve au comptoir à quémander l’attention du garçon le soir du réveillon pour l’entretenir de ses illusions. Quant à moi ce n’était pas la même chose; J’avais choisi mon exil, cet exil-là. On se choisit l’exil qu’on peut…</em></p><p><em>  Machinalement, je faisais craquer mes doigts douloureux. On connaît sa douleur. J’en avais même vu une. Et alors ? Michaux a bien croisé une colère, une grosse il est vrai.</em></p><p><em>  Au demeurant cette nuit-là les gens, ces gens-là, ils semblaient ne pas me voir. J’avais tellement bu que je leur devenais transparent. Si bien qu’aux alentours de onze heures, j’en arrivais à me demander si j’étais bien présent dans ce bistrot, ou si je me donnais l’illusion d’y faire acte de présence. Car comment expliquer qu’on ne soit pas venu me gratifier d’un brin de conversation, devant mon guéridon, en voie de guérison, en plus c’étaient des vieux précoces les types au bar et d’habitude la vieillesse me colle à la peau si je puis dire. Elle s’attire à moi… Mais je parle-là des Alpes maritimes</em> <em>et ça fait un bail que</em>…</p><p>            Le collègue, je ne l’ai plus revu quand j’ai changé d’établissement. Dommage.</p><p>            Temple protestant, rue Maguelone, à deux pas de la gare. Je ne sais pas comment je me suis retrouvé pris dans un repas collectif dans la cour qui sert de parvis à ce temple que l’on dit néo-roman. Le repas s’est bien déroulé. Or à la fin, certains convives ont commencé à se lancer des quignons de pain ou des serviettes roulées en boule. La responsable du repas, peut-être l’épouse du pasteur, nous  a fait la morale et demandé ce qui avait pu se passer dans nos têtes pour que nous agissions ainsi de façon aussi puérile. Bêtement, sans doute pour briller aux yeux de ma jeune compagne, laquelle venait de Dijon,  je répondais du tac au tac : parce qu’on savait que l’on finirait par nous poser ce genre de questions. C’était méchant, injuste et j’ai aussitôt regretté ses propos indélicats et saugrenus. La maîtresse de maison m’a regardée déçue. J’avais eu deux trois articles dans la presse locale… Elle m’avait bien accueilli. Le problème c’est que la vie n’est pas une vidéo. On ne peut revenir en arrière. On apprend à tout âge.</p><p>            Quand j’étais jeune, que je revenais du Piochet en bus (j’y partais plutôt en stop par mesure d’économie), on disait la gare des cars. J’eus le malheur d’user de ce complément de nom devant un de ces cuistres qui voudraient que l’on soit professeur jour et nuit et à 100 pour cent. Il m’a aussitôt rectifié. On dit la gare routière… Je le sais bien Ducon mais on a longtemps dit gare des cars. Aussi je maintiens cette expression. Sinon, on ne lirait plus le Baudelaire des <em>Aveugles</em> sous prétexte que l’on évite d’user de cette expression. On ne chanterait plus <em>Je voudrais être un noir</em> de Nino Ferrer sous peine d’être suspecté de racisme (alors que c’est le contraire). Et l’on supprimerait les 7 nains de Blanche-neige pour ne pas blesser les gens de petite taille. Ce serait bien dommage Moi qui adore les séries de sept !</p><p> </p><p><strong>       ON REVIENT ALORS SUR L’ESPLANADE, LAQUELLE AMÈNE AU LYCÉE JOFFRE : </strong></p><p> </p><p>                  C’est une ancienne citadelle royale, construite pour mieux surveiller, canon à l’appui, les fauteurs de trouble&#8230; Plus précisément les protestants. Quatre bastions aux angles. Elle abritait les garnisons. Il m’est arrivé de manifester en hurlant, sans trop savoir pourquoi : A bas les lycées-casernes ! Aussi : pourquoi avoir donné à celui-ci le nom d’un maréchal ?</p><p> </p><p>                  On l’appelait lycée mais il faisait aussi office de collège. A cette époque, lorsque l’on y arrivait, on avait droit au bizutage de la part des plus grands. On pouvait se voir déshabiller ou du moins baisser la culotte,  jeter dans une flaque d’eau ou carrément un bassin (et l’on se faisait coller par le pion qui fermait les yeux), attraper simplement et porter sous le bras comme un ballot avant d’être balancé dans les buissons… Ce n’était pas forcément méchant… C’était traumatisant, en tout cas humiliant. Cela ne donnait pas une haute idée des humanités que nous étions censés étudier. Avec le recul, il s’agissait d’initiation, certes crétine, à une existence qui serait semée d’embûches, d’’injustices ou absurdités. Sur ce plan là, c’était très réussi. Les forts abusaient de leur pouvoir. C’est dans la nature des choses. Et la Nature n’est pas seulement cette utopie imaginée par les disciples radicaux d’un Rousseau larmoyant. Elle a ses cruautés et iniquités. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Bien qu’habitant au plus près du lycée, mes parents n’avaient rien trouvé de mieux que de m’y laisser en demi-pension, qui plus est jusqu’à 19 h, ce qui fait que je ne me retrouvais qu’avec les internes, les « pencus » comme on les appelait. Inutile de dire que j’ai très mal vécu la chose et que ma scolarité s’en est ressentie. J’étais d’autant plus malheureux que je me supposais différent, moins en tant que tel que de ne point comprendre le traitement que l’on m’infligeait alors que j’étais doux comme un agneau et docile comme une brebis. Le cauchemar prit fin en 3<sup>ème</sup>, quand en cours de gym, à cause de la stupidité du prof voulant m’imposer un jeu qui ne me convenait manifestement pas, et bousculé par un plus grand, je fis une mauvaise chute et me fracturai le poignet.</p><p> </p><p>                  Et comme en fin d’année,  je me cassai la cheville,  quand la manie des fractures vous prend on saurait la faire cesser, je pus éviter la demi-pension et terminer les études à17 h, comme les copains. Deux maux pour un bien !</p><p> </p><p>                  La cantine était une horreur. De quoi vous dégoûter des céleris, des petits pois, des haricots surtout et des pourtant si délicieux, bien préparés, épinards. Je n’ai pas pu avaler une tomate crue jusqu’à mes 25 ans. De plus, les excités placés en début de table, qui recevaient les plats consommables, se servaient copieusement, ce qui fait qu’il ne restait rien à ceux du fond.</p><p> </p><p>                  Les pions, une fois encore, fermaient les yeux. Il m’a fallu des années avant de comprendre que les tomates, bien préparées, pouvaient être non seulement mangeables mais succulentes. Succucu….</p><p> </p><p>                  Pendant des années, j’ai dévoré sans me limiter, sans grossir. Après la quarantaine j’ai pris trois, quatre kilos mais suis aussitôt tombé malade et ai dû surveiller mon alimentation, aidé par mon ami Francis et sa thérapie quantique. Je ne suis pas un fin gourmet et considère même que l’on en fait un peu trop sur les restaurants gastronomiques et les chefs étoilés. Les mets les plus simples font ma principale gourmandise. Une bonne ratatouille aux œufs, ça peut avoir l’air tout simple, encore faut-il bien équilibrer les composants et les épices. J’aime le poisson frais, partant la bouillabaisse, suis ravi aujourd’hui de la vogue des poké-bowls. Me suis longtemps délecté de la cuisine asiatique : poulet shop suey, porc aux champignons noirs, canard laqué. M’en suis un peu lassé. Au Maroc, j’ai découvert la pastilla dont je reste friand. Je ne déteste pas le tagine et,  pour en revenir en France, le pot au feu. Enfin j’apprécie par-dessus tout le chocolat noir, sous toutes ses formes.</p><p> </p><p>                  J’ai quand même des souvenirs de plats comme on n’en fait plus : le salmis de pintade de ma tante-marraine, qui illuminait nos Noëls et jours de l’an d’antan (mes parents, jaloux, ne se gênaient pas pour objecter qu’ils lui préféraient la choucroute !). Sa crème anglaise, qu’elle préparait spécialement pour moi, au grand dam de ses propres enfants, mes cousine et cousins. Ma grand-mère aussi était un fin cordon bleu. Elle me faisait participer, les soirs de fête, à la confection des mokas au cacao ou à la pistache, qui me donnent encore l’eau à la bouche. Zède, peu douée au départ, s’est bien améliorée avec le temps et les recettes de Confidences ou de Paris Match. Parmi ses spécialités, que j’étais le seul à apprécier : les champignons à la crème et le poulet aux œufs brouillés. Ma sœur est une spécialiste des fourmis qui montent aux arbres, à base de vermicelles. Quant à mon épouse, elle me surprend tout le temps, avec de petits plats simples, ni gras ni salés ni trop sucrés, à ma convenance : blanquette, poulet au curry, et bien évidemment couscous garni à la tunisienne. Elle est née là-bas.</p><p> </p><p>                  J’ai longtemps fréquenté les restaurants, pas forcément les meilleurs, soit pour marquer une relative réussite sociale, soit pour faire acte de maturité, soit pour échapper aux repas familiaux, soit pour m’isoler avec une possible conquête. Parfois pour faire plaisir à quelque ami(i)e dans le besoin.</p><p> </p><p>                  Au collège-lycée,  je me rattrapais au goûter où le pain était servi à volonté. Il y avait tout de même un foyer où nous pouvions acheter des croissants et des brioches au raisin. Tout mon argent de poche y passait, que je piquais parfois en douce au peu méfiant Ray, pendant qu’il regardait la télé (pour une fois qu’il y a un programme intéressant…)… On pouvait aussi y emprunter des livres. Ainsi mes premiers rapports à la littérature furent des séries pour la jeunesse dont je dévorais tous les volumes, envieux de l’impression de liberté et de joie de vivre qui s’en dégageait. J’ai ainsi lu en séries <em>le Clan des 7</em>, le <em>Club des 5</em>, <em>les 6 compagnons</em> (les gones de la Croix Rousse, à Lyon) et aussi des héros de l’époque, Michel et Alice, de jeunes intrépides qu’on aurait aimé avoir comme amis. Un jour j’ai emprunté <em>Le Grand Meaulnes</em> que je  ne suis pas parvenu à lire. Trop poétique et pas assez narratif selon mon goût d’alors. J’ai très peu lu de livres sérieux jusqu’à ma deuxième Seconde, redoublement consécutif à mon accident de mob. En revanche, outre les revues de musique et chansons (SLC, Rock and folk, Best), je me sustentais des comics : Mandraque le magicien, le Fantôme et les premiers illustrés pour adultes, ou en tout cas grand garçon. Por nos, oui !</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais réussi à adhérer totalement à la BD, encore moins aux mangas. J’en suis resté à Astérix et bien évidemment Tintin mais plus par nostalgie que par amour du genre. J’ai essayé les adaptations de romans célèbres (<em>L’étranger, le Voyage, Frankenstein</em>…). Pas très convaincu. Le seul qui a trouvé grâce à mes yeux est l’adaptation de <em>La Recherche du temps perdu</em>, par Stéphane Heuet, que je reprends de temps en temps. En fait, la BD commence à m’intéresser quand elle se fait peinture.</p><p> </p><p>                  Heureusement, j’étais rentré avec un an d’avance mais les enseignants m’ont autorisé à redoubler la 5<sup>ème</sup>, alors que je ne m’en tirais pas si mal. J’avais seulement raté le troisième trimestre, sans doute en raison du conflit  parental à son degré optimal. Les parents n’ont pas contesté et j’ai redoublé. J’étais plutôt studieux et attentif. Encore fallait-il que l’on m’expliquât bien, ce qui n’était pas toujours le cas. Les professeurs étaient manichéens à cette époque.</p><p> </p><p>                  Il y avait ceux qui suivaient (les bons,  et ils s’adressaient à eux) et ceux qui n’écoutaient pas, les mauvais (par paresse ou manque d’intelligence). Ca a dû faire pas mal de dégâts alors que l’on avait les bases. On était loin de la pédagogie par objectif et de l’élève placé au centre du projet… Ca s’est amélioré après 68. Or entre temps, nous avions mûri. Et nos lacunes avec nous.</p><p> </p><p>                  L’année où j’entrais au collège correspondait à l’arrivée massive des pieds noirs (Po po po po, dis !). Ils étaient hâbleurs, très cordiaux avec les continentaux tout en s’affichant résolument racistes. Je ne comprenais pas tout de leurs récits et exploits. Ils se vantaient d’avoir cassé du « melon » et il me fallut un peu de temps pour comprendre à qui ils faisaient allusion. Quand je suis devenu prof, des années plus tard, mes classes étaient bondées d’élèves issus de l’immigration comme on dit, et ma foi, je n’ai eu que très rarement à m’en plaindre. Tout au plus, fus-je étonné, alors que je faisais un cours sur les diverses versions du déluge, une ébauche de littérature comparée, dans le cadre de l’étude des Textes fondateurs, de voir certains petits musulmans refuser de lire le passage du Coran correspondant. Leur explication me parut claire et j’y renonçais.   </p><p> </p><p>                  J’y suis revenu par la suite, au lycée je veux dire,  pour des stages. Cette fois de l’autre côté de la barrière comme prof. J’avais encore une trop mauvaise opinion de la plupart de ceux qui m’avaient été infligés pour faire montre d’une certaine souplesse. Ainsi asticotais-je, non sans désobligeance, un collègue qui critiquait les nouveaux programmes sous des prétextes douteux (Il contestait le distinguo Convaincre/Persuader). L‘autre n’a pas apprécié et cela aurait pu très mal finir car j’avais affaire à un robuste. Mais l’autorité des conférenciers prévalut et tout rentra dans l’ordre. Cela me fit pas mal de pub auprès des inspecteurs. Ce qui valut par la suite de devenir un familier du rectorat, préparer les sujets d’examens ou dialoguer avec les huiles.</p><p> </p><p>                  De toute ma scolarité,  je ne retiens qu’une poignée de profs aimant vraiment leur métier et les enfants, je veux parler des élèves. Je l’ai déjà dit mais j’ai envie de le redire. Le prof de maths de Terminales qui nous réexpliqua, en un trimestre, le programme de 2<sup>nde</sup> et 1<sup>ère  </sup>et qui m’a permis, contre toute attente, d’obtenir une note plus qu’honorable à l’examen. Une prof de français en 6<sup>ème</sup> (Tata Rébuffy, obèse et quasi aveugle, mais d’une gentillesse exquise !) et un autre en 4<sup>ème  </sup>(M. Têtu qui ne craignait qu’une seule chose : la retraite !). Un prof d’anglais,  un seul, sinon c’étaient les listes à apprendre par cœur ! Un de Sciences avec qui je parlais de Teilhard de Chardin. Et c’est à peu près tout. Autoritarisme glaçant ou au contraire laxisme permanent. Punitions sans le moindre discernement. Moqueries blessantes… Que de mauvais souvenirs ! Et jamais au grand jamais,  je n’eusse imaginé que je puisse un jour m’épanouir dans ce métier-là. En revanche, cette expérience négative m’a été très utile afin de rejeter devant une classe les méthodes par trop directives et rétrogrades. De mon côté, j’ai toujours essayé de faire partager mes passions à mes élèves et, pour ce faire, travaillé d’arrache-pied même si parfois la montagne de recherches aboutissait à une souris d’écoute studieuse. J’ai ainsi creusé beaucoup plus que nécessaire les œuvres de Nerval, les <em>Essais </em>de Montaigne, les différents <em>Don Juan</em> (on en dénombre une bonne centaine : Balzac, Mérimée, Byron, Pouchkine, Verlaine, Max Frish, Tirso bien sûr…), les poèmes de Baudelaire, de Ronsard,  d’Apollinaire ou d’Hugo, ou encore le chef d’œuvre de Chrétien de Troyes, <em>Perceval le Gallois</em>. Cela ne m’empêchait pas de mettre beaucoup de fantaisie et d’humour dans mes explications orales ce qui m’a valu une certaine popularité, y compris vers la fin de ma carrière, dans les différents établissements où je suis passé.</p><p> </p><p>                  Il en est ressorti trois livres, <em>La Ceinte trinité, Doc John et Forval, l’auvergnat, </em>où j’adapte et m’approprie <em>Sylvie, Don Juan</em> et <em>Perceval</em>. Je n’ai même pas pris la peine de les envoyer à des éditeurs.</p><p> </p><p>                  En revanche mes découvertes littéraires majeures, je les ai faites moi-même ou grâce à des copains, des magazines, des émissions : Proust évidemment, Joyce, Faulkner, Kafka et le très contesté LF Céline. De telle sorte qu’arrivé en fac,  j’avais à peu près tout lu du XXème siècle français, et des grand inventeurs (Michaux, Beckett, Leiris, Queneau, Ponge, Blanchot, le nouveau roman…) au grand dam de mes condisciples, dont certains m’appelaient La Boule. Il faut dire qu’un prof de Lettres, pour une fois inspiré,  nous avait conseillé le Bordas : la littérature en France depuis 45, lequel recensait tout ce qui s’était publié de novateur depuis l’après-guerre, y compris les traductions des grands écrivains étrangers. C’est devenu ma Bible et je me suis jeté sur Adamov, Pinget ou Genet pour le théâtre, Musil et Gombrowicz pour les étrangers, et des inclassables comme Klossowski.</p><p> </p><p>                  Je suis souvent parti sur les traces des grands écrivains</p><p> </p><p>                  <em>Dans le Valois si cher à Gérard de Nerval (de Senlis à     Dammartin en   passant par Chaalis et Ermenonville).</em></p><p><em>                  Dans la tour de Montaigne, pas très loin de Bordeaux.</em></p><p><em>                  Sur la tombe de Chateaubriand, au large de St Malo (et à             Combourg !).</em></p><p><em>                  A Ferney Voltaire et aussi à Genève, aux Délices, sa demeure.</em></p><p><em>                  Aux Charmettes chères à Rousseau, au-dessus de   Chambéry.</em></p><p><em>                  Devant le pavillon, fermé, de Canteleu en Normandie,       alias musée sur les traces de Marcel, Proust.</em></p><p><em>                  Dans la maison de Strindberg à Stockholm.</em></p><p><em>                  Dans tous les lieux joyciens de Dublin.</em></p><p><em>                  Dans le Prague de Franz Kafka.</em></p><p><em>                  Dans le bureau de Freud à Vienne.</em></p><p><em>                  Devant les statues de Goethe et Schiller à Weimar.</em></p><p><em>                  En la maison d’Hugo, place des Vosges (et aussi à            Villequier).</em></p><p><em>                  Dans celle de Balzac, à Passy.</em></p><p><em>                  A Manosque, Le Contadour, les villages du Trièves,         pour saluer Giono.</em></p><p><em>                  Sous les tilleuls de Charleville-Mézières, ou les platanes     de Pézenas où joua Molière.</em></p><p><em>                  Aux chutes du Niagara et ses 6810000 lites d’eau par       seconde (Butor, que je visitais in praesentia, à Nice,             Gaillard, Lucinges). </em></p><p><em>                  Et dans les divers lieux de Paris hantés par André           Breton, ou à St Cirq Lapopie.</em></p><p><em>                  Verlaine, Queneau… sans parler des cimetières.</em></p><p><em>                  Descartes à Amsterdam, Pessoa à Lisbonne, Stendhal à     Grenoble, Pascal à Port-Royal des champs, Diderot à             Langres, Sade à Lacoste,            Lamartine au Bourget (une        erreur   de jeunesse !), Ronsard à Tours, La Boétie à             Sarlat, Einstein à Berne, Dante à Florence…</em></p><p><em>                  Dans un café  de St Pétersbourg, j’ai croisé Pouchkine,      un faux&#8230; Un mannequin très bien imité.</em></p><p><em>                  On a raté Tolstoï (pas trouvé) à Moscou.</em></p><p><em>                  Rabelais,  j’habitais sa rue, sans doute aussi son    immeuble, sa tour…</em></p><p><em>                  Maurice Roche,  je passais avec lui des journées à Lagnes où je dormais (Violante, sa femme, a logé quasi     gratuitement ma  fille deux ans à Paris, près de           Denfer…)</em></p><p><em>                  Me suis recueilli sur la tombe de Georges Sand à Nohan,             de Sartre à Montparnasse, de Camus à    Lourmarin…</em></p><p><em>                  Au cimetière marin…</em></p><p><em>                  Suis allé tout près de chez Jean-Louis Murat, juste           avant    sa mort et un peu après (émouvantes rencontres     de fans à midi pile et sans RV, au           cimetière de la    Bourboule !)</em></p><p> </p><p>                  J’ai passé le jour de l’an à Vérone, l’année où <em>Roméo et Juliette</em> était inscrite au programme des Terminales. On peut difficilement pousser plus loin la conscience professionnelle. Aux vacances suivantes, j’allais à Parme mais la Chartreuse nous fut interdite.</p><p> </p><p>                  J’ai mal vécu mes années de fac car je détonais par rapport à la politisation ambiante qui me reléguait au rang de petit bourgeois et d’intellectuel masturbé. Mes vêtements à la mode, je travaillais en même temps au magasin, ne plaidaient pas en ma faveur.</p><p> </p><p>                  J’en suis sorti avec une névrose d’angoisse carabinée et l’on peut dire que la littérature d’un côté, l’enseignement de l’autre se sont révélé de sacrés exutoires.</p><p> </p><p>                  J’ai raté de peu Mai 68, ayant préféré, avec des tas de copines et copains (tous perdus de vue : Outre Jean-Luc, Daniel, Marc, Julien, Michel, Danièle, Cathy, Françoise…)  la plage aux pavés. Ce n’est que plus tard que j’ai compris l’impact du mouvement sur notre mode de vie. Un sentiment général de liberté dont nous avons su profiter avant que l’Histoire ne nous rattrape. C’est l’année où j’ai eu mon Brevet, haut la main. Il faut dire qu’on nous l’avait allégé en raison des événements. La rédaction m’avait inspiré : Faites en caricaturiste pressé le portrait type d’un touriste pressé. Je me suis souvenu de nos vacances à Palavas, avec les amis de nos parents  (plus exactement les parents d’une amie de ma sœur).</p><p> </p><p>                  Et j’ai brodé, beaucoup menti et pas mal exagéré. Déjà…</p><p> </p><p>                  Mes parents me lassaient nager sans se soucier de savoir si j’en avais les capacités. Ainsi aurais-je pu sans doute me noyer cent fois dans les trous d’eaux qui entourent les épis. Cela a failli d’ailleurs arriver alors que je rejoignais un banc de sable et que j’ai été pris de panique en pensant que cela pourrait très bien arriver justement&#8230; Ah, le cerveau !!! Un réflexe de survie m’a sauvé la vie. Toujours est-il que, traumatisé,  j’ai refusé de me mettre à l’eau durant des années. Cela m’a inspiré la fin quelque peu tragique, ironique s’entend, d’un roman, <em>La tornade bleue</em>, que j’ai située quelque part du côté de La Grande Motte, la grande bleue.</p><p> </p><p>                   <em>Un mode de « disparition » : des trous d’eaux autour des digues rocheuses, juste en face de la plage. Une heure : minuit. A cette heure-là personne, en décembre, nul ne s’aventure dans les parages. Une mise en scène : Ma veste avec l’unique exemplaire du manuscrit définitif, imprimé sur des feuilles bleues, ça me paraissait évident, une clé USB, une lettre précisant que tout le reste avait été détruit ou effacé, mon PC portable enfin, ouvert et connecté. J’avais pris mes précautions. Une lettre à Emma, enfin, ou à l’inconnu qui l’aurait ramassée en trouvant ma veste. J’échafaudais un plan effrayant, ou d’une telle simplicité qu’il en devenait pathétique. J’expédiais un SMS à Emma. Je serais à minuit pile sur la plage en face du point zéro. &#8211; Je te donnerai ma réponse à ce moment-là. Laisse ton portable allumé, pour une fois… Il se pourrait que ce soit nécessaire, si tu as tenu un tant soit peu à moi… Je ne pourrai répondre avant… Serai très occupé d’ici-là… Et j’éteignis le portable pour le restant de la journée.…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                    Par association d’idées, l’allusion au cinéaste me fit penser à Godard… Je bus encore quelques rasades ? Je crus entendre le téléphone sonner mais il était trop tard. J’avais de l’eau jusqu’au cou. Le moment de jeter la bouteille à la mer… Je ne sentais plus rien même plus le contact de l’eau pourtant froide en cette saison (Pas aussi froide que dans la baltique mais tout de même ! On était proche de l’hiver. Pour le cadeau de Noël, cette année, je repasserais !). J’étais au fond du trou, du trou d’eau, devrais-je dire. Et pourtant une image bleue s’imposait graduellement à mon esprit, tandis que je commençais à suffoquer. Celle de Belmondo, à la fin de Pierrot le Fou, tentant vainement et à tâtons, d’éteindre la mèche des bâtonnets de dynamite allumée autour de son visage peinturluré de bleu justement. Une tentative de renoncement à un suicide en quelque sorte. Je poussais le pied en atteignant le fond, le fond du trou devrais-je dire, et m’entendis penser fort, jusqu’à crier, en remontant à la surface, après m’être débattu et accroché aux pierres qui formaient une sorte d’escalier, la même chose (ou presque que l’acteur à la fin du film) : Eh, merde ! C’est trop con. Je tenais à la vie plus que je ne l’aurais imaginé, plus qu’à Emma sans doute… Je m’agrippais à la paroi rocheuse. Et c’est là, si je puis dire, que tout a dérapé dans mon esprit… Etais-je encore vivant, dans quelques limbes, dans un état second ? A l’hôpital, transi de froid ? Sur la plage, complètement ivre, dont je n’avais jamais bougé ? Mais non, je ne rêvais pas…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>La Grande Motte. Claude Viallat m’a demandé d’être son curateur pour son expo à la capitainerie. Insigne honneur. Trop beau pour être vrai. Une consécration.                       </p><p>                  Dans la foulée du brevet,  j’ai passé le concours de l’EN et j’ai été admis, à ma grande surprise, à l’écrit. Articles dans le journal et félicitations générales. Sauf qu’à l’oral, on m’a posé des questions sur l’allégorie dans <em>Notre Dame de Paris,</em> de Victor Hugo et que je ne risquais pas de reconnaître cette figure de style parce qu’aucun professeur ne nous en avait parlé au collège. Pas plus que des métaphores ou des litotes. Je n’ai pas été plus brillant en maths si bien que je ne me suis pas retrouvé instituteur à 20 ans et je m’en félicite.</p><p> </p><p>                  Si les filles nous faisaient tant rêver c’est qu’à cette époque le lycée n’était pas mixte. Cette absence de familiarité nous rendait timorés, empruntés ou au contraire arrogants et grossiers. Des filles, il n’y en avait pas tellement dans mon quartier, ou bien elles ne sortaient pas. Je les ai découvertes soit au village (Marie-Ange, Hélène, Dani…),  soit en colonie de vacances, soit plus tard, grâce aux copines de ma sœur. Puis dans les quartiers périphériques. Je me suis dégrossi sur le tas. Entre dix et quatorze/quinze ans, soit nous les idéalisions, à l’instar des troubadours et poètes (et l’on retrouve Nerval !), soit nous les imaginions naïvement nymphomanes. Ce qui ne nous empêchait pas de les respecter. De les diviniser parfois. Certains, entre les deux,  recherchaient, comme dans le film d’Eustache, un équivalent de la maman.</p><p>                  La réalité est tellement plus complexe et irréductible à des caricaturales et manichéennes approximations. En fait, chaque être est unique et chacun réagit de manière inattendue. On ne peut ainsi rien prévoir.</p><p> </p><p>                  En revanche, découvrir l’autre dans sa nouvelleté, comme dirait Montaigne, est miraculeux, du moins au début.  Et j’avoue que ce fut un enrichissement permanent sur tous les plans, pas seulement celui du plaisir ou de la bonne entente temporaire…</p><p> </p><p>                  Toujours est-il que longue est la liste de mots devenus courants que l’on ne nous a pas appris : anthropocène, résilience, toxique, emprise, paréidolie, sérendipité, factuel, holistique, écosystème, drône, présentiel, emprise, validiste, customisation, wokisme, virilisme, créolisation… Et tous les anglicismes (packaging, burn out, coming out, staff, hacker, follower, cloud, fake news, buzz, holding, streaming, hacker…) ou sigles (LGBT, CODA, PC, QI…). On en apprend tous les jours.</p><p> </p><p>                  Nous notre jargon, c’était plutôt : C’est le pied ! T’as vu ma rape ? On va draguer ? Complètement taré ! Encore un croulant ! Où est garée ta meule ? La tire de ton frangin ? T’as une nana ? Dans mon agenda quand  j’en pique un, un petit boudin, Crac boum hue ! Ho Eh Hein Bon ! Dans la vie, il n y’a que des cactus ! C’est pour le pied ! Qui est in ? Qui est out ? Tu veux ou tu veux pas ? Et bien évidemment : Oh yeah !</p><p> </p><p>                  Le collège lycée, c’était le paradis des blagues. Nous en faisions continuellement. Elles portaient sur des sujets devenus politiquement incorrects dont certains seraient passibles d’amendes ou de condamnation aujourd’hui. Nos cibles :</p><ul><li><em>Les blondes et les femmes dites débauchées.</em></li><li><em>Les homos, on était moins tolérants à l’époque… On était cons, disons-le carrément. Et en même temps, ils nous fascinaient.</em></li><li><em>Les africains, même les plus misérables. En jouant sur leurs accents et difficultés d’élocution.</em></li><li><em>Les infirmes (le bègue et le boiteux).</em></li><li><em>Les animaux parlants.</em></li><li><em>Les fous (on ne connaissait pas les euphémismes).</em></li><li><em>Les parents, ceux des autres en général.</em></li><li><em>Et à ma grande honte : les juifs. Sauf quand l’un d’eux les racontait.</em></li></ul><p>                  C’était sans doute discriminant mais nous n’en avions pas conscience. En tout cas pour ce qui me concerne. Nous étions, en quelque sorte, innocents ou si l’on préfère, irresponsables. Depuis, on nous appris que nous étions coupables puisque l’on nous juge a posteriori, selon les critères des temps nouveaux. J’en tire deux leçons : d’abord que la relecture que les jeunes générations effectuent du passé est tellement éloignée des perceptions de ceux qui l’ont connu qu’à la limite, le relire avec sévérité, c’est sombrer sans le vouloir dans le révisionnisme.</p><p> </p><p>                  Un jugement orienté focalise sur un travers et perd de vue le contexte qui l’a vu naître, ce qui a tendance à fausser la vision que l’on peut avoir dudit passé. Belle leçon d’Histoire pour ceux qui critiquent nos aînés et ancêtres, ce qu’ils ont pensé à telle ou telle époque. Auraient-ils fait mieux ? Font-ils mieux aujourd’hui ? La deuxième est plus restreinte : tous les faiseurs de blague se sentent à la fois coupables et frustrés. Comment s’étonner dès lors qu’en bons nostalgiques du passé, ils se tournent vers des partis qui dénoncent les nouvelles visions du monde. Les démagogues des temps nouveaux. Ou qu’à l’autre extrême, ils fassent amende honorable et épousent les avis des nouveaux inquisiteurs.</p><p> </p><p>                  On va me dire et toi, entre ces extrêmes, où te situes-tu ? – Là où vous me lisez ! Littéralement et dans tous les sens. Il m’importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  Un rêve récurrent : je suis très en retard et je ne retrouve pas la salle de classe ni même son numéro. Je cherche désespérément parmi des couloirs et labos du lycée. Je me renseigne mais en vain. J’appréhende la confrontation avec le prof et les excuses qu’il va me falloir trouver. Et puis toujours ce fameux bac qui se rapproche et que je vais finir par rater. Quelquefois, c’est moi le prof en retard tandis que les élèves m’attendent mais je ne sais plus dans quelle salle et je me perds dans les couloirs.</p><p> </p><p>                  Un autre, très ancien celui-là : je suis à moitié nu et terriblement gêné par la présence de gens que je croise dans la rue en me dirigeant vers l’école, le collège, ou le lycée.</p><p> </p><p>                  Je n’ai pas appris la leçon et je suis sûr d’être interrogé. Et si je continue ainsi je vais rater l’examen qui approche à grands pas…  Jean Pierre Brisset m’eût beaucoup aidé à interpréter ce rêve. Le sexe est le premier objet que l’enfant examine. L’examen ? Le sexe à main… Un prof de fac a été viré pour avoir proposé ce sujet… Aujourd’hui, il serait lynché !</p><p> </p><p>                  Enfin, j’ai fait au lycée,  l’expérience de la cécité. Tombé lourdement en raison de l’excès de précipitation d’un camarade,  je me suis cassé le poignet. Sur le coup, j’ai perdu la vue un bon quart d’heure. Un camarade, l’un des deux Jean-L.,  m’a conduit à l’infirmerie mais personne n’a compris, ni l’imbécile de prof d’EPS, ni le camarade qui accepta de m’accompagner, que je n’y voyais plus. J’étais dans le noir absolu. La vue n’est revenue qu’au fur et à mesure en cours de trajet si bien que je la recouvrais pleinement en arrivant sur les lieux. Je ne me souviens plus comment j’ai atterri à la clinique (St Jean, déjà !),  où l’on m’a remis l’os en place et posé un plâtre. Dextérité remarquable de l’interne qui m’a trouvé très courageux. C’était en tout début d’année 68. Elle se terminerait par mon accident de mob (St Jean,  de nouveau, rue du professeur Grasset). Ce sont les deux derniers que j’ai subis fort heureusement. Pas de casse depuis mes 15 ans. Je touche du bois.</p><p> </p><p>                  Si j’ai été aveugle, c’est sans doute métaphoriquement, ailleurs, en matière politique en particulier. Mais qu’on se rassure : je n’étais pas le seul. Et ça continue…</p><p> </p><p>                  On m’a mal expliqué la poésie, au lycée. Là encore j’ai dû me débrouiller tout seul. C’est pourtant le genre que j’affectionne à l’écrit, alors que je suis plus sensible aux diverses formes du récit à la lecture. Arrivé en fac, je la connaissais assez mal, par rapport au théâtre et au roman. C’est surtout en devenant prof moi-même que j’ai senti le potentiel de ce genre ancestral dans lequel je me sentais particulièrement à l’aise quand il s’agissait, sinon de l’expliquer ou de l’interpréter, du moins d’en révéler les beautés et de les faire partager aux autres. Comme j’aime les listes, on l’aura compris, je me permets de conseiller la lecture des poèmes suivants…</p><ul><li><em>Tant que mes yeux (Louise Labé)</em></li><li><em>Las, où est maintenant (Du Bellay)</em></li><li><em>Comme un chevreuil (Ronsard)</em></li><li><em>Les deux amis (La Fontaine)</em></li><li><em>Un rêve (Aloysius Bertrand)</em></li><li><em>El Desdichado (Nerval)</em></li><li><em>A celle qui est restée en France (Hugo)</em></li><li><em>Parfum exotique (Baudelaire) mais là il faudrait en citer dix au moins.</em></li><li><em>Le cabaret vert (Rimbaud)</em></li><li><em>Paysage in Lincolnshire (Verlaine)</em></li><li><em>Tombeau d’Edgar Poe (Mallarmé))</em></li><li><em>Mai (Apollinaire)</em></li><li><em>Le matin du monde (Supervielle)</em></li><li><em>Cœur à cœur (Reverdy)</em></li><li><em>Je reviens (Breton)</em></li><li><em>Le pain (Ponge)</em></li><li><em>Les Planches courbes (Bonnefoy)</em></li></ul><p>                  J’ajouterai <em>La Complainte des cloches de Laforgue</em>, qui me rappelle mon agrégation, <em>Les mains libres</em> d’Eluard et Man Ray, que j’ai enseigné en Terminales et  <em>Les espaces de sommeil</em>, de Desnos, qui m’a pas mal touché.</p><p> </p><p>                  Et puis les recueils des amis, Jean-Marie De Crozals, James Sacré , Anne-Marie Jeanjean, Roch…</p><p> </p><p>                  Je ne cite pas la poésie étrangère d’abord parce que je la connais mal, ensuite parce que la poésie est particulièrement difficile à traduire et que l’on ne sait plus si l’on juge le poète ou son traducteur. J’ai tout de même publié <em>Notes d’ombres</em> (pour Denis Castellas), en m’inspirant de Wordsworth.</p><p> </p><p>                  Au-delà de l’impression et du sens,  j’aime l’adéquation de la forme et du contenu. Je traque ainsi les jeux de sonorités pertinents  (assonances et allitérations : le vent du Rhin secoue sur les bords les osiers et les roseaux jaseurs), les effets de rythme (régulier, ternaire etc. : Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées) et les figures de style signifiantes, (oxymoron, chiasme, euphémisme, périphrases, métonymies etc.).</p><p> </p><p>                  Pour moi donc, j’aime non seulement la vie mais la poésie. Et la poésie si rare de la vie.</p><p>                  On m’a souvent signalé mon optimisme malgré mes échecs (aux Beaux-arts, dans une certaine notoriété etc.). Gamin,  je me souviens de m’être baladé dans le quartier des Aubes où mon Ray, tout juste adolescent faisait du patin à roulettes pendant la guerre malgré les menaces de bombardement. Un train passa. Je ne sais plus comment nous en vînmes à parler de déraillement. Je démontrais par A + B, et  j’y croyais dur comme fer,  que le train, s’il avait déraillé, ne pouvait que nous éviter et que la locomotive serait tombée dans la rue qui longeait la voie ferrée, bien plus bas… Vous avez dit optimiste ? J’ai toujours préféré le verre à moitié plein au verre à moitié vide.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>       COMMENT EVITER LE POLYGONE ET SON ANTI/GONE : </strong></p><p> </p><p>                  Là où l’on a construit, depuis belle lurette, les complexes commerciaux du Polygone puis le quartier d’Antigone, derrière le lycée en fait, s’étendait  un nombre incalculable de terrains de sport. J’y ai vu mon oncle maternel jouer avec son équipe rurale, dont il était capitaine (et s’y faire expulser !). J’ai vu le jeune Jean-Louis Gasset  (qui vient de décéder tandis que je rédige ces lignes) slalomer parmi des arrières éberlués par ses dribbles (Une copine de ma sœur avait été son ancien flirt. Et moi itou. Il ne l’a jamais su je suppose)  avant de marquer un but victorieux. J’y ai joué moi-même à chaque fois que j’en ai eu l’occasion car j’ai toujours été un fan de foot.</p><p> </p><p>                  Si je suis, sur mes vieux jours, relativement endurant, et si le cœur tient toujours dans les escaliers ou les rues en pente (rue du Pyla St Gély par ex), je le dois aux milliers d’heures que j’ai passées à incorporer des équipes improvisées à taquiner le ballon rond sur des terrains de hand ou de baskets, plus rarement sur le stade des seniors qui l’accaparaient.</p><p> </p><p>                  La foire d’exposition avait lieu derrière le lycée. Enrico Macias était venu nous saluer derrière le grillage, n’oublions pas qu’il s’agissait d’une ancienne caserne. Je n’aimais pas son style, pourtant  j’avais trouvé le geste sympathique. J’adorais y aller car les parents s’offraient alors une sortie dominicale  (ils avaient des invitations !) et que l’on nous payait des croquemonsieurs et des gaufres en guise de dîner.</p><p> </p><p>                  Zède avait acheté les deux appareils et  jamais je n’en ai mangé de meilleures. Sauf qu’elle n’en faisait jamais, prétextant la fumée, le temps insuffisant, le manque d’ingrédients… Ainsi a-t-on vu déferler les premiers signes du progrès : les machines à laver le linge, les réfrigérateurs, les téléviseurs… entraient petit à petit dans les foyers dont ils ne devaient plus jamais sortir… La chaudière remplaça le poêle à charbon et je n’eus plus à descendre le seau. Il fut remplacé par un jerricane de 5 litres dont on me dit qu’il faisait les muscles. Et comme je suis droitier… Ca manque un peu de muscles à gauche…</p><p> </p><p>                  Antigone, à l’emplacement des anciennes casernes et du SOM, j’y ai situé la première scène de mon roman <em>Les Inséparables</em>. Je me suis arrangé pour que l’héroïne du livre fasse un exposé sur la pièce et le mythe de sa consœur quelques semaines avant de disparaître. J’ai construit le roman comme une tragédie classique. J’ai d’ailleurs demandé à être filmé par la chaîne 6 dans ce même quartier. Cela n’a pas suffi pour que les critiques, et la plupart des lecteurs, ne limitant le sujet de ce roman à un simple fait divers, un suicide collectif dont j’aurais été l’un des témoins éloignés. Ironie du sort : j’ai obtenu 4 voix au défunt Prix Antigone, dont celle de Marie Rouanet (cf. <em>Nous les filles</em>, qui vient également de nous quitter), qu’a finalement obtenu un écrivain marseillais. Il en fallait 6. Je m’en félicite aujourd’hui. Je n’ai jamais apprécié les prix et toute la mascarade qui tourne autour. Je pense que je l’aurais refusé par respect pour la jeune victime qui m’a servi de modèle. Et aussi pour ne pas faire trop de publicités à cette histoire, toujours passible de susciter un procès. De toute façon, il m’aurait été attribué sur un malentendu. Ecrit dans le style assez pauvre, disons blanc, d’Annie Ernaux, il se trouvait dans l’air du temps. Je ne l’avais entrepris pourtant que pour montrer que j’étais capable d’adopter moi aussi cette syntaxe elliptique et réduite à ce que l’on nomme, au collège, des phrases simples. Comme un exercice de style. Si j’avais persisté dans cette voie,  j’aurais pu aspirer au Nobel… Ce livre, je l’ai dédié à Régine Detambel, devenue depuis une amie très chère, qui me semblait incarner une voie différente pour la littérature en déclin de notre beau pays. Je viens d’apprendre qu’elle est élue à l’académie Sciences et Lettres de Montpellier et que j’étais invité à fêter cette élection officielle. Elle m’avait fourni bon nombre de précieux conseils sur l’unité de ton et sur la concision, consignes que j’ai respectées à la lettre. Et comme elle était tentée par l’OULIPO, j’avais glissé moi aussi des contraintes : découpage en trois parties puis qu’il y avait 3 personnages, chacune de 5 chapitres (comme les 5 continents), divisés en 5 paragraphes, les protagonistes eux-mêmes liés jusque dans la mort comme les 5 doigts de la main. Peu de lecteurs ont repéré ces découpages. J’en cite quelques passages pour corroborer mes dires :</p><p><em>Un jour, loin d’ici, je rencontrerai celui qui m’aimera. Il aura une bonne situation. Il sera simple et franc comme moi. Je l’appellerai Hémon et lui dirai : Tu m’aimes Hémon ?</em></p><p><em>L’histoire de la fille d’Oedipe l’avait émue. En seconde, elle l’avait étudié. Certaines tirades lui revenaient en mémoire, y compris dans ses rêves.</em></p><p><em>Direction le quartier qui se nomme Antigone. Elle a d’ailleurs apporté le livre d’Anouilh. C’est ce qui l’avait intriguée au départ : cette homonymie. </em></p><p><em>Elle tombe sur cette réplique : « Que sera-t-il mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle la petite Antigone ? »…</em></p><p><em>Heureusement, elle renonce à exercer sa mémoire et regarde le titre du livre. Ah vous lisez Antigone, comme le quartier ?</em></p><p><em>Elle s’est alors vaguement souvenue d’une réplique lue dans le bus et qu’elle a tronquée quelque peu. Aussi a-t-elle ajouté : Je ne crois pas au bonheur. A cette vie qu’il faudrait aimer à tous prix. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et si ce n’est pas aussi beau que quand j’étais petite, j’aime mieux mourir.</em></p><p><em>Swannie est pucelle aussi. Antigone avait un fiancé ; elle attendait le mariage pour s’offrir à ses caresses.</em></p><p> </p><p>Ca fait déjà pas mal. J’en rajoute pourtant une couche.</p><p> </p><p><em>« Quelle femme heureuse deviendra-t-elle la petite Antigone ? cite-t-elle de mémoire…</em></p><p><em>Certes le quartier Antigone n’est pas trop mal dessiné mais quel besoin une fois encore d’imiter l’art grec ? On n’a rien découvert depuis ?</em></p><p><em>Elle aurait dû emporter son Antigone. Elle eût pu relire le fameux dialogue entre la jeune fille et Créon quand elle répond qu’elle a dit non alors que lui a dit oui.</em></p><p><em>Ensuite elle a repris son Antigone et a lu attentivement la scène avec la nounou.</em></p><p><em>Tu ne vas pas flancher alors que se rapproche l’heure fatale ? Tu es plus forte que cette dégonflée d’Ismène. Qu’en penserait Antigone ?</em></p><p><em>Elle a relu quelques lignes d’Antigone pour se donner du courage.</em></p><p><em>Je sais qu’elle a lu Antigone, bien avant que le petit projet ait germé dans l’esprit de son grand gaillard de concepteur. </em></p><p>                  Eh bien malgré toutes ces références explicites, nul n’a compris mon intention que j’estimais pourtant bien claire.</p><p>                  Ceci dit, je n’approuvais pas l’héroïne dans sa radicalité, son jusqu’auboutisme. Je développais ce que je supposais avoir été sa logique bien à elle jusque dans ses derniers retranchements. Si certains auteurs se confondent avec leur protagoniste, beaucoup savent prendre des distances. Je ne suis pas sûr que Voltaire puisse être assimilé à Candide…</p><p>                  On aura remarqué que je joue avec certains chiffres. Je viens de lire dans Tolstoï, à propos de la Franc maçonnerie,  que le 3 et le 7 étaient des chiffres sacrés. Il n’est pas en effet innocent que <em>Sylvie</em>, de Nerval soit composée de deux fois sept chapitres (l’ascension et la chute), que <em>La modification</em> s’effectue en trois parties de voyage, ni que Montaigne ait au bout du compte proposé trois livres d’<em>Essais (</em>dont le premier tome s’articule autour d’un centre devenu vide et 2 fois 28, jour de sa naissance en février non bissextile). Il est significatif que nous divisons le temps en sept jours de la semaine, l’art en ciel en 7 couleurs où la gamme en 7 notes. Que nous parlions de Sainte Trinité, de processus dialectique en trois étapes, de principes alchimistes, ou que nous disions couramment : jamais deux sans trois, deux temps trois mouvements…</p><p>                  Et je ne parle pas du 12 : apôtres, système horaires quotidien, nombre de mois dans l’année… J’y ai toujours été intuitivement très sensible et m’en suis beaucoup servi dans mes textes et mes cours.</p><p>                  Grâce à mon ami Guy B., sous la municipalité Saurel et qui y a beaucoup travaillé, puis grâce au conservateur G de V (qui m’a fait découvrir Gaston Baissette), la plupart de mes livres, y compris les livres d’artistes, sont déposés à la médiathèque Emile Zola. De temps en temps, il s’en exhume un, selon l’opportunité. En sera-t-il de même pour celui-là ? Il y aurait pourtant bien sa place…</p><p>                  Dans un texte récent je mettais en rapport le Pont du Gard et certaines œuvres de Robert Combas, sur le monde antique des guerres et combattants. L’adolescence assurait le trait d’union : celle de l’humanité, celle durant laquelle l’artiste s’est construit. On peut dire que mon Antigone des <em>Inséparables</em>, dans le quartier d’Antigone justement, établissait la jonction de deux adolescences.</p><p>                  J’ai remis ça sur ce dernier thème avec <em>Forval, l’auvergnat</em>, décliné de <em>Perceval le Gallois</em>, œuvre médiévale qui m’a profondément marqué et dont je n’ai cessé de déchiffrer les mystères. Mon héros doit avoir 17 ans quand démarre l’histoire. Il est inculte et inexpérimenté mais il a de l’énergie à revendre et une audace hors du commun, au début toutefois…</p><p>               <em>Ce jour-là, le très jeune et déjà bel homme au nom encore indécis, le fils de la couturière, sortit de son antre pour la première et avant-dernière fois. Sa mère le lui avait pourtant rigoureusement déconseillé. Elle craignait tant de le perdre prématurément lui aussi. Il n’en avait cure. A presque dix-huit ans, beau comme un apollon pour les unes, doux comme un jésus pour d’autres, les recommandations d’une inconsolable veuve, pas du tout joyeuse, glissent sur votre gilet de laine comme l’eau de pluie sur de la soie satinée. Ses vêtements, parlons-en : les chemises blanches avec une étoile en insigne sur la poche, au col impeccablement empesé, de l’illustre défunt, qu’il n’avait pas eu le temps d’user durant ses diverses tâches ; des culottes courtes de velours à grosse côte, taillées dans les anciens pantalons paternels, au plus près du nombril ; des bretelles héritées d’un aïeul, plus glorieux encore, afin de les maintenir en place ; des chaussettes de nylon très fines, immanquablement noires, extirpées du tiroir dans lequel les fourrait l’époux regretté. Celui-ci avait légué, certes sans le dire mais en mourant tout de même, la plupart de ses chaussures, un peu usées il est vrai par des années de traque, de filature et d’assauts, du talon et du dessous de pied, dont le cuir pourtant, bien lustré, résistait insolemment aux injures du temps. Il eût été dommage de laisser périr ces belles et précieuses reliques, indispensables, achetées avec goût, trois lustres auparavant, par un homme d’action vénéré de ses pairs tout autant que par ses deux autres fils, disparus également entre deux obligations, sur la route, après une histoire de course poursuite avec quelques malfrats, portés sur la musique tzigane. Les mauvaises langues développaient une autre version des faits. Que leur venin les étouffe ! L’honneur de la fratrie demeurait immaculé. De même paraissait, disait-on, l’esprit du jeune homme</em>.</p><p>                  Comme quoi, l’adolescence ne m’a jamais quitté, tout au long de mes écrits.</p><p><strong>       </strong></p><p><strong>      D’UN AUTRE COTÉ, JUSTE APRES LES HALLES CASTELLANE  </strong></p><p> </p><p>                  A l’extérieur des Halles, se trouvaient les boutiques de fleuristes. Parmi ceux-ci un couple qui s’était formé chez les patrons juifs de mes parents, au magasin Surplus (américain), rue St Guilhem, juste en face Simon : il s’y vendait des blue-jeans, des rangers, des marabouts même. Nous entretenions avec eux des rapports cordiaux et je les aimais beaucoup. Marcel et Christiane.</p><p> </p><p>                  Ils étaient très jeunes, à peine 16-17 ans quand ils se rencontrèrent. Lui souffrait des poumons et il disparut assez tôt. Elle me confiait parfois ses bébés pour une partie de la nuit, contre quelques pièces ou billets, je ne sais plus. J’aimais bien parce qu’ils avaient un bar intérieur et des tas de disques que je pouvais écouter en attendant leur retour. Un jour, le cousin primeur, André la pomme/banane, me donna une jolie pièce qui devait être de deux francs pour me remercier de mes efforts à son étal. J’aurais pu satisfaire des convoitises. J’allais tout droit chez les marchands de fleurs et leur achetai un brin de muguet pour la cousine Rose (ça ne s’invente pas !), laquelle était si gentille avec moi. La Pomme m’a copieusement enguirlandé mais la Poire fut très touchée du geste. On voulut que je reprenne le brin pour le donner à ma mère (pour la fête des mamans !) ce que je refusai fermement. Elle avait rejeté avec mépris un petit tableau que l’on nous avait fait confectionner à l’école et je ne tenais pas à renouveler l’expérience (Ma grand-mère, indignée, l’avait récupéré !).</p><p> </p><p>                  Voilà comment on détruit des vocations. Quelques années plus tard, la même Zède, on ne s’en lasse pas, prétendit que les fleurs commandées lors du mariage de ma sœur étaient en nombre insuffisant au regard du prix qu’elle avait payé et rompit tout lien avec le couple en question. Ils eurent beau nous envoyer une lettre de justifications très plausible, rien n’y fit, ce qui ne m’empêchait pas de les saluer à l’occasion. Je n’ai pas très bien compris l’attitude du galant Ray en cette circonstance. Je suppose qu’il n’était pas clair ou qu’il avait ses raisons (Fuis la discussion !). Quant à Zède, je la supputai jalouse (et peut-être n’avait-elle point tort !) de la jolie fleuriste, qui n’habitait pas très loin, je me demande s’il ne s’agissait pas de la rue de la petite loge.</p><p> </p><p>                  Elle me plaisait bien au demeurant. J’ai toujours fantasmé sur des femmes plus âgées (que moi je veux dire). Quand j’ai réalisé mon rêve, au camping de l’Espiguette, je me suis retrouvé dans la position de Baudelaire face à Madame Sabatier. Le rêve s’est brisé. Toujours est-il que la nasillarde (… plus tard), avait neuf ans de plus que moi, était tout ce qu’il a de sexy quelques années durant. C’est depuis la fameuse Madame Félix, la voisine de l’hôtel Jacques Cœur. N’oublions pas que j’ai été élevé par ma tante, ma grand-mère.</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’en premier année de fac, je dédiais à Chris, c’est notre fleuriste, l’un de mes premiers poèmes, inspiré des <em>Matinaux</em> de René Char. Il doit se trouver dans l’un de mes carnets. Je me souviens de :</p><p>                              <em>Je vends mes soucis/A des inconnus</em>…</p><p> </p><p>                  J’aimerais bien retrouver la suite…</p><p> </p><p>                  Si l’on pousse sur la Place des martyrs de la Résistance, on ne peut manquer la librairie-papèterie Gibert. On y a trouvé quelques temps deux ou trois de mes livres en solde. Ca fait belle lurette que je n’y passe plus pour ça.</p><p> </p><p>                  En remontant la rue Foch, existait un quartier St Firmin autour d’une église et d’un petit bourg.  Il nous est difficile de nous représenter à quoi cette partie détruite de la ville médiévale pouvait bien ressembler. Cela m’inspire deux idées contradictoires. Les choses ne sont pas faites pour durer (encore une « vanité » que d’affirmer le contraire !), et une ville au fond se métamorphose au cours du temps, un peu comme nous nous transformons au cours de notre existence. Nos pensées évoluent et nous sommes constitués d’une multitude de Moi (On a lu son Proust !). Ce en quoi les professionnels de la psyché qui s’y retrouveraient, comme dirait l’autre, l’auraient bien cherché. En revanche, les progrès technologiques, si décriés par d’aucuns qui refusent qu’on les traite de réactionnaires, font que l’on peut tout à fait reconstituer des images de ces lieux absents. La question qui se pose : Pour qui ? Et pour quoi faire ?</p><p>                  Rue St Firmin se trouve la galerie de Samira Cambie, la plus petite des grandes galeries.</p><p> </p><p>                  J’aime me promener dans ces rues en escargot, vestiges du bourg ecclésial et de ses palissades protectrices.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      ON PEUT DESCENDRE LA RUE ST GUILHEM : </strong></p><p> </p><p>                  Les Guilhem et Montpellier, c’est une longue histoire, parfois houleuse mais souvent prospère, des origines au mariage de la pauvre Marie et du roi d’Aragon. Elle possède encore l’hôtel particulier du gouverneur, baron et marquis de Castries.</p><p> </p><p>                  A l’entrée de la rue St Guilhem, jadis, se trouvait la librairie Sauramps, aujourd’hui au Polygone (pour combien de temps encore ?). Je m’y servais beaucoup, je veux dire j’achetais pas mal de livres. Pour mon Bac, mon père m’avait offert le catalogue Dali en forme de boite de chocolats. Une copine, en fait la cousine de mon ami Bob,  y travaillait, qui m’avait fait obtenir le prix coûtant. J’étais surtout content de discuter avec le poète Pierre Torreilles, à qui nous avions consacré un numéro de la revue Entailles. On parlait poésie et mélange des genres. Un peu plus loin, si je tournais à droite, côté de chez Swann,  je me rendais chez Anne-Marie Jeanjean, Impasse du merle blanc, un nom poétique comme l’on n’en invente pas et qui je crois n’existe plus, me souffle-t-on.</p><p> </p><p>                  Ce qu’on a pu discuter, fumer, débattre, boire, s’engueuler, se réconcilier dans ce bureau où nous refaisions le monde, la littérature et composions chaque numéro après avoir fait le compte de nos abonnés quelque peu complaisants ! Anne-Marie était poète, engagée politiquement et féministe. Sans doute en avance sur notre temps. L’aspect visuel et aussi l’aspect sonore étaient très importants pour elle. Elle pratiquait une poésie globale. C’est elle qui a trouvé le nom de la revue Textuerre. Et je lui ai d’ailleurs dédié un poème, qu’elle a édité dans sa micro structure éditoriale : Tardigradéditions… J’en livre le début. Il rappelle de grands moments de l’Histoire, dont nous sommes peu à nous souvenir aujourd’hui…</p><p> </p><p>        <em>Te souviens-tu ?</em></p><p><em>        Les gardes rouges défilaient sous les seins des panthères noires</em></p><p><em>        Le président explosait sur le plateau des halles</em></p><p><em>        Le sujet était mort</em></p><p><em>        Et nous languissions les feux du grand soir</em></p><p><em>        Est-ce que tu t’en souviens</em></p><p><em>        Les foulards ne couraient pas les jupes folles</em></p><p><em>        Les mantilles se taisaient quand piaffait le taurillon</em></p><p><em>        Nous n’étions plus dans nos textes</em></p><p><em>        Et aspirions au merle blanc</em></p><p><em>        Je sais que tu t’en souviens                      </em></p><p><em>        Les filles découvraient leur sexe au fond des salles sombres</em></p><p><em>        Les lunettes noires saignaient dans les stades écorchés</em></p><p><em>        Nous ne parlions plus comme nos pairs</em></p><p><em>        Et attendions d’habiter la lune</em></p><p><em> </em></p><p>                  Si je tournais à gauche, rue trésoriers de la bourse, la rue des officiers royaux des cours souveraines, côté de Guermantes, face à la maison de Heidelberg, le pendant de ma rue Trésoriers de France, c’était l’antre de J.C. Hauc et de son épouse, prématurément disparue, Ghis. Anne-Marie c’était la fidélité à la poésie comme genre et la recherche d’un renouvellement calligraphique qui devait l’amener à travailler l’art chinois,  Jean-Claude c’était l’avant-garde littéraire (notamment Tel Quel), le goût du soufre (Sade et Bataille) et une solide connaissance de la psychanalyse, laquelle me fascinait en ces temps-là. Je traçais ma voie textuelle entre ces deux tendances. Je m’intéressais au renouvellement des formes romanesques, ou textuelles en général, à l’aspect compositionnel des textes dans leur relation au référent tiré du réel, et à l’apport des autres disciplines (Peinture et Musique essentiellement) dans l’évolution scripturale. Jean-Claude, plus mûr que moi, était bien plus sage et mesuré alors que je ruais dans les brancards sans précautions aucune, à l’instar d’un « spontaneo » (dixit mon ami Dédé, se référant à la corrida). C’est lui qui m’a procuré mon premier poste de prof, en milieu rural, et m’a permis ainsi d’y faire mes premières armes. C’est indirectement grâce à lui que j’ai rencontré la femme de ma vie puisqu’il m’a indiqué la boîte privée où elle travaillait. C’était avant que je ne passe les concours auxquels ces années d’initiation m’ont sérieusement préparé. Et deux de mes meilleurs amis furent soit son collègue soit son élève. On ne se voit plus tout en restant en contact et le respect mutuel demeure…</p><p> </p><p>                  Premier mariage de ma sœur… J’habitais quelques temps chez Jean-Claude, ayant quitté l’Unique (…plus tard). Nous nous sommes retrouvés, mon cousin et moi avec deux filles qui nous ont accompagnés jusque à l’aube. Mais qui sont-elles et comment en sommes-nous arrivés là ? Mystère. On devait être sacrément éméchés.</p><p> </p><p>                  Nous avons publié ensemble un texte intitulé <em>Abattage</em>, inspiré des sculptures en acier, représentant des peaux de bovins pliées, du sculpteur Attila. Je m’y essayais à l’écriture érudite, à la mode dans les années 85-90.</p><p> </p><p>                  J’avais intitulé le mien <em>Considérations barbares</em>. En voici l’incipit :</p><p> </p><p>        <em>Comme le terrible et sage « fléau de Dieu » franchissait le Rhin en direction de l’Arar et des champs catalauniques, une rumeur se répandit, au sein des cinq cent mille hommes qui composaient son armée.</em></p><p><em>      Un éclaireur, nommé Sin’t Ock aurait ramené, d’un village abandonné en hâte par ses habitants, une plaque métallique, d’une hauteur avoisinant le hun et demi environ, vaguement rectangulaire, d’origine, de matière et de fonction inconnue.</em></p><p><em>      Or la particularité de ce métal, inédit aux yeux de cette peuplade barbare, consistait en ce qu’il donnait une impression de vie, se métamorphosait, changeait toutes les nuits de forme, selon les différents quartiers présentés par la lune.</em></p><p><em>      Plus troublant encore, il prenait, vu d’une certaine distance, la forme d’une silhouette humaine qu’on eût dit écrasée des suites de quel mystérieux accident ? Une silhouette prisonnière de la matière. Une âme spectrale recluse dans les limbes du métal….</em></p><p> </p><p>                  Le livre, objet, est introduit justement, comme pris en sandwich entre les deux pliures du métal en forme de peau suspendu. En le relisant je me rends compte que j’ai utilisé le verbe ramené là où l’on eût attendu rapporté. Je connais très bien la différence, ayant corrigé de nombreuses fois des élèves. Pourquoi ai-je maintenu ramené ? Je l’ignore aujourd’hui. Il est probable que j’étais parti à l’origine sur un être vivant, transformé ensuite en ce fameux objet mystérieux.</p><p> </p><p>                  Quelquefois, quand je relis mes textes,  ce qui est rare, j’ai du mal à retrouver mes intentions d’antan. Il en est de même pour la plupart de nos souvenirs, plus ou moins douloureux.</p><p> </p><p>                  Dans cette même rue, le poète de la figuration libre, Michel Zoom, c’était son pseudonyme, m’a menacé de me casser la figure. Il devait m’aimer bien pour ne pas l’avoir fait. Il s’agissait d’un malentendu. Michel m’avait mis le pied à l’étrier du journalisme et je lui en étais donc redevable. Quand le magazine pour lequel nous travaillions a déposé le bilan, il a été question de créer quelque chose de plus modeste (en fait Reg’art) et j’ai donné mon accord, aux nouveaux commanditaires. Je ne savais pas que Michel avait négocié de son côté et que j’avais été choisi parce que j’avais accepté des conditions de rémunération qu’il avait refusées. Il s’était donc senti trahi et voulait s’en venger, par la force on l’aura compris. Je ne sais plus quel argument je lui ai assené pour me tirer d’affaire, toujours est-il qu’il est revenu sur sa décision et que nos rapports ont été, par la suite, on ne peut plus courtois et cordiaux. J’ai deux assiettes peintes par lui et je suis content qu’une galerie de Sète ait choisi son pseudo comme nom de baptême. Et puis entre gens intelligents… Cela nous amène à réfléchir sur les quiproquos qui peuvent s’avérer dramatiques, comme dans certaines pièces sombres de Musset. Une collègue m’avait pris en grippe car elle me croyait suffisamment en bons termes avec les inspecteurs pour avoir pu négocier avec eux un déplacement de poste qui se jouait entre elle et moi. En fait, la « magouille » s’était faite à mon insu et je n’y étais d’autant moins pour quelque chose que je souhaitais ledit déplacement. On ne dira jamais assez le rôle des malentendus dans les tragédies qui nourrissent les faits divers.</p><p> </p><p>                  Rue St Guilhem se trouvait un magasin spécialisé dans les jeans Levi’s. J’y travaillais avec Agathe (… le collègue homo)  et le beau-frère,  juif marié à une catholique, du patron, soit avec les deux soit alternativement avec l’un ou avec l’autre,  les mois de juillet ou d’août. Travailler avec Agathe (ou pas), c’était un enfer, sauf qu’elle respectait la nécessité pour moi de lire et, je dois le dire, les nombreuses visites que je recevais, qui semblaient la flatter même, ou aiguiser sa curiosité. Elle connaissait (ou inventais ?) des expressions pittoresques et cocasses, qui lui venaient de ses origines rurales et de la grande gueule (on disait la « maïsse ») alcoolisée de mon grand-père paternel. Pensez, un cabaretier de village ! Fier de ses deux filles et qui les gâtait tant qu’il pouvait !      </p><p>                  C’est dans ce même café que se déroule la scène finale du <em>Chien de la casse</em>. Pour en revenir à ses expressions, elles nous font rire aujourd’hui que nous les recevons avec du recul.</p><p><em> </em></p><p><em>-Qui parle derrière  parle à mon cul !</em></p><p><em>-Je vais te dire : Moi, ça me dégoute… (Devant des gens bien : Ca m’horripile !).</em></p><p><em>-Prends-moi pour un con ! Variante : Prends-moi pour un autre !</em></p><p><em>-Un gros que dalle plié dans du papier fin (ça c’était pour les récompenses scolaires).</em></p><p><em>-Tu m’as compris, tu m’as…</em></p><p><em>-T’as mal à le tête, eh bien ça  n’ira pas plus haut…</em></p><p><em>-Eh bien je veux dire (pour quelqu’un arrivant en retard) souvent suivi de : On saura le temps qu’il faut…31-32 !</em></p><p><em>-Tu peux croire que pardon, (parfois enrichi de) : Tu le fais pas exprès.</em></p><p><em>-Je te préviens : Y’a rien à bouffer (à un familier) à manger (à un indésirable)</em></p><p><em>-Qui c’est qui vient nous faire ch… (bruit de sonnette).</em></p><p><em>-Elle se porte bien, la fille (devant un super canon, on disait pin-up, à la tété).</em></p><p><em>-Fous-toi de ma gueule !</em></p><p><em>&#8211; Toi et ta sœur, vous êtes deux cons ensemble et ton père est encore plus con parce qu’il vous donne raison.</em></p><p><em>-On voit bien que c’est pas toi qui paie…</em></p><p><em>-Ton père, il en fout pas une rame…</em></p><p><em>-(Si un cumulus apparaît dans le ciel bleu) : Ca marque mal…</em></p><p><em>Et en cas d’orage, même à l’abri : signes de croix ponctués d’un : &#8211; hmmmm ! plaintif. </em></p><p><em>-Il fait un vent à décorner les cocus.</em></p><p><em>-Je te préviens, ce n’est pas moi qui m’en occuperai (si on lui annonçait la naissance d’un enfant).</em></p><p><em>-Tu la fous mal (si elle nous trouvait mal habillé ou mal coiffé).</em></p><p><em>-Non mais, tu t’es vu (e) ?(idem)</em></p><p><em>-Si tu le manges pas je le mange (S’il restait un yaourt pour deux).</em></p><p><em>-Le foie gras, c’est du snobisme. J’aime autant le pâté Olida. Même remarque pour le caviar.</em></p><p><em>&#8211; Si tu crois que les cailles vont te tomber toutes rôties…</em></p><p><em>-Tu raconteras ça à Plumeau (Jamais comprise : Peut-être : Plus haut dans la hiérarchie ? Ce qui signifiait qu’elle ne me croyait pas). Variante : Tu feras dire ça à…</em></p><p><em>-Anda, Maria, vengue que tu quiera a la rumba… (Autre énigme !).</em></p><p><em>-Si je te guinche, tu viens ?</em></p><p><em>-Tu es dégourdi comme un plat de nèfles (ou de nouilles).</em></p><p><em>-Tu es souple come un verre de lampe…</em></p><p><em>-Où tu es encore allé « baroulér » ? Ce à quoi mon père ajoutait un nasillard : Rôdeur ! </em></p><p><em>-Tu nous prends pour Rothschild ?</em></p><p><em>-Comment il est mort ? Il a oublié de respirer…</em></p><p><em>-Il est au boulevard des allongés (le cimetière)</em></p><p><em> </em></p><p>                  Pas toujours très féminin, tout cela, ni très maternel… A la longue et avec le recul ça finit pas devenir drôle et on est enclin à l’indulgence. La matouse, comme on disait entre copains (on ne disait pas daronne !), avait sans doute des excuses. Mariée trop jeune, ayant eu des gosses trop tôt (dont un frère ainé, perdu à la naissance, et dont on ne nous a, bien entendu, jamais parlé), ses espoirs de réussite sociale se sont effondrés avec la ruine du grand-père lequel lui avait déclaré : Vous n’êtes pas le genre de belle-fille que j’aurais aimé avoir ! Dur Dur le père prodigue ! Il ne l’a jamais revue. Elle était comme ça la mère Zède.</p><p> </p><p>                  Concédons que le père lui laissait gérer absolument tout, à tel point qu’un jour elle lui déclara comme argument suprême,  que tous les papiers de la maison étaient à son nom et qu’elle était chez elle. La réaction fut violente, en paroles seulement, mais le poing sur la table… : Je suis chez moi !</p><p>                                         (Penses-tu ?)</p><p> </p><p>                  Elle était sincèrement éprise, du fin fond de son village viticole, mais le bovarysme et la réalité ça fait deux. Ce village, mes grands-parents, et le sentiment d’abandon que j’y ai cruellement éprouvé, m’a inspiré deux livres, lesquels racontent la même histoire : <em>Le Prince et le boucher</em>,  <em>L’as de pique</em>.</p><p>                  Et puis, sa vie conjugale fut une suite d’illusions perdues. Son beau-père qui ne l’accepte pas, Ray qui n’assure pas, les difficultés du quotidien… Ce garçon, notre aîné, qui n’est pas né à terme et que ma grand-mère m’assure avoir enterré dans une remise de son village, à quelques pas du café.</p><p> </p><p>                  Ca fait beaucoup pour une enfant gâtée (dixit la sienne de « matouse »). Pas très reconnaissante. Elle a refusé de recevoir sa mère, malade et hospitalisée, un ultime dimanche, alors que celle-ci était sur le point de décéder. Bien sûr nous avons pris parti pour la mémé.</p><p><em> </em></p><p>                  Puisque j’évoque le rire, en  revoyant un vieux copain des années 60,  je me suis rendu compte qu’il était sans doute l’un de ceux qui m’avaient fait le plus rigoler dans ma vie. Il s’appelait Bob et du haut de ses 11 ou 12 ans, il toisait notre moniteur de colonies de vacances, prof de maths durant l’année, qu’il appelait je ne sais plus pourquoi Escabèche, en lui disant d’un ton entendu et familier : Méfie ! Il écrivait des poèmes d’amour, assez bien tournés d’ailleurs, qui se terminaient toujours par la mort de la dulcinée. Je lui disais alors : Tu baiseras jamais si tu continues comme ça… J’avais mis ses textes en musique : Elle est là sur la plage, elle a passé une nuit bien sage Qu’elle est belle sur son lit De feuilles toutes pourries…  Il m’avait raconté une histoire de perroquets mâle ou femelle. Il suffisait de les secouer et d’attendre qu’il crie : Tu me les casses pour en déterminer le sexe. Cette histoire m’est revenue en visitant récemment l’exposition parisienne d’un artiste très en vue et qui dessinait des oiseaux, JLV. La médiatrice nous a expliqué qu’il les avait choisi parce qu’il était difficile d’en déterminer le sexe… Je lui aurais bien indiqué la solution mais ce n’eût point été très correct. D’autant que le sexe aujourd’hui…</p><p> </p><p>                  Un autre copain du Piochet, le fils de l’épicier, qui ne manquait pas d’humour non plus, voulant prévenir les autres de la présence d’un abbé dans les parages s’était écrié en chantant : y’a l’abbébé, y’a l’abbébé, y’ a la bebête…</p><p> </p><p>                  Ma petite sœur devenue grande quand elle raconte des histoires atteint les sommets du comique de mime. Son chef d’œuvre : l’histoire du crapaud à grande gueule qui rencontre un boa lequel justement se nourrit de crapauds à grande gueule et qui répond en baissant d’un ton « Il ne doit pas y en avoir beaucoup dans le coin ! », on est dans du grand art qui s’ignore et au naturel. Faut la voir répondre à un publicitaire au téléphone, en imitant la voix d’une petite fille : Ah, non mon papa, il fait caca ! Ah non maman elle est partie aux courses. Mais non je ne suis pas à l’école, je ne mange pas à la cantine, moi…</p><p> </p><p>                  Ou répondre innocemment à la question Qui ? : Kate…</p><p> </p><p>                  Ma sœur a une devise : pars du principe que j’ai toujours raison, ça te fera gagner du temps. Et elle a toujours raison. On imagine tout le temps perdu…</p><p> </p><p>                  Et sur le point de se dire au revoir : Si tu vois le bossu, dis-lui de se redresser…</p><p> </p><p>                  Quand je suis revenu quelques mois à la maison, après ma rupture avec la Coopérante, elle avait mis un mot sur la table familiale : Nadou est revenu… Youpee ! La mère Zède ne l’entendait pas de cette oreille. Et les engueulades ont été légion. Du coup, je me suis installé prématurément chez l’Unique…</p><p> </p><p>                  Je me souviens aussi d’un camarade qui recopiait des chansons pendant les cours. Jo Péco, ancien chanteur à la croix de bois, d’origine italienne, cela ne posait aucun problème à l’époque, pas plus qu’avec les espagnols. Durant l’un de ceux-ci, plus mortel que les autres, je lui demandais de qui. Il avait d’abord marmonné, puis chuchoté et la troisième fois, comme je ne comprenais toujours pas, hurlé : Sheila ! De sorte qu’il s’est pris deux heures de colle. Toute la classe a bien ri ! Il jouait de la basse et nous envisagions un temps de monter un orchestre. On a répété quelques fois, dont une ou deux avec Pascal Comelade au piano, mais celui-ci ne s’en souvient plus. On avait 15 ans.</p><p> </p><p>                  Ray pouvait être très drôle quand il ne s’énervait pas pour un rien. Notamment quand un client lui avait perdre son temps et était reparti sans rien lui acheter. Un con !!! Il adaptait des chansons dramatiques de Mouloudji en se servant d’une collègue comme chèvre-émissaire (<em>Petite Paulette/Ne sois pas bébète et viens dans mes bras/Que je te dorlote/Que je te pelote mais ne le dis pas</em>) ou faisait des jeux de mots un peu lourdingues (J’ai la bite rude. Ou  &#8211; chanté  :  Je te la coupe coupe coupe. Je te la coupe coupe-rai !). Pourtant, ses plus grands succès, c’étaient les chants militaires qu’il apprenait à tous les gamins de la famille, ou au-delà, en les faisant défiler par ordre de taille tout en faisant semblant de jouer du tambour ou de la trompette <em>: Sacré Mimile, Sacré Génène, te fais pas de bile, je crois qu’on engraisse. Un militaire doit pas s‘en faire, t’en fais donc pas, tout s’arrangera, la classe viendra…</em> Ou : C’est nous les <em>Africains qui revenons de loin</em>… <em>De Meknès à Tataouine, de Casa à Biribine, En avant dans la poussière, Marchons les légionnaires</em>. Moi qui aimais la géographie…</p><p> </p><p>                  Il avait fait l’armée, avec une fine moustache, et avait plein d’anecdotes à nous raconter, notamment comment il avait été déporté, pendant la guerre… à Sète… Grâce à l’intervention de son prodigue papa.  Ou comment il s’était procuré des vêtements trop grands pour lui, de sorte qu’il passait pour malade aux yeux des sentinelles qui le laissaient aller et venir. Ainsi, au lieu de la corvée de chiottes, il allait sur l’île singulière manger des gâteaux… Les enfants des autres l’adoraient.  De notre côté, on le respectait même s’il il nous faisait de temps en temps un peu peur…</p><p> </p><p>                  Bon dans sa vie, à part des descentes estivales sur la côte, chez son ami d’enfance Henri, on ne peut pas dire qu’il ait été un as du voyage.…</p><p> </p><p>                  Si ! A la fin de sa vie, exhorté par son ami Pierrot, il s’est payé la Guadeloupe, et en avion même. J’aurais aimé voir la tête de Zède dans les airs ! Atttentttiooonnn !!!</p><p> </p><p>                  Face à un obstacle il prenait une voix de tête et chantonnait : Yyyoupe-là… !</p><p> </p><p>                  En atteignant la cinquantaine, il s’est un peu calmé,  question violence conjugale. Il est vrai que nous n’étions pas toujours là pour assister à leurs jeux de scène.</p><p>                  Il faisait répéter à qui voulait l’entendre : Zézète bébête tout le monde sait ça… Pas si bête, la bébête, qui s’est bien vengée, en le laissant dépérir dans un hôpital durant plusieurs années, sans aller le voir, sous prétexte qu’elle était bien plus malade que lui et donc la plus à plaindre. Et en plus c’était vrai ! Ai-je dit qu’elle n’avait pas voulu venir aux funérailles, pourtant à quelques encablures à peine de chez elle ? On a compris quelques jours plus tard que son univers venait de s’écrouler… Elle a perdu pied et n’a pas tardé à nous quitter.</p><p> </p><p>                  Moi l’armée, c’est un train pour Commercy, quelques contacts qui eussent pu s’avérer intéressants, beaucoup de cruauté et les immédiates vexations pour les bleus-bites, impossibilité totale de parler écriture ou lecture, cheveux rasés alors que la mode était aux cheveux longs. Je n’ai jamais su ce que les psychiatres avaient conclu de mon bouchon de champagne. Je me souviens que j’avais reçu une carte découpée d’encouragements de Michel Butor. Avant de partir j’avais remis à mes comparses de Textuerre, la confection du numéro qui lui était consacré et qui m’a valu d’être un peu considéré dans le milieu de ses amis (Henri Pousseur, Jean Roudaut, Jean-François Lyotard…) et de quelques écrivains d’alors (Michel Vachey). La tête de mes proches quand ils me virent tondu comme un condamné à mort selon Jean Genet !</p><p> </p><p>                  De temps en temps, quand Ray s’avérait de bonne humeur, il déclarait d’un ton solennel et d’une voix grave : Y’a qu’un maître ici, c’est moi (ce que nous aurions pu aisément contester) ! Ce à quoi Zède répondait systématiquement : Le maître de ses fesses. Il le prenait bien. On riait.</p><p> </p><p>                  Plus rarement, il lui arrivait d’entonner des chansons plus tendres : La Samaritaine qui veut aller chercher de l’eau à la fontaine, ce que Jésus refuse (pas sympa, le Jésus !) mais il la voit pleurer et finit par lui en donner. Ou A la claire fontaine, m’en allant promener, qu’il interprétait très lentement, presque en ânonnant. Il aimait bien les histoires d’eau, le paternel.</p><p> </p><p>                  Le comique Roland Magdane dans la seconde partie réussit systématiquement à me dérider avec ses sketches sur le barbecue, les courses au supermarché, ses décalages avec son épouse supposée ou les facéties de son pépé. Blanche Gardin aussi parce qu’elle ose évoquer des sujets brûlants. Il semblerait qu’on ne le lui ait pas pardonné.</p><p> </p><p>                  J’avais arrêté de lire SLC, forcément. Dans les années 70, c’était devenu vulgaire, commercial, de mauvaise qualité. Néanmoins,  j’aime bien parcourir  certains numéros lorsque j’en retrouve. J’essaie de me replonger dans l’état d’esprit de celui que j’étais quand je le dévorais, de moins en moins assidûment, au fil des années, puis plus du tout quand j’ai laissé tomber la sinistre variétoche (qui avait pour elle tout de même sa fraîcheur) pour la chanson dite de qualité, la pop, le jazz de l’après le be-bop,  surtout le classique (et en particulier l’opéra  et les concertos pour piano), et aussi la musique contemporaine (sérielle et répétitive). Tout de même,  quelques rubriques méritaient qu’on les sauvât du naufrage. En particulier :</p><p> </p><p><em>Connaissez-vous bien BTN ?</em></p><p><em> </em></p><ul><li><em>Tous les matins, une chanson française, plus rarement de langue anglaise (Born in the USA, Hôtel California…), me trotte par la tête. Souvent, je ne l’aime même pas et quelquefois je la déteste. Impossible toutefois de m’en débarrasser. Il arrive qu’elle soit induite par un mot (Nous, les amoureux, de Jean-Claude Pascal) ou un prénom (Caroline, d’Henri Salvador) ou une coïncidence. Le plus souvent, elle vient me hanter jusqu’à midi puis je n’y pense jamais plus. Aujourd’hui, c’était Les filles en sucre d’orge, un morceau pop à la française de Ronnie Bird, bien oublié et c’est bien dommage. Parfois, il s’agit d’un air d’opéra mais en ce cas-là, il s’agit de Mozart ou Wagner. Du classique : Debussy, Ravel, Satie… Un peu de jazz aussi, celui que l’on mémorise aisément : Gato Barbiéri, Dollar Brand, Stan Getz..</em></li></ul><p>Ou encore : <em>Ce qu’en pense BTN</em> :</p><ul><li><em>De la politique…</em></li><li><em>« Moi, ça me dégoute »</em></li><li><em>Des conflits de tous ordres</em></li><li><em>La plupart sont insolubles. Inhérents à la nature humaine.</em></li><li><em>Du fanatisme ?</em></li><li><em>Il me fait peur…</em></li><li><em>Du retour de la morale ?</em></li><li><em>Tout autant. Un peu de tolérance, ou du moins de la nuance, serait la bienvenue.</em></li><li><em>De la pollution ?</em></li><li><em>La maison brûle et nous regardons ailleurs.</em></li><li><em>Des mouvements sociaux ?</em></li><li><em>Même réponse que ci-dessus.</em></li><li><em>Du sur-tourisme ?</em></li><li><em>Je ne comprends pas pourquoi certains vont chercher bien loin ce à quoi ils ne s’intéressent pas.</em></li><li><em>De la Chine ?</em></li><li><em>Ca y est, elle s’est réveillée… Céline l’avait prédit !</em></li><li><em>De l’avenir ?</em></li><li><em>Aussi terrible que le passé, ni plus ni moins</em></li><li><em>Pessimiste ?</em></li><li><em>Non réaliste à tendance verre plein plutôt que vide.</em></li><li><em>De ceux qui trouveront ton livre auto-complaisant ?</em></li><li><em>L’égoïsme c’est celui qui ne parle pas de moi…</em></li></ul><p>            Le magasin où je travaillais devint vite un lieu de rencontre. Claude Viallat m’y a apporté les couvertures du numéro de Textuerre consacré aux rapports Peinture/Ecriture pour laquelle il avait réalisé une série d’inédits. Une main pariétale en bleu. En route, il s’était fait mordre par un chien. J’y ai vendu des jeans à deux des Clodettes de Claude François. Je recevais plusieurs coups de fil dans l’après-midi, comme un vrai chef d’entreprise. Heureusement, le fils du patron, celui-ci ayant disparu prématurément (« Y’a des choix chez nous » sic), ne m’en tenait pas rigueur. Je lisais continuellement entre deux clients. L’été en particulier, ils se faisaient rares en début d’après-midi. Un jour, je parcourais un livre de vulgarisation consacré à Hegel, il me semble, une vieille dame est entrée avec sa petite-fille. Elle avait un fort accent américain. Elle m’a demandé ce que je lisais et m’a précisé que son mari était écrivain.  Joseph Delteil a-t-elle ajouté fièrement. &#8211; Le surréaliste, ai-je répondu ? &#8211; Oui, c’est cela même. Je vois que vous êtes connaisseur… J’ai expliqué que j’étais étudiant et que le nom de Delteil me disait vaguement quelque chose.  Elle m’a invité à connaître son mari dans leur mas de Grabels. Naturellement, je n’y suis jamais allé. Je ne jurais que par les auteurs que je considérais comme innovants à l’époque et notamment ceux du Nouveau roman.  J’ai acheté <em>Sur le fleuve amour</em>, ça ne m’a pas plu. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert, avec surprise, l’auteur de <em>Saint Don Juan</em>.</p><p> </p><p>            Je me suis quelque peu rattrapé par la suite avec Max Rouquette, qui habitait juste à côté du magasin, rue St Guilhem, et que je suis allé interviewer chez lui : un homme délicieux ! Et terriblement malicieux…  </p><p> </p><p>            J’avais particulièrement été frappé par un de ces contes, les <em>7 Bonheurs de Jean de l’âne</em> qui traitait allégoriquement de la dépossession de la terre occitane par le malicieux roi de France mais qui fustigeait, par-dessus tout, la vanité humaine, et l’absence de discernement. <em>Le roi Lear</em> n’était pas très loin. Il m’avait expliqué que les plus grands dramaturges étaient également des auteurs de nouvelles. Il écrivait en occitan. Mes rapports à cette langue ont été quelque peu en dents de scie. Petit, je le comprenais puisque la plupart des clients du café villageois le pratiquaient ; ils ne disaient pas : Il pleut mais Plaù. A prononcer Plo-ou. A 20 ans,  je ne voulais pas en entendre parler et je me moquais de mon copain Jean-Gab Cosculluela qui soutenait certains auteurs dans un numéro d’Entailles. Avec le temps, et grâce à Max Rouquette entre autres, je me suis réconcilié avec cette langue, et aussi à Guy B,  au point de m’en servir pour Le <em>Prince et le Boucher</em> et <em>L’as de Pique </em>qui se déroule au Piochet. J’en donne quelques exemples :</p><p> </p><p><em>A maï : répété à tout bout de phrase par effet de redondance : Il a du pot, a maï…</em></p><p><em>As vist, pitchonet ? To tanben ; quand seras grandet, seras benleù, on as ! </em></p><p><em>Toca me lo cuol</em></p><p><em>Teh, le pitchounet. Boudiou…</em></p><p><em>Tan vau aquel temp que la piogia !</em></p><p><em>Pas res des neo ?</em></p><p><em>Macarel ! </em></p><p><em> </em></p><p><em>            L’as de Pique</em> est découpé en trois parties :</p><p> </p><p><strong>Le roi de cœur</strong> (une soirée avec) où le parrain est inspiré librement de mon grand-père maternel.</p><p><strong>Les reines de trèfle</strong> (au fil des semaines et des mois) : la marraine, de ma grand-mère et les poules supposées du parrain. Tout a été inventé et écrit avec contrainte (une poule par jour).</p><p><strong>Le valet de carreau</strong> : L’étudiant, un personnage imaginaire, l’ambigu de cette trilogie alchimique,  qu’a superbement illustré le dessinateur nîmois, brut, Michel Cadière.</p><p><strong><em>L’As de pique</em></strong>, un peu moi-même, est inventé,  dans des décors de l’enfance. J’ai imaginé un fait divers à l’envers. C&rsquo;est-à-dire que je multiplie les signes censés signaler au lecteur la révélation finale, qui explique son placement dans cette famille d’accueil du Piochet, son anorexie et son aphasie initiale. J’ai mis énormément de choses dans ce livre et qui sont passées inaperçues. Voici les deux incipits.</p><p> </p><p><em>Atout, atout et ratatout !</em></p><p><em>Il est tombé le couperet…</em></p><p><em>Radieux, le patron abat le roi de cœur et un valet de carreau de derrière les fagots. Il se frotte les mains, avale une gorgée de Suze Picon (pourquoi Picon parce que c’est bon !) et dans un étranglement satisfait, conclut :</em></p><p><em>-Vous êtes encore dedans les bleus !</em></p><p><em> </em></p><p><em>C’est qu’il a sa réputation à soigner le souverain des lieux. Certes, il sait se montrer courtois le cas échéant – à condition de ne point dépasser les bornes, hein ? Car enfin, pour qui se prennent-ils, ces blancs-becs, dégoulinant de brillantine, venus dévergonder les donzelles de notre Piochet ? Lui donner de leçons de belote, lui apprendre à jouer aux cartes, quand nul n’ignore qu’il règne en monarque absolu sur le canton, et sans doute bien au-delà. Même qu’il a battu les as du secteur, depuis des années, allez, des lustres devrait-on dire, dans cette salle de café qui est le sien, son domaine à lui, son fief en quelque sorte.</em></p><p><em> </em></p><p><em>            Le prince et le boucher</em>, sorti quelques années auparavant, est une version à la fois expurgée et réécrite en chapitres linéaires du roman précédent. Le Prince, c’est l’enfant qui découvre le monde d’abord dans un village occitan, puis dans tout le département grâce au vieux bus de son parrain, enfin la ville et toutes les autres villes grâce au succès international. Le sachant perdu et espérant ainsi le sauver,  l’étudiant lui révèle le secret de sa naissance et le drame dont il a été la victime, et qui implique le jeune boucher du village, amoureux de sa mère, la reine du Carnaval.</p><p> </p><p><em>Imaginez une bourgade de nos contrées méridionales avec ses rues en circulade &#8211; ou si vous préférez en escargot – serpentant le long d’une antique colline, son clocher en ruine qui s’aperçoit de la nationale et les vestiges de son château médiéval, récemment exhumés. Vous l’avez sans doute traversée. On la traverse tous un jour ou l’autre. D’aucuns prétendent qu’il fait bon y vivre. Elle sent fort le raisin de table, le thym des garrigues et la chicorée des chemins de traverse. On y pique-nique, en été, au lieu dit le dolmen, sorte de grotte souterraine creusée au sein d’un tertre entouré de vignes en friche et d’oliviers à l’abandon. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Dans le temps on y trouvait une mercerie, deux épiceries, trois boulangeries. Il n’en reste qu’une. En descendant vers la route neuve, entre le droguiste et les douches municipales, on achetait ses viandes chez le boucher. Il n’y a plus de boucher au Piochet. Les bigotes pressent le pas devant la boutique au rideau de fer tiré. Certaines  se signent. Je raconterai pourquoi. Autrefois, on y croisait le curé, l’instituteur et deux taverniers. Les tavernes demeurent, il faut bien se changer les idées, mais les propriétaires n’y sont plus du tout les mêmes, les habitués non plus. </em></p><p> </p><p><em>            </em>Comme on peut le constater, la même histoire, racontée sous deux formes différentes à quelques années de distante, ce n’est plus tout à fait la même. Ainsi est-il intéressant de lire les diverses variations que certains écrivains,  je pense à Flaubert ou Claudel, ont donné d’un même chef d’œuvre.</p><p> </p><p>            Revenons à nos moutons. Un rêve récurrent : C’est l’heure de rentrer chez soi. Le magasin se remplit tout de même de clients à chaque fois que je veux fermer la porte. Ils sont de plus en plus nombreux. Je me mets en colère, j’ai sûrement un rendez-vous, mais en vain.</p><p> </p><p>            Hélène Trintignan a ouvert très tôt sa galerie rue de l’ancien Courrier avant de s’installer rue St Guilhem. Du temps où j’habitais la ville, je lui faisais de fréquentes visites. Je couvrais ses expositions dans la presse locale. Elle a toujours été très généreuse avec moi. Demandait à des artistes, et pas des moindres, de me dédicacer un catalogue enrichi d’un dessin (Debré),  me faisait envoyer un Duport ou une sérigraphie de Buraglio, m’offrait des cadeaux de Noël somptueux : une gravure de Goetz, une gouache de Christine Boumeester, un tableautin inspirée des <em>Nymphéas</em>, de Cane. Je protestais mais elle y tenait énormément. Savoir ce qu’on écrit est apprécié donne envie de continuer. C’est grâce à des personnes comme elle que j’ai persévéré dans la critique d’art.</p><p> </p><p>            A l’angle de la rue Ste Anne, se trouvait une pâtisserie, Fesquet je crois. Agathe (dixit Gaston) la gourmande y allait tous les jours s’acheter une douceur bien grasse et sucrée. Le soir elle se contentait de deux yaourts afin de faire croire à son auguste époux  qu’elle s’était mise au régime. Sauf qu’elle ne perdait pas de poids. Un peu plus bas, dans une rue à gauche, St Jean je suppose, s’était installé un fabricant de chantilly. Le dimanche, j’étais commis d’office et je revenais avec plus de crème qu’il n’en faut pour accompagner les fraises. Ces desserts dominicaux font partie de nos meilleurs souvenirs avec nos parents. Bon après, il fallait passer l’après-midi, on s’ennuyait ferme quand on ne rejoignait pas des amis. Or ce qui est pris est pris. Il faut parfois se contenter du minimum pour apprécier l’existence dans son ensemble. Même quand on est mal « tombé ».</p><p> </p><p>            Un peu plus bas, rue de la Valfère et place de  l’école Lamartine, nous attendions du haut de nos dix ans, le car qui devait me/nous conduire deux mois entiers, cinq années consécutives, à la colonie de vacances, très loin de chez nous, à la Salvetat sur Agout, dans les montagnes noires, à plusieurs heures de route de notre Ecusson. Les copains eux, ne restaient qu’un mois. Sentiment intense d’abandon très très mal vécu même si les copains et des filles… Mon premier flirt se nommait Chantal, déjà, une orpheline à lunettes, avec de jolis yeux bleus. Mœurs indécises des directeurs/directrices, curés ou abbés et moniteurs. Je m’en suis tout de même servi de cadre pour <em>La Ceinte trinité</em>, adaptation du <em>Sylvie</em>, de Gérard de Nerval. Et j’y suis retourné par la suite, comme en pèlerinage.</p><p> </p><p>            Jean-Marie De Crozals y organise tous les ans son festival de poésie. J’aime beaucoup ce poète, transfuge de Textuerre, grâce à qui j’ai toujours gardé un lien avec ce genre ancestral que j’avais abandonné parce que la mère Denis (Roche, l’auteur de <em>Louve basse</em>) le trouvait ringard et que l’on écoutait facilement, dans notre jeune temps, les terroristes littéraires et fossoyeurs de tout crin.</p><p> </p><p>            L’une des administratrices de la colonie, une vielle fille assez laide et courte sur patte, se faisait appeler Grande sœur. Elle tenait une mercerie dans ce quartier où habitaient les noys, (o-i) comme on disait des gitans, certains disaient aussi les caraques. Parmi eux le Capitaine, un vieux sage à la casquette de marin. On n’en trouve plus aujourd’hui, pas plus que du côté de Candaule. Ils sont relégués à la Cité Gély, où j’ai travaillé un an et où j’ai perdu mystérieusement mes essuie-glaces. Ayant surpris des câlins trop appuyés de la part de nos moniteurs, nous sommes allés trouver, munis de notre naïveté et de notre sens de la justice, Bob et moi, la souriante mercière. Celle-ci n’a pas apprécié nos insinuations et nous a carrément chassés de sa boutique, comme si nous étions coupables d’imagination malveillante… On fermait beaucoup les yeux à l’époque… A moins que la petite Grande sœur ait eu des choses à se reprocher… Nous ne le saurons jamais.</p><p> </p><p>            Bien plus tôt,  j’avais 8 ou 9 ans, on m’avait mis l’été dans un centre aéré. Nous partions en car vers l’extérieur de la ville, à Bionne exactement,  pas encore colonisé par la communauté gitane. Le chauffeur s’arrêtait à tous les quartiers de sorte que le véhicule était plein, près de la Mosson. Baraquement et tables pour le déjeuner et le goûter. Le BB de Bardot, la star que vous savez, se promenait tous les après-midis avec la bonne, ce qui nous faisait rêver. Certains avaient repéré que je connaissais par cœur les paroles des chansons à succès de l’époque. On ne disait pas encore tube. Lequel faisait un tabac.</p><p> </p><p>            Ainsi, tous les matins, surmontant ma timidité grâce aux encouragements collectifs, je mettais l’ambiance en chantant <em>C’est écrit dans le ciel.</em> Je ne comprenais pas toutes les paroles. Je disais : Nous aurons la télévision/Et le manteau de vision, alors qu’il s’agissait du vison. Tout le car reprenait en chœur C’est écrit dans le ciel, et j’ai eu ainsi ma minute quotidienne de gloire.</p><p> </p><p>            Je me suis inspiré d’un souvenir de ce centre aéré, mélangé avec un autre de la colonie estivale, car nous aussi, ceux de ma génération, connaissons l’hybridité, afin de rédiger une scène primitive de <em>La Ceinte trinité</em>, en hommage discret à Nerval. J’ai fait du narrateur un petit malade, la coqueluche du lieu où il passe ses vacances, entouré de jeunes filles compatissantes.</p><p> </p><p><em>Et puis trois ou quatre accords, en arpèges, sur des cordes fines, quand on ne connaît que peu ou prou la musique, ça fait toujours sa petite impression ! Toujours est-il qu’elle respirait la pureté, qu’elle avait quelque chose d’immaculé, d’angélique, je n’aurais su le  désigner ainsi à l’époque, mais qui m’avait profondément troublé. Etait-ce la fièvre, en tout cas je tremblais. N’étais-je point plongé dans une sorte de rêve ? Un de ces moments idéaux qui égayent une vie ? – « Ma reine », murmurai-je !</em></p><p>            Effectivement, A Bionne, une adolescente aux gestes nobles, nous faisait asseoir autour d’elle et inventait des jeux. Elle me faisait toujours gagner. J’étais, comme on dit, son favori. Et elle s’appelait Reine, prénom qui n’est pas si courant.</p><p> </p><p><em>Quand elle eut terminé, trop rapidement à mon gré, je lui tendis les bras. Elle comprit ma requête et me tendit spontanément les siens. Nous nous étreignîmes ainsi durant de longues secondes. Je sentais son cœur qui battait à l’unisson du mien. Je respirais un parfum qui n’avait rien à voir avec celui de mes petites amoureuses de douze ou treize ans. La douceur de sa joue contre ma joue. En même temps, j’eus un tel accès de fièvre que je sentis le visage qui me brûlait et tous mes sens défaillir.</em></p><p>            Évidemment cela ne s’est pas passé ainsi. Ni à ce moment-là, ni jamais.</p><p> </p><p>            J’ai vécu dans une villa près de Bionne, route de Lavérune avec Bijou, toute en félinité (… plus tard), en l’absence de Serge et Odile Lunal, un peintre de mes amis. Il y fut cambriolé et porta ses pénates ailleurs. Lui qui ne fermait jamais sa porte… Il dut s’y résoudre à son corps défendant.</p><p>            C’est dans cette rue St Guilhem qu’un jour de semaine,  je tombais par hasard, n’ayant aucune raison d’emprunter cet itinéraire, puisque j’avais rendez-vous avec un journaliste connu, rue d’Alger près de la gare, dans les locaux de Midi Libre, sur mon comparse Jean-Claude Hauc, avec qui j’étais temporairement quelque peu en froid après avoir quitté Textuerre. Il devait se rendre au Cours Daudet afin de rencontrer les directeurs pour une éventuelle embauche et n’était guère emballé. Il me refile le tuyau et, en attendant l’heure de l’interview (il s’agissait de <em>L’ile aux peintres, </em>le Medamothi de Rabelais),  j’appelle à tout hasard. J’en avais un peu marre en effet de faire la navette entre ma ville natale et la frontière houleuse du Tarn et de l’Aveyron même si, avouons-le,  je bénéficiais d’un emploi du temps de rêve au lycée agricole du Viaur, entre St Afrique et Albi où j’ai laissé des amis (Roland surtout, Rosie, Jean-Luc B, Maryvonne et Papou…)… La secrétaire me dit de passer si je suis libre sur le champ. Je m’y rends, elle me prévient que  je devrais assurer un cours aux alentours de 16 h, avec des Seconde. Passé l’interview (effectivement j’eus les honneurs de la presse et passai pour un prodige dans mon nouvel établissement), je rentre rue Boyer où je vivais alors,  prépare vaguement, un cours sur Ronsard (Quand vous serez bien vieille…) puisque l’on m’avait dit que les élèves auraient leur Lagarde et Michard du 16ème. A 15h 55, j’arrive à Daudet et là, surprise, pas de Lagarde et Michard ! Comme je n’ai pas non plus le mien, qui est resté à Albi, même si je connais le poème par cœur, je me dis qu’entre l’orthographe et la ponctuation de l’époque,  je n’ai pas le temps de dicter un texte trop complexe pour que les élèves aient la photocopie du poème à temps. J’opte pour le <em>Mai</em> d’Apollinaire (<em>Alcools, Rhénanes</em>), de circonstance puisque nous y sommes (en mai, je veux dire), entièrement non-ponctué. Claire, la secrétaire, comme dit Salvador, me le tape sous ma dictée avec les moyens du bord et nous l’apporte juste au moment où j’entre en classe. .. Ta Ta Tan…</p><p> </p><p>            Je repère au fond l’un des deux directeurs et une très jolie brune, très piquante, qui prend des notes en levant la tête de temps à autre. Je distribue mon <em>Mai</em> aux élèves en leur expliquant la situation et commence mon cours. Tout se passe au mieux, de toute façon,  je n’ai rien à perdre, et à la fin les élèves viennent me féliciter, certains me disent qu’ils aimeraient m’avoir comme prof. Or déjà on m’invite à entrer dans le bureau du directeur. On me complimente… La jolie brune intervient, elle a une question à poser. Je flaire le piège et me tiens sur mes gardes. Est-ce que je fais mon cours toujours de la même manière ? Bien sûr que non, réponds-je instantanément. Je n’ai pas fait prendre des notes car je n’avais pas le temps sinon d’aller jusqu’au bout du texte et que j’ai pensé que vous vouliez tester ma capacité à tenir et à intéresser une classe. Bingo. Eh bien, c’est parfait.</p><p> </p><p>La semaine suivante, j’étais embauché. Je cumulais donc deux emplois. La jolie brune est toujours brune et toujours aussi charmante. Pour la remercier du coup de pouce, grâce auquel je suis revenu travailler sur Montpellier, je l’ai épousée.</p><p> </p><p>            Mais ceci est une autre histoire.</p><p> </p><p>            Joli agencement des étoiles du destin. Kundera en raconte un des plus tragiques, non sans ironie, dans <em>La valse aux adieux</em>.</p><p> </p><p>            Je suis resté treize ans au Cours Daudet : j’y suis arrivé, j’étais encore en poste à Albi et très vite j’ai senti qu’il allait falloir me battre afin de conserver le nouveau. Ce que j’ai fait. J’ai énormément travaillé mes cours, histoire de rattraper le temps perdu. Et bien sûr mes textes littéraires d’un côté, mes articles pout la presse de l’autre s’en sont pas mal ressentis. Au début, je vivais rue Boyer avec la Nasillarde (… plus tard), et ma toute petite fille ainée, puis j’ai papillonné un peu à droite et à gauche chez des copains et copines avant de rejoindre le carrefour de la Lyre puis le boulevard Clémenceau. Ensuite, installé avec la femme de ma vie : les Sabines, les Sylvains Croix d’argent, la rue des deux ponts et la rue Ste Catherine, derrière la gare, avant le grand départ.</p><p> </p><p>            La rue Ernest Michel (Cours Daudet) se trouvait dans le prolongement de la poste Rondelet. Je m’y suis fait des amis : les Drob, les Beauj (témoin de mariage), les Gource que j’ai perdus de vue depuis notre départ vers le Gard, vers chez nous, vergézois. J’en garde de bons souvenirs : la directrice était très accommodante à mon égard, j’ai pu réaliser mon rêve, malgré mon trac, de me produire en concert lors d’une fête annuelle (j’ai chanté une fois du Capdevielle, une autre fois Beatles et Beach Boys, une dernière du Renaud).</p><p> </p><p>            J’y ai rencontré des élèves et parents d’élèves formidables, dont François-Bernard Michel, qui m’avait confié ses trois fils en cours particuliers et qui me conseilla de contacter la maison d’édition La Manufacture afin de leur proposer un essai sur Butor. Ce que je fis avec succès.</p><p> </p><p>            Tout allait bien mais la boîte privée, un ancien couvent, battait de l’aile et ne tarda pas à fermer pour laisser place à de l’immobilier. Un jour, je croisais mon ancien prof de fac, Pierre Caizergues, spécialiste de Cendrars et de Cocteau, qui a toujours été de bon conseil et qui avait encouragé mes premiers poèmes. Il m’expliqua que les conditions d’accès aux concours avaient beaucoup changé et que je devrais tenter au minimum le Capès. Ce que je fis. A ma plus grande surprise je fus admis à l’écrit grâce à une note maximale en dissertation (sur le Romantisme !). Je croise un étudiant admissible comme moi,  avec 20 ans de moins, j’étais à la gare pour acheter un billet de train (l’oral se passait à St Cloud, près de Paris),  et celui-ci me parle d’une 3<sup>ème</sup> épreuve dont je n’avais nulle connaissance, une sorte d’analyse de documents d’une séquence pédagogique. Coup de fil à mon bon ange, lequel me renvoie au CRDP (Documentation pédagogique) pour consulter les annales du concours. Je m’y rends, je consulte, me fais une petite idée et me rends à Paris la fleur au fusil. Bingo, admis avec les honneurs, malgré une note catastrophique en anglais. Mais j’ai bien fait rire les examinateurs. Pensez avec mon accent du Sud et les « è » que l’on prononcé é ou les « un » qui deviennent « in »… Je commençais dès lors une nouvelle carrière : Au collège Fontcarrade, puis à Champollion avant mutation à Vergèze, Lunel, Milhaud mais entre temps j’avais l’agrégation en poche. Comme quoi le hasard fait bien les choses et il m’a pas mal été utile en ma vie. Faut savoir l’exploiter, c’est tout.</p><p> </p><p>            La belle brune : ému par ses souvenirs d’enfance, et pressé par une directrice de collection, Maguy Albet,  j’ai écrit pour elle <em>Le pays bleu </em>à partir de ses souvenirs d’enfance<em>, </em>en Tunisie puis en Auvergne<em>. </em>Le livre lui a tellement fait plaisir qu’elle l’a offert à ses parents. Incompréhension totale, énorme malentendu et scène de famille avec menace de procès auquel mon-beau fils, malicieusement,  a fini par mettre bon ordre. Comme quoi entre les intentions et les réactions des gens… Cela m’a servi de leçon.</p><p> </p><p>            J’en livre un des passages les plus émouvants. Il s’agit de son premier Noël de petite fille, en France, plus précisément en Auvergne, le pays gris :</p><p> </p><p>            <em>Enfin son tour vint. Son cœur battait à tout rompre. Elle n’osait s’avancer avec tous ces gens, tout ce bruit. Sa mère dut la pousser. Elle était parmi les dernières. Chacun s’affairait à admirer son jouet. Nul ne s’intéressait, à part peut-être la petite noire, à une petite-fille au teint hâlé qui s’appelait Claire, comme second prénom. Mais… Non ce n’est pas possible. Le père Noël a dû faire une erreur. On a dû mal l’informer. Ce qu’il tient à la main est bien petit. C’est un cadeau de pauvre, ou du moins d’enfant pas sage. Très intimidée, la petite s’est approchée. Mais les pères Noël sont futés. Ils savent</em> <em>tout, devinent tout. Il a compris Fifi. Aussi, après des banalités d’usage que seules les maîtresses et les dernières familles écoutaient à présent, il lui dit : Ne t’en fais pas fillette, l’année prochaine c’est toi qui auras le plus beau cadeau. Et, à l’intention des parents, un sourire crispé : Et pour cette petite fille, qui a l’air si gentille, une double ration de chocolat s’il vous plaît ; Et il lui a fait signe de s’en retourner, non sans l’avoir embrassée, afin d’achever sa distribution. La petite s’en est retournée vers ses parents, ses deux paquets de chocolat dans une main et dans l’autre la sœur jumelle ou à peu près, de la poupée chipie du pays bleu. Les larmes brillaient dans le fond de ses yeux. La maîtresse, embarrassée, s’est approchée. Mais maman a déclaré : elle est contente, pensez c’est son premier Noël en France, pas vrai Mistinguette ? Elle est si sensible… et autres propos mensongers que Fifi a eu tout à fait raison d’oublier…</em></p><p><em>            Après le vin d’honneur, durant lequel Fifi a regardé les jouets des autres, on s’est vite éclipsés. Son père lui tenait la main. Il lui a dit d’un air désolé : Allez, viens fifille. Tu as entendu ce qu’a dit le père Noël. Il tient toujours ses promesses, tu sais ?&#8230;</em></p><p><em>            Il n’empêche. Qu’est-ce que c’était que ces pères Noël, dans ce pays gris, qui faisaient de gros et beaux cadeaux aux enfants insupportables et qui offraient d’affreuses poupées aux fillettes sages comme des images.</em></p><p><em>            </em></p><p>            J’ai dit que j’avais été malheureux, durant mon enfance, mais il y a eu pire… L’immigration forcée. La découverte d’une région où le soleil brille surtout par son absence. Les difficultés d’insertion. L’indifférence. L’injustice sociale… Il ne s’agissait évidemment pas de critiquer la famille. Plutôt les conditions d’accueil des pauvres, venus à leur corps défendant du Maghreb. Mes beaux parents étaient elle sicilienne et lui sarde !  En tout cas, cela incite à la prudence. Surtout dans une société devenue procédurière.</p><p> </p><p>            Rue St Guilhem, dans l’appartement de je ne sais plus trop qui,  j’ai fumé mon premier joint. Expérience ratée. L’herbe était sèche. Absolument aucun effet. Je ne suis jamais tombé dans la drogue même si elle m’a, à l’instar de tout ado, tenté. Sans doute la succession des décès prématurés des idoles de la pop m’a-t-elle incité à la circonspection. Et puis j’avais l’alcool, cet ami qui vous veut du mal.</p><p> </p><p>            Grâce à la jolie brune, piquante, je m’en suis, depuis belle lurette, assez rapidement sorti.</p><p> </p><p>            La rue St Guilhem est à présent piétonne et bondée de monde. Je l’emprunte souvent mais ne m’y arrête point. A la rigueur pour y déjeuner d’un Poke bowl ou y goûter d’un chocolat. Un vrai.</p><p>            On accède facilement à l’église Ste Anne, le plus haut point de la ville, et rue adjacentes où l’on a pu voir pas mal d’expos de qualité grâce aux bons soins de D. Thévenot puis de Numa Hambursin. On me laissait fréquemment chez la retoucheuse, la très gentille Madame Lux, la lumière incarnée, rue Terral, dont la fille avait tous les derniers disques des idoles. J’adorais, d’autant que goûters et dessins animés ou Histoires sans paroles à la télé. C’était le quartier de « noys » ou si l’on préfère des gitans sédentarisés. Ils étaient plutôt sympas et de temps à autre, on entendait Manitas, ou l’un de ses innombrables cousins gratter la guitare, et chanter de leur voix rauque si particulière.</p><p> </p><p>            On n’en voit plus aujourd’hui, pas plus que dans le secteur de Candaule, où les parents d’un copain tenaient un restau que je fréquentais. La ville est devenue Bobo. Elle ne manque pas de classe mais de crasse.</p><p>            Le souvenir embellit tout. Enfin, le plus souvent… Pas toujours…</p><p> </p><p>            Il reste quelques zones d’ombres…</p><p> </p><p><strong>            </strong>Ne nous étendons pas sur le sujet.</p><p> </p><p><strong>QUE J’AI TENDANCE A ASSOCIER A LA GRAND RUE JEAN MOULIN</strong></p><p><strong> </strong></p><p>            Elle est célèbre pour son Hôtel St Côme, siège de la chambre de commerce mais ancien amphithéâtre d’anatomie. Grâce au chirurgien Lapeyronie, aujourd’hui hôpital de renom, où est décédé mon ami tout juste agrégé, Claude Colin. Je lui avais refilé le virus butorien et il s’était lancé dans une thèse sur l’aviation dans son œuvre (<em>Réseau aérien</em>… <em>Icare à Paris</em>…). On allait souvent le voir dans les PO… La vie ne fait pas de cadeaux.</p><p> </p><p>            La Grand rue, au début de laquelle se trouvait le magasin Alda (les prénoms des 3 premiers enfants du patron de mes parents). Je faisais la navette pédestre  entre ce magasin et la rue St Guilhem dès que l’on avait besoin de moi en particulier pour gérer les retouches à effectuer sur tel ou tel vêtement. Plus tard le Simon de la rue St Guilhem s’est installé face à Alda. J’étais alors client,  plus du tout un vendeur. Au grand dam de mes parents qui s’étaient imaginés que je pourrais cumuler l’enseignement la semaine et le magasin le week-end. C’est assez dire l’idée que les gens du peuple, comme on dit, se font du travail des enseignants. Que des fainéants !</p><p> </p><p>            J’ai eu une aventure un peu torride de quelques semaines à peine, alors que la maumériée était retournée dans sa Corrèze régler ses affaires familiales, peut-être un mois avec une lycéenne brune de mon âge, l’année du bac, dont la sensualité très particulière me fascinait. Elle avait eu deux amants avant moi, dont un africain, et entrait en transe dès que la musique la poussait sur la piste de danse. Notre relation ne s’est pas prolongée parce que j’étais pris ailleurs (la maumariée) et cela m’est souvent arrivé, durant mon oisive jeunesse,  de me retrouver devant un dilemme que j’ai la plupart du temps assez mal géré. Le seul intérêt de ces erreurs de discernement c’est qu’elles laissent ouvertes les portes de l’imaginaire, que se serait-il passé si…,  quand les choses tournent mal ailleurs.</p><p> </p><p>            Je ne suis en effet jamais revenu en arrière. Le passé est le passé et ce qui est fait est fait. Cette lycéenne, appelons-là Eliane ( ?), prénom courant à l’époque, m’avait entendu dire que je connaissais, dans la Grand-rue, juste en face Alda, un médecin qui pratiquait les avortements clandestins mais sans risque. C’est un copain de vacances, ou plutôt de travail estival à l’Espiguette (encore un météore dans ma vie !), q ui me l’avait présenté alors que nous déambulions dans les rues de la ville ainsi que je le fais à présent. L’Eliane en question est revenue me voir, quelques semaines après la fin de notre liaison. Elle voulait l’adresse de ce médecin, pour une copine m’assurait-elle, que je me suis empressée de lui donner. Je n’ai pas cherché à en savoir plus. Je me suis souvent demandé par la suite si je n’étais pas l’un des responsables de son drame temporaire car je ne doute pas qu’elle m’ait menti à propos de sa copine supposée. Je ne l’ai croisée qu’une fois, teinte en blonde et en compagnie de son amant africain, avec qui elle était, semble-t-il, retournée.…</p><p> </p><p>            Ray a mal vécu sa retraite anticipée,  puisqu’ayant commencé très tôt, à 16 ans, avant même la cinquantaine, il avait le nombre de trimestres requis. Sa moitié ne lui épargnait pas ses sarcasmes. Aussi ne tarda-t-il pas à reprendre ses activités, dans deux boutiques de la Grand-rue. L’un assez huppé, une grande marque nationale, ce qui lui assura une sorte de promotion tardive. L’autre plus épisodique, certains jours seulement. Le patron, était un passionné de pétanque et se faisait tondre par les gitans aux boules plombées.  Ray n’a jamais su ou pu décrocher. La fibre du commerce que lui avait transmise son père et grand-père. C’est triste de voir que seul le travail (et l’esprit de camaraderie que l’on y associe dans certains milieux, transfiguré par de la nostalgie rétroactive), constitue la seule raison de vivre du plus grand nombre. Jean-François Lyotard prétendait, dans une intervention orale, que le prolétaire jouissait de son aliénation. Qui a parlé du politiquement correct ?</p><p> </p><p>            En lisant <em>Guerre et Paix</em>, dernièrement, je me suis rendu compte que le prince André professait le même type de raisonnement, agacé qu’il était par la naïveté humaniste du comte Bezoukhov, le protagoniste du livre. Sartre traite du même sujet dans <em>Le diable et le bon Dieu</em>. En choisissant le Bien on suscite souvent le contraire, par des voies  plus détournées. Pour ce qui me concerne, je me suis donné à fond dans ma profession d’enseignant mais il n’a jamais été question pour moi de mettre tous mes œufs dans le même panier. J’ai cultivé d’autres activités. J’ai l’impression d’être une exception.</p><p> </p><p>            Dans la Grand-rue du Grand homme, Jean Moulin, habitaient deux apprentis écrivains qui avaient créé les éditions Coprah, et avaient ainsi publié un texte qui m’avait marqué : <em>Expérience homotextuelle</em>. Il ne s’agissait pas d’évoquer l’homosexualité, question un peu tabou jusqu’aux années 80, mais la possibilité d’écrire à deux mains, si l’on peut dire. J’avais trouvé ça épatant. Une leçon à l’attention des individualistes et égotistes de tous poils.</p><p> </p><p>            Comme tout un chacun je me suis posé de questions sur l’homosexualité, au moment de la puberté. J’ai très vite compris que telle n’était pas mon orientation. Non seulement je pense que chacun a le droit de vivre sa sexualité comme il l’entend, à condition qu’elle ne soit pas nuisible pour autrui s’entend,  mais il m’est arrivé d’être le témoin d’un mariage homosexuel. Celui de mon beau-fils. Et fier de l’être. A Castelnau même.</p><p> </p><p><strong>        SI L’ON REVIENT SUR SES PAS, ON PEUT CONTOURNER LA PRÉFECTURE EN DIRECTION DE LA RUE DE L’UNIVERSITÉ</strong></p><p> </p><p>                  Place des martyrs de la résistance.  La préfecture. J’avais créé une petite structure éditoriale, que j’ai baptisée BTN édition, en toute modestie. Cela m’a permis de publier une monographie qui donne un aperçu de mes préoccupations d’alors. Je l’avais conçue comme une toile du peintre à qui elle était destinée : André-Pierre Arnal. En jouant sur une alternance géométrique et quasi musicale de textes et de photos d’œuvres. Cela n’a manifestement pas convaincu, sauf peut-être Francine, l’épouse du peintre. Il n’en reste plus que très peu d’exemplaires,  malheureusement. Aussi ai-je été déçu de ne pas voir cet ouvrage, témoin d’une époque,  dans quelque vitrine de sa rétrospective au Musée Fabre. Un autre ouvrage, <em>L’île aux peintres</em>,  est construit à partir de l’architecture pour lequel il a été conçu : l’ancien Medamothi. Tjeerd Alkema avait réalisé brillamment les exemplaires de tête, à la peinture d’argent.</p><p> </p><p>                  Il y eut aussi <em>Huit et demi</em>, dans le prolongement du second volet de <em>8 sets à Nice engagés par Christian Laune</em>. Michel Butor avait aimé ce poème, <em>L’histrion</em> (sur le nîmois Jean Laube qui plantait des conquistadores de toile cirée dans les murs). En voici un extrait :</p><p> </p><p>                  <em>A moi que je, torse bombé, jambes campées, collet poilu</em></p><p><em>                  L’étoile a promu droite, aiguillant un tel sort, qui             dissipe mes incertitudes.</em></p><p><em>                  Je n’aurai lors de cesse que votre dévolu ne se       satisfasse</em></p><p><em>                  Mais foin de civilités, trêve d’atermoiements.</em></p><p><em>                  A quel péril m’exposerai-je, où s’affligent la veuve et         l’orphelin ?</em></p><p><em>                  Vers quel réduit de l’histoire orienterait-on tes talents        crédités ? </em></p><p><em>                  Par les dieux de l’appétit, je me sens de taille à     déglutir toute la pièce</em> !    …</p><p>                                                             …</p><p>                  La Place Chabanneau fut un temps mon quartier général, autour le la fontaine de l’Intendance. J’y retrouvais deux comparses de Textuerre : Yves Antoine et Brigitte Agulhon. Je partageais avec le premier, qui découvrit son homosexualité à cette période, un intérêt marqué pour le style de L.F. Céline, la trilogie allemande notamment. Brigitte, c’était plutôt sa poésie. Elle enseignait la langue parlée au Moyen Age, l’ancien français, ce qui m’a bien aidé quand je passais les concours. Elle remplaçait temporairement le titulaire, abattu accidentellement par un chasseur trop zélé. Le premier est décédé d’une maladie de peau idiote après avoir été l’amant d’un écrivain parisien assez connu. La seconde m’a invité pour fêter ses 50 ans dans ses  Cévennes originelles, ce qui m’a beaucoup touché. On s’est depuis perdus de vue.</p><p> </p><p>                  Je me souviens de ses vers : <em>Quai Malaquais, où je n’ai jamais été/Tous ses visages, Revus en rêve… </em>Ces vers me reviennent en mémoire, chaque fois que je vais à Paris et que j’éprouve corporellement, la « <em>courbe du métro</em> ».</p><p><em> </em></p><p>                  Rue Bonnier d’Alco, Guy B, futur élu au patrimoine, ancien bibliothécaire émérite et pilier de la Société archéologique, grand aficionado devant l’éternel, tenait sa boutique d’occasion <em>La vie des choses</em>. Je lui avais acheté un magnétophone à bande, comme on n’en trouvait déjà plus, dont j’avais besoin pour écouter <em>Liège à Paris,</em> que m’avait envoyé le compositeur belge Henri Pousseur (rencontré à la Ste Baume). Comme il m’avait fait un bon prix, nous avions sympathisé. Il m’impressionnait car il avait écrit à Lacan et que celui-ci lui avait répondu, à propos d’un mystique du 17<sup>ème</sup>, Jean Joseph Surin, dont la lecture l’avait tellement frappé qu’il en avait de but en blanc abandonné son engouement pour le structuralisme alors dominant. Partant pour faire l’apologie de celui-ci, à l’instar du Montaigne censé rédiger celle de Raymond Sebond, il avait abouti à une thèse totalement opposée, qu’il n’a par la suite jamais reniée. Derrière la muraille, la liberté de penser…</p><p> </p><p>                  Rue de l’université, se trouvait le bouquiniste Colin. J’achetais – et revendais souvent – la plupart de mes livres de poche, chez lui. J’étais fréquemment fourré dans son antre, entre la seconde et la Terminale, car je lisais environ deux ou trois livres par semaine, quand la passion de la lecture vous prend, elle ne s’assouvit jamais…  J’avais deux sortes de lecture : les auteurs qui m’intéressaient, dont je voulais absolument tout lire, ce que j’ai fait, je pense en particulier à Gide, Boris Vian, Sartre, Camus, Kafka… Et puis ceux que l’on me conseillait ou dont j’avais entendu parler, et que je désirais découvrir : je pense à Proust, en commençant par <em>Un amour de Swann</em>…  Céline (<em>Le Voyage</em> bien sûr), ou Musil, <em>L’Homme sans qualités</em>…  Et le nouveau roman : Nathalie Sarraute (<em>Planétarium</em>) Robbe-Grillet (<em>Les gommes</em>) puis naturellement Michel Butor (<em>La Modification</em>). On me parlait de <em>L’enfer</em> de Dante, aussi ai-je voulu acquérir La <em>Divine Comédie</em> dans une édition plus chère, pour laquelle il fallut casser la tirelire. J’ai appris plus tard que ce bouquiniste avait des talents cachés de photographe spécialisé dans le Nu féminin. Il a demandé à mon amie japonaise, Nobuko, de poser pour lui. Comme quoi, les apparences sont trompeuses. Il me semblait la sagesse incarnée, malgré sa barbe à la Landru et son épouse assez quelconque. Derrière cette austérité se cachait un esthète. Un peu particulier mais un esthète. Esthète de quoi ? Esthète de cheval, aurait dit le grand et méconnu Boby, dont je connais toutes les chansons par cœur.</p><p> </p><p>                  Pour Proust, accrochez vous ferme, c’est Johnny, fin des années 60, lors d’un concert à Richter, avec mes copains du Piochet et mon amie Nana, qui avait recommandé au public la lecture de Proust en fumant du haschich, durant une improvisation dont il était coutumier. Il en avait pris un peu trop ce soir-là. Comme quoi les bonnes idées viennent souvent de là où on ne les attend pas. J’ai lu Proust et  je me suis toujours demandé comment faire mieux… Que faire après ?… Le mieux : faire malgré…</p><p> </p><p>                  Un peu en dessous de Colin, la librairie La Découverte s’était installée quelques années. Je m’y servais fréquemment car elle était quelque peu à la mode et plutôt marquée à gauche. J’ignorais alors que son directeur allait devenir l’éditeur de mon roman <em>Les Inséparables</em>, qui m’a valu un beau succès d’estime dans la région.</p><p>                  Les frère Azéma, avaient une boutique de musique. C’étaient d’anciens animateurs de bals. Dès que j’ai pu m’émanciper du carcan familial, j’écumais les bals plus volontiers que les boites, moins populaires et destinées à un public déjà plus nanti et souvent adulte.</p><p> </p><p>                  Des amis de mes parents ayant vécu près de là, je m’offre une digression au sujet de l’amitié.</p><p>                  Mes parents n’avaient pas une once d’imagination ni d’esprit d’initiative. La fin de semaine, c’était immanquablement chez mes grands-parents (avant la mort du grand-père), où d’ailleurs je me plaisais beaucoup,  d’autant que j’y retrouvais le décor de ma prime enfance. Sinon, c’est simple, on ne faisait rien. Tu veux pas que ça gueule ? La situation s’est améliorée eu-égard aux amis qu’ils ont réussi à se constituer, grâce à ma sœur ou à moi-même, ou bien à de vieux copains de jeunesse ou de régiment de Ray (Henri, Robert, Pierre, Francis…) car Zède n’avait pas d’amis ni d’amies, vous en doutiez. Ainsi l’horizon s’est quelque peu éclairci :</p><ul><li><em>Grâce aux invitations que nous recevions (Zède s’arrangeait pour inviter tout le monde en une seule fois à l’occasion d’une confirmation ou communion par exemple) régulièrement. On découvrait l’ouverture d’esprit, la tendresse naturelle, la compréhension des enfants…</em></li><li><em>Grâce aux pique-niques collectifs du dimanche printanier avec plein de copains, malheureusement avec trop peu de filles de notre âge. Les paniers étaient originaux et copieux et je m’en régalais, moi qui détestais la cantine.</em></li><li><em>Grâce à la gentillesse des mamans qui nous chouchoutaient. Soit par des goûters fabuleux tous les jeudis. Soit par des cadeaux inespérés du style disques 45 tours.</em></li><li><em>Grâce au séjour partagé à la mer, sans doute l’un des rares mois d’été où je me suis senti quelque peu heureux. Les parents, devant leurs amis, devenaient tout doux et compréhensifs. Ils m’appelaient le « petit frère ». En Septembre, je déchantais…</em></li><li><em>Grâce à l’impression rassurante de normalité dans laquelle nous baignions alors et qui a forcément déteint sur le couple parental, en particulier sur le paternel, manifestement plus détendu en présence de ces amis-là</em>.</li></ul><p>            Plus tard,  j’ai fait étudier à mes élèves le fameux texte des <em>Essais</em> où, sous prétexte d’évoquer son alter ego La Boétie, Montaigne énumère les diverses formes d’amitié afin de les exclure de l’expérience extraordinaire qu’il est censé en avoir faite. Il n’y  a d’ailleurs aucune raison de douter de sa sincérité. Il exclut celles qui nous sont dictées par le devoir (envers les parents et les proches), ou par les obligations (mon médecin, mon curé, mon voisin…). Il la distingue de l’amour, qu’il s’agisse de celui envers les femmes (nous disons aujourd’hui hétéro) ou envers quelqu’un du même sexe (la pédérastie à la grecque). Pour lui, il s’agit d’une force inexplicable et fatale qui ne peut se justifier que par l’intervention du destin ou de la providence. Il évoque le mythe des âmes-sœurs, comme disait l’Aristophane du<em> Banquet</em>. J’ai eu la chance d’avoir de bons amis et des amies précieuses à toutes les périodes de ma vie.</p><p> </p><p>            Pourquoi n’ai-je pas rencontré mon La Boétie ? Parce que ce type d’amitié, ne se découvre. qu’une fois tous les trois siècles. Autrement dit, jamais. Du moins sur le plan de l’amitié pure. Et puis pour en faire quoi ? Je me demande si elle serait tenable et si le décès prématuré de celui-là n’a pas suscité une sorte d’idéalisation inconsciente, qui peut-être n’eût pas résisté aux aléas de la durée.</p><p>                  On est alors dans le quartier de la Canourgue, avec sa fontaine des Licornes, son Hôtel Richier de Belleval, ancien palais Ste Croix dont il reste trop peu de traces, un peu comme notre prime jeunesse. Aujourd’hui restaurant réputé et restauration réussie avec les céramiques et le plafond peint du grand escalier (Marlène Mocquet) réalisés grâce à Numa Hambursin (mon filleul à l’AICA, ce dont je ne suis pas peu fier), tout ainsi que l’entrée ornée des cœurs démultipliés du grand américain Jim Dine. Je l’ai connu Hôtel de ville et je crois me souvenir être venu un jour me soulager le compte en banque en raison de tas de PV municipaux impayés. Toujours pour stationnement gênant. Aujourd’hui les rues sont quasiment piétonnes.</p><p> </p><p>                  Devant le Fontaine de la licorne, la toute jeunette Boxeuse (…plus tard, bientôt en fait), qui vivait dans une rue adjacente, m’avait présenté sa petite bande dont elle aurait voulu que je devienne le chef,  comme dans la chanson. J’ai refusé sous des prétextes odieux alors que je ne m’en sentais tout simplement pas l’envergure. Entre ce qu’on dit et ce qu’on pense…</p><p> </p><p>                  Un artiste de renom  m’a un jour demandé, devant un galeriste nîmois, pourquoi je n’étais pas devenu le Restany des années 80. Outre que je n’en avais sans doute pas les capacités ni l’envergure, ni le désir, et aussi que j’ai vite été écœuré par certaines attitudes un peu sectaires de quelques artistes parisiens, je ne me sens pas du tout l’étoffe d’un chef. Certes,  il m’est arrivé de mener à bien des tâches délicates que l’on m’avait confiées (délégué, rapporteur d’un groupe, président de jury…). Or j’ai trop conscience de mes faiblesses, liées sans doute à un certain retard au démarrage, de  sorte que je me sens davantage attiré par la situation d’exécutant ou de conseiller. Si tant est que les consignes fournies soient claires et réalistes. Je ne recherche pas les honneurs car ils sont vains et que la notoriété est une source de maux permanente. Elle déclenche des envies, des jalousies, des sentiments d’injustice, de l’incompréhension et il doit falloir une sacrée armure blindée pour en assumer toutes les conséquences néfastes. Dans le meilleur des cas, des illusions et faux-semblants.</p><p>                  Regardez en politique, où l’on est davantage haï que traité avec respect, et où nul n’échappe à la moindre erreur ou défaillance. Le bon politique, c’est le politique mort. Et en corps…</p><p> </p><p>                  En contrebas, la cathédrale St Pierre, où j’ai fait ma communion solennelle, en aube comme ça se faisait à l’époque. Une photo sous le porche en témoigne. J’y ai l’air benoit. C’est plus grand que je deviendrai urbain. J’avais eu des cadeaux dont aucun ne me plaisait puisqu’ils étaient choisis par Zède  qui se moquait bien des désirs de ses enfants. Une gourmette, une chevalière, et le pire : l’aube communiante que l’on considérait donc comme une offrande, celle de mes parents en l’occurrence… Repas de famille et de (leurs) amis… J’eus tout de même un peu d’argent de poche. On me fit dormir avec la tante d’un copain, embauchée pour faire la cuisine. Elle a pleuré toute la nuit, peut-être d’en être réduite à un tel manque de considération et de tact. C’est elle qui par la suite me disait que, si j’avais été là, mes amis, dont son neveu, ne se seraient pas tués en voiture… Allez savoir.</p><p> </p><p>                  Pauvre cathédrale, construite sur l’emplacement d’un ancien monastère. C’est ça l’histoire : une succession de souvenirs enfouis. Elle subit bien des vicissitudes du temps des guerres de religion. Elle a même failli être remplacée par une concurrente, un peu plus haut, vers la rue Ste Croix et la fameuse Canourgue. On peut toujours voir les deux petites tours à toiture en poivrière. Les deux carrées, Urbain et Benoit, possèdent encore d’élégantes baies géminées.</p><p> </p><p>                  La faculté de médecine m’aurait peu marqué si Rabelais, dont on voit un buste au Jardin des Plantes (du Belleval sus-cité), n’y avait  étudié et sans doute pratiqué la dissection. J’adorais sa façon d’établir des listes comme s’il voulait effectuer un recensement exhaustif des connaissances de son époque (les jeux, de Gargantua par ex). Il témoignait par là même de la soif de savoir qui caractérise pour nous la Renaissance.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui, lorsque l’on fait des listes, c’est plutôt lié au commerce (Butor, dans <em>Mobile</em> recense le nom des produits manufacturés vendus par correspondance. Ce livre s’inspire de son format plutôt généreux) ou pour témoigner de la suprématie de la consommation. J’ai voulu m’expliquer sur ce phénomène dans une revue pédagogique. Mon objectif était de faire passer de la liste de plus en plus détaillée à la description. Je m’inspirais de <em>La complainte du progrès</em>, de Boris Vian et des chansons de Nino Ferrer (<em>Je vends des robes</em>) où la présence et le nombre illimité des <em>Choses</em>, comme disait Pérec, finissent par créer un sentiment de stress éperdu. Peut-être lié à la peur du vide. Ou celle d’oublier quelque chose. Et quand on sait qu’il a fini par se suicider (c’était la minute psychanalyse sauvage !)… Déjà, avant de connaître Rabelais, j’avais ce goût de la liste et je recopiais, pour me distraire, les départements et leur préfecture ou encore le classement des coureurs du tour de France. Si l’on pousse un peu, on comprendra mieux comment je suis passé de la liste à la collection (de disques et de livres principalement).</p><p> </p><p>                  Dans la rue de l’Université se trouve la fac de droit. Je ne sais pourquoi je m’étais figuré que je pouvais très bien,  au vu de mes résultats du bac, m’inscrire à cette fac du centre ville. Ce que j’ai fait mais je n’y suis jamais allé. L’été précédent, travaillant dans un camping de l’Espiguette,  je m’étais fait pas mal de copines et copains, dont un plus âgé, avec qui nous écumions la plage à la recherche de relations éphémères (Je me souviens d’une allemande mignonne à croquer, de petites marseillaises adorables, d’une intellectuelle à lunette très à mon goût, d’une caissière trop bien pour moi, et avec qui ça a vite « clashé »…). A cette époque, j’étais plutôt révolté ou comme on dit rebelle. A la rentrée,  j’ai compris que ce copain temporaire, avec qui j’avais noué des relations de complicité, à une époque où j’avais besoin de me rassurer, militait pour un syndicat d’étudiant aux idées radicalement contraires aux miennes. Cela ne nous empêchait pas de bien nous entendre. Même si je ne comprenais pas pourquoi il ne partageait pas mon nouvel engouement pour Léo Ferré, qu’on nous passait en boucle, en musique de fond tandis que nous vendions nos légumes d’été ou renflouions les rayons vides. Comme quoi, on peut toujours trouver des compromis. Bon c’est vrai qu’on ne s’est plus revus… J’ai oublié son nom et prénom. Appelons-le René, je ne suis sûr de rien. Je n’ai pas la mémoire des noms. Ainsi je ne me souviens plus du nom de mes élèves et quand j’en rencontre, j’ai l’impression d’avoir affaire à des inconnus (es). Comme on change…</p><p> </p><p>                  Dernièrement, en regardant la télé,  je me suis aperçu que l’entraîneur d’un grand club parisien avait fait partie de mes élèves… Par déduction car bien évidemment, je ne l’avais pas reconnu.</p><p>                  A propos de Ferré, la tête de Ray entrant dans ma chambre au moment où Ferré rugissait : <em>Sur la scène y’a Danton le cœur sur la détente/Tout prêt à refoutre la merde avant qu’on referme sa gueule</em> ! Le disque a failli y passer et il m’a fallu des trésors de diplomatie pour lui expliquer que l’on ne pouvait pas limiter <em>Amour Anarchie</em> à ces deux vers un peu virulents. J’ai voulu lui faire écouter <em>La mémoire et la mer</em>, ma chanson pré-ferrée (si l’on peut dire). Magnifique morceau quelque peu hermétique sauf quand le poète écrit : <em>Dans le désordre de ton cul/Poissé dans les draps d’aube fine/Je voyais un vitrail de plus/Et toi fille verte, mon spleen</em>.  Pas très convaincu le pater. Mais mon savoir l’impressionnait. Le disque a été sauvé.</p><p> </p><p>                  Il avait sa petite culture à lui, acquise je suppose entre sa dixième (départ de la montagne pour s’installer en ville) et sa quinzième année (où il avait quitté le collège pour le magasin). Il avait appelé deux canaris que nous eûmes quelque temps : Athos et Aramis. Il parlait quelquefois de Balzac (<em>Le père Goriot</em>, surtout), s’était fait offrir Stendhal (<em>Le rouge et le noir</em>) pour son anniversaire. Sur ses vieux jours, il s’est mis à dévorer, avec mon aide accrue, tous les Rougon-Macquart. Il avait même entrepris de rédiger ses mémoires. Or il avait commis l’imprudence de m’en faire lire des extraits et, comme je ne jurais que par Beckett, Joyce ou Céline, mes critiques sur son style classique ont fini par le dissuader : il n’a jamais poursuivi… Là j’ai commis une belle faute…</p><p> </p><p>                  Donnant sur la rue université, la rue Urbain V, le pape reconnaissant envers la ville et qui a permis la construction de la fac de médecine. Paul Valéry y avait établi ses quartiers. Brigitte Rambaud avait relancé le projet,  inventif et dynamique,  Medamothi.</p><p>                  Parmi les nombreuses expos (art italien des années 80, proche de la Transavanguardia, l’ibérique catalan Vallribéra, le couple suisse des Dafraoui, des italiens trans- avant-garde, la galerie Lambert etc.), je me souviens plus particulièrement d’une des premières en France de Miguel Barcelo,  on a même dîné avec lui, que j’ai dû être l’un des premiers à commenter. Je lui ai d’ailleurs offert le livre (<em>La peinture à l’île</em>), en catimini, au Musée des Beaux-arts à Nîmes. Brigitte m’avait confié les clés du lieu de sorte que je surveillais de temps à autre l’exposition. Délicieux moments passés avec celle qui devait devenir mon épouse, alors en pleine rupture tendue. Bien embêtés en revanche quand est apparu le couple Dezeuze, chez qui j’avais déjeuné la semaine précédente. Je réalise en écrivant ses lignes que nous disposions aussi de son appart au tout début de l’ancienne route de Nîmes au rond point de Castelnau, où vivait alors Brigitte et sans doute Armand Mirallès. A la Collection Lambert, nous avons sympathisé avec une médiatrice qui nous a pris en photo devant la toile intitulée <em>L’atelier</em>, sous laquelle nous passions ces moments furtifs de retrouvailles, entre deux affrontements. Elle nous reconnaît à chaque fois que l’on y retourne. Et on se remémore ces précieux souvenirs.</p><p> </p><p>                  Perpendiculaire à la rue de l’université, la rue Fournarié, en laquelle habite mon amie de fac Agnès, que prolonge la rue école de pharmacie où l’Espace d’art contemporain La Panacée a remplacé l’ancienne faculté. Naguère, une petite librairie spécialisée dans l’occasion la terminait avant de déboucher sur la rue St Gély. Je ne sais plus pourquoi je me suis retrouvé à la descendre avec Valère Novarina encore peu connu. J’ai fait semblant d’avoir quelque chose à récupérer et lui ai sorti, comme par miracle, des bacs un exemplaire, que j’avais repéré, de <em>La Lutte des morts</em>, que je me suis empressé d’acquérir en lui disant qu’il était de plus en plus célèbre, que c’était un signe… Mazette ! L’on trouvait ses livres en seconde main… Il me l’a dédicacé, agrémenté de l’un de ses précieux dessins. En écrivant ses lignes, je viens d’apprendre sa disparition. Il m’avait réconcilié avec le théâtre. Il a eu l’élégance, avant de disparaître, de me faire envoyer son tout dernier livre, malheureusement posthume.</p><p> </p><p><strong>       OU SE DIRIGER VERS LE PEYROU</strong> <strong>PAR LA RUE FOCH</strong> :</p><p> </p><p>                  L’ancienne place royale, en fait la colline du Puy Arquinel. Son château d’eau (imitant un temple), ses arceaux et sa statue équestre du Roi soleil et c’est vrai que ce dernier règne en maître en cette ville, où l’on a conservé, fort heureusement, de profondes ruelles. J’y ai vu,  petit, des concours de hula-hoop. De cerceau en couleurs.</p><p> </p><p>                  Toujours en remontant la rue Foch, notre boulevard Haussmann à nous, on croise les bains rituels, rue de la Barralerie. Jouxtant la synagogue. Il s’agit du Mikvé, l’un des mieux conservés d’Europe. Il est dommage que cette coutume antique et médiévale ait petit à petit disparu alors qu’elle se maintient dans d’autres pays, je pense à Budapest, où les bains publics demeurent populaires.</p><p> </p><p>                  Le Palais de justice. Il est construit sur l’emplacement du dernier château d’un des Guilhem les plus puissants. Un jour,  je n’y croyais pas, moi qui n’y mis jamais les pieds, ce fut comme un cauchemar,  on y fit mon procès. Un florilège non sélectif, fort heureusement, les plaignantes les plus hardies, les plus motivées,  à la barre. J’ai pensé bien fort à Valère Novarina afin d’attribuer un nom original à chacune des protagonistes. Car <em>Moi aussi</em> j’y ai droit… Et bien sûr de la scène du bordel de James Joyce dans <em>Ulysse</em>… Cela allait sans dire mais ça ne coûte rien de le faire. Là où j’ai vu que nous frôlions le délire, c’est quand j’ai compris que le tribunal, de je ne sais quelle cour, avait pris l’apparence d’un jeu d’énigmes. J’ai assorti les protagonistes, triées sur le volet, d’une chanson de circonstance. Et je n’ai nullement cherché à reproduire un vrai procès.</p><p>                  Ça a commencé avec une amourette insignifiante, du côté de la Canourgue (dévolu aux chanoines), emplacement du deuxième château des Guilhem. Ca ne badinait pas à cette époque. Mon crime n’était pourtant pas bien grand.</p><ul><li><em>Accusé, jurez-vous de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ?</em></li><li><em>Certainement pas.</em></li><li><em>Tiens et pourquoi donc ?</em></li><li><em>Parce que je ne la connais pas moi-même. Et puis aussi…</em></li><li><em>On vous écoute…</em></li><li><em>Parce que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. </em></li><li><em>Bon alors ne levez-pas la main et ne dites pas je le jure. </em></li><li><em>Ca me va. Au fait, qu’est ce que je fais ici ?</em></li><li><em>On va vous le dire. Madame, qui fûtes jadis une toute mignonne et innocente jeune fille, vous pouvez commencer… ?</em></li></ul><p><strong>         La petite boxeuse </strong>(Tout m’entraîne <em>Irrésistiblement</em> vers toi…)</p><p><em> </em></p><p><em>Z’étais toute zeune et lui l’avait 15 zans et quelques zétinzelles</em></p><p><em>Za compte les pouzzières à cet âze</em></p><p><em>Des bobards qu’il m’a contés et moi z’y ai cru </em></p><p><em>Que pour moi il quittait l’autre</em></p><p><em>Zauf qu’avec elle Z’en est retourné au bout d’un zour zeulement</em></p><p><em>C’était le premier M. le zuze, z’en ai beaucoup pleuré</em></p><p><em>Le zeul qui compte au fond en tout cas qui vous marque</em></p><p><em>On ze dit que za commenze bien mal</em></p><p><em>Za m’a traumatisée pour touzours</em></p><p><em> </em></p><p><em>Le juge : Accusé qu’avez-vous à dire pour votre défense ?</em></p><ul><li><em>C’est la faute au Présent, M. Le président. Les années comptaient doubles en zes temps heu en ces temps lointains qu’évoque Isab… heu madame ! Nous étions Eté 68. Madame était jolie, et même plutôt mûre pour son âge. Mais moi, j’étais soucieux des moqueries des copains. Je sais que c’était stupide mais c’est comme ça et on ne me juge pas sur mon intelligence passée.  Elle me paraissait trop jeune. L’autre, comme elle dit, Dan….. enfin, l’autre, ne la compromettons pas, a su y faire et profiter de cet avantage. Ca s’est d’ailleurs vite, et mal, terminé. Et puis la petite a fait son chemin. Or, j’en suis un peu l’instigateur, même à mon insu.</em></li></ul><p><em>Le juge : C’est ça, retournez la situation à votre avantage. Vous regrettez au moins ?</em></p><ul><li><em>Mais naturellement ! On regrette toujours les bons moments de sa jeunesse. Et franchement, j’aurais mieux fait d’effectuer un bout de chemin avec celle que vous appelez Madame. Ca m’aurait évité des déceptions et des accidents idiots. L’autre m’a laissé tomber dès notre arrivée, sous le même prétexte que celui invoqué par la plaignante. Je voudrais ajouter une chose : madame m’a écrit les plus jolis vœux que j’ai reçus en ma vie ! Malgré nos quelques disputes et pour venir te les faire oublier, j’espère que ces quelques vœux arriveront à temps. Joliment tourné, non ?</em></li><li><em>Oui, z’avais heu j’avais trouvé ça dans un traité de savoir vivre… </em></li><li><em>Que demandez-vous, madame, qu’attendez-vous de ce procès…</em></li><li><em>Oh, moi, du moment que monsieur fait amende honorable… Et puis c’est vrai que ze, heu que je suis passée à autre chose depuis belle lurette. C’était mal parti, c’est tout. C’est difficile à vivre, un rêve brisé…</em></li><li><em>Eh bien madame, merci de votre témoignage. Vous pouvez y aller… Au fait pourquoi l’appelez-vous la boxeuse ? </em></li><li><em>Parce que la dernière fois que je l’ai vue, elle sortait avec un boxeur au nom très célèbre.</em></li></ul><p><em>Le juge : Nous appelons maintenant l’accusatrice n°2 </em></p><p> </p><p><strong>        La rurale (</strong>I’m your <em>Venus</em>, I’m the fire of your desire).</p><p><em>Moi c’est heu l’inverseu, un an heu de plus, heu ça comp&#8211;teu </em></p><p><em>L’était heu pas très stableu, in-ca-pa-bleu deu tenir en placeu</em></p><p><em>M’avait fixé heu un rendez-vous</em></p><p><em>Je l’attendais un peu commeu on es-pè-reu</em></p><p><em>Et m’a plantée heu là heu en pleine fêteu</em></p><p><em>Pour fricoter hein avec une au-treuu</em></p><p><em>Et un jour où heu je n’avais pu veunir</em></p><p><em>S’est consolé heu avec mon ami-eu la me-illeu-reu (la garce !)</em></p><p><em>J’ai retenu heu mon frère-heu voulait leu réduireu en bouillieu</em></p><ul><li><em>Accusé ?</em></li><li><em>C’est la faute à l’alcool, Monsieur qu’on nomme grand. Les copains étaient portés sur la picole. D’ailleurs ils en sont morts et Madame n’ignore point ce détail. J’étais mineur à l’époque. On ne réalise pas à cet âge les conséquences de ses actes. Pour la petite histoire, l’autre à laquelle il est fait allusion, une piscénoise (Salut Boby !), je n’avais pas tout à fait rompu avec elle… C’était plutôt l’inverse… </em></li><li><em>Bref, vous n’assumez pas…</em></li><li><em>Bien sûr que si mais avec des circonstances atténuantes. D’ailleurs madame est restée une amie.</em></li><li><em>Vous confirmez ?</em></li><li><em>Euh, oui ! Mais ça m’a fait mal sur le moment. Après, on oublie forcément. On a assez d’une vie pour oublier…</em></li><li><em>Accusé avez-vous quelque chose à ajouter ?</em></li><li><em>Madame attendait sans doute trop de moi. Comme ma mère de mon père. Elle venait d’un milieu rural et je bénéficiais du prestige des lumières de la ville. En plus, mon arrière grand-père avait ouvert un magasin très en vogue en son village. Le prestige du nom a beaucoup joué. Ca n’aurait pas marché… Si j’ai fait du mal, je le regrette vivement.</em></li><li><em>Êtes-vous satisfaite ?</em></li><li><em>Euh, oui, monsieur n’est pas le seul coupable en l’affaire. Et je me suis bercée d’illusions. La ville et la campagne n’ont décidément pas les mêmes valeurs.</em></li><li><em>Bon, pour l’instant, vous ne vous en tirez pas trop mal. Attendons la suite…</em></li></ul><p><strong>      La gardienne (de prison</strong>) : (Jamais de la vie, on ne l’oubliera…)</p><p> </p><p><em>Moi j’n’sais pas c’que j’ fich’ là</em></p><p><em>On est r’sté quelqu’ 3 mois ensembl’</em></p><p><em>J’lui ai tout appris c’qu’ j’ savais</em></p><p><em>Et Dieu sait s’y avait à récurer</em></p><p><em>L’est v’nu me r’joindr’ à la Prison</em></p><p><em>Pas la maison d’arrêt  l’ancienn’ boit’ en centre-vill’</em></p><p><em>J’gardais l’expo d’ dessins d’ mon patern’</em></p><p><em>M’y a fait c’qu’j’ai cru de l’amour et l’soir mêm’ m’a plaquée</em></p><p><em>On s’est jamais r’vus d’puis… </em></p><p><em> </em></p><ul><li><em>On attend vos explications ?</em></li><li><em>C’est que je suis honnête, Monsieur qui connaissez la loi, mieux que moi en tout cas. J’avais d’autres projets en tête, incompatibles avec les parties de plaisir en permanent comme au ciné. Car la plaignante était gourmande. Et au bout d’un moment, rester enfermés dans une chambre, quand les copains vous réclament, et le grand air et vos chères études…</em></li><li><em>Ah c’est maintenant que je te connais scélérat… Tout de même, plus un signe à partir de ce jour. Jamais on ne m’avait traitée de la sorte. Et jamais depuis.</em></li><li><em>Accusé, cachez au moins votre turpitude sous des voiles un peu plus crédibles…</em></li><li><em>C’est promis, Monsieur qui savez… </em></li><li><em>Vous faites amende honorable.</em></li><li><em>Bien sûr. Bien sûr. Très honorable même ! Quitte à obtenir une mention…</em></li></ul><p><em> </em></p><p>            J’ai plein de souvenirs relatifs à la boîte de nuit appelée La Prison (juste en face la galerie Boite noire, de mon ami Christian Laune),  où j’ai passé de nombreuses après-midi du dimanche à 16-17 ans. Avec la rivale de la rurale notamment, piscénoise plus âgée que moi. J’y ai rencontré celle qui allait devenir une de mes meilleures amies avant de partir au Maroc. Un peu à l’AGEM aussi, le Pou qui pleure,  rue de la Croix d’or, en face la mienne.  C’était la période la plus difficile de ma vie. J’étais mal dans ma peau, suite à ce fameux accident de mobylette, sur la route de Béziers (évidemment je voulais y rejoindre une fille ! De Pignan je me souviens.), à cause d’un p… de camion qui n’a même pas pris le temps de s’arrêter. Un jour un grand costaud, plutôt beau au demeurant,  Thierry il me semble, est venu me trouver en me demandant s’il était vrai que je prétendais lui casser la figure. Je m’en étais vanté auprès d’un flirt commun, la piscénoise déjà mentionnée. A ma grande surprise, au lieu de se montrer menaçant, d’autant que je ne faisais pas le poids face à sa stature d’athlète, il m’expliqua que la discussion était toujours préférable et que, de son côté, il était pacifiste et déterminé à s’expliquer. On s’est mis d’accord tous les deux d’abord pour devenir copains, ensuite pour mettre les choses au point avec la semeuse de zizanie. Je le connaissais de vue au lycée où il avait la réputation de semer la pagaïe en classe. Il aurait même été violent avec un professeur. Toujours est-il qu’il s’est retrouvé interné en asile psychiatrique et qu’il y a fini sa vie assez vite, bourré de médicaments censés le calmer. Lui si créatif se retrouvait dans l’incapacité de produire le moindre poème. Les électrochocs,  ça ne détruit pas seulement les angoisses ni les pulsions. J’ai appris que sa sœur, traumatisée par le sort de son aîné, avait suivi le même chemin. Je l’ai longtemps regretté et j’ai vu, de temps à autre, comme cela, des météores traverser le ciel de ma vie avant que de disparaître à jamais. Je n’en donnerai pour exemple qu’un camarade de lycée, nous étions tous deux délégués, avec qui j’entretenais des relations on ne peut plus amicales, je me souviens d’un réveillon, qui s’est payé en guise de voyage de noces un séjour dans les pays de l’est, il était communiste, dont il n’est jamais revenu, officiellement pour cause d’accident de voiture… Je l’ai appris incidemment, de la bouche de son frère aîné, venu acheter un jeans au magasin quelques mois plus tard.</p><p> </p><ul><li><em>Et vous réclamez madame ?</em></li><li><em>Oh, je pense qu’il y a des cas plus graves que le mien</em>… <em>J’aurais bien aimé lui donner une paire de gifles, en public, pour lui faire honte, mais c’est trop tard. Je m’en fiche à présent. </em></li><li><em>Je remercie la plaignante de son indulgence. Je garde quant à moi un bon souvenir de notre rencontre. Mais 3 mois de chaine sans voir le jour, c’était ma peine…</em></li><li><em>Bon ça va, on vous a compris. Le cas suivant, c’est du plus grave ! Ah, oui quand même !</em></li><li><em>J’en conviens !</em></li></ul><p><strong>         La sirène (</strong>Toi qui suce ton pouce quand tu es endormie, <em>Tes gestes</em>. Georges Moustaki<strong>).</strong></p><p><em> </em></p><p><em>Ce que je le voulais, mesdames et messieurs</em></p><p><em>Idéal (!) pour moi qu’il était ce garçon !</em></p><p><em>De sorte qu’en ses pattes j’ai plongé (authentique !)</em></p><p><em>L’était ensoleillée notre plage si  jolie</em></p><p><em>Sans hésitation, sans fard (mais avec phare) me suis naïvement donnée</em></p><p><em>Mais de sable et de larmes finit toujours l’amour d été</em></p><p><em>Malgré la distance on s’est revus quelques fois</em></p><p><em>J’en ai fait une maladie M’avait écrit C’était fini</em></p><p><em>J’ai cru ma vie terminée Reusement entourée que j’étais</em></p><ul><li><em>Vous pouvez préciser ?</em></li><li><em>J’ai tenté de mettre fin à mes jours </em></li><li><em>Accusé vous avez des excuses je présume ?</em></li><li><em>Non, sauf que j’ai longtemps ignoré ce fait, Monsieur qui avez fait les 400 coups avant moi (J’ai les lieux et les dates !). En tout cas, madame est là pour en parler. Ca me soulage. Pour ma défense, je dirais que la jeunesse s’accommode de la satisfaction immédiate du désir. L’éloignement nous a séparés. Mais ça a été une jolie histoire. </em></li><li><em>Oui mais qui aurait pu mal finir. Ca ne plaide toujours pas en votre faveur…</em></li><li><em>Evidemment, si vous n’appelez à la barre que des cas de conscience…</em></li><li><em>Encore une fois. Vous regrettez ? </em></li><li><em>Forcément. La vie à cette époque était un tourbillon… Pas trop le temps de peser les conséquences de nos actes. Et puis on dit souvent : Un mal pour un bien. Allez savoir si la décision prise était la bonne.</em></li><li><em>Madame, vous souhaitez une condamnation ?</em></li><li><em>Ah quoi bon ? J’ai déjà dit de vive voix à Monsieur ce que j’avais à lui dire… Escortée de mes sœurs et copines de l’époque… S’il a eu quelques remords, je suis en partie vengée.</em></li><li><em>Si je n’avais pas des remords, madame ne serait pas dans ce livre…</em></li><li><em>Ce n’est pas faux…</em></li><li><em>Le juge : Je suis sidéré de l’indulgence des plaignantes.</em></li><li><em>C’est que je ne suis pas aussi mauvais, dans le fond.</em></li><li><em>C’est ce que disent en général les irresponsables.</em></li><li><em>Monsieur le juge vous tentez d’influencer les jurés…</em></li><li><em>Bon, faites venir à la barre le cas suivant…</em></li><li><em>Mais c’est qui, vous la connaissez ?</em></li><li><em>C’est plutôt à vous qu’il faut le demander.</em></li><li><em>En tout cas je ne la reconnais pas…</em></li><li><em>Heu, Me too…</em></li></ul><p><strong>                Lerrarehumanumest </strong>(<em>Mais qu’est-ce que je fous ici ?</em> Antoine<strong>).</strong></p><p><strong> </strong></p><p><em>Ce garçon est un sophiste dans l’âme M’a laissé croire que je lui plaisais </em></p><p><em>Ce pourceau d’Epicure copain du frangin il couchaillait avec ma grand’sœur </em></p><p><em>A fait table rase dès le lendemain Descartes était battu à plate couture</em></p><p><em>Je n’en suis toujours pas revenue M’a plus adressé sa parole de tout le Banquet</em></p><p><em>Comme si j’étais fautive C’est pas immoral ça par delà le bien et le mal</em></p><p><em>Monsieur qui vous y connaissez en nature humaine comme moi en physique quantique</em></p><p><em>Et le Kant dira-t-on, l’y a pensé Faut le punir messieurs et mesdames les jurés </em></p><p><em>C’est Un nuisible Un libertin Un serpent Le diable </em></p><ul><li><em>Accusé, on vous écoute.</em></li><li><em>J’étais pris dans une autre relation et ne m’en suis pas caché à l’époque. Après, que voulez-vous, la chair est faible. Et j’ai cédé. Je l’ai aussitôt regretté et n’ai pas voulu poursuivre. Ca aurait été pire si celle-là avait duré. J’en ai parlé au frère de la plaignante, qui a compris ma décision. Et qui m’a donné raison. </em></li><li><em>Mais vous vous rendez compte le traumatisme que vous lui avez fait subir, à la plaignante comme vous dites ?</em></li><li><em>La question est plutôt de savoir si elle n’aurait pas subi un traumatisme pire, d’une part si je l’avais repoussée et donc frustrée dans son aspiration momentanée de l’époque, d’autre part en poursuivant une aventure qui n’était pas destinée à se pérenniser. </em></li><li><em>Pas très convaincant, votre argumentaire…</em></li><li><em>Désolé, je n’ai pas trouvé mieux…</em></li><li><em>Mais la plaignante vous aimait…</em></li><li><em>Pas facile de délimiter les bornes d’un sentiment. Ce que je remarque c’est qu’on le valorise quand il s’agit des plaignantes et qu’on l’ignore ou minimise quand il s’agit du mien. Messieurs les jurés apprécieront.</em></li><li><em>Donc vous ne vous amendez pas.</em></li><li><em>Si ! Si ! Je demande pardon. J’ai manqué d’élégance. J’aurais dû m’expliquer. Je regrette. En fait, nous n’étions pas sur la même longueur d’ondes. Certains en ont fait des films. Palpitants même.</em></li><li><em>Mademoiselle, que réclamez-vous ?</em></li><li><em>La peine de mort. On devrait rayer ces individus de la carte.</em></li><li><em>Sacredieu ! Vous n’y allez pas de main morte…</em></li><li><em>La main, ça sert aussi à frapper, jusqu’à plus sang ! Mes consœurs me comprendront… Et pas seulement celles qui sont dans cette salle, et les autres qui auraient pu porter plainte, elles aussi…</em></li><li><em>Calmez-vous. Et faites preuve d’un minimum de patience.</em></li><li><em>Ah voici du lourd encore, mais que vois-je, madame sourit, et vous salue même…</em></li><li><em>Ben oui et alors ? Qu’est-ce que vous croyez ? </em></li></ul><p><strong>           La maumariée </strong>(<em>Je t’aimais bien tu sais</em>, Léo Ferré)</p><p><strong> </strong></p><p><em>Moi m’aura séduite dès le premier soir Monsieur le procureur</em></p><p><em>J’avais pourtant dit que j’étais mariée moi</em></p><p><em>M’a fait des scènes huit mois durant me faire ça à moi</em></p><p><em>M’a fait quitter ma famille à moi mon mari à moi</em></p><p><em>Mon boulot tout cuit à moi et ma province belle natale même la mienne</em></p><p><em>Et quand tout fut fait selon ses désirs les siens remarquez-le bien pas les miens</em></p><p><em>M’a expliqué à moi qui vous parle qu’on commettait une erreur</em></p><p><em>Qu’il était trop jeune pour moi et autres conneries</em></p><p><em>Me dire ça à moi </em></p><ul><li><em>Alors là c’est le pompon. Non, mais vous réalisez la portée de vos actes ?</em></li><li><em>Oui, madame me l’a assez répété, Monsieur que l’on paie pour faire respecter les normes, et elle a mené sa vie sans moi et cela ne lui aurait pas trop mal réussi ce me semble si la fatalité ne s’en était pas mêlée. Y’avait du monde au portillon. </em></li><li><em>Ce n’est pas une raison… Madame semble pointer du doigt votre jalousie…</em></li><li><em>Quand on vous invite dans un restau qui ne vous fait pas payer, que votre compagne s’absente dans la cuisine pendant un bon quart d’heure et que vous entendez le patron lui dire de revenir seule, y’ a de quoi se poser des questions, non ? </em></li><li><em>Madame ?</em></li><li><em>Je n’ai jamais trompé, monsieur. La preuve : je le lui ai juré.</em></li><li><em>Tout de même, la quitter au moment où elle vient pour vous rejoindre…</em></li><li><em>J’ai effectivement regretté ma décision par la suite, notamment au vu de qui s’en est ensuivi tout de go. C’aura été mon châtiment. Trois ans d’enfer. Nos destins se sont croisés plusieurs fois, et nous sommes demeurés amis.</em></li><li><em>C’est vrai ! Cela n’excuse pas tout.</em></li><li><em>Si vous voulez me faire dire que j’étais jeune et inconscient, je le concède volontiers. D’autres en sont décédés ou ont provoqué des morts sur la route. Et je suis prêt à demander pardon, vous vous en doutez. D’autant que c’est sans doute à madame que je dois d’être encore en  vie et sans doute aussi mon succès au bac. Madame sait de quoi je parle. </em></li><li><em>Vous avez toujours réponse à tout…</em></li><li><em>Comme tout le monde, Monsieur qui êtes-là afin de faire respecter la loi…</em></li><li><em>Madame, vous proposez un châtiment ?</em></li><li><em>Non, il s’est châtié lui-même, et plutôt deux fois qu’une…</em></li></ul><p><em> </em></p><p>            Nous avons vécu quelques mois ensemble avec la maumariée. Rue Barthes, à l’angle du Peyrou, puis rue des arts, près de la clinique St Jean où j’avais été opéré de la cheville mais aussi du bras puis ré-opéré quand il s’est agi de m’enlever la broche. Et pour une question d’ongle incarné. Dans quelques hôtels de l’écusson aussi. Je me souviens d’une engueulade nocturne assez tonitruante pour des motifs futiles. Le lendemain nous partions vers le centre de la France, chez elle en fait,  où je devais réviser, à l’hôtel, la partie orale de mon bac au cas où. Voyage galère avec panne, train et stop, re-panne au retour… En rentrant, la femme de ménage, Madame Juju, formidablement affectueuse celle-ci, me déclare : « Mon petit, je n’ai pas une bonne nouvelle à t’annoncer, va voir sur ton lit. ».  J’ai pensé à un échec cinglant  au bac. En fait, il s’agissait d’un article du Midi Libre qui évoquait, photo à l’appui, l’accident dont avaient été victimes mes copains du Piochet, Jacky et André. La nuit même de l’engueulade. J’ai toujours pensé que c’étaient eux qui m’avertissaient de la terrible nouvelle. Il y avait aussi une lettre de la rurale qui s’étonnait de ne pas m’avoir retrouvé aux obsèques… Aux yeux de ma grand-mère, qui habitait le Piochet et s’inquiétait quand je rentrais très tard, c’est la maumariée qui m’avait sauvé. Et le Bon Dieu accessoirement. Ca c’est une autre histoire qui la regarde. En tout cas c’est la maumariée qui m’a présenté la nasillarde<em>. </em>Quand on parlait de vengeance…</p><p><em> </em></p><ul><li><em>Et c’est quoi cette histoire d’engueulade et de scènes.</em></li><li><em>Sans doute un peu de jalousie, à bon escient. Madame était très courtisée. On ne peut pourtant pas dire que j’aie été jaloux dans la vie. J’aurais été de mauvaise foi. Je comprends les raisons de l’autre et de toute façon, quand ça ne me convenait pas, j’étais déjà ailleurs. Il s’agirait plutôt de sentiment d’injustice. J’admets qu’il relève d’un tantinet d’orgueil mal placé. Quoi qu’il en soit, en mûrissant, on doit pouvoir prendre du recul. En revanche, il m’est arrivé d’être non pas jaloux mais envieux, des qualités d’un autre ou d’une autre. Moins de sa réussite que de son épanouissement. D’avoir trouvé sa voie…</em></li><li><em>Passons au cas suivant. C’est du très très lourd… Si l’on veut bien me passer l’expression.</em></li><li><em>Je confirme</em>…</li></ul><p><strong>         La Coopérante</strong> : (<em>Il est fatigué, le prince charmant</em><strong>… </strong>Michel Delpech<strong>)</strong></p><p> </p><ol><li><em> qui prenez plaisir à faire c… tout le monde</em></li></ol><p><em>J’arrivais des anciennes colonies putain ça craignait et j’avais besoin d’un type clean</em></p><p><em>Je le voulais et je l’ai eu et c’est moi qui voulais M. l’infâme qui jugez</em></p><p><em>Je le pensais notez combien j’étais c… prudent intelligent et solide</em></p><p><em>N’a pas voulu ce salaud de l’être innocent qui germait en moi</em></p><p><em>Je lui ai tout offert L’ai présenté aux miens non mais quelle nullasse</em></p><p><em>Pour moi c’était du tout cuit comme on dit pour la vie tu parles Charles</em></p><p><em>Je l’ai logé et nourri et blanchi Et quand on s’est séparés</em></p><p><em>      N’a même pas cédé une ultime fois à mes légitimes et ultimes avances</em></p><ul><li><em>Et ça ne vous dérange pas de l’avoir poussée au crime</em></li><li><em>Si bien sûr. Mais comment faire autrement On peut assumer ses actes, pas les erreurs des autres, surtout si l’on n’a rien demandé Et tel était mon cas. </em></li><li><em>Vous ne pouvez tout de même lui reprocher son innocence ! </em></li><li><em>Disons qu’elle était plutôt inattendue à son âge…</em></li><li><em>Vous semblez être remonté envers la plaignante…</em></li><li><em>Moi Allons donc Demandez-lui plutôt si ça la dérangeait de m’avoir menacée, pour rien, d’un couteau de cuisine. Quand on parle de violence conjugale… </em></li><li><em>Ce n’est pas le sujet…</em></li><li><em>Elle était excessive en tout…</em></li><li><em>Ce n’est pas le sujet !</em></li><li><em>D’une tendance aiguë à la sur-possession… </em></li><li><em>Ce n’est toujours pas le sujet…</em></li><li><em>Partait pour de mystérieux rendez-vous qui sentaient l’espionnage… </em></li><li><em>Oh !!!</em></li><li><em>M’a fait un scandale chez des amis à Cannes où des amis nous avaient amenés à un spectacle saphique, ou obligé à partir dare-dare d’un film de Fellini… M’a avoué ensuite qu’elle couchait avec des filles derrière mon dos…</em></li><li><em>Et homophobe avec ça…</em></li><li><em>Non, cet aspect ne me déplaisait pas au fond mais c’est pour vous dire si la vie n’était pas facile. Impossible dans ces conditions d’envisager la naissance d’un enfant. Et puis pas de boulot ! Et je ne vous parle pas de la famille. La mère complètement dingue. Totalement coincée. Raciste. Suffisante ! Manipulatrice ! Hautaine et méprisante ! A leur décharge, je faisais tout pour les choquer ! Bref,  je n’ai jamais voulu la revoir. M’a fait fâcher avec mon successeur qui a dû s’en mordre les doigts, même s’il était sincèrement épris. Ce n’est pas faute pourtant, de l’avoir prévenu. Mais ce qui est fait est fait. Je ne garde que le positif : un voyage à Florence, un mariage en Dordogne (et la cuite de ma vie), des débuts prometteurs mais qui ont très vite mais alors très très vite tourné court… J’ai passé deux ans et demi à me mordre les doigts. Ca fait du mal à la longue… Et pas qu’aux doigts…</em></li><li><em>Et vous ne pensez pas que, si elle agissait comme cela c’est parce qu’elle a senti que vous ne l’aimiez pas ?</em></li><li><em>Eh bien, en ce cas-là on en parle ou on quitte, ou on laisse partir… On n’agit pas en enfant gâtée qui se croit au-dessus de tout le monde…</em></li><li><em>Et vous madame, comment souhaiteriez vous voir le prévenu châtié ?</em></li><li><em>Châtré oui ! Qu’on les lui coupe, une bonne fois pour toutes !</em></li><li><em>C’est peut-être un peu tard, non ? Il y a prescription !</em></li><li><em>Pour lui, sans doute, pour moi non. La vengeance est un plat qui gagne à se voir réchauffé. Ca lui apprendra à me dédaigner de la sorte…</em></li><li><em> On vous préviendra…. Ben dites donc : une peine de mort, une émasculation, ça promet lors des délibérations. </em></li><li><em>Et ce n’est pas fini… (mais qui parle ?)</em></li><li><em>Faut pas exagérer. Je n’ai pas laissé que des mauvais souvenirs…</em></li></ul><p><strong>         L’Unique (à muter) </strong>(<em>Quelque chose en moi ne tourne pas rond<strong>… </strong></em>Téléphone<strong><em>)</em></strong></p><p><em> </em></p><p><em>Moi ne sais comment me suis retrouvée mariée</em></p><ol><li><em> le shérif lui non plus manifestement ne savait pas.</em></li></ol><p><em>Ca n’a pas duré longtemps on s’est tous deux bien trompés moi surtout (rires)</em></p><p><em>Bon c’est vrai que ne l’ai pas cherché qu’un peu </em></p><p><em>Ne me suis pas gêné pour lui en faire voir </em></p><p><em>Il n’était pas mon genre d’homme</em></p><p><em>Mais ne vais pas tout prendre sur moi Tout de même Y’a des limites </em></p><p><em>A dit à ma meilleure amie (la garce !) qu’il n’avait jamais eu de sentiment pour moi</em></p><p><em>Et ça n’ai pas du tout mais alors pas du tout aimé</em></p><p><em>Du jour au lendemain pft  n’existais plus rayée sur sa s… de carte </em></p><ul><li><em>J’ai l’impression que vous êtes un spécialiste de la fuite. C’est vrai ça, pourquoi avoir épousé madame ?</em></li><li><em>Sur un coup de tête. Je n’ai jamais pu supporter de voir pleurer quelqu’un. A plus fortes raisons à cause de moi.</em></li><li><em>Si Madame pleurait, elle avait ses raisons, non ?</em></li><li><em>Oui mais comme disait l’autre, son mal venait de plus loin. Une éternelle insatisfaction. Rapports conflictuels avec les parents. On ne peut pas tout me mettre sur le dos. De toute façon, la vie, la vie professionnelle, nous a séparés et c’est ce qu’elle avait de mieux à faire.</em></li><li><em>Vous tournez facilement la page.</em></li><li><em>C’est un peu ça la jeunesse. On fonce et l’on apprécie mal les dégâts potentiels. Seul le présent compte. Le rétroviseur, c’est pour plus tard. Il y a un temps pour vivre, un autre pour regretter.</em></li><li><em>Malgré vos repentances publiques, on a l’impression qu’au fond de vous-même vous ne déplorez jamais rien.</em></li><li><em>Que je regrette ou pas, quelle différence ?</em></li><li><em>Mais pensez un peu aux victimes.</em></li><li><em>Mais j’y pense. Sauf que ça ne fait pas avancer les choses ni pour elles ni pour moi. Moi aussi j’ai été une victime. A ma façon du moins. Pour répondre à votre question, vous avez raison. Je regrette mais cela ne signifie pas que je n’aurais pas fait la même chose s’il nous était possible de revivre certains moments cruciaux de notre vie. Ah, si on pouvait deviner la suite… Et même : le temps ne fait rien à l’affaire… </em></li><li><em>Bien, que réclame madame ?</em></li><li><em>Oh moi rien. Je lui ai fait du mal. Il me l’a rendu au centuple. J’ai tiré un trait sur tout ça. Il a l’air de s’être stabilisé. Je suis content pour lui…</em></li><li><em>Bel exemple de magnanimité.</em></li><li><em>… Dont je remercie la non-plaignante. On ne peut pas vivre dans la rancœur.</em></li><li><em>Mais c’est vous mon bon ami, qui l’imaginez, cette rancœur…</em></li><li><em>… ? Ah ? Bon… Ben v’la aut’chose…</em></li><li><em>Mais quelle étrange odeur, qui vous monte a nez…</em></li></ul><p><strong>         La fleur de moutarde</strong> <em>(C’est le dessert que sert l’abominable homme des neiges. </em>Lio)</p><p> </p><p><em>Moi c’est cousine-cousin (par alliance)</em></p><p><em>Sa Lolita de 20 ans ou quasi-tout comme</em></p><p><em>L’antidote des frasques du printemps</em></p><p><em>Une tocade une passion passagère une utopie</em></p><p><em>Vagues projets de ménage M. le Marshall</em></p><p><em>M’amenait au concert de jazz (peux pas piffer le jazz !)</em></p><p><em>Ma décision prise Sur le point de tout plaquer</em></p><p><em>Adieu les projets veaux moutons et cochons </em></p><p><em>Engagement ailleurs je présume</em></p><p><em>Et moi hop Ni vu ni connu je t’embrouille Disparition des radars</em></p><p><em> </em></p><p><em>&#8211;    On a l’impression que vous ne saviez pas trop ce que vous vouliez alors.</em></p><p><em>&#8211;    C’est vrai que je me laissais porter par les événements…</em></p><p><em>&#8211;    Ils ont bon dos les événements. Je n’entends parler ici parler que de concupiscence.</em></p><p><em>&#8211;    Elle a bon dos la bête à deux…</em></p><p><em>&#8211;    Et ça vous amuse, par dessus le marché…</em></p><p><em>&#8211;    Je m’amuse de cette inconstance qui m’apparaissait comme un art de vivre mais qui m’a fait perdre un temps fou dans d’autres domaines. En plus, j’ai l’impression, très désagréable, de n’avoir semé que des mauvais souvenirs.</em></p><p><em>&#8211;     Bon, je vais vous faire un aveu. Nous n’avons retenu que certains griefs et pas fait intervenir les motifs de satisfaction. Les dépositions sont uniquement à charge. Et quand je dis nous, en fait c’est de vous qu’il s’agit. C’est vous-même qui vous accusez. </em></p><p><em>&#8211;     Vous me rassurez. Faudra quand même que j’envisage aussi le bon côté des choses mais la nature humaine nous porte plutôt vers l’auto-flagellation. On a tous  du  Christ en croix en nous. Ah, le judéo-christianisme…</em></p><p><em>&#8211;     Amen.</em></p><p><em>&#8211;     La plaignante a quelque chose à ajouter ?</em></p><p><em>&#8211;    Non, je suis très heureuse à présent. Autant qu’on peut l’être quand on se contente de peu…</em></p><p><em>&#8211;    Remarque on ne peut plus sage… La moutarde ne vous monte plus au nez…</em></p><p><em>&#8211;     Très drôle…, comme on dit à Dijon.</em></p><p><em>&#8211;     Mais j’entends de la musique brésilienne, ça vous parle ?</em></p><p><em>&#8211;    Un peu, oui…</em></p><p><em> </em></p><p><strong>         Bijou : (</strong><em>The girl from Ipanema</em>, Astrud Gilberto)</p><p><em> </em></p><p><em>Pour moi ce fut un vrai feu de paille assez ardent je dois le dire</em></p><p><em>Beaucoup d’enthousiasme au début de mon côté comme du sien</em></p><p><em>Pas le coup de foudre mais pas loin</em></p><p><em>On allait à la mer au ciné au resto on bourlinguait</em></p><p><em>Mais il jouait sur d’autres tableaux ce que je me refusais à admettre</em></p><p><em>Si vous saviez les couleuvres qu’il m’a fait avaler</em></p><p><em>Et Albi par ci et Dijon par là</em></p><p><em>Pourtant je connaissais ses failles</em></p><p><em>Bref j’ai rompu et ses larmes soudaines m’ont ému</em></p><p><em>Suis revenue mais M. avait sa fierté Il m’a laissé partir sans un mot le nigaud</em></p><p><em>Et qui c’est qui l’a consolé ! Miche ! Ma meilleure amie…</em></p><ul><li><em>Pas très logique tout ça</em></li><li><em>C’est vrai. Je m’en suis voulu mais c’était trop tard.</em></li><li><em>Vous avez de bonnes raisons, je suppose.</em></li><li><em>Disons que durant les quelques jours d’éloignement, j’avais eu le temps de m’habituer à cet échec, à cette rupture. Et puis, j’avais d’autres cordes à mon arc, d’autres ouvertures. Il faut toujours compenser ses faiblesses par de nouvelles forces, je veux dire d’autres expériences. On en apprend tous les jours.</em></li><li><em>Et les larmes ?</em></li><li><em>Une faiblesse passagère. La fatigue. Je me suis senti vieillir d’un seul coup ! </em></li><li><em>Madame, êtes-vous satisfaite par les réponses de votre ennemi ?</em></li><li><em>Oui Oui, vous savez, on est toutes plus ou moins passées à autre chose. Et parfois de bien plus graves… Je crois que notre ami se fait beaucoup d’illusions. La plupart l’ont depuis longtemps oublié.</em></li><li><em>(Quelques cris de protestations. J’aimerais bien savoir d’où ils provenaient. Par simple curiosité).</em></li><li><em>Vous ne réclamez donc point de châtiment exemplaire ?</em></li><li><em>C’était un autre temps avec d’autres mœurs. Seuls celles et ceux qui l’ont vécu peuvent le comprendre…</em></li><li><em>Et la copine ?</em></li><li><em>Ca c’était de bonne guerre. Il a sans doute pensé que ça me ferait râler ? </em></li><li><em>Accusé, vous confirmez ?</em></li><li><em>Oui et non. Elle avait ses qualités spécifiques. C’était bien qu’elle soit là. Je l’ai revue sur une plage un jour, avec deux gosses. Ca m’a fait tout drôle…</em></li><li><em>En tout cas, manifestement, elle ne fait pas partie des plaignantes…</em></li><li><em>(une voix) Vous allez voir que le coupable ici présent va finir par se faire plaindre à ce rythme-là…</em></li><li><em>On a toujours de bonnes excuses, des raisons plausibles. Cela ne justifie pas tout mais atténue la stupidité de nos actes.</em></li><li><em>Vous êtres en train de plaider votre cause, là.</em></li><li><em>Sans le vouloir, je vous le jure…</em></li><li><em>Tiens, une normande, dites donc on voyage avec vous…</em></li></ul><p><strong>         La normande (</strong><em>Slave of love</em><strong>… </strong>Brian Ferry<strong>)</strong></p><p><strong> </strong></p><p><em>Il était éblouissant à cette époque Ce qu’il parlait bien </em></p><p><em>Et à bon escient Et puis quelle culture</em></p><p><em>Il tranchait sur tous ses collègues</em></p><p><em>C’est moi toute ébaubie qui ai fait les premiers pas sur un quai de gare</em></p><p><em>Aussi désolé En souvenir de ce si beau moment Je ne dirai rien contre lui</em></p><p><em>J’étais tout feu tout flamme Il était du genre à éteindre l’incendie</em></p><p><em>Et puis plus de 1000 kms c’est trop pour un seul Homme tel que je le fantasmais</em></p><p><em>On s’est retrouvé à Paris où il m’a présentés sa supposée meilleure amie d’alors</em></p><p><em>M’a même pas signifié que c’était terminé A suivi sa voie royale (Tu parles, Charles !). </em></p><p><em>-Accusé, on vous tend la perche !Je vous remercie Monsieur l’autre moi-même. Madame a bien résumé la situation. L’éloignement ne rapproche pas toujours.  Ma fille est née alors que nous venions de nous retrouver lors d’un stage en région parisienne Ma vie professionnelle devenait compliquée. Madame a refait sa vie et je suppose que j’y suis un peu pour quelque chose </em></p><ul><li><em>Ca c’est sûr…</em></li><li><em>Ainsi tout est bien qui finit bien ?</em></li><li><em>Il n’empêche ! Vous avez participé à la destruction d’un couple !</em></li><li><em>Il ne devait pas être bien solide… </em></li><li><em>Ce n’est pas une excuse. Vous ne pouviez pas le prévoir…</em></li><li><em>Vous savez quand une personne bien sous tous rapports fait les premiers pas alors que vous ne lui aviez rien demandé et que jamais vous n’auriez imaginé que…</em></li><li><em>Epargnez-nous vos sophismes ! Pire : vos forfanteries…</em></li><li><em>Bon madame que souhaiteriez-vous pour atténuer votre déception passée ? </em></li><li><em>Moi rien, j’ai misé sur le mauvais cheval c’est tout mais il m’a aidé à franchir l’obstacle et je suis bien forcé de le confirmer aujourd’hui</em></li><li><em>Accusé, cette remarque plaide en votre faveur.</em></li><li><em>Je remercie madame…</em></li><li><em>Ecris-nous un joli petit livre. On sera quittes à jamais…</em></li><li><em>Mais j’entends des éclats de voix, ou de verre d’outre-tombe… De qui s’agit-il cette fois. ?</em></li></ul><p><strong> </strong></p><p>   <strong>La nasillarde</strong> (Une nuit que j’étais à me morfondre…)</p><p><em>Mmoi je mm’en fous je suis mmorte à présennt</em></p><p><em>Et je l’aurais été mmaintes fois auparavannt</em></p><p><em>Si je nnn’avais pas loupé tous mmes suicides</em></p><p><em>Mm’a récupéré et mm’a redonnnné l’espoir je dois le dire</em></p><p><em>Onn a bricolé unne nnouvelle fanmille</em></p><p><em>Mmais pour mmieux mme lâcher unme gosse sur les bras</em></p><p><em>Pourtannt j’avais bienn du succès mmoi danns mmon gennre</em></p><p><em>Ya même un yéyé qui m’a draguée</em></p><p><em>Je nnmméritais pas cette hunmiliationn, Mnonsieur Mmachin Truc Chose Bidule Ennginn </em></p><p><em>&#8211;    Et vous n’avez pas honte ?</em></p><p><em>&#8211;   Bien sûr,  pour la gosse. J’ai fait au mieux pour elle par la suite. Quand les parents ne s’entendent plus, c’est pire. J’en sais quelque chose. Je pense qu’elle a compris en grandissant. Je signale que j’ai pas mal expié : Madame m’avait tout pris, mon salaire, ma voiture, ma fille surtout. J’ai vécu six mois dans la misère, privé de visites. Ne survivant que grâce à des expédients, des amis fidèles et les cours particuliers. </em></p><p><em>&#8211;  Mais nnnonnn qu’est ce qu’il raconnnte…</em></p><p><em>&#8211;  Un peu facile. Vous avez quelque chose à ajouter pour votre défense ?</em></p><p><em>&#8211;    Une semaine après notre rupture, madame se trouvait un « fiancé ».  Après m’avoir mis un œil au beurre noir, il importait que ce fût dit. Après, ça s’est bien arrangé,  je dois le dire. Le beurre a tourné au clair, à l’huile en quelque sorte. </em></p><p><em>&#8211;   Oui mais bon. Les excès, cela peut se concevoir, pour échapper au désespoir.</em></p><p><em>   &#8211;   Madame buvait et cela me faisait honte. M’a bousillé une voiture alors que l’on ne roulait déjà plus  sur l’or depuis qu’elle avait perdu son boulot pour un menu larcin, complètement idiot.</em></p><p><em>&#8211;   Parce que vous ne buviez pas peut-être ?</em></p><p><em>&#8211;   Sans doute. Mais je tenais l’alcool. Je n’ai que fort rarement été saoul durant toute ma vie.</em></p><p><em>&#8211;   Et c’est tout ? </em></p><p><em>&#8211;   Non j’avais fait une rencontre capitale. Celle que l’on attend toute sa vie. J’allais pas la laisser passer. </em></p><p><em>&#8211;  Oui et elle il l’a épousée. Avec moi il voulait pas…</em></p><p><em>&#8211;  Chut ! Justement écoutons l’intéressée. Sans doute tranchera-t-elle ce dossier bien complexe.</em></p><p><em>&#8211; Ennncore une fois, faut que j’m’efface… Vous mmmériteriez que je me suicide devannt vous…</em></p><p><em>&#8211; Oui, oui on revient vers vous, écoutons la jolie brune piquante qui s’avance vers nous… Madame, vous avez, semble-t-il quelque chose à nous déclarer…</em></p><p><em> </em></p><p>                  Certes, Monsieur paraît à première vue condamnable…</p><p>      Il évoque une époque où l’égalité homme-femme n’était même pas envisagée. Les filles étaient des princesses potentielles en quête du Prince Charmant ! Celui-ci ne pouvait que décevoir mais avec le recul, chacune a poursuivi sa trajectoire de vie…</p><p>                  Monsieur est donc resté ancré pour elles dans l’imagerie du souvenir narcissique.</p><p>                  Les premiers pleurs passés, les amoureuses bafouées ont pu se forger une solide expérience et même si l’inconstance de Monsieur est condamnable, ce dernier fait bel et bien partie de l’époque heureuse de leur jeunesse.</p><p>                  C’est sans doute la raison pour laquelle la majorité d’entre elles sont restées ses amies même si au départ elles désiraient se venger.</p><p>                  Qu’elles se rassurent, il a lui-même été perturbé par son instabilité et la meilleure preuve de sa fragilité c’est qu’aujourd’hui, par le biais de l’écriture, il revit ses moments de trahison pour se libérer de sa culpabilité.</p><p>                  Voilà ce que je peux dire aujourd’hui moi qui connais bien son évolution…  </p><p> </p><p>                  (Question pour le lecteur : Qui parle ? la jolie brune ou le narrateur qui imagine ses pensées ?)</p><p> </p><p>                  Je donne à présent la parole au procureur :</p><p> </p><p>                  <em>Messieurs les jurés, depuis que le monde est monde, et la justice ce qu’elle est, jamais au grand jamais, on n’aura vu cas aussi ostensiblement condamnable…</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je n’ai pas écouté la suite du réquisitoire. Encore moins celui de mon plaidoyer. Et je suis parti avec la jolie brune piquante. De toute façon, tout n’est pas véridique, encore moins exhaustif, en ces histoires. J’ai supposé, complété, reformulé. Le souvenir est très subjectif.  J’ai quitté les lieux ainsi qu’on sort d’un mauvais rêve, et je ne suis pas près d’y revenir. C’est que je connaissais le verdict. <em>Allongeons d’l’avant, bonnes gens, allongeons d’l’avant</em> ! préconisait, en chantant, le conteur canadien.</p><p> </p><p>                  Qu’ai-je retenu de toutes ces relations :</p><ul><li><em>Une certaine confiance en moi-même (important quand on est ado).</em></li><li><em>Qu’une relation suivie vaut mieux que des expériences multiples.</em></li><li><em>Que le sexe et le sentiment, ça peut faire deux.</em></li><li><em>Qu’à faire n’importe quoi on ne gagne pas grand-chose.</em></li><li><em>Qu’il ne faut pas trop jouer avec le feu.</em></li><li><em>Que c’est bien de s’appuyer sur l’expérience. Pas trop tout de même.</em></li><li><em>Qu’on finit toujours par sortir d’une situation inextricable. </em></li></ul><p><em>(Patience et longueur de temps…)</em></p><ul><li><em>Que la musique, le cinéma, le théâtre, bref l’art quoi, justifient bien des compromissions.</em></li><li><em>Que se tourner vers la jeunesse c’est à coup sûr replonger dans ses erreurs.</em></li><li><em>Que le ciel le soleil et la mer c’est bien mais qu’il ne faut pas en abuser.</em></li><li><em>Que susciter le désir étonne mais vous revigore à vie.</em></li><li><em>Qu’on ne change pas quelqu’un qui a commencé à dégringoler…</em></li></ul><p>                   Je n’ai tout de même pas osé passer sous l’arc de triomphe du Roi-soleil, avec ses références aux victoires qui ont affaibli le pays.</p><p> </p><p>                  Tout ce que vous venez de lire est imaginaire même si s’appuyant sur des faits réels à la base. Le style des plaignantes est parfaitement fantaisiste.</p><p> </p><p>                  Quant aux procès… Ils me font une peur bleue tout comme les réactions intempestives d’une foule. Une erreur d’interprétation sur un mot, une expression ou même un silence et voilà votre sort scellé. Meursault en a fait l’expérience à ses dépens. Qui nous prouve en effet qu’une phrase prononcée de manière en apparence insultante n’était pas en fait une citation ironique ? Qu’il n’a pas joué sur ce que les stoïciens nomment la polyphonie énonciative. Par ex, si je dis : Il n’est pas un peu con lui oh ! en parlant d’un  copain étourdi par ex. Je ne traite pas la personne de con. Je rappelle la citation d’Elie Kakou, censée faire rire le public. Les erreurs d’interprétation foisonnent dans la vie courante. Je me souviens d’une rumeur, quand nous étions ados, d’une possible aventure entre Manitas et l’actrice Jeanne M. rapportée par les adultes. Elle avait sa source dans le fait que le guitariste pavoisait en ville avec une superbe voiture et qu’interrogé sur sa rencontre avec la comédienne, sans doute pour botter en touche, il avait déclaré, en se couchant sur le capot : Jeanne, la voilà…  Les imbéciles en avaient conclu qu’elle lui avait payé la voiture en échange de se  services. Si l’on part de ce genre de déclaration pour juger du sort d’un individu, on risque de commettre pas mal d’erreurs. Et l’erreur n’est dans les objectifs et attributions de la justice…</p><p> </p><p>                  Je pourrais citer des tombereaux d’exemples.</p><p>                  Tout de même. La question se pose : Que reste-t-il de nos amours ?</p><p> </p><p>                  Et de nos amis ? Tout ce temps passé parfois à les fréquenter pour aboutir à une absence totale de suivi dans les relations. Dans la prochaine vie, je me méfierai.</p><p> </p><p><strong>       VENONS-EN AU PEYROU</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Pour le tout premier numéro de la revue littéraire Le Chat messager, dont nous nous occupions avec Skimao, j’avais rédigé <em>12 épures liminaires au vu du millénaire à venir</em>. Il s’agissait de fêter les 1000 ans de la ville à l’étymologie douteuse. Pastel ? Jeunes filles ? Epiciers ? Poissonniers ? Pêne ou verrou ? Je m’y imaginais sur la promenade du Peyrou, toisant les toits de la ville, sa perspective classique et ses alentours montagneux. J’en extrais les meilleurs moments. J’en prends 12, un par strophe à peu près.</p><p><em>A tant faire que de rédiger un site méticuleux de signes sur le tas, mettre impérativement dans le mille en invoquant, par-devers tel monticule, l’un des plus exigeants parmi les derniers phares de cette fin de siècle. (NDLA : Je pense qu’il s’agissait de Francis Ponge, natif de Montpellier).</em></p><p><em>Bertrand le Téméraire n’a vécu que le temps de ronger sa moutarde au nom d’une pierre divine ; on se contentera du Peyrou, l’espace de cette Amérique de propositions, heure sur heur élaborée.</em></p><p><em>Tout est plat pour peu qu’on s’aventure au faîte d’un prétendu Mont Pelé : les platanes, les promeneurs placides (on en a vu d’autres plus « jeunes » au jardin des plantes), les sept à neuf planètes qu’on observe mieux que de la Babotte.</em></p><p><em>Mon exil intérieur grimpe d’un cœur sec les escaliers rectilignes de cette merveille blanche que je ne vise qu’à hanter.</em></p><p><em>J’ai découvert une nef parfaitement plane avec ses ailes de pigeon repliées…</em></p><p><em>Les noces de Cana rivalisent d’impudeur effarouchée avec le commerce florissant…</em></p><p><em>Un pavillon s’érige en point de fuite et vous plonge en un bassin de jouvence qui me grise de termes…</em></p><p><em>Il a donc mis le nez à l’air, notre St loup cornu, figé dans sa mélancolie farouche. Autrefois je le faisais tenir entre mes deux doigts de jouvenceau.</em></p><p><em>La ligne rouge des balisiers, avec leurs oreilles de plantes grasses, grandes ouvertes au tout venant, isolée sur fond de pelouse</em>…</p><p><em>L’une va plonger dans le plan d’eau que la seconde traverse tandis que la dernière me regarde évaluer l’heure à partir du cadran solaire au sol (Enfant, sur cette eau évaporée, glissa ma caravelle de rêve manquante sous le château évanoui). </em></p><p><em>La garrigue à l’horizon entre deux airs : celui du thym et des asperges sauvages dont on truffe les omelettes baveuses. Aride et broussailleuse la définit parfaitement.</em></p><p><em>Les épiciers et les poissonniers ne peuvent décemment plus faire résonner les chèques, avec ou sans provisions, sur les tables de leur patronne révolue.</em></p><p>                  C’est vrai qu’enfant j’avais un bateau que je faisais glisser sur le plan d’eau. Je n’arrivais pas à me mettre en tête que celui-ci ne pourrait m’embarquer et traverser ledit plan. Ainsi étais-je à chaque fois déçu quand on m’y emmenait (Il devait s’agir de la bonne).</p><p>                  Je réalise à présent que le monde m’apparaissait de façon naïve ou brute. Les peintures médiévales, sans rapport de proportion, me parlaient instantanément. Je ne voyais pas de contradiction entre les personnages et les tours ou les remparts des châteaux dans lesquels on les faisait pénétrer. On ne sollicite pas suffisamment l’esprit de l’enfance.</p><p> </p><p>                  Plus tard, j’aimais traverser le Peyrou pour me rendre à la Foire aux ânes, sous les Arceaux : on pouvait y dénicher des merveilles. Et puis le quartier devenait piéton et franchement, cela changeait la vie. J’apprécie la résurrection actuelle de ces brocantes sur les jardins ou parfois sous, quand le dessus est pris par Noël ou la Foire aux associations.</p><p> </p><p>                  Devant le plan d’eau, nous avons assisté à un concert de la grande chanteuse américaine (tout ce que font les américains est grand), prêtresse du protest-song, Joan Baez. Ma cadette était bien gênée car je disais à tout bout de champ : Vous croyez qu’elle Baez encore ?, sous les regards mi-amusés mi-désapprobateurs de quelques curieuses et curieux.</p><p> </p><p>                  Avec le Peyrou, on achève le tour de la commune clôture laquelle définit la forme de l’Ecusson et passe entre autres par la tour de la Babotte et celle de Nostradamus, la tour des Pins, remplacés par des cyprès, sans dommage pour l’instant malgré lés prophéties catastrophistes. Son archère et ses mâchicoulis. A l’époque, on s’y protégeait du Prince noir. Des nos jours, on s’en invente. Celui-ci m’a inspiré quelques prophéties mises en quatrains, pour Michel Cadière. En voici le début… :</p><p> </p><p>      <em>Dans le feu de l’action se love le bouffon</em></p><p><em>      L’eau féconde du ciel est minérale en diable</em></p><p><em>      Et le soleil inonde le glaive évocateur</em></p><p><em>      Jusqu’à ce que l’ermite tombe en sa caverne </em></p><p><em>      </em></p><p>                  Et la fin :</p><p><em> </em></p><p><em>  Mais le mat est sans nom et l’échec est sans nombre</em></p><p>  (Dans une autre vie j’ai dû être alchimiste).</p><p> </p><p>                  Après le Peyrou,  par l’avenue d’Assas, on rejoignait l’appartement d’amis des parents (en fait de Ray). La dame s’appelait Mimi B,  je ne connais pas son prénom, et nous l’adorions. Elle était belle et gentille ! Ca nous changeait ! Ils habitaient les HLM dans le quartier que l’on nomme aujourd’hui Hôpitaux-Facultés. Elle confectionnait pour goûter des cakes dont nous raffolions et dont j’aimerais bien retrouver la recette (les cakes valent bien des madeleines, allez !). J’y allais quelquefois le samedi, car on se fait des copains partout et qu’elle avait trois fils, sauf qu’un jour on voulut que ma sœur m’accompagnât. Ca m’embêtait, allez savoir pourquoi, je suppose que j’avais honte d’avoir à surveiller une gamine, si bien que je pressais le pas pour la semer. En même temps, je pensais que c’était un jeu. Au bout d’un moment, le jeu ne lui a plus convenu, elle en a eu assez et s’en est retournée seule au magasin des parents. Elle était jeune encore,  disons huit ou neuf ans et elle pouvait faire de mauvaises rencontres. De mon côté, je pensais toujours qu’elle me suivait mais se cachait, par jeu ou par malice. Arrivé chez Mimi, interrogatoire à la Caïn dans la Bible : Bernard, qu’as-tu donc fait de ta sœur ? Réprimande appuyée mais sans violence et invitation à faire le parcours à l’envers. Pas de sœur sur le chemin et l’angoisse qui commence à monter.</p><p> </p><p>                  Arrivé au magasin, la boule au ventre, ouf ! La petite sœur était là… Belle engueulade et toujours pas de beigne…  (Les beignes, je les ai toujours prises quand je ne les méritais pas…). En revanche, j’ai droit au procès collectif des employés et du patron réunis. Moi, rouge comme une pivoine, incapable de me défendre, convaincu de mon tort. Bon, on m’aurait expliqué calmement qu’il me faudrait dorénavant faire preuve de plus de prudence, ça aurait sans doute eu le même effet. Les procès traumatisent mais ne guérissent pas. En tout cas, ma sœurette était saine et sauve et je m’en félicite.</p><p> </p><p>                  Avenue d’Assas, c’est  là que je suis né ! A 19 h en janvier ! Comment ne pas avoir peur du noir au point d’en devenir frileux ! Avenue du professeur Grasset, presque en face l’ancienne clinique St Jean. Cheville cassée, j’y suis resté un bon mois avant d’être hébergé chez ma tante, à St Bauzille de la Sylve,  auprès d’une petite amie qui s’appelait Odile. Puis retourné pour enlever la broche de ma cheville et, dans la foulée, ongles incarnés. L’horreur ! La chambre était toujours pleine de copains et quelques copines. Parmi elles, la boxeuse (plus tard…), mais je n’ai pu lui parler devant tout ce monde… L’une des pires périodes de ma vie. Je m’en suis bien remis mais à force de rames, toute !</p><p> </p><p>                  St Jean, St Roch, St Eloi, St Charles : c’est qu’il y en avait des cliniques et hôpitaux, dont certains en centre ville ! Et des noms de rue de savants célèbres ! Je m’en suis rendu compte lors de la réception de Régine Detambel à l’académie des sciences et lettres de Montpellier : les Bouisson (-Bertrand), les Broussonnet, les Delpech, les Flahaut, les Chaptal, Pasteur, et bien sûr les hôpitaux : et Gui de Chauliac, Arnaud de Villeneuve, Lapeyronie … où mon père a pratiquement fini ses jours…</p><p> </p><p>                  Après le Peyrou, c’était déjà un autre monde. On est manifestement sur le départ…</p><p> </p><p><strong>       EN ARPENTANT LE BOULEVARD JEU DE PAUME, ON REJOINT LA RUE ST DENIS</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Rue, St Denis, rien à voir avec celle de Paris (célébrée par Audiberti version Nougaro  : « A minuit je sucre des fraises, j’ai la feuille de vigne embrasée… Je me lève je pèse mon pèze. Rue St Denis y’a bon baiser. »…). Mes arrière grands-parents paternels y tenaient un magasin qui fut remplacé par une animalerie puis par la vente de fromages de l’arrière pays. Ils avaient ouvert également une boutique de confection dans la plus grande bourgade la plus proche du Piochet. J’étais un bon parti ! Ruiné mais qui sait ? Merci les aïeux !</p><p> </p><p>                  (Zède s’est fait couillonner, avec ces rêves de grandeur marchande !)</p><p> </p><p>                  J’y ai un souvenir plus tardif mais assez précis. On trouvait des tas de magasins de disques en ville. Avec l’argent que j’avais gagné l’été en travaillant, je me suis payé une dizaine de vinyles de musique classique. J’étais en effet un peu en déficit en tant que mélomane, à part les incontournables Bach, Mozart et Beethoven, alors que je m’étais forgé, en autodidacte, une culture picturale assez solide, déficit que j’ai voulu combler en me procurant au moins les bases. Aussi ai-je acheté, en vrac :</p><p> </p><ul><li><em>Les tableaux d’une exposition de Moussorgski (pour compléter ma culture artistique)</em></li><li><em>Shéhérazade, de Rimski-Korsakov, dont le leitmotiv me plaisait. Et encore et toujours. </em></li><li><em>La symphonie Fantastique, de Berlioz, un peu tonitruant mais c’était l’époque.</em></li><li><em>Les ouvertures d’opéras de Wagner, dont la première, Tannhäuser. Je me suis découvert une véritable passion pour Wagner, sa musique en tout cas, sans connotation idéologique, et en distinguant sa musique de ce que je savais sur l’homme. Ceux qui mêlent les deux n’ont rien compris à l’art. La Tétralogie m’a beaucoup inspiré. J’ai visionné, durant des heures, la version pour la scène de Patrice Chéreau. Et j’ai fait un saut à Bayreuth… </em></li><li><em>Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, forcément lié au film 2001, Odyssée de l’espace, pour moi l’un des meilleurs à l’échelle de toute une vie. Il m’a marqué au plus au point et j’avais développé toute une théorie sur l’interprétation de la fameuse stèle de métal en forme de parallélépipède. A la fois figure algébrique ne représentant rien d’autre que la possibilité d’aller voir ailleurs, plus loin, tant est infinie la capacité du désir de se reconduire. La distance entre l’homme est la stèle représentait le manque qui suscite la résurrection permanente du désir. Je mêlais ça de mes connaissances sommaires sur Nietzsche et Einstein… Et j’obtenais une interprétation plausible.</em></li><li><em>Les gymnopédies de Satie, c’est simple, direct, efficace, décisif, souvent drôle.</em></li><li><em>Les préludes de Chopin, on ne s’en lasse pas. C’est incroyablement moderne. Gainsbourg ne s’y est pas trompé. Et Chopin n’est pas que l’amant fiévreux de George Sand.</em></li><li><em>Le prélude à l’après-midi d’un faune, de Debussy, qui complétait ma lecture de Mallarmé et faisait, par sa discrétion, un peu contrepoint avec Wagner. Je me suis toujours accommodé des contradictions et ceux qui me le reprochent n’ont qu’à balayer devant leur porte… Très visuel, en outre : on imagine assez bien les danseurs de Diaghilev incarner cette musique qui ensorcèle ou envoute.</em></li><li><em>Le Concerto pour la main gauche, de Ravel : une prouesse ! Mais certains passages vous demeurent diablement en tête. </em></li><li><em>Le Sacre du printemps, d’Igor Stravinsky, avec son fameux accord inlassablement répété sur un rythme de danse endiablée.</em></li><li><em>Et plus inattendu, l’opus 19, un quatuor à cordes d’Anton Webern (1905 !), que j’avais écouté par hasard sur France Musique et qui m’avait pris aux tripes. L’écriture peut</em> <em>rendre compte de certaines choses mais difficilement de l’émotion qui vous saisit à l’écoute de ce mouvement lent en crescendo et decrescendo, aisément mémorisable et que je n’attendais pas de la part de ce sériel réputé difficile. Si Proust l’eût entendu, nul doute qu’il s’en fût inspiré pour sa petite phrase de Vinteuil, consubstantiellement liée à son amour pour Odette. Huit minutes de pur bonheur…</em></li><li><em>La suite sur Faust, d’Henri Pousseur, notamment la scène de la caverne, où il fait en quelques phrases musicales entrecoupées de cris et clameurs, un résumé de la technique pianistique de Bach à Webern. J’aurais aimé faire de même en littérature mais pour qui ? Et à quoi bon ?</em></li></ul><p>                  Encore un de mes grands regrets : aimer certes la musique, sans en cerner toutes les richesses, faute de culture musicale de base.</p><p> </p><p>                  Si l’on prolonge par le boulevard Clémenceau, on rejoint la route de Toulouse, la rivale et capitale de la nouvelle région agrandie.</p><p> </p><p>      Du Languedoc et Roussillon, on s’est perdu en Occitanie.</p><p> </p><p>      T<strong>ANDIS QUE LA RUE AIGUILLERIE DEGRINGOLE VERS LE BOULEVARD LOUIS BLANC</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  J’ai vécu quelque part dans un immeuble de cette rue au début de ma relation avec ma première épouse, camarade de faculté et fille d’un écrivain (pourquoi ne pas dire son nom : Séguier, aujourd’hui bien oublié ! Auteur du <em>Noyer d’Amérique</em>, dont l’héroïne est justement sa fille), et un peu connu dans la région qui m’a toujours honoré de son affectueuse considération. On se téléphonait assez souvent jusqu’à sa tardive disparition. Et j’ai hérité de sa bibliothèque et de sa discothèque. Il m’appelait « Mon fils «  et avait déclaré à son épouse : « Il faudra bien que ce Teulon nous aille », jouant malicieusement sur mon double patronyme. Quant à sa fille, nos relations furent en dents de scie. Pourtant, je fus initié grâce à elle à la musique classique et à un certain cinéma de qualité. J’oubliais : aux randonnées pédestres. Ce qui est drôle, c’est qu’elle occupait l’appartement des frères Pagès, qui furent longtemps mes meilleurs copains de foot et de collège. C’est par Marcel, mon ex beau-père, c’était son prénom, que j’en suis venu à la critique littéraire. Il avait développé toute une théorie sur les rapports entre l’écriture moderne et le judaïsme, lui-même étant protestant, dont il admirait les récits fondamentaux et les messages sous-jacents.</p><p>                  En fait, sa fille m’a présenté à des amis qui possédaient une petite peinture un peu automatique correspondant exactement au type d’illustration, une machine désirante, qui me paraissait adaptée à un numéro de la revue Textuerre dont je m’occupais. Ces amis connaissaient le peintre, lequel enseignait aux Beaux-arts. Quelle ne fut notre surprise à tous les deux en nous rendant compte que nous nous connaissions depuis les années de collège-lycée…</p><p>                  Il s’appelait Jean-Louis, sa femme Claude, et je dois dire qu’ils m’ont tous les deux servis un temps de mentors : en me faisant confiance, en me prêtant des livres d’art, en me présentant des artistes importants. La vie nous a séparés mais on a passé de sacrés bons moments ensemble et je pense que sa production n’est pas reconnue à sa juste valeur.</p><p> </p><p>                  Nous formions une bande d’amis, Robert, Christophe, Charles et souvent Hicham, Christine, et surtout Marie, notre témoin de mariage (le premier, pour mémoire), qui habitait près du boulevard de Strasbourg. Coïncidence : elle est partie s’installer en la capitale alsacienne pour que son fils puisse profiter de son père. Elle nous a invités quelques jours au bord de la mer, tout près de Carthagène. On se sentait libre comme l’air en attendant de travailler pour de bon. La bohème, comme a chanté l’autre Charles.</p><p> </p><p>                  J’étais alors en fac de lettres, à mi temps puisque je travaillais au magasin des parents.</p><p> </p><p>                  A Notre Dame des tables, pas la vraie dont la crypte demeure sous la place Jean-Jaurès, c’est celle qui abritait la vierge noire, j’ai été malgré moi initié au latin si bien que je n’ai pas eu de difficulté à entrer dans  l’<em>Ulysse</em> de Joyce qui démarre en fanfare sur la fameuse pédanterie parodique de Buck Mulligan : <em>Introibo ad altàre dei</em>. La suite fut plus coriace.</p><p> </p><p>                  Je me souviens de :</p><p> </p><p><em>In nomine Patris et filli et Spriritus Sancti</em>. (auquel on répondait…) : <em>Amen !</em></p><p> </p><p><em>Kyrie, éleison</em>, (repris par le troupeau : <em>Kyrie, éleison</em>), suivi de <em>Christe, éleison</em>, puis retour à <em>Kyrie</em> (qui ne nous faisait pas forcément rire avant que le jeu de mot nous saute aux oreilles de manière criarde (Et laids ils sont !). Quand je me suis mis un peu à réfléchir,  je me demandais pourquoi on dissociait ainsi le Seigneur du Christ puisqu’ils étaient censés être une seule et même personne. Les voies/voix du seigneur sont décidément impénétrables.</p><p> </p><p><em>Gloria in exelsis deo</em> : Ca, j’aimais bien parce que le chant se déroulait sur un gracieux decrescendo modulé. C’est vrai que le latin est doux à entendre, et même sans musique, très musical. Brassens l’a bien saisi dans sa fameuse chanson qui clame : Sans le latin, la messe nous emmerde. Et sans doute aussi le Giono du <em>Roi sans divertissement</em>, dont l’assassin n’agissait jamais les nuits de messes solennelles.</p><p> </p><p><em>Dominus Vobiscum</em>. Là il fallait répondre <em>Et cum spiritu tuo</em>, et je me doutais que le <em>tuo</em> signifiait toi, alors je regardais l’abbé ou le curé du coin de l’œil pour voir s’il ne prenait pas la mouche… Habituellement, on le vouvoyait. On répétait plusieurs fois ce dialogue pendant la messe et j’ai fini par conclure qu’il s’agissait d’un dialogue de sourds.</p><p><em>Deo gratias</em> : A début, je pensais qu’il s’agissait de la fin de la messe. Et non ! C’était l’épitre ou quelque chose dans ce genre. Il y avait un autre <em>Deo Gratias</em> à la fin. Les pitres, c’est souvent nous qui les faisions, au catéchisme.</p><p> </p><p><em>Per omnia saecula saeculorum</em> (on répondait <em>Amen</em>) : Une jolie vision de l’éternité. Pour des êtres voués à la vie temporaire, joli programme et bel exemple de Vanité !</p><p> </p><p><em>Hic est enim calix</em> (Ceci est le calice) : J’ai très vite repéré que l’élévation du calice censé contenir le sang du Christ, en fait un vin de messe, commençait par ce démonstratif Hic, que je trouvais bien opportun pour la circonstance (Hic et Nunc !). Surtout que le curé semblait l’apprécier particulièrement.</p><p> </p><p><em>Agnus Dei, que tollis peccata mundi, miserere nobis/dona nobis pacem</em> : j’adorais le <em>tollis peccata</em> qui me faisait penser à une pétarade. Je me disais qu’Adam et Eve avaient bien merdé (et que c’était tant mieux, sinon on s’embêterait dans un monde parfait, asexué et aseptisé). Et donc pété aussi… Des bruits de paix auraient sévi, paraît-il, dans ce ménage…</p><p><em>Domine non sum dignus</em> (j’ai oublié la suite) mais en gros j’étais censé être guéri. Je n’ai jamais été gravement malade durant mon enfance, et quand je l’étais un tant soit peu, gros rhume ou angine, on m’envoyait tout de même en classe. Meilleur moyen de guérir. De fait, on ne s’est jamais occupé de mes dents ni de mes yeux, malgré les divers avertissements de la médecine scolaire. Cela n’a pas arrangé ma myopie. Ni mes caries ultérieures. Le bon Dieu était avec moi. Il faut croire…</p><p> </p><p>Et surtout : <em>Ite missa est</em> &#8211; et là c’était l’ultime et désiré <em>gratias</em>. Et l’on était peinard jusqu’au dimanche suivant. On pensait alors au repas de midi, forcément meilleur qu’à la cantine. Ah, non j’oubliais, avant la communion solennelle y’avait le catéchisme. Le jeudi à l’époque. Le problème c’est que plus on nous en disait, plus j’avais tendance à critiquer. Trop de contradictions sur la question du bien et du mal conçu par le Créateur. On a fini par une rupture à l’amiable.</p><p> </p><p>                  La prière n’a jamais été mon fort. Très jeune je récitais, comme on nous le recommandait, le <em>Notre père</em>. Je terminais toujours ma prière par des énumérations : les parents, les oncles et tantes paternels, les grands parents-maternels et c’est à peu près tout donc je terminais par, moi, ma sœur, mon cousin. Je ne suis jamais allé au-delà ? Quand ma cousine est née, je ne faisais plus la prière…</p><p>                  Cela me rappelle que mon ami Roch Salager, qui partage avec moi certains éditeurs de poésie, est très croyant et ne rate jamais une messe ou une cérémonie funèbre. Très ouvert sur tous les plans par ailleurs. Il habite derrière le boulevard Louis Blanc.</p><p> </p><p>                  Un souvenir, dans ma période chrétienne, avant mes 10 ans : le mécréant Ray me faisait part de son scepticisme quant à l’existence de Dieu. Il ne croyait qu’en ce qu’il voyait : Et le cul de mon curé, tu l’as vu ? Et pourtant il existe, andouille ! Eh bien il ne m’a rien dit. Il a même reconnu la pertinence de mon argument. Zède en a bien évidemment en a rajouté : on ne traite pas son père d’andouille ! Elle le traitait bien de c… pourtant… Pas souvent en face il est vrai.</p><p> </p><p>                  C’est à cette paroisse que se rattachait le patronage où je passais, avec les copains du quartier, mes jeudis après-midi. On nous amenait en car à l’extérieur de la ville, soit pour jouer au foot, soit pour prendre l’air et nous ennuyer en pleine nature, soit quand il faisait mauvais au cinéma de la paroisse Ste Bernadette, très près de ce qui deviendrait bien plus tard la fac Paul Valéry, et son fabuleux ciné-club. Au patronage, c’étaient soit des westerns (<em>La captive du désert</em>), soit des films un peu orientés style cathos (<em>La maison du bonheur</em>), soit des tableaux de la misère humaine (<em>Sans famille</em>). On nous avait passé en boucle l’Ali Baba, avec Fernandel. Le très cabotin Ray reprenait une  de ses répliques, quand il était en verve : <em>T’es gentille, tu sais ?</em> En général, c’était destiné à ma sœur ou à une invitée. J’avais l’art de me faire des tas de copains à cette époque. Je les ai pour la plupart tous perdus de vue. Si je réunissais tous ceux que j’ai fréquentés, parfois de manière assidue et préférentielle, je pourrais remplir un zénith. Il ne m’en reste que très peu aujourd’hui et il m’arrive de le déplorer. Bon,  on peut se permettre d’entretenir des relations gratuites quand on est jeunes et que l’on se sent peu responsabilisés. Plus tard, le cercle se restreint à la famille et au domaine professionnel.</p><p> </p><p>                  Pour peu que l’on déménage et la vie amicale devient un désert où résistent une poignée de plantes grasses, rescapées du marasme. Heureusement, le milieu de la culture favorise en permanence de nouvelles rencontres si bien que la solitude ne pèse que modérément, surtout si l’on demeure bien entouré.</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais été mêlé au milieu du cinéma. Tout au plus ai-je élaboré une vidéo pour un film que ma fille a consacré à mon ami-artiste Yves Reynier.  Et proposé à un scénario sur Michel Butor à Bernard Rapp et sa fameuse émission sur les 100 écrivains du XXème, selon lui. Scénario que j’avais confié, à l’époque à la belle sœur d’André-Pierre Arnal, Charlotte, qui m’avait contacté à ce sujet.</p><p> </p><p>                  Nous avons entrepris ensemble le voyage jusqu’à Lucinges. Il doit me rester des enregistrements. Ce qui demeure quand on a tout oublié.</p><p> </p><p>                  On se garait un peu partout en ville. Le Centre n’était pas piéton alors. J’ai pris d’innombrables PV de stationnement. Pour le jour de l’an, deux ados, bien sous tout rapport, que je croisais souvent en ville,  m’ont piqué ma voiture, me rappelle plus laquelle, Simca ou quelque chose dans le genre. J’avais entendu dire qu’un gang sévissait à Palavas. Je fais vite une déclaration chez les flics du cours Gambetta, moins encombrés à l’époque. Ils me regardent en se marrant,  je me demande pourquoi. J’appelle mon beau-frère de l’époque, Yoyo selon ma sœur, et il m’accompagne en direction de la mer. Et, face à l’étang, sur qui nous tombons ? Sur nos voleurs en panne, sans doute pour avoir noyé le moteur. Le beauf les interpelle avec détermination et les deux jeunes s’enfuient dans les roseaux. N’écoutant que notre courage, nous les poursuivons à nos risques et périls. Comme quoi quand on est dans l’action&#8230;  Les flics se sont bien marrés quand je leur ai relaté au téléphone l’épisode. En fait, ils ne m’ont sans doute pas cru et ont pensé que je ne me souvenais tout bêtement plus de l’endroit où je m’étais garé la veille, en rentrant du réveillon. Et que la mémoire m’était revenue… Eh bien c’était vrai. Je le jure. Nous fûmes deux, je le maintiens.</p><p> </p><p>                  Il m’est arrivé, dans un autre quartier, le mas Drevon, de courser une silhouette qui venait de voler son sac à une vieille dame. J’ai réussi à la coincer en voiture dans une impasse avant de me rendre compte qu’il s’agissait d’une femme, la trentaine révolue, de la corpulence d’un ado, sans doute en manque ou prise d’alcool. Toujours est-il que je lui demandais de me rendre le sac, ce qu’elle fit, après quelque secondes d’hésitation. Je réalisais alors combien je m’étais mis en danger. En admettant qu’elle ait eu un complice&#8230;</p><p> </p><p>                  Or le danger fut bien plus grand quand je rapportais le sac à la vieille dame. Celle-ci se confondit certes en remerciements. Cependant,  la foule des curieux grossissait et certains m’avaient vu lui restituer le sac, de sorte que d’aucuns pensèrent que j’étais tout bonnement le voleur, repentant. La polémique grossissait, la vieille dame prise en charge s’éloignait et je ne dus mon salut qu’à l’intervention providentielle de l’avisé Ray,  qui m’entraîna du côté des Sylvains où nous vivions. Je me suis toujours méfié des mouvements de foule et des réactions grégaires et stéréotypées, à l’emporte-pièce, à la recherche du bouc-émissaire du jour. Quand je pense que certains en appellent aux quatre volontés du Peuple souverain… Une injustice peut en cacher une autre ! Je suis rentré en décrétant : Je suis un héros. C’est pas si souvent. Sous les bravos… Un zéro, oui !</p><p> </p><p>                  Autant ses mouvements peuvent m’émouvoir, en images, dans le cinéma russe par ex, <em>La mère</em> d’après Gorki ou l’éternel <em>Potemkine</em>, autant j’en appréhende les réactions édictées par la haine, irresponsables et excessives. Je cite Céline : « Et de s’écraser toujours plus, toujours davantage, à faire gicler le sang, partout des yeux, des oreilles, des corps piétinés, de leurs chausses, en bouillie de chairs », lit-on dans <em>La &#8211; </em>pourtant très médiévale &#8211; <em>Volonté du Roi Krogold</em>.</p><p>                  Curieux que dans mes rêves récurrents, je ne retrouve pas ma voiture, toujours dans ce quartier qui conduit au faubourg de Nîmes. Comme quoi les rêves demeurent obstinément aux ères préhistoriques de notre existence. J’en fais régulièrement d’autres. Je dois repasser le bac et évidemment je ne connais rien du programme. Je suis en cours et le nombre d’élèves augmente au fil des minutes de sorte que je ne tiens plus la classe : plus je m’énerve, plus ça dégénère. Je suis poursuivi par un taureau tout noir qui finit par concentrer sa fureur vers moi. En principe je me réveille pour lui échapper.</p><p> </p><p>                  Ceci dit, le songe, comme disait Strindberg, ne vire pas systématiquement au cauchemar. Dans le cas des grands parkings que j’imagine du côté de la cathédrale St Pierre ou du Faubourg de Nîmes, ils ont un aspect rassurant. Comme si je retrouvais une vieille connaissance. Cela me fait penser à ce rêve d’Henri Michaux où il découvre avec ravissement un lac sur la place de l’opéra. On a plus envie de prolonger le rêve que de l’abréger.</p><p> </p><p>                  Juste avant la place Notre Dame se trouvait le magasin de sport d’un ancien joueur du SOM, réputé très dur, voire dangereux, au point qu’un livre aurait été écrit sur lui : <em>Le voyou du football</em>. Il nous faisait acheter des tenues dans sa boutique et comme il était en même temps prof de gym, il faisait à chaque rentrée,  nos shorts et maillots, son beurre. Les élèves qui arboraient  sa tenue, maillot et chaussettes jaunes, ou orange, ne passaient pas inaperçus et les anciens, parfois même ses collègues disaient : Encore un élève à Bénèfle (c’est comme ça que nous l’appelions). Il était très rancunier et je me le suis mis à dos en répondant trop spontanément à l’une de ses questions sur un joueur (Marc ?) qu’il nous désignait du doigt afin de se vanter de l’avoir formé : « Celui-là, il est nul ! ».  En revanche, il ne connaissait qu’un seul sport,  le foot, ce qui m’arrangeait bien. Pas de saut en hauteur ni de corde à nœuds à grimper. Il organisait des tournois et faisait systématiquement gagner ses équipes en sifflant des penalties  imaginaires ou en oubliant des hors-jeux criards. En son absence, au magasin, il y avait toujours quelque monsieur plutôt jeune et sportif qui venait courtiser sa femme et sa belle-sœur je suppose. Bref il devait être cocu. Et nous arborions ses couleurs.</p><p> </p><p>                  Je n’aimais pas le cours de gymnastique. Je n’avais pas la souplesse de mes camarades et n’ai jamais pu,  jambes raides, ramasser un objet à mes pieds. J’étais nul au grimper de corde et comme j’avais le vertige, c’est d’ailleurs ainsi que je m’en suis aperçu, je ne parvenais pas à traverser le portique. Le saut en hauteur était un cauchemar pour moi. Seule la course me convenait, qu’elle soit de vitesse ou d’endurance.</p><p> </p><p>                  Allez savoir pourquoi, je m’étais entiché d’un joueur du SOM, qui se nommait Archimbeau, comme le vendeur d’huitres de Bouzigues. Je ne l’ai pourtant jamais vu marquer un but. On disait de lui qu’il était pistonné par son père qui occupait un poste important à la direction du club. Mes copains le traitaient de « brèle » ou de chèvre,  mais je l’aimais bien car il était vaillant et semblait ne jamais se décourager. J’avais repéré qu’il penchait la tête quand il revenait vers son camp après une attaque avortée. Ainsi m’a-t-on vu, pendant trois mois, adopter la même attitude, courir incessamment vers le ballon et ne jamais marquer un but,  revenir dans mon camp la tête penchée, je ne sais plus de quel côté. J’entends encore une voix de crécelle hurler dans le stade avè l’accent : Allez SOOOOM. Et le SOM perdait toujours !</p><p> </p><p>                  Rue de la Carbonnerie, plus exactement Impasse du Broussonet, on peut croiser Christian Laune dans sa galerie voutée, Chantiers Boîtes noires, chez qui j’ai réalisé jadis une performance d’écriture en direct, à sa demande. J’y ai aussi fait des cochonneries à son insu. C’est fou le nombre d’artistes importants qui sont passés par sa galerie. C’est lui qui a engagé à deux reprises 8 sets à Nice amenant pêle-mêle Di Rosa et Mogarra, Bordarier et Combas, Laube et Caillol, Marc Aurelle… J’étais au Pour et Contre chez Ben le soir où le mouvement a été baptisé La figuration libre. J’ai dû faire partie des tous premiers commentateurs (le premier ?) de Combas et Di Rosa. Je suis resté très ami avec Mogarra, même si celui-ci a quelque peu coupé les ponts avec un milieu qui l’a déçu. Laune a exposé Gasiorowski, Sicilia, Convert… Un peu avant, il avait fait ses premières armes, accompagné de Marc Aurelle, avec la galerie Errata, (toute première présentation de Combas, magnifique expo de Saytour puis des niçois Dolla, Lanneau et Ben…). Il vient de m’annoncer que Boite noire va fermer et que je suis invité à la dernière. C’est fait. Très émouvant.</p><p> </p><p>                  Le boulevard Louis Blanc est associé, outre notre tentative de vie en communauté au-dessus du bar d’Edouard, à une relation torride avec une femme mariée et qui aurait pu mal finir. J’en frémis aujourd’hui tellement je me suis mis en danger et je réalise combien de temps j’ai perdu que j’aurais pu passer à étudier, préparer mes concours, lire et écrire tandis que je vivais en hédoniste à me ruiner la santé. L’oisiveté est la mère de tous les vices. Elle procure finalement des motifs de satisfaction minables au regard de nos ambitions si l’on en a. En l’occurrence, le besoin d’oublier mes échecs aux concours, les doutes quant à l’avenir… On peut se réjouir des moments de partage dans un premier temps mais l’absurdité et la médiocrité nous gagnent et l’on se rend compte que l’on a dilapidé beaucoup de ce précieux temps qui va si vite et ne se rattrape plus. C’est un peu la leçon de la <em>Peau de chagrin. </em>On privilégie, dans une course suicidaire en avant, le plaisir immédiat et au bout du compte, on n’a pas avancé d’un pouce sur les priorités que l’on s’était fixées.</p><p> </p><p>                  A côté du bar, une agence où travaillait l’ancien compagnon de la Nasillarde, à, cause duquel elle avait tenté de se suicider. Le patron ou directeur n’avait pas cru nécessaire de lui rendre ses clés, ce qui me gênait lorsque nous entendions du bruit,  la nuit, du côté du rez-de-chaussée. Après plusieurs réclamations téléphoniques, je décide de prendre les choses en main…</p><p> </p><p>                  N’écoutant que ma témérité d’alors, et même s’il s’agissait d’un bien plus fort que moi, je rentre en trombe dans son bureau où il m’avait fait dire, par la secrétaire, qu’il ne pouvait pas me recevoir. Le gars le prend mal et me prévient qu’il ne me donnera pas d’argent (comme quoi il ne devait pas être très clair !). Je lui réponds calmement que je ne viens pas pour ça. Il se détend, je lui explique les motifs de ma visite et il se fait plus cordial. Nous nous quittons les meilleurs amis du monde, clés en poche. Ah, si l’argent…</p><p> </p><p>                  Louis Blanc : Y vit encore le couple d’artistes Vermeille/Soulcié, injustement mis sur la touche par les divers décideurs du milieu de l’art,  ne serait-ce qu’en notre région. Lui est un graveur hors pair et le monde qu’il crée dans ses peintures est unique en son genre. Elle, de son côté, grâce à ses portraits, précède la vogue du féminisme actuel. Elle a pertinemment illustré <em>La fin du Grand Sam</em>, mon hommage à Beckett, pièce en trois actes où l’Homme est graduellement  malmené au bénéfice de la Femme. Nous y avons dîné avec Roger Laporte, Fata Morgana, et Frédéric-Jacques Temple, excusez du peu…</p><p> </p><p>                  Ce boulevard fait partie de la ceinture qui permet de se faire une idée la Commune clôture, et ses remparts protecteurs, réunissant Montpellier et Montpellieret. Il se terminait naguère par l’enceinte de l’hôpital général St Charles, aujourd’hui désaffecté, construit sur l’ancien enclos des Carmes. Les hôpitaux, et même les cliniques privées, ont quitté le cœur de ville et ça fait belle lurette que St Eloi ne se trouve plus rue de l’université.</p><p> </p><p>                  Autrefois, on entrait par la porte d’Italie, le Pyla St Gely, pour rejoindre la porte l’Espagne, dans le prolongement de l’actuelle Grand rue Jean Moulin. Le boulevard Louis Blanc, délimitait le cœur de Ville et de l’ancien Écusson. On y rejoignait jadis la route de Nîmes, d’Avignon, de Marseille et Lyon. Partant, de Vergèze. Cela ne saurait tarder.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      ET DONC VERS LE QUAI DU VERDANSON…</strong></p><p> </p><p>                  J’y ai habité tout un été, en pleine séparation avec ma première épouse. Un simple studio, avec de quoi se laver et de quoi écrire. Je ne mangeais jamais chez moi à cette époque estudiantine. Au-dessus vivait un trio d’amis. Il n’empêche, les périodes d’euphorie alternaient avec le découragement et l’angoisse du lendemain. Je ne savais pas de quoi ce dernier serait fait et il n’était pas question de poursuivre dans le commerce qui me faisait vivre. Le poste providentiel qui se libérait à Valence d’Albi est venu corriger tout cela. J’ai cédé l’appart à ma copine Claire, alors dans la dèche, encore une dont je viens d’apprendre le décès, ai récupéré  celui de mon épouse (toujours la première) au Mas Drevon, tandis qu’elle était mutée dans la région parisienne, en tant que prof elle aussi. J’ai quand même eu le temps, dans cet immeuble du temps jadis, de rédiger le début de <em>Connexités</em>. Une déambulation dans les rues de Montpellier déjà. Mais en quête de connexions de la littérature avec d’autres activités : la peinture, l’image en mouvement, la sculpture, l’architecture, la danse, la musique… Tout ce qui peut nous nourrir, quoi !</p><p> </p><p>                  En bas de l’immeuble, en renfoncement circulaire, en bout de rue Villefranche, l’atelier d’Alain Clément, avant son déménagement, et aujourd’hui de Vincent Bioulès.</p><p> </p><p>                  François Lagarde y a également habité avant d’émigrer vers l’avenue de Lodève. Nous fûmes quelques temps très proches puis nos relations se sont délitées, je suppose que je l’ai déçu. Il aimait bien les gens célèbres. Quand on attend trop de moi… Toujours est-il qu’il a fait quelques photos extraordinaires, dont une qui m’a servi de couverture pour <em>L’île aux peintres, </em>qu’il m’a bien aidé quand je me suis lancé dans l’édition. On a fait des fêtes formidables chez lui et il m’a présenté Valère Novarina (devenu un ami et l’un de mes auteurs de prédilection), Bernard Lamarche-Vadel (qui m’a fait publier dans sa revue Artistes) ou encore Renaud Camus, alors le protégé de Barthes, chez qui je suis allé ensuite avec Delphine Renard avant qu’il ne se mette à la politique et à ses théories du grand remplacement. Incidemment, Lagarde il m’a fait rencontrer Bryon Gysin mais je n’ai pas accroché. D’autres encore. Il nous a vite quittés : il avait conçu une grosse manifestation sur Ernst Junger à Montpellier mais la municipalité, frileuse, l’a annulée, pour des raisons discutables. Cet échec l’a durablement affecté.</p><p>                  Je me souviens qu’il avait organisé une lecture avec Jean-Noël Vuarnet à la maison des 100 regards, dans le quartier de l’Aiguelongue. Lui et Jean-Marc. Ferrari, puis Brigitte Rambaud, ont été des animateurs formidables durant les années 80. Même le Net ne s’en souvient plus…</p><p> </p><p>                  <em>Connexités </em>: Le livre est ir-résumable, en gros un narrateur erre dans les rues de Montpellier à la recherche d’un certain Maurice (en fait Maurice Roche, l’auteur de <em>Compact</em>).</p><p> </p><p>                  Au fil de ses pérégrinations compliquées de digressions, il croise sept artistes qui chacun lui révèlent une technique littérarisable. Elle est échangée et aussitôt mis en pratique contre un os du crâne et un 7<sup>ème</sup> des droits d’auteur. Je résume de mémoire une composition complexe. Il se peut que je fasse des erreurs. Or l’erreur est humaine…</p><p> </p><p><em>Le début plantait le décor, la ville, et s’ancrait résolument dans l’écriture moderne : Céline était sollicité tout comme Joyce, et Rabelais évoqué puisque le livre commence rue trésoriers de France où il habita,  et moi itou. J’y prends une douche de culture avant de démarrer ma quête dans les rues de la ville. </em></p><p><em>Pour le cinéma et l’image vidéo, je m’étais servi de Tjeerd Alkema qui promenait sa caméra dans les ruelles du centre, pratiquant ainsi une sculpture par déplacement. Je m’en inspire encore en ces pages. Pour une scène se déroulant sur la Comédie,  j’avais emprunté à Jacques Fournel et Jean-Luc Saumade, leur balayage systématique des arènes de Nîmes. Je réalisais ce balayage en 7 secondes, du cinéma Gaumont, ancienne demeure royale, puis hôtel Nevet, avant que de faire Le bonheur des dames, jusqu’au théâtre.</em></p><p><em>Pour la musique, et là il ne s’agit plus de fiction mais d’authenticité,  j’avais demandé à mon ami Georges Merrheim de m’expliquer le système dodécaphonique. Je suis incapable aujourd’hui de révéler la genèse de cette partie truffée aussi de citations connectées, à part qu’elle m’a servi pour composer la mise en page en recourant à des séries prédéterminées. Des contraintes en quelque sorte. Nous sommes vers le Triangle et l’avenue Frédéric Mistral.</em></p><p><em>Pour la peinture, j’ai repris graphiquement le système d’Alain Clément qui partait des zones latérales de ses toiles, emplies de gestes colorés, identifiables comme tels, pour venir se confondre au centre dans un effet miroir-écran, avec impossibilité de reconnaître lesdits gestes à présent mélangés. J’avais donc établi deux colonnes qui, au fil des pages se rejoignaient partiellement puis totalement à la fin. Un monochrome en quelque sorte. J’avais choisi un lieu symbolique : les Beaux-arts d’alors, derrière Notre Dame des tables. </em></p><p><em>Pour la danse, je me suis simplement amusé à faire danser les lignes sur la page. Les textes provenaient surtout de citations, de lettres d’une amie-lectrice parisienne (Catherine F.), de souvenirs et de réflexions sur la chorégraphie. Caroline Carlson m’avait inspiré. J’utilisais notamment des verbes d’action injonctifs. Nous étions alors dans l’axe, qui va de la rue St Guilhem au Boulevard du jeu de Paume.</em></p><p><em>Pour l’architecture,  j’avais construit la page de manière assez complexe : en haut des extraits de la Bible, le Genèse, en bas des citations scientifiques. Au milieu, l’Histoire de Thomas le transparent, ouvertement emprunté à Maurice Blanchot. Cette séquence tourne autour de la cathédrale St Pierre. </em></p><p><em>Pour le final,  je n’ai plus d’os à distribuer. J’avais bouclé mon itinéraire. Je fuyais par le plan d’eau et l’aqueduc des arceaux qui prolonge le Peyrou, sans doute pour me retrouver ensuite dans l’eau de ma douche initiale. En fond, le Pic St Loup cher à Serge Lunal et la lune qui se reflète dans le plan d’eau. </em></p><p>                  Pour en revenir à Claire, elle  a été triplement importante pour moi : d’abord elle est venue me consoler à la fin d’une conférence peu glorieuse et  nous sommes vite devenus amis. Ensuite, comme elle écrivait, elle m’a inspiré le début de mon hommage à Beckett. « Y’ a quelqu’un ? », « Y’a personne ? »,  viennent directement des écrits qu’elle m’avait montrés à l’époque, quand elle habitait rue du Pont de Lattes. Le reste est venu sans peine.</p><p> </p><p>                  Enfin, elle m’a fréquemment logé quand je montais à Paris, notamment pour une biennale à laquelle participait Fouad Bellamine, ou encore bien plus tard, quand j’ai passé le Capès ou l’agrégation. En alternance avec mon ami Robert, à présent sur la Côte d’azur, ou Gildas Bennani, partie s’installer au Maroc. C’est fou le nombre de montpelliérains qui ont quitté Montpellier !</p><p> </p><p>                  Claire, comme l’eau qui coule dans le Verdanson (ancien Merdanson) dans le lit duquel se trouve, paraît-il la « font putanelle ». Ca ne s’invente pas. C’est que l’on avait besoin d’eau pour teinter les draps en rouge écarlate qui concouraient à l’essor commercial de la ville. Les garrigues s’en souviennent, où l’on ramassait la cochenille au pied des chênes Kermes. Car l’ingéniosité humaine n’a pas de limites, surtout.            </p><p> </p><p>                  Quitter Montpellier. Impensable et pourtant !</p><p> </p><p>                  Ce que je ne tarderais pas à faire, y compris dans ce livre !</p><p> </p><p>                  Mais pas graduellement, par à coups, jusqu’à la décision irrévocable.</p><p>                  Je ne vais m’en tenir à présent qu’aux lieux que j’ai par la suite habités.</p><p> </p><p>                  Mon ami Roch, poète et ancien musicien, habite toujours le quartier. Je l’ai rencontré quand il était bouquiniste, entre deux carrières. Tout près du théâtre Lakanal (aujourd’hui Tabards) où j’ai participé à une table ronde sur la peinture, avec Hauc et René Pons, puis à une lecture de mes textes, enregistrés par Pascal Comelade, sur une de ses improvisations au synthé. C’était avant que sa carrière n’éclate.</p><p> </p><p>                  Roch m’appelle à chaque mi-temps d’un grand match de foot et nous refaisons le monde. La marche du monde comme disait Giono. De nos chers disparus. De nos publications. De nos problèmes de santé. J’ai rarement vu quelqu’un utiliser un langage juste et châtié même pour des évocations les plus quotidiennes et banales.</p><p> </p><p>      <strong>            </strong></p><p><strong>      SORTONS QUELQUE PEU DE L’ÉCUSSON, POUR ÉVOQUER L’AVENUE DE PALAVAS</strong> </p><p> </p><p>                  J’ai bien conscience d’avoir entrepris une besogne qui évolue en permanence par rapport à mon projet initial. Je cherchais à rayonner à partir d’un lieu initial, la rue trésoriers de France, au cœur de l’Histoire de la ville. A partir d’un certain âge, disons celui de la maturité, je me limite aux lieux que j’ai habités et qui s’éloignent petit à petit de l’écusson. Comme victime d’un effet centrifuge. Je triche un peu en ne respectant pas la chronologie.</p><p> </p><p>                  Avenue de Palavas, l’Écusson, on le rejoint pourtant assez vite à pied.. A ce moment-là, on se retrouvait à la station balnéaire en moins d’un quart d’heure. Pas de Pré d’arènes, de feux tous les cent mètres et de rond point assassin pour vous écœurer de la circulation. On roulait plus vite mais sans trop de danger. Une exception toutefois : un grand-père s’est fait renverser sous mes yeux. Il marchait vraiment lentement et en oblique, au milieu de la rue, et en dehors des passages protégés, juste en deçà d’une côte. Je vois encore la peau se décoller de l’asphalte, dégoulinant de sang. L’ambulance est vite arrivée. On en a beaucoup parlé, dans le quartier  jusqu’au lendemain. Puis on a parlé de la Pologne et de Lech Walésa. On entendait <em>Bette Davis eyes</em> à la radio.  Et <em>Victime de l’amour</em>.</p><p> </p><p>                  J’y ai vécu une paire d’années. Les propriétaires habitaient en dessous. Leur fils, très beau jeune homme bien sous tous rapports et amoureux de ma compagne d’alors, était toujours fourré chez nous. Il se prostituait du côté des jardins de Peyrou, nous livrait des anecdotes croustillantes sur ses divers clients  et tenait à tous prix à me faire découvrir les joies de l’homosexualité. Je n’ai pas cédé à ses instances,  je n’avais pas de penchant marqué de ce côté-là, et il faut croire que le ciel,  auquel je ne crois pas m’en a récompensé, disons que le hasard a pour moi bien fait les choses, puisque les années Sida n’allaient pas tarder à montrer le bout de leur tragique nez. On amorçait les années funestes…</p><p> </p><p>                  C’étaient pourtant des années d’insouciance et de fête, d’alcool aussi, dont on ne se méfie jamais assez. Ce fut pour moi une période assez prolixe sur le plan de la critique d’art.</p><p> </p><p>                  Je m’exportais, dormais chez les artistes, à Nice, Toulouse ou Marseille, passais mon temps à circuler en voiture d’une ville à l’autre. Ma compagne d’alors me répétait : T’es toujours jamais là. Je vivais, je dois le dire, en hédoniste d’autant que je partageais mon temps entre ma ville et le petit village à côté d’Albi où je travaillais. Une double vie en quelque sorte. J’avais plein de nouveaux amis. J’avais l’impression que rien ne me résistait. Que l’on n’attendait que moi dans une école d’art. En fait, dans l’art comme ailleurs, sévit le struggle for life et j’ai manqué d’humilité tout en jouant à mes dépens le rôle du candide. Je ne le regrette point aujourd’hui parce que j’ai pu enseigner ce qui me tenait le plus à cœur, la littérature. D’ailleurs, dans la hiérarchie de mes activités préférées, au-delà du charnel je veux dire, je citerais.</p><p><em>En premier, La littérature – et de la meilleure croyez-moi, ainsi que le chantait Michel Jonasz.</em></p><p><em>En second, L’écriture. C’est un vice chez moi. Depuis l’adolescence. </em></p><p><em>En troisième positon, Chanter. J’adore ça, en petit comité. Je me sens plus à l’aise. En tout cas j’ai adoré.</em></p><p><em>J’ai chanté en public : </em></p><ul><li><em>A 15 ans, en colonie de vacances A toi de choisir, de Richard Anthony, en duo avec mon flirt d’alors, Dani, du Piochet. Je jouais déjà de la guitare pour les copains. Ca séduit beaucoup, une guitare ! Ça fait son petit effet. Surtout si la voix suit…</em></li><li><em>A 17 ans Que je t’aime et Je suis né dans la rue, accompagné par l’orchestre lors d’un bal de village. Je m’étais pas mal amélioré à la guitare. Et j’avais mon petit succès, d’estime… </em></li><li><em>Senorita, de Capdevielle, accompagné par des profs et élèves. A la fête des Cours Daudet, à Montpellier. Une vraie salle. Un peu les chocottes mais tout s’est bien passé.</em></li><li><em>Dès que le vent tournera, de Renaud, avec des élèves, dans une autre salle..</em></li><li><em>Nowhere man, des Beatles, avec des collègues- (Et aussi Kokomo, des Beach Boys), dans la cour du Cours. Je tenais la basse, à la Paul Mac Cartney. Des félicitations en fin de concert.</em></li><li><em>Le bon vieux temps du rock’n roll, de Johnny, avec mon ami Jean-Marie, hélas disparu, virtuose de la guitare, et qui a mis en musique un de mes recueils de poésie Etlesmotspourledire. Pour la fête du collège Fontcarrade. </em></li><li><em>Mourir dans tes bras, d’Adamo, devant l’ancien groupe de mon ami André, ancien musicien et photographe, notamment de la couverture de ce livre. Et aussi vendeur de disques aux Puces de La Paillade. C’est comme ça que l’on s’est connus. Une autre fois j’ai chanté chez lui Résident de la république, de Baschung. </em></li></ul><p><em> </em></p><p><em>  En 4<sup>ème</sup>, aller au cinéma ou regarder un bon film. Il en reste.  </em></p><p><em>En cinq, Chiner dans quelque brocante ou marché aux puces, librairie d’occasion ou disquaire. </em></p><p><em>En six, Visiter des expositions d’art contemporain ou les grands musées du monde entier. Ceux qui ne connaissent que mes activités de critique d’art seront sans doute étonnés de voir que celui-ci n’apparaît qu’en sixième position, et souvent contraint et forcé. On a tous connu ça dans la vie. On voulait faire une activité et c’est dans une autre que ‘on a réussi. </em></p><p><em>En 7, Ecouter de la musique bien tranquillement chez moi, un peu tous les genres avec une nette préférence pour le classique (que j’écoute beaucoup aussi à la radio).</em></p><p><em>J’aurais mauvaise grâce à ne point ajouter : regarder un bon match de foot, avec mon équipe favorite qui gagne. On se ne refait pas. On ne guérit jamais de son enfance. Bien peinard, à la télé. </em>        <em>Surtout pas dans un stade. Certains matchs m’ont traumatisé à vie. Les prétendus supporters du moins. </em></p><p><em> J’aime aussi beaucoup voyager, dans des villes et des pays ou des régions qui m’attirent</em>. <em>Parce que le nom me fait rêver, parce qu’y ont vécu des artistes que j’admire, parce qu’ une opportunité se présente : la Norvège grâce à Oddjborg, la Finlande grâce à Carita, la Maroc grâce à Fouad Bellamine. Madrid et sa région, Naples et la cote amalfitaine, ou encore Dublin avec Roland, Moscou et St Pétersbourg avec ma sœur et mon beau frère Titoche, New York avec Georges… </em></p><p><em> J’aurais pu y ajouter bien évidemment Enseigner. Cela aura dépendu, des années, des établissements, des classes et des élèves</em>. A Albi et à Montpellier, ça s’est plutôt bien passé sauf au collège de Fontcarrade mais c’’était dans des conditions particulières. J’expérimentais les méthodes nouvelles préconisées par l’IUFM au jour le jour. J’étais le seul à le faire et sans aucun repère. Ca s’est passé moyennement à Vergèze, mais plutôt bien à Vauvert, le lycée de Lunel ou de Milhaud. Avec les élèves du moins. Pas toujours avec les profs et leurs perpétuelles revendications, leur refus systématique de l’innovation, leur jalousie parfois. Heureusement certains collègues sortent du lot : Jawad, Amand, Richard, Sylvie… En revanche, il ya tellement de contraintes désagréables et inutiles : conseil de classe, discussions inutiles, copies et devoirs obligatoires, que je ne peux mettre l’enseignement dans mes préférences.</p><p><em> </em></p><p>            J’y ajouterai bien aussi : <em>Passer une bonne soirée entre amis ou dans le meilleur des cas, en famille. Même si ça ne finit pas toujours bien pour peu que l’on aborde les sujets qui fâchent. </em></p><p><em> </em></p><p>            J’ai écrit pas mal de poèmes pour des anniversaires, des mariages, des événements, des amis… Je pars en principe d’un air connu et j’y adjoins mes paroles. Je l’ai fait pour ma sœur (<em>Imagine,</em> de Lennon), pour mon beau-frère (<em>Jérome, c’est moi)</em>, pour mon beau-père (<em>Gentlemen cambrioleur,</em> de Dutronc), pour mon fugace gendre (<em>Toi, l’auvergnat)</em>, pour ma tante (<em>Ratata </em>d’Antoine), mon oncle (<em>Suzette)</em>, mon père (<em>Rock’n’roll collection </em>de Laurent Voulzy), ma cousine  (<em>Ta Katy t’a quitté)</em>,  pour mes filles (<em>Ma tête,</em> d’Adamo, <em>La chanson douce,</em> d’Henri Salvador…) et ma petite-fille (<em>Ti amo,</em> de Toto Cotugno),  pour l’ami Jojo (<em>Mon copain Bismark,</em> de Nino Ferrer) et pour l’ami Pierre (<em>Space odity,</em> de Bowie<em>), Les filles du port de Brest </em>pour Isabelle M. et Oddjie, Oh Marie Energie (<em>Mamie Blue</em>) et <em>L’important c’est la rose </em>pour Marie G, <em>Comme toi </em>de Goldmann pour l’amie Delph, <em>Le cauchemar psychomoteur,</em> d’Hugues Aufray pour JP G, <em>Tombe la neige </em>pour Tatsumi,  <em>Gaby </em>pour le Gab, <em>Les 3 cloches </em>pour Didi, <em>A l’eau de la claire fontaine </em>pour Béa H. … je ne peux citer tout le monde, et bien évidemment pour CTN (<em>Juanita Banana </em>de Salvador et surtout <em>La maison où j’ai grandi </em>de Françoise Hardy)…</p><p>                  Zède ne m’a inspiré aucune chanson. Pierre Perret c’en était chargé avant moi…</p><p> </p><p>                  Les années 80, c’était la liberté et en même temps, quelque chose ne tournait pas rond. Peut-être le fait d’avoir mis entre parenthèses l’écriture qui me passionnait. Ou la différence d’âge avec ma compagne. Je n’avais pas choisi cette relation. Je m’explique.</p><p>                  J’avais succombé à ce que Zweig nommait la pitié dangereuse. Non que ma compagne fût handicapée mais parce que je l’avais, sans le vouloir, écartée de ses tendances suicidaires. Et que je craignais la récidive.</p><p> </p><p>                  L’appartement possédait une grande terrasse, laquelle surplombait l’avenue. C’est ce qui m’avait séduit la première fois que je l’ai visité. Ce n’est pas aussi courant,  une terrasse en ville. On y invitait pas mal de monde, notamment des artistes. Je me souviens y avoir reçu Patrick Saytour. Ou d’un repas auquel  étaient présents Noël Dolla, Sylvie Durastanti (eu deuil du cinéaste Jean Eustache) et, pour la première fois, Skimao. Je voulais créer un journal artistique. Les copains d’alors, Jean-Marc Ferrari et François Lagarde, m’en ont dissuadé et je pense qu’ils ont eu raison car j’étais loin d’être mûr pour ce genre de projet. C’est dans cette atmosphère que j’ai conçu <em>L’île aux peintres</em>, en référence directe à Rabelais et à la galerie Medamothi. Format à l’italienne, ou si l’on préfère, horizontal. Je considérais alors la page comme la parente pauvre de la production littéraire. J’y évoquais par ex, Anita Molinero ou les jeunes nîmois. Certes Mallarmé avec son coup de dé, était directement allé à l’essentiel, Apollinaire s’était essayé aux <em>Calligrammes</em>, nous connaissions les <em>Cantos Pisans</em> de Pound et j’avais une vénération pour le <em>Mobile</em> de Michel Butor. J’avais envie d’y apporter ma petite touche personnelle. Malheureusement, personne n’a compris ni appuyé ma démarche. Les artistes et les lecteurs en général s’intéressaient au fond, au contenu, et pas du tout à la manière dont celui-ci était mis en forme, à la manière d’un plasticien ou d’un compositeur de musique spatiale. <em>L’île aux peintres</em> reproduisait par la mise en page, l’espace dans lequel s’étaient déroulé des expositions que je commentais en marge, tandis que la partie carré adjacente, en fait le gros de l’espace de la galerie, était composé de mes réflexions sur une année d’activités. C’est dans cet espace que Tjeerd Alkema avait sculpté son disque d’or.</p><p> </p><p>                  Je devais remettre ça quelques années plus tard, avec la complicité de Claude Viallat (que j’avais interviewé pour l’occasion). Le livre s’intitulait <em>La peinture à l’île</em>. Cette fois j’avais découpé la page en trois. Deux couloirs latéraux où je transposais tous les textes écrits dans l’année (Autard, Parant, Dezeuze, Bordarier, les regretté Serge Lunal et Luc Bouzat…) ou encore inédits (dont un sur Barcelo, peu connu à l’époque) et la partie centrale où je commentais mon année de production, au fil des mois. Je recourais à 3 caractères typographiques différents. La galerie Brousse, un immense appartement, rue Brousse précisément, vers le boulevard Jeu de Paume, exposa la plupart des œuvres que je possédais de tous les artistes cités dans le livre. Ma sœur en a fait un film. Je suis reconnaissant à Luc Bouzat d’être venu me chercher alors que j’avais abandonné la critique d’art. Lui, Marie Ducaté et Jeanne Gérardin m’ont ainsi maintenu à flot après que j’eus coulé, de m’être sabordé, dans des conditions contestables il est vrai (Albi et Villa d’Arson à Nice).</p><p> </p><p>                  Dans<em> La Peinture en archipel, </em>publié par le soin de Claude-Henri Bartoli<em>, </em>galeriste rue Leenhardt à l’époque<em>, </em>je pris des risques inutiles et idiots. J’attaquais sans discernement la politique des Frac afin de défendre les artistes que j’appréciais au premier rang desquels Dominique Gauthier (qui réalisa de magnifiques exemplaires de tête) et Jacques Clauzel, pour qui j’avais écrit des poèmes publiés en livres d’artistes. La mise en page était néanmoins plus sage : pleine page, marges resserrées afin de produire un effet de respiration. Commentaires polémiques et texte critiques. J’avais choisi Marc Aurelle, Dominique Gutherz, les méconnus Bertrand Vivin ou Bernard Michez, Frédéric Khodja, Viallat encore et toujours, Valère Novarina dans sa partie graphique, l’incontournable Alain Clément et mes potes de l’époque. Les passages polémiques circulèrent dans les milieux autorisés du fait des réseaux très actifs et je fus mis temporairement au ban. Je me suis bien rattrapé depuis. Et le niçois Denis Castellas, qui avait très mal pris certains passages du livre, est devenu un ami. Nous avons publié ensemble <em>Notes d’ombre. </em>Toujours format à l’italienne, come dans ce livre.</p><p> </p><p><em>                  </em>Un bébé TN pointant le bout de sa frimousse, nous dûmes déménager<em>.</em></p><p><em> </em></p><p> </p><p><strong>      ET DERRIÈRE LA GARE, LA RUE BOYER</strong> :</p><p> </p><p>                  Décidément, je me suis rapproché petit à petit de la gare, comme si inconsciemment je préparais le départ. Aujourd’hui je viens en ma ville natale de mon village par le train. Nous habitions au 2<sup>nd</sup> d’un immeuble des années industrielles, tel qu’il s’en construisit une flopée tout autour de la gare des temps jadis. La maumariée habitait au premier. Un salon-bureau où je recevais tantôt mes élèves tantôt mes amis. Une grande chambre,  une plus petite pour le bébé. Deux balcons.</p><p> </p><p>                  Pas trop de bruit même si le quartier était réputé mal famé. J’ai fait piquer un vieux cocker encombrant, supplanté par un caniche, ce dont je ne suis pas fier. L’un des plus mauvais moments de ma vie. Il s’appelait Ulysse. Et comme j’écris ce livre en pensant à Joyce…</p><p>                  (Et revenant de Dublin. Une petite pensée pour Ulysse).</p><p>                  J’y ai vécu avec la mère de ma fille ainée, qui venait de naître. Nous y avons aussi rompu. La maumariée me l’avait présentée, elle l’avait récupérée après un suicide raté, alors qu’elle vivait une période difficile. Elle s’adonnait au naturisme, l’été, du côté de Maguelonne et m’y avait plus ou moins entraîné. Je n’aimais pas du tout. J’avais l’impression de retrouver l’esprit de compétition qui sévit un peu dans tous les milieux et principalement sportifs. Vous avez-vu comme ils sont beaux mes seins ? Vous avez-vu comme la mienne est plus grosse que la sienne ? Je pensais à Boris Vian et à ces Bigle-moi. Tant qu’il s’agit de professionnalisme, c’est tout à fait normal (si tant est que l’on puisse définir la norme). C’est insupportable dans le quotidien : l’automobiliste qui double à deux fois la vitesse autorisée ou vous fait une queue de poisson et un doigt d’honneur, le regard hautain du grand Goliath sur le petit David qui lui a fait une remarque sensée, le nanti pas toujours méritant qui vous écrase de son mépris de classe…</p><p> </p><p>                  Arrivé à ce point de ma déambulation urbaine, il convient de Faire le point. Qu’en aurais-je appris ?</p><p><em>D’abord que les souvenirs, plus ou moins précis, offrent une matière inépuisable que l’on peut modeler à souhait.</em></p><p><em>Ensuite que la structure de la ville, en tout cas du Centre-ville, l’</em><em>Écusson</em><em>, me permet de leur donner une forme. Les associations d’idées font le reste. La forme à la fois fermée et ouverte, permet de contenir le trop grand afflux des souvenirs.</em></p><p><em>Egalement qu’il ne suffit pas d’être un héros. On peut s’avérer des plus médiocres et cependant trouver matière à réflexion. Les héros, on les admire,  mais on a bien du mal à les imiter. Le plus grand nombre se reconnaît dans la médiocrité, a fortiori si l’on a tenté d’en sortir ou que l’on en est sorti.</em></p><p><em>Enfin et surtout, que j’ai conscience d’avoir joué avec les codes du genre autobiographique. En proposant des façons inhabituelles de parler de soi. En jouant sur la véracité supposée de ce que l’on affirme mais là j’ai eu bien des prédécesseurs, et des plus illustres.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Changement de technique : j’en profite pour improviser des variations stylistiques ou pour revisiter mes anciens textes, quelques-uns en tout cas, dès lors qu’ils illustrent mon propos.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je briguais, l’ai-je dit, un poste de culture générale aux Beaux-arts mais, devant m’imposer dans mon statut d’enseignant dans le privé, je ne l’ai point préparé. Quand j’ai rompu avec la Nasillarde,  je me suis retrouvé avec un rappel d’impôts qui m’a obligé à vendre quelques œuvres que les amis m’avaient donnés : un dessin « historique » de Dominique Gauthier,  une boule de Jean-Luc Parant, un magnifique Saytour sur toile cirée bien kitch, un dessin de Dezeuze… Je m’en suis toujours voulu. C’est un de mes grands regrets même si je me suis rattrapé depuis.</p><p> </p><p>                  Le siège social du Chat messager se trouvait dans un immeuble de cette même rue, orné au dessus de son entrée d’un bas-relief vantant la classe ouvrière comme on n’en fait plus. Quand Skimao partait en vacances, ou pour son Alsace natale, il me laissait les clés et et les plantes à arroser. Je furetai alors dans sa bibliothèque où je faisais des découvertes : Quignard, Pérec, Perros notamment.</p><p> </p><p>                  Les Mogarra (et notamment l’artiste Joa, que je connais depuis le lycée et ses manifs ! et que j’admire beaucoup) habitaient boulevard de Strasbourg. On se rendait mutuellement des services, on fêtait des anniversaires. On a même fait un réveillon improvisé ensemble. J’y étais avec la nasillarde (et le bébé) mais j’avais invité une certaine Louisa, une brève aventure que j’avais rencontrée place de la Comédie, qui me consolait de mes déboires albigeois, danseuse de son état, plutôt jolie et originaire d’Algérie, toute seule ce soir-là. Ce n’était pas une bonne idée.</p><p> </p><p>                  Un galeriste de nos relations était présent et c’est lui qui, au petit matin, est rentré avec la jeune femme, émigrée on ne peut plus intégrée comme on disait alors. Ca reste quand même un bon souvenir de réveillon. Je ne l’ai plus jamais revue.</p><p> </p><p>                  J’en déduis : Qu’un prénom peut en cacher un autre et que les galeristes s’ouvrent aussi sur l’international.</p><p><strong>      </strong></p><p><strong>      PUIS LA RUE DES DEUX PONTS</strong></p><p> </p><p>                  Avec ma nouvelle famille (mon épouse, mon beau-fils, ma fille et notre bébé), après une escapade à l’ouest, nous avons pris la décision de retourner vers le centre ville, au plus près de l’ Écusson. Plus pratique pour le travail, plus spacieux par rapport aux résidences modernes et plus de murs pour y loger les œuvres. Il est vrai du bric et du broc.</p><p>                  Là nous sommes dans un autre univers, cosmopolite et musclé. Et moi dans un autre pan de mon existence. J’y ai vécu quelques temps. La maison m’a inspiré un roman : <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>, notamment l’épisode de la cave à Kafka. Il fut publié par mes amis les Jansen, plus particulièrement Aline  qui en illustra, avec beaucoup de pertinence, les principaux épisodes, dans leur petite structure éditoriale Nacsel. Format et design volontairement proche de celui de Gallimuche mais en gris, rapport au thème pluvieux. Dans ce roman,  je racontais que, en bon en émule du messie, et afin de conjurer le mauvais sort s’abattant sur la ville sous forme de pluie boueuse,  un apprenti écrivain s’attribuait, pour consigne l’écriture d’un livre sacré et propitiatoire. Sauf qu’à la suite d’une indiscrétion, tous ses supposés amis et collègues se succédaient pour l’en empêcher. Il finit par sortir pour chercher l’inspiration et revient se casser la figure dans la cave où justement une machine automatique est en train de taper le titre de son roman, inspiré par le jeudi saint.</p><p>                                                                             …</p><p><em>      Désœuvré, en proie à un sinistre cafard, j’écrivais mon nom sur les vitres embuées donnait sur la rue. Ce déluge de sang me hantait. Il pleuvinait, pleuvassait, pleuvotait depuis tant de temps dans ma tête. Le découragement gagnait du terrain. La ville paraissait atterrée, amorphe, anémiée. Les rumeurs les plus folles circulaient. Les suicides se multipliaient. Les rixes molles décimaient les boit-sans-soif. Les illuminés hurlaient à la mort. Les bagages s’emplissaient. Les armoires se vidaient/ L’exode se préparait.</em></p><p><em>        Je résistais pourtant dans le naufrage collectif. Au début je m’étais cru responsable, à l’instar de mes compatriotes. Combien d’oiseaux de mauvais augure avaient prêché dans le désert urbain ? « Le temps est proche où le sang lavera le sang, ou l’injuste périra, où le ciel vous engouffrera ». Nul n’est prophète en sa ville…</em></p><p><em>        Je résistais pour ne pas sombrer, mû par l’intime conviction que mon heure approchait, que la Rédemption devait s’opérer par mon intercession, qu’en me désignant comme fautif aux yeux de mes semblables, je les sauverais du même coup qui m’absoudrait. Vous ne me croyez guère, hommes de peu de foi. Peu m’en chaut vous savez ? La liqueur d’arbouse a parlé.</em></p><p><em>      Je me sentais comme habité, comme investi, comme animé d’une mission introspective dont dépendait le sort de mes pareils en la ville – mais en quoi elle consistait je l’ignorais encore. </em></p><p><em>      … Soudain ce fut comme une révélation.</em></p><p><em>      … Un gros mensonge parbleu ! Une fable bien de chez nous ! Une parabole géante et en bonne et due forme ! Dont je serai le prophète, que dis-je le prophète, le héraut ! </em></p><p><em> </em></p><p>      Et quelques 150 pages plus loin :</p><p> </p><p><em>      Avant de dévaler les escaliers de ce maudit trou noir, j’avais allumé distraitement l’ordinateur, sans trop de conviction, puisque je ne savais que fort mal m’en servir. Quelle surprise d’entendre l’imprimante se mettre en marche sans me demander mon avis. Le tracteur fonctionnait en continu. Aussi le rouleau de papier perforé se mit-il à pousser son interminable cri de déréliction ; des caractères gras et majuscules s’imprimaient. J’essayais de lire mais j’avais si mal à la tête ! J’arrachai la première  feuille tandis que l’imprimante continuait de ronfler. Et la pluie de tomber…</em></p><p><em>        </em></p><p><em>                    Au milieu de la page, était consigné ce qui me sembla être un titre : JEUDI SOIR, JEUDI NOIR.</em></p><p> </p><p>                  Ce livre, qui aurait dû comporter 7 volumes,  je l’ai renié pendant des années tellement l’échec en fut cinglant. Il ne supportait pas la comparaison, me disait-on de toute part, avec <em>Les Inséparables.</em> J’en ai relu des passages dernièrement et je regrette de ne pas l’avoir poursuivi. J’avais seulement esquissé le premier paragraphe de Vendredi matin, chagrin.</p><p> </p><p>                  Une anecdote le concernant : Aline et Franz Jansen m’avait réservé un espace de lecture, lors d’une fête-anniversaire en leur villa d’Assas. J’explique en gros l’argument du livre. Je commence ma lecture. J’y évoque l’épouse du narrateur qui fait tout, dans le livre, pour l’empêcher de mettre à l’œuvre son projet salutaire. Une excitée m’interrompt, se lance dans une diatribe sur le sort des épouses aliénées et exploitées de sorte que  je ne puis continuer à lire. Naturellement, cela n’avait rien à voir avec le sujet du livre mais seulement avec l’expérience de l’excitée en question. Déjà que je n’aimais pas lire…</p><p> </p><p>                  Une autre fois, je devais lire des textes de Jacques Clauzel et je me laisse submerger par l’émotion. J’espère que tout de même que l’auditoire aura été sensible à ma présentation et au nouveau style que je propose. Non rien : soit des remarques sur ma lecture comme telle (comme si je passais un examen) soit des poètes chevronnés dont l’un me précise que je n’aurais pas dû lire debout mais assis (chacun sa technique, mec !), l’autre qu’il ne faut jamais passer après lui… Excusez-le du peu… C’est comme au théâtre : on ne vient pas voir comment est interprété un texte. On vient voir jouer les acteurs… On ne vient pas découvrir un poème. On vient voir l’interprète. Pas étonnant que les arguments Ad hominem prolifèrent. Au lieu d’une bonne démonstration.</p><p><em> </em></p><p>                  Cet appartement aurait été pour nous l’idéal, spacieux, plutôt bien situé par rapport au boulot, aux écoles et à l’accès vers le centre à part qu’il souffrait d’une vétusté criarde dont nous nous rendions compte au fil des jours. Nécessité de changer les plombs à chaque fois que fonctionnait une machine, chauffage au mazout insuffisant et ruineux, salle de bains et tuyauterie d’un autre temps. C’est à la suite d’une fuite conséquente,  à la veille de partir en vacances, que nous avons dû faire venir en urgence un plombier qui n’accepta le risque qu’à condition qu’on lui surveille sa camionnette. Pensez, une rue derrière la gare ! Bref il répara et nous descendîmes remettre l’eau, coupée pendant les travaux dans la fameuse cave à Kafka de mon livre <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>. Sauf que par réflexe, épuisés et la lucidité en berne, nous fermâmes la porte blindée qui jouxtait celle de l’entrée au rez-de-chaussée. Comment sortir, si je puis dire, de cette situation ? Nous sonnâmes autant que nous pûmes, tapâmes à la vitre, gueulâmes tout notre saoul, téléphonâmes en continu… : les deux filles dormaient et dormaient profondément. Impossible de les réveiller. Une voisine du 3ème, avec qui nous avions sympathisé, proposa de nous héberger. Finalement, le voisin du dessus, long comme une anguille, et un tantinet audacieux, trouva la solution : il descendit, à ses risques et périls, de sa fenêtre intérieure, glissa sur l’encorbellement végétal de notre cour intérieure et ouvrit la porte de la cuisine, fort  heureusement ouverte. Nous tenions notre sauveur ! Et à minuit tout était réglé, à part qu’un courant d’air s’en mêla, qui cassa la vitre de ladite porte de ladite cuisine. Il y a des soirs comme ça… Me suis vengé sur la souris qui traversait régulièrement la salle à manger. Trop gourmande la coquine ! Un bout de fromage, selon la méthode ancienne, et nous en fûmes débarrassés. Après coup, on a bien ri…</p><p> </p><p>                  Un peu avant, nous nous plaignions, auprès du même voisin du dessus du bruit de sa machine à laver qu’il faisait fonctionner tous les soirs. Celui-ci fut bien étonné et jura qu’elle ne marchait que le jour. Nous comprîmes vite que la chambre où nous dormions jouxtait une boutique spécialisée dans la photocopie et qui faisait tourner ses machines toute la nuit. Pas question pour eux d’arrêter leur activité nocturne. Nous avons fini par changer de chambre.</p><p> </p><p>                  D’autant qu’une nuit, je me réveillais en sursaut. Le double plafond, imbibé d’eau, venait de me tomber sur la figure. Encore la machine à laver du voisin du dessus ? L’agence se déplaça et démontra à l’intéressé que cela venait forcément de sa baignoire, placée au-dessus de la chambre.    </p><p> </p><p>                  Evidemment, le voisin nia et nous montra que rien ne signalait la moindre fuite. Il fallut toute l’astuce et la patience du propriétaire de l’agence pour détecter celle-ci, infime en effet, mais les petits ruisseaux font de grandes rivières. Et qui vous tombent, comme le ciel, sur la tête. </p><p> </p><p>                  Dans la nouvelle chambre, bruit infernal émanant des tuyaux et du plafond toutes les nuits à trois heures du matin. Le vieux monsieur du dessus, ancien employé à la SNCF et habitué aux horaires décalés, faisait nuitamment sa lessive. Et il n’avait pas l’intention de changer ses habitudes… Pas facile la vie en commun en Centre-ville.</p><p> </p><p>                   Ces anecdotes nous font rire aujourd’hui. Comme quoi rien ne vaut la distance, la distanciation disent les brechtiens, pour désamorcer les petits drames de l’existence. Et autres conneries.</p><p>                  C’était un véritable QG. Nous y recevions des tas d’amis, d’artistes et d’écrivains. Une fois,  j’ai invité Roger Laporte dont le minimalisme en écriture est bien connu. Il se targuait d’être le beau-frère de Derrida. Ses goûts en matière d’arts plastiques le portaient vers Zao Wou Ki et une abstraction délicate et mesurée. J’avais invité aussi Vincent Bioulès, lequel au contraire étalait, dans de grandes toiles figuratives, sa virtuosité colorée. Ce dernier ne cessa de taquiner son vis-à-vis avec la malice assez subtile qu’on lui connaît et j’eus bien peur que nous allions au clash. Comme quoi il ne faut jamais s’amuser à marier la carpe et le lapin. Et j’ai pu constater que, même à l’intérieur des élites il existe des haines irréconciliables. Bernard Derrieu était là, qui réussit, par des questions pertinentes, à désamorcer les sujets de conflit.  Dans cet appartement, Valère Novarina, est passé nous voir. Jean-Michel Vecchiet, que j’avais invité pour une expo perso galerie Arcana y a dormi, et je me demande si l’un de mes artistes préférés, ami de longue date, Joachim M., qui habitait tout près, n’est pas un jour venu désencrasser le hall avant que sa carrière n’éclate et ne lui évite ses basses besognes alimentaires</p><p> </p><p>                  J’avais fait confectionner un gâteau dont la partie du dessus, à la pâte d’amande, avait la forme d’un de ces motifs répétés qui caractérise l’œuvre de Claude Viallat.  J’ai fait plus tard la même chose pour Dominique Gauthier. Nous étions dans le salon, sans doute à prendre l’apéritif avant de nous mettre à table, quand quelqu’un fit remarquer qu’un rodeur semblait reluquer quelque chose dans la voiture garée devant notre fenêtre. L’artiste, et son épouse Henriette, furent pris de panique car la voiture était la leur et l’objet en question leur valise qu’ils emportaient, après le repas, pour un séjour dans le Roussillon. Je me précipitai vers la fenêtre,  le rodeur s’en alla et Claude récupéra prudemment l’objet de l’annulé délit. C’est que nous vivions tout de même dans un quartier chaud, avec pas mal d’ivrognes, de drogués et de petits délinquants. Pascale K. qui avait habité les lieux juste avant notre installation, me racontait qu’un jour un clochard l’avait poursuivie avec une seringue ensanglantée en menaçant de lui inoculer le SIDA. Nous n’avons pas eu, de notre côté, à en pâtir tout en ayant bien conscience d’habiter un quartier à problèmes. Nous eûmes des démêlés avec les jeunes du 2<sup>nd</sup> qui balançaient systématiquement leurs mégots dans notre cour et qui, nous ayant entendu râler, avaient jeté gratuitement des pétards contre notre porte et sur notre auvent en toile. Je leur envoyais un mot des plus conciliants et tout rentra dans l’ordre.</p><p> </p><p>                  Cet appartement devint un véritable petit musée empli de toutes les petites œuvres que m’avaient données, depuis mes débuts, tous les copains et copines artistes. La plupart n’avaient pas de valeur financière en tant que telles,  plutôt des souvenirs de relations épisodiques avec un tel ou un tel. Une poignée seulement devait avoir un peu de valeur, ce que l’on ignorait à l’époque. L’appartement était composé de deux grandes parties, traversées toutes deux par un long couloir. A gauche une immense chambre d’ami qui avait dû être autrefois la salle d’attente d’un médecin. Un peu plus loin la pièce qui nous servait de chambre et sur la gauche, la cuisine qui donnait sur la cour. Au fond, jouxtant cette dernière, un salon qui devait dû être le cabinet du docteur. De l’autre côté, la salle de bain, la chambre des filles et une immense salle à manger donnant sur la rue, partant sur la gare. Il y avait vraiment de quoi meubler les murs et la tapisserie moderne. Juste à l’entrée nous avions accroché un immense autoportrait au fusain de Jacques Fournel, estampillé de concept AUTOSATISFACTION. Si bien qu’en partant le matin, nous avions l’impression qu’il nous reprochait notre sortie : Où tu vas ? Et en rentrant qu’immanquablement il nous interrogeait, à la manière d’une  jalouse ou d’un jaloux : D’où tu viens ? Jacques Fournel, et sa compagne Noëlle Tissier, future directrice du Crac de Sète, quelques années plus tôt, me recevaient souvent dans leur appartement rue d’Alger, et j’en ressortais toujours enrichi.</p><p> </p><p>                  Même les couloirs étaient interminables. Mon beau-fils y garait aisément sa moto.</p><p> </p><p>                  C’est là que j’ai écrit mon essai sur Maurice Roche, <em>Sous la chair des mots</em>. Très potes avec Maurice quand il habitait Langres dans le Vaucluse.</p><p> </p><p>                  On s’appelait souvent et on a fini par s’engueuler. J’en ai rendu responsable l’éditeur qui tardait à publier le livre, malgré un contrat signé, ce qui fait que j’ai décidé de me débrouiller par mes propres moyens et grâce à des souscriptions d’amis proches. Zède, incroyable mais vrai, a accepté de m’avancer la somme nécessaire à l’impression  (Je te le prête car je sais que toi tu me le rembourseras, sous-entendu, pas ta sœur !).  Je l’avais confiée au compagnon, parfois inquiétant d’une amie, la peintre Anne M (je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser !). Alain Clément m’avait confectionné une trentaine de peintures que  j’ai pu vendre aux avocats, psychanalystes et architectes de mes relations. Si bien que je disposais assez rapidement de liquidités. Eh bien, croyez-le si vous le voulez,  Zède me téléphonait tous les jours en prétextant qu’elle avait besoin de la somme et je lui ai tout remboursé dans les trois semaines ayant suivi le prêt ! On ne se refait pas. Quant à la confiance…</p><p> </p><p>                  On avait un collègue et copain marocain, Tayeb, qui avait ouvert une boucherie rue du pont de Lattes. Nos nous y servions sans nous préoccuper de savoir si la viande était halal ou pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’agissait pas de porc, ce qui ne nous empêchait pas de manger des saucissons. On faisait dans l’exotique, des gâteaux chez le libanais, des spécialités chinoises chez une copine de ma sœur, des kebabs chez le turc…</p><p> </p><p>                  Pourtant, le prix du loyer excessif par rapport au confort, l’augmentation brusque des impôts locaux, la gestion difficile des Sylvains dont nous demeurions encore propriétaires, la saleté qui sévissait autour de l’appart en particulier des possesseurs de chiens indélicats, la difficulté pour trouver où se garer, la nécessité de payer un parking couvert et protégé etc. firent que nous déménageâmes un peu plus loin, à notre grand, aussi grand que l’appartement regret…</p><p> </p><p>                                          (éternel).</p><p> </p><p><strong>      </strong></p><p><strong>      SANS OUBLIER LA RUE STE CATHERINE</strong></p><p> </p><p>                  Notre dernier appartement familial à Montpellier, derrière la gare. Au rez- de-chaussée, un vrai garage individuel comme on n’en fait plus. Un véhicule, censé être en panne, rempli de polonais était garé devant. Ils travaillaient à laver les pare-brises  le jour et rentraient le soir où ils se saoulaient comme des cochons. Et comme ils n’avaient pas de cabinet de toilettes, ils venaient pisser contre le portail. Ils ont vite compris que cela nous dérangeait et le chef  les a incités à uriner ailleurs. En fait, on se sentait protégés. Nul n’aurait songé à leur ravir leur territoire. Ni à nous chercher noise. On eût appelé alors la Pologne au secours.</p><p> </p><p>                  Juste en face, une bande d’étudiants, à majorité asiatiques, faisaient la fête carrément tous les soirs. Une nuit, n’y tenant plus, j’ai mis l’électrophone à fond avec une chanson de Sheila qui traînait sur le pick-up de ma plus jeune fille (<em>Vous les copains je ne vous oublierai jamais, </em>adaptation d’un tube anglais<em>)</em>. Que pensez-vous qu’il s’en suivît ? Ils comprirent avec humour la signification du geste, et combien les sons se propageaient fort de voisin à voisin, ils s’excusèrent et promirent de faire moins de bruit. De toute façon, ils ne tardèrent pas à déménager, laissant dans la rue une quantité invraisemblable de vêtements de luxe qui fit le bonheur des habitués du Secours populaire à quelques mètres de là.</p><p>                  Au début de la rue, se trouvait un garage tenu par deux frères du style robuste. Tout le quartier y faisait effectuer ses révisions. Un jour ils mirent en vente une R 21 toute nacrée et carénée de façon assez spectaculaire,  je dois le dire, un peu comme une voiture de compétition. Elle n’était pas très chère et le duo me promettait de l’entretenir au besoin. Je l’acquis. Jamais je n’ai senti autant le prestige que confère un véhicule. Dès que nous nous garions quelque part, des curieux venaient nous interroger à son sujet. Comme je suis très peu porté sur la mécanique, ce sont souvent eux qui me faisaient miroiter les avantages du turbo. Les gitans de la région la reluquèrent rapidement. Les deux premières fois,  ils n’eurent pas de chance puisque j’arrivais alors qu’ils étaient en pleine action. La troisième fut la bonne : je la récupérais en piteux état à plus de 200 bornes de mon domicile et me décidais à la vendre, à, la fois à contrecœur et soulagé (Comme quoi l’ambivalence…).  J’en retirais à peine le prix des pneus que je venais tout juste de changer. Cela nous apprendra à viser plus haut que nos assises le permettent…</p><p> </p><p>                  Je ne développerai pas les quelques autres lieux qui suivent où j’ai séjourné trop peu de temps : c’est pour dire si je connaissais bien la ville.</p><p><em> </em></p><p><em>La rue Soubleyras, du côté des Arceaux, grâce aux bons soins de Skimao, qui m’a prêté son appart, rez de chaussée sur cour, une quinzaine de jours en période de dèche. Je ne l’ai jamais oublié. </em></p><p><em>Dans la continuité,  j’ai dû dormir quelques nuits chez mon amie Marie, témoin peu vigilante, de mon premier mariage, qui m’a ouvert  son canapé. C’est qu’il est des moments dans la vie, où il vaut mieux ne pas trop montrer le bout  de  son nez. C’était l’Estanove, si je me souviens bien, du côté de la voie rapide. </em></p><p><em>Une nuit passée chez des inconnus, un peu plus âgés que moi, rue du Courreau, et qui m’avaient gracieusement hébergé,  jugeant que je n’étais pas en état de rentrer chez moi. Ca devait être en fin de Première. J’ai eu de la chance. J’aurais pu très mal tomber.</em></p><p><em>Vers la même époque, dans le deux pièces, vers le pont Juvénal, d’une amie (Raymonde ?) béarnaise connue à l’Espiguette,  où j’avais travaillé tout un été. Je dormais parfois chez elle, en tout bien tout honneur. Une fois, j’ai tellement vomi que son évier était plein. Mauvaise surprise au réveil. Elle l’a bien pris. Elle a seulement murmuré : Tu fais ch… Elle m’appelait Son pote et réciproquement. </em></p><p><em>Au retour de mon intervention avortée à la médiathèque d’Albi, autour de la trentaine, déprimé,  je me suis retrouvé chez une mère de famille que je ne connaissais ni des lèvres ni des dents, une amie de Louisa, la relation ayant coupé court, ça devait être rue Leenhardt. J’ai rarement été saoul, deux ou trois fois, dans ma vie, mais là c’est le trou noir. </em></p><p><em>J’ai dormi rue  St Barthélémy. Une copine menaçait de s’y suicider. Et comme j’avais promis à celui qui l’avait quitté de veiller sur elle. On n’a qu’une parole.</em></p><p><em>Enfin, j’ai dormi plusieurs fois vers le Plan Cabanes. On était toute une bande d’amis autour de Nana et la maumariée. C’était en quelque sorte du camping en ville. Ils étaient fanas de Boby Lapointe et j’ai pu, grâce à eux, apprendre ses chansons par cœur. Photographes aussi. Superbe reportage sur les toits de la ville. </em></p><p> </p><p>                  Il doit en manquer  deux ou trois. Sans compter celles dont j’ai déjà parlé ça et là.</p><p><em> </em></p><p><em>Je n’ai jamais dormi chez mes parents, rue de Castelnau, l’ancien Ancien chemin de. A deux pas du cimetière.</em></p><p> </p><p>      Et ce fut le grand départ… dans un an cela fera trente ans. Qui l’eût cru. L’eusses-tu cru ?</p><p> </p><p>                  Enfin, dans mes écrits, certains lieux se manifestent :</p><p> </p><p>Montpellier en priorité, ne serait ce que dans <em>Connexités</em>, <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>, <em>Les Petites manies</em>. Et autres conneries.</p><p>      Le Pouget, dans l’Hérault pour <em>Le prince et le boucher </em>et <em>L’as de pique.</em></p><p><em>      </em>La Salvetat sur Agout, dans<em> La Ceinte trinité.</em></p><p><em>      </em>Le Larzac en général, dans <em>Forval l’Auvergnat.</em></p><p>      Marseille, dans <em>Les Inséparables (</em>et aussi le village de Fontanes, dans l’Hérault<em>)</em></p><p><em>      </em>New-York, dans<em> Zoom sur Manhattan. </em>Et, dernièrement, dans<em> Apparition. </em></p><p><em>      </em>Le littoral méditerranéen notamment La Grande Motte, dans <em>La tornade bleue</em> mais aussi la Grèce éternelle dans 7<em> escales à Ithaque</em>.</p><p><em>      </em>Des pays imaginaires dans<em> : Les alburarismis.</em></p><p>      Et Paris, dans <em>Rencontre capitale, </em>inédit.</p><p> </p><p><em>                              Rencontre capitale ? </em>En voici un extrait<em>…</em></p><p><em> </em></p><p><em>Il avait ressenti un besoin impérieux, irrésistible de P.aris. Ce nom-là, pas question de l’ignorer. On a tous ses trucs pour ne point l’égarer. Chacun a le sien. En cinq lettres, une pour chaque doigt mais seule la première qui compte, la capitale. </em></p><p><em>Tous les deux, trois mois, il venait s’y ressourcer. C’était, comment dire, chronique.</em></p><p><em>En province, quand on est las des imitations, on finit par se payer le modèle.</em></p><p><em>Les moyens de transport vous le rendent si proches. Et que dire de l’essor formidable des communications. On peut tout faire de ses dix doigts, et qui sait si l’image à venir ne créera pas l’illusion d’épouser les images. Il suffit parfois d’une paire de lunettes.</em></p><p><em> </em></p><p><em>La province se répand de périphéries en zones urbanisées. A peine si l’on s’aperçoit que l’on vient de quitter sa ville. Le temps d’un quotidien – mais lequel ? – et l’on est déjà rendu. </em></p><p><em>Si bien qu’on peut se demander si P.aris n’est pas le lieu de villégiature de la province, sa banlieue centripète ou… comment dire, son trou noir, son soleil en creux. </em></p><p><em>La F.rance profonde véritable. Et d’abord n’a-t-elle pas tout aspiré de forces vives (quand elle ne s’aspire pas elle-même)? Celle où il est loisible de penser. Et de dé-penser, c’est selon.</em></p><p><em>Les raisons d’une visite ne manquent pas. D’autant que cet homme-là avait une manière singulière de s’y promener. Je ne dis pas qu’elle est unique, qu’elle n’a pas connu jadis son heure de gloire, je dis qu’elle n’a plus cours de nos jours : pas le temps, plus d’envie, trop de monde même la nuit. D’ailleurs la nuit sévit-elle toujours à P.aris ?</em></p><p><em>Il partait d’un terminus de métro &#8211; ou d’autobus &#8211; et descendait vers le fleuve – lui aussi, il savait son nom mais il a ses homonymes&#8230; Petit à petit il s’élaborait une représentation mentale assez fidèle, à l’image d’une cervelle avec des zones d’influx et de turbulence qu’il désignait par périphrase : le monument destiné aux invalides de guerre, le palais présidentiel, la plus belle avenue du monde.</em></p><p><em>Oh, même à son âge, moins de la trentaine dirons-nous – car les hommes aussi ont un jour trente ans – on n’est pas dupe. Ou alors on ne l’est que sciemment. P.aris n’était plus P.aris, je veux dire la reine du monde. La ville de lumière n’était que l’ombre de ce qu’elle avait été. Ses feux étaient passablement éteints, dépassés, en hauteur ou en misère. Que lui importait ? Ce monde était sans intérêt. Les quotidiens n’en parlaient que trop. Il s’évacuait de lui-même, se vidait de tous ses mots de sang. L’hémorragie d’images semblait à son comble. L’imposture faisait illusion, puisque telle était sa vocation pérenne.</em></p><p><em>Cette ville avait perdu sa langue. C’est à lui de la trouver. On ne doute de rien quand on n’a que trente ans. On a néanmoins quelques excuses.</em></p><p><em>Il avait publié, dans une de ces revues rares et chères que s’arrachent les institutions mais qu’on ne trouve guère en librairie, du moins ce qu’il en reste, un commentaire élogieux d’un écrivain marginal, de ceux que les gens d’esprit vénèrent mais que personne n’a jamais pris la peine d’approfondir. Son nom importe peu. On l’a déjà oublié, bien qu’existant encore.</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>La prochaine fois,  j’écrirai à nouveau sur Paris. Il m’en est arrivé bien des choses là-haut.</p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>Rien pour l’instant sur Vergèze où je vis depuis bientôt trente ans. Rien sur Nîmes la rivale. C’est vers Montpellier que je reviens toujours. La Montpellier que je regrette. Celle dont je me suis senti l’enfant, le protégé, l’œuvrant et même le chantre mais qui ne me rendra jamais l’amour, la considération que je lui aurai portée. On peut le vérifier en ce <em>Dédale</em>.</p><p> </p><p>                  Avant d’en finir en beauté, une liste alphabétique, du style jeu SLC : Pas plus de 3 lignes.</p><p> </p><p>Amitié : Ca reste un mystère. Celui des affinités électives. Pour certains c’est une évidence fatale. Pour d’autres on se rend compte combien on les apprécie quand ils vous manquent. A fortiori quand ils ont disparu.</p><p>Bernard : Je n’aime pas mon prénom dont la sonorité en « ard » me déplait. Heureusement, j’ai remplacé le D par un T. J’ai failli m’appeler Eric. On aurait ainsi pu cerner plus aisément mes états d’âme.</p><p>CTN : Qu’aurais-je été sans toi/Qui vins à ma rencontre/… Tout le monde t’apprécie, plus que moi-même parfois. Ca doit signifier quelque chose. Tout ce que  j’ai fait de bon, je te le dois (enseignement, littérature, art…).</p><p>Désir : C’est un peu le moteur de toutes choses. Dans sa multiplicité.</p><p>Echecs : J’en ai connu, et sûrement suscité, plusieurs. Je ne le regrette point car ils m’ont remis sur le bon chemin et appris à ne pas trop m’enthousiasmer avant d’avoir mes arrières bien assurés.</p><p>Filles : Je suis très heureux d’avoir eu deux filles et une petite-fille. J’ai l’impression  de ne pas leur avoir assez appris mais c’est sans doute un signe de vanité que de vouloir à tout prix pérenniser.</p><p>Gauche : J’ai longtemps voté à gauche. Je suis plus nuancé à présent. Seuls les extrêmes m’inquiètent. Je suis souvent gauche au premier abord devant les puissants. Je regrette après coup. Ou je me répète inlassablement ce que j’aurais dû leur dire. Je suis encore plus gauche quand il y a du monde, du grand monde même. Dans les meetings par exemple.</p><p> : J’éprouve de la honte pour bien des mauvaises actions que j’ai commises. Or l’on ne peut revenir en arrière et que le pardon n’efface pas tout. J’essaie en conséquence de ne pas trop m’en culpabiliser. Surtout s’il s’agit de vétilles (qui marquent pourtant  à vie) : un pénalty raté lors d’un match entre classes au lycée. J’entends encore un spectateur : Il est nul ce 9 !!! Le 9 c’était moi… J’ai honte d’avoir taquiné ma grand-mère, un peu lourdement, parce qu’elle avait voté Giscard. Elle croyait avoir voté pour le président des jeunes. Elle ne comprenait pas mes moqueries. Je la faisais « bisquer » avec ça. Et quand je rentrais à l’aube, elle « se calcinait ».</p><p>Intolérance/Injustice : ce sont les deux types d’action qui déclenchent en moi des réactions d’indignation et de révolte. Avec la privation de liberté mais franchement sur ce point-là je n’ai pas trop à me plaindre. Sauf que de nos jours, on doit surveiller nos propos. Chassez l’autorité, elle revient au galop. Plus sournoise.</p><p>Journalisme : Un de mes paradoxes. Je n’aime pas leur mentalité, leur agressivité, leur côté donneur de leçon, leur recherche du sensationnel et au bout du compte leur irresponsabilité. Et pourtant, je suis l’un d’eux sans l’avoir voulu. En autodidacte et ma foi, ça me réussit pas trop mal.</p><p>Kafka et autres auteurs : J’ai toujours préféré les auteurs réputés difficiles, non par snobisme mais par goût de la difficulté, l’envie d’en triompher. A part Kafka, on comprendra sans peinte mes passions pour Proust et Beckett, Joyce et Leiris, Michaux, Novarina, Maurice Roche ou Michel Butor. En remontant dans le temps : Dostoïevski, Nerval, Diderot, Montaigne, Rabelais, Chrétien de Troyes.</p><p>Le Pouget : J’y ai passé mon enfance et ma jeunesse. C’était le contrepoint de la ville. J’étais très content du film de JB Durand d’autant que la fin se déroulait dans le café de mes grands-parents. En même temps, que de regrets que mes deux livres sur le village n’aient pas trouvé leur public (pas pour la gloire, je m’en fous, mais parce que j’aime ces livres !).</p><p>Montpellier : C’est ma ville et elle apparaît dans la plupart de mes récits. J’y retourne souvent. J’en rêve. Il lui arrive de me décevoir, de m’inquiéter. Je lui pardonne volontiers et j’y retourne.</p><p>Professeur : Qui l’eût cru ? Que je devienne professeur quand tout m’en détournait à commencer par la peur de ne pas savoir tenir une classe. J’ai pris ma fonction très au sérieux et rien ne me ravissait plus que d’entendre les élèves me demander : Comment ça se fait que vous ne soyez pas comme les autres ?</p><p>          Questionnement : Je n’ai jamais cessé de me poser des questions philosophiques sans être un grand lecteur des philosophes, dont l’abstraction me décourage.</p><p> </p><p>                  J’ai retenu :</p><p> </p><p>      <em>de Platon l’allégorie de la caverne</em></p><p><em>      de Descartes le doute hyperbolique</em></p><p><em>      de Leibnitz l’harmonie préétablie</em></p><p><em>      de Diderot que tout est matière en transformation</em></p><p><em>      de Rousseau la néfaste division du travail</em></p><p><em>      de Kant, la révolution copernicienne</em></p><p><em>      de Hegel l’idée même de dialectique</em></p><p><em>      de Marx le matérialisme historique (Infrastructure et Superstructure)</em></p><p><em>      de Kierkegaard les principes fondamentaux de l’existentialisme</em></p><p><em>      de Nietzsche l’opposition entre apollinien et dionysiaque</em></p><p><em>      de Freud les vicissitudes de la libido</em></p><p><em>      de Bergson l’étude du comique et du rire</em></p><p><em>      de Husserl l’importance acquise par la phénoménologie de la perception</em></p><p><em>      de Sartre l’idée que nos choix orientent notre existence</em></p><p><em>      de Bachelard la mise en symbole des quatre éléments</em></p><p><em>      de Lacan les 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse</em></p><p><em>      de Foucault que les normes sociales créent la marge</em></p><p><em>      de Deleuze les concepts de rhizome et de machine désirante</em></p><p><em>      de Derrida l’idée que l’écrit précède la parole (si j’ai bien compris)</em></p><p> </p><p>                  La 13<sup>ème</sup> revient c’est encore la première, disait Nerval.  Moi ce sera finalement la 20 ème. La voici. Une phrase de Schopenhauer me revient souvent en tête : « <em>Avec ses expériences déçues et ses accidents qui déjouent tous les calculs, la vie porte l’empreinte d’un caractère propre à inspirer le dégoût</em> ». Sauf que je n’y adhère pas. Ou je cherche des solutions, quand elle me vient en tête.</p><p> </p><p>                  Le même Nerval ajoutait un 14<sup>ème</sup> chapitre à <em>Sylvie </em>de façon à équilibrer les deux parties antagonistes de 7 chacune : les illusions, la réalité.  Et puisue j’ai cité Lacan : « <em>De ce qui ne perdure que de perte pure à ce qui ne parie que du père au pire</em> ». Comprenne qui pourra. J’en apprécie les allitérations. J’ai même mis des Q pour laisser passer les P.</p><p> </p><p>Religion : Le pari pascalien ne m’a pas convaincu. Je préfère les théories du Big Bang et les cosmogonies quantiques. Et surtout la paix tout en sachant qu’elle n’est pas dans la nature de l’homme. La guerre, la violence,  on ne peut pas l’éviter mais pas, bon dieu ! Pour des questions religieuses !</p><p>Sœur : C’est super d’avoir une sœur. J’aurais aimé en avoir plusieurs comme certains de mes copains. Une plus âgée en tout cas. Ca m’aurait ouvert d’autres horizons. Mais il m’aurait fallu plusieurs existences.</p><p>Thom : Il m’a suffi d’une page dans Le monde pour découvrir ce mathématicien suisse, connu pour sa Théorie des Catastrophes. Je suis bien sûr incapable de le lire dans le détail même si son modèle topologique m’aura servi tout au long de ma carrière et de mes écrits.</p><p>Urbanisme : Quelle horreur que ces zones industrielles ou commerçantes qui défigurent les abords des grandes villes ! Ah si les gens pouvaient relire Rousseau.</p><p>Voyages : Je m’y suis mis sur le tard. Ils ont moins forgé ma jeunesse que ma maturité. Je suis toujours enchanté de retrouver Paris. Mes préférés ? Manhattan, les chutes du Niagara, Berlin, Moscou, la côte amalfitaine, la Sicile, Budapest, Stockholm, Amsterdam, la région de Séville, la Bavière, les Alpes et la Bretagne…</p><p>      En Russie j’avais emporté <em>Humiliée et offensés</em>, de Dostoïevski. A Prague, <em>Risibles amours</em> de Kundera, à Dublin <em>Les exilés</em>, de James Joyce, en Allemagne  <em>La montagne magique, </em>à New York un Paul Auster déprimant (<em>Le voyage d’Anna Blume</em>)… Que vais-je bien pouvoir emporter durant la traversée pour la Corse ? Les œuvres complètes de Tino ou le Mémorial de Ste Hélène ? Remarque : Avec l’ami Roland nous avons pas mal sillonné l’Italie : Naples et son Vésuve, la région romaine, Milan… Et aussi l’Espagne, Barcelone, l’Escurial, Tolède&#8230; Plus récemment Dublin pour un parcours joycien. .</p><p>Western : J’adorais Clint Eastwood au cinéma durant l’adolescence. J’ai évolué vers un cinéma moins accessible dont je suis très friand. La nouvelle vague, Rohmer, Rivette, Eustache. Le cinéma japonais des années 50-70, Stanley Kubrick surtout, les allemands, quelques américains… Et le burlesque des années 20. Ou Tati.</p><p>Yéyé : je suis né avec les yéyés. J’ai beaucoup écouté et d’une certaine façon cela m’a mis sur la voie de la musique plus sérieuse : chansons à texte, puis groupes anglo-saxon, musique classique et contemporaine ou jazz. Bashung et Murat.</p><p>Zorro : Mes héros ? Ceux des illustrés de ma jeunesse : Marco Polo, Le fantôme, Mandraque le magicien, Ivanhoé, Kit Carson. Puis ceux de mes premiers livres lus : les 6 compagnons, le clan des 7, le club des 5. Enfin, des chanteurs (Adamo, Murat), des stars du rock (Paul Mac Cartney surtout) ou du ciné (James Dean). Peu de héros littéraires ou plutôt, j’en aime trop.</p><p> </p><p>      (J’aurais bien inclus Skimao mais le S était pris par Sœur, le C par CTN et le M par Montpellier…).</p><p> </p><p>                  Il eût été amusant de terminer le parcours du centre ville sur la lettre Z. J’aurais pu mettre Zède mais je déteste le diminutif qui me l’a inspiré. Comment peut-on s’appeler Zézette ? Que ceux que je n’ai pas cités, et Dieu sait s’il y en a, me pardonnent. Pourtant, je n’en ai pas fini avec ma ville. J’ai l’impression qu’elle m’a repoussé quelques fois aux confins de sa périphérie.</p><p> </p><p>                  Cette année-là, 1995, je démarrais mon stage d’un an à l’IUFM (Et revoilà l’école normale !).  Ce qui est drôle c’est que je croisais d’anciens élèves qui ne comprenaient pas ce que je faisais là, pensaient que j’étais leur enseignant.</p><p> </p><p>                  Malgré la défiance de certains, je m’en suis bien sorti. D’autres n’ont pas eu cette chance. En tout cas, j’ai pu vérifier que la confrontation à de plus jeunes collègues ne me posait pas de problème. Autrement dit, que j’étais resté jeune. Ce fut une belle année. Je publiais <em>Les inséparables</em> et amorçais mon activité de journaliste.</p><p> </p><p>                  A partir de cet endroit du livre, je bouleverse quelque peu la chronologie au bénéfice de l’espace. Et j’accélère le tempo. J’évoque en effet le postérieur avant l’antérieur dans la continuité de mon fil directeur : je sors petit à petit de la ville.</p><p><strong> </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong>      L’AVENUE CLÉMENCEAU</strong></p><p> </p><p>                  Comme elle aboutit route de Toulouse on peut considérer que ce fut une halte avant le saut vers l’inconnu hors du département. Nous n’y sommes point encore.</p><p> </p><p>                  J’y ai passé quelques mois, seul, dans un appartement quelque peu vétuste et pourtant plein de charme, chauffé par la boulangerie du dessous. Il était très pratique pour moi puisque très près de mon lieu de travail et que je pouvais y amener les quelques élèves qui me réclamaient des cours particuliers. Un salon donnant sur la rue, une salle de bains donnant sur le ciel et jouxtant une cuisine à l’ancienne, un long couloir, une chambre au fond et une pièce servant de bureau sur le côté. Très sombre au demeurant. Il appartenait à un copain de ma sœur qui travaillait alors dans la brocante, avec tout ce qu’elle comporte de trouble. Un jour j’ai été cambriolé. Comme c’était ma période de dèche extrême, les voleurs, (dont je soupçonne quelque connaissance d’alors), durent en être pour leur déception. Toujours est-il qu’en descendant dans la rue, je croise un commissaire de police, ancien colon estival, accompagné d’un de ses collègues. Je lui relate ma mésaventure et il demande à aller voir les lieux. Alors là,  j’ai pu assister à l’une de ces scènes que l’on voit dans les mauvaises séries télévisées où les flics en service se relaient, rasant les murs, révolver au poing, afin de coincer l’éventuel intrus ! Naturellement,  il n’y avait personne, ce que j’aurais pu leur dire s’ils me l’avaient demandé. La tête qu’ils firent en revanche quand ils pénétrèrent l’antre du brocanteur… Jamais vu un bazar pareil ! Tout son stock entreposé sans nul souci de rangement. Une vraie déchèterie. L’atelier de Bacon à Dublin.</p><p> </p><p>                  Envie d’autre chose. Vieux garçon, vieux gars con. Vieux gars qu’on méprise.</p><p>                  Malgré les cours particuliers, j’étais tellement fauché qu’il est arrivé à ma compagne actuelle, nous étions au début de notre relation, de m’acheter une tranche de jambon dans l’un des commerces du coin, aujourd’hui disparus.</p><p> </p><p>                  Nous y avons mangé une fois avec celui qui allait devenir mon beau-fils, très jeune à l’époque. Il adorait chanter (pour ça on s’entendait bien !). On n’a que des chanteurs dans la famille. Il m’a interprété la chanson du Hérisson qui se trouve dans Emilie jolie. Plus tard nous nous sommes apitoyés sur la mort de Balavoine – (balle d’avoine). Sommes même allés sur sa tombe à Biarritz. Et puis on aimait les calembours à la Boby Lapointe. Quand il s’est pacsé on lui a chanté une variante de l’Hélicon, pom pom pom pom. On suivait le Top 50 et je lui achetais le magazine. Bref à travers lui je retrouvais mes engouements de jeunesse.</p><p> </p><p>                  Cette année-là,  j’ai eu la chance d’enseigner dans le supérieur et ma foi, je ne m’en suis pas trop mal sorti. J’ai dû abandonner car cela demandait trop de boulot. Très bon contact avec les étudiants qui m’avaint pris en affection. Un bon souvenir. Plus tard, je serais amené à former des stagiaires, mes futurs collègues.</p><p> </p><p>                  En même temps que je quitte l’Ecusson pour les quartiers et la périphérie, je dis adieu à  l’enfance montpelliéraine et la jeunesse dissipée, c’est le moins que l’on puisse dire.</p><p> </p><p><strong>      BEAUCOUP PLUS LOIN, ROUTE DE TOULOUSE, LE MAS DREVON : RUE VILLENEUVE D’ANGOULÊME</strong></p><p>                  C’était un immeuble tout en longueur, en forme de barre, pompeusement baptisé le Florence. Un attrape-nigaud pour qualifier un immeuble moderne au sens péjoratif du terme.  Autant dire une barre. Au quatrième étage sans ascenseur, avec vue imprenable sur celui d’en face, sa sérénissime Venise (en fait il s’agissait du Pavie, où vivait ma future épouse, la jolie brune, CTN), copie conforme du Florence comme quoi certains ne voyagent pas beaucoup. Un salon, une cuisine et une chambre. C’était l’Unique, ma première épouse, qui avait dégoté cet appartement, distant du centre ville, afin de s’éloigner de sa mère qui y travaillait et passait la voir tous les jours. On entendait les voisins se disputer à travers les murs. Un soir les flics débarquèrent pour les séparer. On entendait nos pas et paroles, quand je recevais, c&rsquo;est-à-dire assez souvent. On s’était mariés un peu naïvement, et je dois le confesser assez bêtement, en pensant d’une part à des bourses auxquelles nous aurions droit (et que nous eûmes en effet), d’autre part au fameux rapprochement de conjoints qui devait lui permettre de redescendre assez rapidement de la région parisienne. Elle avait en effet réussi un concours nécessitant une mutation.</p><p> </p><p>                  Je n’allais pas tarder de mon côté à partir dans le Tarn, trois ou quatre jours par semaine, pour y enseigner moi-même notre langue. J’avais ainsi tous les avantages de la vie de célibataire. Ce que j’ignorais c’est que celle qui allait devenir la femme de ma vie habitait en face, au Venise justement. Le destin nous avait rapprochés, pour la 2<sup>ème</sup> fois, la première c’étaient des cours communs à la fac, mais trop tôt et donc encore en vain…</p><p> </p><p>                  A cette époque j’écrivais des poèmes. On était passé de Borborythmes à Entailles.</p><p> </p><p>                  Un saut qualitatif. Je cherchais une écriture littérale, blanche et visuelle.</p><p>                  En voici un exemple. Nous en avons fait un livre plus tard, avec Serge Lunal, paru aux Editions Rivières de mon ami Jean-Paul Martin.</p><p> </p><p>                  Il m’a édité environ 70 petits livres.</p><p> </p><p>      <em>   Du</em></p><p><em>                     Point de re-pè-re</em></p><p><em>                                         Où le sol de taille</em></p><p><em>                                                                  Un gl’acier</em></p><p><em>                                                                                 G’lissant dé-</em></p><p><em>                  rape       </em></p><p><em>                       chaque courbe a son arrêt de mort</em></p><p><em>                                                     paraphe irréductible</em></p><p><em>                                                                   impossible</em></p><p><em>                                                                                   qui fuit       </em></p><p><em>                                                     à l’instant où son socle    </em></p><p><em>                                                                                        se barre</em></p><p> </p><p>                  Le voisin du dessous vivait avec sa sœur et prenait son rôle très au sérieux. Celle-ci était divorcée et flanquée d’un môme en bas âge. 9 h du soir et c’était pour lui l’extinction des feux. Aussi, les motifs de friction et de polémiques étaient-ils légion. Il se radoucit quand je lui annonçais mon départ. Je me souviens, pour me faire pardonner mes nuisances,  je lui avais offert des tas de chemises dont je n’avais plus l’utilité et qu’il se proposait d’aller vendre aux puces. Le facteur avait une sœur qui venait me faire le ménage, je m’alimentais un peu n’importe comment et dînais en général au restaurant. Je ne me préoccupais en rien du lendemain et vivais au jour le jour. J’avais des tas de potes et commençais à côtoyer le milieu artistique et littéraire. Je me souviens qu’Alain Clément était venu m’apporter les exemplaires de tête de <em>Connexités</em>, que je n’avais pas hésité à envoyer à Roland Barthes ou Jean-François Lyotard, lesquels m’avaient répondu.</p><p> </p><p>                   Je commençais à rendre visite à Roger Laporte, extraordinaire écrivain, beau-frère de Derrida, qui m’impressionnait beaucoup et dont l’œuvre m’intriguait, me fascinait. Alain m’avait offert un pastel que j’ai toujours devant les yeux. Je l’avais punaisé et il m’a fait remarquer qu’il fallait absolument l’encadrer. Leçon comprise et je m’y suis appliqué par la suite. C’est pendant cette période que je me suis rendu compte que j’aimais écrire des textes sur les artistes. Et que je m’en suis fait des amis : Vincent Bioulès pour commencer puis très vite, Serge Lunal (bien oublié depuis son décès) et Dominique Gauthier à qui je suis resté fidèle.</p><p> </p><p>                  Bien des copains et copines ont défilé dans cet appartement.</p><p> </p><p>                  La ville vous happe et vous assène ses séductions auxquelles on ne sait d’autant moins résister qu’on associe la jeunesse à l’insouciance. Avec le recul, un peu de modération n’aurait pas été  de trop. J’ai toujours compté sur la chance et elle ne m’a pas trop manqué,  j’en conviens… Cependant, elle aurait pu se voir étayée par un peu plus de rigueur, de sérieux et d’études approfondies. Je vivais en hédoniste afin de juguler mes angoisses et je ne faisais que les renforcer. Je me suis ainsi compliqué la vie. On ne peut revenir en arrière et le regret ne sert à rien. Mieux vaut ne retenir que le positif. En tout cas, j’ai trouvé cet équilibre en m’éloignant de la ville (pas trop loin tout de même), d’un commun accord avec ma compagne et l’on peut dire que nous n’avons jamais eu, jusqu’à présent, à regretter notre décision.</p><p> </p><p>                  Au début, très peu de temps au fond,  j’y vivais avec l’Unique. On y a même fêté notre bref mariage. En fait, j’ai vite compris qu’elle avait des vues sur l’un de mes meilleurs amis, plus conforme à ses goûts. Cela m’a sans doute blessé au début, on a quand même son orgueil, mais a contribué à me détacher d’elle assez vite. J’ai rencontré, sur las bancs de la fac, une certaine Hélène, qui méritait bien son nom, un peu paumée après le suicide de son compagnon. Je l’ai présentée à l’infidèle. Celle-ci m’a poussé vers l’Hélène en question avec qui j’ai filé le parfait coton pendant deux trois mois. Des départs à l’étranger, une mutation obligée ont fait le reste. Il n’a même pas été question de suivre qui que ce soit et l’aventure en est restée là. J’ai donc vécu au Mas Drevon tout seul, si l’on peut dire…</p><p> </p><p>                  Cet appartement aurait bien des choses à nous conter. Je n’en retiendrai qu’une situation qui aurait pu me coûter cher. Je me trouvais, pour la nuit, en galante compagnie quand on frappe des coups violents à la porte. C’est le compagnon de la compagne en question. Il a repéré sa voiture dans le parking et voudrait avoir quelques explications. Je l’embrouille quelque peu avant d’ouvrir. L’infidèle en petite tenue se cache dans les toilettes. J’ouvre en bâillant (et en pyjama !), et il s’excuse de me réveiller, me réexplique son problème. Je feins de ne point comprendre de qui il parle en jouant sur des homonymies bien commodes de prénoms, car je prêtais fréquemment mon appartement durant mes absences, quand je travaillais à Albi. Le jaloux jette tout de même, par acquis de conscience, un coup d’œil dans la chambre proche de l’entrée, n’y  aperçoit personne dans mon lit défait et en déduit que sa bonne amie a dû se garer là par commodité et partir dormir ailleurs chez quelque copine. Très bien. Tout est bien qui finit bien. L’excité s’excuse encore et reprend sa recherche. L’intéressée se hâte de s’habiller, de téléphoner à la copine (ma sœur ?)  en question et nous nous en tirons avec quelque frayeur au-dessus de la normale. Elle s’empresse de les rejoindre. La suite m’échappe. Et je m’en retourne dans les bras de Morphée.</p><p> </p><p>                  Ca aurait pu finir bien plus mal.</p><p> </p><p>                  J’ai quitte Le Florence pour Louis Blanc puis, très vite, pour l’avenue de Palavas. J’étais au Florence quand, alors que je devais descendre sur Marseillan afin de retrouver un couple d’amis, la maumariée m’a téléphoné de venir consoler sa copine mail en point. C’était la nasillarde. Et une période difficile en point de mire. Heureusement, il m’en reste le meilleur : ma fille.</p><p> </p><p><strong>      ET LES SYLVAINS, LA CROIX D’ARGENT</strong>,</p><p> </p><p>                  Mon épouse, la définitive, on s’est mariés assez vite, était devenue propriétaire d’un deux pièces assez joli mais tout petit. Il donnait sur un bosquet, notre lieu de promenade. Et sur un terrain de tennis où je jouais, mal je dois le dire, avec mon ami Christian, notre voisin.</p><p>                  C’est là que j’ai écrit la partie qui m’incombait du livre sur Butor, co-signé avec Skimao. Comme j’aime les listes, je citerais les œuvres   qui m’ont le plus marqué et justifient mon intérêt pour son œuvre.</p><ul><li>L’emploi du temps <em>où un employé français dans une ville anglaise se perd dans le labyrinthe de l’écriture après s’être enlisé dans celui de la ville et rate deux occasions de réussir sa vie sentimentale. L’ouvrage est construit sur une forme canonique</em>.</li><li>Degrés,<em> où trois narrateurs se succèdent pour décrire une simple heure de cours au sein d’un lycée parisien, le premier se perdant dans son projet trop ambitieux pour ses frêles épaules. Nombreuses références culturelles, forcément, pour un lieu d’initiation à la culture.</em></li><li>Mobile <em>:</em> <em>Une façon toute nouvelle de représenter le monde, plus particulièrement les Etats-Unis, pour ce qu’ils incarnent de mode de vie, de pays de rêve mais aussi pour le fond fangeux sur lequel il se construit. La narration est remplacée par une poétique spatiale du slogan, des citations, des spécificités d’un état. Un livre unique qui encore beaucoup à nous apprendre. Une exploration des vertus spatiales de la page, dont je me suis pas mal inspiré. Une révolution typographique.</em></li><li>Essais sur les Essais<em>:</em> <em>Une incroyable plongée, fort audacieuse, dans la genèse de l’œuvre de Montaigne, de son projet initial aux derniers allongeails. Un travail numérologique étonnamment convaincant. Une exhumation du rôle crucial joué par La Boétie.</em></li><li>Histoire extraordinaire<em>:</em> <em>Etude approfondie d’une lettre de Baudelaire relatant un rêve du poète à son meilleur ami et exécuteur testamentaire. Ce rêve contient des trésors de ramifications  vers l’ensemble de la démarche et de l’œuvre. Place importante accordée à la gestion de la sexualité.</em></li><li>6810000 litres d’eau par seconde<em>:</em> <em>Encore une œuvre étonnante, unique en son genre, admirablement structurée et qui prend pour prétexte les chutes de Niagara, son Histoire et son actualité sur fond de chute et de Châteaubriand. Cela m’a donné envie d’y aller. C’est fait. </em></li><li>Les 5 tomes de Répertoire<em>:</em> <em>Où par petites touches ou fragments davantage développés, l’écrivain rend hommage à ses pairs, à tel aspect peu étudié de leurs œuvres dont il renouvelle la lecture. Celle de Zola et son roman expérimental, de Flaubert à travers la spirale des 7 péchés capitaux, de Proust en mettant en exergue 7 femmes, sur la modernité de Mme de la Fayette, sur la caractère profane du Caravage, sur la variation chez Monet, sur le contraste entre l’art de Rothko et la ville de New York, sur l’interprétation des lignes chez Mondrian, et, un peu avant tout le mode, Leiris, Joyce, Faulkner, Pound, JL Parant, Mallarmé selon Boulez, l’opéra… 21 textes par volume, ce qui fait au bout du compte, un de moins que les </em>Essais <em>de Montaigne. Ca se boit comme du petit lait et on apprend énormément de choses, la lecture des chefs d’œuvre en est</em> <em>renouvelée. Mais ce n’est point trop universitaire… Et nous ne bûmes point frais ! </em></li></ul><p>            Michel Butor ne respectait jamais les prescriptions universitaires qui imposent une bibliographie et des notes de bas de page. Il a eu à en pâtir en France. A la suite de quelques propos maladroits je me suis mis, de mon côté la gent en question, à dos. Et Dieu sait s’ils ne pardonnent pas ! L’imprudence, l’impudence a fortiori,  est irrémédiablement condamnée. Je m’en suis rendu compte aussi avec les éditeurs, ou du moins les directeurs de collection. Mieux vaut les flatter et leur faire un cour assidue.</p><p> </p><p>            J’aime d’autres livres de Butor, notamment le plus connu (<em>La modification</em>) mais j’avoue qu’après <em>Intervalle</em>, diffusé par la télé à une époque où l’on pouvait se le permettre, je m’en éloigne quelque peu. J’accroche moins et prends moins de plaisir à découvrir sauf de temps à autre pour des essais toujours aussi pertinents (<em>Improvisations sur Flaubert</em>, <em>sur Michaux</em>). Beaucoup trop de poèmes et de textes quelque peu complaisants sur des artistes inconnus. Beaucoup de redites et l’impression que la flamme n’y est plus. Un peu d’auto-complaisance vers la fin, avec des œuvres testamentaires qui ne nous éclairent pas autant que l’écrivain, immense rappelons-le, veut bien le dire. Toujours est-il que Michel Butor aura longtemps été mon mentor et que sans doute sans lui ne me serais-je pas lancé si confiant dans une conception de la littérature plus élaborée qu’à l’ordinaire.</p><p> </p><p>            J’avais très peu d’œuvres, sur les murs,  à cette époque mais on s’est vite dit que, si l’on ne se fiait qu’à cet aspect, il nous faudrait vite envisager plus grand. Dans le salon, à part un lit mural qui avait la particularité d’être rabattable le jour, nous disposions d’un inévitable canapé. C’est là que je me suis rendu compte que je pouvais faire plusieurs activités en même temps : regarder la télé, corriger des copies, répondre au téléphone, traiter des problèmes du quotidien et surveiller les résultats du foot à la radio. Souvent la lecture remplaçait les copies. Cette habitude ne m’a jamais quitté. L’inconvénient c’est que parfois l’une de ses activités était bien faite (par ex, les copies) et le reste s’abimait dans un flou artistique si bien que le lendemain j’aurais été bien incapable de résumer le film regardé, oui de quoi j’avais parlé, dans le détail, au téléphone. Le manque de concentration peut en effet nous jouer bien des tours…</p><p> </p><p>            L’appartement était petit donc et l’on y vivait régulièrement à cinq dont deux enfants et un ado, un peu turbulent comme tous les ados. Toutefois, le manque de place, la proximité bruyante d’un collège, l’expansion urbaine du quartier, la délinquance, et surtout l’opportunité de retrouver le Centre et de viser plus grand, ont précipité notre départ, au grand dam des voisins qui nous avaient adoptés. </p><p>                  Nous y avons fêté notre mariage, plutôt intimement d’abord avec les témoins et amis, puis avec la famille, en attendant la naissance du nouveau bébé. C’est nous qui avons réglé la facture. Rubis sur l’ongle.</p><p> </p><p>                  Ca m’a bien plu l’exercice de la paternité. J’aimais bien m’occuper des filles. Prendre l’ainée sur mes genoux quand elle était petite comme pour lui apprendre à conduire, et que je la reconduisais chez sa mère, lui prévoir des activités pendant la semaine de vacances (luge d’été, cheval, patinage), lui enregistrer des chansons qu’elle écoutait pieusement et connaissait souvent par cœur… Lui enregistrer ses émissions préférées et les regarder avec elle. J’ai fait ce que j’ai pu pour lui rendre la vie agréable. Pas facile, tandis que sa mère perdait pied… J’étais en stage à Nanterre quand elle est née, où j’avais retrouvé la Normande mais je dus partir illico presto et l’aventure en resta là. Elle était mal engagée et n’était pas faite pour durer.</p><p> </p><p>                  Ca été plus simple avec la benjamine qui a eu droit à une vie plus équilibrée. Je m’en suis beaucoup occupé  durant l’enfance. Lectures le soir, protection tout terrain en ville, nombreux voyages : en Allemagne, Tchéquie, Angleterre ; Italie, Espagne, Pays Bas, Belgique, Alpes, Pyrénées…). Ca été un peu dur quand elle est partie à Lyon ou à Paris afin d’effectuer ses études. On s’est beaucoup inquiétés. Tout n’a pas été parfait mais on a échappé au pire. La vie passe trop vite.</p><p> </p><p>                  Ne pouvions pas rester dans un endroit pareil. On a tous les inconvénients de la ville sans en avoir les avantages, malgré le tout petit bois, rescapé du massacre, qu’on nous a temporairement concédé.</p><p> </p><p>                  Les Sylvains, c’est déjà un peu la nature…</p><p> </p><p><strong>      AU BOUT DE LA VILLE, LE CARREFOUR DE LA LYRE</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  A la suite de ma rupture assez violente avec la nasillarde,  je me retrouvais dépouillé d’un peu tout, privé de visites à ma fille (cela ne dura heureusement que quelques semaines), sans voiture et sans argent. J’avais pris un appartement assez éloigné du centre ville, que nous partagions plus ou moins avec ma sœur. L’emplacement l’arrangeait d’autant qu’elle travaillait à deux pas, à l’hôpital. Alors là,  j’ai connu ce que c’était la France du travail, celle qui se lève tôt,  qui se tape 3 heures de bus matin et soir, qui se prive de tout et a bien du mal à joindre les deux bouts. Les cabines téléphoniques pillées par les petits délinquants qui les rendaient inopérantes. Les motos vrombissantes abonnées au rodéo dominical sous les minces balcons d’une HLM sans le moindre charme, la vue donnant sur un terrain vague, voué à des constructions tentaculaires. Pas la période la plus glorieuse de ma vie et pourtant, on finit par s’adapter à tout et les moments de fête ou de bonnes surprises en prennent d’autant plus de valeur rétroactive.</p><p> </p><p>                  En même temps que le Capès, j’avais tenté l’agrégation. L’épreuve avait lieu dans un établissement sise près de l’école d’architecture, autant dire près du plan des 4 seigneurs où habitaient Brigitte et Yves. Le seul accident de ma vie, ce fut en tentant de les rejoindre chez eux, juste après ma rupture avec la Coopérante. J’avais obtenu une bourse mais n’avais rien préparé. Dommage d’ailleurs parce que c’est <em>Jacques le fataliste</em>, de Diderot qui est tombé cette année-là et que j’aurais sans doute eu des arguments. Je devais faire acte de présence. Un très violent orage s’est déclenché à l’heure du concours, inondant certaines rues, compliquant la circulation, rendant la route peu visible, ce qui fait que je suis arrivé en retard. Il m’a fallu parlementer pour avoir le droit d’entrer dans la salle.</p><p> </p><p>                  Heureusement, je n’étais pas le seul retardataire. Sinon, j’aurais dû rembourser l’argent touché. Parfois un impondérable peut susciter bien des effets dont on se serait bien passé. Je l’ai échappé belle.</p><p> </p><p>                  Le patron de la boite privée m’avait demandé de participer à une réunion, de son parti ou de l’association commerciale dont il faisait partie, très près de cet appartement. On nous avait demandé de définir notre conception de la politique. J’avais déclaré, à la grande surprise de mes confrères, qu’elle me faisait penser à un chien. Il me fallait expliciter : parce que la peau lie tique (on a lu son Lacan !). L’organisateur a déclaré ensuite au patron : Le débat fut d’un niveau inattendu ce soir ! Je me suis toujours senti atypique. J’ai oublié de dire que le patron était vaguement cousin avec Boby Lapointe !</p><p>                              Comprend qui peut !</p><p> </p><p>                  Alors là, on quittait la ville du côté de Ganges ou même de Mende.</p><p> </p><p><strong>      CÔTÉ CELLENEUVE, LA PERGOLA-PETIT BARD</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Revenons quelques années en arrière. Vers le début des années 70.</p><p> </p><p>                  Mes trois premières  années de fac, jusqu’à la licence, je les ai passées, la plupart du temps dans une coquette villa de la Pergola, quartier Petit Bard, à la lisère de l’ancien Celleneuve. Un garage donnant sur le jardin. L’entresol avec grand salon, chambre, petit salon et cuisine-salle de bains. L’étage entièrement dévolu à la fille, unique elle aussi : chambre et immense bureau-bibliothèque. Cour arrière. Aujourd’hui,  résidence inaccessible car verrouillée, clôturée et bardée de caméras de surveillance. La Coopérante, qui venait du Maroc, mais d’ascendance allemande,  blonde aux yeux verts, racée et fière de l’être, divines proportions, était seule depuis quelques semaines, à Montpellier. Elle s’y est fait d’ailleurs d’emblée escroquer par des connaissances peu scrupuleuses. J’étais là au bon moment, au bon endroit, dans un couloir de la fac, à attendre un cours sur Pascal. Le seul problème, c’est qu’il me fallait déménager dès que les parents pointaient le bout de leur nez. Ca a d’ailleurs fait toute une histoire car j’avais laissé imprudemment des pulls dans le placard. La fac était souvent occupée et donc les étudiants en grève. Je travaillais en outre au magasin, histoire de « coopérer » moi aussi aux dépenses communes. Les voisins s’engueulaient tout le temps. La voisine, la trentaine, nous avait pris en amitié. Elle nous faisait passer de la viande provenant de la boucherie de son amant. (Elle me plaisait beaucoup). Ca a donné des scènes épiques dans la rue des Amouriers (ça ne s’invente pas !) avec son mari (cocu mais content comme disait la chanson).</p><p> </p><p>                   Je n’ai pas envie de m’attarder sur cette période durant laquelle j’ai dû entrer de surcroît en psychothérapie, traumatisé que j’étais par les prises de parole impromptues des militants d’extrême gauche qui nous culpabilisaient à foison. Je n’ai pratiquement rien écrit de bon. Toutefois, grâce à l’initiative de nos professeurs de fac, Pierre Caizergues et Paule Plouvier, une revue poétique est née : Borborythmes. C’est ainsi que je me suis lancé dans la grande aventure du texte. Très marqué par Mallarmé, il m’a fallu m’imposer. On confondait vite, chez les militants, une écriture lisible par tous (si l’on peut appeler ça de l’écriture) et poésie, laquelle réclame et relève tout de même d’autres exigences. Je me souviens que l’on distinguait les écrivains et les « écrivants ». J’ai beaucoup lu, à ce moment-là, mais plutôt Marx et Freud, afin de me mettre à la page, au lieu des chefs d’œuvre littéraires qui manquaient encore à ma culture (j’ai beaucoup tardé à lire La Bruyère, Voltaire, ou Chateaubriand). Beaucoup d’ouvrages universitaires que j’ai, pour la plupart oubliés.</p><p> </p><p>                  Je sauve du marasme les vers suivants :</p><p>                  Dans le numéro 3 : un seul mérite d’être cité. Et en corps (comme      disait Lacan)</p><p>                  « <em>Le charbon de tes yeux fait des mines sous mes doigts</em> »</p><p>                  Dans le numéro 4 :</p><p><em>                  « La mer c’et la nausée du désir</em></p><p><em>                  Où les rochers ne jouissent plus</em></p><p><em>                  Que d’un miroir</em></p><p><em>                  Qui pourra sonder le savoir du scorpion</em></p><p><em>                  Qui brûle devant lui</em> »</p><p> </p><p>                  Dans le 6 : « <em>Il est interdit d’écrire lorsque l’on ne croit pas à l’écriture</em></p><p><em>                  Empêche-ton les gens de mourir qui ne croient pas à la mort ?</em> »</p><p> </p><p>                  J’ai l’impression de citer les vers d’un autre, en recopiant ces lignes. Je n’aime pas cette période même si je me suis fait pas mal de relations. Je pense à Isabelle de Wangen, qui a eu ensuite le culot d’interviewer le gangster Mesrine (et un peu avant un Robbe-Grillet quelque peu sadique !), et qui m’a fait découvrir le monde de la justice à Paris. Ou encore Gilda Bennani, l’épouse du célèbre psychiatre marocain, qui voulait me présenter à son voisin Tahar Ben Jelloun, ce que j’ai refusé poliment…</p><p> </p><p>                  La Pergola me fait me remémorer un épisode lumineux de mes 15 ans. Un copain m’avait amené à mobylette, dans ce quartier déjà très populaire dans les années 68. J’avais le bras cassé. Il me présente une fille de mon âge, je la trouve à mon goût de 15 ans et elle veut « sortir » avec moi, comme on disait à l’époque quand on échangeait de chastes baisers. Elle me fait découvrir son monde, un autre monde, celui du Petit Bard, que l’on dirait aujourd’hui « limite », mais que je trouvais fascinant et incroyablement ouvert. Les petits et les grands, les actifs et les oisifs, les filles et les garçons s’y mélangeaient sans discrimination. Je ne sais même pas chez qui je suis et l’on m’y parle comme si j’étais un habitant du quartier. Je m’y plais et je sens bien qu’en pénétrer les arcanes me dégrossirait quelque peu car je ne suis pas très dégourdi. Malheureusement, le copain, sans doute jaloux, nous raconte à chacun des salades ce qui nous fait rompre au bout de quelques jours. Quelques temps plus tard, alors que j’étais hospitalisé pour la cheville cette fois, il passe chez moi et me pique, à la barbe de Zède, pourtant soupçonneuse, mon <em>Sergent Peppers</em> qu’il ne m’a bien sûr jamais rendu… Ne me souviens ni de son prénom ni de celui de la fille.</p><p> </p><p>                  Il m’est arrivé la même chose un peu plus tard à La Paillade, qu’on appelait la ZUP. J’y déjeunais souvent d’un couscous marocain chez des amis de la famille de la Coopérante. Après ma rupture avec l’Unique, d’ailleurs mutée dans la région parisienne,  je me retrouve, sur les conseils de la Maumariée, que j’avais retrouvée entre temps, dans ce quartier quelque peu mal famé du nord de Montpellier. Plus exactement, chez une eurasienne assez jolie dont je suppose qu’elle était de mèche avec celle qui était devenue entre temps une amie.</p><p> </p><p>                  Je buvais pas mal et j’étais toujours dans un tourbillon onirique qui n’excluait pas la lucidité. Disons que je me laissais porter par les événements. Je passe une soirée formidable en boite avec ma nouvelle conquête et là encore, je réalise que je me sens bien parmi tous ces êtres qui défilent dans ma vie, comme dans ces films de Fellini où le héros croise des personnages qui semblent le reconnaître et qu’il ne reverra plus jamais. Que s’est-il passé pour que la relation ne se prolonge pas ? Je l’ignore. Encore une occasion de m’instruire et de m’enrichir que j’ai laissé passer…</p><p> </p><p>                  Nous sommes sur la route de Celleneuve, de Gignac, de Lodève.</p><p> </p><p><strong>      ET ENFIN LES SABINES DIRECTION SÈTE, FRONTIGNAN, AGDE…</strong></p><p> </p><p>                  Ce sera toujours pour nous Chapeau Moche. Ma fille et mon beau-fils l’ont baptisé ainsi et nous y avons vécu deux bonnes années au moins, au bout du bout de la ville dans les années 80. Comme l’immeuble, moderne, surplombait le carrefour, on y entendait en permanence des crissements de frein et des klaxons plutôt agressifs. C’est pire aujourd’hui malgré le tramway.</p><p> </p><p>                  Nous étions à deux pas de la place Flandres-Dunkerque où a été installé le grand M de François Morellet, qui se devine en anamorphose. Composée de tubes métalliques et de rondins de bois, elle a fait jaser plus d’un vieux montpelliérain et les ennemis de l’art contemporain en général. Nous étions à l’inauguration avec Skimao. Georges Frèche avait fait l’un de ses habituels discours dans lesquels il s’avouait béotien en matière artistique. Nous avons demandé à l’artiste si, derrière le M désignant Montpellier, l’on ne pouvait pas lire aussi celui de Morellet… &#8211; Oui, et celui de M… nous a-t-il répondu malicieusement, un peu froissé de l’accueil « fraichien » pour le moins maladroit. Morellet était très poli. Jary un peu moins. Il aurait carrément dit Merdre ! Or les gens aimaient ce maire-là justement pour cette raison : il disait ce qu’il pensait et pensait souvent comme la majorité râleuse.</p><p>                  Je l’ai vu, pour l’inauguration d’une médiathèque, de ce quartier justement, se remémorer sans se tromper une bonne centaine de vers de Victor Hugo, sous les applaudissements du public conquis. Curieux mon rapport à Hugo. Je n’ai compris que tardivement son importance. Il m’a porté chance puisque je suis tombé sur ses poèmes  à l’écrit (après une annulation d’un premier sujet) comme à l’oral de l’agrégation : <em>La légende des siècles</em>. Toutefois, outre ses poèmes, je suis plus sensible à des romans moins lus comme <em>L’homme qui rit </em>ou <em>Les travailleurs de la mer</em>. Et à ses œuvres de jeunesse : <em>Han d’Islande</em> et <em>Claude Gueux</em>, que j’ai fait travailler à mes élèves. Aujourd’hui, je fais partie de l’association des amis de Jean Hugo…</p><p> </p><p>                  C’est ma période la plus stérile d’un point de vue littéraire. D’une part, il me fallait assurer mon gagne-pain et, dans le privé, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. D’autre part, l’appartement était trop petit pour que j’aie un espace à moi. Et puis j’avais été échaudé par deux expériences négatives qui m’avaient fait considérer que le milieu de l’art n’était décidément pas fait pour moi. Fuis la discussion…</p><p> </p><p>                  La coexistence fut délicate au début. Je sortais d’une période de liberté durant laquelle je ruinais ma santé, me dispersais et prenais des mauvaises décisions. Les Sabines me forcèrent à plus de rigueur, me firent réaliser la nocivité de l’alcool et puis on apprend à découvrir l’autre, la vie de famille, pas toujours facile avec un préado perturbé par la séparation mal acceptée, ce qui peut se concevoir. L’ex mari de ma compagne, ma future épouse, a joué de son côté ses dernières cartouches. . C’était de bonne guerre. Je n’en veux à personne. Mon ex compagne nous a mis, au début pas mal de bâtons dans les roues pour ce qui concernait la garde de ma fille. Heureusement,  nous avions des amis, des soutiens et après tout nous apprenions à devenir des grandes personnes. Les Sabines, ce fut une période de profonde mutation. La croisée des chemins.</p><p> </p><p>                  Un jour, nous prendrions l’un de ceux-ci pour nous installer ailleurs.</p><p> </p><p>                  Et nous voilà dans l’ailleurs, à, regretter la ville que nous avons connue, pas forcément ce qu’elle est devenue, à l’instar de la plupart des autres et l’on n’y peut pas grand-chose. Sans doute les trentenaires d’aujourd’hui regretteront-ils les transformations qui s’opèreront d’ici 30 ans, quand nous ne serons plus là pour constater les dégâts, ou au contraire les bienfaits.</p><p> </p><p>                  Nous sommes dans la direction de Sète, Béziers, Perpignan. Oui mais là-bas, je ne connais pas grand monde. Nous prendrons donc la direction opposée. Vergèze. On ne m’a pas laissé le choix. On m’y a envoyé pour y enseigner.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                  J’y suis, j’y reste. La ville, j’y reviens si souvent. Qui a écrit : L’éloignement rapproche ?</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>                                                       ÉPILOGUE</strong></p><p> </p><p>                        Il me faut achever ce livre. Je ne l’enverrai pas à un éditeur. J’aime mieux le gérer moi-même ce qui me donne une entière liberté de décisions. Les conditions de l’édition  ne sont plus les mêmes depuis quelque s années et l’on peut se permettre à présent des expériences qui eussent été impossibles avant l’arrivée massive des ordinateurs, de l’internet et même des livres en ligne.</p><p> </p><p>                        Ainsi rien ne m’empêche de reprendre ce livre, en un avenir proche ou lointain, au fur et à mesure que de nouvelles anecdotes assorties de remarques et de références me reviendront. Je ne fais que suivre les enseignements des maîtres que furent en l’occurrence Montaigne (et ses allongeails) ou Proust (et ses « paperolles »). Je peux ainsi considérer ce travail comme un work in progress.</p><p> </p><p>                        Je voudrais terminer ce Dédale en l’Écusson (et au-delà) par une ces listes rabelaisiennes qui me tiennent tant à cœur et par une allusion au présent, qui me permette de dater temporairement l’ouvrage.  Toutes les nuits, je récapitule ma journée.</p><p> </p><ul><li>Suis allé en voiture faire réparer mon imprimante dont j’avais un besoin urgent pour mon entretien alphabétique avec Claude (Viallat).</li><li>Suis passé à la banque.</li><li>Ai acheté la Gazette de Montpellier et Nîmes.</li><li>Ai reçu quelques demandes et ai répondu à quelques mails.</li><li>Ai eu le temps d’envoyer à Eva mon texte sur François Boisrond au Cailar.</li><li>Suis allé avec Chantal au cours de respiration de Marie-Rose. Au centre on m’a réclamé L’art-vues (que je leur ai promis).</li><li>Ai repris la fin de mon livre sur Montpellier et l’ai pas mal complétée..</li><li>Ai pris le train pour Nîmes pour la visite de presse de l’expo Tursic et Mille. Accueil enthousiaste d’Hélène, la conservatrice de Carré d’art. Retrouvailles avec Cougy et Skimao, avec qui je vais boire un chocolat (lui un Perrier). On a tous aimé cette expo et les artistes. Ai cherché un livre de Régine Detambel que le libraire n’avait pas (En fait c’est moi qui me suis trompé. Elle n’a pas publié de nouveaux romans récemment).</li><li>De retour, ai reçu un coup de fil de Stéphane en pleine opération Combas au Pont du Gard.</li><li>Ai eu le temps de reprendre <em>Guerre et Paix</em>.</li><li>Ai écouté, comme tous les soirs, quelques EP des années 50-60 (Presley, Anthony…).</li><li>Avons regardé un film avec Nathalie Baye (N’ai pas aimé).</li><li>En ai profité pour achever le livre de Ramuncho Matta sur Brion Gysin, qu’il m’a dédicacé à Paris.</li><li>En attendant le coucher, ai achevé la journée avec quelques pages du dernier livre de Valère Novarina.</li><li>Avant de m’endormir, je me suis dit que la fréquentation des artistes et des écrivains m’avait acquis le rare privilège de jouir de l’affection, de la protection d’une nouvelle famille. Malheureusement, comme en toute famille, il faut se résoudre à vois partir les siens. Elle s’effiloche. Et la mienne ne tient qu’à quelque fil.</li><li>Je me suis souvenu, in extremis, de mes prières d’antan, quand j’implorais la protection des miens et terminais toujours par ma sœur et mon cousin. Une énumération bien évidemment. Michel Butor, Marcel Séguier, Maurice Roche, Yves Bonnefoy, Valère Novarina, Jean-Luc Parant, Jean-Paul Martin eussent pu ce soir-là la conclure.</li></ul><p>C’était un jour d’avril 2026. Là après relecture nous sommes le 13 mai. Le 17 juillet.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>         Ce sera quasiment le mot de la fin. Une fin relative puisque je puis modifier ce texte autant de fois que je le désire. C’est déjà parti…</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                  Ce livre a été confié aux bons soins éditoriaux de l’ami Christian Skimao au nom de Chat Messager. Qu’il en soit ici remercié.</p><p> </p><p>                  50 ex représentent la première édition et donc un tirage limité.</p><p> </p><p>                  Les suivantes proposeront un texte à chaque fois modifié.</p><p> </p><p>                  Les prises de vue de la couverture et des premières pages sont de mon pote André Fernandez, photographe des stars : Mascaron, tour extérieure, prise vue sur la rue des Trésoriers de France. Ainsi que la photo finale. Merci l’ami.</p><p> </p><p>            <em>Le plan de Montpellier</em>, page 3, m’a été aimablement confié par l’artiste Pierre Joseph. Il s’agit d’une impression numérique de 2006 (95&#215;95 cm, 3 ex.), reconstitution de mémoire du plan de la ville de Montpellier avec un logiciel vectoriel. Il cadre parfaitement avec ce que j’ai voulu suggérer dans ce livre. Je l’en remercie vivement.</p><p> </p><p>            O, I can try with a little help for ma friends…</p><p> </p><p>                  Les autres photographies sont de CTN et BTN et n’ont qu’un intérêt documentaire : escalier, porte d’entrée, tour intérieure.</p><p> </p><p>                  Merci bien sûr à CTN qui a tout relu, traqué les coquille et m’a soutenu dans ce projet..</p><p> </p><p>                              Il est dédié à la postérité. </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><img decoding="async" class="size-medium wp-image-8553 aligncenter" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/64840be8-e1c7-4773-b1cf-4f7caa6f8518-200x300.jpg" alt="" width="200" height="300" srcset="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/64840be8-e1c7-4773-b1cf-4f7caa6f8518-200x300.jpg 200w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/64840be8-e1c7-4773-b1cf-4f7caa6f8518.jpg 300w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></p><p> </p><p><img decoding="async" class="alignnone size-medium wp-image-8555 aligncenter" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/IMG_1883-200x300.jpg" alt="" width="200" height="300" srcset="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/IMG_1883-200x300.jpg 200w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/IMG_1883.jpg 427w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></p><p> </p><p> </p><p> </p>								</div>
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		<title>Forval L&#8217;auvergnat par Bernard Teulon-Nouailles</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2021/10/26/lauvergnat-par-bernard-teulon-nouailles/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 26 Oct 2021 08:33:48 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[       Version définitive, Forval en ligne sur Amazon (Possibilité d&#8217;achat de la version papier) BERNARD TEULON-NOUAILLES L’auvergnat (1ère version)          BERNARD TEULON-NOUAILLES   L’auvergnat                                  I)             Ce jour-là, le très jeune et déjà bel homme au nom encore indécis, le fils de la couturière, sortit de son antre pour la première et [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[		<div data-elementor-type="wp-post" data-elementor-id="4698" class="elementor elementor-4698">
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									<p style="text-align: center;"><strong>       </strong></p><p style="text-align: center;"><a href="https://www.amazon.fr/dp/B09MWM48JD/ref=sr_1_1?qid=1638521941&amp;refinements=p_27%3ABernard+Teulon-Nouailles&amp;s=books&amp;sr=1-1&amp;asin=B09MWM48JD&amp;revisionId=d3203740&amp;format=1&amp;depth=1">Version définitive, Forval en ligne sur Amazon (Possibilité d&rsquo;achat de la version papier)</a></p><p style="text-align: center;"><strong>BERNARD TEULON-NOUAILLES</strong></p><p style="text-align: center;"><strong>L<em>’auvergnat (1ère version)<br /></em></strong></p><p style="text-align: center;"><strong><img loading="lazy" decoding="async" class="size-medium wp-image-4706 aligncenter" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2021/10/800px-Blason_Perceval.svg-273x300.png" alt="" width="273" height="300" srcset="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2021/10/800px-Blason_Perceval.svg-273x300.png 273w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2021/10/800px-Blason_Perceval.svg-768x845.png 768w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2021/10/800px-Blason_Perceval.svg.png 800w" sizes="(max-width: 273px) 100vw, 273px" /> </strong><strong>         </strong><strong>BERNARD TEULON-NOUAILLES</strong></p><p style="text-align: center;"><strong> </strong></p><p style="text-align: center;"><strong>L<em>’auvergnat</em></strong></p><p style="text-align: center;"><strong> </strong></p><p style="text-align: center;"><strong>                         </strong></p><p style="text-align: center;">      I)</p><p>            Ce jour-là, le très jeune et déjà bel homme au nom encore indécis, le fils de la couturière, sortit de son antre pour la première et avant-dernière fois. Sa mère le lui avait pourtant rigoureusement déconseillé. Elle craignait tant de le perdre prématurément lui aussi. Il n’en avait cure. A presque dix-huit ans, beau comme un apollon pour les unes, doux comme un jésus pour d’autres, les recommandations d’une inconsolable veuve, pas du tout joyeuse, glissent sur votre gilet de laine comme l’eau de pluie sur de la soie satinée. Ses vêtements, parlons-en : les chemises blanches avec une étoile en insigne sur la poche, au col impeccablement empesé, de l’illustre défunt, qu’il n’avait pas eu le temps d’user durant ses diverses missions ; des culottes courtes de velours à grosse côte, taillées dans les anciens pantalons paternels ; des bretelles héritées d’un aïeul, plus glorieux encore, afin de les maintenir en place, les culottes, au plus près du nombril ; des chaussettes de nylon très fines, immanquablement noires, extirpées du tiroir dans lequel les fourrait l’époux regretté. Celui-ci avait légué, certes sans le dire mais en mourant tout de même, la plupart de ses chaussures, un peu usées il est vrai par des années de traque, de filature et d’assauts, du talon et du dessous de pied, dont le cuir pourtant, bien lustré, résistait insolemment aux injures du temps. Il eût été dommage de laisser périr ces belles et précieuses reliques, indispensables, achetées avec goût, trois lustres auparavant, par un homme d’action vénéré de ses pairs tout autant que par ses deux autres fils, disparus également entre deux obligations, sur la route, après une histoire de course poursuite avec quelques malfrats, portés sur la musique tzigane. Les mauvaises langues développaient une autre version des faits. Que leur venin les étouffe ! L’honneur de la fratrie demeurait immaculé. De même paraissait, disait-on, l’esprit du jeune homme.</p><p>            Il vivait, jusque-là, jusqu’à son départ veux-je dire, sur les hauts plateaux d’un immense département quasiment désert que nous situerons, pour des raisons de commodité, dans la moitié sud de la France, dans ce que d’aucuns désignent comme les massifs de l’arrière-pays. Il y pleuvait les deux tiers de l’année. On l’appelait le bout du monde. Après le décès du géniteur vénéré, ne pouvant demeurer éternellement inactive, la jeune veuve s’y était installée, loin des regards indiscrets de la presse à scandale, toujours à la recherche de drames juteux. Elle s’était lancée dans les petits travaux ingrats que ne veulent plus faire les paysannes, encore moins les fonctionnaires et commerçantes, du moins ce qu’il en restait dans les coins reculés de l’Auvergne profonde : la couture, le repassage, le décrassage… et ma foi, son commerce à domicile, sans être florissant, lui rapportait de quoi économiser un tant soit peu, vertu insigne du moins aux yeux des villageois qui ne voient pas toujours plus loin, à vue de nez, que le bout de leur porte-monnaie. Je vous parle d’un temps que la plupart d’entre vous ne connaissent que par les images du cinéma, plus ou moins fidèles et le plus souvent  caricaturales… Toujours est-il que le bouillant benjamin de la vénérée famille avait été surprotégé durant ses premières années, orphelines, plutôt sages et résignées. Trois femmes de trois générations, trois tâcheronnes payées au lance-pierre, forcément, se relayaient pour accéder à tous ses désirs et pourvoir à son éducation. La très vieille Elodie, une cousine demeurée célibataire sans le vouloir ; la quasi-quinquagénaire Lucienne, dite aussi Lulu, sa tante ou quelque chose comme ça ; et la douce Gisou, recueillie jadis par charité, et qui avait coiffé Ste Catherine depuis un bon lustre au moins. Grâce aux efforts conjugués de ce trio féminin, il savait lire, écrire, compter, agacer les jeunes filles du voisinage, Dorothée, Francine et Mimi, et surtout imiter le son des grosses cylindrées qui passaient, rarement il est vrai, sur le seul chemin goudronné conduisant au hameau. Il montait sur son vélo rouge et faisait des pirouettes, plus récemment enfourchait la mobylette ancestrale afin de s’entraîner à des rodéos, en général solitaires. Pourtant, comme on manque de divertissement dans ces coins perdus, les gens du coin s’arrêtaient, les filles se rapprochaient, s’apprivoisaient, l’admiraient beaucoup de sorte qu’il ne rentrait jamais vraiment seul sans songer le moins du monde à la moindre cochonnerie.</p><p>Toutefois, un sentiment inconnu avait grandi chez lui en même temps que la puberté. Il se posait beaucoup de questions et en posait aux gamines de son âge à la sortie de l’école communale du village, dont la fermeture était régulièrement évoquée. Qu’est-ce que vous faites là-dedans ? Que fabriquent vos grandes sœurs au collège ? Ne vous sentez-vous pas privées de liberté ? Un irrémédiable sentiment de révolte dont il eût été bien en peine de définir les tenants et aboutissants le tiraillait alors. Un besoin évident de s’émanciper et d’aller voir ailleurs ce que manifestement il ne trouvait plus sur place. Nous aurons à y revenir.</p><p>C’est ainsi qu’il franchit pour la première fois, en culottes courtes, sur une pétaradeuse ayant dû faire la guerre, le seuil du village tout proche, une longue rue parsemée de commerces assez étroits, d’un temple et des vestiges d’un château médiéval, afin de se rendre à la bourgade la plus proche avec la ferme intention d’une part d’y découvrir le monde, d’autre part de faire part justement, au retour, de ses découvertes à sa triste maman, qu’il dériderait de la sorte, ainsi que les trois ouvrières à distraire. Elles en avaient tellement besoin. Et puis, même immature, ou plutôt parce qu’il était jeune et beau à la fois, grand, bien charpenté et blond aux yeux noisette, notre garçon faisait l’unanimité parmi ses copines adolescentes, Dorothée, Francine et Mimi en tête, modestes terriennes du coin, rêvant vertement, en prononçant son nom, au prestige qu’il exerçait encore sur leurs parents respectifs.</p><p>Il arriva en pleine fête votive, était-il écrit sur une banderole rutilante telle qu’il n’en avait jamais vue, la première de la saison, laquelle saluait, lisait-on, le sacre du printemps. Il pleuvait certes un peu, moins que d’habitude et son grand-paternel béret protégeait ses longs cheveux d’or qui lui donnaient l’air d’un ange, disait l’ancienne, Elodie. Arrivé sur la place, sous un préau qui protégeait l’entrée de la salle des fêtes, là aussi c’était écrit, il entendit des sons inconnus, et qui lui parurent assourdissants. Il posa la mobylette contre un mur aveugle. On lui avait répété durant toute son enfance, que la ville n’était que fureur et que bruit. Là c’était une demi-ville, plutôt un modeste bourg, autant dire le purgatoire. Il s’approcha en portant instinctivement ses mains à ses oreilles pour s’en protéger et vit quelques êtres humains et d’étranges engins qui ressemblaient, en plus brillants, à son antique pétrolette. Sauf qu’ils ou elles c’est comme on veut, émettaient un boucan du diable et de la fumée d’enfer.</p><p>            Quatre créatures casquées, gantées et toutes vêtues de cuir noir enfourchaient de gros engins en métal brillant qui pouvaient vaguement rappeler son ancestral motocycle mais avec une puissance sonore du tonnerre et des formes arrondies, élancées, quelque peu étranges qui ne manquèrent pas de le troubler profondément. Elle était décorée de motifs insolites, des créatures monstrueuses, des visages effrayants, avec des fonds criards en rouge et en jaune vif. Avec un peu de culture, il eût reconnu des chimères, un caducée, un ruban de Moebius. Il se rapprocha et tenta d’interpeller le premier des quatre cavaliers, celui qui semblait être le chef : &#8211; C’est infernal ce bruit ! Nul ne lui répondit sur le champ. Le chef ôta tranquillement son casque, tourna la clé de son engin, suivi tout de go de ses trois comparses, et demanda au jeune homme : &#8211; Eh, jeune au béret, tu viens d’où ? Tu n’aurais pas croisé une Mercedes mauve un peu pressée avec des frisés à l’intérieur par hasard ? Mais le grand ignorant était tout à sa découverte. Il trouva le visage de l’homme, d’une trentaine d’années, tout brun et aux traits bien dessinés, admirable et se dit qu’il aimerait bien lui ressembler, et que ce devait être un archange puisqu’il était plus magnifique que lui, l’ange que vénérait Elodie. &#8211; Ce que vous êtes beaux, dit-il en contemplant les autres anges de la route. J’aimerais bien moi aussi pouvoir vous suivre, mais ma mère ne voudrait pas… et, prenant un air désolé… Ou alors, il me faudrait savoir conduire vos engins. Je n’en avais jamais vu d’aussi brillants, d’aussi splendides ni d’aussi imposants dans notre village. &#8211; Oui, nous sommes des anges, à notre manière, plaisanta son interlocuteur et, quand je croise un contrevenant, il me prend souvent pour Dieu le père. On nous surnomme à cet égard les chevaliers de la route…</p><p>L’un des anges s éloigna vers la buvette, à la recherche d’informations et boissons. &#8211; Trêve de plaisanterie, petit, si je puis dire… Nous sommes simplement des gendarmes de la république. Ainsi tu n’as pas vu de Mercedes mauve ou autre ? C’est tout de même étonnant parce que, par ici ça ne doit pas courir les chemins mais bon !  Si tu veux rejoindre la maison, il te faut l’âge requis, à moins que tu ne bénéficies d’une dérogation spéciale, pour précocité attestée. Seul le président a le pouvoir de te la délivrer. Il faut pour cela répondre à tout un tas de conditions. De toutes façons, mieux vaut un minimum de formation afin que tu puisses ne serait-ce que tenir en équilibre sur une moto. Tu me parais bien costaud pour ton âge… Tu as combien Dix-huit ans ? Pas loin ? Le jeune homme fit un signe comme pour opiner du chef. Eh bien tu auras aussi le droit, au plus tôt, de porter et utiliser une arme… Et il sortit la sienne de la poche, attachée à la ceinture. Il s’agissait d’un révolver à répétition des plus ordinaires pour l’époque. Le jeune, émerveillé, des étoiles pleins les yeux, voulut la manier, il s’en fit expliquer le fonctionnement, les multiples automatismes, la vitesse d’exécution…  &#8211; C’est notre arme de service. C’est sûr que, si tu n’en n’as jamais aperçu, tu ne risques pas d’identifier les malfrats. &#8211; Bien sûr que si ! Moi aussi j’ai une arme qui me sert à chasser… les faisans et les perdreaux… &#8211; Oui, eh bien, notre gibier à nous est différent. Il s’agit de gibier humain…: &#8211; Mon fusil à moi, je sais parfaitement m’en servir et je pourrais bien, tenez, tirer sur votre Mercedes à 200 mètres de distance, et même toucher sans viser le conducteur, s’il s’avérait qu’il fût un homme de mauvaise fréquentation, ainsi que me l’ont appris mes tantes et cousines. &#8211; Ecoute, ce que tu me dis est très intéressant et je te trouve fort sympathique malgré tes culottes courtes et ton béret. Seulement, il nous faut faire vite. Si la Mercedes s’est engouffrée dans cette voie sans issue, que ne nous le dis-tu ?</p><p>A ce moment, l’ange de la buvette revint apporter des sodas de couleur brune à ses compagnons. Et, tandis que l’archange sifflotait la boisson pétillante désirée : &#8211; Je peux l’essayer ? &#8211; En principe non, mais c’est jour de fête aujourd’hui et cela te fera un bon souvenir. Et puis tu as une bonne tête, que je trouve aimable, et j’ai envie de te faire confiance d’autant que tu me rappelles quelqu’un. Tire sur  cet étourneau là bas sur l’arbre, au moins tu ne blesseras personne ! Le jeune homme visa, tira et l’étourneau tomba… &#8211; Pas mal, admit l’archange, visiblement impressionné. Effectivement, tu ferais une bonne recrue. Il te faudra simplement changer ta tenue et porter des habits d’adulte, ajouta-t-il en souriant, tout comme d’ailleurs ses trois acolytes. Bon tu nous excuses mais… &#8211; Et ce couvre-chef assez épais que vous portez ??? &#8211; Ah, ça s’appelle un casque, ça protège de la poussière et du vent, et ça ne risque pas de s’envoler quand nous roulons à pleine vitesse… Se peut-il que tu n’en aies jamais vu, mais d’où sors-tu mon garçon ? Remarque ce n’est pas plus mal. On a besoin de gens comme toi dans le métier. Des êtres à la fois efficaces et purs. Ce sont les meilleurs serviteurs de la république. Bon, pour les quatre voleurs, tu ne sais vraiment rien ? Ton air interloqué me laisse supposer que non… Sinon, tu dois nous aider mon grand ; il ne faudrait pas qu’ils aillent démunir ta mère, tes cousines et voisines. &#8211; Et ces vêtements tout noirs et luisants que vous portez ? On dirait qu’ils vous collent à la peau… &#8211; Ce sont nos combinaisons, nos blousons et nos bottes de cuir. Ca protège bien de la bise et c’est relativement souple. Décidément, tu ne veux pas répondre… Bon, je vois que nous n’obtiendrons rien de toi. Ta curiosité passe avant tout. Attention, ça pourrait te jouer des tours… Mais tu as une belle figure, c’est vrai, sauf que tu es têtu et, permets-moi de le dire, égoïste. Sans doute tu iras loin dans la vie. Pourtant ça nous aiderait si&#8230; &#8211; Vous allez les tuer, si vous les attrapez, les voleurs ? Le chef de troupe se mit à rire de manière indulgente : &#8211; En principe non, sauf si nous devons protéger notre propre vie. Tu nous excuseras mais notre pause est terminée. Nous reprenons notre chasse à l’homme…</p><p>Or le jeune homme regardait ailleurs, vers la lumière qui tentait de traverser les nuages… Il eut alors une sorte d’illumination : En prenant par là, vous allez tomber sur une ferme. Elle appartient à l’une des meilleures clientes de ma mère ; la jeune fille est charmante et accueillante. Elle s’appelle Mimi. Elle a des taches de rousseur. Vous ne pouvez la manquer. Je vous la recommande. On vous y renseignera certainement. J’ai croisé de loin en effet deux grosses voitures. Mais je ne saurais identifier une Mercedes… J’aimerais bien moi aussi avoir une arme de service. Où puis-je l’acquérir ? &#8211; C’est simple tu t’engages dans la gendarmerie. Tu y vas en tenue sérieuse. &#8211; Merci en tout cas du renseignement. &#8211; Et où dois-je aller ? &#8211; Le plus simple, tu vas à la capitale… Là on t’expliquera… Allez, au revoir et encore merci du tuyau. Et l’équipe d’enfer démarra dans un bruit de tonnerre…</p><p>Après avoir bu un coup, bavardé avec la brune aux yeux verts, Dorothée qui tentait de le retenir, le jeune homme s’en retourna des rêves pleins la tête… avec la ferme intention de faire part à sa mère de son désir de quitter le toit familial. Cela ne pouvait attendre. Il savait où se cachait l’argent. On lui avait souvent affirmé qu’il serait pour lui de toute façon, quand il aurait atteint sa majorité. Il s’en servit ainsi copieusement sous les gestes et cris affolés des trois préceptrices. Il fouilla les garde-robes et tiroirs jusqu’à trouver une tenue seyante, pantalon long en velours noir à grosses côtes, blouson de laine, bottes de caoutchouc et renonça au béret. C’était du sérieux. Il devait s’en aller.</p><p>La mère le supplia de demeurer encore un peu de temps auprès d’elle, de manière à lui expliquer les menus détails de l’existence, les grands périls du monde, les disparités extérieures… Elle savait bien pourtant que tout était écrit. Il fallait que cet enfant-là partît, à l’instar de son père et de ses frères. C’était dans l’ordre des choses, de la nature et de l’instinct. &#8211; Ne t’inquiète pas maman, je reviendrai vite, et habillé tout en cuir, avec une énorme machine à guidon chromé, et une arme de service. &#8211; C’est bien ce qui m’inquiète, répondit la mère éplorée. Fais attention aux mauvaises rencontres, eut-elle le temps de conseiller, le lendemain tandis qu’il piaffait d’impatience en prenant son déjeuner (café bien sucré, grosses tartines beurrées et un peu de charcuterie) : Sache que, dans le monde, on respecte les jeunes filles et que l’on attend qu’elles vous fassent quelque signe de connivence avant de leur témoigner ses envie pressantes… C’est ainsi que ton père…</p><p>Or le jeune homme ne l’entendait déjà plus d’aucune oreille et enfourchait sa mobylette, des provisions de bouche et un peu de linge de corps dans les porte-bagages, son fusil à canon scié dans le sac à dos, assorti de cartouches fabriquées par ses soins mêmes. Il laissait, derrière lui, une veuve une nouvelle fois affligée et trois fées du logis inquiètes, se promettant de veiller à distance sur les frasques et imprudences de leur filleul bien aimé. On peut toujours rêver…</p><p>Les trois préceptrices avaient chacune préparé un mot à son attention, qu’elles glissèrent dans les poches intérieures du blouson de laine avec aux manches d’étranges figures végétales…</p><p>Elodie : Tes ainés tu respecteras.</p><p>Lulu : Point trop ne croire il te faudra.</p><p>Gisou : Pour t’en retourner, guère longtemps n’attendras.</p><p>                                         II)</p><p>La capitale, c’est vite dit, c’est plus compliqué pour un néophyte, fût-il pétri des meilleures intentions. Le jeune homme ne connaissait que la montagne massive et centrale certes, mais tout de même belle. Après les routes que l’on dit secondaires, il fallait emprunter les dites départementales, encombrées d’engins agricoles, les nationales, peu sûres au vu du nombre de plus en plus important de ces gros culs de poids lourds, les quelques bribes d’autoroute qui existaient par ailleurs, interdites aux petits engins motorisés. Une voiture eût été plus efficace. Le jeune homme savait très bien conduire les tracteurs sauf que c’était un peu différent. Et il n’avait pas les moyens de s’offrir un véhicule neuf. D’occasion, peut-être ?</p><p>La chance lui sourit, elle sourit souvent aux audacieux, grâce à un vieux cousin par alliance, dans la première bourgade traversée, chez qui il demanda l’autorisation de passer la nuit. Il eut même droit à une belle omelette vespérale aux asperges forestières. Non seulement, ça peut toujours servir, on lui reprit sa vieille pétrolette, mais on lui vendit ce que nous appellerions, en jargon de mécanique, un « veau » pour une bouchée de pain. Une frégate ou quelque chose comme ça, couleur mordorée, avec des ailes allongées et un autocollant représentant des vaisseaux spatiaux. On lui fit un nombre impressionnant de recommandations sur la vitesse à ne point dépasser, la distance quotidienne recommandée s’il ne voulait pas risquer la panne, les niveaux d’eau et d’huile à contrôler fréquemment, le fonctionnement des essuie-glaces et le gonflage fréquent des pneus. On n’était pas trop regardant à l’époque sur les permis ni la carte grise d’autant que le garçon inspirait confiance, avec son sourire jovial et également sa force physique, au-dessus de son âge. Il fallait simplement ne point avoir d’accident. Le négociant familial finit par trouver un accord. Il fit un gribouillis sur le papier officiel qui ne devait servir qu’en cas d’incident grave. Sinon, le veau mourrait de sa belle, oserais je dire bêlante,  mort. On n’était pas non plus trop tatillon sur l’état du véhicule du côté des gendarmes. Le jeune homme ne doutait point, dans ces conditions, d’atteindre son but et de régulariser ensuite, au retour, si besoin était, ce qui semblait improbable car il visait d’emblée très haut. Quand il serait gendarme, il aurait tout loisir de se mettre en règle.</p><p>        Il traversa ainsi, dans sa frégate orangée, on ne risquait pas de le manquer avec son autocollant, une bonne partie du Massif central, sans trop se préoccuper du nom des villages, plutôt des gendarmeries ou hôtels de police repérés au passage. Il s’y serait bien arrêté mais, outre les conseils de prudence relatifs à son permis, il eût tôt fait de remarquer que les hommes en uniforme n’avaient ni motos ni tenue seyante. Des vélos et des Renault peu convenables tout au plus. Et il repartait en se disant qu’il lui fallait absolument se diriger vers la lointaine capitale. En ville, appelons-la Aurillac ou Rodez ou encore Issoire, peu importe, il s’étonna de la hauteur des maisons, de l’absence d’animaux, malgré les crottes de chiens, et du grand nombre d’habitants. On se garait aisément à l’époque et il serait passé inaperçu si un événement n’avait fait un tant soit peu parler de lui. N’oublions pas que c’était un pur, selon les critères des anges des grands chemins d’alors.</p><p>Il se demandait comment s’y nourrir et s’y abreuver quand il croisa une jeune femme assez jolie, une brunette aux yeux verts, lui rappelant Dorothée en plus âgée, de taille moyenne et plutôt mince qui, allez savoir ce qu’il se passe dans la tête du beau sexe, si l’on peut dire, sur sa bonne mine, lui sourit… Immédiatement il lui sourit aussi et ne put s’empêcher de la suivre tout en lui posant de multiples questions qui la firent rire, sur les gendarmes et les motos, et lui inspirèrent l’idée qu’elle avait affaire à un grand benêt ou un solide et puissant bêta. Elle le jugea peu dangereux et le laissa l’escorter d’autant qu’il lui porterait les commissions dans deux paniers emplis de légumes du jour et de produits frais. Et d’un peu de charcuterie, ce détail pourrait avoir son importance. Elle habitait au deuxième étage et elle proposa gentiment un verre de vin blanc et quelques pistaches pour le remercier. Sauf que le couvert chez elle était déjà mis…</p><p>Or la jeune femme eut l’imprudence de changer de pièce pour aller quérir le verre promis et notre jeune homme s’en crut l’invité d’honneur. Il avait faim et soif. Cette jeune personne, il ne lui avait point manqué de respect ainsi que l’avait suggéré sa mère et elle ne lui semblait pas farouche ni hostile. Tout en déballant les tranches de jambon cru, le saucisson au poivre et du pâté de canard dans son papier glacé, il se mit à dévorer tout ce qui lui passait sous les mains, à commencer par le pain de campagne qu’il ne prit pas la peine de trancher, le coupant net d’un geste sec de la main. La jeune femme, de retour avec une bouteille, en fut horrifiée et ne put articuler un mot. Le jeune homme lui demanda de s’asseoir avec lui afin de faire bonne chère elle aussi tout en promettant de payer son écot. Pourtant, la préoccupation de la femme n’était pas celle-là. Elle savait que son époux, quelque peu jaloux et n’entendant que fort peu raillerie sur cet article, ne tarderait pas à rentrer pour le repas de midi. Le jeune homme la tranquillisa en répondant qu’il se faisait fort de lui expliquer sa situation, que de toute façon il ne tarderait pas à s’en aller ayant une longue route à faire, et arrachant la bouteille des mains de la jeune auvergnate, il but au goulot une bonne moitié du contenu, à son goût manifestement. Il tira du moins de sa bourse un beau billet de mille qu’il tendit fièrement à son hôtesse forcée. Il lui posa mille questions dont il avait le secret avec l’enthousiasme qui le caractérisait sur sa bague, sur ses vêtements plus courts qu’à la campagne, si bien qu’au bout de dix minutes il eut vidé le litre d’un vin qui n’était sans doute pas des meilleurs, il est vrai, mais étanchait du moins sa soif. Car rares sont les jeunes épouses qui s’y connaissent en matière de sirop vignolat. Et comme il avait entendu dire, par les paysans de chez lui, que les jolies dames, à la ville, n’étaient point fières, et qu’il était bien parti pour s’émanciper de l’autorité maternelle (c’était pour cela qu’il était parti, non ?) il se permit, par courtoisie, de lui conter fleurette.</p><p>La jeune femme, qui en d’autres temps, l’eût trouvé fort amusant et fort gentil, s’inquiétait, de son côté, de l’arrivée imminente de son rigide compagnon et, se souciant d’éloigner au plus vite le jeune homme, de lui éviter le pire des drames et aussi d’arranger un peu la nappe, tachée et froissée… Elle finit par lui faire promettre de s’en aller dès lors qu’elle lui aurait accordé un chaste baiser. Qu’il prit sans manière, ainsi qu’il en avait l’habitude avec ses petites amies du terroir, la blonde Francine surtout mais aussi la rousse Mimi… Il partit enfin, non sans avoir promis de revenir quand il serait devenu lui aussi un ange de la route, avec un cadeau somptueux, qu’elle avait amplement mérité, laissant la jeune femme catastrophée, la boule au ventre, d’autant qu’il arriva fatalement ce qu’il devait arriver… C’est même à ça que l’on reconnaît la fatalité.</p><p>Son époux, comme par hasard un minable inspecteur de province, plus âgé qu’elle, revint avant qu’elle n’ait eu le temps de réparer ce qui était réparable… &#8211; Mais que s’est-il passé, s’exclama-t-il d’un ton trop conciliant pour s’avérer honnête ? La jeune femme tenta d’expliquer, en bafouillant, sa perception d’une mésaventure dont elle se serait bien passée. La frégate plus ou moins abricot, le jeune homme affamé, les commissions, le verre de vin, ce sort fait au repas conjugal, l’ivresse, le billet… Lebourru, c’était son nom, ça ne s’invente pas, mais comment peut-on épouser un Lebourru ?, savait pertinemment qu’elle était incapable de mentir sans rougir et, quand il fut question des circonstances du départ de l’intrus, il n’eut aucun mal à lui faire avouer le petit détail final du baiser, accordé afin de l’éloigner définitivement. On imagine sans mal les conséquences d’un tel aveu. Qui accorde un baiser peut accorder bien d’autres faveurs. Et d’abord qu’avait-elle besoin de le faire monter chez eux ? Fait-on monter les damoiseaux  chez des épouses honnêtes ? &#8211; Allons, avoue qu’il est, a été ou sera prochainement, ton amant, dès que j’aurai le dos tourné&#8230; Allez lui démontrer le contraire…</p><p>Certains ont des idées fixes, dès lors que l’on met l’article sur le tapis, on en connaît tous dans notre entourage. C’était aussi une manière d’asseoir son autorité et de maintenir l’épouse sous sa coupe par le biais d’une culpabilité sans cesse alimentée. Il décida de la punir sévèrement. Elle resterait confinée, autant dire séquestrée, et c’est sa belle-mère, pie-grièche et honnie, qui vérifierait l’application de la sanction. Il se chargeait quant à lui de retrouver le jeune blanc-bec qui avait osé &#8211; et ne manquerait pas de reparaître ni faire parler de lui.</p><p>Le jeune homme, dans sa frégate, ignorant les méfaits de son ignorance, à mille lieues d’imaginer un tel scenario, se dirigeait déjà vers une très grande ville : appelons-la Clermont, St Etienne ou Lyon, cela n’a que très peu d’importance en cette histoire, pourvu qu’il s’agisse d’une imposante cité où il se passe des choses et où se déplacent même les présidents. Le tourisme n’était pas son fort. Sur la route, il avait demandé où se trouvaient les forces de police ? On lui avait répondu, en le regardant de manière ahurie : ben… à la préfecture je suppose….</p><p>     III)</p><p>Sa voiture, autant dire son veau et ses autocollants, tomba en panne aux abords très fréquentés de ladite grande ville. Un radiateur enfiévré sur une aire dont on se saurait dire à cette époque si elle était de repos ou un simple terrain vague promu à d’autres fins, en attendant les futures constructions modernes. Et bien sûr, à la tombée de la nuit, quand nul ne songe à vous venir en aide. Ne riez pas, ça m’est arrivé. Ca nous est tous arrivé.</p><p>Seulement, il n’était pas seul sur cette aire-là. Un drôle d’énergumène l’avait précédé, flanqué de deux comparses, chevauchant eux aussi un superbe engin, plus beau encore que celui des anges de la route, car rutilant de couleurs vives parmi les calandres, réservoir bombé et pare-boue chromé avec un dessin de serpent aux yeux verts. Celui qui, manifestement, était le caïd le regardait d’un œil narquois, en souriant, révélant une superbe rangée de dents en argent. Il était baraqué mais ce qui frappait le plus c’est qu’il était entièrement vêtu de cuir rouge, disons plutôt grenat. &#8211; Eh, péquenot, tu fais quoi ici, sur mon territoire, s’exclama-t-il en sortant une courte arme à feu, dans le but évident d’intimider le jeune homme ? Sans doute aussi de se divertir un peu aux dépens d’un candide rustique. Ses bottes de caoutchouc ne plaidaient guère en sa faveur. Ce dernier, on l’aura vite compris, ne s’en laissait pas conter… Il répondit poliment toutefois, ainsi que sa mère le lui avait appris. &#8211; Je cherche le logis où l’on pourra faire de moi un ange de la route. &#8211; Un logis ? C’est qu’il cause bien l’idiot du coin… Dis donc, t’es à la mode, avec des futals de velours à grosses cotes. Tu tombes bien, répondit l’homme en rouge en riant, à l’instar de ses comparses. La préfecture est à l’entrée sud de la ville, et justement tu t’y trouves. C’est ton jour de chance, aujourd’hui. Figure-toi que le président en personne s’est déplacé pour soutenir le moral des forces de l’ordre, au plus bas depuis les événements de mai… Il donne l’une de ces réceptions où les femmes sont vilaines et où l’on s’ennuie à mourir… Tu n’es sans doute pas au courant ? Au fait, tu viens de quel trou ?</p><p>Mais le jeune homme se moquait bien du mois de mai et du moral dans la police. Il lorgnait, fasciné, la tenue de son interlocuteur, qui lui siérait si bien, il n’en doutait point, et dont sa mère serait si fière quand il retournerait se pavaner devant elle. &#8211; Et vous pensez qu’il me fournira une tenue comme la vôtre ? Elle me plaît bien… Vous ne voulez pas la vendre ? L’homme en habit grenat se mit de nouveau à rire et dit alors sans blaguer cette fois : &#8211; Non, elle est trop chère et j’y tiens comme à la prunelle de mes deux yeux… Puis, faisant mine de réfléchir. Pourtant, j’y pense, tu n’as qu’à la lui réclamer, au président… S’il te la donne, elle est à toi. Il te faudra simplement me la quémander gentiment… Et d’éclater de rire… Au fait, tant que tu y es, dis-lui que je l’attends. Son administration m’a envoyé un rappel d’impôts carabiné et j’aimerais bien régler cela d’homme à homme, à l’amiable, avec lui. Tu n’as qu’à lui dire que je l’attends à la sortie de la ville, côté sud… On verra si c’est un homme ainsi que tout le monde le prétend. Après tout, il est le chef des armées. Un peu usé et même carrément décati. Le chef désarmé, ha ! ha ! ha ! Le chef des armées il est désarmé…</p><p>Le jeune homme n’en demandait pas plus : il irait voir le président, lui demanderait qu’on lui attribue l’habit rouge grâce auquel il entrerait dans la fonction, car il serait embauché parmi les gens qui ont une arme de service et ferait ainsi, au nom du président, régner l’ordre républicain dans son pays. Il protègerait sa veuve de mère et les orphelins comme lui. Les trois fées seraient fières de lui. Il fit du stop ainsi qu’il l’avait vu faire à de très jeunes beautés sur la route, fut très rapidement pris par une mère et sa fille, on n’était pas encore si méfiant à l’époque, expliqua sa destination et se retrouva devant la fameuse préfecture qui lui parut être un château. &#8211; Cet homme en rouge est bien bête, pensa-t-il. Il a donné rendez-vous à la sortie de la ville alors que c’en est l’entrée. Et il pénatra comme une flèche dans le bâtiment sous l’œil médusé de deux gendarmes en faction à qui il ne parut pas dangereux, quoiqu’avec les étudiants il faille toujours se méfier. Mais il n’avait pas l’air d’un intellectuel et d’ailleurs il ne portait pas les lunettes. D’autant qu’il n’avait pas fait d’études. Quant aux gens d’armes…</p><p>A l’intérieur, c’était très beau, des lustres de cristal illuminés, des fauteuils de velours et apparentés à la mode de l’ancien temps avec arabesques et motifs floraux (il en reconnut, aperçus dans son grenier), des tableaux de bataille et même des portraits d’hommes célèbres… Dans un coin, un télescope et un astrolabe. Ne perdons pas de temps toutefois car notre jeune homme est pressé… Il n’y avait guère beaucoup de monde, en ces temps bénis où les réseaux sociaux n’existaient point, seulement le bouche à oreille, quelques invitations officielles, et où le service de sécurité n’était pas trop rigoureux. Le jeune homme jeta un regard circulaire, à la recherche du président, partant de l’idée qu’il valait mieux avoir affaire au bon dieu qu’à ses saints, comme disait Tatie Lulu qui n’y croyait guère. Il s’informa auprès de gentes dames, effectivement peu charmantes, et qui haussèrent les épaules à sa question. Ce n’était pas le moment de blaguer… Le président était au plus bas. Il était question de démission, de profonde dépression, de recherche infructueuse d’un successeur honnête et… providentiel… Le jeune homme chercha donc la personne la plus triste et il ne tarda pas à la découvrir, esseulée, lasse, assise en penseur antique, sur une simple chaise d’osier tandis que des groupes essaimés devisaient à quelques mètres de lui, par respect ou par mépris ?</p><p>A peine le jeune homme eut-il compris à qui il avait affaire qu’il se tenait face au président, un imposant homme très osseux à moustache grise, le cheveu clairsemé, l’air épuisé qui lui sembla très vieux, trop vieux pour être président assurément, et moins farouche qu’il ne l’avait supposé, à qui il répéta, à trois reprises, le chiffre est important : Monsieur le président, d’abord d’une voix douce, puis face au silence soucieux d’un ton plus affermi, enfin devant l’absence de réactions, à la limite de l’agression… MONSIEUR LE PRESIDENT !!! Le vieux monsieur en question sembla enfin sortir de ses pensées. La tête du jeune homme lui plut. Il n’était pas habitué à voir des visages juvéniles, un peu France profonde, dans ces temps troublés par des révoltes générationnelles, des vociférations intempestives et des scansions hostiles et réitérées. Le vieux monde s’écroulait. C’était le doux temps des utopies. &#8211; Que veux-tu ? demanda le président, assez familier avec cette jeunesse qui adulait par ailleurs, le grand timonier d’extrême orient. &#8211; Je voudrais faire partie de vos gens d’armes et servir votre cause, vous faire honneur afin de marquer votre histoire de mon empreinte, répondit le jeune homme, soudain inspiré tel qu’avait dû se sentir le christ quand il avait découvert sa vocation messianique. Sauf que notre héros n’avait point trente ans ; à peine atteignait-il, c’était pour bientôt, ses dix-huit printemps. Et aussitôt d’enchaîner : &#8211; Un homme en habit rouge vous réclame. Je lui règle son compte, si vous voulez. Seulement, je voudrais moi aussi devenir un ange de la route et même plus si vous le voulez, votre ange gardien. Pour cela il me faut un engin… Vous pourriez  m’accorder cela ? Je suis le fils de l’un de vos fidèles, vous savez ?… Mon amie Mimi, qui le tenait de sa maman, m’a dit que je lui ressemblais comme deux gouttes d’eau… Et il souffla, à l’oreille du président, le nom de son père…</p><p>Le président l’écoutait avec attention et surprise. Il fit signe à l’un de ses secrétaires de préparer un papier qui permette au jeune homme d’évoluer dans le pays sans trop être inquiété. A la guerre comme à la guerre… Il lui demanda son nom, puis signa le sauf-conduit et le lui remit en lui conseillant de ne jamais l’oublier s’il voulait être tranquille. Il lut rapidement qu’il était promu lieutenant, le président n’avait sans doute plus toute sa tête ou alors il possédait des dons de voyance. A moins qu’il n’ait été était plus clairvoyant, à son âge, que certains ne le soupçonnaient.</p><p>C’est alors qu’apparut la femme du secrétaire d’état au ministère de l’intérieur, qui s’ennuyait, en épouse digne de sa fonction. Rien ne pouvait l’égayer. Elle faisait le désespoir des comiques. Pas vraiment horrible au demeurant, il s’en faut. Plutôt pin-up même. La quarantaine bien portée. Seulement elle avait dû trop sourire, dans sa vie antérieure et la machine s’était bloquée. Allez savoir pourquoi elle s’approcha ce jour-là du président, comme prise d’un soudain élan de curiosité. Elle adressa toutefois la parole au jeune homme et lui dit en lui souriant, radieuse : Toi, mon petit, tu iras loin. ! Le président leva les yeux, étonné. Le jeune homme, de son côté, rougit d’orgueil, et remercia par maintes courbettes, d’autant plus réjoui qu’un enfant, sûrement son fils, une douzaine d’années à peine, surenchérit : &#8211; Vous pourriez me signer un autographe ? J’en voudrais bien un pour quand je serai grand ! Mon grand-père a toujours dit que ma mère ne sourirait que le jour où elle verrait le plus bel homme du monde, le plus fort et le plus généreux. Vous voulez bien me signer un autographe ? C‘est pour ma collection…</p><p>Or à peine avait-il terminé sa phrase qu’un grand escogriffe passablement énervé, à costume gris, se précipitait sur le garnement, lui flanquant la plus belle paire de gifles de sa triste jeunesse tandis qu’il emportait avec brutalité son épouse dans un coin du salon : &#8211; Qu’est-ce que c’est que ces manières ? Importuner le président tandis qu’il est en entretien ? En grande discussion même. Et avec un homme d’importance, apparemment… La punition sera cuisante, je vous préviens. Quant à ce jeune homme, qu’il aille plutôt exiger de l’homme en habit rouge non seulement son engin du diable, si convoité mais aussi sa tenue seyante puisqu’elle lui plaît tant. Il verra comment il sera reçu et s’il est vraiment le digne fils de qui il prétend. Il n’attend que ça, vous pensez, l’autre. Il suffit de le lui demander. Et qu’il lui rappelle aussi de ma part que la porte de la prison lui est ouverte. Il n’a qu’à s’y présenter de lui-même. On le recevra comme il sied à un individu de cette engeance. M’est avis que le rouge sied aux jeunes gens inexpérimentés. Je prête à ce jeune exalté volontiers la DS qui attend devant la préfecture. Qu’il dise au chauffeur de le conduire où il veut. Le mot de passe est Fonce Alphonse. Il comprendra. Et il éclata d’un rire sonore, gras et grossier. La femme et l’enfant se dirigèrent vers les toilettes.</p><p>Le président, consterné crut bon d’intervenir : &#8211; Ce n’est pas bien, Counianque, d’agir ainsi avec une telle violence. Vous montrez le mauvais exemple et donnez de surcroît de mauvais conseils. Ce jeune homme est peut-être encore un peu brut de décoffrage, tel un bijou que l’on doit tailler, mais il me paraît sincère et pourrait nous rendre grand service par les temps qui courent. Je lui ai trouvé en effet un air de famille avec l’un de mes vieux compagnons, c’était d’un autre temps, plus résistant… Vous l’avez mis fort bêtement en grand danger. Vous pourriez quelque jour être amené à le regretter. Pour ce qui me concerne, les remarques de votre épouse et de votre fils ne m’ont guère fâché… Au contraire, elles confirment une sorte d’intuition…</p><p>Ces remarques ne calmèrent toutefois pas l’impudent grincheux. Le jeune homme aurait bien aimé lui mettre son poing dans la figure, ou deux balles dans les genoux. Il pensa toutefois que ce n’était pas bien de corriger le père avec son enfant dans les parages et il était trop impatient pour lui faire ravaler ses propos à cet instant. Et puis c’était son aîné. Il devait temporairement le respecter. Il eut tout juste le temps de déclarer au président : &#8211; Je m’en vais régler son compte à l’homme en rouge mais dites bien à la dame brutalisée et au petit qu’on a giflé que je reviendrai au plus tôt  et qu’ils seront vengés. Et il fila au lieu de rendez-vous.  </p><p>            Hélas, trois fois hélas, répétait le président. Counianque, comment avez-vous pu agir de la sorte ? Votre brutalité vous perdra Et votre mauvaise langue, vos propos venimeux, votre propension à la moquerie. Pas étonnant que les jeunes nous détestent… Cette arrogance autour de ma personne… Le secrétaire d’état, drapé dans sa dignité, se contenait de hausser les épaules en maugréant. Le président était sur le déclin, tout le monde le savait. D’ici quelque semaines, peut-être moins, ça en serait fini de lui. Et son parti, pas très poussé sur la fidélité, était bien placé pour succéder à ses plus proches soutiens, lesquels l’abandonnaient au fil des jours… Seul un miracle pouvait le sauver… Il s’en produisait encore en ce temps-là…</p><p>            Le jeune homme, pendant ce temps, traversait la ville en DS, après tout on lui avait dit de foncer… Et même si Tatie Lulu avait dit : point trop ne croire il te faudra… Lui croyait en ses facultés de persuasion et bien sûr en sa force et son habileté. Il osait mille questions au chauffeur, si l’on peut dire car il lui avait naturellement emprunté le volant, lequel, je parle du chauffeur, comprenant à qui il avait affaire, le prit en amitié, se disant qu’après tout ce jeune intrépide aurait pu être sinon son fils du moins son petit frère. Quand il réalisa néanmoins quelle était son intention, il ressentit de surcroît de la pitié et lui fournit quelques précieux conseils sur la tactique habituelle de l’assassin en rouge. Toutefois, le jeune homme avait son plan, des plus simples. Recourir à la fermeté si l’homme en rouge ne cédait point à ses légitimes requêtes.</p><p>            Or ce dernier, ignorant à qui il avait affaire, le casque accroché au guidon, avec une panthère ailée en autocollant, faisait vrombir gratuitement son deux-roues sans se préoccuper de nuisance écologique, on n’en n’était pas encore là. Quand il aperçut notre jeune ami, il se mit à rire et à ironiser sur la DS 19, la voiture officielle la plus désuète que l’on eût pu concevoir dans le crâne d’un sous-ministre. Il demanda tout de suite au jeune présomptueux : &#8211; Alors, le président, il vient ou il a les foies ? Or notre héros ne l’entendait pas de cette oreille. Il descendit rapidement du véhicule, réclama tout de suite le cheval d’acier qui lui plaisait tant, convaincu qu’il lui était dû, après sa visite au président, au nom de la loi et de son statut de lieutenant. Il ajouta que le rieur, il n’aimait plus trop les rieurs depuis le secrétaire d’état, était attendu en prison et que le chauffeur se chargeait de le reconduire.</p><p>L’homme, je le qualifie une dernière fois de son appartenance à cette espèce, semblait ne pas comprendre et, comme il fallait s’y attendre, il répéta sa question en y ajoutant, tandis que ses comparses, le gilet garni de dessins d’anges noirs, ou de démons, dans le dos, démarraient pour esquisser de ces figures circulaires de plus en plus éloignées du centre dominant, en remémorant à ce dernier les enjeux du pari : Tu es sourd ? dit-il avec une pointe d’agacement. Il n’était pas considéré, à proprement parler comme un ainé.</p><p>Dialogue de sourds en effet dont l’issue fut fatale à l’un qui, pour impressionner son… peut-on dire adversaire ? … ou son cadet comme on le voudra, porta malencontreusement sa main gantée à la ceinture. Mal lui en prit car le jeune homme sortit tranquillement son fusil à canon scié et, sans même prendre le temps de viser, lui fracassa la cervelle et même un peu au-dessous, malgré la visière… &#8211; Monsieur le président, déclara-t-il à haute voix, voilà qui devrait arranger vos affaires et vous confirmer dans l’idée que je méritais bien de faire partie de vos corps d’élite censés vous protéger, vous et la république, de l’adversité des malfrats et contrevenants. Je peux donc récupérer cet habit rouge qui me faisait tant envie et grâce auquel on m’appellera dorénavant l’ange en rouge. Il s’étonna de son lyrisme improvisé. Et en même temps, il trouvait tout cela normal, en bel audacieux qui croit en sa bonne fortune.</p><p>Le chauffeur, qui avait repris le volant de la DS, était éberlué, et admiratif. &#8211; Une crapule de moins, se dit-il et, en même temps, il lorgnait dans tous les coins pour vérifier que les coups de feu n’avaient point ameuté le reste de la petite bande, ni quelque voisin trop curieux. Mieux valait ne pas trop s’attarder, et puis que faire du cadavre ? A la réflexion, il se dit que le mieux était encore de l’amener au président. Comme preuve de cette scène à laquelle il avait assisté. Il décida donc d’aider le jeune homme à porter l’ex-caïd à quelques mètres de la moto de ses rêves, je parle du jeune homme, à déshabiller le cadavre tout de cuir vêtu &#8211; il était évidemment moins fringant tout nu, et semblait, même mort, encore bien étonné &#8211; à se débarrasser de ses habits paternels et à enfiler la si belle tenue convoitée. Il remarqua un gros séraphin à serpents dans le dos du blouson mais avec tout ce rouge ce pouvait être un démon. Le chauffeur lui montra également comment démarrer l’engin, c’était une Harley à siège incliné, venue tout droit de la lointaine Amérique, lui précisant qu’il devrait accélérer d’une rotation du poignet et que tout irait bien. C’était au fond la même chose qu’avec sa mobylette initiale sauf que c’était plus confortable et décontracté. A tout hasard, il glissa les papiers du véhicule dans le blouson de cuir et, sortant un stylo de sa boîte à gants, écrivit « vendu » pendant que le nouvel ange de la route s’observait dans les rétros et parties chromées de l’engin. Il vêtit tant bien que mal le cadavre des anciens oripeaux du jeune homme, au grand dam de ce dernier qui les considérait comme plus confortables que les nouveaux. L’orgueil familial eut néanmoins le dessus, et peut-être un peu la recommandation de Gisou, car le nouvel ange rouge était vaniteux comme un paon et désireux de revoir au plus tôt sa veuve mère, pour qu’elle puisse constater de visu les premiers effets de son émancipation, de son courage et, ne l’oublions pas, de sa découverte d’une certaine forme de sens esthétique… Disons de coquetterie si l’on préfère… Le chauffeur insista pour qu’il prît le colt cobra 38, à canon court, un bijou flambant neuf et laissât tomber son fusil à canon scié. Le malfrat avait de bonnes réserves et de toute façon, entre les gendarmeries et armureries, il ne serait pas en manque au cas où.</p><p>Il enfourcha la moto et, avant de démarrer sur les chapeaux de roue, dit deux trois mots au chauffeur à l’attention du président concernant d’une part son malheureux ennemi mortel, dont il serait à présent débarrassé, et aussi à l’attention du sieur Counianque, qui ne perdrait rien pour attendre… Ainsi sa femme brutalisée et le gamin giflé seraient vengés.</p><p>Le chauffeur lui rappela tout de même de songer de temps à autre à mettre de l’essence ou de vérifier la pression des pneus, lui restitua tout l’argent, il en restait pas mal, demeuré dans ses poches antérieures, sans oublier le sauf-conduit du président et les papiers le désignant comme lieutenant. Il lui souhaita bonne chance et se rendit au plus vite à la préfecture afin de rendre un compte exhaustif des événements dont il avait été le témoin.</p><p>Le président se fit dès lors un grand souci pour son nouvel homme lige, réprimanda une nouvelle fois le sieur Counianque qui se contenta d’émettre un peu sonore  « pft ! » de mépris du bout des lèvres…</p><p>Quant au veau, il est resté sur place avec ses autocollants et il n’en sera plus question en ce récit…</p><p>    IV)</p><p>Le jeune homme renonça temporairement à son projet initial, sa priorité le portant vers sa mère et les trois bonnes fées d’autant que Gisou l’attendait, autant dire au bout du monde. Il avait certes la moto de rêve en main et put ainsi se rendre compte à quel point les apparences plaidaient en sa faveur. Il en tirait une grande vanité, quand il voyait des jeunes l’applaudir ou des jeunes filles pousser des cris d’hystérie maniaque à son passage. Car il eut à vivre au quotidien l’épisode du terrain vague. Or il était ainsi fait que ses idées fixes le guidaient, sans trop de sagacité ni de recul critique, quand il aurait fallu faire preuve d’un minimum de discernement. Il fonçait alors à tout allure vers son hameau natal et, immanquablement, il se perdit, je ne saurais même pas dire si c’était du côté d’Aurillac ou de Rioms ni si c’était un acte manqué, de ceux que l’on dit réussis.</p><p>Ce que je sais, parce que je l’ai appris par la suite, c’est qu’il croisa la route d’un supposé motard comme lui, bien plus âgé en fait, sur la pente déclinante également, mais animé d’un feu de dieu à chaque fois qu’il enfourchait son engin, et qui tout de go se présenta à lui tel un bienheureux retraité. Après quelques mots échangés, subodorant sans nul doute à qui il avait affaire, la radio avait parlé du grand nettoyage des terrains vagues, il l’invita à venir se restaurer en son logement et, considérant que le jeune homme avait beaucoup à apprendre, lui proposa même de demeurer quelques jours auprès de lui. Elodie avait bien conseillé, on s’en souvient, de respecter les ainés et sa parole était d’évangile, si l’on peut dire. Il vivait seul une bonne partie de l’année car il écrivait des livres d’action sur sa vie active passée et sentait bien que ce n’était pas suffisant pour satisfaire son besoin de transmettre sa propre expérience. Il faut croire que ses romans lui rapportaient beaucoup car l’inactif personnage possédait à présent un manoir et utilisait ce pseudo pour signer ses polars. Nous l’appellerons donc Dumanoir.</p><p>Evidemment, l’intérieur surprit notre jeune prodige qui n’était pas habitué au mobilier moderne, en verre, plexiglas, Placoplatre, convecteurs de fonte et sièges de cuir. De la fenêtre, on apercevait un labyrinthe végétal et, aux encoignures, des animaux fabuleux. Ce fut surtout son écurie qui le séduisit et lui inspira confiance : elle était garnie de motos de collection, de toutes les marques sauf les françaises et pour cause, sur lesquelles il avait, on s’en doute, maintes questions à poser. Et il les posa, avec sa spontanéité habituelle.</p><p>Cependant, ses dons naturels dans la conduite des engins à moteur électrique et sa facilité à mettre hors d’état de nuire les malfrats n’inquiétaient pas trop son ainé. C’étaient plutôt ses lacunes en tous genres, telles que nous avons pu les constater depuis son départ de chez lui. Il avait bien conscience qu’au moins trois mois d’instruction intensive n’auraient pas été du luxe. C’était le minimum pour un lieutenant promis à une brillante carrière. Or l’impatience du jeune homme était, on l’aura compris, son moindre défaut. Il avait une excuse : il voulait retrouver sa mère et ses trois compagnes. Quelque chose en lui se réveillait, qui lui suggérait qu’il avait mal agi. Oh, ce n’étaient encore que des pensées passagères. En tout cas, elles l’emportaient sur toute autre priorité. Le jeune homme parlait trop, n’écoutait pas toujours ce qu’on lui demandait, agissait avant de réfléchir. Ses paroles pouvaient prêter à rire ou du moins ne pas être prises au sérieux. On risquait assez souvent, on a l’a déjà lu, la grosse bavure. Sans parler du danger de mort permanent qui le guettait au fur que ses exploits faisaient des audacieux et des inquiets. Par ailleurs, un rapide tour d’horizon de ses relations avec la gent féminine prouvait qu’il eût fallu beaucoup dégrossir ses habitudes de ce côté-là également. Quant à la morale… Le bien, le mal, il le mettait sur le même plan, d’accord sans le vouloir : il se situait bien au-delà.</p><p>Le romancier, un homme respectable, commença par lui expliquer quelques principes de base : que l’on soit d’accord ou non, et bien que toute assertion (il dut lui préciser le sens qu’il prêtait à ce vocable) puisse être controversée (et ce terme également méritait quelques éclaircissements), l’être humain ne devait jamais être considéré tel du gibier surtout s’il ne vous menaçait pas. En tout cas dans nos sociétés civilisées. Les justiciers officiels étaient là pour mettre un individu trop hardi hors de nuire, non pour lui tailler tout de suite un costume de cadavre. Dans l’affaire qui l’avait opposé au chef de gang en rouge, il avait eu la chance d’être couvert par les services personnels, et officiels, du président. On avait mis l’exécution sur le dos d’une bande ennemie et l’on avait accusé des gens du voyage qui avaient, disait-on, sûrement d’autres meurtres sur la conscience. Sauf qu’un certain chauffeur énonçait une autre version des faits, et qu’elle semblait plausible… Pour celles qui avaient suivi, il semblerait aussi qu’il ait été bien  préservé. Il devait promettre d’agir, à partir de maintenant, avec circonspection (il lui expliqua brièvement le sens du mot). On devait juger avant que de prendre de graves décisions. Tout homme avait droit à une deuxième chance et il n’était point rare que des individus infréquentables, une fois recadrés, coulent des jours tranquilles dans le commerce ou même dans les milieux qui jadis le tourmentaient, politiques ou policiers. Certains étaient devenus des saints, des modèles. Au demeurant, s’il fallait tuer tous les voyous… Le jeune inculte était bien heureux d’avoir appris de nouveaux mots qu’il se promit d’utiliser à l’occasion. Sa marraine lui avait laissé entendre que, qui maniait bien le langage, il serait forcément le plus fort.</p><p>Il interrogea toutefois son nouvel ami sur la procédure et celui-ci lui fit promettre d’abord de ne tirer que s’il était bien sûr qu’il s’agissait du bon individu recherché (il dut lui expliquer, avec beaucoup de patience et sans s’énerver, que l’adjectif « bon », dans ce cas de figure,  n’avait aucune valeur morale, et que c’était le mot « recherché » qui importait), ensuite de ne tirer qu’après avoir tout essayé pour ne point en venir à une issue extrême (il lui expliqua la périphrase), que le mieux était de le remettre à ses collègues exécutants (là aussi, il fallut expliciter), enfin de n’user de son arme qu’en cas de légitime défense. Et de concéder qu’il était pratiquement dans ce cas de figure lorsqu’il avait éliminé le motard écarlate par exemple. Il constata, non sans plaisir, que le jeune homme, dont il ne voulait pas connaître le nom pour des raisons qui le regardent, moins on en sait mieux l’on se porte, retenait non seulement le sens général de ses propos mais le sens particulier des mots et expressions avec lesquels il n’était pourtant pas familier…</p><p>Evidemment, si le jeune homme voulait séjourner quelques temps auprès de son aîné, on lui en apprendrait bien davantage, on pouvait aussi se servir de ses mains, de ses poings, de son corps, de sa force physique, d’une arme de poing… Tout cela était bien tentant sauf que non décidément non, le jeune homme avait trop envie de revoir sa mère. Et même les trois ouvrières. Il les supposait un tant soit peu inquiètes de son si prompt départ… Et aussi les copines, Dorothée, Francine, surtout la blonde Francine, Mimi… Il proposa son téléphone mais, outre le fait que la ligne ne fonctionnait jamais correctement dans ce pays perdu, il fallait passer par la poste du village, qui se trouvait loin du hameau, et le jeune homme tenait à l’effet de surprise… il faut rappeler que n’existaient toujours pas les portables. Il faut le marteler, le remarteler, tellement ça paraît incroyable !</p><p>Le châtelain (car comment nommer le propriétaire d’un manoir ? Un seigneur ?) Dumanoir donc voulut aussi connaître un peu mieux la nature de ses relations aux femmes. On aura compris qu’elles étaient avant tout fondées sur le principe de plaisir à tout crin et sans malice aucune. Ici encore il fallut récurer… En gros, Dumanoir dut expliquer qu’on ne saurait se faire trop insistant avec une jeune fille, ou une jeune femme qui résiste (le jeune homme ne put s’empêcher de relater brièvement sa visite chez Lebourru, altérant la mine, disons de plus en plus rembrunie, de son interlocuteur.) voire de renoncer si elle refuse catégoriquement. Cela contraria à son tour grandement le jeune hédoniste sans le savoir qui s’était rendu compte qu’en insistant parfois un tant soit peu, sans violence s’entend, il peut arriver que l’on obtienne beaucoup. Il promit en tout cas de renoncer à toute brutalité. Deuxièmement, le propriétaire de manoir insista sur le fait qu’il ne fallait pas confondre celles avec qui l’on s’amuse, avec leur consentement apparent (il dut expliquer la nuance) et celle que l’on respecte et qui mérite que l’on patiente quelque peu afin de faire part non seulement de son désir mais de ses sentiments, de ses intentions. Le jeune homme convint qu’il lui arrivait parfois de se mettre à rêver en contemplant quelque voisine, qui s’était résolument refusée à lui et qui, effectivement, et selon toute apparence, était promise à un autre. Il fallut lui faire entendre que chaque homme est fait en gros pour une femme, deux ou trois maximum, et vice-versa et qu’il s’en rendrait bien compte le jour où il tomberait amoureux. Comme les trois femmes-fées, surtout Gisou, racontaient des histoires sentimentales, dont elles auraient été les héroïnes, il voyait en gros de quoi il pouvait bien s’agir : coup de foudre, enlèvement, amour à mort pour cause de guerre ou d’accident… Et il aimerait bien lui aussi tomber amoureux à condition que ce soit d’une jolie femme, et qui le demeure toute la vie…</p><p>Ici encore son vis-à-vis l’invita à demeurer davantage auprès de lui, le temps qu’il peaufine son éducation, quelque peu incomplète. Son épouse à lui devait le rejoindre, qui pourrait compléter la formation du jeune ingénu, théorique s’entend. Elle enseignait, en fac, L’Art d’aimer (le mot « fac » posa quelques problèmes, et dut se voir explicité). Le jeune homme n’en avait pour l’instant point cure. Il demanda naïvement comment il fallait s’y prendre avec celle qu’il aimerait, s’il pourrait l’inviter sur son splendide engin et il lui fut répondu que la nature lui dicterait bien les bons gestes à accomplir. Qu’il se laisse guider sans user de brutalité, en adoptant toujours la plus grande délicatesse… sans trop de mièvrerie ni de pleurnicherie (le jeune homme ne voyait pas bien pourquoi il pleurnicherait si une jolie femme répondait à ses sentiments et se livrait à lui mais bon…). Quant au tour sur l’engin, il ne faudrait pas en abuser d’autant que les femmes sont en général un peu plus prudentes que leur alter ego (qu’il fallut expliciter puis nuancer). L’auteur de polar évoqua brièvement le mariage, les enfants, la lignée… Développer l’eût entraîné trop loin. D’autant qu’il avait un autre point à traiter avant le départ du jeune homme qui, l’avons-nous déjà dit, devait avoir lieu dès le lendemain au matin.</p><p>Il s’agissait de ce en quoi il croyait… Quand notre ignorant comprit sur quelle voie de réflexion on voulait le conduire, il en fut ravi car il s’y sentait plus à l’aise qu’en matière galante où il avait compris que ses manières n’étaient pas conformes à ce que l’on attend d’un guerrier, modèle et moderne, en général (du moins pour le président puisque lui n’était que lieutenant). Les convictions religieuses, les femmes de son foyer en avaient discuté lors de certaines veillées : Sa mère croyait qu’il existait une puissance supérieure, sans s’imposer un quelconque rituel contrairement à la vieille Elodie… On devait remercier de temps à autre le Créateur, si tant était qu’il y en eût un mais il fallait bien qu’il y eût une origine à toute chose. On y pensait de temps à autre puis on vaquait à ses occupations… Un jour, elle avait poussé le raisonnement plus loin, satisfaite que son fils eût fait preuve de curiosité en posant quelques questions plus abstraites &#8211; car il était curieux à ses heures d’inactivité… En revanche, s’il avait la possibilité d’agir, il agissait  et spéculait après coup sans se culpabiliser outre mesure. Pour sa mère, une chose semblait claire : Si Dieu voulait fermement qu’on le remercie, il nous l’aurait fait savoir, non ? Afin de rendre les choses plus simples, à l’attention de son fils, elle le comparait, je parle toujours de Dieu, à son père en lui faisant remarquer qu’on s’accommodait fort bien de son absence sans compter que l’on serait toujours à temps de s’adapter s’il se manifestait. La vieille Elodie de son côté allait le plus souvent possible à la messe dans la petite église du village, ça lui faisait une promenade et elle y retrouvait des fidèles, si l’on peut dire. Elle l’y avait mené lors de quelque solennité quand il n’était qu’un enfant. Il s’y était ennuyé ferme en la regardant susurrer son missel en cuir brun avec une rosace en plein centre, d’autant qu’il ne comprenait rien au latin et qu’il aurait bien aimé bavarder avec les petites filles, alors que la vieille dévote l’en empêchait. Elle n’avait que les mots péchés et remords à la bouche et pourtant les exemples qu’elle prenait, sur la gourmandise, la luxure ou l’orgueil ne faisaient aucun effet sur le précoce bon vivant. Il ne voyait pas en quoi il ne profiterait pas de ce qui lui procurait sur le champ du plaisir, tant que cela ne dérangeait personne. Ce Dieu-là ne convenait point à l’enfant même si deux trois allusions aux souffrances du Christ avaient réussi à l’émouvoir. Pourtant des gens qui souffrent, ça courait les chaumières et les champs, les maisons et les rues, à ce qu’il avait pu constater… Les infirmes, les clodos, les geignards, les pauvres, les faibles… Alors pourquoi se fixer sur les malheurs du Christ ? Pour Tatie Lulu, c’était plus simple : elle ne croyait en rien. &#8211; Et pourquoi voudrais-tu que je croie à des histoires qui n’ont guère plus de consistance que nos rêves ? Et d’ailleurs, s’il faut un créateur à toutes choses, qui donc eût bien pu le créer, ce créateur ? Lui-même ? Alors pourquoi tout ce qui existe ne se serait-il pas créé tout seul ? Le jeune homme n’avait pas tout saisi de son raisonnement. Quant à Gisou, elle avait étudié, c’est même pour cela qu’elle ne s’était pas mariée, quoiqu’ayant multiplié, il n’y avait pas si longtemps, les aventures et expériences malheureuses, et elle était trop pauvre. Elle disait que la question n’était pas de savoir s’il y avait un Dieu mais de se demander pourquoi on avait besoin de le croire. On se fiche de savoir qui est le créateur de l’homme, en revanche il n’est pas difficile d’imaginer qui est le créateur de Dieu… L’homme, pardi ! Sur ce plan-là le jeune homme pensait en savoir autant que des soi-disant instruits des grandes villes et même de la capitale…</p><p>Le modeste seigneur, autant dire gentil, s’étonna d’une telle prolixité et crut bon d’y ajouter son grain de sel : Toutes ces conceptions s’avéraient acceptables : Pour moi, il ne sert à rien d’aimer Dieu, si l’on n’aime pas les hommes. C’est cette idée qui doit guider ton destin. Si tu tires uniquement pour tuer, tu finiras par tomber sur plus fort que toi, par te faire des tas d’ennemis mortels et par devenir l’être le plus détesté du monde, c’est ce que tu veux ? Le jeune homme convint qu’il préférait se voir aimé, si possible admiré &#8211; et un peu aussi craint. &#8211; Fais ce qui te paraît juste, sans oublier jamais que tout individu gagne à être connu. Nul n’est jamais ni parfaitement bon ni totalement mauvais. Tu n’aurais pas aimé te faire un ami du motard en rouge, plutôt que de l’avoir descendu ? Eh bien, c’est fichu maintenant, ça t’est devenu impossible si l’envie t’en prenait. Tu ne le reverras plus jamais et il viendra hanter tes rêves un jour, tu verras.  Fais en sorte, quand tu agis, de ne pas regretter les conséquences de tes actes… Imagine que ta mère et les trois femmes soient mortes de chagrin…</p><p>Le jeune homme s’effraya à cette perspective et se souvint du petit mot de Gisou qu’il montra au romancier. Il prit prétexte de cette hypothèse pour confirmer, si besoin était, qu’il partirait le lendemain dès l’aube et qu’il était bien fatigué, moins physiquement que de tous ces discours, passionnants mais épuisants, pour qui n’est pas habitué ni à l’attention, ni au maniement subtil de la langue. &#8211; En tout cas, ma maison te reste ouverte. Tu viens dès que tu en ressens la nécessité…  Si quelques difficultés se dressaient sur ta route, que tu te trouves face à un obstacle insurmontable, que tu aies besoin de quelqu’un à qui parler, de réconfort, de réponses à tes questions les plus douloureuses… Tu sais où trouver l’homme du manoir. Je suis là six mois de l’année. Du printemps à l’automne. L’hiver, il fait trop froid. Je m’en retourne en ville…</p><p>Or, il se parlait à lui-même, ses dernières paroles se perdirent dans le vacarme d’un pot d’échappement : le jeune homme était déjà parti non sans avoir fait le plein d’essence grâce aux réserves en cuves de son nouvel ami.</p><p>Lemanoir eut tout de même le temps de lui crier : &#8211; Et ne parle pas trop souvent de ta mère. Cela pourrait te desservir. Au demeurant, parle le moins possible. C’est toujours préférable. Réfléchis un peu aussi de temps à autre avant de prendre une décision… Et puis tu verras bien… Ces paroles furent atténuées par la vitesse et le vent.</p><p>                             V)</p><p>Partir c’est facile. S’orienter, c’était moins aisé en ces temps-là. Il y avait bien des panneaux de ciment. Encore fallait-il que les noms vous disent quelque chose. Popian, Pouzols, Puilacher… Ils indiquaient surtout la bourgade principale à côté, pas les lieux dits ni les fermes isolées du bout du monde. Et tel n’était pas le cas. Il fallait se fier à l’instinct. Et un peu aussi au hasard des rencontres. Il en fit plusieurs qui le retardèrent, et dont il se serait bien passé, même s’il s’en tira avec les honneurs et sans faire de nouvelle victime. De routes en chemins et de pistes en sentiers, le jeune homme finit par se retrouver devant un lac, dont il ne voyait pas le bout et pour cause. Jamais il n’en avait vu d’aussi étendu, ceux qu’il connaissait étant petits et naturels, que l’on dit de montagne ou des cratères inondés. Il faisait doux, l’été approchait manifestement et tout semblait apprêté pour célébrer une cérémonie de type nuptial ou apparenté. On entendait par intermittence des morceaux d’airs à la mode dans une langue qu’il ne connaissait pas…</p><p>Dans un champ, beaucoup de voitures d’une extrême élégance, avec des lignes affinées et des couleurs rutilantes, des marques, américaines ou italiennes, quelques japonaises déjà, et aussi des motos venues d’un autre monde, avec des guidons très hauts, des sièges renforcés et obliques, des profils originaux. Je passe sur les ornements en tous genres, des formes ondoyantes et diverses, extrêmement colorées, on était en plein psychédélisme, que l’on eût pu, si nous étions moins pressés, contempler à souhait. Il remarqua des nœuds, des couples et des tours… Une noce sans invités,  ça paraissait tout de même bizarre et cela intrigua notre jeune intrépide. Il scruta en vain, s’ingénia à faire le tour du lac par les voies carrossables et finit par décider de poser la moto parmi les autres, les invités d’une riche union n’étaient pas de voleurs, et d’en profiter pour se baigner. C’est qu’à force de rouler, il finissait par sentir mauvais. On le lui avait fait remarquer dans les commerces où il s’arrêtait. Il cacha précisément ses habits rouges à un endroit que nous garderons, afin de ne pas éveiller les tentations, secret. Que l’on sache toutefois que, grâce à quelques repères et à des mesures précises de son invention, relatives à la longueur de ses pas, il se faisait fort de les retrouver dès que nécessaire.</p><p>            Son imprudence habituelle l’entraîna trop loin, de sorte qu’il se sentit, à un certain moment, comme emporté par un courant. Il sut toutefois résister et réussit à se hisser sur un ouvrage en ciment dont il comprit qu’il s’agissait de la partie émergée d’un barrage, interdite au public en temps normal. En jouant les équilibristes, il marcha le long de l’édifice et parvint sur une sorte d’île, ou de quasi presqu’île c’est selon, au cœur même du lac. A sa grande surprise, deux hommes, en habit de domestique stylé, on pourrait penser à des majordomes, l’attendaient. Ou du moins donnaient cette impression. Ils lui firent mille compliments et lui enfilèrent un peignoir de bains et des savates, tout en lui expliquant la situation. Leur maîtresse, une jolie métisse à peine majeure, était promise à un mariage forcé dont elle ne voulait absolument pas entendre parler. Les voitures, qu’il avait aperçues, car il leur révéla tout, naturellement, c’étaient les invités qui attendaient, que l’époux prétendu, un terrible vieillard, très riche, occupait comme il le pouvait pour ne point perdre la face, avant de leur en faire la surprise. Il envoyait régulièrement aux frères de la future famille, pas mal de blé (Forval comprit aux gestes de quoi il s’agissait), afin de négocier et la jeune femme ne savait plus quel argument alléguer depuis la date de sa récente majorité. Elle était censée se préparer à la perfection. L’ultimatum expirait le lendemain. Elle avait du moins un espoir, étant quelque peu devineresse : elle attendait qu’un amant providentiel, une sorte de bon génie, la tirât de son terrible destin d’épouse recluse. Elle s’appelait Sarah, ce qui fait un peu commun mais, parce qu’elle existe encore on l’espère pour longtemps et qu’elle ne souhaiterait certainement pas être reconnue, je l’aurais bien rebaptisée, si je puis dire, Maïssa sauf qu’en langue d’oc le prénom signifie gloutonne. On lui préfèrera,  plus joli, et plus court, Ama pour des raisons spirituelles. Elle préférait se donner la mort plutôt que de céder aux caprices d’un lubrique vieillard. Elle se disait déterminée. C’est elle qui avait désigné l’endroit où son sauveur était censé apparaître…</p><p>            Le jeune homme fut sensible à l’histoire qu’on lui racontait. Il en oublia même sa mère, ou Gisou, mais tout de même pas ses tenues de cuir. Il voulait à tout prix retourner les chercher et entendait savoir comment procéder Les domestiques l’apaisèrent en lui indiquant qu’il fallait agir avec modération et discernement. Ces deux mots impressionnèrent l’empressé : il ne fallait pas qu’il sortît de l’île enchanteresse. Il ne retrouverait sans doute pas seul le chemin, si l’on peut appeler ça un chemin. En revanche, s’il donnait des indications précises, l’un des fils des domestiques, attaché à leur maîtresse, se promettait d’aller les récupérer durant la nuit, quand le danger est moindre qu’en journée. Le vieillard, pas respectable celui-là, en effet ne badinait pas sur l’article et employait des hommes de main aux méthodes particulièrement musclées, avec des arguments persuasifs puisque tous les soutiens de la jeune femme étaient passés dans le camp ennemi et ne s’en plaignaient guère. Bref, attendre la nuit brune et laisser faire les valets était la meilleure solution. Et notre jeune ami d’opiner du chef tout en se laissant conduire jusqu’à une luxueuse villa avec piscine en forme de chat stylisé.</p><p>            Dès qu’il entra, on lui apporta une sorte de robe de chambre en cachemire, plus seyante qu’une tenue de bains. Il put également enfiler une élégante chemise bleu-pâle en soie, une paire de jeans de suédine lustré tels qu’ils étaient à la mode à l’époque et le hasard, qui favorise bien les choses, fit qu’ils étaient teintés de grenat. On lui laissa le choix entre plusieurs paires de chaussures : il se décida pour des bottines en cuir noires. C’est dans cette tenue que se présenta à lui celle que nous avons nommée Ama, par souci de simplicité. Jamais créature ne lui avait paru aussi jolie : un teint mat, lui qui ne jurait que par le bronzage estival devenu, depuis les vacances à la mer, à la mode ; des cheveux de jais déferlant sur les épaules et jusqu’au niveau de la poitrine ; des yeux de braise pétillant de malice et de sensualité, un ventre plat, la taille fine (il aurait pu en faire le tour de ses deux mains) et le tout dans une tenue légère, d’un coton fin et transparent, sans toutefois donner la moindre impression de vulgarité, encore moins d’impudique vénalité. Une authentique danseuse orientale. Le jeune homme se sentit, pour la première fois de sa vie très ému, autant dire intimidé. Il avait devant lui certainement la femme de ses rêves, il s’en apercevait après coup,  et il ne savait quoi dire, ni même pourquoi il se trouvait là, alors qu’il était censé rejoindre sa mère. Sauf que les paroles de Dumanoir résonnaient à ses oreilles : ne point trop en dire…</p><p>La jeune femme dut sentir incontinent que son héros ne serait pas très entreprenant  car elle lui saisit les mains en signe de gratitude anticipée, peut-être avait-elle entendu parler de lui par des moyens qu’il ne nous appartient pas de révéler, du moins pour l’instant. Elle lui offrit du vin d’Auvergne, lequel n’est sans doute pas le meilleur du monde ni celui qui bénéficie de la meilleure réputation. Elle s’en excusa et précisa que c’était le seul qu’il lui restait. Cela lui permit très habilement d’en venir aux raisons pour lesquelles elle n’avait que fort peu de mets à offrir à un invité de marque &#8211; ici le jeune homme voulut faire un signe de modestie que la jolie Ama interrompit de ses mains avant que d’évoquer son mariage forcé, d’hypothétiques fiançailles, et l’échéance du lendemain. Le jeune novice, dont j’ai déjà dit qu’il n’était point sot, contrairement à la rumeur, lui répondit qu’elle devait se tranquilliser. Une bonne nuit et il s’occuperait de son affaire dès potron-minet.</p><p>Ainsi, devisèrent-ils de choses insignifiantes, au grand étonnement de la future mariée, devant quelques olives et cacahuètes jusqu’à une heure point trop tardive, car le jeune homme ne put dissimuler un bâillement de fatigue. La jeune femme l’embrassa à pleine bouche et lui déclara que, s’il la tirait de ce guêpier, il pouvait lui demander tout ce qu’il souhaitait, ne doutant pas qu’elle fît partie du souhait en question. Elle se considèrerait comme moralement redevable et son obligée, le destin le voulait ainsi. Le jeune homme trouva le baiser, qualifions-le de poivré, fort à son goût et répondit qu’il s’acquitterait honorablement de sa tâche, qu’elle n’avait point à s’en faire mais qu’il fallait qu’il garde la forme pour le lendemain, qu’ils auraient tout le temps de se rattraper par la suite, car il avait bien évidemment, on n’est pas de bois, très envie d’elle. Il s’informa sur son habit de braise, qu’on lui promit pour l’heure suivante et il s’endormit, satisfait, dans la chambre dite d’ami, malgré les sanglots, soupirs et reniflements sonores qui émanaient du rez-de-chaussée.</p><p>Il se réveilla dès l’aurore. Ses habits de cuir étaient bien là, pliés, cirés et semble-t-il désinfectés. Son arme était posée sur un siège, ainsi qu’un petit sac de munitions en cuir. Il faut dire que les domestiques circulaient dans tous les sens en prévision du remue-ménage qui se préparait. Il s’habilla, tout en soignant ses effets devant un miroir. Il mit même le casque à la panthère ce qui, sans la moto ne se justifiait pas forcément. Il avala un mauvais café avec ce qu’il restait de vieilles biscottes, salua son hôtesse qui n’avait sans doute pas dormi et s’apprêtait pour un départ non consenti &#8211; il lui dit de ne point se faire de soucis pour lui, qu’il allait revenir et s’occuper d’elle si elle voulait bien lui offrir son cœur &#8211; et demanda à être conduit, avec les moyens du hors-bord, à l’embarcadère où les hommes de mains du vieux salace attendaient la toujours supposée demoiselle. Tandis qu’il essayait son arme, dès le début du trajet, il entendit celle-ci le supplier : &#8211; Ne faites point de mal à mes frères. Ce ne sont pas des truands. Ils ne veulent que le bien de notre famille. &#8211; On verra, on verra, murmura-t-il, en faisant un signe de la main. Il y réfléchirait au besoin…</p><p>Arrivé au ponton, il aperçut en effet deux gandins gominés en chemise à jabot, costume à paillettes et chaussures vernis, trop bien habillés pour s’avérer honnêtes et en même temps trop m’as-tu vu pour se révéler totalement mauvais. Un gamin bien endimanché, en nœud papillon, les accompagnait. Le plus âgé des deux, cheveux en brosse, teint hâlé, nez busqué, le héla : &#8211; C’est quoi cette plaisanterie ! Où est notre sœur ? : &#8211; Elle vous fait dire qu’elle renonce à se marier. Et je suis là pour vous sommer d’abandonner à votre tour ce projet qui assurément ne la rendrait point heureuse. Elle sera certainement plus épanouie avec quelqu’un qu’elle aura elle-même choisi… D’ailleurs j’agis au nom de la république. Je  suis lieutenant de gendarmerie. &#8211; Qu’est-ce que c’est que ce guignol-là ?, dirent en chœur les deux frères que l’on surnommait, vu leur origine, les lyonnais. Dégage de cette vedette, nous allons la chercher nous-mêmes puisqu’elle ne veut point entendre raison. Ces lyonnais-ci ne pouvaient point imaginer que ce jeune homme-là était une véritable teigne et que, sans être sot, il était très porté sur l’entêtement pour ne point dire l’obstination. Holà, objecta-t-il. Vous ne m’avez pas bien compris. Votre sœur m’est promise. Elle ne veut plus de votre barbon. Allez le lui signifier de sa part et de la mienne…</p><p>A ces mots, le cadet, poils drus et yeux noirs, une balafre sur la lèvre, se précipita sur notre ami. Mal lui en prit car, au dernier moment, le jeune homme, d’un geste ferme et précis, qu’il eût été bien en peine d’analyser si on le lui avait réclamé, expédia le blanc bec dans l’eau du lac, assez profonde sur les bords. Et ce dernier de barboter en s’inquiétant de la colère du présumé beau-père, des conséquences de l’incident et aussi de l’impossibilité d’user à présent de son arme. Il en pleurait de rage en pataugeant bêtement. L’autre, bien sûr, voulut venger son frérot, réagir sur le champ et tenta de frapper violemment le jeune audacieux sauf qu’entre temps un canon de pistolet était pointé sur son front, bien entre les deux yeux, noirs eux aussi, tandis qu’une voix finalement plus mâle que prévu lui annonçait : &#8211; J’ai promis à votre sœur de ne point vous faire de mal. Je ne lui ai point promis de ne point vous tourner en ridicule… Et de lui arracher, de l’autre main, comme au cutter, ses habits, seyants mais peu résistants, jusqu’à ce qu’il se retrouve en lambeaux et désarmé, bien entendu, autant dire quasiment nu, à part le caleçon à fleurs. Et de faire signe au gamin d’aller chercher le chef, puis quitte à y être, la compagnie, afin que l’on vienne constater les dégâts et négocier avec lui. Et comme le benjamin s’agitait dans l’eau en vociférant maintes insultes, une balle, qui l’effleura, lui rappela qu’il était instamment question de se calmer. Une autre balle rappela l’aîné à l’ordre, lequel profitait de l’incident pour tenter d’entreprendre quelque geste belliqueux et triplement vindicatif… si j’ai bien compté…</p><p>&#8211; C’est simple, leur expliqua le jeune homme, décidément plus futé qu’il n’en avait l’air ou s’affermissant au fil du temps. On en a connu qui ont attendu trente ans avant de trouver leur vocation. &#8211; C’est même très simple… Ou je vous humilie à vie auprès de votre patron et de ses invités, sans parler de vos parents, avec les conséquences que vous savez pour votre sécurité, ou vous allez vous excuser auprès de votre sœur et vous réconcilier avec elle. Et vous aurez droit à ma gratitude et ma républicaine protection. Vous pouvez prendre le hors-bord.</p><p>Les deux sbires, fulminant et trop heureux de s’en tirer à si bon compte optèrent pour la seconde solution, en se disant que ce jeune officier était décidément bien naïf. Il avait eu le dessus grâce à l’effet de surprise, c’était un accident chanceux… Or le jeune homme se doutait bien de ce qu’il risquait d’arriver. Il les prévint souverainement : &#8211; Je règle son compte à votre chef, qui ne m’a pas l’air très respectable pour un aîné et, si j’entends dire que vous avez porté la main sur votre sœur, ou même élevé la voix, vous pouvez me considérer comme votre ennemi mortel à vie, et je n’aurai de cesse que de vous poursuivre et vous punir ainsi que vous l’aurez mérité. Est-ce que ce fut le ton ferme, l’aplomb et le regard assuré de ce désormais nouvel homme, il est vrai toujours jeune qui leur parlait, est-ce son statut de gendarme, le désir de se faire oublier par leur ancien chef, leur attachement réel à leur sœur et finalement le fait que ce soupirant-là représentait pour eux un possible avenir ? Toujours est-il qu’ils eurent le temps d’en parler et d’y réfléchir durant la traversée jusqu’à l’île… Et toujours est-il encore qu’il ne fut point question de violence ce soir-là, plutôt de pleurs de réconciliation, d’attente et d’espérance. Quant à plus tard, cette histoire ne le dit pas, ou alors bien plus tard…</p><p>Il est probable que l’un des domestiques raconta l’issue de l’épisode qui va maintenant vous être narré et qu’elle joua un rôle non négligeable, cette issue, dans la décision des deux frères…</p><p>Comment je le sais ? Par Dumanoir, à qui la belle Ama réussit à faire passer un message, sans doute par le biais de son domestique, en attendant qu’on lui remette le téléphone, coupé par le lubrique vieillard, lequel ne perdait rien pour attendre.</p><p>Ou plutôt si, il a beaucoup à perdre : et c’est notre jeune invincible qui l’attend.</p><ol><li>VI)  </li></ol><p>Or le jeune homme, quant à lui, n’aimait guère attendre. Cela tombait bien. Les deux frangins avaient garé leur Ferrari nacrée, toute enguirlandée, en prévision de l’éventuelle noce, sur le modeste parking qui donnait sur le ponton. La clé était sur le tableau de bord avec en porte-clés de géants et de nains, allez savoir ce qui se passe dans la tête de gens. La Ferrari le tenta. Pourquoi en serait-il autrement ? Et pourquoi se gêner ? Trouver le restaurant du bord du lac, pas très loin d’une chapelle médiévale, où devaient se tenir les festivités pré- nuptiales ne fut qu’un jeu d’enfant. Le gamin venait à peine d’arriver sur les lieux quand notre bel homme s’y retrouva : il put ainsi vérifier l’effet des révélations de l’enfant sur le vénérable vieillard, reconnaissable à son beau costume blanc et à son air altier, à ses bagues serties de saphir ou de jaspe, qui lui parut plus jeune en fait qu’il ne l’avait imaginé. Et donc encore moins respectable qu’on ne le lui avait recommandé. Il regardait l’enfant, la Ferrari, à nouveau l’enfant, l’assemblée interloquée, circonspecte et attentive… En un tout autre lieu, il aurait demandé à certains de ses sbires de s’emparer de l’intrus ou de le faire dégager manu militari ou encore de le jeter à l’eau. C’était délicat devant les quelque 200 invités dont certains se targuaient d’honnêteté exemplaire et d’un sens de l’honneur passant devant toute considération.</p><p>Soudain, il entendit la voix du jeune homme retentir dans le silence : &#8211; Vénérable vieillard, je ne te veux aucun mal. Je suis venir te prévenir que ma fiancée ne t’est plus destinée. Ses frères sont tombés avec moi d’accord sur ce point. Aussi te faudra-t-il y renoncer.</p><p>Le quinquagénaire aux cheveux teints en blond cendré, déglutit sa salive, fit un signe d’apaisement à ses sbires et  s’approcha de la Ferrari d’où s’était extrait le jeune impudent. Il demanda à ses hommes qu’ils restassent à distance. &#8211; Bien, Mr James lui fit-il répondu. Il héla l’assemblée dans l’expectative et proposa de continuer les divertissements en attendant qu’il gère ce contretemps avec le jeune plaisantin. Il s’agissait d’un malentendu et les réjouissances ou émerveillements attendaient les convives. Il s’isola donc et quand ils furent seuls il demanda &#8211; Qui es-tu ?&#8230; tout en toisant le godelureau, au demeurant de sa taille, en espérant l’impressionner. &#8211; Je suis le fils d’un policier célèbre et j’entends bien lui succéder. Le président m’a assuré de son affection et m’a attribué le grade de lieutenant de la république.  Si tu ne renonces pas à celle qui s’est offerte à moi cette nuit, il te faudra passer sur mon corps, déclara sans sourciller le jeune audacieux qui avait retenu cette expression lors de sa rapide instruction chez Dumanoir. Bon, il en rajoutait un peu, la modestie n’était pas son fort.</p><p>Mr James était troublé. Pouvait-il épouser la fiancée d’un rival ? D’un autre côté se remettrait-il d’un renoncement qui ferait de lui la risée de l’assemblée pour l’instant occupée ? Après tout, il n’avait rien dit de ses intentions à ses invités : ce devait être une surprise ! Ce n’était pas un gangster, tout juste un parvenu un peu tordu sur les bords (et avec des bords épais). Il pouvait régler le problème en une heure,  confirmer son autorité et passer pour un noble cœur aux yeux des malveillants. Il proposa un défi : la course à moto jusqu’au ravin. Le jeune homme accepta, on aura compris qu’il ne doutait de rien, n’avait pas froid aux yeux, se bonifiait au fil des épreuves et semblait protégé par la fortune ou les circonstances, bref être né sous une bonne étoile. Il accepta à deux conditions : que la course se fasse à l’abri des regards indiscrets (il commençait à comprendre qu’il fallait se méfier des entourloupes et tricheries) ; la seconde que les dettes de la famille d’Ama soient effacées… Le juvénile vieillard, sûr de son fait, se contenta d’ajouter qu’en cas de victoire, il recouvrait l’ensemble de ses droits et userait de la famille dans son ensemble ainsi qu’il l’entendrait. Inversement, il fit promettre au jeune présomptueux de renoncer à la belle convoitée s’il s’avérait vaincu.</p><p>Il demanda à deux de ses bras droits d’avancer leur Harley, dernier cri, contre promesse non refusable. C’était le dernier modèle, celui de Johnny dans son navet A tout casser. Il s’agissait de bloquer les freins et de rouler à tout berzingue sur la piste en terre battue qui longeait la falaise, assez bosselée, pendant environ cinq cents mètres, quand elle s’éloignait du lac pour aboutir au ravin. Le premier qui s’écartait du chemin, ou a fortiori tombait, avait perdu. Sinon, on faisait l’aller retour et le premier arrivé l’emportait. Les invités demeureraient à l’écart. On leur annonça une petite heure de retard sur le discours promis, en raison  d’un ennui mécanique du hors bord et on leur fit distribuer les cadeaux qui étaient prévus au dessert en fin de journée, selon leur grade dans la hiérarchie sociale : des bijoux en or, des appareils ménagers ou instruments de musique, et même une voiture ! Seul le gamin (au fait, c’est qui ce gamin ?) arbitrerait le duel et rendrait éventuellement compte de son issue &#8211; tandis que les deux fiers à bras s’occuperaient de la technique. Il lui fut d’ailleurs réclamé de se placer à mi-course de sorte qu’il pouvait constater des deux côtés lequel des deux concurrents serait le malheureux vaincu ou l’heureux vainqueur, ce serait selon.</p><p>Tout se passa bien au début, le chef incontesté, qui avait reconnu plusieurs fois ce parcours, caracolait en tête. Notre beau lieutenant, de son côté, évoluait avec plus de prudence dès lors qu’il s’agissait d’éviter les endroits les plus cabossés si bien qu’à mi-parcours il comptait un peu de retard, deux trois mètres environ. Le virage du côté du ravin était assez délicat à négocier. Ce fut à ce moment-là qu’il prit tous les risques si bien  qu’il rattrapa son antagoniste et les deux se retrouvèrent à la même hauteur dès lors qu’il s’agissait d’amorcer le chemin du retour. Sauf que le cadet avait bien emmagasiné les obstacles de l’aller tandis que l’autre était plutôt préoccupé des moyens de se débarrasser de son jeune ennemi dont il commençait à envisager la possible victoire.  C’est ainsi que, vers le milieu du parcours, quasiment à la hauteur du gamin, le malhonnête époux prétendu fit une embardée censée bousculer son adversaire, lequel l’évita habilement, ce qui fit que le premier dérapa sur une pierre plate et alla s’étaler en dehors de la piste, chutant lourdement sur son épaule droite, dont il n’était nul besoin d’être docteur en médecine pour comprendre qu’elle s’était cassée. Le jeune homme termina rapidement son circuit mais eut l’élégance de revenir vérifier l’état de l’arrogant défait, réconforté par le gamin. Il eut du mal en raison de l’absence de freins et dut sauter de l’engin en faisant un roulé-boulé dans l’herbe, à l’endroit qu’il avait repéré comme étant le moins risqué.</p><p>Le vieillard reconnut en gémissant et crachant une dent sa déconfiture, tandis que le petit arbitre partait chercher des secours. Ainsi, purent-ils bavarder quelques secondes : après tout, ce n’était sans doute pas une bonne idée que d’épouser une jeunesse, qui plus est réfractaire ; il la lui laissait bien volontiers si de surcroît elle s’était offerte à lui. Quant aux invités, on leur dirait simplement qu’il était dans l’incapacité physique, suite à un accident, d’assurer sa présence. Il sauverait ainsi la face et c’était pour lui l’essentiel. Les dettes du jeu de l’ex futur beau-père seraient épongées et il le recommanderait à l’un de ses amis pour lui trouver un boulot planqué, loin des lieux de perdition. Les frères feraient ce qu’ils voudraient ; il était prêt à les récupérer s’ils le souhaitaient &#8211; il avait très bien compris ce qu’il s’était passé dans leur tête, une fois informé de l’épisode de leur humiliation précédemment relatée. Au fond, il avait toujours été rebelle et prenait un malin plaisir à se jouer des lois mais c’était bien fini tout cela… Il avait trouvé son maître. C’était un signe. Il avait l’intention de se ranger et de laisser la place aux jeunes…</p><p>Le gamin était le fils de quelqu’un de haut placé. Certes, il se chargea de faire prévenir une ambulance, de dire aux sbires que la fête pouvait continuer mais qu’elle se poursuivrait sans le maître, lequel s’était blessé et n’était point en état de faire un discours, l’arrivée de l’ambulance en faisait foi. Il se chargea surtout de faire savoir en plus haut lieu encore que le jeune maladroit, nommé lieutenant par le président, avait soumis l’un des hommes les plus puissants de l’Auvergne profonde, que ce dernier promettait au président de rentrer dorénavant dans le rang et qu’il n’aimerait point se trouver à la place d’un certain Counianque, lequel ne perdrait rien pour attendre.</p><p>A peine entré dans l’ambulance, Mr James souhaita beaucoup de bonheur à son heureux rival, lequel recouvra ses travers de naguère en signifiant qu’il devait d’abord retrouver sa mère et les vieilles fées, dont la douce Gisou, afin de les rassurer sur son sort, c’est vrai et aussi, même si c’était moins nécessaire, afin de leur montrer ces signes de réussite que constituaient ses habits rouges et sa moto &#8211; au fait celle-ci était-elle demeurée à la bonne place ? On lui dit de ne pas s’inquiéter, qu’elle avait été trouvée et mise à l’abri. Mr James voulut savoir son nom… La réponse se perdit dans le bruit de pétarade du démarrage conjoint de l’engin et de l’ambulance. Il dédaigna la Ferrari. La force, c’est l’ordre. Et non la frime… On est comme ça dans la gendarmerie. Le devoir avant tout…</p><p>Le fils de la couturière se demandait par quel chemin, il pourrait rejoindre son objectif temporaire. On lui proposa d’échanger son engin devenue en peu de temps vétuste, en panne sèche, contre la Harley, plus impressionnante encore que la moto de l’homme aux dents d’argent. Il reviendrait la restituer plus tard. On pouvait lui faire confiance, ne serait-ce que par son air enjoué et son front empreint de pureté. Sa réputation commençait à grandir et la moto appartenait de fait en dernière instance à celui qui avait été battu à la loyale. Il partit ainsi avec une Harley et un plein d’essence sans bourse délier. Quant au chemin… C’est une autre histoire…</p><p>                VII)</p><p>            Il  se proposa, pour commencer, de tracer de larges cercles concentriques autour du lac, il finirait bien par trouver une grande ville ou un office qui le renseignerait. C’était difficile à cause des buissons. Aussi adopta-t-il un parcours plus expansif selon des lois progressives de mathématiques qui lui vinrent spontanément à l’esprit, en toute intuition. Et puis restaient les gendarmeries. Je passe sur les aventureux qui vinrent, à leurs dépens, le quereller ou lui chercher noise. Ils en furent quitte qui d’un bras en écharpe, qui d’une blessure superficielle, quitte d’un simple sermon surtout s’ils étaient plus immatures que méchants. Pourtant, était-ce un coup du sort, l’incompétence ou la malveillance de ses, je n’ose dire le mot, collègues, tellement il semblait d’une autre trempe &#8211; pour ne point évoquer la race &#8211; était-ce lui qui s’expliquait mal, vu son lieu d’origine : le hameau, le village, le bourg, la ville, cela demeurait vague… Toujours est-il qu’il tomba en panne d’essence en un endroit où il ne risquait guère de rencontrer âme qui vive, tout au plus quelques corbeaux. Une espèce de causse désert, parsemé de roches disposées en chaos, si l’on peut dire et sans une once, ou peu s’en faut, de végétation grasse. Il quitta la route nationale, fort peu fréquentée, jamais de camions, des motos sur les doigts d’une main quotidienne, laissa le beau spécimen d’engin motorisé près d’une pierre en forme de monolithe, facile à repérer de loin, puis opta pour un rapide tour d’horizon.</p><p>Il aperçut ce qu’il pensait être une habitation à quelques encablures de distance et, adoptant la ligne droite, s’aventura, à pied dans cette direction, tandis que la nuit de son côté approchait à grands pas, si l’on peut dire vu que c’est lui qui marchait. Il était un peu agacé de ce nouveau contretemps et de son incapacité, capricieuse, à assouvir son impatience. Toutefois, le relief n’était pas aussi plat qu’il l’avait pensé de prime abord ni l’habitation ne semblait aussi proche que prévu. Plus il avançait, plus il avait l’impression qu’elle s’éloignait. Le chemin semblait même s’enfoncer sous la terre. Il se retrouva sur une voie carrossière qui débouchait sur un défilé, des sortes de gorges pas très élevées, sans la rivière, ou alors elle était si minuscule qu’elle paraissait quasi invisible à cet endroit-là. A ce moment, il eut une sorte d’étourdissement, comme si la physionomie de ce paysage lui rappelait un vague souvenir, une sorte de réminiscence (lui ne connaissait pas le mot, c’est nous qui interprétons). La forme en V majuscule des parois rocheuses, débouchant sur un vert vallon embrasé par le crépuscule, le fit mystérieusement chanceler quelques instants. Il chercha un coin où se poser.</p><p> Il ressentait en effet les premiers signes de la fatigue quand il aperçut, ô miracle, un arbre, un figuier de surcroît, ce qui lui permit d’étancher sa faim, si tant est que l’on puisse se contenter de figues mûres quand on est un jeune homme vigoureux et affamé, Décidé à prendre quelques minutes afin de réfléchir, ainsi que Dumanoir le lui avait conseillé, il s’assit sur une pierre plate et pour mieux se concentrer, ferma les yeux.</p><p>Il les rouvrit soudain, ayant entendu un bruit imprévu, si l’on peut dire, dans un endroit on ne peut plus aride. Il aperçut un homme, manifestement assis dans un fauteuil roulant, et qui maniait une sorte de gaule ou de canne, le jeune homme ne voyait pas bien, de là où il était assis et il était encore sous le coup de l’étourdissement. Il se rapprocha et eut comme un coup au cœur quand il crut reconnaître le président, sauf qu’il paraissait d’au moins vingt ans plus jeune que le jour où il avait fait sa connaissance, sans moustache ni cheveux gris. Il aurait bien voulu être éclairé sur l’identité de cette personne mais se souvint que son ami Dumanoir lui avait conseillé de ne point trop parler et Lulu de ne point, de toute façon, trop croire. Ce fut d’ailleurs l’infirme qui, l’ayant enfin aperçu debout devant lui, toujours avec sa mine enjouée, l’infirme disais-je qui s’adressa à lui d’une voix fatiguée, rappelant au jeune homme celle du président &#8211; ce qui lui fit penser qu’il s’agissait de son fils ou de son jeune frère : &#8211; Holà mon jeune ami, que faites-vous à cette heure-ci dans un coin pareil que je suis le seul en principe à fréquenter ? Vous me semblez perdu, ma parole… Le jeune homme fit signe que oui. Il allait expliquer sa situation quand l’invalide reprit : &#8211; Vous avez dû tomber en panne, j’ai entendu un bruit de moteur… Ah, les motos… Moi aussi j’étais un as de la route, il n’y a guère… Et voyez dans quel état je suis maintenant… Mes jambes ne me portent plus et je n’ose exhiber ce handicap dans tous les lieux où je me pavanais jadis, en toute inconscience (NDA : La situation des handicapés n’était pas la même à cette époque). Je me divertis comme je peux… Je m’adonne à la pêche, ça m’occupe… Malgré tout, trêve de jérémiades, vous devez être affamé et fourbu. Ma demeure n’est pas très éloignée. Longez la rivière et, d’ici un petit quart d’heure, vous y arriverez. Vous êtes mon invité. Ne vous inquiétez pas pour moi, on va venir me chercher dans une minute. Et n’ayez crainte, vous pouvez avoir confiance. Le sosie en plus jeune du président sourit, ce qui finit par emporter la défiance du lieutenant, malgré les conseils familiaux et amicaux.</p><p>Il suivit alors la rivière qui s’était élargie considérablement et aboutit en effet à une magnifique propriété, précédée d’un jardin à la française. Elle était formée d’une bâtisse assez longue à étages et de deux ailes latérales à toit plat, avec des grandes fenêtres. Devant le portail de fer, seule ouverture de l’enclos, le jeune motard eut la surprise de s’apercevoir qu’il était attendu : une belle fille blonde comme on en voit, naturelle ou pas, dans les magazines de cinéma que lisait discrètement Gisou, lui souriait. Elle portait une tenue de daim, tunique et jupe longue avec des franges, ce qui lui fit penser à une indienne (Où en avait-il vu une ? Dans une revue de mode, sûrement). En même temps, il ne s’étonnait plus de rien : Le président, Dumanoir, Ama, il était bien reçu partout, cela finissait par devenir pour lui la norme, d’aucuns diraient les normes. Sur le perron, que précédait une série de larges escaliers, la  jeune fille, qui le devançait lui demanda d’attendre un instant, pénétra dans la bâtisse et revint avec une sorte de coffret qu’elle ouvrit à son intention. Il contenait, assorti de son étui, un somptueux pistolet de collection avec, écrit sur la crosse en bois, Calibre X 53. La jeune fille le sortit de l’écrin, le déplia et le ceint à la taille du jeune homme en susurrant : C’est un cadeau de bienvenue. Il est à vous pour votre sécurité particulière. Il fonctionne très bien et pourrait vous rendre de multiples services. Une légende court à son sujet : celui qui le possède demeurera invincible, à l’exception d’une circonstance particulière qu’il ne m’appartient pas de vous révéler. Le jeune homme remercia, sans plus. Il ne voyait pas très bien comment ni quand utiliser cette arme un peu désuète. Il ne pensa même pas à réclamer les balles, et suivit la jeune  fille à l’intérieur.</p><p>L’entrée débouchait sur un grand escalier d’apparat avec une rampe en marbre aux bouts ourlés qui fit une grande impression sur notre auvergnat. Quel dommage que sa mère ne puisse voir cela ! La jeune fille l’attendit un instant puis le pria de gravir les quelques marches conduisant à l’étage, lesquelles lui parurent interminables. Il y arriva tout essoufflé. Une grande ouverture donnait sur un immense salon illuminé de dizaines de lustres de cristal, bien plus lumineux qu’en la sous-préfecture. Le feu crépitait dans la cheminée. Machinalement il s’en approcha et saisit le tisonnier. La saison est bien douce et pourtant les nuits, sur les hauteurs, demeurent fraîches, lui dit une voix qu’il reconnut pour celle du pêcheur mutilé. En effet, celui-ci l’attendait, plus dans son fauteuil : dans une espèce de canapé qui paraissait aménagé pour son confort. Même à moitié allongé, il paraissait très grand. Notre invité se dirigea vers lui pendant que son hôte s’excusait de ne pas se lever afin de lui faire honneur. &#8211; Pas grave, dit le jeune homme. Vous faites comme vous le sentez. Et il lui mit le manteau qu’il trouva sur le canapé sur les épaules, ce dont il fut grandement remercié. &#8211; Le repas sera prêt dans quelques minutes. En attendant nous allons vous servir un apéritif. Vous buvez de l’alcool ? Le jeune homme avoua qu’il ne buvait que du vin, et encore avec modération depuis une certaine aventure vécue en ville récemment (et sur laquelle, l’avons-nous déjà dit, le sieur Dumanoir avait émis quelques menues critiques et réserves). &#8211; Cela tombe bien, lui dit l’infirme, j’ai ici le meilleur blanc que vous puissiez trouver dans toute la région (Quelle région ? se disait le jeune homme, qui pensait déjà à son départ du lendemain). Il tapa des mains et deux jeunes filles apparurent, celle qu’il connaissait déjà et sa jumelle, en tout cas elles se ressemblaient beaucoup et avaient la même taille. Il remarqua des nattes et des colliers avec médaillon. Rien à voir avec Dorothée, Francine ou Mimi, un peu plus dodues et appétissantes. Celles-ci étaient, comment dire, élancées et angéliques, j’aurais pu dire éthérées. On devinait, sous leur jupe fendue, des jambes longues et fines. Gisou était un peu comme ça dans ses souvenirs d’enfance. Evidemment elle avait un peu vieilli pendant que lui avait grandi. Le jeune homme garda ses réflexions pour lui et, on s’en doute, le strict silence. Deux jeunes hommes de son âge entrèrent. Ils étaient vêtus de jeans délavés et de tuniques à fleurs avec des ceinturons à l’extérieur du pantalon ce qui le surprit grandement. L’un d’eux, de sa taille et brun, apporta une desserte roulante sur laquelle étaient disposés deux verres, une bouteille fraîchement débouchée et quelques toasts tartinés d’un pâté de campagne que l’infirme présenta comme du chevreuil. L’appétit du jeune homme fit alors plaisir à voir… Sa promptitude à étancher sa soif de même. Le garçon regarda fixement notre invité, celui-ci eut l’impression qu’il voulait dire quelque chose. Toutefois il baissa les yeux et vaqua à ses occupations.</p><p>L’autre, châtain et un triangle en guise de médaillon, alluma un écran magique et le jeune homme regarda fasciné les aventures d’un personnage qui lui ressemblait comme un frère. Il ne put vérifier la couleur de la combinaison de cuir puisque l’épisode était diffusé en noir et blanc. Ce qui est sûr c’est qu’il gagnait tous ses duels : au pistolet, au couteau ou à la lutte en  corps à corps. L’épisode terminé, quelqu’un éteignit. Il aurait voulu poser deux, trois questions. Il se dit qu’il le ferait plus tard. Après tout c’était à l’hôte de porter la parole.</p><p>La conversation porta sur le révolver… L’infirme demanda au jeune homme s’il n’avait pas été surpris du cadeau. Le jeune homme s’excusa, pensant qu’on lui faisait un reproche, et remercia sans chercher plus loin. L’infirme sembla s’en étonner. Jetant un œil de côté, tout en dégustant son blanc sec, le fils de la couturière s’aperçut que la table avait été dressée, ce qui lui parut étrange car elle était décidément très fournie et qu’il n’avait rien vu venir, ni rien entendu, ni personne encore, à part les deux jeunes gens précédemment évoqués, les mains vides.</p><p>Enfin on se mit à table, l’infirme transporté sur sa chaise par les deux jeunes gens, décidément plus robustes qu’il n’y semblait, une grosse table de bois très épais avec des plats en grand nombre : poissons avec de la mayonnaise, œufs que l’on dit aux mimosas, salmis de pintade, fromages et crèmes de toutes sortes. L’infirme parlait tout le temps. Le jeune homme se contentait de répondre par oui ou non sans trop développer sa pensée, sauf quand il s’agissait de s’informer de sa moto, ce en quoi on le rassura. Nul n’irait songer à la lui voler et, de toute façon, il lui manquait de l’essence. Il demeurait quelque peu méfiant, moins de la personnalité de son hôte que du caractère mystérieux de l’épisode. L’infirme parlait, parlait de sa jeunesse et de ses souffrances, de la pêche et des battues d’antan, de la guerre et de ses résistants, de son passé quoi, si bien que le jeune homme finissait par s’assoupir, d’autant que le vin blanc coulait à flot, suivi d’un rouge gouleyant adapté aux viandes et fromages. Il s’efforçait, tant par intérêt que par sympathie, d’écouter les confidences de cet être respectable, en particulier parce qu’il était son aîné, mais se trouvait régulièrement distrait par le passage incessant de gens de la maison, peut-être même des personnes de la même famille, d’une porte à une autre ; chacun transportant un objet dont on se demandait bien à quoi, et surtout à qui, il pourrait servir.</p><p>Le premier était un grand drapeau tricolore, tenu par une fille assez grande, probablement de son âge, pantalon blanc et tennis, et qui marchait doucement, comme avec solennité. Au moment où il traversa la pièce, les lustres brillèrent avec une intensité surnaturelle, que le jeune homme mit sur le compte de la fatigue et de l’alcool. Pourquoi exhiber cet objet, en cours de repas, alors qu’il n’en voyait nullement l’utilité immédiate ? Le jeune homme avait bien envie de poser la question… Cependant, il se retint, d’une part pour ne point interrompre l’infirme, lequel commentait l’origine du vin et la composition des mets, d’autre part pour ne point paraître faire un reproche à une âme si généreuse et qui manifestement avait fait mettre les petits plats dans les grands, à sa seule intention. Ce qui intriguait le jeune convive, c’est le temps de préparation alors que cette visite n’était en principe guère attendue ni prévisible. Comment s’y était pris le cuisinier ? Il ne se l’expliquait pas. Il fut également stupéfié par la couleur écarlate qui, était-ce un effet des vapeurs du bon vin ?, lui semblait dégouliner de chair et de sang mais c’était sans doute une illusion. A la réflexion la fille pouvait bien être un garçon…</p><p>Le deuxième ce fut une gamelle accompagnée d’un bidon, en mauvais métal, sans doute du fer blanc quelque peu cabossé, tenus par deux jeunes gens, aux cheveux longs, dans des tenues chatoyantes, à chaque fois différents et qui semblaient mettre beaucoup d’application à leur tâche. Les lustres scintillèrent une nouvelle fois de façon singulière et le jeune homme pensa à un dysfonctionnement de l’électricité, un peu comme chez lui dans sa cambrousse et dans tous les endroits déserts en général. Il se frotta les yeux et se dit, en son for intérieur que, vu les moyens de l’infirme, il était étonnant qu’il eût consenti à exhiber  de tels objets, a fortiori à s’en servir pour quelqu’un d’autre, à moins qu’il ne se fût agi de les jeter tout simplement : Or, pourquoi s’adonner à cette activité à l’heure du repas ? Y’avait-il urgence ? Le jeune homme se promit d’interroger l’infirme sur ces sujets un peu plus tard, afin de ne point rompre le charme de ce dîner de rêve. Car tout en regardant, en écoutant, il ne cessait de manger les mets délicieux posés sur la table d’autant plus copieusement qu’on le conviait à s’en resservir et à les arroser d’un merveilleux nectar. Quitte à croire en quelque chose, autant croire à ce que l’on boit. Ca aurait plu à Lulu…</p><p>Le troisième et dernier objet était le plus étonnant : il s’agissait d’une écritoire, avec un encrier et une plume. C’étaient à nouveau deux jeunes filles qui les portaient. Le jeune homme ne put réfréner un sourire car cela faisait pas mal de temps que la tendre Gisou se servait d’une machine à écrire pour la confection de romans d’amour qu’elle commençait dans le plus grand des enthousiasmes et ne terminait jamais. Ceci dit, que venaient faire ces objets voués à l’écriture, à ce moment-là, dans ce lieu-là ? Il convenait de ne point se montrer trop indiscret ainsi que Dumanoir l’avait recommandé. Peut-être ses questions prêteraient-elles à rire ? Qui sait ? Ou du moins trahiraient-elles son ignorance doublée d’immaturité. Le nouvel homme du président décida donc de garder le silence, même quand les objets repassèrent dans l’autre sens, dans le même ordre : le drapeau, la gamelle et le bidon, l’écritoire et ses ustensiles. Si rien dans la physionomie de l’invalide ne semblait indiquer un quelconque reproche, le jeune homme eut néanmoins l’impression que chacun des acteurs de cette cérémonie le regardait avec étonnement. Lui se demandait combien ils étaient en tout. Il en dénombra sept. Trois filles et quatre garçons, enfin il hésitait sur l’un d’eux.</p><p>Et ce fut bien pire, au fromage puis au dessert, quand ils refirent le même trajet rituel : il lui sembla que ce n’étaient plus les mêmes acteurs, ou plutôt que c’étaient les mêmes, qui se seraient défaits, auraient été tout chamboulés, considérablement vieillis. L’un d’eux, au sexe indécis, le regarda avec un air de reproche. Le repas avait-il assez duré ? Il se dit alors qu’il était bien fatigué et qu’il était grand temps de prendre congé. Il remercia copieusement son hôte et vanta la qualité du repas, demanda que l’on félicitât le cuisinier. Il s’informa une nouvelle fois du sort de sa moto car il devait retourner… mais on lui répondit qu’il ne passait jamais personne dans cet endroit désert et qu’il la retrouverait sans difficulté. Il aurait aimé aussi en savoir plus long sur la ressemblance de son hôte avec le président… Il était trop épuisé… L’un des sept jeunes gens, qui lui ressemblait également comme un frère, du moins eut-il cette impression, l’accompagna, au bout d’interminables couloirs, dans une chambre cossue, au lit à baldaquin sur lequel il se jeta sans se déshabiller, ne tardant pas à s’endormir du lourd sommeil de la brute… C’était quand même autre chose : le respect des lois de l’hospitalité…</p><p>Il ne remarqua même pas la fille dans son lit… Il dormit jusqu’au matin.</p><p>Son semblable l’avait sans doute déshabillé, du moins le supposa-t-il le lendemain. La dernière image fut cet œil qu’il remarqua dans le triangle du médaillon, autour d’un cou trop flou pour se voir identifié.</p><p> VIII)</p><p>Un chant de coq le réveilla. Il avait la tête lourde et le sentiment d’avoir pris du plomb dans l’aile. Il eut du mal à se lever. Son sommeil avait été agité de rêves de réprimandes. Il sentait qu’il avait deux trois points à éclaircir. Sa mère attendrait. Il désirait par-dessus tout se doucher. Une petite salle de bains jouxtait sa chambre. Il faisait un peu frais, forcément, vu l’altitude du plateau. Il fit couler l’eau dans la baignoire. Une chanson lui trottait par la tête : Mais quand le matin/Je vois le ciel bleu le matin/Aussitôt j’oublie les angoisses de la nuit. Il repéra une vieille horloge qui indiquait dix heures. Il se fit la remarque que tout le monde devait dormir car un pur silence, même non naturel, régnait. Il ouvrit une grande fenêtre. Le vent frais le fouetta et il n’entendit aucun bruit diffus non plus à l’extérieur. Seulement le cri d’un rapace qui traversait le ciel à ce moment-là. La lande s’étendait à perte de vue, on devait l’avoir logé dans la partie arrière du domaine. Il essaya de repérer le monolithe. Il  en découvrit des centaines. Bah ! On verrait bien… Avant d’entrer dans le bain, il ouvrit la porte de sa chambre : il n’y avait personne dans le corridor.</p><p>Une fois rhabillé et botté, il pensa qu’il fallait absolument qu’il revoie le sosie du président avant de partir, qu’il l’interroge sur tous les mystères qui caractérisaient cette demeure. Et, afin de le remercier, qu’il lui propose son aide au cas où. Il entreprit de visiter le domaine : les meubles étaient bien là, comme la veille. Ses pas résonnaient sur le pavé ; toutefois il ne rencontra nulle âme qui vive. Il se dit que ce n’était pas possible, qu’il n’avait pu rêver ce qu’il avait bel et bien vécu la veille. Son mal de tête, l’absence d’appétit, l’arrière-goût de crème dessert, lui prouvaient que la soirée avait bel et bien eu lieu. Il lui fallut assez vite se rendre à l’évidence. Il était seul. Il trouva tout de même la salle de réception. Le feu était éteint dans l’âtre abandonné. Nul relief du repas pourtant, simplement une cafetière avec un bol avec les colonnes d’un temple joliment peintes dessus, et de quoi déjeuner : biscottes, beurre un peu rance, confiture de groseille avec quelques signes de mosissure. Il mangea, espérant que quelqu’un allait venir, en vain.</p><p>Que faire dès lors sinon partir, régler, une bonne fois pour toutes, la question de son retour chez sa mère. En fait, il comptait sur l’infirme ou sa suite pour lui donner des indications, ce qui semblait sérieusement compromis. Il sortit donc de la demeure avec au fond du ventre le sentiment d’un danger imminent, une sale impression de culpabilité, l’intuition que rien ne serait dorénavant comme un avant qui lui parut doré et qu’il avait passé un cap, sans doute un peu grandi même, ou mûri, ou vieilli… Il était devenu un homme…</p><p>Un bidon d’essence en plastique l’attendait sur le seuil, ce qui l’encouragea quelque peu. Mais que faisait cette roue à côté ? Il n’avait point crevé…</p><p>Ce fut alors qu’il les rencontra… Mimi d’abord, amincie grâce à des talons hauts, avec ses taches de rousseur et ses yeux clairs yeux pervers, disait-on d’elle et qui cependant était si pure &#8211; jusque-là. Elle était habillée à la mode de l’époque, avec une jupe courte, des bas rouges, un chandail et semblait ne pas souffrir de la fraîcheur relative, à cette heure de la journée. Que faisait-elle dans cet endroit perdu, décidément rien ne paraissait tout à fait normal, si tant est que ce mot veuille dire quelque chose ? L’homme nouveau qui sortait de la demeure songea qu’il fallait vivre les choses telles qu’elles se présentaient à lui et qu’il verrait bien après coup les décisions à prendre. Il fit donc semblant de ne point être étonné de sa présence en ces lieux. Ce fut-elle au demeurant qui porta la parole comme si elle avait deviné ses préoccupations : &#8211; Il nous en a fallu du temps, pour te retrouver, dit-elle (il remarqua une voiture, une Peugeot de l’époque, blanche, avec deux autres personnes dedans qui paraissaient s’apprêter). On a décidé de s’offrir, comment dire, des vacances définitives. On en a profité pour te revoir, sans doute pour la dernière fois… C’est que nous avons des mauvaises nouvelles à t’annoncer (Le nouvel homme fort, bien affaibli par ce matin de cauchemar, la regarda, intrigué, mal à l’aise et comme anticipant sur ce qu’elle allait dire). La jeune femme reprit : &#8211; Ta mère est morte et enterrée. Le lendemain même de ton départ. Le docteur a dit que c’était le cœur. Elle était si fragile et ne s’était jamais plainte. Mais il voulut en apprendre davantage. Mimi ne savait pas où elle avait été mise en terre. Auprès de son mari, lui avait-on dit. Elle pensait que lui savait où était la tombe paternelle… Non ? C’était bien étrange que ça ne l’eût jamais préoccupé… Enfin, bon, te voilà prévenu… Et ça n’était pas tout. La vieille Elodie, sa bonne vieille Lolo, avait été mise à l’hospice pour indigents, elle avait perdu la tête la pauvre… La mort brutale de ta mère lui en avait fichu un coup… Lulu ? On sait qu’elle était retournée chez des cousins lointains pour jouer les garde-malades de service. Elle ne pouvait guère demeurer seule sans les autres… On la plaignait car elle était devenue une sorte de souffre-douleur de sa nouvelle famille… Quant à Gisou, elle avait disparu et nul ne savait ce qu’elle était devenue… L’homme sans nom encaissa tous ces coups et concéda, le cœur au bord des larmes, que rien effectivement ne serait jamais plus comme avant. Il pleura, et c’était bien la première fois que cela lui arrivait depuis fort longtemps, depuis sa prime enfance sans doute, et encore c’était pour le plaisir de se voir consolé. Pleurer oui, il avait dû pleurer, il savait ce que c’était, quand il était petit, pour un caprice. Cela remontait à si loin qu’il ne s’en souvenait même plus.</p><p>Mais déjà Dorothée s’avançait tandis que le visage de Mimi s’évanouissait dans la brume de cette fin de matinée, qui entonna un air que l’on entendait beaucoup à l’époque : Tout m’entraîne/Irrésistiblement vers toi/chaque instant, avec un joli crescendo dans les aigus sur l’adverbe. Elle aussi paraissait grandie par le port de fines bottines pointues. Elle était toujours aussi jolie et brune à cheveux longs, ses yeux verts semblaient exprimer de l’étonnement. Elle portait à présent un jeans tout neuf et d’un tricot dans des tons fuchsia. Absolument plus ses habits de campagne. Elle s’était maquillée les lèvres et avait bien embelli. En revanche, ce qu’elle avait à dire n’était pas non plus agréable à entendre : &#8211; Je suis venu te rappeler ton nom de famille que tu sembles avoir oublié. Tu fais partie de la lignée des Forval qui se sont illustrés dans toutes les guerres et se sont fait un nom dans la police et l’armée. Tes ancêtres, ton aïeul, ton père et tes frères ont rendu de grands services à la république, y compris quand elle était au plus mal, et parfois sans que leur tâche ingrate soit exhibée au grand jour. Ils se sont toujours fait une haute idée de leur mission. Toi, tu t’intéresses davantage à la combinaison de cuir que tu portes qu’aux grands services que tu pourrais rendre à ton pays. J’ai pu parler avec les gens du domaine. Tu t’étonnes sans doute qu’ils ne veuillent plus te revoir. Sache que tu as commis de graves erreurs hier au soir. On t’a fait, en quelque sorte, selon leurs codes à eux, passer une épreuve suprême et tu y as lamentablement échoué. Pour cette raison on ne t’appellera point Forval le sauveur mais Forval l’abruti. Ledit Forval eut bien du mal à contenir un subit sentiment de colère, sauf qu’il était face à une femme, belle de surcroît, une ancienne petite amie et par ailleurs il sentait bien qu’elle avait mille fois raison. Il détourna le regard qui se plongea dans le vide… Il réfléchissait…L’autre fredonnait : Adios amor je m’en vais ce soir/Car il vaut mieux/Ne plus se revoir…</p><p>Ce fut alors le tour de Francine, elle était la plus gentille des trois avec sa frange blonde et ses yeux noisette. Curieusement elle portait une salopette rayée de bleu mais Forval avait d’autres motifs d’interrogation : &#8211; Dorothée ne m’en a pas assez dit : C’était qui cet infirme ? &#8211; Je n’ai pas le droit ni le pouvoir de tout te révéler. D’ailleurs, je ne sais moi-même que peu de choses par deux trois confidences des employés du domaine. Tu as fait preuve de peu de discernement mais est-ce ta faute si l’on t’a entretenu, de si longues années, chez toi, dans une ignorance extrême ? La situation n’est pas si désespérée. Aie confiance en toi et cherche à tous prix à te mettre sous les ordres directs du président. Rien n’est encore perdu. Bien des aventures t’attendent et tu rencontreras bientôt une personne qui comptera beaucoup pour toi. L’infirme est un personnage important de l’état, une de ces éminences occultes, tu comprends le sens de ce mot ?, qui  jouent un rôle non négligeable sans que les journaux ne parlent d’eux à tout bout de champ. Il a pensé, en tout cas espéré, que si tu pouvais être l’élu, si tel avait été le cas, le choc psychologique pour lui aurait été si intense qu’il aurait pu recouvrer la santé et se remettre en chasse, et sans doute aussi assurer sa postérité, si tu vois ce que je veux dire (Forval opina du chef). &#8211; Et c’est quoi ce rituel auquel je n’ai rien compris ? &#8211; Ca je ne sais pas trop. Ce que j’ai cru saisir, c’est qu’il avait été conçu à ton intention. Quant à celui qui se trouvait dans la chambre, un plus grand malade encore… Il écrit, il écrit pour ne point mourir et tant qu’il écrira il ne mourra pas, ni toi non plus d’ailleurs et sans doute moi non plus. Il construit des aventures plus ou moins fictives qui mèneraient ses héros jusqu’à lui. Tu en fais probablement partie. Si son héros pénètre dans sa chambre, il sera sauvé sans doute en tout cas je l’ai compris comme ça… &#8211; Je ne saisis pas bien. C’est à cause de ces haltes successives que ma mère est morte et je m’en sens responsable… &#8211; Ce sont moins ces haltes que tous les crimes que tu as commis sans réfléchir. Les comptes-rendus de tes aventures se sont répandus comme une trainée de poudre aux actualités télévisées. Bien des apprentis motards ont voulu suivre ton exemple. On ne compte plus les règlements de compte perpétrés par de prétendus justiciers à panthères noires ou à vaisseaux spatiaux dans le dos. Ne te ronge pas avec ça. Ta mère serait morte de toute façon et tu ne pouvais passer ton existence auprès d’elle. L’homme est fait pour l’action. Si tu n’es pas l’élu, un autre viendra à ta place et puis qui nous dit que l’on a vraiment besoin actuellement d’un homme providentiel ? Nul n’est irremplaçable… On peut essayer de se débrouiller sans lui, non ? Retourne à ta moto et prends la direction du Nord. Le président fait la tournée des grandes villes afin de reconquérir le pays après les événements du printemps. Bon, il faut que nous nous quittions. Notre jeunesse nous attend… Et d’entonner en s’en allant : Petit bonheur/Deviendra grand/Pourvu que Dieu lui prête amour toujours…</p><p>Elle retourna à la voiture, qui redémarra dans trois éclats de rire et des signes de la main.</p><p>Le jeune homme se dirigea vers le monolithe, le cœur gros et de tristes pensées plein la tête. Il suivit la rivière, qui lui parut bien sinistre, crut reconnaître l’endroit où il avait rencontré l’infirme, l’arbre sous lequel il pensait s’être reposé (mais n’était-ce pas un figuier ?) et décida de faire le point, une fois n’est pas coutume. Pour mieux se concentrer, il ferma les yeux.</p><p>C’est alors qu’il se réveilla, vraiment, cette fois définitivement… Et à son réveil, il était midi…</p><ol><li> IX)</li></ol><p>            Il faisait déjà beaucoup plus doux et de toutes façons le temps file à toute allure dès lors qu’on est devenu un homme mûr. Forval ôta son blouson de cuir rouge dans l’intention de le fourrer précautionneusement dans le porte-bagages avec ses armes de service et son précieux cadeau. Il se dirigea vers la moto, son bidon à la main. Elle était demeurée à la même place, recouverte d’une bâche inespérée, avec des dessins d’escaliers dans tous les sens. Pourtant, une mauvaise surprise l’attendait devant le monolithe. Un individu d’une trentaine d’années, à la mine triste, maigre et moustachu, lui déclara d’un ton qui ne laissait aucun doute sur ses intentions ? &#8211; Vous reconnaissez cette jeune femme ? (Il la montra du doigt, qui s’efforçait de se cacher). Forval se dit que oui vaguement il croyait bien la reconnaître. Il ne saurait trop dire d’où. &#8211; Eh bien je vais vous le préciser… Aglaé Lebourru, mon épouse, que vous avez déshonorée.  Forval regarda la jeune femme qui lui parut plus âgée que dans son souvenir car elle n’était pas maquillée, paraissait sale et plus du tout élégante. De plus, elle pleurait et geignait en suppliant, à voix basse, sans doute fatiguée de répéter depuis des jours, des semaines et des mois la même chose au jaloux fieffé. Il se souvint alors de l’épisode du repas de midi en ville. Il esquissa une tentative de concorde. &#8211; Ecoutez, j’ai sans doute été un peu brutal, je le concède, et je suis prêt à vous dédommager pour le pâté et autres charcutailles sans oublier le vin. J’ai changé entre temps. J’étais trop immature alors… D’ailleurs j’avais promis un présent… Depuis, je fais partie de la garde rapprochée du président… &#8211; Et vous croyez vous en sortir de la sorte ? Encore heureux que je ne vous aie pas supprimé par surprise. Dans cette lande pelée, qui l’aurait su ? Je vous demande réparation, à l’arme blanche, au révolver, à mains nues, tout ce qu’il vous plaira. &#8211; Si vous y tenez, je ne voudrais pas vous blesser mais… &#8211; Vous me blesseriez en refusant et, en ce cas-là, je me sentirais tenu de me venger selon mon bon plaisir… &#8211; Soit. Il en sera ainsi qu’il vous plaira. Sachez cependant que votre épouse est innocente de ce dont vous l’accusez et je vous préviens que, si je l’emporte, je la considèrerai comme sous ma protection et en disposerai ainsi qu’il me conviendra, avec sa permission, s’entend… Lebourru hésita. Il n’avait pas prévu cette éventualité et pensait sans doute que son rival allait se dégonfler et renoncer. Forval avait sa petite idée. N’avait-il point promis à la jeune femme un cadeau somptueux ? On allait voir ce qu’on allait voir. &#8211;  Alors ? demanda l’inspecteur, impatient. &#8211; C’est vous qui vous sentez l’offensé. Je vous laisse le choix des armes…</p><p>            Ici Lebourru fit une réponse que notre Forval, habitué aux esprits bouillants et spontanés, n’attendait guère : &#8211; L’épée, je ne vous la conseille pas, je suis champion universitaire de fleuret moucheté. Les armes à feu auraient cet inconvénient que nous risquerions de nous estropier mutuellement et  ce n’est nullement le but. C’est mon honneur qui doit être vengé et nullement le vôtre. Quant aux mains nues… &#8211; Nous risquerions de nous faire mal aussi et vous avez été champion de boxe libre et de lutte romaine dans un passé pas si éloigné que ça, l’interrompit Forval avec une vivacité d’esprit qu’il découvrait en même temps qu’il la manifestait… Bon alors que proposez-vous ? &#8211; Eh bien, je vous propose une paire de gifles, après tout, je ne vois pas pourquoi je souffrirai du fait de vos indignités. Après nous serions quitte… En public bien sûr, que votre déshonneur soit connu de tous… &#8211; Ah mais ca ne me convient pas du tout… Vous pourriez vous venger mais je ne pourrai, de mon côté, châtier les souffrances que vous avez fait subir à votre épouse. Non ! Non ! Le mieux serait encore de se battre… &#8211; C’est que, reprit Lebourru, je ne pensais pas avoir affaire à un homme du président à la réputation bien établie. Je ne voudrais pas le priver d’un être de grande valeur. Vous ne voulez vraiment pas de ma gifle ? Le jeune homme, à ses mots, eut une intuition qui les tira temporairement d’embarras. C’est lui qui assena la paire de gifles, devant la jeune femme éberluée et qui esquissa un geste pour protéger son mari. Sous la violence du coup celui-ci s’effondra et il se produisit alors l’inattendu et l’improbable, sauf pour un romancier. L’inspecteur, sans doute épuisé par des semaines de quête, rongé de jalousie haineuse et surtout taraudé par un mal intérieur qui remontait à la prime enfance, Lebourru donc, se mit à  pleurer comme un gosse et, tout en trépignant, à appeler maman. Sa chère et tendre le prit dans ses bras.</p><p>&#8211; Allons, Allons, lui dit Forval, gêné pour lui. Ecoutez, je pourrais aisément profiter de mon avantage pour vous donner la correction que vous méritez. Je nous en dispense. Et je vais vous faire confiance. Admettons que j’aie été plus prompt que vous dans le maniement des armes et que j’aie gagné. Je vous accorde le droit, au nom du président de la république, après tout vous travaillez pour la police, de rentrer tranquillement chez vous, de vous remettre en ménage avec votre gentille conjointe, laquelle semble vous aimer et vous avoir pardonné. En, revanche,  je serais impitoyable si vous retombiez dans vos travers (mais où notre héros allait-il chercher tout ça ? Le Christ dut se poser les mêmes questions face à des situations diverses). Je me tiendrai informé, vous savez ? Et j’ai promis un cadeau somptueux, sachez que je tiens toujours mes promesses. Je m’en irai donc chez vous un de ces jours, quand vous vous y attendrez le moins. Seulement, je dois retrouver au plus vite le président. Après, je viendrai vous rendre une petite visite…</p><p>Lebourru ne savait s’il devait se satisfaire de s’en être tiré à si bon compte, on aura compris qu’il était un peu matamore sur les bords, à savoir plus lâche que ses rodomontades pouvaient le laisser accroire, d’autant qu’il récupérait sans grand dommage sa compagne adorée &#8211; ou bien s’il devait se sentir doublement humilié par la gifle reçue ainsi que par sa réaction d’abandon total de son être aux vertiges de la syncope. &#8211; Ne vous en faites pas, reprit Forval, je suis né sous une bonne étoile, et je suis tout bonnement invincible sauf dans une circonstance particulière où mon arme me trahira. Ce n’est pas avec vous que cela devait arriver. J’aurais pu vous estropier ou pire encore… Si ça doit vous rassurer, giflez-moi avant de partir… Après tout, nul ne sera témoin de cette façon de régler notre querelle. Personne ne saura rien de ce qu’il nous est arrivé… Mais Lebourru se relevait souriant, plus du tout sous l’emprise de la colère, il esquissa le geste proposé sauf que ses forces le trahirent de sorte qu’il renonça à l’accomplir jusqu’au bout. Son bras pendit mollement et il dit : &#8211; Vous avez raison. Je vous remercie de la proposition. Je consens à ce que l’intention vaille pour l’acte et je vous tiens quitte de notre différend. &#8211; Eh bien, c’est parfait. Je vous fais confiance. Et je viendrai déjeuner un de ces jours, en ami cette fois…</p><p>Comme quoi tout s’arrange entre des hommes de bonne volonté…</p><p>Pendant ce temps, du côté du président, on se lamentait beaucoup. On en voulait énormément à Counianque. Allez savoir comment le président avait été informé de la plupart des aventures de notre Forval, dont le nom lui disait quelque chose, rappelons-le. Le chauffeur, le gamin, un bavard de majordome quelque peu espion, les trois filles, Madame Lebourru ?</p><p>Le hasard, qui fait bien les choses, voulut qu’il ait dû, dans sa reconquête du pays, passer par une ville, disons Brive la Gaillarde ou Tulle la Paillarde, où son lieutenant avait été aperçu la dernière fois… Il décida d’envoyer sa garde rapprochée de fins limiers, à sa recherche. Il avait grand besoin de converser avec lui.</p><p>La force habile de l’un conjuguée à la virtuosité diplomatique de… Mais ceci est une autre histoire…</p><p>Notre héros, quant à lui, se demandait où aller. Il hésita entre la sépulture de ses parents et l’île sur le lac d’Ama. Peu nous importe puisqu’il n’était pas écrit qu’il aille dans aucun de ces deux lieux.</p><p>J’oubliais : Aglaé, guillerette, entonna Le temps des fleurs/On oubliait la peur/ Les lendemains avaient un goût de miel… en montant dans la voiture conjugale : une Citroën je crois, car l’on n’était plus au temps des haquenées allant l’amble…</p><p>                                         X)</p><p>            Le temps passe trop vite tant que l’on est encore jeune. Les saisons d’autant plus, quand on les vit sur les hauteurs. On signala sa présence dans le Roussillon, au fin fond de l’Ariège, dans le département des Basses-Alpes d’alors et même dans la vallée de la Vésubie. Notre héros redressa encore pas mal de torts et toujours au nom de la république. Un automne et ses premières gelées il devait se trouver, allez savoir comment, dans le Trièvres, à la recherche de quelque assassin solitaire et malin. C’était de bon matin. Il était descendu, à partir d’un col étroit, par une route en lacets. Il avait arrêté la Harley, tout en bas au bord de la route, encore une de ces départementales où il ne passait que de rares autochtones se rendant au grand marché, hebdomadaire, de l’époque. Il regardait un pré, saisi par les particules de glace. Certains ne vont peut-être ne pas le croire et pourtant, force était de le constater : il semblait méditer.</p><p>            Sa lutte semblait sans fin, quasiment inutile. Il était reconnu certes. On le considérait comme l’un des meilleurs, sinon le meilleur élément de sa génération. A quoi bon ? Tout cela lui semblait si vain. Que lui était-il permis d’espérer ? Il avait les regrets de l’innocence enfantine, des bons moments passés avec les trois fées, des protections maternelles, de ses rêves et ambitions qui aujourd’hui lui paraissaient si ridicules. Il se focalisa tout d’abord sur son père. Il réalisa qu’il ne lui avait pas trop manqué durant son enfance, vu qu’on ne lui en parlait jamais, qu’on ne possédait point de photos de lui (seule Lucienne, dite Lulu, conservait des coupures de presse) et qu’il était vite devenu le petit coq de son entourage immédiat. C’est à présent qu’il aurait aimé le croiser, lui réclamer des conseils. Ceux que sa mère lui avait prodigués se comptaient sur les dix doigts, y compris ceux qu’elle ne lui avait donnés qu’à contrecœur et encore au tout dernier moment. L’image des visages aimés, des corps désirés défila dans sa tête, Gisou et Dorothée en tête et, la dernière &#8211; les autres connues depuis ne comptaient pas : il les avait possédées mais  point aimées, la dernière donc : &#8211; Ama, qui l’attendait peut-être, sans doute même et qu’il se mit à désirer.</p><p>            Certains, à sa place, se seraient égarés dans quelque rêverie sentimentale. Lui pensa au corps d’Ama, si l’on peut dire, à sa chevelure de cannelle bouclée qu’il aurait bien aimé mordiller, à ses seins de réglisse, à sa toison qu’il imaginait plus drue que celle de Gisou, quand il la surprenait au bain, dans des attitudes équivoques, le laissant complaisamment la regarder tout en se caressant d’une façon qu’il ne comprenait pas à l’époque et, qu’avec un peu plus de vocabulaire, il eût qualifiée de lascive.  Il réalisa alors qu’une raideur bien connue s’érigeait du côté de son entrejambe et il pleura en pensant au sort que, par son silence et son manque de discernement (il en aurait presque maudit sa mère !), il avait fait subir à son hôte impotent, dans l’impossibilité d’assurer une postérité digne de ce nom à la race des seigneurs, dont lui pourtant faisait partie…</p><p>            La raideur ne disparut guère cependant. Elle se faisait au contraire de plus en plus insistante au fur que notre homme se concentrait sur les traits et les rondeurs de celle qui lui était somme toute promise. Après tout, il était tout seul, il n’était pas frileux et il se dit que se soulager ne saurait point lui faire de mal, en l’absence d’une partenaire, habituellement féminine, en tout cas depuis belle lurette. Et puis qui nous dit que, par un cheminement mental dont il n’avait pas la moindre idée, son plaisir ne se communiquerait pas à la personne aimée (il ne connaissait pas encore le mot télépathie) qui peut-être l’éprouverait à son tour et ainsi de suite. Ca valait en tout cas le coup de tenter l’expérience, ça ne pouvait faire de mal à personne (pas de Lebourru en vue !) et le plaisir solitaire, faute de mieux, n’était point à négliger, surtout en cas de force majeure ou de crise morale.</p><p>            Il descendit de sa Herley, se plaça debout face au champ et s’imagina se retrouver face au corps de sa bien aimée, qu’il s’efforça de transformer en bien désirée. Quelqu’un qui serait passé à ce moment sur la route l’eût cru tout bonnement en train d’uriner en bayant aux corneilles, d’autant qu’il y en avait une flopée justement à ce moment-là qui criaillaient de manière narquoise. Il était toujours jeune et vigoureux, le plaisir ne se mesure pas, la séance devait durer un certain temps, il n’en avait plus cure à présent. Il préféra toutefois différer le contact brut. Il ouvrit le blouson mais ne défit pas tout de suite la combinaison grâce à la fermeture-éclair centrale. Il se dit qu’à travers le cuir, le plaisir serait plus long et progressif. On verrait bien par la suite. Son intuition digitale fit le reste.</p><p>            On se souvient que le président avait décidé d’envoyer ses fins limiers supposés à sa recherche. Fins, ils l’étaient peut-être de l’odorat, pas forcément du verbe. Ainsi le premier qui le retrouva, et précisément dans cette posture peu commune que nous venons d’évoquer, laquelle favorisait justement d’éventuelles retrouvailles, car Forval avait la réputation de se trouver là où on ne l’attendait pas, ce fut un dénommé Déners, que sa réputation précédait et dont on disait qu’il portait bien son nom. La suite devait le prouver. Le président était las de ses marques permanentes d’agressivité, de ses discours vantant les bienfaits de la violence ou de la répression et on peut se demander s’il ne l’avait pas mandé avec une idée derrière la tête. Une leçon ne pourrait lui faire du mal. Toujours est-il qu’il aperçut Forval alors qu’il lui restait une dizaine de lacets pour rejoindre la départementale. Il avait baissé la visière du casque en vrai chevalier médiéval. Celui-ci en était à un point où l’on sent la délivrance se manifester sans pour autant s’avérer imminente.</p><p>Ce fut la voix de crécelle de Deners qui interrompit sa satisfaction. Il ne saisit guère ce qu’il disait mais sentit que ça ne devait point être amical. Sans céder à la colère, mauvaise conseillère, il s’empara machinalement du Calibre X qu’on lui avait offert (il s’agissait d’un parabellum, c’était une excellente occasion de l’essayer) de sa main libre. Il était chargé. Deners vit le geste sans en comprendre le sens, lacet après lacet, et se dirigea, en hurlant, vers notre apprenti concupiscent. Il était en état d’arrestation. Il s’agissait de le suivre sans chicane. Suivait un florilège de sommations ! Forval daigna jeter un œil, s’aperçut que le fou furieux s’apprêtait à dégainer. Sans réfléchir il tira, atteignit l’engin, ce qui déséquilibra le trop impétueux Déners qui traversa du coup trois lacets au lieu d’un et termina sa course dans un profond fossé quelque peu empli d’eau gelée. Il réussit à s’en extraire dans un piteux état, tout penaud. Forval se précipita et l’aida à sortir la moto. Elle demeurait en état malgré les bosses. Il ferait moins le malin sur les chemins. Déners souffrait de contusions et égratignures. Il pouvait donc conduire. En revanche, il ne pouvait plus parler. Il semblait qu’il se soit gravement entaillé la langue. On ne comprenait plus rien à ce qu’il disait. Il s’adonnait à des gesticulations intempestives et devant l’ironique incrédulité de son interlocuteur, il préféra renoncer et repartit comme il était venu, sans doute guère apaisé mais momentanément inopérant. Il rejoignit la ville la plus proche pour se faire soigner et faire téléphoner au président en usant de petits papiers salutaires.</p><p>            Il put ainsi informer les autres limiers. Le plus proche était justement ce fameux Counianque qui avait brutalisé son épouse et giflé son fils. Parti du Vercors, il se dirigea incontinent vers l’endroit indiqué, quelque part entre Chichiliane et Clelles, où l’on ne risquait pas de voir grand monde. Il devait être  midi. Forval avait repris sa méditation. Il faisait le bilan de ses actions, s’interrogeait sur la nécessité de sa fonction, de sa destination réelle, de ce qui lui était permis de souhaiter. Il pensait à ses frères. Que leur était-il arrivé ? Avaient-ils pensé à lui au moment de mourir ? Sans doute, instruit par eux, aurait-il résolu l’énigme du pêcheur aux jambes immobiles ? On sait toutefois que Forval était moins porté sur la réflexion que sur l’action… Il orienta donc ses pensées vers les femmes de sa vie : sa mère, les trois fées, Dorothée, Francine et Mimi auxquelles il fallait à présent, et pour couronner le tout, substituer l’exotique Ama. Un deuxième essor de tentation lui traversa donc l’esprit, alors qu’il faisait un peu moins froid, de se soulager à nouveau. Et comme personne ne l’en empêchait et que jamais, même la vieille Elodie, dite Lolo justement, personne n’y avait trouvé à redire, il amorça une deuxième séance. Cette fois, en défaisant la fermeture éclair de la combinaison rouge.</p><p>Le cruel et railleur Counianque arriva par d’autres lacets mais dans une configuration similaire. Sans doute était-il aussi brutal que le bouillant Déners. Il avait cependant la tête plus froide. Il vit bien qu’il se passait quelque chose de pas naturel, si l’on peut dire, au pied du col, devant le champ. Il se garda bien de hurler, de sorte que Forval ne fut averti de son arrivée qu’au dernier moment, en raison du bruit du moteur. Une nouvelle fois, il lui fallut renoncer au plaisir suprême, assorti d’images érotiques un peu confuses car, s’il savait comment s’y prendre avec les filles de ferme, il sentait qu’il aurait plus de mal avec un type de fille disons plus sophistiquée. Toujours est-il qu’il se retourna brusquement, furieux qu’on l’eût dérangé une nouvelle fois, tout en supposant que c’était l’autre nerveux qui revenait. Or, se retournant, sans le vouloir, il exhiba son sexe dru, tumescent et obscène. Counianque s’y attendait tellement peu que, sur le coup de l’étonnement (ou fallait-il lui soupçonner quelque dépravation refoulée ?), il fit une fausse manœuvre et heurta l’un des rares arbres qui se trouvaient près de la route, un arbre fruitier mais il n’aurait su dire lequel (pas un figuier en tout cas), de toute façon, nous étions hors saison. Le choc le désarçonna et le précipita dans un massif de ronces tandis que l’avant de son engin à lui, motorisé, restait fiché dans l’arbre et que le casque à visière faisait des bonds sur le goudron. Forval dut ranger son matériel que la vue de l’indésirable personnage avait rétabli temporairement dans son apparence habituelle. Il s’approcha de l’accidenté… Il ne put s’empêcher de sourire, en voyant de qui il s’agissait et ne put retenir sa langue : &#8211; Holà, compagnon, vous me semblez en moins bon état que lorsque vous souffletiez votre garçon. Vous voilà bien meurtri et le voilà bien vengé ! Allez-le lui dire de ma part et saluez votre femme. Elle comprendra quand elle vous verra. Et ne vous avisez pas de la brutaliser de nouveau car je ne vais point tarder à m’en retourner, afin de saluer mon président et je me ferai un plaisir de vous corriger devant lui. Tenez, voilà un autocar qui passe. On va lui suggérer de vous conduire à bonne destination. Il semble qu’il aille jusqu’à la prochaine ville. &#8211; C’est le président lui-même qui m’a dit de vous ramener, répondit le blessé en maugréant. &#8211; Eh bien dites-lui que je ne vais guère tarder. J’ai une affaire urgente à terminer. Pas question de rentrer avec vous. En aucun cas je ne voudrais laisser accroire, ni vous laisser vous vanter, que vous m’auriez convaincu. Et dans le fond, c’est mieux pour vous. Votre fils aura moins honte… Par ailleurs, j’ai autre chose à faire… Il aida Counianque à prendre son nouveau moyen de transport (sur lequel étaient peints des avions, des trains, des paquebots…), lui fit jurer d’informer le président de la situation dès le prochain village et promit à son tour de le rejoindre au plus tôt. Quelques passagers aidèrent, non sans difficulté, à mettre ce qu’il restait de la moto sur le toit de l’autocar. Et Forval put tranquillement retourner à sa méditation…</p><p>            Disons le tout net, le cœur, si l’on peut dire, n’y était plus beaucoup. Il avait eu de la chance avec les deux excités précédents mais il commençait à s’habituer à la loi des séries, à considérer ses deux frères ou les trois fées, ou ses trois anciennes copines et se disait qu’un troisième fâcheux, à savoir un indiscret, ne manquerait pas de l’importuner. Il ne réfléchissait que d’un œil, si je puis dire et de toute façon, il avait bien conscience que ce ne serait pas demain la veille qu’il retournerait à l’île d’Ama, si tant était qu’elle y fût demeurée. Bref, la main semblait toujours aussi énergique et pourtant la sauce ne prenait plus.</p><p>            C’est là qu’entre en scène un nouveau personnage, qui devait devenir instantanément son meilleur ami, il ne savait pas ce que c’était jusque là que l’amitié entre garçons, et que nous nommerons Belvoix.</p><p>            Il chantonnait, Belvoix, un air de circosntance : Quand je vois les motos sauvages/Qui traversent nos villages…</p><p>                                         XI)</p><p>Belvoix était tout le contraire de Forval. Il privilégiait la négociation plutôt que l’action non précédée de réflexion sur les conséquences de ses actes. Il était certes aussi doué au moins que Forval dans la conduite de sa moto, dans l’adresse balistique et même dans les divers combats qu’un serviteur de l’ordre doit assurer sauf que, dans la majeure partie des cas, son art de la persuasion annihilait les intentions belliqueuses de ses antagonistes qu’il ralliait aisément à la cause du président. Ils étaient faits pour se rencontrer car au fond ils se complétaient parfaitement et, si l’on eût remonté leur arbre généalogique respectif, on eût découvert une parenté évidente que leur physique confirmait : belle allure, chevelure angélique, regard désarmant. Belvoix semblait ainsi le double de Forval, en moins rustre, un peu le manuscrit complet par rapport au brouillon. Simplement le plus disert avait été éduqué dans le Nord, son alter ego en Auvergne profonde. Belvoix n’eut point, en l’occurrence, besoin d’user de son éloquence quand il atteignit, doucement, avec précaution, par une tierce voie, le bout de la route en lacets où se trouvait Forval, sur le point d’abandonner son activité captivante : il se faisait tard, le crépuscule pointait à l’horizon et il était fatigué de se tenir debout depuis le matin frileux. Ce fut ainsi que l’éloquence et l’action finirent par se croiser, se congratulèrent mutuellement, s’estimèrent sans ambages tout en se disant que, s’ils étaient faits pour s’aimer fidèlement, ils n’étaient point conçus pour demeurer éternellement aux côtés l’un de l’autre. Forval tenait trop à résoudre son énigme et se répétait qu’il y parviendrait par la force tempérée, Belvoix ayant bien d’autres conflits à débrouiller. Grâce à la magie de son franc parler.</p><p>Il est nécessaire, à ce moment du récit de préciser dans quel état d’esprit se trouvait Belvoix quand son engin croisa la route de celui de Forval, si je puis dire. Nous vivions une époque de trouble profond où l’on sentait que la société encore guindée, sans doute trop prospère, ne correspondait plus aux aspirations nouvelles des individus. D’un côté on avait les tenants de la violence à courte vue, de la violence pour la violence, la prolifération des actes gratuits censés déstabiliser l’état. D’un autre, le refus d’un mode de vie dont le maître mot était celui de consommation, avec son corollaire, le culte des objets symboliques, l’inutile et le divertissant. On se battait dans les faubourgs et jusque dans les centres des villes. Pour un rien : une voiture plus clinquante, une femme trop jolie et que l’on ne méritait guère, la volonté de puissance sur les plus faibles. Immanquablement on appelait Belvoix pour régler le problème. Il le réglait certes, de son éloquence ou de son habileté dans le choix des armes ; les prisons se remplissaient grâce à lui. Il était en revanche détesté par les complices, les frères et sœurs, les petites amies de tous ceux qu’il plaçait en état d’arrestation pour trouble à l’ordre public. Pire : on faisait courir des rumeurs mensongères à l’endroit de sa personne, par voie d’affiche, de dénonciations anonymes, de réunions publiques quelquefois, de sorte qu’il était souvent attendu, quand ses déplacements étaient connus, par un comité d’accueil musclé, armé jusqu’aux dents et prêt à en découdre voire à en appeler au lynchage. Il avait plusieurs contrats au-dessus de sa tête. Certaines familles intentaient même des procès, longs et coûteux, en temps notamment mais le temps&#8230;</p><p>Il avait ridiculisé un caïd de Tourcoing, la meilleure fine lame du nord de la France, qui se faisait fort d’en attenter à la vie du président, alerté par une toute jeune fille, à peine adolescente,  martyrisée par son aînée, la compagne du triste sieur. Celle-ci vouait depuis à Belvoix une haine féroce. Il s’était retrouvé piégé dans une préfecture par une famille entière de l’opposition  dont, sans le savoir, il avait corrigé le fils, réduisant à néant pour longtemps ses prétentions politiques. Comme il était trop beau et, il faut le dire, on ne peut plus chanceux, il ne dut son salut qu’à l’aide de la fille de famille à qui il avait eu la bonne idée de faire sa cour, si je puis m’exprimer ainsi. Ayant assisté à un accident grave qui impliquait des courses-poursuites entre bandes rivales, il avait recueilli la seule rescapée valide, les autres téméraires étaient tous à l’hôpital, une capricieuse enquiquineuse qui lui avait rendu la vie impossible, l’exposant à d’incroyables dangers dont il s’était sorti par miracle grâce à son incroyable discernement et son absolue confiance en lui-même. Seul le doute tue. Dernièrement encore, il avait échappé à une mort certaine dans une boîte à plaisirs où on lui avait dit d’aller délivrer une gourgandine retenue contre son gré avant de se rendre compte, en recoupant certaines données, qu’elle était probablement sa demi-sœur. Ah, ils ne s’embêtaient pas nos aînés, au sortir de la guerre, la vraie je veux dire ! La tenancière du bordel de luxe, laquelle n’employait que des artistes ratées, reconverties, était, disait-on, de la famille même du président &#8211; en mauvais termes avec celui-ci. Il avait deux ou trois affaires urgentes à régler, qu’il ne parvenait point à mener à terme, comme si le sort l’en détournait systématiquement, on se serait cru dans un vrai roman moderne, afin de le conduire à se fourvoyer dans de nouvelles querelles &#8211; quand on le réclama auprès du président, et qu’il fut mandé pour ramener Forval à la cour.</p><p>Il n’était guère inquiet outre mesure en l’abordant et pourtant il se demandait si son rival auprès du chef des armées, dont lui-même était le neveu l’ai-je dit, ne résumait pas à lui tout seul l’anarchie délinquante qui sévissait alors. Tout ce qu’il appréhendait sans toutefois le détester car il avait toujours fait montre d’une incroyable indulgence envers l’espèce humaine qui en a bien besoin. Il craignait que Forval ne fût qu’une bête brute, avec laquelle il aurait du mal à sympathiser. Le premier regard sur son jeune confrère le rassura. C’était un bon bougre, qui s’était égaré dans l’exaltation de la force solitaire, qui semblait enfin réaliser qu’il avait un cerveau et que ce n’était pas plus mal de s’en servir. Et un sexe, à ce qu’il put en juger. Et ma fois quand le sexe et le cerveau font bon ménage tous les espoirs demeurent permis.</p><p>Il s’approcha donc, attendit patiemment que le nouvel homme du président sortît de sa méditation et lui adressa gentiment la parole en ces termes : &#8211; Bonjour, mon bon ami, finissez ce que vous avez à faire. Nous avons bien du temps devant nous, d’autant que j’ai repéré une auberge à trente kilomètres à peine…. (Et s’apercevant que Forval se rhabillait précipitamment…) : Je vois que vous honoriez la dame de vos pensées. Ce n’est pas moi qui vous en blâmerais. Faites mon ami, faites, je vais quant à moi soulager un besoin d’une autre nature…</p><p>En fait, Belvoix n’en avait nulle envie, ou alors par précaution sachant que deux précautions valent mieux qu’une. Et il descendit de son engin, une Bugatti rouge, de courses, décorée de signes héraldiques et de croix, de lions, de griffons et de chevaux par paires, dressés sur leurs pattes arrière. Toujours est-il que le ton de sa voix, son attitude peu agressive, ses manières plus raffinées que celles utilisées par les deux émissaires précédents, firent que Forval se crut forcé d’adopter la même attitude. Contre nature peut-être mais la culture peut devenir une seconde nature : &#8211; Je vous remercie, mon ami, de votre sollicitude à mon égard. Je ne crois pas que nous ayons été présentés même si votre visage, votre silhouette me disent quelque chose. &#8211; Je me nomme Belvoix, répondit celui-ci. Je vous ai aperçu en effet quand vous vîntes réclamer votre accréditation auprès du président. Vous êtes parti tellement vite que nul n’aurait songé à vous rejoindre. Et cela tombe bien : je suis venu pour rattraper le temps perdu. &#8211; Belvoix, le vrai Belvoix, l’authentique Belvoix, j’ai pu suivre quelques-unes de vos aventures, sur le petit écran et je vous avoue que vous m’avez favorablement impressionné. C’est merveilleux de pouvoir enfin nous rencontrer. Je suis sûr que nous aurons des tas de confidences à nous faire et de secrets à échanger. Mon petit doigt me dit que nous sommes faits pour nous entendre. &#8211; Je l’entends bien, de mon côté, ainsi que vous le dites, nous avons sûrement bien des choses à apprendre l’un de l’autre et qui pourraient sans doute redorer le blason de notre président. Au demeurant, n’oublions jamais que c’est la république que nous servons, et non un homme. Un président peut en cacher un autre. Il ne faut pas vivre seulement dans la nostalgie d’un passé révolu. Il serait bon toutefois que vous veniez avec moi saluer celui que nous servons, il se fait beaucoup de soucis pour vous et tient à vous avoir auprès de lui. Ca le rassurerait.</p><p>Forval s’étonna quelque peu des propos de Belvoix tout en se persuadant qu’il l’interrogerait plus à ce sujet lors de leur halte à l’auberge. Il rangea son matériel et les deux nouveaux amis purent reprendre la route, si l’on peut appeler ça une route.</p><p>               XII)</p><p>Ils devisèrent de l’infirme et de l’encrier d’un côté, de la boîte à plaisirs où Belvoix avait failli perdre la vie de l’autre. Belvoix conseilla à son nouvel ami de réfléchir davantage avant d’agir, Forval lui rétorqua qu’une seconde de réflexion pouvait parfois se révéler fatale. Belvoix  répliqua qu’il était la preuve vivante du contraire et que la parole souvent annihilait le danger. Forval répondit qu’il avait certes pu le vérifier sauf qu’inversement elle était source de rumeurs : n’en courait-il pas au sujet de Belvoix et de certaines fourberies qu’on lui reprochait, à tort ? La rumeur va si vite… Il rappela qu’à trop réfléchir, on oublie de poser les bonnes questions ainsi qu’il l’avait expérimenté à ses dépens, face au supposé sosie du président. Belvoix le rassura, précisant qu’il n’était pas celui que l’on attendait, c’était tout. Mais alors qui ? Ils se mirent toutefois d’accord pour décider que leur destin respectif était tout de même singulier et qu’ils étaient nés sous une bonne étoile. Ils promirent de rester en contact autant que faire se pourrait, de se revoir le plus longtemps possible et de se téléphoner (Mais où ? S’ils circulaient en permanence… Les portables n’existaient guère à l’époque. Et puis Forval, le téléphone…), de temps à autre, afin de s’entraider ou du moins de se tenir au courant de leur version des faits.</p><p>            Ils firent aussi allusion à leurs amours respectives. Pour Forval ce fut assez vite vu. Il évoqua la douce Ama. Belvoix lui conseilla de l’appeler et de la rejoindre au plus vite. Toutefois son cadet (de peu, il est vrai) préférait lui faire la surprise au moment voulu, afin d’être sûr de sa fidélité. Et si après tout elle se sentait redevable sans l’aimer vraiment… Et puis, lui la technique moderne… Dans quelque temps on verrait, quand il aurait rejoint le président. Belvoix, de son côté, expliqua que, s’il était amoureux de toutes les jeunes et jolies femmes, il ne s’attachait à aucune en particulier. L’acte de chair lui coûtait peu. Il laissait croire que l’une d’entre elles avait sa préférence. C’était une façade pour cacher ses véritables goûts, encore mois avouables à cette époque, en particulier dans les milieux liés à la défense républicaine. Il se marierait certes, le plus tard possible, quand il sentirait son bras faillir et son éloquence s’altérer. Il espérait alors entrer dans le rang. Forval ne comprit pas grand-chose à ce discours. Il approuva, un peu gêné, mais désireux de complaire à son nouvel ami. Il se dit que ce dernier préférait les femmes un peu mûres. Le lecteur sagace aura compris que tel n’était pas seulement le cas.</p><p>            Ils évoquèrent enfin la grande question du sens prêté à leur vie. Ils étaient célèbres certes. Ils avaient l’impression de servir à quelque chose. Ils seraient vite oubliés. Ils ne faisaient pas partie des grands de ce monde, encore moins des créateurs et manifestement aucun des deux ne serait l’Elu. Belvoix  en venait à se demander s’ils avaient choisi, à leur insu, ou à leur corps défendant, la bonne cause. S’il y en avait une autre, quelle était-elle ? Ce que l’on savait du reste du monde n’incitait pas à la réalisation des tentantes utopies. Il devait exister une troisième voie. Laquelle ? Ils se promirent de faire le point en l’avenir à ce sujet.</p><p>            Après un copieux petit-déjeuner à l’auberge, ils décidèrent de repartir ensemble vers Poitiers, où se trouvait le président, et son équipe, dans sa volonté de reconquête du pays. Au premier carrefour, ce devait être vers Decazeville ou Villefranche de Rouergue, ils aperçurent deux jeunes, sur des Harley dernier cri, que l’on aurait pu prendre de loin pour des copies conformes comme s’il s’était agi de vouloir les imiter. En silence, dès qu’ils furent passés, les deux les suivirent à distance.</p><p>            Un peu plus loin il en fut de même, à Rocamadour ou Sarlat, et plus loin encore comme si bon nombre de jeunes du pays s’étaient donné le mot. Si bien que c’était presque une armée qui arriva par le sud à Poitiers et se retrouva sur la place de la préfecture, où le président, averti, vint les saluer sous les acclamations, au balcon. Certains affirmèrent qu’il chuchota qu’il les avait à nouveau compris. Il interrogea ses bras droits et on lui fit remarquer les deux premiers arrivés en les lui nommant. Il reconnut bien évidemment son neveu et aussi l’autre, son lieutenant, Forval (le nom lui était revenu !) à qui il avait si souvent pensé, ces derniers temps. Il tint à les accueillir lui-même sur le perron de la préfecture et, après quelques politesses et civilités que nous qualifierons de protocolaires, demanda à les entendre en privé, dans un bureau mis à sa disposition par le préfet.</p><p>            Il les fit asseoir dans un fauteuil en cuir blanc cassé et leur expliqua, de toute sa grandeur retrouvée,  la situation, d’une voix enrouée et qui reprenait de la force à mesure qu’il s’exaltait. Il avait deux missions à leur confier et leur laissait l’initiative de la stratégie qu’ils souhaiteraient adopter. Seul, l’avenir de la république lui importait. Sa personne ne comptait pas. Nul n’était irremplaçable et il lui fallait impérativement un successeur. Il n’était entouré que de maladroits, de radicaux et pire encore, d’intellectuels éclopés. Il savait, en son for intérieur, qu’il existait quelqu’un, quelque part, qui pouvait prendre en main le destin du pays, qui l’ignorait peut-être, il suffirait de le lui révéler,  et grâce à qui une nouvelle page de l’histoire s’écrirait. Leur mission était de le chercher, de le trouver, de le ramener au plus vite, et pour ce faire, il fallait d’une part se donner les moyens, l’intendance s’en occuperait, d’autre part ne pas se laisser détourner par des petites éruptions inopportunes et localisées. L’armée de jeunes gens qui s’était mise instinctivement à leur service y suffirait. Leur deuxième mission consistait justement à localiser l’écritoire sacrée, qui devait bien se trouver quelque part, car son fameux successeur pourrait, grâce à lui, impulser une nouvelle orientation à la nation, restaurer la paix et la sérénité dans le pays, devenu ingouvernable.</p><p>Dans certaines grandes villes, deux factions extrémistes s’opposaient quotidiennement, qui se haïssaient : l’une, intolérante et répressive, rêvait d’un état théocratique sur fond de nostalgie médiévale ; l’autre cultivait l’individualisme à outrance et comptait instaurer la dictature du peuple afin de célébrer la fin définitive des inégalités. Il fallait à tout prix recouvrer l’unité. Cela signifiait qu’il ne fallait plus mettre sa vie inutilement en danger, que dans les grandes occasions et mener à bien cette double mission. Elles se complétaient de toute façon. On mettrait à leur disposition les moyens technologiques les plus avancés afin qu’ils puissent communiquer plus aisément. L’un pourrait s’occuper du nord et de l’est, l’autre du sud et de l’ouest. Ou travailler de concert, c’était à eux de voir. Il les laissait s’arranger comme ils le souhaitaient. Est-ce qu’ils avaient des questions à poser ?</p><p>            Non, ils n’en avaient pas. Belvoix avait l’habitude de ces missions lointaines et durables ; Forval n’était pas tout à fait guéri des conseils de silence du vieux Dumanoir. Belvoix s’enquit simplement de savoir, au cas où ils auraient repéré le lieu où se trouvait l’encrier et identifié l’élu en même temps, laquelle des deux missions devait avoir la priorité. &#8211; Je fais confiance à votre intuition à ce moment-là, répondit le président, un peu las. Vous êtes deux et cela devrait simplifier les choses. Les deux tâches peuvent d’ailleurs très bien se combiner…</p><p>            Belvoix avait parfaitement compris, ce que l’on attendait de lui. Forval un peu moins. Il ne lui avait cependant pas échappé qu’il lui faudrait collaborer avec son alter ego et il se demandait lequel des deux, en cas d’action concertée, aurait la préséance. Lorsqu’ils quittèrent le président pour aller se restaurer, il ne put s’empêcher de s’enquérir de la manière dont son ami imaginait les choses. &#8211; Le fait de poursuivre la même quête n’implique pas que nous agissions de concert, expliqua celui-ci. En revanche, mieux vaut se prévenir mutuellement du lieu où nous nous trouvons au cas où l’un ou l’autre aurait besoin d’aide. Tu as dû entendre dire que j’ai plusieurs affaires à régler sur le dos et qui requièrent ma présence indispensable. Je te laisse donc prospecter. De toute façon, ne te fais aucune illusion. Il ne nous est pas destiné de retrouver l’homme à l’encrier. Seulement de préparer la venue de celui qui le fera et si possible, de l’identifier nous-mêmes. Je te conseille de faire un petit détour du côté de celle qui t’attend. On la dit très belle et irrésistible. Si tu tardes trop, elle pourrait se croire déliée de ses serments de t’espérer éternellement.</p><p>&#8211; Je vais voir, répondit l’auvergnat,  songeur.</p><p>&#8211; Quand on se détourne du but, on ne doit pas s’étonner ensuite si l’on rate la cible. Forval lui fit un signe avec le pouce pour lui signifier son admiration pour une aussi belle sentence. &#8211; C’est vrai qu’il est des châteaux en Espagne que l’on rate en réalité, en raison de compromissions, complications et autres déficiences passagères qui nous font perdre un précieux temps. Tu fais comme tu le sens. Tu as passé l’âge, tout comme moi, d’écouter des conseils certes bien intentionnés, avisés même d’un tel ou d’un tel mais le plus souvent anachroniques (Il se sentit obligé d’expliciter), ou si tu préfères ne correspondant pas à l’époque. &#8211; Je l’ai remarqué, répliqua Forval. Dorénavant, je n’écouterai que moi-même, sauf évidemment si tu consens à discuter avec moi et me conseiller à bon escient. &#8211; Tout à fait d’accord, et vice-versa, car il m’arrive moi aussi de me tromper. D’où tous ces procès que l’on me fait. C’est qu’il ne faut pas compter seulement sur sa bonne volonté ni sur ses bonnes intentions, si avisées soient-elles. La mauvaise foi, les malentendus, les blocages pulsionnels sont nos véritables ennemis. &#8211; On part quand ? (Forval ne s’était pas guéri en revanche de sa manie de tout précipiter qui lui avait réussi &#8211; jusque là, sur le plan matériel il est vrai). &#8211; Ecoute, reprit l’homme de l’éloquence. C’est moins le président que nous servons que la cause de la présidence. Les hommes passent, les gouvernements aussi, le principe qui les anime demeure. On sert un principe, un modèle de gouvernance, une nation, pas seulement un individu. Ce qui importe c’est que quelqu’un incarne cette présidence qui nous évite les méfaits de la force brutale d’un côté, la perversité sournoise de l’autre. Au fond, notre but c’est de chercher à maintenir un juste milieu, en attendant mieux, mais ceci est une autre histoire qui concerne les générations qui nous suivront. &#8211; Et si on échoue ? &#8211; Nous sommes les meilleurs… A nous deux, je veux dire. Si nous échouons, eh bien c’est que nous devions échouer. Cela ne signifie pas qu’il ne faille point se donner corps et âme à la mission que l’on vient de nous confier. C’est notre honneur et notre raison de vivre sachant que la vie ne saurait se passer de raison. Au fait, passons aux détails concrets. Je suppose que tu n’as pas de compte en banque. On va faire un saut à l’intendance de la présidence et l’on va t’arranger ça.</p><p>            Forval admirait la facilité avec laquelle Belvoix lui expliquait les soubassements des apparences qu’il traversait. Il l’enviait sur ce plan là aussi. Il espérait de cette collaboration qu’elle le nourrisse davantage, sur le plan de l’intellect et de l’esprit, que cela n’avait été le cas dans son passé. Aussi se félicitait-il de la proposition du président et espérait-il la mener à bien, ce dont, de son côté, il ne doutait guère. Et c’est le cœur léger qu’il se dirigea vers la douche où une âme bienveillante ne laissa pas de l’aider à se soulager… de sa fatigue momentanée…</p><p>    XIII)</p><p>            Forval ne se dirigea guère dans la direction du lac d’Ama. Il choisit l’Est et le Nord ou si l’on préfère l’opposé. Il écuma les domaines abandonnés, les luxueuses résidences secondaires, les  demeures qu’on lui signalait comme porteuses d’espoir. Malgré la petite armée qui le suivait à distance, il ne put éviter quelques échauffourées avec des factieux, ce qui lui plaisait bien et le maintenait en bonne forme, on ne change pas ainsi si promptement de personnalité. Il n’avançait pas beaucoup, mais d’élu potentiel, aucun ne frappa sa vue, et d’écritoire à plume il n’en vit plus jamais durant les trois ans qui suivirent. Un jour pourtant, de fête nationale, ce devait être du côté de Rennes ou Nantes, il repéra un groupe de marginaux qui vivaient en communauté dans une ancienne ferme désaffectée qu’ils avaient eux-mêmes retapée après l’avoir récupérée, suite à un héritage. Trois filles et quatre garçons, en gros de son âge, vêtus de manière très étrange, plutôt exotique, avec des tas babioles inutiles : ceinturons, médaillons, bijoux à quatre sous… représentant des motifs floraux et végétaux.</p><p>            Il leur demanda l’hospitalité, qu’on lui offrit gratuitement contre quelques menus travaux d’intérêt collectif du style scier du bois ou participer à la confection du repas. Il ne trouva pas déshonorant d’écosser des haricots. Il put ainsi dialoguer avec ses commensaux tout en jouant aux cartes, du moins aux jeux qu’il connaissait. Ceux-là s’étonnaient grandement de son style de vie. Il était sur les routes un dimanche, quand ses congénères se reposaient. Il ne savait quasiment rien du véritable amour. Il n’avait presque pas d’ami ou alors qu’il ne voyait jamais. Et il avait pris, en quelques mois, dix ans d’âge au moins. Et c’était vrai : il avait sans doute à peu près celui de ses hôtes et paraissait infiniment plus vieux. Il avait bien fait de s’arrêter chez eux. Il aurait sans doute beaucoup à apprendre. L’une des filles, une certaine Paméla, se faisait fort de lui faire découvrir les mille secrets du plaisir partagé. Elle le conduisit, après le repas, dans sa chambre et lui apprit tout ce qu’il ignorait en la matière, et il n’eut pas à se plaindre de la leçon. Sauf qu’il voulut incontinent l’épouser, oubliant Ama, ce qui la fit bien rire. Elle lui conseilla un petit séjour chez le Maître des moulins, qui parachèverait sa formation… On le disait très conciliant et jouissant d’un pouvoir de divination hors du commun. La preuve : il attendait Forval sur le seuil de son portail, ouvert jour et nuit.</p><p>            Il vivait à quelques lieues de la communauté, dans la forêt profonde, une villa cossue que lui avait offerte un riche admirateur. C’était un monsieur bien conservé, sec comme un hareng saur, fleuri d’une superbe barbe blanche qui faisait grosse impression et c’était sans doute le but recherché. Il devisait cordialement, tout en indiquant un abri où déposer la Harley car, s’il fait toujours beau en Bretagne, seuls les Bretons le savent. Autour d’une bonne tasse de thé et de quelques biscuits secs, il informa Forval de ce qu’il savait de lui. Il connaissait ses exploits tout en subodorant ses faiblesses et ne demandait qu’à l’aider. Il avait quelques secrets à lui révéler.</p><p>D’abord ils étaient de la même famille, sauf que sa sœur et lui ne se parlaient plus depuis belle lurette, pour des questions de mariage raté selon lui, et que son beau-frère refusait obstinément son aide. C’était l’homme à l’écritoire qu’il avait vu sur le plateau, cela lui semblait si lointain à présent. Lui, défendait d’autres valeurs que celle d’une caste qui s’accrochait au pouvoir. Peu importait qui gouvernait. La seule chose qui comptait c’était l’épanouissement spirituel des êtres et cela ne pouvait se trouver que dans la quête d’une sérénité intérieure. Il conseillait ainsi à Forval un petit stage de découverte des énergies qui animaient son corps et comment elles lui permettraient d’atteindre un accord avec soi-même, bien plus fondamental que les causes extérieures, toujours décevantes au bout du compte. En témoignaient les divisions qui avaient suivi l’unité résistante durant la guerre. Car Forval n’irait jamais au bout de la mission que lui avait confiée le président. Elle ne devait aboutir qu’au pire et l’une de ses armes lui ferait défaut au moment où il s’y attendrait le moins. Il était sur une mauvaise voie, c’était écrit, il lui fallait changer totalement de vie et de métier afin de se sauver lui-même, son exemple n’ayant servi qu’à multiplier les initiatives providentielles de quelques ambitieux obtus et brutaux.</p><p>            Forval était impressionné de tout cela. Il eut vite la confirmation que la sœur du Maître ne pouvait qu’être sa propre mère et que l’infirme devait sans doute faire partie de ses cousins, un peu plus vieux il est vrai, tout comme ses frères par rapport à lui. Il accepta le stage et demeura sept jours auprès du gourou qui, une fois n’était pas coutume, refusa de le faire payer, acceptant seulement une aumône dans une urne, à l’usage des jeunes gens peu fortunés et qui tenaient malgré tout à suivre une formation quelque peu approfondie.</p><p>            Il s’initia à la relaxation, prit conscience de son corps, se rendit compte qu’il respirait à l’envers, apprit à décomposer le moindre de ses gestes de telle sorte que son souffle accompagnât ses mouvements. Il se sentit dès lors de plus en plus serein. Pourtant, la nuit, au plus profond de son être, il voyait le visage éperdu de douleur de sa mère et revivait des scènes enfantines avec les trois fées, dont il plaignait le destin dramatique. Conscientes ou pas, pensaient-elles encore à lui ? Et ses trois petites amies ? Qu’étaient-elles devenues ? Il aurait sans doute pu les aider à choisir le bon chemin, plutôt que de courir lui-même vers ceux qui ne mènent nulle part, ou pas bien loin, ou vers des causes dont il ne savait même plus si elles méritaient d’être défendues… Tout cela se mêlait dans sa tête et le perturbait au réveil, suscitant des réflexions pessimistes. Les exercices de la journée balayaient ces idées sombres. Toutefois, le dernier jour, il rêva d’Ama, de sa peau mate et de ses cheveux de goudron. Il en rêva de manière si précise qu’il crut bien se retrouver comme transporté auprès d’elle, sur son île, dans la réalité. Il était peut-être temps de la retrouver. Cependant, un doute subsistait : S’accommoderait-elle d’un itinéraire hasardeux ? Ne tenterait-elle pas de le retenir et de l’empêcher ainsi de poursuivre sa mission ? Forval n’aimait pas les dilemmes, dont le nom même lui échappait. Il lui fallait la rectitude d’une ligne droite, il aimait par-dessus-tout les tronçons d’autoroute que l’on commençait à construire à l’époque. Il s’y sentait en sécurité. Quand il fallait choisir entre deux voies, il perdait de précieuses secondes et cela le mettait de mauvaise humeur. Car il mûrissait notre Forval, et même il vieillissait…On vieillit vite dans les forces de l’ordre…</p><p>            Son stage, d’une semaine, touchait à sa fin. Pour la première fois, il n’eut point hâte de repartir et pourtant la perspective de revoir Ama s’imposait de plus en plus à son esprit. Après tout, la petite armée de ses émules faisait admirablement le travail de nettoyage à sa place. Et il avait carte blanche auprès d’un président dont on se demandait s’il irait jusqu’au bout de son mandat. Non qu’il ne bénéficiât point d’un regain certain de popularité. Les manifestations se faisaient plus rares. Plutôt qu’il n’avait plus le moral, quelqu’un de son entourage pourrait aisément prendre sa place, et l’envoyer auprès de son sosie supposé, lui aussi à la pêche. Celui-là achèverait la tâche qu’il avait entreprise de revigorer les valeurs du pays, avec l’aide de ce mythique sauveur qu’il avait imaginé, afin de fédérer les énergies.</p><p>            Forval, non sans être passé saluer l’inspecteur bourru et sa charmante épouse (il offrit son arme à l’un et un collier de perles précieuses acquises chez un très grand joaillier de l’autre), finit par quitter ses fonctions dès l’élection du nouveau président. Il disparut de la circulation pendant quelques années avant de réapparaître dans un tout autre rôle, moins porté sur l’exercice de la force que  sur celui de la justice. Il faut dire qu’entre temps, il avait reçu une bonne leçon.</p><p>            Il fut même, durant un temps, une vedette des medias. Un exemple édifiant de reconversion réussie. Il ne monta plus jamais sur une moto. Certains disent que c’était à la suite d’un grave accident. Je pense qu’il s’agit d’une légende. Il en avait seulement fini avec ce monde-là. Il voulut revoir les trois fées : Elodie était morte dans sa maison de retraite. Lucienne d’un cancer. Quant à la douce Gisou, elle avait glissé vers ce que d’aucuns nomment une mauvaise vie. On l’avait retrouvée assassinée dans un terrain vague ; Forval alors n’exerçait déjà plus. On dit que son arme, le Calibre X, l’avait un jour trahi mais ce récit n’en précise pas les circonstances et vous savez ce qu’est une rumeur. Il ne rechercha pas ses trois copines, ayant appris qu’elles étaient toutes casées, menant une vie bourgeoise et rangée. Il sentait arriver l’automne des idées. Quant à Belvoix…</p><p>   XIV)</p><p>Belvoix s’était posé des questions depuis belle lurette. Il savait le règne du président, condamné. Une nouvelle génération, ouverte au plaisir et à la consommation outrancière était en train de balayer la précédente. Il n’avait aucune envie de jouer les rôles de premier plan. Il était de la famille certes et pourtant l’ambition n’était pas son fort. Il avait fait son devoir, y compris d’ami envers Forval, de moins en moins il est vrai, et aspirait à un peu de tranquillité. On ne peut prolonger sa jeunesse éternellement et courir les routes ne lui semblait point une fin en soi. Par-dessus tout, il doutait de l’apparition d’un être providentiel qui ressusciterait les anciennes valeurs d’unité nationale ou de maintien des hiérarchies. Il en subodorait les limites et les inconvénients. Ainsi errait-il, en se disant que le destin l’amènerait bien là où il devait le conduire…</p><p>            Or le destin ne fait pas si mal les choses, du moins tel qu’il est écrit. L’homme à l’encrier n’avait sans doute pas prévu de le rencontrer mais il avait parfaitement compris ce qu’il lui fallait. Aussi dirigea-t-il ses pas, si l’on peut dire, vers une petite île au milieu d’un lac, à laquelle on ne peut accéder qu’en traversant à pied un barrage, ou en vedette motorisée. Il choisit le moyen le plus simple. Qu’est-ce qui le poussait là bas, la curiosité ? L’instinct ? Ou la seule nécessité d’obéir à un ordre supérieur. Car nous excluons absolument le désir plus ou moins conscient de marcher sur les plates bandes de son confrère et ami… Belvoix était au dessus-de ses mesquineries et ne mangeait point de ce pain-là. Ce n’eût pas été en outre un épisode glorieux qui eût permis d’achever favorablement le récit de ses exploits.</p><p>            Il n’eut guère à choisir. Une vedette l’attendait avec plein de cordes à l’intérieur. Elle était en fait destinée au retour de Forval mais le nautonier, si l’on veut bien me passer le terme, ou si l’on préfère le passeur, se fit le porte-parole anticipé de sa patronne en se disant qu’après tout cet ange-là valait bien l’autre et sans doute même mieux. Il lui désigna donc un hangar où déposer son engin criard, qu’il boucla à triple verrou, et le fit monter dans le bolide lacustre en se disant que ce serait une bonne surprise pour la belle Ama. Il prévint tout de même l’un des frères, au moyen d’un talkie-walkie. C’était très à la mode en ces temps-là dans les milieux aisés. Celui-ci donna d’autant plus son assentiment qu’il conservait tout de même une dent, en or si l’on veut, contre Forval. Belvoix fut accueilli en héros, avec les honneurs qui lui revenaient de droit, et surtout les premiers regards échangés avec la douce Ama furent éloquents (ce qui est normal si l’on y réfléchit bien). Celle-ci était vêtue tout à fait simplement, à cette époque, d’un simple jeans qui moulait ses formes régulières et un pull léger, bleu-ciel, qui mettait en valeur sa taille menue. Ses cheveux bouclés dégringolaient sur ses épaules et elle avait mûri avantageusement. Belvoix comprit qu’il avait trouvé son havre de paix. Quant à son hôtesse, elle avait quelque doute sur la capacité de son ancien promis à tenir sa parole, même avec la meilleure volonté du monde. Ne lui avait-on pas suggéré qu’il avait bêtement failli dans sa mission suprême, qu’on l’appelait l’auvergnat au lieu du valeureux, ou le bienheureux, et que de toute façon il était d’ores et déjà condamné, par une malédiction liée à une certaine arme qui devait un jour le trahir. Belvoix inspirait davantage confiance. Et puis, à physique égal, on avait la classe en plus ; enfin, son nom parlait pour lui, une belle voix… Qui aurait pu lui résister ?</p><p>            Il demeura dans cette île, se contentant de quelques voyages, relatifs à la situation politique qui était en train d’évoluer. Le président ne s’était pas représenté. Il était d’ailleurs à bout de force et l’on évoquait fréquemment sa disparition prochaine. Le nouveau, bien plus jeune et fringant, représentait l’avenir même s’il était loin de calmer les velléités émeutières qui ne manquaient pas de refleurir sporadiquement. Il avait créé une sorte de conseil des sages dont Belvoix faisait partie. Curieusement pas Forval ou plutôt il avait été pressenti mais avait décliné l’invitation. Ce qui fait que les deux ne se croisèrent plus et comme ils ne s’appelaient pas davantage… ils s’étaient perdus de vue.</p><p>            Dire que Belvoix fut dès lors casé pour la vie, je n’irai pas jusque-là. Les deux eurent, comme on dit, des orages et l’homme n’est pas fait pour la perfection, dont on dit d’ailleurs qu’elle n’est point de ce monde. Ils finirent par se quitter, au bout de… allez donnons-leur cinq ans… Six, sept avec les hésitations d’usage…</p><p>            L’indiscrétion d’une connaissance commune fit que Forval fut informé, tardivement il est vrai, de la situation. Songea-t-il à se venger ? Fut-il soudainement pris d’une vile intention de faire valoir ses minces et anciens, droits ? Eut-il envie de se mesurer une fois pour toutes à son rival ? Ou simplement de confondre les deux félons ? Nul ne le sait. Ses idées sans doute lui traversèrent-elles l’esprit quand il prit la route du sud, en voiture s’il vous plaît, une Toyota corona, grise comme un jour de pluie, en direction du lac, aidé de quelque carte et de conseils pris en quelque halte, de la part de ceux qui le reconnaissaient (nous avouerons que son prestige déclinait, la scène de l’encrier ne passait pas dans l’opinion…). Toujours est-il qu’il parvint du côté de l’île où nul bien sûr ne l’attendait plus. Depuis deux ans, pensez… Au reste personne ne l’eût reconnu tant il avait changé, allant même jusqu’à s’être laissé pousser la barbe. Et négligeant ses habits de cuir, il s’habillait comme tout le monde. Il passa donc par le barrage, ayant déposé la voiture devant le hangar. Il avait eu le temps de réfléchir. Il ne se voyait pas marié, avec des enfants.</p><p>            Ainsi se retrouvèrent les deux amis.</p><p>            Il vit en revanche le premier-né de son confrère Belvoix. Il en eut le souffle coupé mais prit de grandes inspirations en 6-3, avec trois secondes d’apnée, expira longuement en sens inverse, et ce fut sur cette note heureuse qu’il retrouva son Ama. Elle avait sans doute un peu mûri, quelque peu changé, un tant soit peu vieilli mais il la regardait avec les yeux de l’amour et ne nota pas les différences.</p><p>            L’histoire s’arrête là, et je n’en dirai pas plus de mon côté pour l’instant car je n’en sais guère davantage. Je ne pense pas que Forval ait attendu la rupture de Belvoix avec Ama pour se caser auprès d’elle. Ou alors par intermittence et avant tout par amitié. Le reste vous l’avez sûrement appris par les journaux et la télévision. L’histoire du peu fiable Calibre X fait à présent partie de la mémoire collective. Si bien que personne ne sut comment se dénoua l’histoire de l’homme à qui l’on portait l’encrier. J’ai ma petite idée là-dessus, que je me garderai bien de révéler au profane.</p><p>Au demeurant, qui se sert aujourd’hui d’un encrier ? Un ignorant, sans doute…</p><p><strong>Remerciements à Skimao et CMS, à CTN et à Michel Cadière qui prépare les illustrations de ce roman.</strong></p><p><strong>Les 20 premiers exemplaires de cet ouvrage sont considérés comme hors-série et dépourvus d’interventions de l’artiste</strong>.</p><p>                           <strong>FORVAL, <em>l’auvergnat</em></strong></p><p>Après avoir actualisé l’un des récits majeur de l’époque romantique (Sylvie, de Nerval) puis l’un des mythes les plus prolifiques de notre occident, né entre baroque et classicisme (Dom Juan), l’auteur de ce roman s’en est pris au Perceval (le Gallois), de Chrétien de Troyes, fleuron inachevé des narrations médiévales.</p><p>De gallois il est devenu auvergnat, et il n’est plus un preux chevalier mais un ange de la route. La composition suit le texte de référence dans ses grandes lignes. La question qui se posait : comment transposer l’ensemble sans trop coller au détail ? Chaque épisode est en ce sens un défi, une confrontation à des choix, une re-création, une réécriture. J’ai dû, bien sûr, établir une distance ironique avec le protagoniste en faisant en sorte qu’il demeure attachant.</p><p>J’ai situé l’action vers la fin des années 60, début des années 70, moins encombrées en êtres et en choses, afin de conserver le caractère naïf du texte de référence que je ne tenais pas à surcharger d’objets du quotidien ni de technologie actuelle. Mon propos, comme pour Gérard et Dom Juan, se situerait plutôt du côté de la quête, avec ses réussites et ses échecs, à l’image d’une existence.</p><p>BTN</p>								</div>
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		<title>Éphémérides, avec André-Pierre Arnal + (Les alburarismis Prétexte à la manière d&#8217;Henri Michaux)</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2019/10/03/ephemerides/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 03 Oct 2019 09:56:21 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
		<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[Les Éphémérides sont parues en 1994, sous forme de livre-objet publié par les Editions Luis Casinada.Je les livre à présent, à peine revisitées, de sorte qu’elles soient à la fois lisibles pour un plus grand nombre et plus aisées à manipuler. Il s’agissait de décliner toutes les acceptions du mot « arracher », en référence [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[		<div data-elementor-type="wp-post" data-elementor-id="661" class="elementor elementor-661">
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<p>Les Éphémérides sont parues en 1994, sous forme de livre-objet publié par les Editions Luis Casinada.<br />Je les livre à présent, à peine revisitées, de sorte qu’elles soient à la fois lisibles pour un plus grand nombre et plus aisées à manipuler.</p>
<p>Il s’agissait de décliner toutes les acceptions du mot « arracher », en référence au peintre André-Pierre Arnal. Elles doivent beaucoup à mes lectures, à l’époque, d’Henri Michaux.</p>
<p>Les textes divers qui composent Trait d’union 2 ont tous été publiés, entre 2013 et 2018, sous formes de petits tirages, en collaboration avec des artistes qui ont bien voulu les illustrer. Les références sont fournies en fin de volume.</p>
<p>Les alburarismis est un prétexte à la manière d&rsquo;Henri Michuax que le Magazine aléatoire a bien voulu republier sur leur site.</p>
<p><a href="https://magazine-aleatoire.fr/project/tout-lart-des-alburarismis-1/">Voici le début </a></p>
<p><a href="https://magazine-aleatoire.fr/project/tout-lart-des-alburarismis-2/">La suite 2 </a></p>
<p><a href="https://magazine-aleatoire.fr/project/tout-lart-des-alburarismis-3/">Et la suite 3 </a></p>
<p>La fin ci-dessous, directement sur leur site.</p>
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									<p></p>
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<p class="wp-block-paragraph">Ce recueil, publié par les Éditions CMS, a été tiré à 200 exemplaires constituant la 1ère édition.</p>
<p>Les 50 premiers seront accompagnés de signets originaux réalisés par Jérémy Damien et Prune Reichell, que je remercie de leur fidélité.</p>
<p>Remerciements aussi à Guy Barral pour m’avoir autorisé à rééditer les Éphémérides, et à André-Pierre Arnal pour avoir accepté l’usage d’un de ses arrachements pour le visuel de la couverture.</p>
<p>Remerciements à Jean-Paul Martin, Renaud Vincent, Anne-Marie Jeanjean, Aline Jansen, et à tous les artistes cités dans cet ouvrage.</p>
<p>Remerciements enfin à Skimao, responsable de CMS.</p>
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<p></p>								</div>
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									<p>Le magazine aléatoire, revue poétique en ligne a bien voulu publier la plupart de ses textes. <a href="https://magazine-aleatoire.fr/project/pierredi-29/">J&rsquo;en mets une page en lien.</a></p>
<p><a href="https://magazine-aleatoire.fr/project/georgidi-7/">Une seconde&#8230;</a></p>
<p><a href="https://magazine-aleatoire.fr/project/lundi-16/">Une troisième</a></p>
<p><a href="https://magazine-aleatoire.fr/project/mardi-23/">Une quatrième </a></p>
<p><a href="https://magazine-aleatoire.fr/project/dimanche-5/">Une cinquième,</a></p>
<p>Les autres sur leur site&#8230;</p>
<p> </p>
<p>Dans la foulée : Le magazine aléatoire a publié l&rsquo;intégralité de mon prétexte à la manière de Henri Michaux (cf. Le chat messager), publié sous le titre des Alburarismis.</p>
<p><a href="https://magazine-aleatoire.fr/">Voici le lien.</a></p>								</div>
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			</item>
		<item>
		<title>La fin du grand Sam 2 (Texte Anne Millat)</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2023/04/14/la-fin-du-grand-sam-2-texte-anne-millat/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 14 Apr 2023 08:27:54 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[                    TEXTE INEDIT D&#8217;ANNE MILLAT, agrégée de Lettres, prévu pour la revue Le Français dans tous ses états. Etude sur la fin du grand Sam En attendant la correspondance. C&#8217;est l&#8217;univers du train qui a été choisi &#8211; on verra bien pourquoi- par Bernard Teulon-Nouailles, professeur [&#8230;]]]></description>
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									<p align="center"> </p><p align="center"> </p><p align="center"> </p><p align="center"> </p><p align="center"> </p><p align="center"> </p><p align="center"> </p><p align="center"> </p><p align="center"> </p><p align="center"> </p><p>TEXTE INEDIT D&rsquo;ANNE MILLAT, agrégée de Lettres, prévu pour la revue Le Français dans tous ses états. Etude sur la fin du grand Sam</p><p>En attendant la correspondance.</p><p>C&rsquo;est l&rsquo;univers du train qui a été choisi &#8211; on verra bien pourquoi- par Bernard Teulon-Nouailles, professeur de français et écrivain, pour servir de cadre et de trame à : La Fin du grand Sam, une  » réécriture  » de En attendant Godot de Samuel Beckett 1. 1. En attendant Godot, éditions de Minuit. La fin du grand Sam, éditions CMS (1992). Nous donnons en annexe de larges extraits du premier des trois tableaux de la pièce. En numérotant les 137 répliques, on pourra aisément retrouver dans le texte, indiqués entre parenthèses, certains éléments de réponses aux questions posées dans la suite de cet article. La réécriture, exercice depuis peu proposé aux lycéens, dans le prolongement des travaux de français au collège, acquiert droit de cité dans les programmes et même au baccalauréat.</p><p>Depuis longtemps, les écrivains, eux, s&rsquo;y sont amusés, et le pratiquent avec délectation. Dans les classes on est déjà familier du travail sur l&rsquo;adaptation au cinéma d&rsquo;un texte de théâtre ou d&rsquo;un roman, les exercices sur l&rsquo;intertextualité commencent à se pratiquer. Mais les supports pour étudier la réécriture sont rares. Voici une proposition, qui permettra à des élèves qui ont étudié le théâtre d&rsquo;un grand classique, Beckett, de se divertir tout en mobilisant et approfondissant leurs connaissances. Ceci n&rsquo;est pas un plagiat On remarquera d&#8217;emblée que, bien entendu, on n&rsquo;a pas affaire à un plagiat. La célébrité de Beckett rend ici la chose impossible. De toute façon, la référence à l&rsquo;œuvre-origine est explicite. Le texte  » à la manière de…  » ne prend sa saveur que par la reconnaissance de cette dernière. Le réécrivain reconnaît sa dette par toutes sortes d&rsquo;indices offerts à son lecteur. On notera toutefois qu&rsquo;à l&rsquo;usage, la frontière qui sépare la réécriture de la parodie n&rsquo;est pas si facile à repérer : l&rsquo;imitation est toujours sous la menace de la systématisation, de la caricature.</p><p>D&rsquo;où la modestie celui qui réécrit, l&rsquo;exercice reste ludique. Révérence n&rsquo;est pas servilité ; on peut admirer, sans s&rsquo;interdire des clins d&rsquo;œil au lecteur aux dépens du grand aîné. B. Teulon-Nouailles ne s&rsquo;en prive pas. Même en imitant, on fait œuvre personnelle : on sélectionne certains traits tandis qu&rsquo;on en abandonne, ou modifie d&rsquo;autres. La Fin du grand Sam est une ré-écriture Le titre même de la pièce explicite la référence, avouée ainsi au point de départ, à Samuel Beckett. On pense à  » Fin de partie « , mais le thème récurrent de l&rsquo;attente fera plutôt pencher pour En attendant Godot, à la lecture. L&rsquo;allusion à  » la fin  » du grand Sam peut être diversement appréciée : simple idée de prolongement ; évocation impertinente de la mort infligée, ou de la délivrance accordée enfin à l&rsquo;angoissé…</p><p>Le nombre réduit de personnages, souligné par leur dénomination : A et B, appartient encore à l&rsquo;univers beckettien. Un des deux est cependant désigné par son partenaire (pour la première fois, réplique 6) par le prénom de Beckett, revu sous la forme familière du diminutif : Sam, dont B ponctuera ses répliques jusqu&rsquo;à plus soif tout le long de la pièce ! De ce fait se met en place un système de mise en abyme : il est sous entendu par moments qu&rsquo;un des protagonistes, A, serait le créateur de l&rsquo;autre personnage, B, l&rsquo;inventeur de l&rsquo;histoire (111, 117). D&rsquo;autre part, B rappelle à tout bout de champ qu&rsquo;elle lui doit tout, et qu&rsquo;il est le maître des mots. B serait-il alors un double du ré-écrivain ? Tous deux sont d&rsquo;impénitents bavards (94-99), trait constitutif du personnage dramatique, nécessité renforcée ici par le noir qui règne sur scène ! Cette pièce est un hommage Il s&rsquo;agit de plus, ici, d&rsquo;un hommage, comme l&rsquo;indique la troisième de couverture. 2. 2.  » Cette pièce se veut un hommage à Samuel Beckett. « </p><p>Le texte second est composé sous l&rsquo;imprégnation du  » modèle « , mais bien entendu des choix sont opérés. C&rsquo;est la touche personnelle de celui qui réécrit, et ce qui fait l&rsquo;intérêt de son texte. Repérer ce qui est imitation et ce qui est original est à la fois un jeu auquel les élèves pourront s&rsquo;amuser et une façon de mieux connaître Beckett. La comparaison permet aussi de formuler des jugements. B. Teulon-Nouailles a repensé le système des personnages. Pour représenter ici l&rsquo;humanité, un homme et une femme : les marques du féminin suffisent à le préciser (23), mais B est nommée  » Kate  » par son partenaire. Dans Godot, Beckett est allé plus loin : même la distinction du sexe n&rsquo;est plus pertinente ; dans Fin de partie, le Père et la Mère, émergeant de leurs poubelles, sont des personnages troncs. Le dessin de Anne Marie Soulcié, illustration de La Fin du grand Sam accuse ce parti, subtilement. On pourra le comparer avec la couverture des éditions de Minuit pour En attendant Godot, et les deux silhouettes jumelles de Vladimir et Estragon coiffés de leurs chapeaux melon. Parmi les thèmes de la conversation entre A et B, on constate vite que le thème de l&rsquo;attente est conservé comme leitmotiv (37,53-55,73-78 etc.), sorte d&rsquo;objectif en creux là aussi pour les personnages. Toutefois, c&rsquo;est une  » correspondance  » qu&rsquo;attendent A et B (49), sur un quai désert (58) ; non pas un être, mystérieux et impressionnant, mais un simple train. Au fil des répliques, cependant, on sent qu&rsquo;il pourrait s&rsquo;agir d&rsquo;attendre  » la fin  » (23,100,125). Mais, quand on rencontre Dieu -si tant est que Godot ce soit God- n&rsquo;est-ce pas qu&rsquo;on est mort…</p><p>La question du temps, du sens de la vie ressurgit donc. En prenant comme texte origine En attendant Godot, on recensera ce qui a été abandonné dans la réécriture. Pozzo et son valet/chien ont disparu. 3. 3. Toutefois, dans le tableau II, B. Teulon-Nouailles se laissera tenter par l&rsquo;idée de la  » Valise « . Toutefois une réplique de A rappelle le long numéro délirant de Lucky (63), et A/Sam, imbu de lui-même comme Pozzo, aime à donner des leçons (43, 63, 85, 91, 105, 124…). Par ailleurs, les  » autres « , absents, sont souvent évoqués dans le dialogue par B (24,25,58) comme une présence menaçante. Ces changements ne sont donc pas radicaux. B. Teulon-Nouailles a surtout fait disparaître les fameuses didascalies qui prolifèrent dans les pièces de Beckett, totalement. Le dialogue se présente ici à nu. Néanmoins des signes de ponctuation (points d&rsquo;exclamation et d&rsquo;interrogation redoublés, aux répliques1 à 4, et 21) sont autant d&rsquo;indications sur le ton de certaines répliques.</p><p>Chez Beckett, on le sait, certaines didascalies sont à destination du seul lecteur 4. 4. Vladimir &#8211; Liés à Godot ? … Jamais de la vie ! (Un temps.) Pas encore. (Il ne fait pas la liaison.) p. 27. Faute de didascalies, cette connivence est donc abandonnée dans la réécriture, au profit d&rsquo;adresses plus nombreuses aux spectateurs concernant la situation même du spectacle de théâtre. Citons les jeux au sujet de la lumière (1,3, 60 et130,133), les apostrophes et injures à l&rsquo;adresse des spectateurs (présents ?) ou aux techniciens du spectacle (1à5, 64, 134). Rappelons que Le grand Sam est censé se passer dans le noir, les indications ne pourraient donc en tout état de cause porter que sur les bruits qu&rsquo;occasionnent les gestes des acteurs. Comment du reste représenter Le grand Sam ? Tout cadre de référence, même minimal, étant ici absent, la situation imaginée par Beckett est radicalisée : d&rsquo;un bord de route en rase campagne, on est passé sur un quai, désert lui aussi (invraisemblable…) dans une gare qui en comporte d&rsquo;autres ; d&rsquo;un temps vaguement jalonné par la simple alternance de jour et de nuit (pendant l&rsquo;entracte), à une nuit permanente (mais le noir c&rsquo;est aussi la déprime), de protagonistes presque inactifs à des personnages qu&rsquo;on ne voit même plus ! Le non réalisme est donc là, poussé à l&rsquo;extrême, la visée métaphysique en moins peut-être.</p><p>En réécrivant, on s&rsquo;inspire d&rsquo;un illustre aîné. B. Teulon-Nouailles adopte divers traits de l&rsquo;œuvre et de l&rsquo;écriture de Beckett. La même relation, faite d&rsquo;attachement et aussi d&rsquo;indifférence ou de haine, peut être mise en évidence dans les échanges de répliques entre Didi et Gogo et entre Sam et Kate : à  » A : Tu es énervante à la fin  » succède  » A : Tu frémis ma jolie ? Ne t&rsquo;inquiète pas « , et B passe des  » Ce que t&rsquo;es intelligent, Sam  » à  » ;;; dites-moi, Monsieur l&rsquo;instruit… où tu nous as encore amenés ? « . La relation au monde est dans les deux pièces empreinte de désarroi, élans d&rsquo;audace et accès de panique alternent. Pour tromper la peur, tuer le temps, oublier le néant : parler, parler sans s&rsquo;arrêter. C&rsquo;est surtout le travail sur la langue, le jeu avec le langage -aspects qui mettent souvent les élèves en difficulté, de sorte qu&rsquo;ils l&rsquo;occultent volontiers dans leur commentaire- qui par le jeu d&rsquo;échos entre les deux textes peut devenir plus sensible. De part et d&rsquo;autre, des jeux de mots (26 :  » je me demande qui est l&rsquo;homme de tête « , bu/lu, 62 :dame/damnée, 112 :drôle) sans prétention le plus souvent, des stéréotypes (24,31,33 !!, 85,100, 107) proférés par les personnages en place d&rsquo;une parole personnelle.</p><p>Comme son prédécesseur Beckett, B. Teulon-Nouailles cultive à plaisir le procédé du décalage : termes littéraires et triviaux (71, 81) se télescopent, mis sur le même plan. B/Kate, en disciple admirative, souligne tant les gros que les beaux mots de A/Sam : reproches et compliments appuyés (47) suivant les cas. Les enchaînements du dialogue sont souvent en décalage (15,16,17) eux aussi (d&rsquo;où les points qui suspendent nombre de répliques…), procédé qui mime les conversations réelles, mais en même temps signifie : chacun suit sa propre pensée plus qu&rsquo;il n&rsquo;écoute l&rsquo;autre, lui prêtant néanmoins une oreille distraite. La logique est souvent mise à mal, surtout par le  » grand  » A. Les propos des personnages passent du coq à l&rsquo;âne(10, 60, 78, 84…), les raisonnements dérapent. Aller à la recherche de tous ces jeux langagiers ou littéraires est à la fois apprentissage et divertissement. Mis en confiance et en train par cette étape d&rsquo;observation, les élèves seront prêts à passer eux-mêmes à la réécriture, dans le sillage de l&rsquo;illustre Jean-Baptiste, du célèbre Alfred, du génial Eugène… qui se verront attribuer le rôle A ; le réécrivain sera B. D&rsquo;autres seront peut-être davantage tentés par la perspective de jouer Le grand Sam, ce que le dispositif imaginé par B. Teulon rend assez aisé, par exemple sous la forme d&rsquo;une pièce radiophonique.</p><p>ANNE MILLAT</p><p> </p><p align="center"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-medium wp-image-5498" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2023/04/Soulcie-065-300x219.jpg" alt="" width="300" height="219" srcset="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2023/04/Soulcie-065-300x219.jpg 300w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2023/04/Soulcie-065-768x562.jpg 768w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2023/04/Soulcie-065.jpg 1024w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></p><p align="center"> </p><p align="center"> </p><p align="center"> </p><p> </p>								</div>
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		<title>Loft Story</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 03 Oct 2019 10:52:39 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Inédits]]></category>
		<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[CECI N&#8217;EST PAS UN JEU TELEVISE mais une proposition d&#8217;atelier d&#8217;écriture. Une pièce qui épouse les dimensions d&#8217;une scène de théâtre à l&#8217;italienne et qui peut donc être enrichie de multiples éléments du décor au cas où elle se jouerait à l&#8217;extérieur. L&#8217;important est d&#8217;avoir l&#8217;impression que les acteurs n&#8217;ont pas le droit de regarder [&#8230;]]]></description>
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									<p align="center"><b><u>CECI N&rsquo;EST PAS UN JEU TELEVISE</u></b></p><p align="center"><b><u>mais une proposition d&rsquo;atelier d&rsquo;écriture.</u></b></p><p><b>Une pièce qui épouse les dimensions d&rsquo;une scène de théâtre à l&rsquo;italienne et qui peut donc être enrichie de multiples éléments du décor au cas où elle se jouerait à l&rsquo;extérieur. L&rsquo;important est d&rsquo;avoir l&rsquo;impression que les acteurs n&rsquo;ont pas le droit de regarder du côté du public, que ce côté-là leur est interdit, comme s&rsquo;ils appréhendaient ce qui s&rsquo;y découvrirait et sur lequel on peut faire réfléchir les élèves. Pas besoin de vidéo-surveillance donc, la présence du public suffit</b>.</p><p align="center">ACTE I</p><p><i>Un lit à deux places, deux canapés à trois places, quatre fauteuils dont les accoudoirs attirent tour à tour chacun des douze protagonistes, qui viendront s&rsquo;y asseoir au moins une fois par acte. Dans le fond, un couloir d&rsquo;entrée mène à la cuisine. A gauche, une porte vitrée côté jardin. A droite la même porte côté cour. On pourra s&rsquo;étonner du fait que les protagonistes n&rsquo;aient pas songé à sortir. Mais songe-t-on à sortir de la vie ? Après tout ils ont tout ce qu&rsquo;ils souhaitent dans leur microcosme. </i></p><p>Argument : L&rsquo;action commence in medias res. L&rsquo;échange des propos dure depuis au moins 5 bonnes minutes. Les personnages sont réveillés à tour de rôle, tout habillés s&rsquo;entend selon les goûts des élèves. Seulement voilà : aucun d&rsquo;eux ne se souvient ni pourquoi ni comment il se retrouve dans cette pièce en laquelle il se sait pour l&rsquo;instant enfermé à double tour avec ses camarades. Le premier acte épouse alors leur prise de conscience de la situation, chacun s&rsquo;interrogeant sur celle-ci et livrant son interprétation à ce sujet. Indépendamment des propositions de dialogues conçus par les élèves, il serait bien que les phrases-clés que je propose soient énoncées par ceux qui, à tour de rôle, s&rsquo;assoient sur l&rsquo;accoudoir.</p><p>&#8211; Mais enfin où sommes-nous ?</p><p>&#8211; Et comment sommes-nous arrivés ici ?</p><p>&#8211; C&rsquo;est drôle je ne me souviens de rien ?</p><p>&#8211; Moi ? Je sais que je suis mais je ne sais pas qui je suis. Je ne sais plus.</p><p>&#8211; C&rsquo;est étrange. Je serais incapable de vous reconnaître et pourtant il me semble que je vous connais depuis une éternité.</p><p>&#8211; Est-ce que quelqu&rsquo;un a une explication plausible à donner ?</p><p>&#8211; Si c&rsquo;est une farce elle est de fort mauvais goût…</p><p>Ces phrases sont en quelque sorte des embrayeurs, des étapes obligées du dialogue. Elles peuvent être triturées, chevillées, adaptées au contexte, à la situation de communication, par les élèves mais doivent conserver leur contenu notionnel (leur sens) de façon à orienter la pièce vers une profondeur métaphysique insoupçonnée. Ensuite les protagonistes vont chercher à se présenter mais comme ils n&rsquo;ont aucun souvenir de leur vie antérieure, ils vont se référer, plutôt qu&rsquo;au passé, au présent et surtout à l&rsquo;avenir, tel qu&rsquo;ils l&rsquo;envisagent…</p><p>&#8211; Elle est classe, cette piaule. Regardez moi ces…</p><p>&#8211; Qui veut du café, j&rsquo;ai trouvé tout ce qu&rsquo;il faut dans la cuisine.</p><p>&#8211; Et si on se présentait. Ca ferait passer le temps.</p><p>&#8211; Moi je pourrais être coiffeuse, ou manucure, ou mannequin dans une autre vie mais à quel endroit, dans quelle ville, ça je ne saurais le dire.</p><p>&#8211; Moi c&rsquo;est pareil. Mais c&rsquo;est garçon de café que j&rsquo;aurais aimé être. On voit tous les jours des gens différents. On n&rsquo;a pas le temps de s &lsquo;attacher. Et on se fait du fric avec les pourboires.</p><p>&#8211; J&rsquo;ai une idée. Ce que nous ignorons nous n&rsquo;avons qu&rsquo;à l&rsquo;inventer. Après tout on a une chance de tomber juste. Et d&rsquo;abord tous les garçons de café et les shampouineuses se ressemblent, non ?</p><p>&#8211; C&rsquo;est ça on n&rsquo;a qu&rsquo;à se dire qui on aimerait être et on saura qui on est.</p><p> </p><p>La conversation porte donc sur les présentations : chacun des 12 protagonistes : 6 garçons, 6 filles, doit avoir un caractère nettement affirmé et sans doute un physique qui lui corresponde : le beau gosse prétentieux, le sportif sympa, la coquette écervelée, la médisante, la romantique, le petit boute en train, le ou la rebelle, le ténébreux, l&rsquo;intello à lunettes, la bavarde hystérique etc. (Ici les élèves pourraient faire raconter aux protagonistes leur histoire parfaitement fictive et projetée dans l&rsquo;avenir en fonction du caractère dominant, évoqué ci-dessus).</p><p>Les présentations faites, les protagonistes décident de se scinder en trois groupes censés régler les problèmes d&rsquo;intendance, de règles de vie communautaire, d&rsquo;énumération des loisirs.</p><p>Cette scène donne lieu aux premières chamailleries, pas trop violentes cependant et évitant l&rsquo;insulte grossière que l&rsquo;on réservera plutôt pour la fin. Il serait bon que les élèves s&rsquo;inspirent de l&rsquo;ambiance bruyante qui règne en général durant les ateliers d&rsquo;écriture pour recréer une atmosphère. Evidemment toute interférence entre les trois dialogues serait bienvenue.</p><p>Par exemple : Groupe 1 : &#8211; Moi je veux bien faire la vaisselle; Quelque chose me dit que je suis douée pour ce style de travail. &#8211; C&rsquo;est bien beau la vaisselle mais ce qui nous intéresse c&rsquo;est ce qu&rsquo;on y met dedans.</p><p>Pendant que le groupe 2 : &#8211; Et tout d&rsquo;abord la vaisselle se fera à tour de rôle… &#8211; Mais c&rsquo;est une horreur. Mes ongles vont s&rsquo;abîmer.</p><p>Ou groupe III &#8211; Bon par exemple moi dès le matin avant de prendre le petit-déj je ferais bien ma gym en musique. &#8211; C&rsquo;est ça et pendant ce temps les bobonnes prépareront les tartines des garçons. Non ! Non ! Ce n&rsquo;est pas ainsi qu&rsquo;il faut procéder. Tout le monde travaille ou tout le monde s&rsquo;amuse. Sinon ça va vite dégénérer.</p><p>A un moment de cette conversation la lumière s&rsquo;éteint puis se rallume, mais sans qu&rsquo;aucune lumière ne vienne plus de l&rsquo;intérieur. La nuit tombe : Quelqu&rsquo;un lance une phrase : du style : Tiens, c&rsquo;est sans doute le soir. Vous vous rendez compte ? Notre premier soir… Et les autres de rebondir.</p><p align="center">ACTE II</p><p>Surprise collective et effervescence autour de la boîte aux lettres. Chaque personnage a reçu une lettre personnalisée, assez courte, que chacun lira à son tour. Il faudrait que ce qui s&rsquo;y révèle prouve que leur rédacteur connaît bien chacun des protagonistes, non seulement ce qu&rsquo;il a fait mais ses secrets intimes, ce qui ajoutera une part de mystère. Cette lettre prévient in fine que deux protagonistes seront éliminés de la « pièce » (Naturellement les élèves choisiront ceux qu&rsquo;ils éliminent). Les personnages s&rsquo;interrogent sur le sens et les modalités de cette « élimination », sur ses critères de sélection et sur les enjeux d&rsquo;une telle épreuve. Du coup le climat se crispe, se dégrade quelque peu sans toutefois aller jusqu&rsquo;à la rupture. Voici les phrases à enrichir :</p><p>&#8211; Eliminé ! Eliminé ! Mais qu&rsquo;est ce que ça vaut dire ?</p><p>&#8211; J&rsquo;ai peur. Je me sentais si bien parmi vous.</p><p>&#8211; Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a derrière ces volets roulants ? On va peut-être le savoir.</p><p>&#8211; Je sais qu&rsquo;il existe un film complètement nul dont les personnages, tous des bourges, refusent de quitter la pièce. Ils n&rsquo;en sortent tous qu&rsquo;à la fin. (cf. L&rsquo;ange exterminateur)</p><p>&#8211; Justement je n&rsquo;ai aucune envie de sortir.</p><p>&#8211; Pourvu que ça ne soit pas X qui parte. Je commençais à le trouver à mon goût.</p><p>&#8211; Remarquez, en un sens, au moins, on apprendra quelque chose. Mais si…voyons… Quand les deux partiront…</p><p>En effet la porte s&rsquo;ouvrira côté cour mais en même temps côté jardin , sur un magnifique ciel bleu, un terrain de jeu et une piscine. Une haie très épaisse enclôt la villa et interdit toute vue sur l&rsquo;horizon au-delà. Instinctivement dix des personnages s&rsquo;y précipitent. Les deux derniers évidemment choisissent le côté cour. Ce sont eux qui sortiront avec prudence mais sans panique. La porte se referme sur eux. On ne les reverra plus.</p><p>Passé l&rsquo;euphorie de la découverte du monde extérieur les 10 survivants vont s&rsquo;interroger sur le choix des deux disparus, sur les raisons qui les ont poussés à choisir cette voie de sortie plutôt que l&rsquo;autre, sur leur sort éventuel… Les rescapés débattent. Des liens peuvent se former mais aussi des clans apparaître. Les tâches des disparus doivent être réparties entre les survivants. Il faut également penser aux tâches nouvelles côté jardin. Je verrais bien trois groupes de trois personnes et l&rsquo;un qui va de groupe en groupe.</p><p>&#8211; Eh bien moi, je pense qu&rsquo;ils ne sont pas morts. Quel intérêt sinon de les avoir fait vivre, de nous avoir fait vivre, si c&rsquo;est pour nous éliminer aussi sec…</p><p>&#8211; C&rsquo;est vrai, ça. On est nuls. On s&rsquo;est tous précipités du côté du jardin alors que la vraie vie, le vrai monde, était de l&rsquo;autre côté.</p><p>&#8211; Qui sait. On aura peut-être une nouvelle chance…</p><p>&#8211; Oui mais qui nous l&rsquo;offrira. c&rsquo;est ça la question.</p><p>&#8211; On attend quelque chose de nous. C&rsquo;est un fait. Mais qui est « on ». Vous avez une idée ?</p><p>&#8211; A présent il va falloir vivre sans Truc et Machine.</p><p>&#8211; Qu&rsquo;est-ce que vous pensiez, vous, de Truc et Machine ? (les deux éliminés).</p><p>Il serait bon que cette discussion suscite le premier vrai désaccord.</p><p>Pour tuer le temps et éviter les dissensions, chacun vaque à son occupation singulière (scène muette mais certains peuvent siffler, chanter, s&rsquo;exclamer…) : l&rsquo;un(e) regarde une cassette intitulée le Charme discret de la bourgeoisie, un(e) autre lit En attendant Godot, un ou une troisième consigne par écrit un projet d&rsquo;émission, un(e) quatrième pense en marchant de long en large tout en faisant des gestes clownesques, le 5ème feint de téléphoner en multipliant les oui oui c&rsquo;est cela oui très bien, j&rsquo;ai compris etc. comme s&rsquo;il parlait à une agence de voyages, le 6ème peint dans le style de Bacon… Les 4 autres se livrent à des activités extérieures : footing, danse, gym etc. et traversent donc de temps en temps la pièce.</p><p>Les 6 premiers entreprennent soudain de relater aux autres les fruits de leur réflexion et interrogations : Pourquoi cette cassette, ce livre. Certains pensent que ces choix n&rsquo;ont pas été opérés au hasard, d&rsquo;autres que cela ne veut rien dire.</p><p>Soudain quelqu&rsquo;un dit : Et maintenant qu&rsquo;allons-nous faire ? La lumière s&rsquo;éteint en pleine conversation.</p><p align="center">ACTE III</p><p>Evidemment dès le lendemain matin tous se précipitent pour récupérer le courrier. Surprise ! C&rsquo;est la même lettre que celle de la veille, à peu de choses près, à savoir qu&rsquo;on félicite les protagonistes du choix, prudent, qu&rsquo;ils ont su effectuer.</p><p>Le début de l&rsquo;acte pourrait constituer le petit déj&rsquo;. Chacun a réfléchi pendant la nuit et des solutions nouvelles sont avancées :</p><p>&#8211; Moi je crois bien qu&rsquo;on se fiche de nous. &#8211; Qui se moquerait de nous ? Et dans quel but. Je ne vois pas ce qu&rsquo;il y a de marrant..</p><p>&#8211; Qu dit qu&rsquo;il faut un but ? Est-ce qu&rsquo;on en a nous, un, de but ?</p><p>&#8211; Oui, sortir d&rsquo;ici !</p><p>&#8211; Vous avez envie de sortir vous ? Pour aller où je vous le demande…</p><p>&#8211; N&rsquo;oubliez pas les lettres. Elles nous félicitent de notre prudence.</p><p>&#8211; Justement, et si c&rsquo;était pour se ficher de nous… On en revient au point de départ…</p><p>Soudain la porte côté cour s&rsquo;ouvre. Après s&rsquo;être concertés du regard, huit des protagonistes s&rsquo;y précipitent. Les deux autres haussent les épaules et se dirigent lentement côté jardin où ils disparaissent.</p><p>Un temps qui peut durer très longtemps aux yeux des personnages.</p><p>Les huit audacieux reviennent un par un (leur identité, l&rsquo;ordre et les attitudes, différenciées, seront laissés à la libre appréciation des élèves). Un dialogue s&rsquo;engage.</p><p>&#8211; Vous avez vu quelque chose, vous ?</p><p>&#8211; Et qu&rsquo;est- ce qu&rsquo;il y avait au bout ?</p><p>&#8211; Ben, justement je n&rsquo;ai pas trouvé le bout. J&rsquo;ai préféré renoncer.</p><p>&#8211; Moi je n&rsquo;ai rien compris. Je vous suivais et soudain je me suis retrouvée seule.</p><p>&#8211; Vous avez vu l&rsquo;heure ? Ce n&rsquo;est pas possible. Nous n&rsquo;avons pu y rester tout ce temps.</p><p>&#8211; Et X et Y qui ne sont pas revenus…</p><p>&#8211; Ca m&rsquo;étonnerait fort qu&rsquo;on les revoie…</p><p>La conversation porte sur l&rsquo;expérience vécue par chacun. Certains peuvent exagérer, mentir, inventer. Ensuite il est question des raisons du choix des deux nouveaux disparus. Quels critères ont prévalus pour justifier leur élimination. Du coup quels critères déterminent le maintien des restants.</p><p>Quelqu&rsquo;un conclut : Moi ce n&rsquo;est pas le sort de ceux qui partent qui m&rsquo;importe. C&rsquo;est le nôtre. Nous qui restons. Et la lumière s&rsquo;éteint…</p><p align="center"> </p><p align="center">ACTE IV</p><p>Quelques jours, peut-être des semaines, se sont écoulés. La vie s&rsquo;est organisée petit à petit. On comprend que la boîte aux lettre est restée désespérément vide.</p><p>Comme rien ne se passe le groupe décide de prendre les choses en main. Ses membres vont donc se livrer à un procès à huis clos de façon à connaître le nom de ceux qu&rsquo;ils voudraient voir sortir. Après tout ils ne sont pas si mal en cet endroit et l&rsquo;appréhension du monde extérieur est la plus forte (guerre, insécurité, pollution, catastrophe nucléaire, néant, enfer, misère etc… : tous ces thèmes peuvent être développés sous forme de dialogue par les élèves).</p><p>&#8211; A mon avis, nous avons tort d&rsquo;attendre. C&rsquo;est à nous de faire bouger les choses.</p><p>&#8211; Je en vous comprends pas. On n&rsquo;est pas si mal ici. Qu&rsquo;est-ce qui nous manque ? &#8211; Nous sommes trop nombreux. On n&rsquo;a aucune intimité.</p><p>&#8211; Eh bien on n&rsquo;a qu&rsquo;à désigner ceux qu&rsquo;on aimerait voir sortir. On verra bien ce qu&rsquo;il se passe. &#8211; C&rsquo;est une lourde responsabilité. Cela ne va pas mettre une bonne ambiance.</p><p>&#8211; Et ceux qui sortiront, que va-t-il leur arriver au dehors ? Si c&rsquo;est pour les envoyer à l&rsquo;abattoir… &#8211; Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il peut bien y avoir au-dehors ? Moi dans le doute, je m&rsquo;abstiens…</p><p>Chacun a tour de rôle est donc accusé puis défendu par les autres. Le procès se déroule jusqu&rsquo;au 4ème personnage, inclus quand les deux portes s&rsquo;ouvrent à nouveau. Ceux qui n&rsquo;ont pas été jugés s&rsquo;y précipitent, deux côtés cour, deux côté jardin. On ne les reverra plus. Les autres hésitent, attendent, s&rsquo;interrogent et quand ils se décident il est trop tard : les jeux sont faits.</p><p>&#8211; C&rsquo;est terrible. Nous cherchons à diriger notre destin et tout se décide à notre insu.</p><p>&#8211; Je ne comprend pas l&rsquo;attitude d&rsquo;un tel. Il semblait si circonspect. Tu as vu comme il s&rsquo;est précipité…</p><p>&#8211; On n&rsquo;est plus que quatre. Ca va devenir plus facile de cohabiter. &#8211; Sans doute. Mais ça va être monotone.</p><p>&#8211; On ne peut pas tout avoir.</p><p>&#8211; En tout cas on se connaît mieux.</p><p>&#8211; A ce propos je ne pensais pas ce que j&rsquo;ai dit. Je cherchais à mieux comprendre. C&rsquo;est tout.</p><p>Les quatre rescapés décident de fonctionner par couple mais ils ont du mal à s&rsquo;accorder : La lumière s&rsquo;éteint en pleine chamaillerie.</p><p align="center">ACTE V</p><p>Cet acte n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;être très long. Au petit matin, deux se réveillent. Les deux autres ont disparu. Ils les cherchent. Ils se rendent à l&rsquo;évidence et énoncent plusieurs hypothèses. Ils cherchent des solutions relatives à leur avenir. Quel avenir. A vous de décider.</p>								</div>
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		<title>Au jour le jour (Inédit, inachevé)</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2019/07/30/au-jour-le-jour/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 30 Jul 2019 09:16:45 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Inédits]]></category>
		<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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									<p style="text-align: center;"><span style="color: #ff8000;">Ce work in progress s&rsquo;écrit au jour le jour, au fil de l&rsquo;inspiration. Il évoluera forcément d&rsquo;ici à son achèvement. Le texte en est modifié le plus souvent possible. Nul ne peut dire quel en sera l&rsquo;état définitif. C&rsquo;est donc à une création à l&rsquo;état brut que vous assistez, avec ses risques et ses errements. Je réclame donc une nouvelle fois votre indulgence pour cette « expérience ».</span></p>								</div>
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									<p style="text-align: center;"><strong>Mercredi 1er janvier 2003</strong></p><p>C&rsquo;est arrivé hier, lors de la nuit du réveillon, le réveillon des autres. Une histoire incroyable. A dormir debout et avec ce froid de canard, ce n&rsquo;est pas peu dire. Je n&rsquo;en dirai pour ainsi dire pas plus. Or j&rsquo;en frémis encor&#8230; Brrr&#8230;</p><p>Essayons de mettre un peu d&rsquo;ordre dans tout ça, dans ces choses vues&#8230;</p><p>J&rsquo;étais censé rentrer dans ma garçonnière, j&#8217;emploie ce mot à dessein pour simplifier, dans cette ville où je viens d&rsquo;arriver, que j&rsquo;ai élue parce que je n&rsquo;y connais personne. Du moins je le supposais en consultant l&rsquo;annuaire. J&rsquo;avais bien repéré mes homonymes mais quelques coups de fil sur le G.S.M. pour épuiser mon forfait à propos d&rsquo;un supposé sondage, ou du style monsieur Meunier ou Martin ou Machin vous avez gagné un superbe cadeau qu&rsquo;on vous remettra à notre agence du &#8211; ici une adresse bidon &#8211; , quelques coups de fil de précaution donc, j&rsquo;en arrive à mon propos, m&rsquo;avaient vite rassuré. J&rsquo;étais descendu en toute quiétude dans le midi. On s&rsquo;y gelait pourtant ni plus ni moins que dans l&rsquo;Ain. Cela n&rsquo;arrive jamais, m&rsquo;a dit un vieux « je sais tout », un vrai vieux je veux dire, la stalactite au nez, avec un mouchoir à carreaux qui éponge la sueur l&rsquo;été, les humeurs inavouables le reste du temps, un de ces vieux malpropres comme on en fait de moins en moins, un du genre à bayer aux corneilles et à jouer au besoin les corbeaux, un qui s&rsquo;enracine le matin au bistrot et l&rsquo;après-midi au jardin des plantes, face à la statue du père François, dès fois qu&rsquo;un fantôme diurne vienne agrémenter le lot quotidien d&rsquo;aventures postmaturées. N&rsquo;importe quoi pour se faire remarquer, les vieux. « Jamais, c&rsquo;était sûrement avant mon arrivée », ai-je insinué&#8230; Et toc ! Il l&rsquo;avait pas volée, celle-là&#8230;</p><p>Il m&rsquo;a regardé d&rsquo;un air vexé. Il s&rsquo;est levé, s&rsquo;est incliné m&rsquo;a dit : « Ces propos ne vous porteront pas bonheur », et s&rsquo;est dirigé avec dignité vers l&rsquo;entrée. Je dis l&rsquo;entrée parce que le mot était écrit à l&rsquo;envers, en lettres contournées de ferronnerie ouvragée, en plein cintre au dessus du portail de bronze et qui devait dater de l&rsquo;âge de fer. Les vieux c&rsquo;est pas toujours causant. Ca se mêle de ce qui vous regarde et ça vous plante là, remarquez l&rsquo;environnement s&rsquo;y prêtait. Heureusement je suis loin d&rsquo;être vieux. C&rsquo;est ce qu&rsquo;on se dit toujours et pendant ce temps le temps justement il passe. Passe passe le temps&#8230;</p><p>Il est vrai que j&rsquo;étais souffreteux. Après tant de lieues parcourues&#8230; Le mistral, c&rsquo;est meurtrier pour qui ne connaît. J&rsquo;avais bien mon manteau des périodes fastes, un cadeau d&rsquo;une cliente, amoureuse de Clint Eastwood jeune, mâchouillant son éternel cigare, « pour quelques dollars de plus ». A moi qui ressemble plutôt à Dustin Hoffman dans Macadam Cowboy mais bon tout ça c&rsquo;est de ma faute. Je n&rsquo;avais qu&rsquo;à choisir un acteur du continent. Bref je me coltinais un de ces interminables ramasse-poussière en daim comme on n&rsquo;en voit plus même vers l&rsquo;Aisne ni même dans l&rsquo;Allier, chez les fous qui se dopent à l&rsquo;eau de Vichy. Ca n&rsquo;a pas porté chance à Valéry. Et mon sac de sport avec le minimum : le nécessaire qu&rsquo;on dit de toilette, une robe de chambre pour les sempiternels regrets, un album-photo et pas mal de remords.</p><p>J&rsquo;oubliais : un Psion Revo dernier cri, du style nul ne vous voit tandis que vous tapotez lettres et chiffres et qui tient quasiment dans la paume de votre main courante. C&rsquo;est pour ça qu&rsquo;on essaie de vous les piquer en vous serrant les pognes.</p><p>Au bistrot de la gare, j&rsquo;avais carburé au grog en attendant l&rsquo;heure fatale tout en me déliant les doigts, engourdis par le froid, vous imaginez à quelle fin. Histoire de m&rsquo;abrutir au rhum d&rsquo;autant que mon chemin devait aboutir à cette ville qui conservait pieusement, dans les murs de ces demeures médiévales, les souvenirs des anciens templiers. Je ne suis pas un habitué du rhum, on s&rsquo;en aperçoit vite. Mais j&rsquo;étais comme on dit à la croisée des chemins, au moment crucial de la vie, celui des décisions décisives comme la petite fourmi qui voulait à tout prix se rendre à Jérusalem sans crier Victoire. Il fallait fêter ça. Voir l&rsquo;existence autrement, je veux dire autrement que par le passé, enfin quand je dis l&rsquo;existence&#8230;</p><p>Je regardais les gens qui paraissent en vie. Quand je bois je les vois plus beaux que nature. Ca tient un peu à ma myopie. Plus jeunes aussi. Plus souriants. Je dois avoir un instamatic dans l&rsquo;oeil, ma parole. Dommage que l&rsquo;oeil ne soit pas numérique. J&rsquo;aurais collé ça dans la mémoire de mon seul pote de poche, celui qui ne me contrarie jamais. Quant à l&rsquo;oeil, c&rsquo;est comme ça que j&rsquo;ai rencontré les mémés, surtout l&rsquo;ancienne, la toute dernière, celle que j&rsquo;ai lâchée, cette enrhumée. Et puis le grog, ça vous tue un rhume en moins qu&rsquo;il n&rsquo;en faut pour vous soulager tripes et boyaux, comme disait Rabelais que j&rsquo;avais dévoré en seconde, et dévorer Rabelais faut quand même se le taper, surtout dans le texte originel, tout ça pour dire que sa trogne hilare se foutait littéralement de moi, sur la fresque murale, très monacale au demeurant qui décorait l&rsquo;un des murs du bar. Décidément il est partout celui-là. Déjà lors d&rsquo;un séjour dans les Alpes de Haute-Provence, on s&rsquo;était fait virer, ça devait être avec Aglaé, d&rsquo;un trois étoiles, je n&rsquo;étais pas digne de le recevoir paraît-il, le monde à l&rsquo;envers quoi, mais bon&#8230; Ici ça devait être le nom du bar. Ils vous le mettent à toutes les sauces dans les Restau. Sinon, le grog, je recommande. D&rsquo;ailleurs je n&rsquo;ai cessé d&rsquo;en commander. De préférence aux cachets dont l&rsquo;effet perdure au-delà des prescriptions et puis l&rsquo;acidité ne me réussit pas. Le grog, c&rsquo;est radical. Sans compter, mais rien n&rsquo;oblige à le faire, qu&rsquo;on ne voit plus son temps passer. C&rsquo;est déjà quelque chose&#8230; Seulement les gens mais qui n&rsquo;existent pas, qui vivent si l&rsquo;on peut appeler ça vivre, quand on se retrouve au comptoir à quémander l&rsquo;attention du garçon le soir du réveillon pour l&rsquo;entretenir de ses illusions. Quant à moi ce n&rsquo;était pas la même chose; J&rsquo;avais choisi mon exil, cet exil-là. On se choisit l&rsquo;exil qu&rsquo;on peut&#8230;</p><p>Machinalement, je faisais craquer mes doigts douloureux. On connaît sa douleur. J&rsquo;en avais même vu une. Et alors ? Michaux a bien croisé une colère, une grosse il est vrai.</p><p>Au demeurant cette nuit-là les gens, ces gens-là, ils semblaient ne pas me voir. J&rsquo;avais tellement bu que je leur devenais transparent. Si bien qu&rsquo;aux alentours de onze heures, j&rsquo;en arrivais à me demander si j&rsquo;étais bien présent dans ce bistrot, ou si je me donnais l&rsquo;illusion d&rsquo;y faire acte de présence. Car comment expliquer qu&rsquo;on ne soit pas venu me gratifier d&rsquo;un brin de conversation, devant mon guéridon, en voie de guérison, en plus c&rsquo;étaient des vieux précoces les types au bar et d&rsquo;habitude la vieillesse me colle à la peau si je puis dire. Elle s&rsquo;attire à moi&#8230; Mais je parle-là des Alpes maritimes et ça fait un bail que&#8230;</p><p>J&rsquo;avais renoncé à tout ça. Si j&rsquo;étais descendu, c&rsquo;était pour une autre vie, comme on dit chez les poètes qu&rsquo;on ne lit plus au sortir du bahut. Au fait il était d&rsquo;où le camarade Arthur, sur les collines d&rsquo;Ardèche ? Dans un val des Ardennes ? Une grotte d&rsquo;Ariège ? Trop étroit tout ça, trop étroit. Non lui c&rsquo;était l&rsquo;Abyssinie, l&rsquo;Afrique très très noire comme les mouches qui bombinent, l&rsquo;Aden-Arabie. Le midi vous en rapproche comme un reproche&#8230; Ah, repartir à zéro, changer de réseau, se mettre au rosé ! Ce me serait aisé car je n&rsquo;avais pas prouvé grand chose. On se dit toujours qu&rsquo;on a bien le temps, c&rsquo;est ce que radotait le paternel au rictus ironique et figé. Ouais mais lui il s&rsquo;était fait la malle, le paternel je veux dire, le temps aussi d&rsquo;ailleurs, cela ferait bientôt deux lustres, qu&rsquo;il avait fallu vendre ainsi que les chandeliers en argent, mon Jean. Je vous dis pas la tête de l&rsquo;autre folle. Comment ? Mon paternel ? Où ça ? J&rsquo;en sais pas plus que vous. Une certaine Nathalie. Une secrétaire slave. Je devrais pas le dire. On m&rsquo;a toujours demandé de taire le secret. Sans ça ce serait plus un secret, mon André ! Une slave ! Encore heureux, pour un maniaque de la propreté. Mais ceci est aussi une autre histoire. Une fable hydrophile, je vous raconterai un jour si le Psion le permet. Bref, pour moi, ça devenait sérieux. Il valait mieux que je file un autre coton. Une vieille peau quand ça t&rsquo;a dans la peau ça en veut à ta peau.</p><p>Remarquez ce que j&rsquo;en dis du paternel ce n&rsquo;est pas mon affaire. Il n&#8217;empêche. On en a connu de plus prodigues ou c&rsquo;étaient les fils à papa je confonds toujours. Et puis il y a des pères qui valent pas mieux que leurs fils. Surtout les avares&#8230; J&rsquo;en reviens donc à moi, on y revient toujours. D&rsquo;accord j&rsquo;avais eu du pot. J&rsquo;avais pas mal de fric dans ma socquette en laine, les cachets en gros ça rapporte gros. Et les mémés sont friandes, pas la peine d&rsquo;avoir lu Pennac pour s&rsquo;en persuader d&rsquo;ailleurs je l&rsquo;ai pas lu mais je connais. Mettez-vous à leur place les pauvrettes, c&rsquo;est une façon de parler. Les mémés libérées ce sont les intellos de 68 vous savez bien, les films d&rsquo;Akerman, les chevelus tout nus, le petit père Léo, la maman, la putain, Eden Eden et autres conneries. On dira que les vieilles sont friandes de tout, c&rsquo;est vrai au Brésil les belles-mères étaient les plus gourmandes si l&rsquo;on en croit les ethnologues, mais&#8230; mais&#8230; voilà il faut assurer. Les rassurer. Les rasséréner. Les laisser râler. Les mémés c&rsquo;est comme les bourgeois, plus ça devient vieux plus ça vous traite en bête. Ç&rsquo;est chose aisée à vingt ans quand on a tout son temps, et que ça, ou quoi d&rsquo;autre, si j&rsquo;ose à dire, à foutre, une santé d&rsquo;acier mais&#8230; mais aux abords de la trentaine, c&rsquo;est une autre paire de manches que d&rsquo;avoir à se hisser à la hauteur de ses propres performances. C&rsquo;est même pas une question physique. Quoique j&rsquo;avais souvent la nausée, une nausée acide si l&rsquo;on voit ce que je veux dire. Question de crise plutôt. Quand le cœur n&rsquo;y est plus. Et quand je dis le cœur&#8230; C&rsquo;est tout le corps qui s&rsquo;effiloche. On n&rsquo;est que l&rsquo;ombre de soi-même. Imaginez l&rsquo;ombre d&rsquo;Hoffmann quand il court dans les rues de Mean streets ou c&rsquo;est peut-être pas lui de toute façon tout le monde aura compris ça doit être plutôt De Niro je les confonds toujours non c&rsquo;est Pacino, ces foutus italiens de la communauté, ça devrait pas être permis d&rsquo;avoir un tel génie en tout cas c&rsquo;est pas Brando, il est trop gros, ni Allen il est trop vilain&#8230; Bref, le septième ciel vous échappe, on n&rsquo;est plus qu&rsquo;une mécanique bien huilée, qui tourne à vide. Le gingembre confit et l&rsquo;alcool mentholé coupent l&rsquo;appétit, vous dépérissez à vue d&rsquo;oeil et les cachets qui ne font plus effet&#8230; Cette vie-là, dans une villa en effet, comment l&rsquo;avez-vous deviné ? Il était temps d&rsquo;y mettre un terme. C&rsquo;est mis : terme. Il était temps.</p><p>Ou plutôt Terminus. Au bar. Qui viendrait me dénicher dans cette ville méridionale où je n&rsquo;avais jamais mis les pieds. Je veux dire dans le Sud, chez les ploucs de province, en Provence ou dans le Roussillon, Le Lauraguais ou Le Languedoc peu importe, vu de plus haut tout se confond, et rien n&rsquo;est plus province que le Sud, surtout depuis que les Capitaux des capitales y pointent leurs décapotables avec leurs auxiliaires de tous sexes et comme eux ne regardent guère à la dépense, qui c&rsquo;est qui peut plus se payer les bons restaus ? Remarquez je m&rsquo;en fous je n&rsquo;y vais plus. N&#8217;empêche&#8230;</p><p>A moi le Sud profond c&rsquo;est une façon de parler. Ils penseraient à tout je ne sais pas moi que je me trouve chez mes cousins de l&rsquo;Aube mais savent-ils quelle est la préfecture de L&rsquo;Aude ou de l&rsquo;Aveyron ces diplomés du Nord qui n&rsquo;auraient même pas eu leur certif de fin d&rsquo;études ? Je cite Bernadette de mémoire. Bref j&rsquo;avais un peu de répit, du pognon pas à revendre mais de quoi tenir quelques mois. De quoi m&rsquo;habiller sobrement avec ces friperies dans les parages, ma robe de chambre à regrets, mon rasoir jetable mais je connais l&rsquo;art de le faire durer, mes socquettes dans la cheminée, plusieurs brosses pour résister à l&rsquo;escroquerie dentaire. Mon Psion à main et de quoi soigner mon régime enfin car je pouvais bien me passer de manger. Dix ans de trois étoiles ça vous métamorphose un homme. Pas encore Brando mais des signes évidents d&#8217;empâtement. Repas minimum, pas folle la guêpe, pas de repas du soir et que du café à midi (c&rsquo;est là qu&rsquo;on voit bien que je ne suis pas moi-même car je ne bois jamais de café, ni même au lait, ni même au lit). Les petits déjeuners, tardifs, suffiraient. Et puis je voulais voir venir, comme on dit. L&rsquo;avenir vous réserve de ces surprises&#8230; Et quand je dis réserve&#8230;</p><p>Pour ça j&rsquo;ai été servi.</p><p>Et pas seulement par le garçon&#8230;</p><p style="text-align: center;"><strong>​Jeudi 2 janvier 2003</strong></p><p>Il était temps de regagner la garçonnière, l&rsquo;ai-je dit ? Un rez de chaussée mal chauffé, dans la rue des Pontons, vous pouvez pas connaître, c&rsquo;est en surplomb des quais de gare. Nul jamais ne va s&rsquo;y balader, c&rsquo;est trop bruyant, trop craignos, très inquiétant. Le crissement des freins, le passage permanent des convois qui font vibrer les murs d&rsquo;un autre siècle, les employés qui gueulent et malgré ça les marchandises s&rsquo;entrechoquent on se demande bien ce qu&rsquo;ils peuvent ainsi convoyer. Les antillais qui jouent du tam-tam fenêtre grandes ouvertes en plein hiver&#8230; Et des squatters à tous les coins de rue ce qui fait quand même pas mal de bicoques&#8230; On se serait cru à Sarajevo, (entre parenthèses, j&rsquo;espère que le paternel n&rsquo;y est pas). Mais ne nous plaignons pas. Le hasard m&rsquo;avait bien servi, une fois n&rsquo;est pas seconde nature. Un comparse l&rsquo;avait acquise, je veux dire honnêtement, à la sueur de ses organes &#8211; la bonté des mémés ne sait pas ses limites. Sa piaule, il l&rsquo;évoquait tout le temps du temps qu&rsquo;on se croisait dans les boîtes échangistes dévolues à un troisième âge qui avait sacrément tendance à rajeunir ces derniers temps. On ne s&rsquo;y reconnaît plus avec ses tours de bistouris. Mais il n&rsquo;y venait jamais l&rsquo;hiver, pensez les mémés ça reste calfeutré, à peine un petit ouiquende à la montagne histoire de voir les nouveaux petits amis des amies qui font du ski. Quelques semaines en solo l&rsquo;été pour la frime ou la bronzette. En tout ca, ça m&rsquo;a donné l&rsquo;idée. J&rsquo;avais subtilisé les clés et, au matin, ni vu ni connu, tout croissants et sourire, j&rsquo;avais les doubles en poche.</p><p>(Remarque à l&rsquo;attention des amateurs de roman à clés, a fortiori pour les mémés). Pour la petite histoire. Il s&rsquo;appelait Auguste. Rendons à César&#8230;</p><p>J&rsquo;avais l&rsquo;adresse, ce que c&rsquo;est que de poser les bonnes questions.</p><p>Le nom, sans le prénom, à consonance roumaine, ça commençait bien, était bien indiqué près de l&rsquo;interphone, celui du bas, sous Mercadier, Martinez, Madjoub et M&rsquo;Pelé au même étage, si l&rsquo;on peut appeler ça un étage, je n&rsquo;en dis pas plus car nous n&rsquo;étions pas en coin de rue. C&rsquo;était un ancien trois pièces de concierge à l&rsquo;époque où il en existait, je veux dire où il existait des concierges. J&rsquo;avais l&rsquo;eau, l&rsquo;électricité à discrétion, un convecteur pour le chauffage et qui n&rsquo;avait jamais servi, et même la télé moi qui ne la regarde jamais, un petit frigo peu performant lui non plus mais bon je n&rsquo;allais pas faire le délicat surtout dans mon état. C&rsquo;était pas très spacieux et question mobilier j&rsquo;avais connu plus chic. Peu de bouquins naturellement, que des célébrités locales, mon copain faisait décidément ça bien. Mais je n&rsquo;allais pas bouder ma chance. Il y avait la chambre avec sa tapisserie à fleurs roses déchirée et un poster géant de Mylène en plus jeune au plafond, le cabinet de toilettes, pittoresque, avec un lavabo en marbre rose, des chiottes à la turque sur lesquels on pouvait poser une planche en bois afin de se doucher, tout en sifflotant du Mozart ou du Michel Delpech, Titatatatam Titatatatam, Titatatatitatatatitatatatam, &#8211; toutes les taties, les tatas, les tantines du monde reconnaîtront &#8211; une minuscule cuisine enfin, réduite à un réchaud et à un chauffe-eau à gaz, au-dessus d&rsquo;un évier en émail, séparée du séjour par un bar apparemment bricolé. C&rsquo;était là que je devais changer de peau, faire le lézard, me construire une autre vie. Me la raconter au besoin. J&rsquo;en ai déjà assez dit.</p><p>Le grog ça fait du bien. Tant qu&rsquo;on est assis. A penser que les autres pensent. Pas à quoi ils pensent, c&rsquo;est leur affaire, jamais je m&rsquo;en mêle, je sais pas vous. Non, je suis toujours sidéré à la pensée que d&rsquo;autres que moi pensent, tout simplement, et à l&rsquo;unisson de surcroît, en regardant leur verre ou leurs pieds ou les deux, comme dans le bus quand les taxis font grève, de retour du turbin et qu&rsquo;on sait ni où se mettre ni qui ni quoi reluquer. C&rsquo;est comme ça que j&rsquo;ai lu Larbaud et les autres, histoire de renouer avec les années philo. C&rsquo;est fou la pensée quand on y pense. Dans mon histoire je pense à eux je veux dire je pense qu' »eux ». Je pense qu&rsquo;ils pensent et ça ne laisse pas de me donner à penser. Ce n&rsquo;est pas donné à tout le monde. C&rsquo;est comme qui dirait un don. En tout cas moi ça m&rsquo;occupait les doigts de la pensée. Qui sait ? Je pourrais en faire un métier. C&rsquo;est pas plus minable qu&rsquo;autre chose de faire un peu bosser sa cervelle. Il faut bien faire bosser quelque chose puisque bosse il y a. Quand j&rsquo;en ai pris conscience, je me suis barré vite fait. Si l&rsquo;on veut bien me passer l&rsquo;expression. Le pensée ça vous change un homme. Une femme, j&rsquo;en mettrais pas ma main au feu, pas question de nier. Nul ne le réclame mais ça commence toujours comme ça.</p><p>Bon je reprends. Tant qu&rsquo;on est assis tout va. Pour se lever c&rsquo;est une autre histoire enfin je veux dire c&rsquo;est la même histoire celle que je vous raconte et d&rsquo;aucuns auront cru découvrir à certains indices qu&rsquo;elle se situe dans les Bouches du Rhône. Grossière erreur d&rsquo;appréciation. Non que je ne m&rsquo;y trouve pas effectivement mais je ne suis pas assez stupide pour déposer ça et là des cailloux à la croisée de chemins semés d&#8217;embûches&#8230;</p><p>Je reviens donc à mes grogs, à mon rhum et à ma transparence. Déjà pour descendre aux gogols, il avait fallu qu&rsquo;on vienne m&rsquo;épauler-jeter. Le serveur je veux dire. Les vieux, ils préféraient se fendre la gueule. Ils riraient moins tout à l&rsquo;heure. Mais le garçon m&rsquo;avait à la bonne (la bonne je sais pas, je sais même pas s&rsquo;il y en avait, elle devait être en congés cette nuit-là). Il m&rsquo;avait donné si l&rsquo;on peut dire un coup de main. C&rsquo;était ça ou le jeté sans l&rsquo;épaulé. Oh certes il m&rsquo;avait chambré, son patron n&rsquo;était pas en reste, mais enfin il m&rsquo;avait accompagné à l&rsquo;endroit escompté, celui là même qu&rsquo;on prétend propice aux rencontres furtives sur un bidet d&rsquo;une capuche et d&rsquo;un filet à prévisions. J&rsquo;étais bien mis, sobrement mais propre, je ne faisais pas de scandale. Je souriais sans doute béatement. Les cachets continuaient leur effet sournois, même à distance et à contretemps. Je laissais, à chaque conso, disons à trois euros trente cents, un copieux pourboire, disons cinq pièces et des poussières, tout en sachant que le serveur ne boirait jamais à ma santé, ni armagnac ni Cognac ni même un petit Calva qui vous noue les tripes à la mode de Caen. Bref j&rsquo;inspirais le sympathie si mon haleine empestait le rhum car j&rsquo;y étais revenu sans cesse à celui-là. Vous savez ce que c&rsquo;est, un coup de cafard, on a lu son Kafka. Et puis la nuit du jour de l&rsquo;an, comme disait le serveur de service, on pouvait bien me le rendre justement le service. C&rsquo;est son boulot après tout. A propos de rendre&#8230;</p><p>Si trouver les toilettes ne paraît pas compliqué, en sortir requiert d&rsquo;infinis précautions. Même en ayant dégobillé tout mon saoul, si l&rsquo;on voit ce que je veux dire. Une fois pénétré l&rsquo;antre du cacabinet, comme disait mon instit dont j&rsquo;ai compris trop tard qu&rsquo;il était un tantinet porté vers la plus tendre des enfances, impossible de tirer le loquet dans l&rsquo;autre sens qui devait être le gauche. J&rsquo;étais bel et bien enfermé. Comme quand j&rsquo;étais gosse pour faire enrager la Plaquée, contrainte de faire ça dans le jardinet au grand dam des voisins qui portaient plainte en vain d&rsquo;ailleurs car le caca des autres tout le monde s&rsquo;en tamponne le coquillard la police laisse les voisins laver leur linge sale en famille c&rsquo;est une façon de parler. Dans mon réduit, mon retrait, ma retraite devrais-je dire, le fou rire m&rsquo;avait pris. Et l&rsquo;impuissance. Parce quand on rit tout son saoul, le cri du coeur et de quelque aute organe, on perd ses moyens. Les grands et les petits. Evidemment des clients étaient descendus, je veux dire aux chiottes, qui avaient tambouriné comme des sauvages, avant de renoncer en maugréant sans rater l&rsquo;occasion de pisser carrément contre la porte et pire encore si l&rsquo;on peut appeler ça un carré. Et moi je riais, je riais, affalé de tout mon long, le dos appuyé contre la cucuvette, encore une invention d&rsquo;instit mais ce n&rsquo;était déjà plus le même. Je nageais dans le bonheur car il y avait un espace entre la porte et le plancher. Si la vieille m&rsquo;avait vu&#8230; Elle si classe, si mon Dieu mais quelle horreur, si Mon ami vous vous laissez aller et cela vous portera tort quelque jour&#8230; Elle devait s&#8217;emmerder elle aussi&#8230; Un quart d&rsquo;heure après j&rsquo;y étais encore. Le quart d&rsquo;heure de Rabelais comme on dit. Qui a dit que le rire était le propre de l&rsquo;homme ?Qu&rsquo;il y vienne, non mais&#8230; qu&rsquo;il y vienne, çui qu&rsquo;a pondu cette hénoaurmité ! Bien dans sa veine cave&#8230;</p><p>Ce fut alors qu&rsquo;intervint celui qui devait me tirer de ce mauvais pas. Mon sauveur dirons-nous, du moins pour un temps mais chacun sait, s&rsquo;il m&rsquo;a suivi, que le temps passe. Mais si Mais si ! N&rsquo;ayons pas peur des mots, ce ne sont que des mots après tout ! Si j&rsquo;avais su&#8230;</p><p>Vous remarquerez en passant que je suis passé au passé simple. Il importait que ce fût dit. Je n&rsquo;en dis pas plus. Soit dit en passant. Mais il fallait le dire. Encore fallait-il que je l&rsquo;eusse dit. Cette phrase eût pu m&rsquo;ouvrir les vertes portes de l&rsquo;acacadémie&#8230;</p><p>&#8211; Alors miston, on se fond dans l&rsquo;étendue ? Hé bé&#8230; Peuchère&#8230;</p><p style="text-align: center;"><strong>Vendredi 3 janvier 2003</strong></p><p>Une voix d&rsquo;orge et de houblon secoués par le vent des collines rocailleuses, et sous le voile râpeux du premier raclage guttural, un timbre intact, inimitable d&rsquo;insinuation mielleuse, une voix d&rsquo;un autre siècle mais une voix à vous remettre sur pied un homme à l&rsquo;article de la mort en moins de temps qu&rsquo;il n&rsquo;en faut pour relever des copies d&rsquo;écriture tremblée, la sonnerie retentie. Mon angoisse, moi qui ne trouvais jamais le temps de finir, ni d&rsquo;ailleurs de commencer ce que faute de mieux l&rsquo;on nomme son devoir. Je me suis rattrapé depuis.</p><p>Lui ! Comment était-ce possible ? En avoir le cœur net, s&rsquo;il voulait bien cesser de se bagarrer avec la chamade, ce qu&rsquo;elle est chiante aussi celle-là. J&rsquo;ai poussé la targette. Elle a cédé comme obéissant à des forces neuves, sorties des profondeurs chthoniennes de mes souvenirs épars. Il était face à moi, gigantesque et massif, même si son dos s&rsquo;était quelque peu voûté. Pourtant au lieu du fringant gourou qui nous fascinait et nous terrorisait à la fois, du mentor si spirituel quoique enclin au mensonge mais c&rsquo;était pour la bonne cause, toujours bien sapé, nickel, tiré à quatre épingles dès lors qu&rsquo;il franchissait la lisière du lycée, j&rsquo;avais affaire à une masse informe de chair négligée, toute en formes molles, un ventre arrondi débordant du pull-over gris en grosse laine démaillée, maculé de taches de provenance douteuse, enfilé sur une salopette en velours côtelé, débraillé, déboutonné, déballonné, un manteau style caban qui avait dû être kaki, ce que c&rsquo;est que se dissimuler, râpé, qui n&rsquo;était manifestement pas né de la dernière pluie mais avait dû essuyer bon nombre d&rsquo;averses, un foulard rouge, ou était-ce un mouchoir, au col de chemise sale, une barbe d&rsquo;une semaine cachant mal le double menton , des bajoues dévorées de couperose et de taches de vieillesse. Les cheveux tout gris, tirant vers le chenu, sales, pas peignés pas lavés. Une vraie bande annonce pour : vous les avez connus, voyez ce qu&rsquo;ils sont devenus.</p><p>Quel âge pouvait-il avoir ? La cinquantaine depuis belle Lulurette, c&rsquo;est vrai que j&rsquo;aurais pu lui donner des nouvelles à celle-là. Ce fut la première après tout. Il en faisait dix de plus. Pourtant, impossible de s&rsquo;y tromper. Des yeux sombres comme ceux-là, comment les oublier on ne peut pas tout mettre sur le dos des cachets, si tant et que les cachets aient bon dos. Des yeux à vous figer sur place comme sous l&rsquo;effet du gel, à l&rsquo;exception les oreilles qu&rsquo;il mobilisait jadis lors d&rsquo;improvisations enchanteresses : « C&rsquo;est vous ? C&rsquo;est bien vous ? », bredouillais-je. On ne trouve pas toujours le mot qu&rsquo;il faut quand les cachets manquent et que l&rsquo;on se sent groggy. Mais&#8230; mais&#8230; D&rsquo;où sortez-vous ? &#8211; D&rsquo;où je sors&#8230; D&rsquo;où je sors&#8230; Est-ce qu&rsquo;on sait ? Ca nous ramène des années en arrière, té. D&rsquo;où je sors&#8230; Sûrement de ta mauvaise conscience, incorrigible galopin ! D&rsquo;où je sors ? Comme si on savait ces sortes de choses. Comme s&rsquo;il le savait lui-même d&rsquo;où il sort, le bougre. Qu&rsquo;est ce qu&rsquo;on en sait, d&rsquo;abord ? Du vouloir-être je suppose. Ou du moins du vouloir-vivre. De l&rsquo;appétition désirante. D&rsquo;où je sors. Il en a de ces questions lui&#8230; Ni plus ou moins que cette serviette, ou que tes godasses ou que ton dégueulis. D&rsquo;une erreur de Bhrama. D&rsquo;une entremangerie sans fin. Je sais plus. Ca se brouille un peu dans ma tête. D&rsquo;où je sors&#8230; On ne t&rsquo;a jamais appris que la science des origines nous est par essence interdite, en tout cas entre nous ? Il vaut mieux regarder devant soi au lieu de ruminer des scrupules d&rsquo;enfants de putain. La force des géants ne doit jamais s&rsquo;apitoyer à propos du passé. D&rsquo;où je sors, d&rsquo;où je sors, mais de l&rsquo;entrée des artistes pardi ! Que c&rsquo;en est une pitié, té ! (Et de désigner la sortie de secours laissée entrouverte sur les poubelles dégoulinantes) Les tournevis c&rsquo;est pas fait pour le chiens. Et je me dois de rester digne de mon amour-propre. Y&rsquo;a bien un miroir parmi ces urinoirs&#8230; Ou bien y a plus d&rsquo;espoir&#8230;</p><p>Et en plus il prononce les é comme dans le midi, té.</p><p>Et de minauder devant la glace. De cabotiner tout en s&rsquo;aspergeant la barbiche à l&rsquo;eau tiède.</p><p>&#8211; Que veux-tu, on n&rsquo;est pas des objets, té, il faut bien de temps à autre, expurger les douleurs organiques de notre manque à être. Mais dis-moi miston, on se connaît ? Ça tombe bien je suis un peu gêné aux entournures. Plus de toto. Un accident stupide. Une engueulade avec un type qui balançait ses clopes par la vitre. Séjour prolongé à l&rsquo;hosto. Mêlé avec des maniaco-dépressifs. Ils savaient comment me prendre. Leur ai compliqué un peu la vie mais ils sont payés pour ça pas vrai ? Ai fait la malle, tu t&rsquo;en doutais. Depuis me cache au gré de la volonté, positive, des routiers les plus sympas selon l&rsquo;image commune. Les plus rares. On converse, ça conserve. Ai atterri ici, ça va faire une grosse décade. Bon, t&rsquo;en sais assez. Et toi mistoufle, on se connaît d&rsquo;où, hé ? De la capitale, je parie&#8230;</p><p>Une décade. Voilà qui est prodigieux. Ça pour une coïncidence&#8230; Le passé vous rattrape à une allure&#8230; Pourtant j&rsquo;en avais mis du temps à descendre. Les routiers, ils sont pas tous sympas, sauf s&rsquo;il s&rsquo;agit de nanas qui s&rsquo;agitent, pas sages. Et mon sac de sport n&rsquo;inspirait pas confiance. C&rsquo;est qu&rsquo;on peut en faire des choses avec un rasoir ayant déjà servi. Et avec des regrets ? Les poils d&rsquo;une brosse ? Des lettres sur un clavier&#8230; Je vous expliquerai. Mais j&rsquo;avais une combine. Les relais&#8230; Je déballais le contenu à leurs pieds, leur payais un verre de bière, et ils n&rsquo;avaient plus d&rsquo;excuses, ces gros salauds&#8230; Mais peut-être voulait-il parler d&rsquo;une décennie ?</p><p>Il s&rsquo;est lavé les mains à la pierre ponce. Quand le savoir se démocratise et se fait savon&#8230; Ah fallait pas me pousser à penser. On ne fait pas bouillir, fût ce dans un bois, une belle eau dormante sans s&rsquo;y brûler le bout des ailes..</p><p>&#8211; Tu t&rsquo;appelles comment déjà ?</p><p>&#8211; P&#8230; Mais mon nom ne vous dira pas grand chose. Vous les confondiez déjà autrefois&#8230; Heu&#8230; J&rsquo;ai été votre élève.. ça va faire quinze ans maintenant mais heu&#8230; dites-moi heu&#8230; vous avez quitté l&rsquo;enseignement ? &#8211; Hé ! Hé ! Mes guenilles t&rsquo;intriguent hé, petit futé ! Alors va droit au but. Il m&rsquo;a regardé d&rsquo;un air entendu, tout en feignant de ne vouloir point être entendu justement d&rsquo;un tiers absent. &#8211; Tu sais l&rsquo;enseignement c&rsquo;était plutôt mon terrain de chasse privé, té. Hé oui, j&rsquo;avais un flair infaillible pour dénicher la douleur négligée&#8230; On en trouve à foison dans les maisons pour l&rsquo;Education. On n&rsquo;a qu&rsquo;à se baisser pour récolter. Même pas d&rsquo;ailleurs. Elles vous poussent entre les mains. A qui le tour comme au concours. A se demander comment ils s&rsquo;y prennent quand ils recrutent. Il doit y avoir des réponses à double sens. Ou de bonnes questions, je sais pas. Tu vois ce que je veux dire, non ? Non ? Eh bé, tant pis pour toi&#8230;</p><p>C&rsquo;est peut-être de lui après tout que je tenais ce mode de vie que la morale réprouve.</p><p>Et de glousser comme un vieux concupiscent, j&rsquo;adore ce mot coquin, mon cher Martin.</p><p>&#8211; Manque de pot je suis tombé sur un os. Une intellectuelle, mais si mais si, ça existe, même en la Maison, on a lu sa Kristeva. J&rsquo;étais pas habitué forcément. Elle m&rsquo;a pris en traître. M&rsquo;a fait marcher. Je voulais bien procréer. Enterrer mes illusions. Vivre avec elle l&rsquo;éternelle ascèse. Mais on ne se refait pas, té. C&rsquo;est elle qui m&rsquo;a laissé tomber. Si bien que j&rsquo;ai moins abandonné l&rsquo;enseignement que celui-ci ne m&rsquo;a abandonné, hé hé. Blague à part j&rsquo;ai eu l&rsquo;accident en la récupérant chez son frère aîné dans les Pyrénées. J&rsquo;avais pas mis les pneus à clous. On m&rsquo;a sorti d&rsquo;un ravin. J&rsquo;étais pas beau à voir. Ça on peut dire que j&rsquo;ai plongé. Après je me souviens de rien. Le trou noir. C&rsquo;est pour ça que j&rsquo;ai bu plus que de raison. Il faut dire que la raison, j&rsquo;en avais soupé. Ca me revient maintenant. Ca vaut pas un clou, la raison. C&rsquo;est celle du plus fort qui prévaut. Mais assez parlé de moi. On sort par là, on revient par la grand&rsquo; porte comme de vieux amis, tous les deux comme trois frères, ça va leur mettre un peu d&rsquo;ambiance dans leur terminus à la gomme, tu me paies un demi ou deux ça fera le plein, on refait le monde, la révolution triomphe grâce à nous et je te raconte tout. Ça va ?</p><p>&#8211; Ça ira&#8230;</p><p>Pensais-je à ce moment-là. Mais on ne pense jamais à bon escient.</p><p style="text-align: center;"><strong>Samedi 4 janvier 2003</strong></p><p>Retourner, dégrisé, m&rsquo;attabler au bar, voilà qui était hors de question. J&rsquo;imaginais le pire, le scandale, la rubrique faits divers dans les gazettes du cru, les fouille-merde de la télé régionale et mon retour au point de départ avec deux gorilles pour me surveiller de près. Alors que faire ? Je me souvenais de ses accès de colère. Pour un contresens. Un hors sujet. Une consigne mal comprise. Il est vrai que pour comprendre les siennes, il fallait se lever tôt de bonheur et comme il nous incitait à nous coucher tard&#8230; Ah il en avait cassé des appendices nasaux dans le lycée, ça ne s&rsquo;invente pas où avait étudié Jean Rostand, le fils de l&rsquo;autre. Ça faisait partie du contrat. Il livrait le meilleur de lui-même. Nous sustentait de sa substance. Alors il voulait être payé en retour. Nul n&rsquo;avait jamais porté plainte. Et puis la curiosité était la plus forte. Pour une fois que je finissais un devoir&#8230; Ce type avait beaucoup compté à l&rsquo;époque où l&rsquo;on se cherche, je veux dire où l&rsquo;on se cherche des certitudes. Où la certitude vous cherche. En vin.</p><p>Parce que sorti des études secondaires, c&rsquo;est le cas de le dire, fini les costards-cravates et l&rsquo;air pincé. Après les cours nous étions une vingtaine à nous réunir dans son immense appart de la rue du Faubourg Poissonnière, un douze pièces au moins qui lui appartenait, avec des tableaux de maîtres et des meubles d&rsquo;époque, légué par sa génitrix, une ancienne égérie surréaliste. Je me souviens surtout d&rsquo;un boudoir qu&rsquo;il prétendait peint par les frères Rousseau avec une sorte de sopha, niché dans une alcôve. mon premier nid d&rsquo;amour. On s&rsquo;asseyait sur des fauteuils recouverts de tapisseie de Beauvais représentant des bergères ou des marquises sortant aux alentours de cinq heures ce qui en hiever est le comble de l&rsquo;absurdité. La classe pour évoquer le Révolution cubaine. Mon premier pétard c&rsquo;était chez lui, mes premiers havanes également, le premier pépin aussi sauf que pour moi c&rsquo;était du sérieux, avec une jeune prof de gym &#8211; on disait comme ça à l&rsquo;époque mais elle était si crevée que l&rsquo;on n&rsquo;en a jamais fait à ma souvenance, du reste elle m&rsquo;en dispensait &#8211; pas très prudente, ni bien dans sa peau, encore moins dans ses os ni dans ses tennis. Il avait arrangé l&rsquo;affaire, par hédonisme communicatif, et jusqu&rsquo;au-boutisme activiste. Préparant la révolution à la chinoise il nous avait amené au zoo où nous avions bouffé ce qu&rsquo;on avait pu, du cacatoès, de l&rsquo;autruche, du marcassin et des graines de je ne sais quoi à tire-larigot, tout en fumant tout ce qu&rsquo;on trouvait : fleur de pavot, résines diverses et écorces d&rsquo;essences rares. Évidemment on s&rsquo;était retrouvés à l&rsquo;hosto. Intoxication alimentaire avaient diagnostiqué les internes. Mon suicide aussi c&rsquo;était chez lui, aux cachets déjà mais on y passait tous plus ou moins à l&rsquo;époque. Bref j&rsquo;avais effectué une Terminale assez particulière au grand dam de la Reine Mère qui ne badinait pas sur l&rsquo;article ni sur le subjonctif imparfait et qui appréciait peu que j&rsquo;accordasse autant de loisirs à des activités ne pouvant m&rsquo;être d&rsquo;aucun secours. Elle avait tort. Les vieilles adorent les momos de la société, les marteaux comme on dit. Pour cogner le jour&#8230;</p><p>Dans cette nuit glaciale, je pouvais bien me montrer reconnaissant, même si, l&rsquo;ai-je déjà dit, une fois au moins, j&rsquo;avais bien besoin de repos. Une fois dehors justement, je proposais de faire un saut chez moi, je veux dire chez l&rsquo;autre, vous savez bien Auguste, il faut être attentif quand on prétend entrer à l&rsquo;intérieur d&rsquo;une expérience qui s&rsquo;ouvre sur l&rsquo;extérieur. Je n&rsquo;avais pas grand chose à offrir mais ce qui était sûr c&rsquo;est qu&rsquo;un pack de bière traînait dans le frigo. Prévoir c&rsquo;est diriger.. Mon compagnon m&rsquo;a regardé du haut de ses deux mètres en rigolant comme on rigole dans le Sud.</p><p>&#8211; Hé, Hé … Monsieur a retrouvé sa dignité depuis qu&rsquo;il a dégueulé. Tu préfères ne pas te montrer avec ton ancien mentor, hé, ? Ne mens pas. Je lis dans tes pensées. Eh bé, soit… Ca me dit si ça te dit. mais dis-moi, tu n&rsquo;as pas peur que je te mange tout cru ? Et de me prendre par le bras, puis de m&rsquo;entraîner dans la direction précise où je devais aller&#8230; Où je me devais d&rsquo;aller.</p><p>Allons bon, il n&rsquo;aurait pas changé à ce point… La chair de l&rsquo;homme n&rsquo;était pas au programme en ces temps-là, des singes à la rigueur mais il n&rsquo;aurait pas franchi entre temps le fameux échelon manquant&#8230;</p><p>Minuit approchait. Pour accéder au coin de ma rue, je veux dire de la rue de l&rsquo;autre, il fallait remonter vers le pont qui enjambe la voie ferrée, redescendre, tourner à gauche en épingle à cheveu et retourner en sens inverse vers le bord du quai. Pas grand monde à pied à cette heure-là dans ce quartier dépourvu de restaurants et bistrots ouverts après 11 heures du soir même un 31. Disons carrément personne. Ce que c&rsquo;est que le sentiment d&rsquo;insécurité. Quelques lumières allumées. Quelques allumés derrière les fenêtres. Des vieux « je sais toujours le temps qu&rsquo;il fait » sans doute. Naturellement mon compagnon, grand seigneur, faisait d&rsquo;amples révérences aux quelques bagnoles empruntant le pont. Certaines klaxonnaient. La plupart répondaient par des gestes obscènes ou accéléraient par peur des étrennes à dispenser. Pour le calmer je me suis risqué : Et, heu&#8230; vous habitez où ? Car le vouvoiement était de rigueur chez lui, y compris avec ses compagnes.</p><p>Il est a pris un air sérieux, du moins le supposé-je, un de ces airs à vous fracturer le nez. à qui le tour :</p><p>&#8211; Dis donc miston, c&rsquo;est chez qui qu&rsquo;on est censé aller ? &#8211; Heu, chez moi, enfin chez moi, chez un autre que moi… Pourquoi ? &#8211; Eh bien chez toi c&rsquo;est chez moi. Hé hé, elle est bien bonne hé ? J&rsquo;habite où l&rsquo;on peut me loger. Qu&rsquo;est-ce que tu crois ? Que t&rsquo;es le seul à te souvenir de mes instructions vitales ? Ne sais-tu pas, ignorant, que la rue est la meilleure des écoles ? Que la rue c&rsquo;est la vie même. Et qu&rsquo;elle ne vous déçoit jamais ? La rue c&rsquo;est ma théologie. Le béton, mon horizon. Urbain je suis, urbain je tends à être dans la postérité de l&rsquo;aïeul de Tubalcaïn. Les villes se livrent clés en main, rôdeurs et cyniques compris. Sans nous que deviendrait l&rsquo;esprit nomade en puissance ? Bon passons à l&rsquo;acte. Alors c&rsquo;est où ce chez moi à toi de ce soir ?</p><p>Je ne sais pourquoi, il m&rsquo;est apparu soudain moins grand. Sans doute en raison de son pragmatisme.</p><p>Un soir, c&rsquo;était pas la mer à boire. Deux petites bières seulement.… Demain est un autre jour, lequel justement approchait. L&rsquo;école de la rue. C&rsquo;est vrai qu&rsquo;Aristote était sa marotte au sein de l&rsquo;établissement. Il appelait ça la logique à moyen terme. Oui mais en attendant pour lui, chez lui c&rsquo;était chez moi, je veux dire chez l&rsquo;autre. Rendons à César, disait mon ami Pierre, celui qui est en prison…</p><p>Aussi quelle idée de revenir sur les lieux de son crime&#8230;?</p><p>Samedi 5 janvier 2003</p><p>Arrivé devant la porte verte, écaillée, à deux battants, couverte de droite à gauche et de bas en haut de calligraphie crypto-urbaine, l&rsquo;un mobile l&rsquo;autre pas, j&rsquo;ai sonné chez les Martinez, à mon accoutumée, si l&rsquo;on peut parler à ce stade-là d&rsquo;accoutumance. Sympas les Martinez. La main sur le cœur, et la poigne torride de l&rsquo;hidalgo desséché, les pauvres ! Un gros consommateur de cigares aussi. Il suffisait d&rsquo;en voir le sol de ma cour intérieure jonchée de petits bouts sacrifiés. Toujours fidèle au Presidentes de chez Partagas vous savez bien la marque des los reyes y puissencias financieras (je traduis comme je veux !). J&rsquo;avais vraiment eu du flair en les dérangeant la première fois mais les douceurs de miel et de chocolat vous saisissaient dès le hall d&rsquo;entrée. J&rsquo;avais bredouillé de vagues explications et mon embarras les avait fait rire comme si j&rsquo;avais guillotiné le pied d&rsquo;un barreau de chaise au laguiole ou attendu une panne électrique pour l&rsquo;allumer à la bougie. Tu fais lo que te quieres, nigno (j&rsquo;orthographie comme je veux, on a lu son Queneau, que si !)… C&rsquo;est pas nos oignones. Un poquito del aniso ? Je l&rsquo;ai déjà dit, j&rsquo;inspirais la sympathie. Et comme ces émigrés de la première génération étaient :</p><p>1) ravis d&rsquo;avoir de la visite. 2) contents qu&rsquo;il y ait quelqu&rsquo;un dans l&rsquo;appart plutôt qu&rsquo;un quarteron de squatters en goguette. 3) Persuadés, photos de famille à l&rsquo;appui, que je ressemblais à l&rsquo;un des trois nignos, retourné faire son beurre dans d&rsquo;huile d&rsquo;olives, du côté de leur Burgos natale &#8211; je sais c&rsquo;est le cadet de vos soucis, à moi aussi oui mais moi j&rsquo;ai un problème avec la porte d&rsquo;entrée &#8211; ils me l&rsquo;avaient accordée leur sympathie, amigo Pedro&#8230;</p><p>Sinon, sans les Martinez nous serions, depuis dix jours, sur le seuil, parce que pour faire comprendre mon statut temporaire aux Madjoub et aux N&rsquo;Daye… Certes nous y sommes encore sur le seuil mais… Bref nous avions une sorte de deal. Le vieux, ancien employé d&rsquo;entretien pour le compte de la SNCF, cégétiste actif, ne dormait jamais la nuit. Tu parles, ô Saint-Charles d&rsquo;une aubaine ! Minuit c&rsquo;était pour lui le minimum et je dois dire que plus je rentrais tard, plus il m&rsquo;appréciait. Il m&rsquo;en faisait part en interprétant chaque nuit à force de meubles déplacés l&rsquo;attaque aérienne de Guernica mise en ballet par des danseurs de flamenco issus des gens du voyage sinon comment expliquer le ramdam au-dessus de ma chambre jusqu&rsquo;à bien après l&rsquo;aurore…</p><p>Mais bon il savait l&rsquo;art de répondre à l&rsquo;interphone en baragouin de vieille castille. C&rsquo;est qu&rsquo;il lisait Las Cases dans le texte.</p><p>Une voix de tête a répondu : si ! avec une intonation attentiste. On n&rsquo;ouvrait plus à n&rsquo;importe qui. Et là, comprenez-moi bien, je fais en sorte de peser mes mots, car l&rsquo;heure est grave, je ne le savais pas encore mais je me trouvais sur le seuil d&rsquo;une nuit d&#8217;emmerdements, avant que j&rsquo;aie eu le temps d&rsquo;arrondir les lèvres pour formuler le mot de passe convenu, mon compagnon m&rsquo;a mis sa grosse patte velue sur la bouche, et ne s&rsquo;est guère gêné pour leur épeler mon nom&#8230; Parole !</p><p>Et le plus beau, je sais que vous n&rsquo;y croirez pas, je n&rsquo;y ai pas cru moi-même sur le moment non plus et ce matin je ne sais plus trop que croire mais n&rsquo;anticipons pas, disait Mathusalem, le plus beau disais-je, c&rsquo;est qu&rsquo;il a imité ma voix à la perfection. Parole ! Ma voix virile. Ma voix de baryton même que j&rsquo;avais fait de la figuration dans le Chevalier à la rose avant que d&rsquo;aller me faire voir ailleurs. Plus barie que dans le ton, avait dit l&rsquo;administrateur.</p><p>C&rsquo;est vrai qu&rsquo;en cours quelquefois il pastichait les inflexions grinçantes de Tartre en pleine crise existentielle, les envolées solennelles du collectionneur intemporel du général, l&rsquo;aphonie contristée du bordelais sagouin de service, mais là… Reproduire ce timbre si fuyant, si imprévisible que je le considérais moi-même comme inimitable et que j&rsquo;avais de ce point de vue de plus en plus de mal à imiter, rapport à mes cordes vocales, alors que c&rsquo;est moi qui l&rsquo;écoutais parler depuis moins d&rsquo;un quart d&rsquo;heure, j&rsquo;avoue que ca m&rsquo;a laissé pantois. Paradoxalement, il n&rsquo;en sortait pas grandi, peut-être parce que j&rsquo;étais monté sur la marche tandis qu&rsquo;il demeurait sur le trottoir. Et d&rsquo;abord comment se rappelait-il mon identité ? La lui avais-je déclinée à mon insu ? Où ? A quel moment de l&rsquo;histoire ? Qu&rsquo;on ne compte pas sur moi pour y retourner. M&rsquo;avait-il escroqué d&rsquo;une réminiscence opportune ? Mystère&#8230;</p><p>Martinez a répondu, c&rsquo;est bueno, nigno. Buenas noches y hasta luego comme on dit chez vous. Passe demain à l&rsquo;heure du Chichon, ça fait quarante et oches oras que l&rsquo;on s&rsquo;est pas tomado varias copas. L&rsquo;autre a répondu : Entendu, exactement ce que j&rsquo;aurais dit à sa place, je veux dire à la mienne bien entendu quand je suis dans mon état normal… Mais dans le vestibule impossible de trouver la bonne clé, celle de la turne. J&rsquo;ai eu beau fouiller dans toutes mes poches, piocher dans mes fouilles, tourner et retourner le cache-poussière, regarder le trottoir comme si les clés ça y poussait comme des chewing-gums et des merdes de chien (car à ce niveau là on ne saurait parler de crotte) selon votre bon vouloir, point de clé pour la porte blindée. La serrure en faisait un Ho de consternation, la coquine.</p><p>Mais pas mon bonhomme de nuit.</p><p>&#8211; Hé bé, miston, il était temps que je prenne les choses en main. Le moteur du changement c&rsquo;est la lutte des contraires.</p><p>Et de son manteau miteux, moins miteux au demeurant que ce qu&rsquo;il m&rsquo;avait semblé, pas plus miteux que celui que j&rsquo;avais usé durant mes pérégrinations déscendantes, il a sorti… une sorte de passe assez court, chromé et triforme, où se reflétaient nos deux silhouettes pour une fois confondues, et qui s&rsquo;est parfaitement fourrée dans sa raison d&rsquo;être serrurière. J&rsquo;étais scié, je ne trouve pas d&rsquo;autres mots.</p><p>&#8211; Heu, comment avez-vous fait… ? Ai-je risqué. Vous&#8230; heu&#8230; êtes déjà venu ici ?</p><p>&#8211; Parce que tu crois être le seul à détrousser les potes ? Tout phénomène peut être compris si on le considère dans son rapport aux phénomènes environnants. T&rsquo;y comprends que dalle ? Normal c&rsquo;est de la philo. C&rsquo;est pas fait pour être compris c&rsquo;est fait pour être cité. Et d&rsquo;abord ici, si c&rsquo;est chez toi c&rsquo;est un peu chez moi té, a-t-il répondu en s&rsquo;engouffrant dans le couloir qu&rsquo;il connaissait comme sa poche où manifestement traînait quelque clé&#8230; Au bout de trois secondes, le temps de demeurer pétrifié sur le pas comme un con &#8211; demeurer est le mot &#8211; j&rsquo;ai entendu qu&rsquo;il lançait sans doute à mon intention : Comment ? Que des 33 exports ? C&rsquo;est tout de même le jour de l&rsquo;an, merde ! Qui veut jouer les docteurs, il s&rsquo;en repentira sur l&rsquo;heure&#8230;</p><p>Et cet autre con d&rsquo;entérologue qui m&rsquo;a interdit la bière et les boissons gazeuzes ! Question de vie ou de mort, deux chances sur trois, paraît-il. Mes heures étaient comptées si je persistais. Jamais je n&rsquo;atteindrais l&rsquo;âge du Christ de surcroît&#8230;</p><p>Vous me direz si c&rsquo;est pour finir comme lui&#8230;</p><p>Je parle du gastro-entérologue. Un poids-lourd lui a roulé sur le bide. Quand on l&rsquo;a ramassé à la petite cuiller il était aussi plat qu&rsquo;une feuille de papier à cigarettes, lui qui ne fiumait que des Culados torsadés en forme de croix.</p><p>Vanité, vanité&#8230;</p><p style="text-align: center;"><strong>Dimanche 6 janvier 2003</strong></p><p>Comme je refermais la porte blindée non sans jeter un œil sur les traces de coups de pieds et improvisations codées des artistes muraux de toute confession si tant est qu&rsquo;un virtuose du tag se confesse en murmurant, j&rsquo;ai entendu comme une clameur dans la rue. C&rsquo;est vrai. Je l&rsquo;avais oublié. Nous n&rsquo;étions plus autour de minuit mais carrément sur l&rsquo;heure fartale. L&rsquo;un des charmes de l&rsquo;appart c&rsquo;est que, rétif au confort, il n&rsquo;était guère insonorisé. Je regardais à travers les rideaux. C&rsquo;est alors que mon buveur de bière est revenu, à pas de loup, du moins je le suppose, tandis que je tirais les rideaux pour ne pas avoir à saluer un groupe de fêtards sur leur 31, des inconscients sûrement, se dirigeant du côté d&rsquo;une boîte en sous-sol judicieusement appelée caveau, où les héroïnomanes se ramassaient sinon à la cuiller du moins à la pelle.</p><p>Et là, tout en vociférant un « Surprise ! »de vaudeville décadent, j&rsquo;en ai encore les oreilles toute retournées, il m&rsquo;a pris par le paletot, je veux dire le ramasse-poussière, m&rsquo;a plaqué contre le mur et, les yeux grands ouverts comme un magnétiseur, m&rsquo;a carrément roulé une pelle, à la cosaque, comme au bon vieux temps quand il se faisait le chantre de nos cécités moscovites. Mais bon avant on savait à quoi s&rsquo;en tenir. La révolution valait bien quelques sacrifices. Je n&rsquo;ai pas eu le loisir d&rsquo;apprécier les arômes des Punch et Montecristo, ni à quelle bière il avait fait allusion, que déjà il me laissait choir et glisser comme un sous-verre qui se casse le long du mur non sans me gratifier d&rsquo;un : « Cette année c&rsquo;est l&rsquo;année de la chasteté. Je viens de mettre un point final à ta vie dissolue. Ca fait drôle hé ? de se sentir l&rsquo;âme d&rsquo;une vierge effarouchée. Tu devrais me remercier, té&#8230; On remet, ça ? »</p><p>Et en plus il me fait la leçon… En tout cas il n&rsquo;était plus aussi grand. Vouté, tassé par les injures du temps, peut-être s&rsquo;était-il démesurément agrandi à la mesure des errements de mes souvenirs.</p><p>Ce n&rsquo;est pas que je sois contre ce type d&rsquo;expérience quand elle est bien menée, les mémés parfois vous ont de ces caprices, mais en règle générale :</p><p>1) Je préfère choisir mes partenaires.</p><p>2) J&rsquo;aime qu&rsquo;on me prévienne suffisamment tôt pour ne pas me sentir dans la pénible situation d&rsquo;un qu&rsquo;on aurait pris au dépourvu, ni me trouver dépourvu de cachets au moment propice d&rsquo;autant qu&rsquo;un homme prévenu en vaut deux, encore une maxime de l&rsquo;ami Pierre qui s&rsquo;y connaît question prévenu.</p><p>3) J&rsquo;apprécie que les tractations se fassent dans les règles et que les termes du contrat soient clairs dès le départ ou si l&rsquo;on préfère m&rsquo;être mis d&rsquo;accord au préalable sur les modalités de paiement.</p><p>4) Si j&rsquo;étais descendu si bas dans ma carrière c&rsquo;était pour en finir une fois pour toutes avec ce style de travers, déstabilisant et sans issue, si l&rsquo;on veut bien me passer l&rsquo;expression, pour qui s&rsquo;est mis à la recherche d&rsquo;une voie nouvelle qui fasse sens.</p><p>5) J&rsquo;ai oublié le cinquièmement. Je vous l&rsquo;ai dit, les cachets&#8230;</p><p>Alors j&rsquo;ai râlé mais je ne sais pas ce qu&rsquo;il avait réussi à me glisser entre les dents lors de notre fugitive étreinte, j&rsquo;ai eu beau tousser, cracher, tâcher de me faire vomir dans les plantes vertes en plongeant les deux doigts les plus sûrs au fin fond de ma glotte, je n&rsquo;en avais plus la force, ni l&rsquo;envie. Pire ! On eût dit que ma verdeur était passée en lui et que c&rsquo;était moi qui sentirais à jamais la mauvaise chique et les alcools frelatés.</p><p>Il me regardait en sirotant sa cannette d&rsquo;un air entendu, comme s&rsquo;il subodorait ce que j&rsquo;allais dire… Mais la particularité de l&rsquo;esprit qu&rsquo;on dit d&rsquo;à propos c&rsquo;est qu&rsquo;il ne vous vient jamais à propos quand on le sollicite. Toujours à contretemps. J&rsquo;aurais pu dire je ne sais pas moi : « C&rsquo;est quoi ces salades ! », « Bon on va pas en faire une montagne, hein ? », « Alors on est En manque de bécots ? On se croit au café Pouchkine ? » Rien n&rsquo;est venu sur le coup. Il est tant de gens à qui les coups ne font rien. Aussi je n&rsquo;ai rien dit. Assis sur le fauteuil en osier en forme de coquille Saint Jacques, au fait c&rsquo;est loin de Burgos, St Jacques ?, il m&rsquo; a paru soudain plus petit. Ou bien était-ce moi qui, demeuré debout, le considérant d&rsquo;un air supérieur, me sentait plus imposant. Je vous l&rsquo;ai dit, les cachets&#8230; On grandit à tout âge. Regardez Alice. Et il est des baisers suscitant des vocations tardives. J&rsquo;ai une copine qui s&rsquo;appelle Joëlle et qui écrit des bouquins, mais ne nous égarons pas&#8230; Des vocations d&rsquo;enfer. Demandez aux lépreux. Après tout ce n&rsquo;était pas moi la cloche&#8230; Pas encore, comme disait Lacan&#8230; (A propos de l&rsquo;Esprit ce que je voulais dire tout à l&rsquo;heure c&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;est jamais là, quand etc.etc.).</p><p>O comme on a tort de laisser aller à des préjugés aussi simplistes. Le plus cloche des deux… Oui je sais. Mathusalem…En attendant Pierre est en taule.</p><p>Je vois pas en quoi ce serait marrant.</p><p style="text-align: center;"><strong>Lundi 7 janvier 2003</strong></p><p>Quelques instants plus tard, après s&rsquo;être gratté le front d&rsquo;un air embarrassé : &#8211; Dis-donc, moutard, ça te dérange pas que je me mette à l&rsquo;aise ? C&rsquo;est pas qu&rsquo;il fasse chaud chaud chaud dans cette crèche, mais je voudrais pas gagner la pleurésie à la première sortie au cas où j&rsquo;y songerais. Tu confonds plus, j&rsquo;espère, ton « mien » et ton quant à soi&#8230;</p><p>Même pas eu le temps de rétorquer que la nuance m&rsquo;échappait, ce qu&rsquo;il attendait, qu&rsquo;il se disait à lui-même, toujours en imitant ma voix inconstante, et Dieu sait si c&rsquo;est pas facile, enfin quand je dis Dieu il faut pas exagérer je suis pas le président Shréber, mais j&rsquo;ai ma façon à moi bien particulière de tordre la bouche vers la gauche quand je m&rsquo;exalte, façon italo-belge dans les années 60 : Z&rsquo;étaient chouettes les filles du bol&rsquo;d de mel&rsquo;&#8230;Joint, Joint, Joint&#8230;.. Vous permettez, monsieur&#8230; Mais je vous en prie, pensez donc, faites comme chez vous&#8230; Bref pendant que je cherchais une réplique type gros calibre je te tue sur place, il s&rsquo;atait débarrassé de son manteau raidi par le froid d&rsquo;un sylvestre béat. Puis il a enlevé son pull et, m&rsquo;a demandé si j&rsquo;avais du parfum et si oui lequel. Aliéné comme je l&rsquo;étais je ne pouvais manquer du superflu&#8230; J&rsquo;ai rien dit puisqu&rsquo;il m&rsquo;a précédé d&rsquo;un oui bien sûr faites faites moi-même ici vous savez et puis d&rsquo;abord je vous dois bien ça, vous pensez et il a disparu dans la salle de bain.</p><p>Mais de même qu&rsquo;il se parlait à lui-même exactement de même que j&rsquo;aurais parlé à sa place si je m&rsquo;étais adressé à lui-même, je ne savais plus très bien ce que j&rsquo;aurais dit si j&rsquo;avais effectivement, comme disent les interviouvés qui cherchent un point d&rsquo;appui, eté placé dans la possibilité d&rsquo;avoir à dire ce que j&rsquo;aurais pu dire s&rsquo;il m&rsquo;avait effectivement laissé parler. J&rsquo;ose même dire que c&rsquo;est la conscience de me savoir celui qui, à sa place, eût pu effectivement dire ce qu&rsquo;il aurait pu se dire en lieu et place de moi qui ne parvenais pas effectivement à dire ce que j&rsquo;avais à dire, vu qu&rsquo;il prenait ma place pour le dire à ma place au lieu de moi qui le lui aurais dit, s&rsquo;il me l&rsquo;avait permis, hé bien c&rsquo;est cette conscience même de l&rsquo;impossibilité de mon dire à sa place qui m&rsquo;a permis de dire à la fin qu&rsquo;à sa place au fond je n&rsquo;aurais pas mieux dit. On a lu son Blanchot, Charlot.</p><p>Tandis que je réglais le thermostat à la chaleur requise, dont peu importe le degré, je l&rsquo;ai entendu chanter la marche turque titatatatère et j&rsquo;ai failli m&rsquo;étrangler d&rsquo;effarement comme disait Hugo, hélas, quand je l&rsquo;ai vu ressortir, en robe de chambre. La mienne, tu parles, Charles disait la noire Jeanne. Et le plus fort : elle lui seyait mieux qu&rsquo;à moi. Comment y était-il entré Mystère ! J&rsquo;ai d&rsquo;ailleurs pas eu le temps de finir de me dire qu&rsquo;au fond il était décidément &#8211; effectivement &#8211; moins imposant que je ne l&rsquo;avais toujours pensé &#8211; mais était-ce bien lui ? &#8211; qu&rsquo;il se vautrait sur le fauteuil en osier, ouvrait l&rsquo;album photo et y allait de son petit commentaire sauf que lui savait pas comment.</p><p>&#8211; Ha mais je te reconnais sur celle-là avec les cheveux longs &#8211; parce que je les ai fait couper, vous pensez, c&rsquo;est même le point de départ de mes états d&rsquo;âme &#8211; enfin je te dis que je te reconnais vu que tu es devant moi et qu&rsquo;il y a une certaine semblance entre les deux états de ton indivision relative. Parce que dans le cas contraire on se perdrait dans l&rsquo;hétérogénéité pure. C&rsquo;est vrai ça, le reflux de la durée s&rsquo;égare en la conscience, as-tu bien réfléchi à ça, gamin, hé ? (je me gardais bien de le contrarier, ayant délaissé les absconcités métaphysiques depuis la fameuse lurette, à qui je n&rsquo;avais plus pensé depuis si longtemps, et de toute façon il avait toujours raison). Pour ce qui me concerne l&rsquo;incessante mobilité de la pensée ne suscite aucune sympathie particulière avec ce que d&rsquo;aucuns persistent à nommer le réel. A fortiori s&rsquo;il change de visage. Tu permets&#8230; Et il a déchiré la photo en menus morceaux&#8230; Aux chiottes le passé&#8230;</p><p>&#8211; Je me fie toujours à mes intuitions&#8230;</p><p>Oui mais qui débouchera le regard sur les eaux usées dans la cour intérieure, la semaine prochaine&#8230; Je le laisse à dire&#8230;</p><p>C&rsquo;était vrai que cet album me rattachait à mes vastes portiques, à mes soleils marins. Ce cliché avait été sauvé du naufrage et du drapeau noir. Mais étais-je en état de contester ? Le temps de la contestation était passé. Voici venir celui des iconoclastes. Bref, nous ne luttions pas à armes égales. Si lutte il y avait. La lutte on avait déjà donné. Elle devait s&rsquo;avérer finale seulement le terme tardait à venir. Le passé était révolu : autant tirer un trait. Il l&rsquo;avait tellement nié que je l&rsquo;avais retrouvé dans un drôle d&rsquo;état mais ne trouvais plus les mots pour le dire et puis l&rsquo;état de l&rsquo;un n&rsquo;est pas toujours celui qu&rsquo;on pense, l&rsquo;état de l&rsquo;autre non plus d&rsquo;ailleurs, quant au sien propre.. si je puis dire&#8230;. Il me les volait les mots ou alors c&rsquo;étaient : les cachets, les cheveux, la province, le sud, les clés&#8230; c&rsquo;est beaucoup pour un homme seul et dire qu&rsquo;il en est qui font ça toute l&rsquo;année&#8230; Je savais trop, parce qu&rsquo;un homme de coeur sait lire dans les pensées de celui qui a raison, ce qu&rsquo;il aurait répondu, et que j&rsquo;aurais moi-même répondu à sa place si tant est qu&rsquo;il l&rsquo;ait pas dit à ma place : mais l&rsquo;état, cet état, c&rsquo;est moi&#8230;</p><p>C&rsquo;est mien, quoi&#8230;</p><p>Au fond que m&rsquo;apprêtais-je à faire en m&rsquo;installant si loin de mes attaches, de ce qu&rsquo;il me restait de famille dans les Alpes, tous départements confondus, de mes semblants d&rsquo;amis, de mes années mémères surtout dont il déchirait méticuleusement les portraits en pied, il vaut toujours mieux les portraits en pied dans ce cas de figure, surtout si c&rsquo;est un mauvais plan, ou du moins un plan moyen, Bastien, et le plus étrange c&rsquo;est que je lui donnais raison &#8211; à ce moment-là. N&rsquo;en aurais-je pas fait de même à sa place je veux dire si ç&rsquo;avait été lui l&rsquo;homme de coeur ?</p><p>Au demeurant il devenait en l&rsquo;occurrence un des rares liens me rattachant au passé justement parce qu&rsquo;il devait me pousser plus avant dans les conséquences de ma décision encore inaboutie, mi-figue mi-raisin (surtout raisin) : couper le cordon avec celui que j&rsquo;avais été.</p><p>Quand je disais que ces foutus cachets m&rsquo;éloignaient de l&rsquo;Indésirable&#8230;</p><p style="text-align: center;"><strong>Mercredi 8 janvier 2003</strong></p><p>&#8211; Alors, mon grand, heureux ?</p><p>Mon interlocuteur avait glissé sa jambe droite sous sa fesse gauche, exactement comme je l&rsquo;aurais fait à sa place qui, en l&rsquo;occurrence; n&rsquo;était autre que la mienne. D&rsquo;ailleurs d&rsquo;où me venait cette manie ? Peut-être du collège. Ou des collations avec les amies de grand-mère ? Ou encore de mon arrivée en cette ville. Quant à lui, vu de biais, on aurait pu penser à un unijambiste mais le membre valide devait être plus court. Il m&rsquo;a paru d&rsquo;une longueur mesurée pour un tel géant. On avait dû la raccourcir après l&rsquo;accident. Avec les progrès de la science&#8230; Ou alors j&rsquo;avais besoin de lunettes. J&rsquo;ai répondu de mon mieux,. pas facile d&rsquo;avoir l&rsquo;esprit fécond face à une légende vivante, pour quelques-uns s&rsquo;entend.</p><p>&#8211; Vous pensez&#8230;</p><p>&#8211; Eh bé j&rsquo;en suis heureux. Pour fêter ça on va fumer un cigare té, tu aimes les cigares ? Les vrais cigares ! Che ! Che ! Guevarra&#8230;! L&rsquo;immenso ! El Invisibles ! Corsé, riche en fumée, saveur de foin coupé. Ca te la coupe, hé ?</p><p>Depuis mon voyage à La Havane, avec une passionnaria trépanée, c&rsquo;était mon péché mignon. J&rsquo;y avais renoncé, n&rsquo;arrivant plus à toussoter mon 33 sans cracher du goudron au poivre vert. Je n&rsquo;y avais pas songé une seconde, je veux dire à fumer, depuis mon arrivée. C&rsquo;est assez dire si j&rsquo;avais bien pointé le hiatus avec ma vie d&rsquo;avant. On me dira que ces secondes c&rsquo;était toujours ça d&rsquo;économisé sur ma future disparition&#8230; On pense à des tas de conneries dans la vie et l&rsquo;on oublie l&rsquo;essentiel : les petits plaisirs qui ne coütent que la rue à traverser. Le jour du moins. Car la nuit&#8230; J&rsquo;ai cru que cette peine me serait épargnée quand il m&rsquo;a tendu un étui oblong, de l&rsquo;épaisseur d&rsquo;un pouce et de la longueur de&#8230; Mais ceci est une autre histoire, bref un tube en alu, avec écrit dessus en noir capitales ROMEO Y JULIETA et, en minuscules, Havana.Cuba. Comme si on s&rsquo;en doutait pas. Un churchill à vue de nez et embouchure buccale. Ce n&rsquo;était pas mon préféré. Néanmoins, j&rsquo;ai remercié, ça ne coûte rien croit-on, ce qu&rsquo;on est con tout de même. J&rsquo;ai dévissé le capuchon. J&rsquo;ai humé, soupesé le corps, apprécié la cape avec le gras du pouce, jolie couleur entre le maduro et l&rsquo;oscuro, flairé la tripe au bout du pied, caressé l&rsquo;arrondi de la tête, vérifié le nom du label sur la bague, noir avec un fond doré, certainement pas pour Martinez celui-là et j&rsquo;ai dit : je reviens.</p><p>Une minute plus tard, je revenais en effet avec la boîte d&rsquo;allumettes familiale, celles du réchaud. Il m&rsquo;a regardé en souriant. C&rsquo;est alors que j&rsquo;ai remarqué qu&rsquo;il était rasé de frais. Mais comment donc fait-il ? Il connaît tous les secrets de la vie en accéléré. Ou alors ce sont encore mes absences. Certains épisodes m&rsquo;échappent. J&rsquo;ai une ellipse dans la tête. Il m&rsquo;a semblé aussi qu&rsquo;il s&rsquo;était fait un shampooing ou quelque chose d&rsquo;approchant. Avec ces cachets, je ne sais plus où j&rsquo;en suis. Il se câlinait le menton et, devant ma stupéfaction, il a précédé ma question, ou bien il l&rsquo;a lu sur mes lèvres je ne sais pas :. &#8211; Nos sens nous trompent, petit, mets-toi bien ça dans la tête. . Ce qu&rsquo;on veut voir nous sera toujours caché&#8230;</p><p>Oui ça pour être cachet&#8230;</p><p>Il a repris : &#8211; C&rsquo;est qu&rsquo;il va se le fumer tout seul, ce gros égoïste, et moi alors ?</p><p>Pour sûr je n&rsquo;avais pas de spécimen de cet acabit sous la main. Que faire ? Et devant mon geste de désolation, bras ballants et mine piteuse, je sais bien le faire comme dans le tableau de Watteau, la gueule enfarinée :</p><p>&#8211; Eh bien mon grand, t&rsquo;en fais pas. J&rsquo;ai ce qu&rsquo;il faut dans le manteau, té. Et de fouiller dans une poche de son espèce de caban usé surtout aux entournures ?</p><p>&#8211; Et voilà ! Maintenant on va se le consumer dans les règles de l&rsquo;art. T&rsquo;as une guillotine ?</p><p>Merde je l&rsquo;avais oubliée celle-là ! Heu, non, c&rsquo;est-à-dire je suis pas chez moi, on pourrait peut-être pour une fois se servir de nos dents. Devant l&rsquo;un de ces silences que quelqu&rsquo;un une fois, je le reprends, a qualifié d&rsquo;éloquent, j&rsquo;ajoutais sans grande conviction : pour une fois, ou du moins avec l&rsquo;ongle&#8230;</p><p>&#8211; C&rsquo;est ça et pourquoi pas au couteau édenté, aussi ? Ou à la scie à métaux ? Tu sais le prix de ces vitoles ? C&rsquo;est du rond, mon bon, à ce niveau-là c&rsquo;est même du fondu. Sens-moi ça, ce soyeux, cette souplesse. Pas un noeud. Pas une tache. Et tu voudrais que ces merveilles se taillent en fumée ? Tu veux nous faire amorcer l&rsquo;année sur une hérésie, le comble de l&rsquo;épouvante, un pis-aller à l&#8217;emporte-pièce, hé bé, ça promet&#8230;</p><p>&#8211; Alors qu&rsquo;est ce qu&rsquo;on fait&#8230;</p><p>Commet ça qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on fait ? On va chercher un outil de coupe digne de ce nom. Et ne me dis-pas que tu sais pas où. On est dans une capitale régionale, oui ou merde ! Y&rsquo;a bien une épicerie de nuit spécialisée dans l&rsquo;afro-cubain, un débit permanent de tabac, le moyen de s&rsquo;entendre avec les lascars du coin, je sais pas, moi, fais travailler la boîte qui te sert de cigare&#8230;&#8230;</p><p>Mais&#8230;</p><p>&#8211; Ne dis pas non tu me vexerais. Je veux que nous fumions ensemble. Le calumet de la paix, té. En bonne et due forme !</p><p>&#8211; Bon mais je peux rien promettre&#8230;</p><p>&#8211; T&rsquo;inquiète bonhomme, tu as tout ton temps&#8230; Toute la nuit&#8230; En t&rsquo;attendant je vais faire un somme&#8230;</p><p>Bon on peut pas dire que cette pérégrination nocturne m&rsquo;enchantait. Je savais à peu près où, en coeur de ville, je pouvais espérer trouver quelque chose d&rsquo;ouvert mais un soir de réveillon, rien n&rsquo;était moins sûr. J&rsquo;enfilais le caban qui traînait sur le fauteuil en osier, pas très propre mais à doublure molletonnée, ceignais la banane à menue monnaie, les billets je les laisse en la poche. Or à la porte, point de clé. Où l&rsquo;avais-je encore fourrée celle-là ?</p><p>Comme mon hôte, je dis hôte mais je pense ôte-toi de là que je m&rsquo;y mette en somme, pas encore endormi, me voyait fouiner du côté du bureau, du porte-manteau, du réchaud, il m&rsquo;a lancé : &#8211; Qu&rsquo;est-ce que tu t&rsquo;inquiètes pour les clés. Je suis là. Il suffira de sonner à l&rsquo;interphone et le bobinette cherra. Tu connais ton nom, non, Patate ? Tu sais l&rsquo;épeler ? On les cherchera demain tes clés, quand on aura les idées claires. C&rsquo;est toujours comme ça après un bon Churchill.</p><p>D&rsquo;où j&rsquo;en ai conclu qu&rsquo;il pensait dormir là.<br />L&rsquo;idée n&rsquo;était pas mauvaise. Ah ça non elle n&rsquo;était pas mauvaise son idée&#8230;</p><p>Oui mais celui qui la suivait sa putain d&rsquo;idée c&rsquo;était moi. Mon mien moi.</p><p>Jeudi 9 janvier 2003</p><p>Un peu de patience que diable. Laissons notre héros, celui qui vous parle, reprendre incontinent ses esprits. Et d&rsquo;abord n&rsquo;oubliez pas qu&rsquo;il gèle. Le froid ralentit les mouvements. Il vous pique au vif. Vous vouliez de la fumée vous allez être servis ! Ca s&rsquo;expectore sans bourse délier. Sans pipe, bourré. Bref sans frais, si l&rsquo;on peut dire&#8230; Mais allez le faire piger à l&rsquo;économe. Quant à trouver la guillotine ou du moins des ciseaux idoines, à près d&rsquo;une heure du mat&rsquo;, c&rsquo;était l&rsquo;échec assuré. De quoi vous réveiller un mort, d&rsquo;autant qu&rsquo;il eût été ivre. Et par surcroît dans une ville où l&rsquo;on connaît personne, j&rsquo;aurais voulu vous y voir à ma place. (Mais je vous y trouve, je m&rsquo;y trouve&#8230; !)</p><p>Je crois qu&rsquo;il va falloir « dealer » dans les milieux interlopes&#8230; me suis-je surpris à penser. J&rsquo;aurais mieux fait de penser plus juste, plus pragmatique mais enfin&#8230; continuons&#8230;</p><p>J&rsquo;ai longé la balustrade séparant la rue des quais de gare puis suis remonté sur le pont qui enjambe la voie ferrée, l&rsquo;un des rares itinéraires où je me repérais. Je savais que j&rsquo;atteindrais la place centrale et l&rsquo;esplanade qui la jouxte, en principe parce que moi et le sens de l&rsquo;orientation&#8230; J&rsquo;ai déjà du mal avec la syntaxe depuis qu&rsquo;on m&rsquo;a sevré&#8230; Et d&rsquo;ailleurs la syntaxe ça va, ça vient selon les épreuves&#8230; On s&rsquo;y fait des noeuds en veux-tu en voilà&#8230;</p><p>A l&rsquo;heure où la volaille se mêle à la populace, je veux dire au fond d&rsquo;un lit profond comme un cerveau, on trouve à peu près ce qu&rsquo;on veut sur la promenade, y compris des cachets. C&rsquo;est comme ça à Boulogne. C&rsquo;est comme ça chez les Bourges. C&rsquo;est comme ça au Bordeaux. C&rsquo;est pareil à Issy. C&rsquo;est la même chose autre part. Alors pourquoi pas des coupe-cigares ? Et même des cigares de toutes sortes, de Saint-Domingue ou du Brésil. Des contrefaçons, tu penses, France. Le sud se napolise, Capri c&rsquo;est bien fini. Se napolitanise. Se napolisetsabaietise. Se baiedenapoliseetlepausilippeetoutetout. What a joyce ! Vous comprenez pas l&rsquo;italien ? Ca fait rien. Seulement pour y accéder, chez les napolitains, il fallait passer outre les fêtards du réveillard. Du pont j&rsquo;avais une vue imprenable sur la rue Pasteur qui mène à la grand place. Noire du monde qui revenait du compte à rebours, moi qui espérais ne pas voir un chat vacciné. Il fallait forcer mon naturel agoraphobe, les croiser donc les saluer, donc révéler mon identité, donc essuyer les quolibets. Qui ne s&rsquo;est jamais fait traiter de pédé, jamais il ne pourra comprendre. Je veux dire sans raison valable. Bon j&rsquo;avais mes kleenex à postillons&#8230;</p><p>Je rends pourtant justice au genre humain et je le crie haut et fort devant cette cour messieurs les jurés que CE N&rsquo;EST PAS LUI QUI AURA DECLENCHE LES HOSTILITES. J&rsquo;allais dire déclencha, Monsieur le procureur, tellement ces événements me semblent lointains alors qu&rsquo;ils ne sont distants d&rsquo;à présent seulement que de la veille (j&rsquo;écris comme je veux). Veille dans laquelle je me trouve encore vu que, vous comprendrez bientôt pourquoi, je me suis trouvé dans l&rsquo;impossibilité d&rsquo;honorer aux heures dues le temps habituellement dévolu au sommeil sans rêve. Si bien que ce n&rsquo;est pas à moi qu&rsquo;il faut venir expliquer que ce n&rsquo;est pas demain la veille.</p><p>Ce n&rsquo;est donc pas le genre humain qui a déclenché les hostilités à l&rsquo;endroit de ce que je prenais pour ma personne mais un chien. Un con de labrador tout noir &#8211; un corps de chien magnifique, et qui gueulait &#8211; comme un chat. Une tête sympa mais les labradors faut pas s&rsquo;y fier. C&rsquo;est traitre. Il fouinait son museau dans l&rsquo;un de ces sacs poubelles bleus que des blouses blanches vomissaient par les offices des restaus. Il avait l&rsquo;air d&rsquo;y trouver son bonheur mais lâchait ses reliefs pour chasser les intrus, lesquels en profitaient pour lui piquer le contenu du sac. Comme quoi, même noir, la fable n&rsquo;est pas assimilée. A la hauteur d&rsquo;un cybercafé en fête, où l&rsquo;on se roulait des patins par la magie du surfing internautique, je sais c&rsquo;est un peu fort, il s&rsquo;est retourné, s&rsquo;est complètement désintéressé de son gueuleton improvisé et s&rsquo;en est pris à moi. Carrément. Sans raison. Du moins le supposé-je. Comme si je songeais, moi, à lui piquer ses croupions de dinde farcis aux châtons. Moi qui ne ferais pas de mal à une mouche à merde. Sauf bien sûr si elle vient me marcher sur les pieds. C&rsquo;est vraiment con un labrador. Il s&rsquo;est bien campé sur ses pattes et s&rsquo;est avancé, enragé, menaçant et grognant. Le face à face n&rsquo;a duré qu&rsquo;une quinzaine de secondes. Or, même en montrant les dents, même en bavant, je ne parvenais pas à l&rsquo;intimider, alors j&rsquo;ai fait machine arrière. Il n&rsquo;attendait que ça le rusé. Car il était malin pour un canadien, le chien. Il s&rsquo;est rapproché en gueulant de plus belle. Et comme je m&rsquo;apprêtais à prendre mes jambes à mon cou, ce qui est la meilleure façon de se casser la gueule justement, il s&rsquo;en est pris au bas du caban côté dorsal, refusant obstinément de le lâcher. Moi je courais, je courais à toutes jambes mais on n&rsquo;en a jamais que deux, plus quelques plaques de verglas. Cinq mètres. Dix mètres. Il tenait bon le bougre. Emporté par l&rsquo;élan, je quittais malgré moi cette rue fréquentée&#8230; Que faire tout seul contre un chien ? Car les autres, pas cons Gaston, continuaient leur gueuleton.</p><p>Je savais pas. J&rsquo;allais tout de même pas rentrer. Il m&rsquo;aurait pas cru. Et puis ça aurait fait radin. Il valait mieux que cela. Il tenait à son rituel. Ca devait lui rappeler les soirées d&rsquo;autrefois, les cours au noir d&rsquo;économie politique, les projets de guerilla urbaine que sais-je encore. Et je pouvais quand même pas lui ramener un molosse en compensation. Un chien ça croque, ça ne tranche pas. Ailleurs ça se mange, ça se fume pas ou alors pas ici. Alors j&rsquo;ai utilisé les grands moyens. J&rsquo;ai offert le caban, m&rsquo;en fous il était pas à moi. Je parle du chien. Je suis comme ça. Royal de chez canin quand il le faut même avec les cabots. Idée de génie ainsi qu&rsquo;il vous en vient deux ou trois dans la carrière. Me disait l&rsquo;ami Pierre à propos de la relativité restreinte. C&rsquo;est à lui qu&rsquo;il en voulait, au caban je veux dire pas à Pierre qu&rsquo;il devait pas connaître, du moins le supposé-je ou alors c&rsquo;était bien joué. Et c&rsquo;est là que j&rsquo;ai compris. C&rsquo;était le manteau de l&rsquo;autre que je portais. Dans la précipitation du départ j&rsquo;avais confondu le sien et le mien. Cachets. Lunettes. Pêle-mêle.Confusion. T&rsquo;en fais pas pour les clés. Et savez-vous ce qu&rsquo;il avait dans les poches, le philosophe ? Non ?</p><p>Eh bien moi non plus mais ça a beaucoup plu aux corniauds de cabots qui ont lâché la boustiffaille et ont pissé dessus, à la queue leu leu si l&rsquo;on peut dire puisque je n&rsquo;ai pas vu de chiens-loups. Comme pour signifier que dans la rue un caban est à tout le monde puisque la ville se veut ouverte. Et moi de me geler en attendant. Vous croyez qu&rsquo;ils se seraient pressés. Pensez-vous. les chiens errants en prennent à leur aise. Quant à imaginer que quelqu&rsquo;un ait pu m&rsquo;aider&#8230; Ils étaient trop occupé à se bisouiller dans la rue noire de monde. Pensez 2003 c&rsquo;était l&rsquo;année de la Paix. Je suis sûr qu&rsquo;ils diront, monsieur l&rsquo;agent, qu&rsquo;ils ne se sont rendu compte de rien, les vilains. Les pacifiques c&rsquo;est comme les chiens. On peut pas s&rsquo;y fier. Quant à aider son prochain, tu veux rire Elmire : on aidera qui n&rsquo;a rien, ça fait bien, on passe ainsi pour un humain; on aidera les mémés elles ont toujours le billet à la main et la main sur le coeur pensez avec ces émotions; on aidera un afro-cubain main dans la main, un thibétain marmottant du Stockhausen, une brésilienne, elles sont jamais trop aidées les brésiliennes, mais aider son seul son vrai son authentique son irremplaçable prochain, tintin&#8230;C&rsquo;est à dire moi&#8230; Il n&rsquo;a besoin de rien et je m&rsquo;en lave les mains. Je suis mauvaise langue. L&rsquo;un d&rsquo;eux a sifflé, ça devait être le brésilien, le corniaud de cabot tout noir a filé tout d ego avec quelque chose dans les crocs, la meute pissante a suivi. Comme disait je ne sais plus qui, peut-être l&rsquo;ami Karl, ça commençait à panurger&#8230; Alors à qui il appartenait ce putain de chien, hein, je vous le demande un peu. Dommage que je ne sois pas d&rsquo;ici, je me plaindrais en mairie. Sans effet certes mais c&rsquo;est mon droit le plus strict. Li-bé-rez- la- rue !</p><p>J&rsquo;ai pu récupérer le caban. Evidemment il était abîmé, on le serait à moins. Certes il ne sentait pas bon. Et ma banane, hein, où elle était passée ? Et voleur avec ça, bien dressée la canaille ! J&rsquo;aurais dû m&rsquo;en douter mais on peut toujours douter de tout. Regardez René où ça l&rsquo;a mené&#8230;</p><p>M&rsquo;en fous, j&rsquo;ai les billets dans la poche&#8230; Je connais mes ennemis.</p><p>La quête ne faisait que commencer&#8230;</p><p>A propos de quête si vous pouviez&#8230; mais c&rsquo;est peut-être prématuré&#8230;</p><p style="text-align: center;"><strong>Vendredi 10 janvier 2003</strong></p><p>Ce n&rsquo;était pas le tout ces plaisanteries canines, j&rsquo;avais été mandaté par une autorité qui m&rsquo;avait investi d&rsquo;une mission, je me devais de l&rsquo;honorer en dépit des mauvaises langues de cyniques. Certes j&rsquo;aurais pu bifurquer par les rues adjacentes, la p&rsquo;tite Chinatown pour l&rsquo;une, Chicanos&rsquo;city pour l&rsquo;autre mais quand on se sent l&rsquo;âme d&rsquo;un héros, l&rsquo;adversité est une chance, une gageure même, quitte à ameuter le quartier. Au demeurant les rues Joliot et Curie eussent présenté en plus sale les mêmes singularités que celle que je venais de quitter, vouée rappelons-le, à l&rsquo;inventeur du vaccin contre la rage, façades grises des immeubles début de siècle sans originalité sinon leur monotone irrégularité. Un grand et large, un plus petit qui la menait pas large, un plus grand mais moins large, un plus large mais pas plus grand. Bref, pour faire court, vu que je pars en quête d&rsquo;une guillotine à cigares, à la croisée des chemins, mon instinct grégaire a prévalu. Et un objet luisant, qui a attiré mon attention. Il tranchait avec les déjections de toute consistance que les concubins dépourvus d&rsquo;enfants laissaint déposer là comme un voeu pieu à la madone des bêtes domestiques. On appelle ça un cadeau inconscient, paraît-il. Un cacadeau moi je dis. Et j&rsquo;appelle un chat un chat, un chien un fouteur de merde et un trottoir un crottoir. Intolérant, allons donc. Dans mon jeune temps je taquinais la guitare avec les gitans de Saint Trop&rsquo;. Pérompopon, pérompompérompompéro, pero. Penser à bien mouiller le r, avec le bout de la langue sur la partie supérieure du palais. Grasseyé c&rsquo;est ridicule ! Et passer pour ridicule devant un pote le gitan, ce serait le comble, je veux dire du ridicule. Y&rsquo;o soï mas que tu&#8230;</p><p>Je me suis approché &#8211; ce qui fait que j&rsquo;étais à nouveau dans la grand&rsquo;rue Pasteur, mais pour parvenir à identifier l&rsquo;objet volé non identifiable ç&rsquo;a été toute une histoire. Chaque fêtard me bousculait à qui mieux-mieux et prenait un malin plaisir à me diriger dans l&rsquo;autre sens en me traitant de Bois-sans-soif. Ce que c&rsquo;est que d&rsquo;endosser un manteau d&#8217;emprunt. Lequel m&rsquo;était interdit, pas le manteau le sens, il faut suivre, tant que je n&rsquo;avais pas rapporté à l&rsquo;ôte-toi de là que j&rsquo;y suis, l&rsquo;objet de sa requête. Pour faire bref j&rsquo;ai pu me faufiler, en jouant à mon tour les corniauds à quatre pattes, entre les jambes de deux glaçons ambulants de manière à couvrir de mon corps le butin convoité, les bras en croix comme on m&rsquo;avait appris autrefois à la pension. Ça m&rsquo;avait assez bien réussi avec les vieilles. Ce n&rsquo;était pas un cigare mais une réglisse. Une comme je les aime, bien épaisse et parallélépipédique, fourrée de sucre rose ou vert en sandwich au milieu. Une fois lavée, nettoyée, elle serait tout à fait consommable. C&rsquo;était toujours ça de pris pour le demain midi. Y&rsquo;a pas de p&rsquo;tites économies. C&rsquo;est par là qu&rsquo;il faut commencer&#8230; Au prix des cigares&#8230; La croute collée au manteau avait davantage d&rsquo;odeur mais un bonheur ne vient jamais sans son revers, son lot en l&rsquo;occurrence, de vicissitudes. Quand je m&rsquo;en suis rendu compte il était trop tard mais ça m&rsquo;a donné une idée&#8230; Deux dans la même soirée. Vous vous rendez compte. Le Nobel approche&#8230;</p><p>Les idées faut pas trop les garder, il faut vite s&rsquo;en débarrasser. Sinon on se les fait piquer. Encore une devise à l&rsquo;ami Pierre, qui les entasse, si tant est qu&rsquo;il soit dans son assiette. Aussitôt pensé, aussitôt fait. Je suis entré dans le premier Côte à l&rsquo;os venu. Des guirlandes argentées traversaient la salle, je me serais cru dans une immense toile d&rsquo;araignée. Les confetti pleuvaient. Les trompettes tiraient la langue. Les bouchons sautaient. Les bulles d&rsquo;air pétillaient. Les fumeux fumaient. Les mauvais coucheurs s&rsquo;enquiquinaient. En temps normal je me serais fait virer mais l&rsquo;euphorie inclut et l&rsquo;inclusion dispose. Les convives étaient passés du stade du : encore un doigt de champ&rsquo; à : dommage que mon mari soit mon mari je me sens des envies de coquine. Ça commençait à se démener dans tous les coins au son des espagnolades de rigueur, si j&rsquo;ose dire, puis d&rsquo;un rythme afreux-cubain mâtiné de samba. J&rsquo;espérais que l&rsquo;état dans lequel je me trouvais inspirerait la pitié, qu&rsquo;on me ferait l&rsquo;aumône&#8230; d&rsquo;un cigare. J&rsquo;en profiterais pour évoquer la guillotine avant d&rsquo;amorcer une manoeuvre de diversion du style oh un oiseau, une chauve-souris, un chien qui chie sur la banquette. Et le tour serait joué. Pour fêter le nouvel an. Ça s&rsquo;est fait en d&rsquo;autres temps. Or les temps ont bien changé.</p><p>C&rsquo;était compter sans les goûts plus que douteux des fumeurs de l&rsquo;Os à moelle. Ah j&rsquo;en ai entendu des platitudes. Une vraie collection à ajouter aux pires dicos des idées resucées. Sauf que justement, je n&rsquo;ai pas reçu grand chose. Désolé je ne fume pas m&rsquo;a dit l&rsquo;une. Bon, commencer par une quinquagénaire, même en boléro, c&rsquo;était vraiment un coup pour rien. Bois un coup avec nous, disait l&rsquo;autre. Mais où ai-je déjà vu cette tête-là, réfléchissait une troisième. Un cigarillo oui, un cigare non, m&rsquo;a-t-il été répondu. Et de me mimer, gestes à l&rsquo;appui, la langouste de cuba : Cigarillo si, cigaro no ! Cigarillo si ! Cigaro no ! On s&rsquo;étonne ensuite que les français soient de si piètres danseurs. Aucun sens du rythme. Et le bouquet : hé mais c&rsquo;est qu&rsquo;il a des goûts de luxe le petit père, tandis que sa mémère gloussait ! Il faudra un jour qu&rsquo;on m&rsquo;explique cette manie de glousser qui désigne la mémère.</p><p>Moi un petit père ! A moins de trente ans. Moi le chéri de ses dames. Hier encore j&rsquo;avais vingt ans. N&rsquo;importe quoi. Et c&rsquo;était un sportif à lunettes qui m&rsquo;insultait. N&#8217;empêche. Machinalement je me suis regardé dans une glace décorée au coton barbu, qui cachait mal le tarif des menus. C&rsquo;était pas possible. C&rsquo;était moi, ça ? Eh oui ! Il fallait me rendre à l&rsquo;évidence qui m&rsquo;avait d&rsquo;avance vaincu. Ma barbe avait grisonné, mes cheveux blanchi, mes bajoues raidissaient comme si j&rsquo;avais fait le lifting de trop. Pas de doute, je me négligeais. Le régime sans doute. Si la vieille me voyait&#8230; Une vraie chute de la maison Usher. La splendeur révolue des Amberson. Moi qui envisageais si l&rsquo;on peut dire un changement radical&#8230; Comme quoi on est que ce qu&rsquo;on mange. J&rsquo;ai pas eu le temps d&rsquo;approfondir ma réflexion c&rsquo;est le cas de le dire car le patron, un moustachu adipeux qui dansait la bête à deux dos avec une cliente, s&rsquo;est enfin rendu compte de ma présence, est venu vers moi mais cela va sans dire, et m&rsquo;a prié, poliment mais fermement, d&rsquo;aller voir au Lapin à Gilles si je trouverais mon bonheur. Non sans m&rsquo;avoir glissé un faux billet de cinq euros dans la main avant de la serrer d&rsquo;un air entendu&#8230;</p><p>J&rsquo;ai cru l&rsquo;entendre murmurer : pauvre vieux !</p><p>Pauvre passe encore, mais vieux ! C&rsquo;est vrai qu&rsquo;on vieillit vite avec le soleil mais l&rsquo;avais-je vu depuis mon arrivée dans le midi ?</p><p>Au Lapin à Gilles, ç&rsquo;a été une autre paire de manches.</p><p>Il est vrai que j&rsquo;avais que la rue à traverser&#8230;</p><p style="text-align: center;"><strong>Samedi 11 janvier 2003</strong></p><p>Oh, pour ce qui concerne la physionomie des lieux, les différences ne valent pas le coup d&rsquo;être notées. Question ambiance en revanche j&rsquo;avais connu mieux dans les bas-fonds du Marais. Un orchestre jouait du Gato Barbieri, je n&rsquo;ai pas reconnu l&rsquo;air mais c&rsquo;était un morceau de roi. Les clients regardaient comme quand on s&#8217;emmerde, aux anniversaires des copains, vous savez quand à la fin du repas, on vous invite à gigoter en écoutant France Berger, les Village People, quand ce n&rsquo;est pas La Chenille, les canards ou la Lambada, la coupe du monde ou la fiesta. Chez les mémées c&rsquo;atait le letkiss, le casatchock et Zorba le grec. Je vois que vous vous y connaissez aussi. Seul un couple mimait la gestuelle langoureuse du danseur de tango argentin avec castagnettes et tangos ollé. Les reliefs de pâtisserie s&rsquo;effeuillaient à l&rsquo;entour des assiettes et je ne sais pouquoi j&rsquo;ai tendu la main vers une cerise confite qui traînait sur un bout de forêt noire. La tension. L&rsquo;appel d ela tentation. La musique sans doute. C&rsquo;était bon. J&rsquo;aime les fruits confits. Elle le savait la gueuse&#8230;</p><p>&#8211; Dis donc toi là bas, tu veux que je t&rsquo;aide ? me suis je laissé dire. Le timbre était fortement exotique. D&rsquo;un exotisme qui aurait survécu au régime austère des steppes centrales.</p><p>C&rsquo;était Gilles, manifestement, le patron mais il n&rsquo;avait de Gilles que le nom. Un nom d&#8217;emprunt car avec son crâne à la taras Boulba version Yul Brynner et sa moustache de moujik il devait se nommer Dimitri ou Vladimir ou encore Ivan Ivanovitch et en bon immigré de la première génération ouvrir son local aux sympathisants du FN. Cette dernière hypothèse est improbable car au FN, on se méfie de ce qui vient du froid. Du chaud aussi à l&rsquo;occasion.</p><p>Pas agressif pour deux sous, que d&rsquo;ailleurs je ne réclamais point. Réveillon et clientèle obligent : &#8211; Approche ! Je ne te connais pas toi&#8230; Puis baissant le volume d&rsquo;un cran ou deux. Par contre je connais ce manteau. A qui tu l&rsquo;as piqué ?</p><p>&#8211; Je vais tout vous expliquer M. l&rsquo;Agile, c&rsquo;est un ancien prof de philo, je l&rsquo;ai rencontré au bistrot de la gare, après on a été chez moi et il m&rsquo;a envoyé chercher un coupe-cigares digne de ce nom. On m&rsquo;a dit de m&rsquo;adresser à vous mais manifestement je me suis trompé d&rsquo;adresse&#8230;</p><p>Ha Ha Ha ! On me l&rsquo;avait jamais faite celle-là. Dis donc pépère (?&#8230;!). Arrête de me prendre pour un con. Un prof de philo ! Et qui comme par hasard fumerait le cigare. Et qui t&rsquo;envoie au lapin à Gilles. Et ce prof de philo, il aurait dans les combien, question âge ?</p><p>&#8211; Heu la cinquantaine.</p><p>&#8211; Et toi quel âge tu as ?</p><p>&#8211; Heu, quel rapport ?</p><p>&#8211; Et coquet avec ça, le pépé ! Bon je te propose un marché. Tu vois ces bouteilles de pinard à moitié pleines. C&rsquo;est du bon tu peux me croire. Du Gallician, du Saint Chinian, du Perpignan. Eh bien tu peux te les prendre si le coeur t&rsquo;en dit mais en échange le manteau tu me dis où tu l&rsquo;as pris.</p><p>Bien entendu il y avait malentendu. Qu&rsquo;il fallait que je dissipasse&#8230;</p><p>&#8211; Mais je ne bois jamais de rouge, juste un fond de rosé du bout des lèvres, pensez avec le métier que j&rsquo;ai, je veux dire que j&rsquo;avais, si j&rsquo;avais dû ingurgiter tout ce qu&rsquo;on servait&#8230; Dites, monsieur l&rsquo;Agile, vous n&rsquo;avez pas l&rsquo;air convaincu, écoutez, je vais être franc avec vous, si vous me dites où je peux trouver de quoi décapiter décemment une vitole de renommée internationale je veux bien vous débarrasser de votre piquette&#8230;</p><p>Avec ce froid ça me ferait des calories. Aussi j&rsquo;ai décidé de tout avouer : je l&rsquo;avais piqué au porte-manteau d&rsquo;un restau.</p><p>A ma grande surprise il a aussitôt répliqué :</p><p>&#8211; Et ce restau, ce serait pas le mien par hasard ? Hein ? Hein ? Hein ?</p><p>J&rsquo;ai opiné du chef même s&rsquo;il n&rsquo;était pas le mien, je parle du manteau, lui du restau. Autant entrer dans son jeu. Faut se méfier avec les mafieux. D&rsquo;ailleurs ce n&rsquo;était pas tant l&rsquo;histoire du manteau qui me tracassait. C&rsquo;était qu&rsquo;on eût pu me prendre pour un autre. Ca commençait à bien faire&#8230; Les chiens d&rsquo;abord, les fêtards, le patron d&rsquo;en face&#8230;</p><p>Moi un clodo. Il fallait tout de suite que je dissolve le quiproquo, ça change un peu de la formule toute faite, et d&rsquo;abord lui rendre son caban. Avec le sourire d&rsquo;un sacristin trébuchant au terme d&rsquo;une quête sonnante. Au-dessous j&rsquo;étais plus élégant. mais là où j&rsquo;ai failli tomber à la renverse de surprise c&rsquo;est quand je me suis rendu compte qu&rsquo;à la place de mon costard en laine cardée, je ne portais qu&rsquo;une salopette en velours grosses cotes qui avait dû être noir, je parle du velours, sur un pullover gris à manches et cols élimés, style péquenot du Cantal ou de la Corrèze, plutôt cossu au demeurant avec son fromage, à en juger par la marque que j&rsquo;ai pu lire, l&rsquo;ayant mis à l&rsquo;envers, je veux parler du pull. Décidément j&rsquo;allais de surprise en surprise. Se pouvait-il que mon hôte eût profité d&rsquo;une « absence », ou d&rsquo;un léger assoupissement ou de je ne sais quoi encore pour me faire endosser pareilles fringues ? mais à quel moment ? Quand. Au cours de quelle ellipse ? Putain de cachets&#8230;</p><p>Le patron a été très sympa, très compréhensif pour un facho tendance Sojenitsyne. Il a honoré sa promesse et m&rsquo;a servi trois pleins verres du vin promis. Ca me remettrait d&rsquo;aplomb, ricanait-il. Deux d&rsquo;entre eux n&rsquo;étaient pas si mauvais mais le troisième, un vrai vinaigre je plains sincèrement le Christ et plus encore les larrons qui n&rsquo;ont pas eu de bol ce jour-là. Puis il a envoyé une serveuse, une petite brune pas très jolie avec du poil sur les bras mais en robe sexy, ça fait toujours illusion et c&rsquo;est très recherché par les joueurs de baskets à la cervelle d&rsquo;autruche bref elle est revenue avec une espèce de duffle-coat qu&rsquo;un client, a-t-il prétendu, avait laissé cela faisait au moins deux ans et trois jours. Comme il était couleur crotte de cigare, je ne perdrais rien à l&rsquo;échange. Mais qu&rsquo;en penserait l&rsquo;émule du transcendental de service. Qu&rsquo;en dirait-on à la maison ?</p><p>&#8211; Parlons-en un peu de celui-là ! S&rsquo;il est prof de philo moi je suis le fils caché de Lénine et de Rosa Luxembourg. Demande-lui de venir le récupérer ici. Il comprendra. J&rsquo;ai deux mots à lui dire. Pour deux mots je n&rsquo;allais pas faire la fine bouche. Aussi je lui ai donné approximativement mon adresse. Enfin mon adresse&#8230; Celle de l&rsquo;autre, du pote de Paris. Pas le gitan, Auguste. Originaire des Charente. Il importait que ce fût dit.</p><p>En partant, il a lancé : Au fait, pour ce que tu cherches&#8230; A ta place je laisserais tomber&#8230; Tu risques d&rsquo;avoir affaire à de sacré loustics. Mais si tu y tiens va directement rue Madru. C&rsquo;est un pote, lui aussi&#8230; (?). Je vais l&rsquo;appeler. Il reçoit, cette nuit, il dort donc pas à cette heure, mais&#8230; T&rsquo;occupes&#8230; Raconte-lui ton histoire. Ca va l&rsquo;intéresser. Au fait le mot de passe c&rsquo;est Igor (qu&rsquo;est-ce que j&rsquo;avais dit ?). Car encore y dort, Igor&#8230;</p><p>Et de me fourrer deux bouteilles de vin dans les poches du duffle-coat. Elles semblaient faites pour ça&#8230; En guise de bouchon deux cerises, attention que j&rsquo;ai trouvée délicate. Et un billet de cinq euros. J&rsquo;ai bien fait de traverser&#8230; &#8211; Et surtout, raconte-lui bien ton histoire, hein ? Essaie de te rappeler le moindre détail&#8230; Ton coupe-cigares tu l&rsquo;auras pas à voler&#8230;</p><p>Je n&rsquo;ai pas demandé mon reste. On est toujours trop pressé. Regardez le Cid&#8230; Il a pris des risques&#8230; Vous me direz ça urgeait. Demandez au grand Pan. Fuyons, pas tous les diables, fuyons&#8230; Ah, si je l&rsquo;avais écouté, le râblé&#8230;</p><p style="text-align: center;"><strong>Dimanche 12 janvier 2003</strong></p><p>Pour accéder à la rue Madrue à partie de la rue Pasteur, dont il est curieux de signaler qu&rsquo;elle se termine par une pharmacie, ça ne s&rsquo;invente pas, on doit traverser la place centrale, la piazza mayor, comme dit Martinez. Le cauchemar des agoraphobes. Plus oblongue qu&rsquo;ovoïde elle m&rsquo;a donné, quand je l&rsquo;ai traversée, avec précaution et timidité, d&rsquo;autant que le sol était gelé et que les municipaux avait arrosé le pavement, éclairée comme en plein jour, l&rsquo;impression de survoler Santa Clara ou Sancti Spiritus. Une véritable vallée de Perlas, le plus petit des habanos. Il n&rsquo;y manquait même pas la bague rouge et or car une guirlande géante la traversait de part en part avec, un immense père Noël au centre. Après c&rsquo;était un parcours labyrinthique dans un dédale de ruelles aujourd&rsquo;hui piétonnes, préservées de l&rsquo;injure du temps afin de rendre impossible toute circulation automobile. Mais pas de toute injure à en juger par la qualité des inscriptions aux murs, où les enfants de mamans tutoyés en prenaient pour leur grade j&rsquo;avais vu ça dans le Cher.</p><p>On se serait cru à Venise. En plein Carnaval. Moins les déguisements, quoique&#8230; Un type est passé, moustache et cheveux gominés, qui portait complet bleu et cape noire, style Mandraque le magicien, ce que c&rsquo;est que la culture américaine tout de même. Il a esquissé à mon endroit une passe de matador, ollé c&rsquo;est à dire que son amérique était un tantinet latine. C&rsquo;est fou l&rsquo;originalité des gens du Sud Corses comprises. C&rsquo;est d&#8217;emblée torride. Les rapports fonciers y sont éperdument chaleureux. Après ça se dégrade.</p><p>Le froid, les gens s&rsquo;en amusent, il est si rare en ce pays. C&rsquo;est l&rsquo;occasion d&rsquo;apprendre à jouer des raquettes sur les caniveaux, de descendre au quartier gitan où les pompes à incendie approvisionnent en flaques gelées les pistes de luge improvisées. Tout barbu se prend pour Yvan Rebroff et entonne un Kalinka antidoté à force de sirop vignolat comme disait le père François. Nous étions partis pour une nuit de folie. Oui mais leur folie, et la mienne, ça faisait au moins deux. Laquelle aurait raison de l&rsquo;autre ?</p><p>Tout ça n&rsquo;annonçait rien de grave. J&rsquo;allais pouvoir m&rsquo;acquitter de ma mission castratrice et regagner mes pénates, ou plutôt celles d&rsquo;Auguste bref vous m&rsquo;avez compris. Une idée saugrenue pourtant me turlupinait. Mon état mental demeurait si j&rsquo;ose dire intact certes. Il conservait pieusement les séquelles de ma vie antérieure. Pourtant quelque chose avait changé dans le regard des autres à l&rsquo;endroit de ma personne. Sinon pourquoi cette décharge d&rsquo;adrénaline à chaque fois qu&rsquo;une fille me souhaitait la Bonne année « Pépère ». Ou pire : m&rsquo;ignorait, superbement. Ce que c&rsquo;est que la vêture&#8230; Le duffle-coat, il est vrai, ne faisait pas très classieux, j&rsquo;étais convaincu qu&rsquo;in ne plaidait guère en ma faveur, me donnait des allures de Saint Nicolas avec toutes les histoires qui courent à son sujet, les petits enfants qu&rsquo;on dévore tout crus, la psychose atteint les plus hautes sphères de l&rsquo;imaginaire à présent, et avec ma barbe envahissante je devais ressembler à l&rsquo;autre&#8230; Tu vas voir qu&rsquo;on va me prendre pour un évêque Cochon, ou pour un agent de Castro ou quelque chose de proche. Je déconne. Mais qu&rsquo;à cela ne tienne, coupe-cigare il me fallait, coupe-cigare je dégoterai, qu&rsquo;il gèle, qu&rsquo;il glace ou qu&rsquo;il neige. Il a dit Roméo, bravo. Il n&#8217;empêche, j&rsquo;aurais préféré juillet à janvier&#8230;</p><p>Rue Madrue, les gens faisaient la fête. La défonce était frénétique. Une fenêtre grande ouverte diffusait une courte mélodie en boucle, scandée par une basse imperturbable et par quelques feux d&rsquo;artifice percussionnés. Les vieux et les jeunes semblaient emportés par un même mouvement frénétique. Sauf que certains dansaient un jerk endiablé là où les autres mettaient en branle la totalité de leur corps, ongles et cheveux compris. Ces façades à fronton baroque et cariatides siliconées me rapprochaient pas de mon fournisseur supposé qu&rsquo;un huluberlu déguisé en Christophe Lambert se jetait devant moi et, me tournant autour comme un singe accroupi et me répétait : et quoi qu&rsquo;il veut le pépère, et pourquoi c&rsquo;est-y qu&rsquo;il est là le pépère et il en avait un beau duffle-coat le pépère et c&rsquo;était-y raisonnable pour un pépère de sortir jusqu&rsquo;en des heures pâles de la nuit, et il veut quoi le pépère, se taper une petite sauterie avant de faire le saut de l&rsquo;ange, j&rsquo;en passe et des meilleures. Je l&rsquo;aurais bouffé comme un chien une côte d&rsquo;or, du nord ou un os à moëlle&#8230; Or il était d&rsquo;une corpulence au-dessus de la moyenne. Et je n&rsquo;avais pas réalisé à quel point je m&rsquo;étais étoffé depuis minuit. J&rsquo;ai demandé à tout hasard pour le coupe-cigares. Il a rigolé et m&rsquo;a invité d&rsquo;un geste ample, quasi révérencieux à passer sous un porche donnant sur une cour intérieure.</p><p>On voyait de larges baies vitrées très éclairées par des lustres resplendissants. L&rsquo;orang-outan m&rsquo;a fait signe de le suivre toujours en faisant ces gestes parodiques.Je suis monté par un large escalier d&rsquo;apparat qui faisait le tour de la cour interne. Arrivés en haut tout était ouvert. Un huissier se tenait sur la porte, qui m&rsquo;a réclamé le carton. Mais le singe lui a dit quelques mots à l&rsquo;oreille. Il m&rsquo;a seulement demandé de la part de qui je venais et j&rsquo;ai répondu Igor. On m&rsquo;a laissé entrer. Ce que c&rsquo;est que les relations&#8230;</p><p>Quelle belle demeure ! Quel luxe et d&rsquo;abord quel espace ! Des appart&rsquo;s j&rsquo;en avais vu pas mal dans le 16ème mais quand on a vu Paris on s&rsquo;imagine avoir tout vu. Et d&rsquo;abord c&rsquo;était très bien chauffé par d&rsquo;innombrables bouches minuscules. Pour faire court, au mur des fausses fenêtres s&rsquo;ouvraient sur des cages avec un ciel nocturne en fond. Sur les cloisons séparant les pièces, des colonnes torsées en trompe l&rsquo;oeil et des motifs architecturaux d&rsquo;un néo-classicisme incendiaire. Sur la plupart des murs d&rsquo;immenses miroirs qui décuplaient le volume des salles de réception et le nombre d&rsquo;invités. Au plafond des enchevêtrements végétaux semblant sortir de quelque vase aux anses boursouflées. L&rsquo;acanthe était reine mais aussi les coquillages et parfois même les buccins. Tu veux du rock, coco, disait Léo, t&rsquo;en auras ! Le mobilier était plus moderne mais bon j&rsquo;avais d&rsquo;autres chats dans la gorge, je veux dire d&rsquo;autres cigares à trancher. Il y avait trop de monde, on ne voit rien dans ce cas de figure. Et puis des filles, du style anorexique faisant la gueule comme si elles défilaient devant les caméras de Paris-Première, perchées sur des talons aiguille, sortant d&rsquo;un peu partout, du buffet, des chambres ou supposées telles, de la terrasse en véranda du cabinet ou supposé tel. Alors pensez, le mobilier, pour ne rien dire des chats&#8230; Evidemment avec mon duffle-coat merdeux je devais faire un peu tache dans le tableau ? Aussi pourquoi m&rsquo;avoir envoyé ici ? Tarass Boulba savait ce qu&rsquo;il faisait. Certes il me suffirait d&rsquo;appeler un garçon et demander un coupe-cigares mais ne vaut-il pas mieux avoir affaire au bon dieu qu&rsquo;à ses saints ?</p><p>Dans ce style de soirée on passe aisément inaperçu. Du mois le croit-on pour qui n&rsquo;est pas familairisé avec la vidéosurveillance. Comme les gens qu&rsquo;on y invite sont souvent des originaux, il n&rsquo;est pas rare d&rsquo;y trouver des types en jeans délavés, pas lavés depuis six mois, je parle des types pas des jeans, des gens si vous préférez, ça devient chiant cette obligation toujours d&rsquo;avoir à se justifier, sous prétexte qu&rsquo;ils vous pondent dans la douleur l&rsquo;oeuvre du siècle, des bassistes de rock cradingues tristes comme un jour sans cachets, des filles à papa qui sortent de leur cure de punk-travell et amorcent leur période grunge-trip, pourvu que vous passiez pour un ami du maître des lieux; nul ne s&rsquo;accupe de vous. Sauf évidemment si vous cherchez à mettre le nez dans la coke en stock du copain dans sa salle de bain mais qui s&rsquo;y risquerait ? D&rsquo;ailleurs pour vous en refiler, un filet, Tintin, tu peux repasser, Hervé !</p><p>A force de fureter parmi les masques et flics en civil, je me suis retrouvé au lieu vers où convergeaient tous les regards invisibles.</p><p>Alors je l&rsquo;ai vu devant moi confortablement calé dans un fauteuil de cuir grenat. Impossible de s&rsquo;y méprendre et d&rsquo;ailleurs la boîte était ouverte sur la table de verre : c&rsquo;étaient bien les mêmes ! Mon Premier ministre. Enfin quand je dis le mien&#8230; Celui de l&rsquo;autre. Un Premier ministre philosophal au fond. Et colonial, mon colon&#8230; Quand le cigare se pointe, la guillotine n&rsquo;est pas loin</p><p>Il semblait me tendre les bras, ce qui n&rsquo;est pas peu dire, disons plutôt n&rsquo;attendre que moi.</p><p>Seuls les moins impatients comprendront.</p><p>L&rsquo;impatience, ça Creuse&#8230;</p><p style="text-align: center;"><strong>Lundi 13 février 2003</strong></p><p>Il me serait d&rsquo;autant plus difficile de vous rapporter notre conversation qu&rsquo;au fond tout s&rsquo;est déroulé comme dans un rêve de ciné non parlant. Le picrate et les cachets n&rsquo;ont jamais fait bon ménage. Surtout en période de cure. De sevrage absolu. D&rsquo;abstinence même.</p><p>Le jeu de nos regards suffisait à communiquer ce que nous avions à dire. On a toujours tort de croire en la transparence des échanges télépathiques. Car au fond qu&rsquo;ai-je à retenir de nos propos. Je résume : je voulais un churchill shakespearien, je n&rsquo;avais qu&rsquo;à me servir mais pour qui était-ce ? ah oui c&rsquo;est vrai le fameux prof de philo. On me proposait d&rsquo;abord une fille, ensuite un peu de coke ou du véronal au choix mais en échange car il y avait un hic, ce qui n&rsquo;a rien de surprenant étant donné la tournée au picrate de l&rsquo;épisode précédent, bref je devais rendre un service oh pas grand chose qu&rsquo;on se rassure, on voulait seulement que je donne l&rsquo;adresse ou du moins le moyen de toucher le type au caban. Pire que des chiens, les ruskofs, quand ils vous tiennent, ils vous lâchent plus. Le mien souriait de toutes ses dents.</p><p>J&rsquo;étais embarrassé, pour rester dans les convenances, et pourtant je ne me sentais pas l&rsquo;âme d&rsquo;une balance surtout avec un ancien mentor, alors j&rsquo;ai insinué, comme un con, qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un sans domicile sans fixe, pensant qu&rsquo;ils en déduiraient que, d&rsquo;adresse, il n&rsquo;en avait guère. Or l&rsquo;autre manifestement l&rsquo;entendait pas de cette oreille, fût-elle sourde aux mots que j&rsquo;articulais plus. Quand l&rsquo;avais-je rencontré pour la dernière fois ? C&rsquo;était quoi cete histoire de caban ? Qui d&rsquo;autre m&rsquo;avait mis en tête de me procurer la guillotine ? Alors j&rsquo;ai tenté de le persuader, et de me persuader par la même occasion, que cela remontait à la semaine précédente. Malheureusement mon visage sept lettres écarlates formaient le mot MENTEUR, ils sont forts ces ruskofs ! Et de fait ce n&rsquo;est pas mon nez qui s&rsquo;était allongé mais ma silhouette. Les miroirs déformants vous jouent de ces tours. Il m&rsquo;a rétorqué : Impossible. On est bien renseignés, tu sais ? Je n&rsquo;étais pas coopératif. On était gentil avec moi, on faisait tout pour me mettre à l&rsquo;aise et je refusais de rendre un petit service. J&rsquo;avais besoin d&rsquo;une leçon. La Sibérie est plus proche parfois qu&rsquo;on ne l&rsquo;imagine de la Dordogne&#8230; Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il voulait suggérer ? Qu&rsquo;ils avaient l&rsquo;intention de me congeler dans la chambre froide ? J&rsquo;en frémis par anticipation. L&rsquo;imagination vous savez ce que c&rsquo;est. C&rsquo;est ça qui fout la trouille aux lâches&#8230; Justement, il m&rsquo;a posé la question qui tue : Comment se faisait-il que moi qui étais si peu regardant en général question cigare ou mémé ou mobilier, je tienne à tout prix aux coupe-cigares dont lui savait de source sûre qu&rsquo;il était le piège à cons d&rsquo;une personne et une seule en cette ville ? ll était donc d&rsquo;un intérêt impérieux, pour moi comme pour eux, que je fournisse l&rsquo;adresse qu&rsquo;on me demandait gentiment, autrement dit la mienne. Enfin la mienne, vous m&rsquo;avez compris. Celle de l&rsquo;autre. D&rsquo;Auguste César.</p><p>Et tu as du pot qu&rsquo;on te connaisse, ne me demande pas comment. On sait que tu n&rsquo;es pas le mauvais bougre mais attention aux mauvaises fréquentations&#8230; Tu t&rsquo;es fait baiser, mec&#8230; Conviens-en&#8230; Ton prof de philo, il t&rsquo;a envoyé au diable Vauvert avec son caban pour qu&rsquo;on le débarrasse d&rsquo;un couillon à peu de frais&#8230;</p><p>Je résistais quelques secondes pour la forme et il a porté l&rsquo;estocade : ou alors je serais obligé d&rsquo;en conclure que le prof de philo n&rsquo;a jamais existé, que tu es en train de me mener en bateau plus exactement que c&rsquo;est une des nombreuses couvertures dont TU te sers pour NOUS déranger dans nos activités urbaines&#8230;</p><p>Merde alors ! Il me prenait pour l&rsquo;autre. Celui qui m&rsquo;attendait tranquillement dans ma garçonnière empruntée, que j&rsquo;aurais jamais dû laisser. Ma gentillesse me perdra et autres conneries synonymes d&rsquo;impuissance&#8230;</p><p>Qu&rsquo;auriez-vous fait à ma place, je vous le demande ?</p><p>(Dans ces cas de figure Pierre avait la formule toute trouvée : tu te démerdes !).</p><p>Je n&rsquo;ai pas balancé trois secondes ni deux ni une mais j&rsquo;ai balancé le tout incontinent.</p><p>C&rsquo;était bien. Je pouvais me divertir un peu. Ils allaient vérifier. Il était donc bon pour moi que je demeure dans les parages attendu que, si je sortais, ils auraient certes pas de mal à me localiser.</p><p>L&rsquo;ennui c&rsquo;est que, dans mon trouble j&rsquo;ai filé l&rsquo;adresse à la mémée&#8230;</p><p>Celle-là même que j&rsquo;avais quittée dans le Doubs. Quand j&rsquo;ai réalisé mon erreur il était trop tard.</p><p>Elle était bien loin, pensez-vous. Je le pensais aussi. Mais les noms de rues se ressemblent&#8230;</p><p>Toujours est-il que mon Churchill j&rsquo;étais pas prêt de lui faire sa fête&#8230;</p><p style="text-align: center;"><strong>Mardi 14 janvier 2003</strong></p><p>Il est des moments où l&rsquo;on passe davantage inaperçu en petit comité que perdu parmi les foule. Comme j&rsquo;étais sûr de mon coup, malgré ma mauvaise conscience, je n&rsquo;avais pas à m&rsquo;inquiéter outre mesure. Une blondasse haut perchée, décolleté profond et jupe de soie fendue, rutilante, très Paris-Première-bon chic-bon genre, y&rsquo;m&rsquo;faut ma dose, un jour c&rsquo;est sûr je quitterai ma Drôme natale et je serai Lova Moor, est venue s&rsquo;enquérir de mes désirs immédiats. On appréciera l&rsquo;ambiguïté de la proposition. Qu&rsquo;est-ce que ça pouvait lui foutre. C&rsquo;est malheureux à dire mais j&rsquo;en avais pas, en tout cas pas elle. Qui n&rsquo;a jamais jeûné plus d&rsquo;une semaine, jamais il pourra comprendre. Elle m&rsquo;a prié de lui offrir du feu, comme si j&rsquo;étais le genre de type à qui l&rsquo;on demande ce type de service&#8230; Avec tous les Dupont qui traînaient sous les tables&#8230; Comme je secouais la tête, d&rsquo;un air consterné, elle m&rsquo;a branché sur l&rsquo;adresse de mon tailleur et je lui ai tourné le dos. Pourquoi pas aussi le nom du buraliste où je me sers en allumettes ? Tant pis pour elle si elle se fait remodeler la façade. De toutes façons, elle l&rsquo;a déjà ravalée. Un petit flash-back sur sa mine antérieure la rappellerait à ses meilleurs souvenirs. Pour les lèvres j&rsquo;en mettrais pas ma main au feu mais elle paraissaient bien lippues pour une blonde. J&rsquo;en aurais eu, je veux dire du feu, je lui aurais sûrement brûlé les seins oh pas par sadisme mais parce que l&rsquo;odeur du silicone fondu suscite en moi des réminiscences, vous devez connaître ça aussi oh rassurez-vous je vais pas encore parler des conquêtes argentées, plutôt des visites enfantines chez le cordonnier, le menuisier, le poulailler, quand les provisions d&rsquo;odeurs que j&#8217;emportais dans mes rêves nocturnes semblaient augurer d&rsquo;un avenir de plénitude aussi flétrie à présent qu&rsquo;un tétin de mémée.</p><p>Que l&rsquo;on me comprenne bien. Je n&rsquo;ai rien contre la gent féminine, après tout les gardes suisses se vendaient bien à l&#8217;empereur autrichien. Et moi-même je n&rsquo;étais pas tout blanc dans ma vie antérieure. Mais j&rsquo;agissais pour la bonne cause. Pour le bonheur des vieilles de cinquante ans. Et je regardais pas à la dépense si j&rsquo;ose dire. Les trente-cinq heures je connaissais pas ni dans l&rsquo;Eure ni dans l&rsquo;Eure et Loir&#8230; Ah c&rsquo;était bien fini tout ça. J&rsquo;étais là pour autre chose, je ne sais pas moi, pour un nouveau printemps, pas pour qu&rsquo;on me fasse le coup du grand jeu truqué que je n&rsquo;avais que trop joué moi-même. Avec de gros cachets il est vrai. Et puis, à la trentaine, le côté fleur bleue fait sa réapparition. On a besoin d&rsquo;être regardé pour soi, pour ses vertus réelles, ou supposées telles, vous me direz la vertu tout dépend où on la place, je sais pas moi je sais faire la cuisine, peindre à l&rsquo;aquarelle et tirer comme un chef à la lyonnaise. Je parle des boules, j&rsquo;en connais un bout à la longue. A force de me pointer dans tous les boulodromes à draguer les épouses délaissées, vous savez les mariées trop jeunes avec un homme trop vieux&#8230; Mais la blondasse c&rsquo;était plutôt pour obéir à des ordres. En plus elle était fade, le genre de fille qui passerait mal le cap de la quarantaine, surtout à mes côtés. Non, non. Si aventure il devait y avoir en cette ville, ça devait être du sérieux, que je puisse changer de nom en me mariant et qu&rsquo;on ne commence pas à me chercher des noises sur mes fournisseurs et autres débiteurs de tabac.</p><p>Alors j&rsquo;ai attendu, plongé dans mes supputations, assis sur un canapé, à rouler mon cigare entre mes dix doigts. L&rsquo;autre avait dû fumer le mien, ce qui est à lui est à moi ou l&rsquo;inverse je sais plus, c&rsquo;est lui qui l&rsquo;affirmait. Ça faisait combien déjà que j&rsquo;étais parti, une grosse heure. C&rsquo;est drôle, j&rsquo;ai l&rsquo;impression que ça fait plusieurs jours&#8230;</p><p>Et c&rsquo;est là que l&rsquo;autre s&rsquo;est pointé. Il vous est sans doute arrivé de reconnaître dans le rue une personne au point d&rsquo;être sur le point de l&rsquo;interpeller d&rsquo;un geste ou d&rsquo;un propos affable mais d&rsquo;être soudainement retenu dans votre élan par la conscience que la personne en question n&rsquo;a aucune chance de se trouver dans vos parages. Eh bien moi ç&rsquo;a été pire parce que la personne que j&rsquo;avais devant les yeux je la savais disparue depuis bientôt trois ans du côté du Finistère. Et pour cause puisque j&rsquo;avais été interrogé pour les besoins de l&rsquo;enquête. Ces foutus cachets&#8230; Enfin quand je dis disparu du moins le supposé-je car le corps n&rsquo;avait jamais été retrouvé. C&rsquo;est même à cause de ça que l&rsquo;ami Pierre est en prison aussi quelle idée d&rsquo;aller raconter ses histoires de vieilles à son officielle, comme si c&rsquo;était pas déjà une connerie que d&rsquo;avoir une relation suivie avec une quasi-junkie, mais ceci est une autre histoire&#8230;</p><p>Bref il s&rsquo;est assis à côté de moi, pâle et don quichottesque, et m&rsquo;a déclaré : Les havanos c&rsquo;était mon péché mignon à moi aussi ? Ça vous étonne ? Mal m&rsquo;en a pris. Je vous raconte ?</p><p>Étant donné la situation, la liberté de manœuvre était tout de même limitée. Et puis je voulais en avoir le cœur net. C&rsquo;était qui celui-là, un revenant ? Il avait bien choisi son jour. Aussi bien que moi cette ville. Pas idéale pour se cacher. Je n&rsquo;ai pas répondu. Il a donc continué.</p><p>On ne peut plus faire confiance à personne. Tenez, moi qui vous parle, même mon meilleur ami m&rsquo;a trahi &#8211; il commençait à m&rsquo;intéresser, le zombie. D&rsquo;autant que si c&rsquo;était le même&#8230;</p><p>J&rsquo;étais peinard, bien intégré dans une ville où j&rsquo;avais refait ma vie, je m&rsquo;étais acheté comme on dit une sagesse et je suis tombé sur&#8230; la poisse. Elle s&rsquo;est présentée à moi un soir de fête, s&rsquo;est insinuée dans mes plaisirs, s&rsquo;est rendue indispensable. Je ne l&rsquo;avais pas revue depuis longtemps mais nous nous sommes reconnus tout de suite. Surtout de son côté. A partir de ce moment-là, il m&rsquo;a tout pris : mon appart, mon pognon et ma femme. Tu sais de qui je veux parler&#8230; Tu constates à quoi j&rsquo;en suis réduit. A faire les commissions des riches messieurs qui tiennent la ville. Alors un conseil. Ne plaisante pas avec ceux qui m&rsquo;envoient. Tu vois, je suis franc avec toi. Ne cherche pas à sauver le passé révolu. Les êtres changent. C&rsquo;est comme la flèche de Zénon. Elle part de ton arc et à son arrivée ce n&rsquo;est déjà plus la même. Ton pote est un danger public alors tu penses pour les individus privés&#8230; Il n&rsquo;hésitera pas à t&rsquo;accuser des pires maux s&rsquo;ils l&rsquo;attrapent. En revanche si tu leur a filé une adresse bidon, gare à ton matricule. Si tu as envie de te réveiller un de ces quatre matins amputé d&rsquo;une jambe ou d&rsquo;un morceau de cerveau, celui qui régit ton activité motrice&#8230;</p><p>J&rsquo;allais lui répondre que justement à propos d&rsquo;adresse hé bien je n&rsquo;en étais plus très sûr quand un serviteur en frac du style obséquieux est passé pour nous proposer du champagne et du curaçao sans alcool. Je voulais en prendre un petit verre mais cet imbécile m&rsquo;a renversé le plateau sur le duffle-coat. Je me suis levé, l&rsquo;ai traité de con avant de lui signifier que ça allait comme ça, qu&rsquo;il aille se faire voir ailleurs.</p><p>Simplement, quand je me suis retourné, mon compagnon s&rsquo;était éclipsé.</p><p>Il était peut-être temps que j&rsquo;en fasse autant, oui mais comment ?</p><p>Inutile de compter sur l&rsquo;ami Pierre dans sa prison du Gard. S&rsquo;il avait su comment s&rsquo;éclipser on ne lui aurait pas collé une disparition suspecte sur le dos&#8230;</p><p>Moralité : à moi de me démerder pour filer à l&rsquo;anglaise. T&rsquo;as pas compris,Valéry ?</p><p style="text-align: center;"><strong>Mercredi 15 janvier 2003</strong></p><p>C&rsquo;est quand on se trouve dans la difficulté voire, en l&rsquo;occurrence, face à l&rsquo;adversité la plus butée que l&rsquo;on se rend compte combien les nécessités de l&rsquo;initiative ont tout intérêt à se conjuguer aux impératifs du hasard. Qui n&rsquo;a eu dans sa vie affaire aux russes blancs jamais il ne pourra comprendre.</p><p>Ainsi l&rsquo;idée m&rsquo;est venue d&rsquo;inspecter méticuleusement les recoins de l&rsquo;appart, dès fois que s&rsquo;y niche quelque moyen subtil de voir ailleurs, c&rsquo;est le cas de le dire si l&rsquo;autre &#8211; mais était-ce un autre &#8211; y était toujours. Je me suis donc enquis des latrines auprès de la première valseuse venue, parce que dans ce style de soirée comme dans la Haute-Garonne, toutes les gesticulations y passent, du charleston au hip-hop en passant par la danse de l&rsquo;ours mal léché, celle de Saint Gui et bien évidemment la danse su scalp. Je ne sais ce qu&rsquo;elle a compris mais elle m&rsquo;a indiqué vaguement la direction de la pièce à côté, plus petite que celle où se déroulait le gros de la réception, avec au milieu une sorte de statue faunesque crachant un filet d&rsquo;eau, comme on en voit habituellement dans les patios des anciennes villas romaines. Là je comptais m&rsquo;informer, mine de rien, en adoptant l&rsquo;attitude naïve de qui ne se sait point observé par des quarterons de sous-fifres smicards, ces connards, vous savez ceux qui meurent sustématiquement aux ordres du méchant, dans les séries B américaines, eux-mêmes vidéo-surveillés par des hypertechniciens surexploités. Or je repérais une haute porte blanche, entr&rsquo;ouverte en apostrophe. D&rsquo;un geste assuré je m&rsquo;y engageais et effectivement je me retrouvais dans un long couloir au terme duquel trônaient les WC grand ouverts.</p><p>Au lieu de m&rsquo;y rendre sur le champ, j&rsquo;ai feint de me tromper et suis entré dans une chambre sur la gauche. Elle était dans la quasi-obscurité. Toutefois la lumière de la rue éclairait une penderie taillée directement dans le mur. Je ne sais quelle intuition m&rsquo;a guidé mais une envie irrépressible m&rsquo;a saisi de me dissimuler dans cet abri de fortune. C&rsquo;était absurde, mon manège n&rsquo;aurait échappé à aucun de mes matons, ils n&rsquo;allaient pas tarder à rappliquer. Seulement voilà : quand j&rsquo;étais môme, dans le Gers, c&rsquo;est ce que je faisais toujours, quand je me sentais victime d&rsquo;une injustice maternelle, une fois par jour environ. On ne guérit pas de son enfance. Je me suis assis, les genoux repliés vers le menton et, ainsi que vous l&rsquo;auriez fait à ma place, je me suis appuyé sur la paroi du fond. Aussitôt je me suis senti emporté en arrière et me suis retrouvé dans la position du panier qu&rsquo;on se compose au yoga. A peine ai-je eu le temps de recouvrer mes esprits et ma position la plus courante, façon de parler, à savoir debout, qu&rsquo;un hurlement de cantatrice Gironde et qui aurait perdu sa perruque bouclée en pleine représentation a retenti dans la pièce où je reprenais tant bien que mal mon équilibre.</p><p>J&rsquo;ai essayé de rassurer l&rsquo;artiste lyrique avec de ces mots malheureux qui vous viennent si chichement dans ce cas de figure et qui ont pour effet de compliquer encore plus la situation et de multiplier les notes tenues qui tuent comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait à présent d&rsquo;un dentier ou carrément d&rsquo;une fausse poitrine. Alors, me fiant à mon intuition prophétique, persuadé au demeurant que mes poursuivants ne tarderaient pas à faire à leur tour irruption sur les lieux du drame, j&rsquo;ai réclamé un verre d&rsquo;eau fraîche. De ses yeux terrorisés, le drap relevé jusqu&rsquo;au menton, la main protégeant sa supposée vertu, elle m&rsquo;a désigné du doigt prévu à cet effet la seule issue digne de ce nom. Je n&rsquo;ai pas demandé mon reste et je suis sorti incontinent.</p><p>Derrière moi, j&rsquo;ai entendu un decrescendo désespéré entrecoupé de râles virils. J&rsquo;en ai conclu que la prétendue cantatrice, toute nue, venait de révéler sa nudité de véritable castrat. Les autres étaient bien à mes trousses&#8230;</p><p>Quant à moi, j&rsquo;ai dévalé les sombres escaliers. En bas, j&rsquo;ai pris à droite et j&rsquo;ai couru aussi vite que j&rsquo;ai pu, de façon que les bouteilles ne se renversent pas. Ce n&rsquo;était pas facile car le macadam était glissant. J&rsquo;ai déjà dit que les rues formaient un dédale. Un dédale c&rsquo;est fait pour qu&rsquo;on s&rsquo;y perde. Pas fous les truands. Sinon pourquoi loger dans les quartiers insondables. Venez donc les chercher à la cour des miracles&#8230;</p><p>Il existe, le saviez-vous, dans quelque ville du Sud, dans l&rsquo;Hérault notamment, ce qu&rsquo;il faut bien appeler une cour des miracles&#8230; Quant à moi je l&rsquo;ignorais&#8230;</p><p>Or les russes, à côté des roumains et autres yougoslaves, semblent des gens bien élevés.</p><p>J&rsquo;oubliais : j&rsquo;avais le Roméo dans la poche révolver, toujours à décaloter, lui aussi.</p><p>Il n&rsquo;y a qu&rsquo;au cirque qu&rsquo;on scie&#8230;</p><p style="text-align: center;"><strong>Jeudi 16 janvier 2003</strong></p><p>La cour dite des miracles, c&rsquo;était le véritable nom de l&rsquo;hôtel, était un lieu de rassemblement. On y attendait les ordres par portable ou internet souvent les deux à la fois. A travers les vitres des fenêtres on pouvait apprécier l&rsquo;extrême diversité de la faune citadine, la même que dans les autres villes du pays : des skins haineux à cran d&rsquo;arrêt, des blacks arrogants et mystiques, taillés en champions du monde des poids lourds, des gitans fiers d&rsquo;on se demande bien quoi, à moustache et plaisanterie rauque, des putes évidemment parmi lesquelles quelques travelos brésiliens, des casseurs de rétro, des pilleurs de commerces, des briseurs de grève, des casseurs de coudes, des raquetteurs de toute confession, des dealers en veux-tu en voilà, des faux tordus, virtuoses de l&rsquo;estropiation, qui nettoyaient les portières et parfois l&rsquo;intérieur des conducteurs naïfs en décapotable. Le bar, qui rappelait une bodéga où s&rsquo;alignaient des tapas sous cloche servait de façade à une enfilade de pièces où la crapule prenait du bon temps : à jouer, à regarder des vidéos pornos, à essayer des simulateurs de vol, à battre la mesure, à crâner, à se montrer sur les ordinateurs de poche des photos de labradors, ou tout simplement à commenter les nouvelles du jour, les arrivées massives de touristes, de nouveaux résidents, de futurs gogos, de mafieux interlopes&#8230; Comme il caillait, seules quelques prostituées faisaient le pied de grue sans grande conviction, tout en cancanant. Je n&rsquo;ai pas eu l&rsquo;aumône d&rsquo;un regard. Je suis entré dans la première pièce, quelque peu essoufflé. On entendait des bruits de voix, des musiques disparates, des grincements d&rsquo;appareils à sous, toute la gamme des sons électroniques et des éclats de rire, parfois des cris inhumains.</p><p>Heureusement j&rsquo;avais pour l&rsquo;instant mon duffle-coat.</p><p>C&rsquo;est ce que me dit l&rsquo;unique consommateur au bar, devant un verre de bière. Il avait trop bu et ne tenait pas en place sur son trépied. Avec un accent roumain, au moins, il me dit : Tou travaillé poul quel joulnal ? Et comme je semblais ne pas décoder: &#8211; C&rsquo;est bon, j&rsquo;insiste pas.</p><p>Puis, retrouvant son accent français : décidément l&rsquo;année qui commence ressemble comme deux gouttes de pression à celle qui vient de s&rsquo;achever. On peut pourtant se parler franchement au moins une fois l&rsquo;an, non ?</p><p>J&rsquo;ai répondu que j&rsquo;avais des limiers à mes trousses et que j&rsquo;aimerais bien me planquer jusqu&rsquo;au matin. Il s&rsquo;est mis à rire et a dit : T&rsquo;es tout nouveau, toi. Comment t&rsquo;as atterri ici ? T&rsquo;as pourtant quelques heures de vol. Tu sais pas que, celui qui entre en ces lieux est bien forcé d&rsquo;y rester jusqu&rsquo;au matin. Vraiment ? Ah, bon. Ca m&rsquo;étonne&#8230; Après tout c&rsquo;est pas ùmes oignons&#8230; Ici c&rsquo;est comme un no man&rsquo;s land. Chacun se le tient pour dit. Les gens en ont pris leur parti. En revanche si tu sors du périmètre convenu, les ruskofs te récupèrent. T&rsquo;as entendu parler du droit d&rsquo;asile ? Eh bien t&rsquo;es peinard jusqu&rsquo;à l&rsquo;aube mon vieux. Mais dis donc si t&rsquo;es pas un fouille-merde de journaliste, qu&rsquo;est-ce que t&rsquo;as bien pu trafiquer à ton âge, pour te trouver dans une situation aussi critique.</p><p>J&rsquo;ai essayé de lui raconter mon histoire. Il s&rsquo;est marré et a conclu par : il est fort, très fort le vieux brigand&#8230; Mais ça va finir mal s&rsquo;il respecte pas les règles&#8230; Il a réfléchi et a dit. Ecoute, c&rsquo;est donnant donnant. Je t&rsquo;aide à te tirer d&rsquo;ici et tu me files ton duffle-coat, il peut m&rsquo;être utile pour m&rsquo;infiltrer chez les russes blancs de la mafia cubaine&#8230;</p><p>Le duffle-coat assurait temporairement ma protection. Une communauté du moins. Le faux roumain m&rsquo;a affranchi : quand l&rsquo;un vous protège, l&rsquo;autre y touche pas. Chaque parrain a son secteur d&rsquo;activité spécifique. Le problème c&rsquo;est quand des petits malins, ou plutôt des gros malins, ou plutôt des vieux malins, ne respectent pas les règles et sèment la zizanie&#8230; Tu piges ?</p><p>Je ne voyais pas en quoi j&rsquo;aurais dû me sentir concerné. Je voulais mon coupe-cigares, pas leur casser les pieds&#8230;</p><p>Et comment on sort d&rsquo;ici ? &#8211; C&rsquo;est simple mais faut pas avoir le vertige. Et comme j&rsquo;opinais du chef&#8230; En attendant réchauffe-toi. Pendant que je vidais le vin d&rsquo;Ile et Vilaine, une vraie bibine de poivrot, histoire d&rsquo;avoir u peu chaud, il s&rsquo;est laissé aller à quelques confidences&#8230;</p><p>La cour des miracles, comme son nom l&rsquo;indique c&rsquo;est une cour, l&rsquo;une des rares, sans doute la seule, qui soit visible de l&rsquo;extérieur. Mais qui eût pu, dans cette ville, empêcher ses occupants de s&rsquo;y retrouver en toute impunité ? Le lieu était squatté depuis plus de vingt ans. La police, la municipalité fermaient les yeux car, n&rsquo;est-ce pas, il vaut mieux que la racaille soit concentrée en un secteur plutôt qu&rsquo;éparpillée dans tous les azimuts. Quand un guignol dépassait les bornes de l&rsquo;acceptable, pour les électeurs autochtones, un coup de fil du commissaire aux gros bonnets du commerce local suffisait à lui faire porter le chapeau. Au demeurant, ces venelles étaient tellement étroites que nul représentant de l&rsquo;ordre ne se serait risqué à investir en masse, risquant fort le sort de l&rsquo;illustre neveu du non moins illustre empereur à la barbe fleurie.</p><p>D&rsquo;ailleurs, bon nombre de ses adhérents &#8211; à ce stade il faut bien parler d&rsquo;adhésion &#8211; portaient de ces gilets de grosse laine qui caractérisent les bergers en général et les basques en particulier. C&rsquo;était un signe de reconnaissance, pour les corporations criminelles entre elles et aussi pour la police qui fermait les yeux sur les exactions mineures. Par exemple, le trafic de drogue dure ne dérangeait personne. Au fond. si certains fils à papa avaient envie de bousiller leur existence en comité restreint, ça ne faisait de mal qu&rsquo;à eux-mêmes. Alors on laissait faire. En revanche on était intraitable envers les épaves qui faisaient mauvais genre et donnaient une piteuse idée de la ville, ceux qui pouvaient plus payer, ceux que l&rsquo;état de manque poussait à l&rsquo;irréparable. Et l&rsquo;on pouvait compter sur les adhérents de la cour des miracles pour organiser des overdose partys après lesquelles les pauvres types n&rsquo;avaient plus le loisir de réitérer.</p><p>Mon interlocuteur portait une tenue de cuir. Nous avions sensiblement le même âge, je parle de l&rsquo;âge que j&rsquo;avais en arrivant en cette ville. Cela me paraissait si loin déjà&#8230; Cela signifiait qu&rsquo;on lui reconnaissait l&rsquo;intention mais qu&rsquo;il péchait au niveau du passage à l&rsquo;acte ou à réussir malgré sa bonne volonté. Ce n&rsquo;est pourtant pas sorcier de passer, une fois par mois, dans les boîtes à rythme et les ludothèques dernier cri. Aussi lui confiait-on des tâches subalternes, comme celle d&rsquo;informer les nouveaux venus, dont je bénéficiais. Mais il gagnait sa vie. Au noir, bien sûr, net d&rsquo;impôt. Je ne comprenais pas dès lors à quoi pouvait lui servir le duffle-coat. Il a répondu : je vois mon vieux que tes expériences t&rsquo;ont pas appris grand chose. Mais assez parlé de moi. Si on parlait de toit.</p><p>Et nous voilà partis pour suivre son plan. Oui mais qu&rsquo;allais-je devenir sans le duffle-coat protecteur. On se les gèle près des paraboliques.</p><p style="text-align: center;"><strong>Vendredi 17 janvier 2003</strong></p><p>Il y avait une sorte d&rsquo;échelle de secours directement scellée au mur de l&rsquo;hôtel sans doute un moyen pour de faux ramoneurs mais de vrais rats de cheminée d&rsquo;accéder aux toits et terrasses insoupçonnées. Quant à moi il m&rsquo;avait fallu négocier avec l&rsquo;homme au blouson. L&rsquo;échange rituel s&rsquo;était effectué sobrement, au pied je ne trouve pas d&rsquo;autres mots de ce qu&rsquo;il faut bien appeler mon salut&#8230;</p><p>Il m&rsquo;avait expliqué l&rsquo;itinéraire. Plein nord dans la direction de la cathédrale. Je n&rsquo;avais qu&rsquo;à me fier au clocher. Au bout de quelques centaines de mètres, je serais libre. Chaque maison était munie d&rsquo;un moyen tout simple d&rsquo;évasion. A moi de trouver le bon. Les limiers ou même la police ne pouvaient surveiller toutes les issues à la fois. C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;ai compris que les bouches d&rsquo;égoût ne faisaient plus recette, sinon pour quelque nouveau venu, peu aguerri et qui se faisait pincer à la grande satisfaction des familles de russes, roumains, slovaques, serbo-croates ex-yougoslaves. Et les plus ivrognes : les polonais qui pissaient partout afin de marquer leur territoire.</p><p>Je lui ai serré la main et, pendant qu&rsquo;il râlait parce qu&rsquo;il ne trouvait pas dans le duffle-coat l&rsquo;objet qu&rsquo;il escomptait, j&rsquo;ai grimpé. J&rsquo;étais un peu inquiet car le mur à arpenter était abîmé c&rsquo;est le cas de le dire alors je le dis et qu&rsquo;une lézarde passait sous les échelons.</p><p>J&rsquo;ai grimpé, grimpé, qui n&rsquo;a jamais grimpé sur un toit d&rsquo;hôtel pour la prime fois de sa carrière jamais il ne pourra comprendre. J&rsquo;ai regardé vers le haut, qui veut voyager loin doit forcément lorgner vers le haut, je ne vois pas très bien pourquoi j&rsquo;aurais regardé vers le bas&#8230; Regarder en bas, c&rsquo;est perdre son Euridyce et mon Euridyce c&rsquo;est l&rsquo;équilibre.</p><p>Je suis arrivé plus vite que prévu à la hauteur de la lézarde, une oeuvre d&rsquo;art très réussie d&rsquo;un bon mettre de haut, ne lui manquait plus que le cadre, mais la fatigue, mêlée au froid, m&rsquo;a saisi. J&rsquo;avais les doigts engourdis, les mains gelées, les aisselles douloureuses et mes bras me paraissaient sans plus de force qu&rsquo;il n&rsquo;en faut pour découper une fougasse un lendemain d&rsquo;agreg. Et puis une raideur quelque peu inconnue, comme le poids de la nuit qui se faisait sentir, sur les frèles épaules d&rsquo;un narrateur qui s&rsquo;est senti très vieux, plus vieux que Pluton, celui justement qui voulait conserver l&rsquo;Eurydice à Orphée. Une voix intérieure m&rsquo;a dit : surtout ne te retourne pas. Il faut toujours écouter les voies intérieures. Ce sont celles de la sagesse. C&rsquo;est ce qu&rsquo;on se dit. Ce qu&rsquo;on. Or, j&rsquo;ai eu beau faire, la lassitude m&rsquo;a envahi, du moins a envahi mon corps épuisé. Il me restait à peine une dizaine d&rsquo;échelons et j&rsquo;accédais à une sorte de terrasse entourée de balustres qui se découpaient comme des créneaux de forteresse, blanc sur fond de nuit. Disons gris mais sans les chats, ces salles bêtes qui vous laissent des poils sur vos alpagas. Seulement voilà : les jambes ne me portaient plus. Ce n&rsquo;était pas la fin mais enfin nous en approchions dangereusement et vous imaginez : ce serait trop bête de conclure à un suicide ou une mauvaise rencontre en plein air, je ne sais moi, un voleur de blouson ça doit exister avec tous ces zincs qui survolent les agglos bref tout ce qu&rsquo;en concluraient les divers zoziaux et zozielles qui me recherchaient. Et puis l&rsquo;instant décisif, je ne sais pas comment vous l&rsquo;imaginez mais ça se prépare, on le regarde venir, on aimerait autant que ce soit autour d&rsquo;un lit chez soi, dans du coton, entouré de ses proches, le problème c&rsquo;est que des proches il ne m&rsquo;en restait plus des masses et que le seul auquel j&rsquo;aurais pu en ce cas de figure eh bien il était pour un bon moment en prison, ce couillon. Car s&rsquo;il avait été là&#8230;</p><p>Le cœur s&rsquo;est mis à battre de façon martiale, ces putains de dieux grecs. Un sentiment horrible d&rsquo;oppression s&rsquo;est immiscé dans ma poitrine en lieu et place de ma sérénité normale. Et les sphincters qui commençaient à se relâcher&#8230; Ce qui est terrible avec le vertige c&rsquo;est que la conscience d&rsquo;y être sujet suscite en vous cette panique qui le décuple alors que l&rsquo;instant d&rsquo;avant vous n&rsquo;y pensiez même pas. L&rsquo;angoisse d&rsquo;être soudain placé dans des conditions que votre esprit considère comme intolérables suscite l&rsquo;apparition de la sensation même que vous vous efforcez de rejeter. L&rsquo;esprit humain est chose étrange. C&rsquo;est comme les allergies qui sont en fait des erreurs fatales de surprotection perverse mais je cause je cause et je me mets dans la situation de ces conteurs qui vous embarquent dans des digressions infinies au moment où il faudrait que leur dire, qu&rsquo;on a d&rsquo;autres chats à fouetter. Enfin je dis chats on trouve de tout sur les gouttières&#8230; N&rsquo;est-ce pas pour pallier leurs manques d&rsquo;imagination à ces médiocres ? Bref pour en finir avec le vertige et les allergies, c&rsquo;est comme ça, je n&rsquo;y puis rien. A partir du moment où vous vous êtes mis dans l&rsquo;idée si tant est que ce ne soit pas elle qui se soit introduite en vous sans crier gare, que vous avez le vertige dans la tête, vous n&rsquo;avez plus qu&rsquo;une seule pensée, sauter. C&rsquo;est con, hein ? Vous me croyez pas ? Je savais que vous ne pourriez comprendre. Car de là où j&rsquo;étais, je ne donnais pas cher de mon cigare en bas. Et le cigare c&rsquo;est comme la pipe, quand elle est cassée, allez donc trouver un homme de l&rsquo;art pour vous la rafistoler la plus prche possible de sa version originale. Qui a dit aversion ?. Quiconque met en doute le sentiment de son existence devrait monter un jour sur un toit et jouer les petits Blaise volants, en tapis de prince oriental, à épingler ses pensées. Or je digresse, je régresse et je n&rsquo;avance pas. N&rsquo;hésitez pas à me rappeler à l&rsquo;ordre au besoin. Rassurez-vous mon histoire n&rsquo;est pas finie. Il s&rsquo;en faut. Je ne vais tout de même pas mourir sur un échelon alors que je suis censé sortir en chair et en os, en tout cas pour ceux qui me suivent, je veux dire qui me croient, de cette histoire. Mais si, voyons. Sinon qui l&rsquo;aurait racontée ? Impossible de faire un mouvement de plus. Aucune envie de redescendre. Et je ne pouvais plus parier pour le sur place. Il est marrant, Pascal. J&rsquo;aimerais l&rsquo;y voir en vrai je veux dire ailleurs que dans ses petits papiers. Et qu&rsquo;on le laisse parler&#8230;</p><p>Le mur n&rsquo;était pas aveugle. Une fenêtre s&rsquo;est ouverte sur ma droite, une tête est sortie du rebord inférieur. Comme elle était dans l&rsquo;ombre, je n&rsquo;ai pu distinguer les traits. Un homme plutôt mais je n&rsquo;en aurais pas mis ma main au feu. Quoique ça les aurait réchauffées. De plus la pièce n&rsquo;était pas éclairée. J&rsquo;ai tout de suite compris que cet homme-là c&rsquo;était ma Providence, mon Salut, moi qui y crois si peu pas plus qu&rsquo;à l&rsquo;armée d&rsquo;ailleurs&#8230; Mais vu les circonstances mon saut ne pouvait plus dépendre, sinon de Pascal, du moins de la Providence. Mieux vaut avoir affaire aux petits papiers du bon dieu&#8230;</p><p>J&rsquo;ai rassemblé tout ce qui me restait de force et j&rsquo;ai lancé la jambe droite vers le bord de la fenêtre. Mais le grand écart des membres inférieurs sans l&rsquo;accord des supérieurs c&rsquo;est pire que le concerto pour la main gauche joué par la main du père éternel. J&rsquo;ai tout de suite compris qu&rsquo;il fallait que ma main droite trouve un endroit où se raccrocher. Il n&rsquo;y en avait pas cinquante. Une corniche courait sur le bord supérieur de la fenêtre. Je n&rsquo;ai pas cherché à faire la fine bouche ni à savoir si elle était d&rsquo;époque ou le fruit d&rsquo;une restauration récente, s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une pigne de pin moulé ou du saint patron de la famille et j&rsquo;ai tâtonné jusqu&rsquo;à sentir une forme où m&rsquo;agripper. J&rsquo;espérais que mon homme m&rsquo;aiderait mais il avait disparu dans l&rsquo;obscurité. Me voilà donc suspendu entre la vie et la mort, pour l&rsquo;instant entre l&rsquo;échelle et la fenêtre et les jambes écartées hurlant de la douleur stridente des tendons surtendus. J&rsquo;ai pensé à l&rsquo;ami Pierre quand il avait voulu s&rsquo;évader de prison, ce con. Il avait pris quatre ans de plus, le misérable. Les matons l&rsquo;avaient pincé un peu dans la même position. Alors je me suis dit eh merde et j&rsquo;ai poussé la jambe droite dans la pièce ténébreuse. Eh bien vous me croirez si vous le voulez, ai-je été victime d&rsquo;une courte absence, des anges m&rsquo;ont-ils en silence soulevés et déposés, ai-je été aspiré par une force bienveillante du moins à mon égard, toujours est-il que je me suis trouvé quelques secondes plus tard dans la pièce non, il faut quand même le souligner, sans avoir esquissé quelques improbables contorsions. Oui, réfléchissez : pour ne pas me cogner le front&#8230; Pas facile avec mon blouson&#8230;</p><p>A ce moment-là j&rsquo;avais deux solutions : prendre la poudre d&rsquo;escampette ou remercier mon sauveur. Mais comme de sauveur il ne s&rsquo;en trouvait guère dans la pièce du moins qui se manifestât ouvertement j&rsquo;ai décidé de prendre la poudre d&rsquo;escampette afin de retrouver, partant de remercier si je le retrouvais, mon sauveur supposé. Je dis ça car rien ne me prouve que la fenêtre ait été ouverte à mon intention. Sauf qu&rsquo;il gelait à pierre fendre. La lézarde n&rsquo;en témoignait que trop.</p><p>Je voulais moi aussi, puisque j&rsquo;étais libre, ce qui n&rsquo;est pas donné à tout le monde, connaître le fin mot de cette histoire. Il n&#8217;empêche. Il était moins cinq&#8230;</p><p>De quelle heure déjà ?</p><p style="text-align: center;"><strong>Mardi 21 janvier 2003</strong></p><p>Depuis j&rsquo;attends, emmitouflé dans ce parka qui me donne l&rsquo;air d&rsquo;un père Noël du premier de l&rsquo;an, celui qui passe pour donner les étrennes, celui qui redressera tous les torts, l&rsquo;an vert si vous voulez. Je le sais car une paire de gamins est venue me demander si j&rsquo;avais moi aussi un traîneau et des rennes et où je les garais et si la parking était payant. Pragmatique les mioches&#8230; Ils m&rsquo;ont tutoyé. Je les ai envoyé se faire moucher, ces morveux, je les vouvoyez bien moi. Si jeune déjà, manquer de respect à un aîné, même pas né de la dernière pluie verglaçante. La matrone au comptoir m&rsquo;a lancé : Ca c&rsquo;est ce qu&rsquo;on appelle une erreur majeure, pépé, et après te plains pas s&rsquo;ils te font les poches mécaniquement ou te tabassent comme une orange quand ils seront devenus mineurs et récidivistes. Un peu de gentillesse, un matin comme aujourd&rsquo;hui, ça ferait pas de mal et c&rsquo;est une assurance sur l&rsquo;avenir. Il est vrai que les vioques, l&rsquo;avenir&#8230; Bonne année quand même&#8230; J&rsquo;ai apprécié qu&rsquo;elle me vouvoie et me suis excusé. J&rsquo;étais venu me mettre au vert et ça avait viré au caca d&rsquo;oie.</p><p>J&rsquo;aurais voulu interroger le garçon mais c&rsquo;était plus celui de la veille si l&rsquo;on peut dire, et le patron était censé se livrer à son activité favorite : sa grasse matinée, la seule de l&rsquo;année : il était si près de ses centimes le pauvre. Il m&rsquo;a servi un café, sans que je l&rsquo;aie demandé, d&rsquo;un air dégoûté moi qui n&rsquo;en bois jamais. Il a précisé : c&rsquo;est payé&#8230; Je lui ai dit : quel âge me donnez-vous ? Il a répondu : Quel âge voulez-vous que je vous donne ? &#8211; Ben, celui que j&rsquo;ai. &#8211; Comme si vous ne le saviez pas. &#8211; Ben juustement, si je vous le demande&#8230; Monsieur, dans mon job, j&rsquo;ai appris à jamais me mêler des histoires des autres et en particulier des clients. Si vous voulez que je dise que vous avez quarante ans, je suis près à le dire pour vous faire plaisir et contre une pièce trébuchante, ou moins contre deux, ou cinquante, ou soixante, mais ça prouvera rien.- Et pourquoi pas trente ans ? &#8211; Faut pas exagérer, vous m&rsquo;auriez pas cru&#8230; &#8211; Ecoutez je vais vous dire&#8230; &#8211; Pas question. Ce sont vos affaires et moi j&rsquo;ai du boulot. Je suis pas curieux pour deux cents. Dans ce métier, faut se préserver sinon on se coltinerait vite la misère du quart monde et qui c&rsquo;est qui serait au chômage ? Les curés les assistantes sociales et les psymachins de toute confession. &#8211; Mais, pourtant je&#8230; &#8211; Plus de questions. Je vous en pose pas moi des questions&#8230; Est-ce que je demande ce que vous avez foutu pour vous retrouver seul à votre âge dans un état pareil ? Quand on a une petite fille comme la vôtre on tâche de lui montrer l&rsquo;exemple&#8230;</p><p>Ben merde alors, si c&rsquo;était pas une question en bonne et due forme, ça ! Cette mauvaise foi&#8230;</p><p>Alors tout m&rsquo;est revenu : mon âge en effet, comment avais-je pu l&rsquo;oublier&#8230; Les raisons réelles de mon arrivée en train, après un détour par un cimetière du Maine et Loire, dans cette ville, aiguillé par une nouvelle de Larbaud et le dessein que je m&rsquo;étais fixé d&rsquo;y laisser à mon tour une trace écrite, une histoire d&rsquo;un genre nouveau où je me laisserais aller à la fantaisie la plus primitive, celle qui me traverserait l&rsquo;esprit au moment même où j&rsquo;écrirais. Car il n&rsquo;est qu&rsquo;une chose réelle : ce minuscule bidule magique grâce auquel je consigne aveuglément ce que mémoire et imagination, et aussi un peu culture, me suggèrent, à partir d&rsquo;un mot que j&rsquo;ai saisi au vol dans la salle du café d ela gare et dont j&rsquo;ai cherché à répercuter l&rsquo;écho.</p><p>Y&rsquo;a du avoir de l&rsquo;exotisme, manifestement&#8230;</p><p>Le reste importe peu : comment, dans le train de nuit que j&rsquo;avais pris gare de Lyon direction la Manche pour éviter de rencontrer trop de monde, une bande de lascars m&rsquo;était tombée dessus, comment je m&rsquo;étais vu dévaliser, roué de coups mais aussi comment, dérangé par une entrée en gare, ils s&rsquo;étaient enfuis et comment en m&rsquo;agrippant au parka de l&rsquo;un d&rsquo;eux, le plus jeune, qui essayait pour s&rsquo;amuser, mon beau manteau de laine, j&rsquo;avais fini par récupérer le sien, y trouvant miraculeusement ce Psion sans doute volé, providentiel et me consolant de la perte de mon parker en écaille. Quant à mon fric, des billets de cinquante et de cent ils étaient pliés en deux dans la double épaisseur de mon ceinturon. De ce côté là j&rsquo;étais tranquille&#8230;</p><p>La fille, en revanche, je ne voyais pas de qui il s&rsquo;agissait. Une témoin de j&rsquo;sais pas quoi, je suppose&#8230;</p><p>J&rsquo;avais laissé toute la nuit mes doigts errer sur le mini clavier, rêvant les yeux ouverts, commandant toutes les demi-heures des cafés que je balançais dans la plante verte dès que le garçon avait le dos tourné, m&rsquo;enfilant des aspirines à tire-larigot afin de lutter contre la fièvre. On se les gèle dans le train d&rsquo;une nuit blanche.</p><p>Il y avait eu aussi cette jeunesse qui avait cherché à m&rsquo;apitoyer. Une paumée. Je l&rsquo;avais envoyée chercher des cigares. Elle n&rsquo;en était pas revenue&#8230;</p><p>J&rsquo;oubliais, dans le parka il y avait une carte d&rsquo;identité : un Meunier, un Martin, un Machin&#8230; Volée selon toutes probabilités&#8230;</p><p>Et un coupe-cigares. C&rsquo;et comme ça que je me suis esquinté le petit doigt. C&rsquo;est curieux les blessures graves. Ca saigne moins que les petits bobos.</p><p>Le docteur ne va pas tarder à revenir. Après la clinique, il faudra que je me trouve un bon hôtel. Les nuits sans sommeil, faut pas en abuser&#8230; On sait plus où on en est, on sait plus qui on est.</p><p>Je me souviens vaguement de mes sept jours en hôpital militaire dans la Marne ou Haute Marne je sais plus trop&#8230;</p><p>Et tous ces départements que j&rsquo;ai pas visités&#8230; Ce serait bien d&rsquo;en faire un livre&#8230;</p><p>Et si c&rsquo;était vraiment ma petite fille ?</p><p>Putain de maladie&#8230;</p><p>Un cachet, vite.</p><p>Un cas.</p><p>Un.</p>								</div>
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		<title>Tout à trac</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2019/07/30/tout-a-trac/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 30 Jul 2019 09:05:27 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Inédits]]></category>
		<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[Ce texte se veut une étude mi autobiographique, mi fictionnelle ou pseudo-documentée sur le phénomène du Trac I Tout s&#8217;est passé si vite. Tout comme dans un rêve. Un mauvais rêve. Un qui vire au cauchemar. Vous présidiez un jury, peu importe lequel. Vous avez accompli cette tâche le plus stoïquement du monde. Vous avez [&#8230;]]]></description>
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									<p style="text-align: center;" align="left">I</p><p align="left"><span style="color: #808080;">Tout s&rsquo;est passé si vite. Tout comme dans un rêve. Un mauvais rêve. Un qui vire au cauchemar. Vous présidiez un jury, peu importe lequel. Vous avez accompli cette tâche le plus stoïquement du monde. Vous avez rassuré les plus timorés, parmi les candidats : vous n&rsquo;alliez pas les manger, enfin, que diable ! A leur place, il y a belle lurette, vous n&rsquo;auriez jamais été aussi éblouissant. Qui sait ? On est si loin parfois de son enfance… Et puis l&rsquo;heure du verdict a sonné. Une dame est venue prévenir, oui. On vous attendait. Allons, dépêchons. Vous n&rsquo;aviez que trop tardé. Vous avez regardé l&rsquo;aréopage, aux trois-quarts féminin, se déployant autour de ce  » tribunal  » improvisé, pérennisant cet esprit de compétition qu&rsquo;en privé vous abhorrez. A ce moment précis, une sensation bien connue, comme d&rsquo;une autre époque, vous a saisi. Une sensation foudroyante. Vous n&rsquo;étiez donc pas définitivement guéri. On devient naïf en prenant de l&rsquo;âge. Il n&#8217;empêche. Cette sensation-là, aucune chance de l&rsquo;oublier. Un pressentiment navrant. Un serrement au cœur. Une pincée de vacuité dans les tréfonds sinueux de l&rsquo;estomac, des viscères et jusque dans les circonvolutions cervicales. Une éructation mentale. Une bulle d&rsquo;air virtuel. Un abîme de débilité, c&rsquo;est cela la sensation. Une créature y est lovée, vampire parasite, vous suçant votre énergie, dans les méandres de l&rsquo;innommé. Aucun doute, vous êtes tombé dans la chausse-trape. Ce n&rsquo;est pourtant point faute d&rsquo;avoir prévenu. Pas de discours ! Surtout pas de discours, hein ? Sinon, qu&rsquo;ils aillent voir ailleurs !!! Telle est ma volonté, mon caprice ! Ah, ces célébrités locales, quelle modestie ! Chacun s&rsquo;est levé, soulagé, déconTracté. Ces dames papotent. Un collègue vous tape sur l&rsquo;épaule. Cette fois, il faut y aller. Annoncer les résultats. C&rsquo;est à vous qu&rsquo;incombe cette corvée. Le problème c&rsquo;est que vous n&rsquo;avez rien préparé. Vous êtes, comme on dit, pris au dépourvu. Votre rôle s&rsquo;arrêtait là… On vous a demandé de présider, vous avez présidé. Au fait ça veut dire quoi exactement présider ? Comme un automate vous suivez ces dames et les quelques messieurs. Deux d&rsquo;entre eux s&rsquo;éclipsent sans demander leur reste. Cette chance ! Allons, allons, pressons, le public attend, les enfants, les parents, les élus, les journalistes… Quel public ? Quels journalistes ? Votre angoisse s&rsquo;accroît à chaque marche de l&rsquo;escalier en colimaçon qu&rsquo;on vous adjure de grimper plus vite, allons plus vite&#8230; En haut : c&rsquo;est pire encore que vous ne l&rsquo;appréhendiez. La salle de réception est bourrée à craquer. Normal : ils ont lancé des invitations à tout va. Vous en avez même reçu une. M. le… vous prie de… en l&rsquo;hôtel du… pour la remise du… présidé par… Et là votre nom, en lettres capitales. Vous auriez dû vous douter de l&rsquo;issue des délibérations mais avez écarté cette éventualité par trop contrariante. Chaque chose en son temps n&rsquo;est-ce pas ? La fierté d&rsquo;abord, de se voir reconnu… Il va falloir payer à présent et cash encore, en essuyer le revers… Tout le monde vous regarde, pensez un président du jury, on n&rsquo;en voit pas tous les jours. Surtout cet illustre inconnu qui ne paie pas de mine du haut de son mètre soixante et dix, talon compris. Un parent vous salue. C&rsquo;est bien, cela donne une contenance. Il s&rsquo;occupe de l&rsquo;association. Il évoque un sujet sans rapport avec vos préoccupations immédiates. Puis soudain : J&rsquo;espère que vous avez prévu une petite allocution… Quoi ? C&rsquo;est donc vrai ? Tout de suite, là ? Tout de go ? C&rsquo;est cela qu&rsquo;ils attendent ? Mais pourquoi sont-ils si nombreux ? Non vous n&rsquo;avez rien préparé. Et cette salle qui est noire de monde. Impressionnante au demeurant : colonnes de marbre, parquet ciré, lambris étincelants. Il y a un type au micro, costumé-cravaté, la barbe bien taillée style vague rose, qui fait vingt bons centimètres de plus que vous, campé sur ses deux jambes, l&rsquo;air assuré. C&rsquo;est à lui qu&rsquo;incombe l&rsquo;insigne honneur d&rsquo;annoncer votre arrivée, tant espérée, enfin. Il a du mal à lire votre nom mais qu&rsquo;importe ! C&rsquo;est vrai quoi, les enfants s&rsquo;ennuient, les parents s&rsquo;énervent, les officiels s&rsquo;informent des motifs d&rsquo;un tel retard. Si vous croyez qu&rsquo;ils n&rsquo;ont que ça à faire. Et leur rendez-vous ? Leurs obligations ? Et la Coupe d&rsquo;Europe à 20 heures 30, sur TF1 ? Vous voudriez bien vous défiler. Aucune issue possible… Pas de discours, c&rsquo;est dans vos principes… Et les secondes qui passent… La série des laïus qui démarre. Mais parmi eux le vôtre. Le souffle vous manque, vous avez du mal à respirer, tandis que le cœur s&#8217;emballe, il est bien le seul dans ce cas, semble-t-il. Vous proposez au collègue, tout souriant, tout fier d&rsquo;être votre interlocuteur privilégié dans cette affaire, de vous remplacer au pied levé. Il est plus au courant du protocole. Mais non. Le président du jury, c&rsquo;est vous, pas lui. Chacun ses prérogatives. C&rsquo;est à vous d&rsquo;assumer. Il n&#8217;empêche. Vous feriez bien du TROC, en cette occasion. Votre présidence contre son anonymat. Vous jetez des regards suppliants à la responsable qui, selon toute apparence, n&rsquo;a pas saisi les raisons de ce trouble. Vous essayez de lui faire entendre que vous n&rsquo;avez rien, mais alors absolument rien à dire. Que dans d&rsquo;autres circonstances peut-être oui, sur un sujet qui vous passionne, que vous auriez préparé, oui, à la rigueur mais là, maintenant, à froid, devant tous ces gens, de manière impromptue… Le pire c&rsquo;est que chacun est brillant dans son petit exposé. L&rsquo;élu débite des banalités bien ciselées que vous n&rsquo;écoutez guère. Que faire alors, sinon attendre cet instant qui vous terrifie, où il faudra prendre la parole. Mesdames et messieurs. Et là le trou noir. La terreur, vous dis-je. La Terreur. Cela devient une idée fixe. Vous ne voyez plus rien, vous n&rsquo;entendez plus rien. Vous vous imaginez plus vieux de quelques minutes, de quelques secondes peut-être, derrière ce micro devant lequel vous resterez sans voix. Sous les huées de la foule. Un président, ça ? Ce nabot sans aucun talent oratoire, sans cravate publique, sans chemise intellectuelle ? Si au moins on vous la donnait tout de suite, cette sacrée parole, le supplice serait plus vite consommé. Seulement voilà, les professionnels du micro, quand ils la tiennent, ils ne la lâchent plus. Ils ont toujours quelque chose à ajouter, que seuls leurs confrères écoutent, approuvent, applaudissent. Les flash crépitent. Le public s&#8217;emmerde. Seul le jury sourit. Pour rendre la situation plus délicate, il fait une chaleur étouffante, normal avec tous ces gens qui patientent, depuis combien de temps ? Les longues fenêtres de cet ancien hôtel du 18ème sont fermées. L&rsquo;atmosphère est électrique. Un vacarme épouvantable ébranle les vitres. Un orage d&rsquo;une rare violence vient d&rsquo;éclater. Ne manquait plus que ça. L&rsquo;élu, en voulant faire glisser le micro vers le bas à l&rsquo;attention d&rsquo;une jolie dame à votre taille, a même reçu une décharge. Mais pas de risque : le bois de sa langue n&rsquo;est pas corps conducteur. La rusée a sorti un papier de sa poche. Elle avait préparé un speech musclé de militante convaincue. Mais vous, qu&rsquo;allez vous donc leur dire ? Qu&rsquo;est-ce que vous avez de si urgent, de si indispensable à leur déclarer ? Vous avez beau fouiller dans les recoins de la mémoire, rien n&rsquo;y fait, rien ne vient… Vous regardez à nouveau le public, au bord de l&rsquo;explosion. Les parents arborent des mines renfrognées. C&rsquo;est qu&rsquo;ils n&rsquo;imaginaient pas que cela finirait aussi tard. Ils veulent rentrer dès la remise des récompenses. Les papas ne veulent pas rater la coupe d&rsquo;Europe. Les mamans doivent faire à manger. Les enfants ont classe le lendemain et la plaisanterie n&rsquo;a que trop duré. Et cet orage ? Il fait lourd, lourd, lourd… Une chaleur à s&rsquo;évanouir. En fait une seule chose importe, ce que va dire le président du jury et le président du jury, manque de pot, c&rsquo;est vous. Vous essayez une dernière fois, sans grande conviction de persuader la responsable que vous ne vous sentez pas bien, vous avez la gorge sèche, l&rsquo;air est irrespirable et vous devez souffrir de déshydratation. Elle vous répond, comme elle parlerait à un enfant, que tout va bien se passer, que vous n&rsquo;aurez que quelque mots à dire, que si quelqu&rsquo;un peut se targuer de bien savoir parler en public c&rsquo;est vous. Il vous suffira de… Vous n&rsquo;avez qu&rsquo;à… Vous pourriez seulement… Il vous suffit, oui, vous pouvez toujours, il n&rsquo;y aura qu&rsquo;à… mais votre corps, lui, ne l&rsquo;entend pas de cette oreille. Elle aura l&rsquo;air malin quand elle vous verra vous écraser sur le sol, vos boyaux sur le parquet, votre cervelle éclatée, votre corps étendu de tout son long dans un énorme glaviot gluant. Allez expliquer ça à cette brave dame qui a, de son côté, d&rsquo;autres chats à fouetter. La gestion de la présidence, c&rsquo;est votre problème pas le sien. Il ne fallait pas accepter après tout. Celle du micro n&rsquo;a pas terminé son discours. Son propos s&rsquo;est fait polémique, elle évoque les grèves, l&rsquo;attitude irresponsable des syndicats, la démission du ministre, histoire de détendre l&rsquo;atmosphère. On entend çà et là des murmures, des rumeurs de désapprobation. L&rsquo;élu regarde son équipe, mi souriant, mi-embarrassé. Heureusement, la combative maman a la bonne idée de finir par des remerciements, beaucoup de remerciements. Pour joindre le geste à la parole, elle offre un bouquet de fleurs à la responsable à qui j&rsquo;ai imprudemment cédé, celle là même dont j&rsquo;espérais qu&rsquo;elle ferait le discours à ma place. Et qui en est exemptée, la bienheureuse. Cette dernière est radieuse. On vante son dévouement, son efficacité. Pour le président du jury, tintin. Bien beau déjà qu&rsquo;il ait été désigné. Sans compter la publicité… Vous aussi pourtant aimez les fleurs. Les femmes s&rsquo;imaginent détenir le privilège de la délicatesse. Et puis cela vous eût fourni l&rsquo;amorce de ce satané discours tout à l&rsquo;heure. Vous auriez pu dire, je ne sais pas moi, eh bien puisqu&rsquo;on m&rsquo;a offert des fleurs, tressons oui c&rsquo;est cela tressons donc gaiement des couronnes à nos brillants candidats, lesquels nous ont fait passer une après-midi comment dire… délicieuse, hum, mais si mais si, et leur prestation a été unanimement appréciée, je vous prie de le croire. Mais non ! Mais non ! Je n&rsquo;exagère en rien. Ils nous ont prouvé que nos jeunes savent lire beaucoup mieux que certains voudraient le laisser accroire… Soit ce n&rsquo;est pas trop la mission du service public, de gratifier les élites mais bon, étant donné le contexte, cela eût fait son petit effet. Il faut caresser les parents dans le sens du poil, faire vibrer la corde sensible. En fait, ce qu&rsquo;il aurait fallu c&rsquo;est que vous ayez la possibilité d&rsquo;interrompre les orateurs. C&rsquo;est un de vos TRUCS ça. Intervenir avant votre heure. On se met tout de go dans le bain sans y être invité, l&rsquo;émotion se trouve prise de cours et quand on est parti, on peut tenir des heures. Mais non, vous n&rsquo;avez droit ni aux fleurs, ni à une bouteille, ni je ne sais pas moi, à une spécialité du terroir, un sachet de lavande séchée, un pot de miel de nos montagnes. Les récompenses, c&rsquo;est pour les autres. C&rsquo;est même à vous de les remettre, vous ne savez pas lesquelles, elles garnissent la table dressée entre fenêtre et micro. La dame aux fleurs a conclu. Applaudissements polis. Quelqu&rsquo;un vous souffle : Ca va être à vous… mais où sont passées vos jambes vous ne les sentez plus. Encore un coup à la créature. Pas le moment de faire le con. De vomir de la bile noire. Se calmer surtout, se calmer. Bon, d&rsquo;abord s&rsquo;approcher du micro. Lutter contre le poids du front, très attiré par le parquet ciré. Surtout ne pas céder au vertige. Car vous allez tomber, il ne saurait en être autrement. Mais qu&rsquo;est-ce que vous foutez ici, bon Dieu. Saint Blaise ayez pitié. Toutes ces générations d&rsquo;élèves à qui l&rsquo;on affirme que Pascal avait son gouffre par-devers lui… Que peuvent-ils y comprendre, s&rsquo;ils ne l&rsquo;ont pas éprouvé, le sentiment de l&rsquo;abîme… Bon, respirer un bon coup… Mesdames et messieurs… Le groupe d&rsquo;enfants a les yeux braqués sur vous. Population très mitigée. Ils ont l&rsquo;air épanoui, bien dans leur peau. Dans ces compétitions on n&rsquo;envoie pas les parangons de l&rsquo;échec scolaire. Du style à marcher à coups de TRIQUE. Les rôles sont à présent inversés. C&rsquo;est à eux de juger, juste retour des choses. Dire qu&rsquo;ils seraient meilleurs que vous dans ce rôle… Attention, c&rsquo;est à vous. Une sorte d&rsquo;étincelle fuse en votre cerveau. Vous êtes comme deux maintenant. Celui qui va parler; celui qui s&rsquo;écoute parler… Ca commence mal, le premier mot reste coincé au fond de la gorge. C&rsquo;est si surprenant d&rsquo;entendre sa propre voix dans les hauts parleurs. Il faut le temps de s&rsquo;habituer. Réaction de surprise, inquiètes des spectateurs. Quel talent ! Vous savez faire partager votre malaise… A ce point là ça confine même au génie !.Vous raclez le fond tari de votre gorge en feu. Vous reprenez votre respiration, trop courte mais comment faire autrement. Tous ces gens qui regardent attendent. Vous n&rsquo;allez pas leur faire votre yoga du soir en direct. Et puis on est pro ou on ne l&rsquo;est pas. Vous enfilez tout à Trac l&rsquo;uniforme public que les conventions vous imposent. Votre voix peut très bien se délier seule. Le phrases jaillir d&rsquo;elles mêmes tandis qu&rsquo;en votre for intérieur vous surprenez à songer : Je suis un homme merde, et président de ce jury de surcroît ! Alors allons-y pour les banalités de rigueur. Vous énoncez tout de go deux phrases qui résument l&rsquo;impression générale. La concision, dans ce cas de figure, c&rsquo;est ce qui sauve. Pour les remerciements d&rsquo;usage, ils repasseront. Ils n&rsquo;avaient qu&rsquo;à vous offrir des fleurs. Certes ce lieu résonne des propos éloquents de vos prédécesseurs. Eh bien vous, illustre inconnu, avez choisi la méthode expéditive. Deux phrases, vous avez à leur offrir. Vous dites primo que le jury félicite les candidats pour la qualité de leur prestation et secundo qu&rsquo;à eux tous ils formeraient la classe idéale. Murmure d&rsquo;acquiescement. On attend la suite. Oui mais pour la suite on repassera… Vous appelez la première lauréate . Aussi émus l&rsquo;un que l&rsquo;autre, vous vous faites la bise. Applaudissements nourris. Vous appelez alors les autres, tentez de reprendre la parole mais chacun se fiche de ce que vous racontez, tout à la joie ou à la déception d&rsquo;être ou de ne pas être dans le quintet vainqueur. L&rsquo;orage a cessé mais il fait toujours cette chaleur suffocante. Votre mission s&rsquo;arrête là. Votre heure de gloire a sonné. Vous venez une fois encore de friser la correctionnelle. Le ridicule ne tue pas mais il fait mourir à petit feu. Et vous avez été ridicule, aucun doute à ce sujet. A vos propres yeux du moins, c&rsquo;est-à-dire aux yeux de l&rsquo;univers. Le lendemain, ironie du sort, vos propos seront reproduits tels quels dans la presse. Pas bêtes les journalistes… En manchette de surcroît… Le journal vous affuble du prénom d&rsquo;un acteur célèbre. Acteur que justement vous n&rsquo;êtes pas. Avec l&rsquo;élu qui a écorché votre nom, qui sait si vous étiez réellement présent dans cette salle. Ca fera ça de moins à oublier, vite… C&rsquo;est fini. Le reste n&rsquo;a aucune importance. L&rsquo;incident est comme on dit clos. Vous saluez rapidement deux, trois connaissances, la  » responsable  » fleurie et vous filez à l&rsquo;anglaise. C&rsquo;est justement l&rsquo;Angleterre qui joue le match du soir. L&rsquo;existence est un jeu de tricTrac. De triche-Trac, devrait-on dire. A ce stade là, en ces époques où la parole est devenue monnaie courante, raison suffisante d&rsquo;un spectacle permanent, où l&rsquo;écrit perd de ses prérogatives, où l&rsquo;image prime sur le contenu, combien sont des handicapés du TRAC. </span></p><p style="text-align: center;" align="left"><span style="color: #808080;">II</span></p><p align="left"><span style="color: #808080;"> Il en est qui s&rsquo;inventent mille et une raisons de refuser, de différer l&rsquo;échéance. Regardez le nombre d&rsquo;écrivains qui se protègent, sur qui on n&rsquo;a que peu de documents, qui refusent les apparitions publiques, seulement quand ils sont à l&rsquo;article de la mort. Certains se trouvent des excuses, prétendent que c&rsquo;est leur façon de se préserver, d&rsquo;assurer leur tranquillité, de se maintenir en bonne santé. En un sens c&rsquo;est vrai. Quand on pense à toutes ces  » paroles  » économisées durant des années, ouvrir les vannes, incontinent, « à tout Trac » serait par trop risqué. Qui saurait contenir une telle affluence ? Au delà de chaque individu, c&rsquo;est la société tout entière qui s&rsquo;en trouverait contrariée. Elle a son dénominateur, rassurant parce que consensuel : l&rsquo;information et ses discours orientés, son exhibition érigée en nécessité. Il faut parler pour se voir reconnu. Il faut parler pour assurer sa promotion. Il faut parler pour exhorter, ou au contraire apaiser. Au-delà de la teneur des énoncés, l&rsquo;essentiel se trouve dans la participation, le simulacre. Parfois c&rsquo;est la Phrase-choc. Celle qu&rsquo;on retient. Qui emporte l&rsquo;adhésion. Qui efface tout le reste. L&rsquo;important n&rsquo;est pas d&rsquo;avoir raison, de détenir ne serait-ce qu&rsquo;une once de semblant de vérité. Non, l&rsquo;important c&rsquo;est de participer au simulacre social. D&rsquo;ouvrir sa gueule. D&rsquo;en imposer. Si bien qu&rsquo;on en arrive à ce paradoxe : ce sont ceux qui ont le moins à dire qui monopolisent la parole. Sophistes de tous les pays, entendez-vous ! Dans une société de forts en gueule, la réserve n&rsquo;est pas tolérable. Aussi le Traqué, discret, ronge-t-il son frein. L&rsquo;écrit est son domaine. Si les  » Traqués « , les victimes du Trac, s&rsquo;attribuaient enfin la parole on réaliserait combien l&rsquo;imposture générale fixe les postulations. Le Trac impose le silence à un monde qui ne saurait se passer de communication, transformée en besoin poussé au paroxysme. C&rsquo;est pourquoi le Trac est une  » création  » relativement récente. Il est le lot des grandes concentrations urbaines, de la confrontation quotidienne à l&rsquo;inconnu, à l&rsquo;autre, démultiplié, anonyme et par là même inquiétant. Dans les milieux ruraux, chacun se connaît, l&rsquo;expression de la parole va de soi. Tout au plus s&rsquo;inquiète-t-on, avec un soupçon d&rsquo;ironie, du jugement méprisant des citadins à l&rsquo;endroit des idiomes locaux, des accents décalés. Et je suppose qu&rsquo;avant la Révolution la question de  » porter  » la parole ne faisait pas partie des priorités du plus grand nombre, seulement des élites intellectuelles, citadines toujours. De sorte qu&rsquo;il me semble que le Trac est l&rsquo;apanage des démocraties modernes, lesquelles supposent un devoir de parole, plutôt que de réserve, dont chacun abuse de nos jours, par média interposé. Là où les dictatures imposent des rituels coercitifs, inspirant plus de peur effective que de Trac proprement dit. Au fond le Trac semble un privilège. L&rsquo;apanage des sociétés prospères. Trop prospères peut-être. Jusqu&rsquo;à la tentation. Jusqu&rsquo;au vertige. D&rsquo;où le recours aux garde-fous. On ne saurait confondre les deux sentiments. La peur ne se contrôle pas, le Trac est pervers, dans le bon sens du terme : envisageant le pire, il peut aboutir au meilleur. Il emprunte des voies subtiles. Il oblige à se dé-passer. Au fond, il fait violence à cette inclination qui nous voue au retour vers l&rsquo;inertie originelle, à notre indolence infantile, c&rsquo;est si commode d&rsquo;être un perpétuel assisté. On se remet difficilement de l&rsquo;état de protection où l&rsquo;on a été maintenu. Se laisser porter par les événements, par les décisions des autres, c&rsquo;est si commode… Ou, spectateur passif, se contenter d&rsquo;assister au grand théâtre du monde, plutôt que d&rsquo;imposer ses vues, dont il n&rsquo;est que trop saturé. On parle des périls planétaires de la surpopulation : mais qui ne voit que la menace foncière du millénaire à venir est liée au trop plein de mots ? Nous sommes à l&rsquo;aube d&rsquo;un nouveau Babel, plus catastrophique encore que le précédent. Ce n&rsquo;est pas la confusion des langues qui met en péril, c&rsquo;est la disparition des styles, l&rsquo;uniformité des prises de parole, l&rsquo;exemplarité convenue. Dans un monde où le moindre crétin sait porter la parole en public, c&rsquo;est dans l&rsquo;exception qu&rsquo;il faudra chercher les ferments d&rsquo;évolution des mentalités, les métamorphoses salutaires et qui sait, le salut de l&rsquo;humanité. Au demeurant la peur est une bête aveugle qui ne vise qu&rsquo;à la préservation égoïste de la personne. Le Trac jouit d&rsquo;une portée beaucoup plus noble. Il se sacrifie en quelque sorte à l&rsquo;intérêt d&rsquo;une communauté que l&rsquo;individu n&rsquo;entend point déranger. Le  » Traqué  » ne doit point passer dans le camp des  » traqueurs  » &#8211; ces êtres de parole tirant leur profit du Trac complaisant des premiers &#8211; cela conduirait au déséquilibre. On se bousculerait aux portillons des pouvoirs et la société deviendrait vite ingérable. Car le risque court de voir ou d&rsquo;entendre le  » Traqué  » révéler les dessous de son inquiétude, de montrer sur quels abysses mouvants se bâtit la parole. Qui nous dit que l&rsquo;exploration de ces fonds incertains ne conduirait pas nos sociétés, fondées sur la stabilité des discours, à l&rsquo;engloutissement, à la ruine ? Chétive créature, timide à discrétion, serais-tu investie d&rsquo;une mission démesurée ? Ca fait du bien de le penser car penser ne fait de mal à personne. Dé-noncer l&rsquo;imposture, telle est la mission du traqué. Dé-busquer la langue comme objet de souffrance avant que de plaisir. La vie du Traqué devient comme un jeu de dé continu, un jeu de tricTrac. Chaque victoire sert de prélude à une défaite toujours possible. Il faut faire table rase à chaque fois. Repartir à zéro, face au coup de dé à lancer face à toute situation de parole publique. Noté de un à six, avec le zéro pointé, dès fois que le dé vous échappe. Si bien que ceux qu&rsquo;on dit normaux, vous savez ceux dont l&rsquo;estampillage des autres est devenu une deuxième nature, une déformation professionnelle, &#8211; préfèreront, au terme si juste de  » Traqué « , celui plus complet de  » dé-Traqué « . Chacun se rassure comme il peut sur le dé, le dit, le dos des autres de la langue. </span></p><p style="text-align: center;" align="left"><span style="color: #808080;">III</span></p><p align="left"><span style="color: #808080;"> Il passe ce soir à cette émission dont tout auteur rêve. Tous sauf le dé-traqué, phobique et anxieux, on l&rsquo;aura compris. Il n&rsquo;a pas pris une seule goutte d&rsquo;alcool &#8211; ce n&rsquo;est pas son genre. La coke, il ne faut pas lui en parler, ni même les calmants, les potions magiques; c&rsquo;est un homme à principe, d&rsquo;une bonne famille, catholique même, un exemple de carrière réussie. Nous avons ici affaire à un professeur éminent, spécialiste des maladies pulmonaires, habitué à commander, à haranguer ses semblables, ses subordonnés surtout. Il a organisé des colloques et y a brillamment participé. Il parle des malades, dans les émissions médicales, surtout aux actualités régionales, pré-enregistrées. Mais là c&rsquo;est du direct… Le présentateur-vedette le met tout de suite à l&rsquo;aise. Il est présenté avec forces éloges, bien appuyés. Pourtant, dès le premier gros plan sur son regard égaré,  » on  » comprend à qui on a affaire. C&rsquo;est lui aussi un  » traqué « , sans aucun doute. Un Traqué conjoncturel, qui ne l&rsquo;est pas mais un traqué quand même. C&rsquo;est sa première télé en tant qu&rsquo;auteur et il n&rsquo;est pas sur son terrain de prédilection. De plus, il fait trop chaud dans ce studio. Et il n&rsquo;a pas assez bu au restau où, bien sûr, il n&rsquo;a rien avalé, rien écouté, rien compris. Il se sait observé par ses collègues, ses amis, ses proches. Il leur a rendu la vie impossible : il ne fallait pas être en retard, on finirait de manger après l&rsquo;émission, est-ce que la cravate est bien nouée… ? Au terme de la présentation il débite mécaniquement les quelques réponses insignifiantes qu&rsquo;il a ressassées dans sa tête en attendant son tour. Oui c&rsquo;est bien ça, oui… De Marcel Proust surtout. Oui c&rsquo;est ça, oui de l&rsquo;asthme et des maladies respiratoires… Oui si vous voulez, oui… Dire qu&rsquo;il n&rsquo;a pas lu Molly Bloom… Ensuite débute l&rsquo;interminable phase d&rsquo;attente. Il croise ses longues jambes, les décroise, s&rsquo;appuie de tout son long sur la fesse gauche puis sur la fesse droite, tire sur le col de la chemise. Il veut défaire son nœud de cravate, le touche comme par superstition puis renonce. Il faut souffrir pour faire impression. Il a du mal à se concentrer. Il n&rsquo;écoute pas les autres invités, tout à sa prestation imminente. On l&rsquo;interpelle soudain : Et vous, M. Machin, est-ce que le livre de Claude R. vous a inspiré de nouvelles idées sur votre hypothèse de travail… Silence gêné puis raclement nerveux du fond de la gorge. Le présentateur reformule sa question, un rien intrigué : les malades que vous décrivez dans votre livre seraient-ils… blablabla&#8230; Pas folle la star du petit écran. Elle a tout compris des fluctuations de l&rsquo;audience. Le non respect du protocole, un tout petit incident, est garant d&rsquo;une attention accrue. Son invité n&rsquo;a peut-être pas aimé les livres de ses confrères. Et il hésite à l&rsquo;avouer… Un petit lapsus serait le bienvenu. C&rsquo;est 5000 ventes assurées. S&rsquo;il pouvait provoquer un esclandre en direct… Ma foi ça changerait du concert de louanges convenues qu&rsquo;on reproche assez à l&rsquo;émission. L&rsquo;auteur à sa gauche, ça doit être RS comme d&rsquo;habitude, ou JFN, si le premier n&rsquo;a pu se libérer, lui sauve la mise en répondant à sa place : Il suffit d&rsquo;avoir lu le livre de Monsieur Machin pour comprendre que… N&rsquo;est-ce pas Monsieur Machin ? Notre éminent professeur n&rsquo;aura qu&rsquo;à opiner du chef, à bredouiller quelques remerciements à celui qui a heu brillamment résumé, à l&#8217;emporte-pièce comme on dit, heu ce qu&rsquo;il eût pu répondre heu à ce sujet. Enfin son tour vient. Son tour de parole. Le grand moment, celui où l&rsquo;on ne le lâchera plus, où ses propos seront pesés, écoutés religieusement, peut-être disséqués, où toute la France, la région, la famille regarde. Lui aussi demain, sur le magnéto, sera son propre spectateur, critique, intransigeant… Mais qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il nous fait, notre quinquagénaire accompli ? Ce n&rsquo;est pas possible ! Il se sert un de ces verres à pied qu&rsquo;on dispose sur la tablette, pour la convivialité du décorum, à l&rsquo;attention des invités qui n&rsquo;y touchent jamais. Les assistants du réalisateur se regardent consternés. Ses mains tremblent et l&rsquo;eau macule la table. Quelques gouttes tombent sur le micro au grand dam du preneur de son Peu importe. Il est en sueur. Il tire la langue. Il porte le verre à ses lèvres tout en s&rsquo;efforçant de se concentrer sur la question qu&rsquo;on vient de soulever, relative à telle assertion, page tant de son ouvrage. . Car c&rsquo;en est fait. Il est auteur à présent. Il va falloir s&rsquo;habituer… Il avale sa gorgée vite fait et, immanquablement, s&rsquo;étrangle, ce qui suscite de sa part une quinte de toux et lui vaut une raillerie du présentateur. Aurait-il conTracté les symptômes de ses patients ? Ou s&rsquo;identifie-t-il à ces grands écrivains, si fragiles des poumons &#8211; c&rsquo;est à cause d&rsquo;eux qu&rsquo;il est là ? Notre hôte rit, retrouve son calme et récite le petit topo qu&rsquo;il a déjà testé devant son épouse et qui prouve à l&rsquo;évidence qu&rsquo;il connaît à fond son sujet. C&rsquo;est ce que dira la presse du lendemain et le présentateur vedette, qui lui proposera de revenir au prochain essai. Réussi en coup de maître. Si ce n&rsquo;était l&rsquo;épisode du verre renversé… Pour l&rsquo;académie, il repassera… Peu de gens auront remarqué le petit drame qui vient de se dérouler au vu de tous. Mais les  » Traqués  » se reconnaissent entre eux. Le moindre détail leur fait signe. De l&rsquo;autre côté de l&rsquo;écran ils partagent l&rsquo; indisposition d&rsquo;un confrère, que Traque la caméra. Il y a chez tout Traqué une capacité imaginative à se projeter dans la situation de l&rsquo;autre, qui fait que, loin de porter son handicap en solitaire, il se coltine le Trac universel La misère morale du monde… Saint Christophe, priez pour nous… Le Traqué est un sympathique né. Un gentil en puissance. Il passe son temps à souffrir par les autres, en lieu et place d&rsquo;autrui. Et quel soulagement quand il s&rsquo;aperçoit que son alter ego se ressaisit, retrouve le fil de son propos, finit par se surpasser et termine son intervention avec une faconde confinant au brio… Là ou le professionnel, blasé, n&rsquo;ayant plus grand chose à prouver, ennuie son auditoire, et ne suscite aucune émotion. Sa salade il la vendra de toutes façons. Sa réputation le précède. Il n&rsquo;a même plus besoin de prêcher à des convaincus… C&rsquo;est que le Trac n&rsquo;a pas seulement des inconvénients. Il rappelle le lien sacré unissant l&rsquo;individu à la communauté. C&rsquo;est précisément le respect trop grand que l&rsquo;on porte à l&rsquo;autre, cette inquiétude qui tenaille de ne pas être à la hauteur de ce qu&rsquo;on attend de vous, qui explique un tant soit peu cette appréhension irrationnelle, suscitée par les pulsions narcissistes comme pour stipuler que l&rsquo;autre commence avec soi-même et que le premier être qu&rsquo;il est nécessaire de respecter, c&rsquo;est son propre ego. Soi en d&rsquo;autres termes. D&rsquo;où cette angoisse du mal faire et ces petits incidents de parcours liés au désir effréné du très bien fait. Chacun sait bien que le regard des autres nourrit la connaissance de soi. Les autres, ces êtres étranges, pas toujours bien disposés à l&rsquo;égard des personnes. Et que c&rsquo;est la méconnaissance partielle ou totale de pans entiers de notre être, de ses capacités, de son potentiel comme on dit aujourd&rsquo;hui, qui justifie l&rsquo;existence du Trac.</span></p><p align="center"><span style="color: #808080;"><b> IV</b></span></p><p><span style="color: #808080;"> Commençons par le commencement. La première fois que ça t&rsquo;est arrivé, t&rsquo;en souviens-tu ? &#8211; nous sommes assez intimes à présent pour nous passer de  » vous  » &#8211; c&rsquo;était en cours, au collège, avec  » un  » professeur d&rsquo;espagnol.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Il s&rsquo;agissait d&rsquo;une femme, et, ce qui est plus étrange, une femme  » de couleur  » comme on dit quand on a peur des mots, originaire des Antilles en ai-je déduit par la suite. Cheveux tirés en arrière et noués par un foulard bariolé, bouche charnue et passant graduellement au rose &#8211; plus tard du dirais sensuelle -, yeux de jais et terriblement expressifs. Au début tu l&rsquo;aimais bien mais sa sévérité excessive, avec elle pas une mouche ne volait, avait fini par te la rendre antipathique. Elle était désirable, le savait, s&rsquo;en protégeait : son sourire moqueur, quand un garçon rougissait sous les quolibets, la faisaient passer pour mauvaise. La mixité n&rsquo;était point de mise alors dans les collèges et lycées. Aussi la beauté féminine passait-elle pour l&rsquo;exception.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Jusque-là tout était à peu près normal. C&rsquo;est vrai que tu rougissais dès qu&rsquo;une jolie femme t&rsquo;adressait la parole mais on pouvait mettre ça sur le compte de la puberté, des pollutions interdites, de la culpabilité inhérente aux petites transgressions des interdits forts. Mais tu ne te faisais pas prier pour répondre en classe ni pour t&rsquo;imposer parmi tes camarades, lesquels recherchaient d&rsquo;ailleurs ta compagnie : mêmes goûts musicaux, mêmes fascinations pour la gent féminine, même défiance envers ces connards d&rsquo;adultes, notamment la représentation caricaturale que nous en donnaient certains de nos parents. Tu étais un leader au foot. Tu étais souvent premier en orthographe, grammaire française, rédaction. Tu critiquais les curés sur lesquels tu racontais des histoires grivoises et sur les mœurs des abbés aux caresses pas très catholiques. Et puis tu avais ton fameux cahier de chansons françaises; chacun y recopiait qui le dernier succès de Johnny, Françoise ou Sylvie, qui les époustouflants jeux de mots de Dutronc, qui les provocations d&rsquo;un Antoine ou d&rsquo;un Polnareff, qui les textes tendres ou poétiques, pleins d&rsquo;un subtil humour, parfois de cocasserie d&rsquo;un Salvatore Adamo. Des chansons anglo-américaines également, en phonétique mais pour gratter la guitare, il n&rsquo;est nul besoin de connaître sur le bout des doigts les secrets du prétérit, des verbes irréguliers et du présent progressif. Les onomatopées suffisent bien. En revanche, personne ne t&rsquo;a jamais demandé de textes en espagnol et si quelqu&rsquo;un s&rsquo;y était risqué tu lui aurais bien ri au nez. Alors, l&rsquo;espagnol, sans chanson, où était pour toi l&rsquo;intérêt, qu&rsquo;on te le dise ? </span></p><p><span style="color: #808080;">Car tu serais chanteur sans nul doute. Tu en aurais l&rsquo;étoffe, l&rsquo;oreille et la voix et tu imitais à la perfection les idoles au timbre suave ou raboteux, cassé de préférence, grippé et même nasillard au besoin. Tu les connais toujours ces chansons, par cœur même, preuve qu&rsquo;on n&rsquo;apprend bien que ce qui nous enchante. Les profs apprécieront…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Or à cette époque déjà les enseignants se contentaient de reproduire les modèles méthodologiques, assez frustes au demeurant &#8211; apprends et restitue ! &#8211; ayant présidé à leur propre réussite.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Tes aptitudes pour la chanson, nul n&rsquo;en a jamais rien soupçonné. Et c&rsquo;est tout seul, ou avec des copains, que tu as dû établir des équivalences, dans tes schémas mentaux, capables de te rendre sensible à la poésie, à la prose poétique et aux sommes narratives les plus novatrices de ton siècle à présent révolu.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Alors, il y a eu ces incidents répétés avec cette martiniquaise &#8211; tu as longtemps cru qu&rsquo;elle n&rsquo;était autre que cette remplaçante d&rsquo;une maîtresse malade, quelques années plus tôt, et que tu trouvais extrêmement à ton goût à tel point qu&rsquo;elle alimentait tes premières rêveries enfantines, jusqu&rsquo;à ce que la voix maternelle, prévenue de ce penchant précoce, le fustige solennellement, non en tant que tel, au moins tu n&rsquo;étais pas pédé, mais en raison de l&rsquo;objet même de ce choix du pire goût, qui jamais ne pourrait être doté des qualités esthétiques d&rsquo;une blanche, fût-elle plus ou moins hâlée par le soleil du midi.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Les mannequins apprécieront.</span></p><p><span style="color: #808080;"> La toute première fois donc, tu avais dû faire un rêve érotique sans doute, et au fur et à mesure qu' »Elle » interrogeait tes camarades, tu sentais bien que quelque chose n&rsquo;allait pas. Une impression nouvelle, un malaise, s&rsquo;insinuait, identique au vertige éprouvé en haut du portique bouclant la piste d&rsquo;athlétisme au point que tu avais dû renoncer. Dans une salle de classe c&rsquo;était exclu. Placé près de la porte, tu serais sans doute sorti en trombe, avant que d&rsquo;inventer un quelconque prétexte : envie de rendre, d&rsquo;aller aux cabinets (ce qui d&rsquo;ailleurs était vrai), perte de tes clés… Convoc urgente chez le proviseur&#8230;</span></p><p><span style="color: #808080;"> Cependant tu ne bouges pas de ta place. Tu anticipes sur cette interrogation. Et c&rsquo;est la panique. Comme dans ces rêves où l&rsquo;on doit écrire les leçons apprises par cœur et où les mots s&rsquo;effacent au fur et à mesure qu&rsquo;on les relit.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Tu essaies de rassembler les quelques mots d&rsquo;espagnol que tu as retenus à force de les entendre serinés à longueur de cours : Mañana por la mañana, Entonses, Ahora, Lo que mes gustà… Tu sais que ton tour va venir. Elle semble décidée à passer en revue l&rsquo;ensemble de la classe. C&rsquo;est la grande révision avant la compo.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Ton nom tombe comme un couperet. Tu l&rsquo;écoutes te demander de lui dire que… mais ce qu&rsquo;elle veut que tu lui dises ça tu ne le saisis pas. Tu crois deviner qu&rsquo;il s&rsquo;agit de la couleur de la belle plante sur les balcons au pays basque. Bref une question à ta portée… </span></p><p><span style="color: #808080;">Mais pour toi la belle plante c&rsquo;est elle et ta couleur préférée c&rsquo;est le noir, le bistre, le mordoré. Couleur café, que j&rsquo;aime ta couleur café…</span></p><p><span style="color: #808080;"> La dame, ostensiblement agacée, pose le doigt sur ton livre, à l&rsquo;endroit du texte où tu devrais trouver le mot qu&rsquo;elle attend. Tu respires son odeur musquée. Tu voudrais bien lui lécher le bras. Ca doit être bon à lécher un bras de noire. Près de l&rsquo;aisselle on devine le soutien-gorge et ce qu&rsquo;il contient… Tu ne sais plus que faire.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Et là, phénomène inconnu jusqu&rsquo;à ce moment-là, aucun son ne sort de ta bouche. Pire : aucun mot ne te vient à l&rsquo;esprit alors que tu sais habituellement tes leçons par cœur, aussi bien que tu savais l&rsquo;année de ta communion tes prières, même si tu n&rsquo;en as pas saisi le sens, car ton espagnol à toi tu le baragouines tes voisins, des riverains, des copains mais pour ce qui est d&rsquo;analyser comment tu t&rsquo;y prends…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Dire que chez toi on t&rsquo;appelle la pie bavarde…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Tu te mets à rougir jusqu&rsquo;à la racine des cheveux et tu bafouilles. Tu voudrais te jeter dans ses bras, et en lécher un au passage, pour lui demander pardon mais pardon de quoi tu ne saurais le dire. Les copains te regardent, surpris. Quelques-uns se marrent, du moins ceux de devant. Les autres ne la mènent pas large. Tes mains tremblent et tu ne sens plus tes jambes. Tu as envie de mourir. C&rsquo;est ce que te répète ta grand-mère quand elle se trouve confronté à un problème insoluble. Tu aimerais être grand, chanteur et l&#8217;embrasser sur la bouche, surtout que sa bouche c&rsquo;est de la chair pure, on en mangerait, mais ce n&rsquo;est ni l&rsquo;endroit ni le moment. Un regard sombre, furieux, te cloue davantage encore dans ton mutisme hésitant. Notre antillaise croit nécessaire d&rsquo;en rajouter à ton humiliation en te fustigeant : Voilà ce qui arrive quand on ne révise pas ! Après on est ridicule et l&rsquo;on perd ses moyens. Je te mets un zéro mais tâche de te rattraper la prochaine fois.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Il fallait sûrement réviser mais tu avais  » Neineteen nervous breakdown  » des Rolling Stones à copier et puis elle donnait toujours les devoirs en espagnol.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Et en plus elle te tutoie…</span></p><p><span style="color: #808080;"> La fois suivante, tu ne cesses d&rsquo;y penser, dès la veille au soir, et toute la journée. Un supplice t&rsquo;attend, forcément, dans cette salle de classe, où tu seras interrogé sur ce texte, toujours le même, qui décrit longuement la grosse voisine d&rsquo;en face dans un petit village basque du début du siècle, étendant son linge sur son balcon avant d&rsquo;arroser ses géraniums tout en faisant des sourires aux enfants… L&rsquo;auteur la trouve pittoresque. Mais toi qui as longtemps vécu dans un village méridional, tu as toujours assimilé la laideur et la négligence à l&rsquo;excessive rondeur féminine, et les géraniums sur la balcon au comble de l&rsquo;ennui, à la vieillesse repoussante et à ton désespoir d&rsquo;enfant, qui se sent abandonné.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Tu bredouilleras deux, trois, stupidités sur le pays basque et l&rsquo;âge supposé du narrateur mais tu seras passé de 00 à 04. C&rsquo;est un peu moins nul que l&rsquo;autre fois, a dit la dame noire, vêtue par ailleurs d&rsquo;un tailleur blanc et de chaussures vanille. Et les copains, ça veut dire quoi moins nul que nul ?</span></p><p><span style="color: #808080;"> On trouvera cela bien puéril et il n&rsquo;est que trop évident que le Trac est comme le résidu d&rsquo;infantilisme qui nous suit toute la vie et qui se traduit par ailleurs par des retours à des comportements égoïstes, des jalousies exacerbées, l&rsquo;abus de pouvoir parfois surtout si ce dernier s&rsquo;avère circonscrit à un groupe limité d&rsquo;individus, jeunes ou plus jeunes, en tout cas immatures de préférence.</span></p><p><span style="color: #808080;"> L&rsquo;enfance est un enfer perdu mais l&rsquo;enfer, à la longue, au fur que la mort approche, se travestit en paradis. Si bien qu&rsquo;on le regrette pour ce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas été.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Les enfants ont souvent peur des travestis. Lors des fêtes de village, les jeunes gens se déguisent en bonnes femmes car l&rsquo;image de la féminité chez les hommes du commun est caricaturale, toujours obscène et vulgaire, jamais érotique. Certains veulent prendre les enfants dans leur bras et laisser la marque de leur rouge à lèvres sur les joues. Les enfants, s&rsquo;ils sont sensibles, hurlent de frayeur…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Plusieurs années plus tard, à l&rsquo;université, les premières semaines, on n&rsquo;entendait que toi. Puis il eut les interventions musclées en cours, les assemblées générales, le politique primant sur la recherche jouissive du sens. La parole des autres t&rsquo;en imposait. Tu es rentré dans ta coquille. Comme il aura été difficile à nouveau de t&rsquo;en faire sortir.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Le Trac touche d&rsquo;ailleurs les êtres que l&rsquo;on en croyait épargné et dont les connaissances approfondies le mettent pourtant à l&rsquo;abri des craintes relatives au bien-fondé de leur savoir. Ou de leur être. Projetons-nous cinquante ans en arrière…</span></p><p> </p><p align="center"><span style="color: #808080;"> <b>V </b></span></p><p><span style="color: #808080;">…Et envisageons le cas de G. C&rsquo;est l&rsquo;un des écrivains les plus importants du siècle, quoi que l&rsquo;on puisse penser de ses conceptions en matière d&rsquo;érotisme. Il n&rsquo;est certes pas familier du grand public qui, de toutes façons, n&rsquo;a jamais reconnu que ce qu&rsquo;on voulait bien qu&rsquo;il connût, mais il est unanimement respecté. Il est censé donner une conférence au Collège de Philosophie et a choisi de parler de métaphysique allemande. Au sortir de la guerre, rappeler la primauté du saxon sur la Pensée universelle, peut encore passer pour de la provocation.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Fasciné par la dialectique du maître et de l&rsquo;esclave, G. croit l&rsquo;homme à la fois libéré mais en même temps aliéné par le travail. De là une nostalgie de sa nature animale et une propension à transgresser les tabous du sexe et de la mort. Sujets épineux. On est loin évidemment de la conscience morale et de la légalité du cœur chère au maître de Berlin.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Le public des connaisseurs est venu nombreux. Il y a là les psychanalystes les plus fameux du moment, les esprits les plus ouverts de la tradition philosophique française, ce qui n&rsquo;est pas peu dire, des écrivains célèbres et turbulents, plusieurs de ses amis, des jeunes loups aux dents longues, des Goncourt, dont une arrive d&rsquo;Indochine, Médicis et Renaudot en puissance, dont celui qui rapporte cette anecdote. Des étudiants enfin qui ne demandent qu&rsquo;à se laisser convaincre de la supériorité d&rsquo;une certaine joie de vivre, dangereusement dirons-nous, sur le sentimentalisme avilissant, la morale banale, la supériorité usurpée de l&rsquo;intellect. On y ajoutera des journalistes et puis quelques curieux, deux ou trois mondains et pas mal de peintres, spécialistes de la préhistorique, apprentis ethnologues peut-être.</span></p><p><span style="color: #808080;"> G connaît son sujet. C&rsquo;est un homme d&rsquo;expérience. Il a participé à de nombreuses émissions de radio et la parole ne lui fait pas défaut. Evidemment il y a sa silhouette et ses manières de curé qui ne plaident pas en sa faveur et agacent en particulier les belles femmes, dont certaines ont entendu parler des expériences qu&rsquo;on lui prête, auxquelles il se « livre » en catimini et qui sentent le soufre et l&rsquo;excès.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Beaucoup de ses textes circulent sous le manteau mais il est davantage connu que lu pour l&rsquo;instant. Chacun lui a téléphoné, lui a souhaité bonne chance, lui a envoyé un mot d&rsquo;amitié car c&rsquo;est pour lui un jour important, celui où va s&rsquo;asseoir définitivement sa souveraineté dans le royaume des lettres. Et quelle souveraineté…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Et puis il sait trop bien que sa voix, trop haut perchée, sèche, déplaisante, passe plutôt mal en public. On a l&rsquo;impression qu&rsquo;il est découragé par avance de l&rsquo;ampleur des explications à fournir.</span></p><p><span style="color: #808080;">On l&rsquo;accompagne à la tribune. Il semble éprouver des difficultés à marcher. Il n&rsquo;est pourtant pas si vieux. Mais il apparaît comme souffrant. Manifestement il n&rsquo;a pas l&rsquo;air dans son assiette. Encore une de ces supposées orgies dont certains chuchotent qu&rsquo;elles sont davantage verbales qu&rsquo;effectives. Son hôte dit quelques mots de présentation mais lui ne regarde pas le public. Il arbore simplement le sourire  » religieux  » de l&rsquo;homme d&rsquo;église &#8211; qu&rsquo;il n&rsquo;est pas, ô combien &#8211; réalisant l&rsquo;ampleur des tâches à accomplir. Le speech ne dure que quelques minutes. On le présente comme un érudit, un cas extrême, limite même, capable justement par sa position marginale d&rsquo;enrichir la pensée d&rsquo;obédience matérialiste, de la remettre en question, de la rendre plus concrète… Applaudissements chaleureux. Notre hôte s&rsquo;éclipse…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Tous les regards sont fixés sur lui à présent qui, assis, les bras ballants dans son costume anthracite, semble évoluer dans une autre sphère, comme s&rsquo;il avait été drogué. Au premier rang d&rsquo;aucuns jureraient avoir cru voir ses yeux bleus se révulser mais il devait s&rsquo;agir d&rsquo;anciens surréalistes. Serait-il sujet à des crises, infimes, d&rsquo;épilepsie ? C&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;est pas encore là, il est comme ailleurs, il n&rsquo;est pas encore lui-même. La dialectique du maître et de l&rsquo;esclave, il est en train de la ressentir douloureusement. Il se voit enchaîné aux pieds d&rsquo;une géante dont une voix narquoise lui précise qu&rsquo;elle est atroce, despotique. Il réalise qu&rsquo;il est l&rsquo;esclave de son angoisse, une angoisse absolue, irrépressible. C&rsquo;est elle qui l&#8217;empêche de prononcer le moindre mot. Il jette des regards suppliants au public du premier rang sans se défaire de son fameux sourire, véritable masque cachant la souffrance intérieure. La plupart baissent les yeux gênés, ne sachant quelle attitude adopter. Cela dure quelques secondes, interminables. Il n&rsquo;a plus de mémoire, plus aucun savoir, aucune notion de ce pourquoi il se trouve à cette table, face à tous ces gens qu&rsquo;il ne reconnaît même plus, ou alors par intermittence dans une infra conscience fugitive et douloureuse. Il ne sent plus ses jambes, il ne sent plus ses bras, il fait un geste machinal vers le pupitre comme pour s&rsquo;agripper à ce dernier rempart face au gouffre en lequel il est en train de plonger. Il n&rsquo;a plus de tête, il n&rsquo;a plus de corps, il ne voit plus rien. Il n&rsquo;est plus rien.Il n&rsquo;est plus.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Il est littéralement décomposé. C&rsquo;est peut-être ça l&rsquo;extase. La dépossession totale de soi-même. La soumission à une instance suprême, à la nausée de vivre en cet instant présent. Il n&rsquo;existe plus que par elle. Il la connaît si bien. Des images écœurantes lui viennent à l&rsquo;esprit, des bordels qu&rsquo;il a si bien décrits, des supplices qu&rsquo;il a relatés, de ses compagnes qu&rsquo;il a humiliées de leur plein gré ou peut-être l&rsquo;a-t-il rêvé. Il lui faut retrouver ses idées oui mais lesquelles ? L&rsquo;autorité intérieure les possède et les contient. Le plus simple serait de régurgiter sur place cette emprise  » despotique  » de l&rsquo;ennemie mortelle de son Moi conscient. Ce n&rsquo;est évidemment pas le moment. Le sourire s&rsquo;est figé en rictus.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Les spectateurs, ceux qui ne sont pas ses amis, pour la plupart rompus à l&rsquo;exercice de la conférence, ne peuvent détacher leurs yeux de ce drame inédit, qui se joue sur ce visage habituellement doux, paternel et séduisant. Il est devenu hideux et en même temps fascinant. Au fond il incarne ce qu&rsquo;il avait à dire. Sa tentation de la violence. On ne saurait s&rsquo;en détourner sans renier cette part de soi-même vers laquelle nul n&rsquo;ose s&rsquo;aventurer et qui s&rsquo;apparente à un enfer intérieur. La plupart des gens du premier rang le pressentent : c&rsquo;est la mort en personne qui se rend présente à leurs yeux et l&rsquo;attirant dégoût pour son insupportable magnificence.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Le diable l&rsquo;habite, probablement, qu rit de lui mais ne le fait pas rire, ou alors il faudrait parler d&rsquo;un rire jaune et qui tendrait vers le vert, le bistre. Le vert de la décomposition. Le rire du fou au moment même où il se sépare des choses de notre monde et les considère avec le détachement qui sied à sa condition nouvelle. Du fou qui ne s&rsquo;écoute plus…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Pas évident de revenir de ces moments-là…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Un court instant l&rsquo;envie de se déshabiller lui a traversé l&rsquo;esprit. Au moins les choses qu&rsquo;il avait à préciser en seraient- elles clarifiées. Il mettrait bien son sexe à nu, pied de nez à la tyrannie rationaliste, mais certaines bienséances, toujours en vigueur dans la zone mentale où il évolue, annihilent cette velléité. Elles lui fournissent l&rsquo;occasion de rejoindre la rive, de sauver la face, sa face. La volonté de s&rsquo;oublier est en butte à la nécessité de s&rsquo;exprimer, d&rsquo;affronter le réel, de sortir de l&rsquo;abîme. Mais il n&rsquo;est pas si facile d&rsquo;émerger d&rsquo;un quasi néant. De maintenir indéfiniment la position de l&rsquo;autruche, en l&rsquo;occurrence de l&rsquo;autruiche, comme eût dit l&rsquo;autre, du haut de son cigare et de son nœud papillon. Les gens seraient mécontents, déçus. Quelques décennies plus tard un artiste contemporain eût pu s&rsquo;en inspirer pour en faire une sorte de performance. Une catharsis sciemment provoquée. Une sorte de mise en scène de la panique totale. Dionysiaque. Mais lui ne joue pas à ces jeux-là, dont il connaît trop bien les règles.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Il s&rsquo;entend répéter : Je… je.. sans trop savoir ce que ce je-là signifie… Les mots lui manquent. Il manque aux mots. Il va sombrer, se noyer dans une mer de non-mots, il suffit parfois d&rsquo;un quart de seconde, ne jamais s&rsquo;en remettre et pourtant…</span></p><p><span style="color: #808080;">Un ami survient qui demande s&rsquo;il se sent bien.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Oui pardonnez-moi, j&rsquo;ai eu une sorte… d&rsquo;absence… je suis désolé… J&rsquo;étais venu pour vous faire une conférence, je crois… je ne sais pas ce qu&rsquo;il m&rsquo;a pris. Vous vouliez peut-être me poser des questions… C&rsquo;est ça, oui… L&rsquo;homme ne saurait être réductible à la raison… On doit reculer mais pour mieux sauter… Ce que je peux vous dire c&rsquo;est que l&rsquo;homme que la peur gouverne n&rsquo;est point encore un homme… Le déchaînement des passions est le seul bien… Quelle morale depuis que dieu est mort ?… L&rsquo;érotisme a pour fin la continuité de l&rsquo;Etre… </span></p><p><span style="color: #808080;">Petit à petit, le conférencier en G. se ressaisit. L&rsquo;ami l&rsquo;interroge et il répond de manière brève mais précise tout en continuant à s&rsquo;excuser. Il eût souhaité communier avec son auditoire. Leur communiquer son énergie vitale. Echapper à la discontinuité des êtres, le temps d&rsquo;une allocution. Sa pensée ne s&rsquo;exprimera ce soir-là que par bribes. Lui qui aura toujours plaidé pour les vertus du fragment… Pour le caractère subversif de l&rsquo;aphorisme… Au fond c&rsquo;est ce qu&rsquo;il avait à dire contre Hegel…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Cette anecdote, librement interprétée, est rapportée dans un livre d&rsquo;entretiens accordé par un autre écrivain de renom, sur lequel tu as eu toi-même à discourir à plusieurs reprises. Te souviens-tu en particulier d&rsquo;une fois où, devant longuement prendre la parole à son sujet, tu lui signifiais, juste avant le début de la soirée qui lui était consacrée, à quel point ton trac était grand.  » Tu plonges !  » te fut-il répondu, comme si ça allait de soi. Sans animosité. Presque en toute confiance. Le Trac, il savait ce que c&rsquo;était. Il avait passé sa vie à le vaincre. Comment reculer ?</span></p><p><span style="color: #808080;"> Et toi d&rsquo;obtempérer. Car lui aussi te tutoyait…</span></p><p> </p><p align="center"><span style="color: #808080;"> <b>VI</b></span></p><p><span style="color: #808080;"> Tu plonges… Tu parles !</span></p><p><span style="color: #808080;"> Dire que durant des années tu as refusé les bains de mer par crainte de la noyade. Noyade qui faillit à deux reprises, et dans des circonstances bien différentes, s&rsquo;avérer effective.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Dans le premier cas, à la suite d&rsquo;un pari stupide, tu as bien cru voir ta dernière heure arrivée. Il s&rsquo;agissait de rejoindre un banc de sable, éloigné du rivage. Tu avais mal apprécié la distance et tes capacités à endurer un tel effort. A quelques mètres du banc, te croyant arrivé, tu t&rsquo;es arrêté pensant poser le pied à terre. Il s&rsquo;en fallait d&rsquo;un bon mètre. Tu t&rsquo;es donc retrouvé au fond, à deux bons mètres et demi de la surface.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Curieusement tu n&rsquo;étais pas paniqué. Tu savais retenir ta respiration ce qui te laissait un sursis. Tu éprouvais un sentiment d&rsquo;apathie totale alors et l&rsquo;impression que, ce coup-ci, tu n&rsquo;en reviendrais pas. Cela n&rsquo;a duré que quelques secondes. Tu imaginais les gens qui pleuraient à ton enterrement. Tes petites amies qui se répétaient la nouvelle. Tes copains évoquant ta mémoire auprès du feu de camp… Ayant touché le fond tu remontais et redescendais, résigné et comme soulagé, avalant gorgée sur gorgée d&rsquo;eau dont tu ne sentais même plus l&rsquo;amertume…</span></p><p><span style="color: #808080;">Ta vie a commencé à défiler, tes débuts comme chanteur dans un bal de village, quand une main vigoureuse t&rsquo;a empoigné. Tes amis, arrivés les premiers, après un instant d&rsquo;hésitation, t&rsquo;ont tiré du point de non retour. La mort est si bonne dès lors qu&rsquo;on s&rsquo;y résigne, qu&rsquo;on la laisse vous engloutir. Bien plus avenante que la vie, au fond. Il faut du courage pour vivre. Se laisser vivre conduit immanquablement à la mort, sur les voies de la facilité. Ceux qui ont été anesthésiés, lors d&rsquo;une opération, comprendront ce que je veux dire.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Toujours est-il que tu es resté longtemps sans vouloir te jeter à l&rsquo;eau… Simplement, quand tu t&rsquo;y es remis, tu t&rsquo;es fixé des balises, des points de repère : un familier, un bord de piscine, un objet flottant… pas très éloigné si possible. Pas étonnant que tu aies souvent usé d&rsquo;une composition très forte, dans tes livres publiés. Plonger dans la mer de l&rsquo;écriture oui, mais pas pour s&rsquo;y noyer…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Dans le second, l&rsquo;instinct de survie aura été le plus fort.</span></p><p><span style="color: #808080;"> On t&rsquo;avait invité à un mariage dans un château du Périgord, en bordure de la Dordogne, qui louait ses salles lors de banquets, de réceptions, de cérémonies. Cette fin d&rsquo;hiver-là n&rsquo;avait point été fraîche outre mesure mais humide à souhait. Tu n&rsquo;y connaissais que très peu de monde. Aussi le champagne qui coulait à flots te fut-il un précieux recours pour lever tes inhibitions. Vers une heure du matin, complètement ivre, l&rsquo;envie de vomir t&rsquo;a saisi (certes tu avais lu les récits malsains de G. à ce sujet). Tu t&rsquo;es donc éclipsé sans prévenir. Passée la porte vitrée tu as emprunté à tout hasard la voie de droite, derrière la parking, à l&rsquo;abri des regards indiscrets &#8211; mais tout regard ne l&rsquo;est-il point ? A un moment, un peu avant un pont, tu t&rsquo;es décidé pour un sentier bordé de végétation sauvage en contrebas. Or ce dernier menait à pic vers la rivière. La pluie l&rsquo;avait rendu périlleux et tu as glissé. Tu as eu tout de même la présence d&rsquo;esprit de te raccrocher à quelques branches, tu serais bien incapable d&rsquo;en préciser l&rsquo;essence, ne serait-ce que pour lui rendre un hommage ô combien mérité. Il était temps. La rivière, grosse et furieuse, bouillonnait au sortir des arches du ponton. Tu l&rsquo;as considérée un instant, te disant qu&rsquo;il suffirait d&rsquo;un rien, d&rsquo;un geste déplacé ou d&rsquo;une décision aussi gratuite qu&rsquo;absurde pour que ton corps soit emporté à des kilomètres, sans que qui que ce soit se trouve à même d&rsquo;expliquer ta disparition. On conclurait à l&rsquo;accident ou au suicide ou à la provocation. Ta vie ne tenait qu&rsquo;à un d&rsquo;arbrisseau, peut-être une tige, une racine, allez savoir…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Et il y avait l&rsquo;appel de sirènes en contrebas. Ou des naïades ou de ce qu&rsquo;on veut. T&rsquo;appelaient-elles vraiment ? Ne te faisaient-elles pas au contraire des signes de dénégation ? de rejet ? d&rsquo;atermoiement ? Toujours est-il que tu as renoncé. Tu as dit non, ou du moins au revoir. Et le flot tumultueux t&rsquo;est devenu soudain indifférent, imbécile, et tu t&rsquo;es demandé ce que tu fichais là.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Sur le moment tu n&rsquo;aurais su interpréter ta décision. En revanche tu savais intuitivement pourquoi l&rsquo;eau de la rivière te semblait si tentante. Il allait falloir décrocher un concours, on t&rsquo;attendait au tournant, t&rsquo;engager sur une voie dont tu n&rsquo;étais pas sûr que c&rsquo;était la tienne, honorer un engagement avec une fille que tu n&rsquo;aimais pas… L&rsquo;accès à l&rsquo;âge d&rsquo;homme est une terrible épreuve pour qui se mêle de réfléchir un tant soit peu… Au fond, cet incident, c&rsquo;était peut-être l&rsquo;avatar du rituel initiatique venu du fin fonds des âges, un obstacle à franchir comme pour se dépasser soi-même, pour te munir de ce courage qui te faisait défaut face à ton propre devenir…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Aujourd&rsquo;hui tu te demandes si ce n&rsquo;est pas précisément parce que tu aurais un jour à les évoquer que les circonstances t&rsquo;ont rejeté. Tu te le demandes parce que tu es précisément en train de le faire… Et que dans ta tête ou dans ton sang ça bouillonne encore furieusement… </span></p><p><span style="color: #808080;">L&rsquo;écriture, de toutes façons, t&rsquo;aura aidé à refaire surface, au sens propre comme au figuré.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Soudain dégrisé, tu as tenté d&rsquo;entreprendre la difficile remontée. Tu as trébuché à plusieurs reprises, souillant ton beau costume immaculé, mais la distance n&rsquo;était pas si importante que tu ne puisses y parvenir en quelques secondes. De retour dans la salle des festivités, lustre d&rsquo;époque, tangos, slows et début du disco, propos d&rsquo;ivrognes au sujet d&rsquo;Ouradour tout proche, tu n&rsquo;avais plus envie de vomir alors. Néanmoins, tu as eu beau montrer les séquelles de ta mésaventure sur ton trois pièces tout neuf, tu n&rsquo;as réussi qu&rsquo;à susciter l&rsquo;hilarité convenue des fins de fêtes. La gaieté du refus de savoir (de voir ça !). Personne ne t&rsquo;a cru. C&rsquo;est que les créatures merveilleuses qui peuplent nos rivières ne se révèlent guère au tout venant. Elles ont leurs critères d&rsquo;élection, de sélection. Alors tu as réclamé une coupe supplémentaire et tu t&rsquo;es  » replongé  » dans l&rsquo;euphorie générale.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Tu n&rsquo;as pas eu, depuis, l&rsquo;occasion d&rsquo;en reparler mais l&rsquo;image de ce  » suspens  » te traverse souvent l&rsquo;esprit les nuits d&rsquo;insomnie, d&rsquo;autant que vers la même époque la plupart de tes amis d&rsquo;enfance ont disparu dans un tragique accident de voiture, écrasés au fond d&rsquo;un ruisseau à sec. Le conducteur avait raté le pont, au sortir d&rsquo;un virage serré. Un soir où tu n&rsquo;y étais pas.</span></p><p><span style="color: #808080;"> C&rsquo;est un miracle, ont dit tes proches…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Ils viennent te faire un petit coucou, assistent parfois à tes interventions publiques, mais en rêve seulement.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Tu éprouves toujours la même sensation de vertige à te remémorer la vision de ces flots ravageurs. Une sensation décuplée par l&rsquo;imagination car c&rsquo;est moins la situation réelle qui inquiète le  » Traqué  » que la représentation qu&rsquo;il s&rsquo;en fait. Car le Trac, le Vertige, la Noyade sont les trois points nodaux d&rsquo;une même trilogie.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Heureusement, fort jeune à l&rsquo;époque, tu ne connaissais pas encore l&rsquo;écrivain qui t&rsquo;exhorterait bien plus tard au grand plongeon.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Plongeon dans la mer de l&rsquo;écriture, dira-t-on, pour parodier un poète plus jeune encore, mais où il ne saurait être question de se noyer. Aujourd&rsquo;hui tu nages, ou plutôt tu surnages. Il a fallu réapprendre des gestes élémentaires, dominer l&rsquo;appréhension et la crainte du ridicule. Toutefois, tu te fabriques un territoire avec ses limites et ses objectifs. Ainsi tu te sens en sécurité. Ne fais-tu pas de même à chaque intervention publique où tu prévois repères et balises ? Et jusque dans l&rsquo;écriture où tu te fixes en général une structure d&rsquo;ensemble, que tu vas t&rsquo;efforcer d&rsquo;occuper.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Le Trac, en écriture, ça n&rsquo;existe pas puisqu&rsquo;elle commence dès lors qu&rsquo;on s&rsquo;est jeté à l&rsquo;eau. On peut certes le provoquer chez le lecteur, et l&rsquo;on est, en principe son premier lecteur. Mais l&rsquo;écriture, fût-elle poussée en ses points limites, ses retranchements effrayants, ses abîmes vertigineux ou ses zones d&rsquo;incandescence, suppose toujours la maîtrise de soi. Certes les mots peuvent manquer. Mais l&rsquo;écriture du manque ne saurait manquer de mots pour s&rsquo;affirmer. Elle ne saurait se manquer. Manquer au mots veux-je dire. Celle qui pose problème c&rsquo;est la parole, parce qu&rsquo; elle dépend d&rsquo;autrui.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Noyade. Elle se lit entre les lignes de mon nom. Propre. Comme la Mort et le nom qui la fait taire. </span></p><p> </p><p align="center"><span style="color: #808080;"><b>VII</b></span></p><p><span style="color: #808080;"> Que de ruses il aura fallu déployer pour transformer une infirmité en ferment de succès, temporaire toutefois car si la bête accepte de ronger son frein, en sourdine, elle s&#8217;empresse en contrepartie de ressurgir au moindre signe de faiblesse : fatigue, inactivité prolongée, doutes, scrupules, situations fausses&#8230;</span></p><p><span style="color: #808080;"> Plus jeune, l&rsquo;auteur de ces lignes a évidemment été tenté par une analyse. Il s&rsquo;est arrêté aux portes d&rsquo;une psychothérapie de trois années, qui lui a beaucoup appris sur lui-même, et sur sa langue qu&rsquo;on dit maternelle, mais qui ne lui a fourni aucune clé à même de l&rsquo;amener à gérer l&rsquo;objet de son angoisse le Trac, a fortiori à l&rsquo;en guérir. Même si toute guérison suppose une grande part d&rsquo;illusion quand elle ne s&rsquo;effectue pas à l&rsquo;insu du patient ou de son praticien traitant. Par ailleurs, ce rendez-vous régulier avec soi n&rsquo;allait pas sans comporter certains inconvénients : complaisance envers sa petite personne érigée en centre de l&rsquo;univers, surestimation du passé ou du moins de l&rsquo;interprétation qu&rsquo;on en restitue au détriment du présent à affronter, ou d&rsquo;un avenir qui seul préoccupe, ressassement perpétuel des mêmes divagations, scènes censées être primitives et révélations traumatisantes avec pour conséquence l&rsquo;apparition de nouveaux blocages, assèchement de l&rsquo;imaginaire, partant de l&rsquo;écrit au bénéfice de jeux sur la langue en laquelle se délivraient des lambeaux de vérité.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Un analyste de renom régnait alors sur l&rsquo;intelligentsia. Il excellait dans l&rsquo;art du calembour. Beaucoup lui emboîtaient le pas, en pure perte car le calembour en littérature n&rsquo;a jamais mené bien loin (Mille excuses à Joyce, Roussel, Leiris…). Et puis les prétendus spécialistes de l&rsquo;âme humaine poussent la tendance à l&rsquo;estampille, forcément réductrice, un peu loin. D&rsquo;où de la part des Traqués, l&rsquo;éveil de la résistance, voire du désaveu. Une telle est une hystérique, tel autre un obsessionnel, un troisième un pervers, un névrosé, un psychotique… N&rsquo;est-on pas un peu de tout ça, au fond ? Et notre rapport à une situation donnée ne se modifie-t-il pas en fonction des circonstances ( le Moment, le Milieu, la Mode) ? N&rsquo;est-on que pervers par exemple comme on est représentant, hypocrite et diabétique ? Ces questions se posaient. Rester sur le seuil ne comportait point que des inconvénients pour qui se défiait des exclusives. On peut y interroger ceux qui optent pour le va-et-vient.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Au fond, pourquoi la singularité, dans la douleur, la différence absolue, l&rsquo;étrangeté, la monstruosité même n&rsquo;auraient-elles pas le droit d&rsquo;exister puisqu&rsquo;elles font partie des réalités virtuellement concevables ? Il n&rsquo;est certes nul honneur à souffrir en pure perte mais il n&rsquo;en est pas davantage à jouir pour jouir. En pure perte aussi. Encore moins à ressembler aux gens qu&rsquo;on dit normaux. Et pas davantage à s&rsquo;adapter à un réel qui fournit à foison et de manière quotidienne des exemples d&rsquo;irrationalité forcenée ou de monstruosité bien pire, érigées en règle, en simple coutume ou en raison d&rsquo;état. Bref, ayant atteint ce que d&rsquo;aucuns nomment  » l&rsquo;âge d&rsquo;homme « , celui qu&rsquo;en ces lignes on dit  » Traqué  » s&rsquo;est détourné de l&rsquo;introspection à finalité singulière pour faire de ses phobies, de ses refoulements et de ses angoisses la matière de chacun de ses écrits. La question de savoir s&rsquo;il a eu tort ou raison ne regarde que lui-même. L&rsquo;avenir seul le jugera. Ce lui-même qui se constitue au fur et à mesure qu&rsquo;il aligne des mots.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Envisageons d&rsquo;autres échappatoires.</span></p><p> </p><p align="center"><span style="color: #808080;"><b>VIII </b></span></p><p><span style="color: #808080;">X s&rsquo;est vu inviter pour une intervention dans le nord de la France, ainsi que son meilleur ami. Avion, navette, hôtel de luxe. Il a sa petite idée sur la teneur de sa participation mais il décidera de son exécution, selon les circonstances. Arrivé sur place, la manifestation est bien plus importante qu&rsquo;il ne l&rsquo;avait supposé. Il y a là des universitaires à foison, des écrivains de renom, des critiques littéraires, des spécialistes du Moyen Age &#8211; car il s&rsquo;agit de fêter l&rsquo;une de nos plus anciennes cathédrales : Tours ajourées, avec seize bœufs surveillant la campagne, vitraux d&rsquo;époque, ample galerie avec arcades et sans parapet avec le vide de la nef qui attire en contrebas &#8211; vertige garantie ! Ca tombe mal ! Surtout ne pas plonger ! -, Rose de chevet consacrée à la glorification de l&rsquo;église.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Bon nombre d&rsquo;artistes enfin, chacun censé faire sa petite allocution. On projettera un film pour l&rsquo;occasion. Le vidéaste est là ; l&rsquo;auteur du texte, en voix off, également. C&rsquo;est lui l&rsquo;invité d&rsquo;honneur : MB, qu &lsquo;on ne présente plus, barbe fleurie, salopette insolente, embonpoint généreux..</span></p><p><span style="color: #808080;"> Malgré le courant de sympathie dont les deux amis bénéficient &#8211; un livre d&rsquo;eux vient de paraître, dont on a un peu parlé &#8211; la partie est loin d&rsquo;être gagnée. Les universitaires, en particulier, devisent entre eux, déjeunent entre eux, se congratulent mutuellement et disparaissent les uns à la suite des autres dès leur speech achevé. L&rsquo;intérêt du public, ce n&rsquo;est pas de leur ressort. Quelques notes lues avec des digressions calculées, brillantes, professionnelles mais qui ennuient tout le monde. Trop de références, de savoir savant, d&rsquo;esprit de corps. Pas ou peu d&rsquo;applaudissements. Le maître de cérémonie remercie. Pas ou peu de questions ou alors émanant seulement des participants. On a l&rsquo;impression que tout le monde s&rsquo;en fiche un peu d&rsquo;autant que chacun pense à sa propre intervention. Suit celle de l&rsquo;ami. Lui n&rsquo;a aucun problème, du moins ne le laisse-t-il pas paraître. Il semble contracté, sérieux, pas du tout dans son attitude habituelle. Il lit un texte, qu&rsquo;il commente au fur et à mesure, il pose sa voix qui passe bien. Comme personne ne connaît la peinture qu&rsquo;il commente, son intervention ne suscite aucune réaction. L&rsquo;important n&rsquo;est pas de briller mais de participer.</span></p><p><span style="color: #808080;"> D&rsquo;autres encore, plus ou moins diserts, plus ou moins fastidieux, plus ou moins péremptoires et pour certains comme irrités (contre qui ?), bref rien pour soulever l&rsquo;enthousiasme du public.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Inutile de vous dire combien X, notre  » Traqué  » du jour, pendant ce temps, se trémousse sur sa chaise. Dire qu&rsquo;il lui faudra se trouver assis, tout à l&rsquo;heure, à la place de ces sommités. Il le savait pourtant puisqu&rsquo;il est là. Il ne pourra prétendre qu&rsquo;il a été pris au dépourvu. Alors, comment va-t-il gérer sa prestation ?</span></p><p><span style="color: #808080;">Par la prévention…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Il a passé la nuit à  » se la jouer « . A se regarder intervenant. Il est aidé par le fait d&rsquo;avoir pu visiter le lieu de la conférence. Quand on dort mal, paradoxalement, on a l&rsquo;esprit d&rsquo;autant plus clair. L&rsquo;adrénaline supplante les excitants. Bref il est au mieux de sa forme. </span></p><p><span style="color: #808080;">Et tout d&rsquo;abord, il s&rsquo;est arrangé pour passer quasiment en dernier. L&rsquo;auditoire sera moins réceptif, certains s&rsquo;en seront allés… Toutes les conditions seront donc réunies…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Ensuite il a simplement décrété la participation de l&rsquo;assistance, censée donc l&rsquo;assister. Au lieu de s&rsquo;asseoir sagement derrière l&rsquo;un des pupitres rangés en U, ce qui forme comme le chœur d&rsquo;une église dans cette salle longitudinale de l&rsquo;hôtel de ville (Marianne sur socles de marbre, portrait du président, affiches de la manifestation, écran géant et rétroprojecteur), il jouera l&rsquo;officiant et les fidèles seront sollicités… Une conférence ça se fait debout ! Tels les soldats aux champs d&rsquo;honneur. Rien de tel que d&rsquo;impliquer le public pour rompre la supposée glace. Comme ça , si deux ou trois  » Traqués  » se trouvent dans l&rsquo;assemblée, ils partageront votre ridicule ou votre gloire… Et puis quelle jouissance que de reconnaître les plus handicapés que soi, de devenir le traqueur des traqués.</span></p><p><span style="color: #808080;"> X tient sous la main des photocopies qu&rsquo;on a préparées à son intention. Il a nommé untel et untel l&rsquo;un de ses assesseurs, il distribue ses feuilles volantes, avec l&rsquo;aide de son ami, donne des ordres… Un vrai chef quoi ! </span></p><p><span style="color: #808080;">Le hasard l&rsquo;a aidé : il se trouve qu&rsquo;en arrivant, MB lui a offert un ouvrage récent et que celui-ci revient sur des thèmes antérieures, ceux qu&rsquo;entend justement mettre en exergue notre apprenti-conférencier. Il s&rsquo;agit en gros de l&rsquo;aspiration, érotisée par le poète, à épouser la foule, empruntée à l&rsquo;auteur du Spleen de Paris…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Chacun des intervenants a parlé de la maison de Dieu (tribune, triforium et vitraux) lui va parler de la maison du diable : un bordel, évoqué par le poète des Fleurs du mal dans son seul récit de rêve. </span></p><p><span style="color: #808080;">Voilà notre petit intervenant, au milieu d&rsquo;un public somme toute nombreux et trié sur le volet, expliquant comment on devient écrivain selon MB quand on s&rsquo;appelle Baudelaire à un public ahuri mais qui joue le jeu, cherche avec lui à décrypter telle allusion onirique, approuve les propositions, les conclusions. Bref, il a tapé juste.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Ca marche. Il a largement dépassé le temps de parole qu&rsquo;on lui avait alloué et on le rappelle à l&rsquo;ordre à cause d&rsquo;un  » pot  » avec la municipalité ; il s&rsquo;en tire avec élégance par un jeu de mot de circonstance à propos de  » Poe « , le poète maudit, alcoolique (pour calmer son trac ?) ; et le public, enfin réveillé, prend fait et cause pour lui. (scandé) On continue. On Continue… Il faut bien se résoudre toutefois à rejoindre M. le maire (Champagne, petits fours et orangeades à température ambiante). Les discours achevés, on recherche sa compagnie, on lui pose des questions, on vient le saluer avant de partir. </span></p><p><span style="color: #808080;">A la fin, tout le monde le félicite. Le grand écrivain concerné, qui n&rsquo;avait jusque là dit le moindre mot, lui tape sur l&rsquo;épaule, le vidéaste lui souffle qu&rsquo;il a été formidable, une association locale lui propose une conférence sur un thème analogue, un peintre veut à tout prix le voir présenter son travail…</span></p><p><span style="color: #808080;"> Au dîner des jeunes femmes viendront spontanément se placer auprès de lui, afin d&rsquo;en savoir davantage, sur lui ou sur Poe, peu importe. Mais il a donné tout ce qu&rsquo;il avait sur le sujet. Les jeunes femmes repartiront déçues.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Il n&rsquo;en a cure. Il a me sentiment d&rsquo;avoir franchi un palier. Le Trac si ça ne disparaît pas ce n&rsquo;est point infaillible. Il connaît vos failles ; vous connaissez les siennes à votre endroit. Ne surtout pas l&rsquo;ignorer ni le minimiser mais envisager toutes les éventualités à même de le surmonter, quitte à passer pour un surdoué pour les uns, un excentrique pour d&rsquo;autres, un guignol pour les troisièmes. </span></p><p><span style="color: #808080;">Sauf que Guignol lui n&rsquo; a pas le Trac.</span></p><p> </p><p align="center"><span style="color: #808080;"> <b>IX</b></span></p><p><span style="color: #808080;"> Si dans une assemblée nombreuse le traqué doit lever le doigt, il anticipe par la pensée sur l&rsquo;action de lever le doigt de telle sorte que, quand son tour vient, il a comme épuisé ses capacités à entreprendre le geste si bien qu&rsquo;il finit par renoncer à son projet. De même l&rsquo;essor ultérieur de la parole est vécu avec une telle intensité qu&rsquo;au moment où il s&rsquo;agirait de la prendre elle s&rsquo;est en quelque sorte retirée. Son avenir est déjà passé et son avènement sombre dans l&rsquo;impossible. Il se trouve dans la position du marcheur qui, pour avancer, doit impérativement retourner en arrière et préfère dès lors annuler ou différer sa promenade. J&rsquo;aime beaucoup ces écrivains qui jouent sur la capacité, négative, des mots à nous pousser malgré tout vers l&rsquo;avant et qui sont capables d&rsquo;écrire, ainsi que je l&rsquo;ai fait moi-même :  » tandis que j &lsquo;avançais, je croyais demeurer sur place mais c&rsquo;est la conscience de demeurer sur place qui me certifiait mon avancée « . Il est vrai qu&rsquo;une telle marche se déroulait dans le champ métaphorique de l&rsquo;écriture.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Ce qui est curieux c&rsquo;est que, si le Traqué avoue à quelque intime son Trac démesuré, on a de la peine à le croire. Comme quoi les apparences sont trompeuses.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Quand B. a publié ses premiers textes, dans quelque revue de moindre notoriété, il a profité, pour confesser son état anxieux et phobique (dixit les psychiatres), d&rsquo;un pré-texte : l&rsquo;hommage au maître de l&rsquo;espace littéraire et du livre à venir &#8211; MB, mais pas le même que précédemment, un infiniment plus discret, pratiquement aucune photo de lui, jamais d&rsquo;émission à la radio ni de télé : aurait-il le Trac à la perspective de  » prendre  » la parole ? Quelle ne fut sa surprise de réaliser que ses quelques lecteurs et amis ne lisaient pas son expérience au premier degré mais en tant qu&rsquo;exercice de style, illustration des idées de l&rsquo;honoré en question (sa discrétion même incite à s&rsquo;interroger sur son rapport à la parole publique, galvaudée, prostituée…). C&rsquo;est que le contexte  » ontologique  » en lequel baignait sa contribution, transformait le sens premier d&rsquo;une révélation qui lui coûtait et lui prêtait une dimension métaphysique, certes pressentie mais pas au point d&rsquo;occulter la confession proprement dite. On pensait à ces personnages dont l&rsquo;existence ne saurait se concevoir indépendamment de l&rsquo;œuvre qui les a vus naître et en laquelle il leur est permis de s&rsquo;inscrire.</span></p><p><span style="color: #808080;"> Ainsi son incapacité  » réelle  » à prendre la parole accédait-elle à un statut tout autre, littéraire. S&rsquo;est-on jamais interrogé sur l&rsquo;absurdité qu&rsquo;il y avait à accorder, sur le papier, la parole à une créature qui n&rsquo;existe pas ? C&rsquo;était ce problème qui importait alors à B. et cette interrogation, aux résonances philosophiques multiples, assurait à son handicap une sorte de noblesse, d&rsquo;ascendance, vire de sublimation. La tare se renversait, se mêlait aux mots pour la décrite et se faisait  » arte « . </span></p><p><span style="color: #808080;">Ainsi le Trac a un sens, qui vous suit à la trace… Et qui sait s&rsquo;il n&rsquo;est pas fait pour aboutir à un bon livre ?…</span></p><p><span style="color: #000000;"><span style="color: #808080;"> Qui se même d&rsquo;écrire, il est des moments où il n&rsquo;échangerait son handicap pour rien au monde. Et qui sait s&rsquo;il ne faudrait pas retirer la parole à tous ceux qui vouent leur vie à ce qui s&rsquo;écrit…</span> </span></p>								</div>
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		<title>La Ceinte trinité, Doc John, Forval, sur Amazon</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2021/12/03/la-ceinte-trinite-doc-john-forval-sur-amazon/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 03 Dec 2021 09:26:45 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[Lecture possible sur Amazon de la version définitive de trois romans. Cliquer ici. La Ceinte Trinité 1, 2 et 3 Il est des ouvrages qui marquent à jamais même si ce ne sont pas forcément ceux que l’on aura préférés. J’en ai choisi trois, qui m’ont toujours fascinés et ont particulièrement sollicité mes facultés d’interprétation [&#8230;]]]></description>
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									<p style="text-align: center;"><a href="https://www.amazon.fr/Livres-Bernard-Teulon-Nouailles/s?rh=n%3A301061%2Cp_27%3ABernard+Teulon-Nouailles">La Ceinte Trinité 1, 2 et 3</a></p><p style="text-align: center;">Il est des ouvrages qui marquent à jamais même si ce ne sont pas forcément ceux que l’on aura préférés. J’en ai choisi trois, qui m’ont toujours fascinés et ont particulièrement sollicité mes facultés d’interprétation des textes. J’ai pris soin de remonter le temps, et me les suis appropriés. Du Romantisme (Sylvie, de Nerval) à l’univers médiéval et l’origine du roman (Perceval, de Chrétien de Troyes) en passant par le baroque en voie de se conformer aux lois du classicisme (Dom Juan). Je me suis efforcé de les réécrire afin de mieux les incorporer. Il ne s’agit pas pourtant de pastiches. Plutôt d’hommages subis, régis par une nécessité qui m’échappe, et qui bien sûr fait loi. Je me suis ainsi imposé une contrainte, après tout combien d’auteurs en auront fait autant dans l’Histoire de la littérature. Pour La Ceinte trinité et Forval, l’auvergnat, j’ai repris essentiellement la composition de la nouvelle ou du roman. Pour Doc John, plus allusif, les aspects les plus notables du mythe. Dans mon esprit, il s’agit d’une trilogie et c’est la raison pour laquelle j’ai donné pour titre à l’ensemble la Ceinte trinité, signifiant par là que je me subordonnais à la tyrannie d’un chiffre symbolique. J’attends moi-même la suite… BTN</p><p style="text-align: center;">(La couverture est d&rsquo;Estelle Contamin)</p>								</div>
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		<title>La fin du grand Sam</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2019/07/15/la-fin-du-grand-sam/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 15 Jul 2019 14:22:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[La fin du grand Sam, publiée en 92, est mon unique pièce de théâtre. Ecrite en trois actes elle se veut avant tout un hommage à Samuel Beckett et a été rédigée immédiatement après sa mort. Anne-Marie Soulcié a bien voulu l&#8217;illustrer, ce qui a permis la publication d&#8217;un véritable tirage de tête, 25 exemplaires [&#8230;]]]></description>
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									<p><u>La fin du grand Sam</u>, publiée en 92, est mon unique pièce de théâtre. Ecrite en trois actes elle se veut avant tout un hommage à Samuel Beckett et a été rédigée immédiatement après sa mort. Anne-Marie Soulcié a bien voulu l&rsquo;illustrer, ce qui a permis la publication d&rsquo;un véritable tirage de tête, 25 exemplaires sur Arches numérotés, aujourd&rsquo;hui épuisé.</p><p>Le premier acte voyait un homme et une femme, sur un quai de gare, se livrer à une joute verbale en attendant la correspondance. Manifestement l&rsquo;homme prend la femme pour ce qu&rsquo;elle est, son inférieure soumise. Dans le second acte les rapports de force s&rsquo;équilibrent autour d&rsquo;une mystérieuse valise abandonnée par quelque voyageur distrait. Au troisième acte enfin, las d&rsquo;attendre en vain, l&rsquo;homme à l&rsquo;instigation de la femme, s&rsquo;est allongé sur la voie. C&rsquo;est à ce moment que survient la correspondance. Que va-t-il faire ? Disparaître ou recommencer ? Il va de soi que les deux personnages sont des entités à vocation métaphysique, des êtres de langage et n&rsquo;existant qu&rsquo;à travers lui, y compris pour le traquer dans ses derniers retranchements.</p><p>L&rsquo;édition courante, vendue 50 F peut être commandée à CMS, 3 rue Boyer 34000 Montpellier.</p>								</div>
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									<p align="center">La Fin du grand Sam (extraits)</p><p>A : Y&rsquo;a quelqu&rsquo;un ??? Hé !!! Y&rsquo;a quelqu&rsquo;un ici ??? Si y&rsquo;a quelqu&rsquo;un allumez la lumière…</p><p>B : Y&rsquo;a quelqu&rsquo;un ??? Y&rsquo;a personne alors !!! Mais répondez !!! Répondez !!!</p><p>A : Vous n&rsquo;allez pas nous laisser dans le noir !!!</p><p>B : Salauds !!! A : A mon avis, y&rsquo;a personne, ici B : J&rsquo;ai peur du noir, Sam !</p><p>A : Mais qu&rsquo;ils nous parlent, nom de Dieu ! Qu&rsquo;ils nous parlent ! B : Qu&rsquo;ils nous parlent ! Tu l&rsquo;as dit Sam ! A : Nom de Dieu !</p><p>B : Qu&rsquo;ils nous parlent… eh, Sam, pourquoi on dit  » nom de Dieu  » ? A : Cette question !</p><p>B : Mais tu as dit  » nom de Dieu  » !</p><p>A : Moi j&rsquo;ai dit  » nom de Dieu  » ?</p><p>B : Oui, même que tu disais, je ne me souviens plus de ce tu disais, mais tu as fini par  » nom de Dieu « . C&rsquo;est vrai, Sam. Tu peux y croire. Alors pourquoi  » nom de Dieu  » ?</p><p>A : J&rsquo;ai dit ça comme ça, sans illusions, comme on dit.</p><p>B : Je ne te suis pas, Sam ! A : Comme d&rsquo;habitude. Je veux dire sans trop savoir… Sans trop savoir ce que ça veut dire !</p><p>B : Je ne te suis pas, Sam ! A : Par habitude ! Nom de Dieu… Forcément qu&rsquo;il a un nom ! Nom d&rsquo;un nom de merde de verbe ! B : Ne t&rsquo;énerve pas, Sam !</p><p>A : Mais je ne m&rsquo;énerve pas ! Je ne m&rsquo;énerve pas ! La prochaine fois je dirai… putain de bordel ! Ca évitera tes questions à la con !!! (…)</p><p>B : Ne sois pas grossier, Sam. A : Mais tu es énervante à la fin, pourquoi toujours en parler puisque ce n&rsquo;est pas encore la fin. Car enfin, si c&rsquo;était la fin, nous n&rsquo;en parlerions plus… nous ne parlerions plus.</p><p>B : C&rsquo;est qu&rsquo;il faut penser aux autres…</p><p>A : Quels autres ?</p><p>B : Tu sais bien. Y&rsquo;a des moments je me demande qui est l&rsquo;homme de tête.</p><p>A : Ne m&rsquo;en parle pas. J&rsquo;ai un de ces mal, heu… de ces maux… B : Oh des mots tu en connais, Sam. Alors, les autres…</p><p>A : Ne t&rsquo;en occupe pas.</p><p>B : Mais ils me voient, les salauds !</p><p>A : D&rsquo;abord, on n&rsquo;en est pas sûrs, ensuite pas continuellement, et puis rarement deux en même temps. Or nous sommes deux. Par conséquent, nous sommes les plus nombreux.</p><p>B : Je ne te suis pas quand tu penses…</p><p>A : Tu n&rsquo;es pas faite pour ça. Sois bavarde et tais-toi.</p><p>B : C&rsquo;est que je voudrais savoir…</p><p>A : Ca ne sert à rien.</p><p>B : Mais tu sais bien toi ?</p><p>A : Si peu au fond.</p><p>B : Mais tu sais, tu sais pourquoi on est ici ?</p><p>A : Je te l&rsquo;ai dit, pour la correspondance. Voilà mon mal de tête qui me reprend. C&rsquo;est assommant à la fin !</p><p>B : Ca, j&rsquo;ai compris mais pourquoi ?</p><p>A : Tu poses trop de questions.</p><p>B : C&rsquo;est que je sais plus où j&rsquo;en suis.</p><p>A : Tu as encore trop bu, hier soir !</p><p>B : Hier soir ? Tu es sûr que c&rsquo;était hier soir, Sam ?</p><p>A : J&rsquo;ai dit hier soir mais c&rsquo;était peut-être après midi, ou ce matin au petit déjeuner. Ou une autre fois. Ou l&rsquo;année dernière. Quelle importance. De toutes façons, tu bois trop. Sans plaisir de surcroît.</p><p>B : Ce que t&rsquo;es intelligent. De surcroît. Tu me parles, là, tranquille et mine de rien tu me dis  » de surcroît  » sans faire le moindre effort. Ce que je t&rsquo;envie, Sam. Y&rsquo;en a là-dedans.</p><p>A : C&rsquo;est que j&rsquo;ai beaucoup lu dans le temps.</p><p>B : C&rsquo;est que t&rsquo;as beaucoup bu, aussi.</p><p>A : Non, ça c&rsquo;était après. Mais avant, j&rsquo;ai lu.</p><p>B : Avant quoi ?</p><p>A : Ben, avant de boire. J&rsquo;ai bu sûrement pour oublier que j&rsquo;ai lu.</p><p>B : C&rsquo;est ça qui nous sépare, tu vois, Sam. C&rsquo;est que moi si j&rsquo;ai bu, c&rsquo;est pour te faire plaisir. Mais pourquoi je voulais te faire plaisir, ça j&rsquo;ai oublié.</p><p>A : Ca n&rsquo;a pas d&rsquo;importance.</p><p>B : Merci pour elle. Mais dites-moi, Monsieur l&rsquo;instruit, votre fichue correspondance, où elle est, hein ? Où tu nous as encore amenés ?</p><p>A : Tu le sais bien, sur le quai…</p><p>B : Ca, je le vois bien, mais quel quai ?</p><p>A : Tous les quais se ressemblent.</p><p>B : Ouais mais celui-là, il est désert. Il n&rsquo;y a que nous, tu m&rsquo;entends ? Que nous !</p><p>A : A cette heure de la nuit, ce n&rsquo;est guère étonnant.</p><p>B : Tout de même. Pas de lumière. Pas un chat.</p><p>A : Tu détestes les chats… B : J&rsquo;ai dit chat comme toi. J&rsquo;aurais très bien pu dire âme qui vive.</p><p>A : D&rsquo;abord un chat n&rsquo;a pas d&rsquo;âme, fût-il animé de bonnes intentions, mais ça tu ne risques pas de comprendre… Ensuite rien ne prouve que l&rsquo;âme ait une existence en tant que telle et enfin ce n&rsquo;est pas l&rsquo;âme qui vit, c&rsquo;est le corps qui l&rsquo;enveloppe. Toi tu n&rsquo;as rien d&rsquo;une dame et pas conséquent… cesse de t&rsquo;inquiéter car tu ne seras pas damnée. Ni moi non plus d&rsquo;ailleurs.</p><p>B : Mais je ne suis pas damnée. Oh, j&rsquo;y comprends rien à tes raisonnements. Si j&rsquo;avais une amie à qui parler. Mais il n&rsquo;y a que nous deux. Que nous deux… A part les autres évidemment…</p><p>A : Ne m&rsquo;en parle pas ! Il n&rsquo;y a personne d&rsquo;autre parce que… c&rsquo;est un quai pour nous.</p><p>B : Ne plaisante pas.</p><p>A : Mais je ne plaisante pas !</p><p>B : Tu sais quelque chose. Je le savais ! Je le savais !</p><p>A : Pas beaucoup plus que toi… J&rsquo;émets une hypothèse, à savoir qu&rsquo;on aurait très bien pu fabriquer ce quai expressément pour nous deux.</p><p>B : Mais pourquoi ? Pourquoi, Sam ? A : Pour que nous y vinssions, tiens !</p><p>B : Je ne te suis pas, Sam ! A : Alors disons pour que nous y venions. Nous n&rsquo;aurions plus à attendre.</p><p>B : Mais d&rsquo;où venons-nous ? On n&rsquo;a pas avancé d&rsquo;un pas…</p><p>A : Tu exagères. Et la correspondance ? Zut, le mal de tête, je l&rsquo;avais oublié celui-là.</p><p>B : Justement, où est-elle ? Mais où est-elle ?</p><p>A : Un peu de patience, que diable !</p><p>B : J&rsquo;aimais mieux nom de Dieu ! Mais on n&rsquo;est pas plus avancés qu&rsquo;au point de départ.</p><p>A : Personne n&rsquo;avance. Qui peut dire d&rsquo;où il vient, dès qu&rsquo;on approfondit quelque peu ?</p><p>B : Tu veux dire quoi là ?</p><p>A : Est-ce que je sais ? Je spécule.</p><p>B : Ce que t&rsquo;es intelligent, Sam. A : J&rsquo;ai lu, c&rsquo;est tout</p><p>B : Eh bien, moi j&rsquo;ai soif !</p><p>A : Tiens ta langue et ne m&rsquo;interromps pas.</p><p>B : Regarde, j&rsquo;ai la main qui tremble. A : Tu frémis, ma jolie. Ne t&rsquo;inquiète pas. C&rsquo;est sûrement la correspondance qui vient. Si seulement ce mal de tête pouvait cesser.</p><p>B : On n&rsquo;a rien à boire ? (…)</p><p>A : Tais-toi et écoute. B : C&rsquo;est la correspondance ?</p><p>A : Si tu parles en même temps qu&rsquo;elle, on ne le saura pas. Je ne sais pas. Ecoute.</p><p>B : Je n&rsquo;entends rien.</p><p>A : Evidemment, si tu parles au lieu d&rsquo;écouter ! Ecoute !</p><p>B : C&rsquo;est que… Qu&rsquo;est-ce qui arriverait si je me taisais ?</p><p>A : Il n&rsquo;y a pas la moindre chance. Dommage, d&rsquo;ailleurs… car enfin on le saurait… Ecoute…</p><p>B : Que veux-tu dire, Sam ? A : Tu ne peux pas comprendre. Tais-toi et écoute.</p><p>B : Je n&rsquo;entends rien.</p><p>A : Oui. Le grondement a cessé. Tu parles quand il faudrait se taire.</p><p>B : C&rsquo;est toi qui m&rsquo;as appris que le silence éternel…</p><p>A : C&rsquo;est moi qui t&rsquo;ai tout appris…</p><p>B : On le sait que tu es l&rsquo;aîné…</p><p>A : Qu&rsquo;est-ce que tu racontes ? Nous sommes nés le même jour. En même temps.</p><p>B : Dernière nouvelle. D&rsquo;où tiens-tu ça ?</p><p>A : C&rsquo;est évident. Je le sais depuis le premier jour.</p><p>B : Ce que t&rsquo;es intelligent, Sam. Le même jour. Peut-être à la même heure… On est peut-être des jumeaux ? Mais alors, c&rsquo;est peut-être moi, l&rsquo;aînée ?</p><p>A : Tu es la moitié de mon âme, sans toi je ne suis plus qu&rsquo;une demi portion, l&rsquo;écho d&rsquo;une Idée qui se fissure, une quintessence altérée, une ombre animée de figures de triche…</p><p>B : Animée comme le chat ? A : Ne me coupe pas dans mes flux. Tu es l&rsquo;alibi de l&rsquo;homme illustre, mon âme sœur, ma raison d&rsquo;être.</p><p>B : Qu&rsquo;est-ce que tu me chantes, Sam !</p><p>A : Notre histoire.</p><p>B : Notre histoire ? C&rsquo;est drôle, je l&rsquo;ai oubliée…</p><p>A : Tu as dû l&rsquo;oublier justement vu qu&rsquo;elle ne fut pas drôle… B : Raconte, Sam. A : A quoi bon ? Nous n&rsquo;en avons plus pour bien longtemps de toutes façons. Elle ne tardera plus… heu… celle que nous attendons… (…)</p><p>B : Et si on s&rsquo;était trompés de quai ?</p><p>A : Ceci est une autre histoire… Tu veux dire, si ce n&rsquo;était pas notre quai ?</p><p>B : Ou quelque chose à peu près comme cela !</p><p>A : Ma foi, je n&rsquo;y crois pas…</p><p>B : Si on était sur une voie de garage, Sam, si on allait voir ailleurs, si on en essayait un autre ?</p><p>A : Et si pendant ce temps elle arrive ici ? B : Si elle est vraiment prévue pour nous, il faudra bien qu&rsquo;elle nous attende. Sinon elle repassera, si ce n&rsquo;est pas le moment. Ou alors elle est ailleurs, alors, allons voir…</p><p>A : C&rsquo;est improbable, mais après tout qu&rsquo;est-ce que je risque, au point où on en est… Mais ailleurs, c&rsquo;est où ? C&rsquo;est de toutes parts. Alors on emprunte quelle direction d&rsquo;après toi, audacieuse fillette ?</p><p>B : Ecoute ? j&rsquo;entends un brouhaha, au loin.</p><p>A : C&rsquo;est peut-être elle. Mais comment se repérer dans ce noir ?</p><p>B : Y&rsquo;a qu&rsquo;à suive la voie, on aboutira bien à un quai.. A : Et si elle fonce sur nous ? B : On la préviendra…</p><p>A : Alors commençons tout de suite. Lumière ! Lumière ! Lumière !</p><p>B : Y&rsquo;a quelqu&rsquo;un ? Hé, y&rsquo;a quelqu&rsquo;un ? Y&rsquo;a… hé, Sam, quand on sera montés… Tu crois qu&rsquo;on pourra faire la bête à deux dos ?</p><p>A : Tout ce que tu voudras. Quand on sera montés ! Quand on sera montés !</p><p>B : Chouette ! Lumière ! Lumière ! Lumière !</p><p>A : Y&rsquo;a quelqu&rsquo;un ? Y&rsquo;a quelqu&rsquo;un ou y&rsquo;a personne ?</p><p>B : Mais répondez…</p><p>A : Si y&rsquo;a personne qu&rsquo;on le sache au moins…</p><p>B : Salauds ! &#8230;</p>								</div>
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									<h3 style="text-align: center;"><strong>TEXTE INEDIT D&rsquo;ANNE MILLAT, agrégée de Lettres, prévu pour la revue Le Français dans tous ses états. Etude sur la fin du grand Sam</strong></h3><p align="center">En attendant la correspondance.</p><p>C&rsquo;est l&rsquo;univers du train qui a été choisi -on verra bien pourquoi- par Bernard Teulon-Nouailles, professeur de français et écrivain, pour servir de cadre et de trame à : La Fin du grand Sam, une  » réécriture  » de En attendant Godot de Samuel Beckett 1. 1. En attendant Godot, éditions de Minuit. La fin du grand Sam, éditions CMS (1992). Nous donnons en annexe de larges extraits du premier des trois tableaux de la pièce. En numérotant les 137 répliques, on pourra aisément retrouver dans le texte, indiqués entre parenthèses, certains éléments de réponses aux questions posées dans la suite de cet article. La réécriture, exercice depuis peu proposé aux lycéens, dans le prolongement des travaux de français au collège, acquiert droit de cité dans les programmes et même au baccalauréat.</p><p>Depuis longtemps, les écrivains, eux, s&rsquo;y sont amusés, et le pratiquent avec délectation. Dans les classes on est déjà familier du travail sur l&rsquo;adaptation au cinéma d&rsquo;un texte de théâtre ou d&rsquo;un roman, les exercices sur l&rsquo;intertextualité commencent à se pratiquer. Mais les supports pour étudier la réécriture sont rares. Voici une proposition, qui permettra à des élèves qui ont étudié le théâtre d&rsquo;un grand classique, Beckett, de se divertir tout en mobilisant et approfondissant leurs connaissances. Ceci n&rsquo;est pas un plagiat On remarquera d&#8217;emblée que, bien entendu, on n&rsquo;a pas affaire à un plagiat. La célébrité de Beckett rend ici la chose impossible. De toute façon, la référence à l&rsquo;œuvre-origine est explicite. Le texte  » à la manière de…  » ne prend sa saveur que par la reconnaissance de cette dernière. Le réécrivain reconnaît sa dette par toutes sortes d&rsquo;indices offerts à son lecteur. On notera toutefois qu&rsquo;à l&rsquo;usage, la frontière qui sépare la réécriture de la parodie n&rsquo;est pas si facile à repérer : l&rsquo;imitation est toujours sous la menace de la systématisation, de la caricature.</p><p>D&rsquo;où la modestie celui qui réécrit, l&rsquo;exercice reste ludique. Révérence n&rsquo;est pas servilité ; on peut admirer, sans s&rsquo;interdire des clins d&rsquo;œil au lecteur aux dépens du grand aîné. B. Teulon ne s&rsquo;en prive pas. Même en imitant, on fait œuvre personnelle : on sélectionne certains traits tandis qu&rsquo;on en abandonne, ou modifie d&rsquo;autres. La Fin du grand Sam est une ré-écriture Le titre même de la pièce explicite la référence, avouée ainsi au point de départ, à Samuel Beckett. On pense à  » Fin de partie « , mais le thème récurrent de l&rsquo;attente fera plutôt pencher pour En attendant Godot, à la lecture. L&rsquo;allusion à  » la fin  » du grand Sam peut être diversement appréciée : simple idée de prolongement ; évocation impertinente de la mort infligée, ou de la délivrance accordée enfin à l&rsquo;angoissé…</p><p>Le nombre réduit de personnages, souligné par leur dénomination : A et B, appartient encore à l&rsquo;univers beckettien. Un des deux est cependant désigné par son partenaire (pour la première fois, réplique 6) par le prénom de Beckett, revu sous la forme familière du diminutif : Sam, dont B ponctuera ses répliques jusqu&rsquo;à plus soif tout le long de la pièce ! De ce fait se met en place un système de mise en abyme : il est sous entendu par moments qu&rsquo;un des protagonistes, A, serait le créateur de l&rsquo;autre personnage, B, l&rsquo;inventeur de l&rsquo;histoire (111, 117). D&rsquo;autre part, B rappelle à tout bout de champ qu&rsquo;elle lui doit tout, et qu&rsquo;il est le maître des mots. B serait-il alors un double du ré-écrivain ? Tous deux sont d&rsquo;impénitents bavards (94-99), trait constitutif du personnage dramatique, nécessité renforcée ici par le noir qui règne sur scène ! Cette pièce est un hommage Il s&rsquo;agit de plus, ici, d&rsquo;un hommage, comme l&rsquo;indique la troisième de couverture. 2. 2.  » Cette pièce se veut un hommage à Samuel Beckett. « </p><p>Le texte second est composé sous l&rsquo;imprégnation du  » modèle « , mais bien entendu des choix sont opérés. C&rsquo;est la touche personnelle de celui qui réécrit, et ce qui fait l&rsquo;intérêt de son texte. Repérer ce qui est imitation et ce qui est original est à la fois un jeu auquel les élèves pourront s&rsquo;amuser et une façon de mieux connaître Beckett. La comparaison permet aussi de formuler des jugements. B. Teulon a repensé le système des personnages. Pour représenter ici l&rsquo;humanité, un homme et une femme : les marques du féminin suffisent à le préciser (23), mais B est nommée  » Kate  » par son partenaire. Dans Godot, Beckett est allé plus loin : même la distinction du sexe n&rsquo;est plus pertinente ; dans Fin de partie, le Père et la Mère, émergeant de leurs poubelles, sont des personnages troncs. Le dessin de Anne Marie Soulcié, illustration de La Fin du grand Sam accuse ce parti, subtilement. On pourra le comparer avec la couverture des éditions de Minuit pour En attendant Godot, et les deux silhouettes jumelles de Vladimir et Estragon coiffés de leurs chapeaux melon. Parmi les thèmes de la conversation entre A et B, on constate vite que le thème de l&rsquo;attente est conservé comme leitmotiv (37,53-55,73-78 etc.), sorte d&rsquo;objectif en creux là aussi pour les personnages. Toutefois, c&rsquo;est une  » correspondance  » qu&rsquo;attendent A et B (49), sur un quai désert (58) ; non pas un être, mystérieux et impressionnant, mais un simple train. Au fil des répliques, cependant, on sent qu&rsquo;il pourrait s&rsquo;agir d&rsquo;attendre  » la fin  » (23,100,125). Mais, quand on rencontre Dieu -si tant est que Godot ce soit God- n&rsquo;est-ce pas qu&rsquo;on est mort…</p><p>La question du temps, du sens de la vie ressurgit donc. En prenant comme texte origine En attendant Godot, on recensera ce qui a été abandonné dans la réécriture. Pozzo et son valet/chien ont disparu. 3. 3. Toutefois, dans le tableau II, B. Teulon se laissera tenter par l&rsquo;idée de la  » Valise « . Toutefois une réplique de A rappelle le long numéro délirant de Lucky (63), et A/Sam, imbu de lui-même comme Pozzo, aime à donner des leçons (43, 63, 85, 91, 105, 124…). Par ailleurs, les  » autres « , absents, sont souvent évoqués dans le dialogue par B (24,25,58) comme une présence menaçante. Ces changements ne sont donc pas radicaux. B. Teulon a surtout fait disparaître les fameuses didascalies qui prolifèrent dans les pièces de Beckett, totalement. Le dialogue se présente ici à nu. Néanmoins des signes de ponctuation (points d&rsquo;exclamation et d&rsquo;interrogation redoublés, aux répliques1 à 4, et 21) sont autant d&rsquo;indications sur le ton de certaines répliques.</p><p>Chez Beckett, on le sait, certaines didascalies sont à destination du seul lecteur 4. 4. Vladimir &#8211; Liés à Godot ? … Jamais de la vie ! (Un temps.) Pas encore. (Il ne fait pas la liaison.) p. 27. Faute de didascalies, cette connivence est donc abandonnée dans la réécriture, au profit d&rsquo;adresses plus nombreuses aux spectateurs concernant la situation même du spectacle de théâtre. Citons les jeux au sujet de la lumière (1,3, 60 et130,133), les apostrophes et injures à l&rsquo;adresse des spectateurs (présents ?) ou aux techniciens du spectacle (1à5, 64, 134). Rappelons que Le grand Sam est censé se passer dans le noir, les indications ne pourraient donc en tout état de cause porter que sur les bruits qu&rsquo;occasionnent les gestes des acteurs. Comment du reste représenter Le grand Sam ? Tout cadre de référence, même minimal, étant ici absent, la situation imaginée par Beckett est radicalisée : d&rsquo;un bord de route en rase campagne, on est passé sur un quai, désert lui aussi (invraisemblable…) dans une gare qui en comporte d&rsquo;autres ; d&rsquo;un temps vaguement jalonné par la simple alternance de jour et de nuit (pendant l&rsquo;entracte), à une nuit permanente (mais le noir c&rsquo;est aussi la déprime), de protagonistes presque inactifs à des personnages qu&rsquo;on ne voit même plus ! Le non réalisme est donc là, poussé à l&rsquo;extrême, la visée métaphysique en moins peut-être.</p><p>En réécrivant, on s&rsquo;inspire d&rsquo;un illustre aîné. B. Teulon adopte divers traits de l&rsquo;œuvre et de l&rsquo;écriture de Beckett. La même relation, faite d&rsquo;attachement et aussi d&rsquo;indifférence ou de haine, peut être mise en évidence dans les échanges de répliques entre Didi et Gogo et entre Sam et Kate : à  » A : Tu es énervante à la fin  » succède  » A : Tu frémis ma jolie ? Ne t&rsquo;inquiète pas « , et B passe des  » Ce que t&rsquo;es intelligent, Sam  » à  » ;;; dites-moi, Monsieur l&rsquo;instruit… où tu nous as encore amenés ? « . La relation au monde est dans les deux pièces empreinte de désarroi, élans d&rsquo;audace et accès de panique alternent. Pour tromper la peur, tuer le temps, oublier le néant : parler, parler sans s&rsquo;arrêter. C&rsquo;est surtout le travail sur la langue, le jeu avec le langage -aspects qui mettent souvent les élèves en difficulté, de sorte qu&rsquo;ils l&rsquo;occultent volontiers dans leur commentaire- qui par le jeu d&rsquo;échos entre les deux textes peut devenir plus sensible. De part et d&rsquo;autre, des jeux de mots (26 :  » je me demande qui est l&rsquo;homme de tête « , bu/lu, 62 :dame/damnée, 112 :drôle) sans prétention le plus souvent, des stéréotypes (24,31,33 !!, 85,100, 107) proférés par les personnages en place d&rsquo;une parole personnelle.</p><p>Comme son prédécesseur Beckett, B. Teulon cultive à plaisir le procédé du décalage : termes littéraires et triviaux (71, 81) se télescopent, mis sur le même plan. B/Kate, en disciple admirative, souligne tant les gros que les beaux mots de A/Sam : reproches et compliments appuyés (47) suivant les cas. Les enchaînements du dialogue sont souvent en décalage (15,16,17) eux aussi (d&rsquo;où les points qui suspendent nombre de répliques…), procédé qui mime les conversations réelles, mais en même temps signifie : chacun suit sa propre pensée plus qu&rsquo;il n&rsquo;écoute l&rsquo;autre, lui prêtant néanmoins une oreille distraite. La logique est souvent mise à mal, surtout par le  » grand  » A. Les propos des personnages passent du coq à l&rsquo;âne(10, 60, 78, 84…), les raisonnements dérapent. Aller à la recherche de tous ces jeux langagiers ou littéraires est à la fois apprentissage et divertissement. Mis en confiance et en train par cette étape d&rsquo;observation, les élèves seront prêts à passer eux-mêmes à la réécriture, dans le sillage de l&rsquo;illustre Jean-Baptiste, du célèbre Alfred, du génial Eugène… qui se verront attribuer le rôle A ; le réécrivain sera B. D&rsquo;autres seront peut-être davantage tentés par la perspective de jouer Le grand Sam, ce que le dispositif imaginé par B. Teulon rend assez aisé, par exemple sous la forme d&rsquo;une pièce radiophonique. ANNE MILLAT</p>								</div>
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		<title>Don Juan 2020 (texte) alias Doc John</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2020/05/26/don-juan-2020-texte/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 26 May 2020 09:27:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[  Ce roman, version définitive, peut être lu et acheté dans sa version papier sur Amazon.fr Doc John ou Le dernier des hommes (cliquer pour télécharger) Don Juan n’est pas seulement l’homme aux mille et trois femmes, évoquées par son valet dans l’opéra de Mozart. Il est l’homme aux mille et trois auteurs. Depuis sa [&#8230;]]]></description>
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									<p style="text-align: center;"> </p><p style="text-align: center;"><a href="https://www.amazon.fr/dp/B09MWM48JD/ref=sr_1_1?qid=1638521941&amp;refinements=p_27%3ABernard+Teulon-Nouailles&amp;s=books&amp;sr=1-1&amp;asin=B09MWM48JD&amp;revisionId=d3203740&amp;format=1&amp;depth=1">Ce roman, version définitive, peut être lu et acheté dans sa version papier sur Amazon.fr</a></p><p style="text-align: center;"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2020/05/26/doc-john-ou-don-juan-2020-texte/">Doc John ou Le dernier des hommes (cliquer pour télécharger)</a></p><p style="text-align: center;">Don Juan n’est pas seulement l’homme aux mille et trois femmes, évoquées par son valet dans l’opéra de Mozart. Il est l’homme aux mille et trois auteurs. Depuis sa naissance, chez Tirso, et son explosion chez Molière et Mozart, en effet, combien de poètes (Baudelaire, Musset ou Verlaine) et dramaturges (Goldoni, E.E. Schmitt, Montherlant), prosateurs (Balzac, Mérimée, Barbey d’Aurevilly) et philosophes ou théoriciens (Kierkegaard, Brecht, Otto Rank) n’ont-ils pas été fascinés par ce conquérant, aux accents baroques, flamboyants et au bout du compte, tragiques ? Des peintres, des musiciens…</p><p style="text-align: center;">D’Apollinaire à Zévaco, ou Zorilla en passant par Hoffmann ou Lenau, Pouchkine ou Byron, Max Frisch,  Ghelderode et Milosz, sans oublier le nobélisé P. Handke, ou notre Delteil régional, voire plus près de nous encore Michel Butor, des dizaines d’autres méconnus (Thomas Corneille, Cigognini, Villiers, Dorimon…)  ou ultra célèbres (Rostand, Dumas, Flaubert)… nombreux sont les grands auteurs qui s’y sont essayé avec plus ou moins de bonheur. Chacun se l’est approprié, ajoutant sa pierre à l’édifice qui conduit à l’érection, si je puis dire, d’un mythe occidental.</p><p style="text-align: center;">J’ai voulu y apporter ma modeste contribution, dans une perspective différente de la tradition. Si le lecteur attentif pourra y reconnaître quelques allusions à la pièce de Molière (Dom Juan), il s’est agi pour moi d’évoquer un séducteur des temps actuels, davantage marqué par le vide ou le néant, qu’il incarne, que par le trop plein auquel on l’associe en général. La relecture de certains récits marquants de Maurice Blanchot, ainsi que les affres du confinement 2020, ont fait le reste… BTN</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p style="text-align: center;"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-admin/post.php?post=3580&amp;action=elementor"> Le dernier des hommes (cliquer pour télécharger)</a></p><p style="text-align: center;"><strong><a href="https://www.amazon.fr/dp/B09MWM48JD/ref=sr_1_1?qid=1638521941&amp;refinements=p_27%3ABernard+Teulon-Nouailles&amp;s=books&amp;sr=1-1&amp;asin=B09MWM48JD&amp;revisionId=d3203740&amp;format=1&amp;depth=1">Ce roman, version définitive, peut être lu et acheté version papier, sur Amazon.fr  </a> <br /></strong></p><p style="text-align: center;"><strong>BERNARD TEULON-NOUAILLES</strong></p><p style="text-align: center;"><strong>Don Juan 2020<br /></strong></p><p><em>   Je pensais parfois que l’attrait qu’il éprouvait pour elle venait de la sécurité qu’elle pouvait lui garantir. Là où il la rencontrait… il n’y avait plus seulement un séjour d’images et une terre de souvenirs, mais vraiment un îlot solide, une cellule à leur mesure, assez étroitement fermée pour échapper </em><em>à la pression formidable de l’univers vide et du temps disparu. </em><em>(Maurice Blanchot : Le dernier Homme).</em></p><ol><li>      I)</li></ol><p>Il est des êtres, issus du néant, dont la seule vocation semble de l’incarner sans avoir l’air d’y toucher. C’est ainsi qu’est né Doc John, l’ultime avatar en creux d’un héros éponyme dont on a beaucoup commenté l’insatiabilité. D’un autre temps. Baroque. Pas du genre du mien. Je le vois terne, dépourvu de sentiment, subissant les événements et se faisant oublier. Il avait l’intuition de ce néant qu’il nourrissait. Il en assurait la présence. Il se savait attirant toutefois. Avec le recul, on pourra dire qu’il aura vécu dans l’immatériel. La légèreté d’une pensée. La neutralité des actes. Jusqu’à ce que la réalité temporelle le rattrapât… C’est tout le mal que l’on pouvait lui souhaiter, si tant est qu’il le méritât…</p><p>Il était délicieusement vide, jusqu’au vertige. Il suffisait de lire ses chroniques publiques pour s’en persuader. Un vrai trou noir au centre de ce qu’il est convenu de nommer sa personne, d’une inconsistance devenue rare. La faculté de s’absenter de soi. De se plonger en lui-même et de disparaître à jamais aux yeux, puis en la mémoire, de qui l’avait aimé. On le disait un peu sorcier. Sinon comment expliquer l’attraction qu’il exerçait sans forcer sa nature ? Il eût vécu au Moyen Age, on l’eût sans nul doute brûlé pour connivence avec le malin. On eût alors agi au nom d’un incontournable Créateur. C’eût été inconcevable à présent. Son dieu serait absent ou se confondrait avec le vide intérieur autour duquel se structurait ce que nous nommerons, faute de mieux, son Moi. Lui n’était plein que de son propre creux. Quant à savoir si le Néant est d’essence divine…</p><p>Doc John, s’il était loin de se montrer insensible aux charmes des femmes, de la plupart des femmes, était avant tout aimé d’elles, de certaines d’entre elles, ses lectrices avant tout, implorantes sans être des pleureuses. Nul n’aurait su expliquer le phénomène, du moins en apparence. Il ne les « chassait » pourtant point, à l’instar de ces protagonistes qui ne voient guère, dit-on, plus loin, ou à peine un peu, que le bout de leur sexe. Sans doute possédait-il un atout secret, dont lui-même n’avait qu’une vague conscience, qui ne tenait pas tant à son physique quelconque ni à l’impression de fragilité qui se dégageait de tout son être, de ses écrits, de ses propos quand on avait la chance de l’approcher : chacune se voulait la seule à savoir, à pouvoir le protéger. Non, c’était autre chose qui se révèlera, du moins l’espère-t-on, au fil de cette narration.</p><p>Avec lui, elles avaient moins envie de séduire que d’être séduites par lui, e même que lui s’avérait moins conquérant que conquis. Elles se sentaient attirées comme par un aimant. Repues de cette force magnétique du vide qu’il leur prodiguait, les implorantes ne renouvelaient quasiment jamais l’expérience. L’eussent-elles souhaité qu’il se fût transporté en d’autres lieux. Ses moyens le lui permettaient. Elles étaient alors condamnées à l’oublier, ce qui leur était d’autant plus facile, que le néant fait le vide, tonique, roboratif et souvent irrévocable autour de soi. La vie n’est qu’un long périple vers l’oubli définitif. Il personnifiait cet oubli. Une figure algébrique, opérationnelle, mais qui n’a de fonction que le temps d’une expérience, d’une démonstration, d’une équation même.</p><p>Et pourquoi, me direz-vous, se nommait-il Doc John ? Doc, on s’en doute. Il jouissait de la réputation de savant, on ne savait pas trop dans quel domaine exactement, bien que sa réputation le précédât. En fait, il forait les ressorts de sa propre insignifiance. Il s’étudiait si l’on préfère. Il cherchait à mieux cerner cet atout qui le rendait séducteur malgré lui. Chacune le concédait même si aucune n’aurait su s’en expliquer : car il est de recoins de la connaissance où elle devient trop subtile pour se formuler oralement. Il est des pensées qui se conçoivent parfaitement et que l’on aurait bien du mal à énoncer clairement. Certaines s’y étaient essayées, plutôt avec brio, qui étaient passées carrément à côté du sujet. Il n’est pas toujours bon de mêler la science à l’amour. Lui les formulait précisément, on buvait ses paroles. Il parlait de la pleine vanité de l’existence, de la trouble sérénité que lui apportait cette sorte de nullité foncière dont il se sentait frappé, qu’il avait toujours vécue comme une fatalité positive. Ses auditrices, et lectrices, s’en délectaient. &#8211; John, parce que l’époque n’était plus aux espagnolades romantiques ni aux italianeries souvent grotesques que l’on associe en général à la séduction. L’Amérique avait tout balayé depuis belle lurette, orienté les besoins, imposé ses modèles. On ne jurait que par les ricains du grand Monde, leurs coutumes, leur prestige, leurs spectacles, le blues le jazz et la soul, leur aura quoi. Jean eût paru désuet, trop connoté même. Juan faisait guerre civile et ce n’était vraiment pas son genre. Giovanni, berger sarde ou apprenti mafieux… Il s’était appelé John, contre son gré, cela lui importait peu. Les autres, tous sexes confondus, l’avaient nommé ainsi. Quelle importance ! A l’instar du reste. Il se savait l’un des derniers de son espèce. L’ultime rejeton d’une fertile lignée. Le dernier des hommes sans qualités. Une immatérialité vivante. Comme un être de papier &#8211; mais doté de la parole. Cette intuition s’était fait jour avec la majorité.</p><p>Ses chroniques, car il confiait ses expériences à des magazines féminins, c’était comme l’écume de ses pensées, un avant-goût du néant pointé par l’écrit. Sans prétention au demeurant. Parce qu’il faut bien vivre avec son époque, en société, à son corps défendant. Le fils de l’homme dut éprouver des sentiments de ce genre…</p><p>Il n’avait jamais vraiment travaillé, au sens strict du terme &#8211; il écrivait par plaisir et commodité ; il avait des facilités en la matière. Il avait fait naguère quelques petits boulots en même temps que ses études universitaires : dans l’édition, le journalisme, la com… ainsi qu’on le dit à présent… Rien de bien consistant… De ces secteurs d’activité où l’on baigne dans l’illusion de savoir ou de pouvoir, où l’on peut éprouver la force attractive du néant autour de soi. Et puis on y fait pas mal de rencontres, futiles, grâce auxquelles on se laisse porter, on ne se sent jamais seul, on peut vivre avec la légèreté qui nous sied… Ses parents, ils n’avaient que lui d’avoué, l’avaient mis à l’abri du besoin avant de disparaître, dans un paradis fiscal, du côté de l’extrême orient. De son côté, une fois atteinte sa majorité, il avait laissé fructifier ses rentes et dotations, un peu tombées toutes en même temps, dont une justement venue d’Amérique, cela ne s’invente pas. L’idéal, transatlantique, du paresseux, ce qu’il n’était pas puisqu’il passait le plus clair de son temps, les matinées principalement, une fois expédiées ses chroniques, à étudier ferme, dans la gaieté, pour son plaisir. La théologie négative. L’astrophysique. Les théories quantiques. Un peu de maths. De philo. Et surtout pas d’actualités télévisées. Quelques poètes de l’absence &#8211; il en est de fameux. On ne lui connaissait pas d’amis au sens strict du terme. Son expert comptable, son conseiller fiscal, son référent bancaire dînaient de temps à autre avec lui. Au demeurant, il menait une existence des plus simples, dans l’immense hôtel familial du centre d’une ville moyenne, dans le sud de la France, avec plusieurs entrées, et un souterrain, qu’il avait conservé tout meublé &#8211; en préciser le style ne nous servirait à rien, peu lui importait dans quel décor il vivait, si l’on peut appeler cela vivre. Disons qu’il oscillait entre le 2<sup>nd</sup> empire au salon, au goût orné et ostentatoire, et le moderne, avec beaucoup de verre et de fer forgé dans les autres pièces. Aucun excès qui laissât soupçonner quelques velléités de dilapider sa fortune. Aucune pingrerie non plus. Il faisait confiance aux traiteurs. A une vielle nourrice familiale, qu’il faudrait malheureusement quelque jour remplacer. Elle le connaissait si bien… Il dépensait avec mesure. L’art de se contenter de ce qu’il possédait en fait. Assorti du sentiment d’être utile, et coopératif. A bien y réfléchir combien d’êtres seraient-ils capables de se contenter de ce qu’ils ont au moment même où ils sont censés en jouir ?</p><p>Au moment voulu, a-t-on écrit ? L’insatisfaction est la chose du monde la mieux partagée, de ce côté-ci de la planète. Certains s’en vantent, se donnent une raison d’exister ou de ne point choir dans le désespoir. Lui avait décidé, à vingt ans, de ne plus céder aux sirènes de l’esprit critique qui passe pour intelligent et de l’opposition systématique qui donne l’illusion d’exister. Il n’était ni pour ni contre. Il était simplement ici quand il n’était pas là. Un comique aurait dit : il était là où il se posait. Cela faisait environ treize ans que cela durait ainsi… La disponibilité est un atout majeur en nos ères de trépidations intempestives.</p><p>Au fond, si l’on pousse un peu le paradoxe, le sexe ne l’intéressait pas outre mesure. Il fallait bien passer par là. On, n’est que des hommes après tout, en attendant mieux. Il en avait profité, bien évidemment, on n’est pas de bois et il s’était même avéré précoce. Il l’avait découvert à dix ans et avait perdu sa virginité vers quatorze. Une femme expérimentée, mariée comme il se doit, lui avait mis le diable au corps. En quelques mois il était aguerri, connaissait toutes les astuces et savait s’adapter à chaque cas particulier. Il en avait malgré tout assez vite &#8211; cinq, six ans tout au plus &#8211; fait le tour. Il le vivait plutôt telle une exigence, agréable certes, une fatalité bienfaisante, une libre obligation. Les femmes ont besoin d’y croire. La partenaire lui était indifférente. Elles n’étaient jamais d’une beauté franche et exceptionnelle, on ne les remarquait pas de prime abord, dans la rue mais c’était une erreur d’appréciation. Les apparences sont trompeuses. Et la médiocrité, au sens non péjoratif du terme, recèle bien des surprises d’alcôve. Son contact les rassurait sans doute. Elles s’offraient une bonne dose de confiance dans ce vide qu’il leur proposait, ce sentiment d’absence qu’il dissipait à l’envi, cette blême lumière en quoi consistait sa présence. Il ne faisait jamais les premiers pas. Il en eût été d’ailleurs fort incapable. On se rend certes vers le néant ; celui-ci demeure immobile. Lui ne vient pas à vous. Il est, comment dire… solaire. Les corps lui semblaient interchangeables. Il ne retenait pas les prénoms, ou rarement. Tenir une liste légendaire lui serait apparu comme présomptueux et absolument inutile. Un acteur porno en faisait autant. Sans s’en vanter… Et aux yeux de l’univers, autrefois si convoité, c’eût à peine esquissé la trace d’un invisible fétu de paille.</p><p>Les lectrices qui, avant même de l’approcher, eussent souhaité pérenniser la relation, étaient vite amenées à renoncer et s’en allaient en général sans rancune, plutôt comblées. Enrichies, mais de quoi ?, de sorte qu’elles le quittaient &#8211; s’en apercevait-il seulement ? &#8211; sur un sourire et une confiance retrouvée. Il savait qu’elles l’oublieraient vite et tel était le plus souvent le cas, pour peu qu’elles rencontrassent ensuite, comme on dit, les gens qu’elles méritaient. On oublie vite le néant, dans ses essors de surface. Ses stigmates, s’ils laissent une empreinte définitive, s’agitent loin, très loin des émergences de la conscience. Lui, de son côté, les occultait, non par intention délibérée mais par nécessité pratique.</p><p>L’une d’elles avait dit, à son compagnon, qui me l’a rapporté : Je ne sais ce qui m’a attiré vers lui. Une sorte de trouble rassurant. Un vide vertigineux. Une vacuité qui comble. J’ajoute qu’il s’agissait d’une cérébrale. Psychanalyste ou apparenté. Une à ne jamais oublier… S’il était attiré par les lesbiennes, ce que c’est que de trop se fier aux poètes, elles semblaient le fuir, instinctivement. Or ce n’était pas non plus un rêveur. Ni un pervers, si l’on veut bien me passer le mot. La réalité lui suffisait bien, allez…</p><p>Il voyageait, outre que cela permettait de couper court à toute velléité d’insistance, cela lui était autorisé, c’était son autre façon d’étudier. Il avait déjà visité tout l’Occident, et la majeure partie de l’hémisphère nord, se réservant l’orient et le sud pour la deuxième moitié de sa carrière, si l’on veut bien m’autoriser l’expression &#8211; par curiosité, sans grand enthousiasme, et dans la mesure du possible. Il avait tout de suite réalisé que, de même qu’il n’achèverait jamais la lecture des innombrables volumes de sa familiale bibliothèque, il ne ferait jamais avec sérieux le tour exhaustif du monde. Les autres planètes ne l’intéressaient guère non plus. Il préférait écumer l’une de ses villes de prédilection, les grandes capitales, ses moyens le lui permettaient, et si tel n’avait pas été le cas, ses aventures, sentimentales et littéraires, les deux allant d’ailleurs de pair, intéressaient ces fameux magazines féminins qui s’en sustentaient : il s’était aisément introduit dans ce milieu, qui les lui rétribuaient confortablement. Les lectrices affluaient. Il usait d’un pseudonyme, vous l’avez peut-être reconnu dans la presse populaire.</p><p>Ce n’était ni un athlète de l’amour ni un mystique de la transgression se vautrant dans l’abjection afin de combler les diverses lacunes de l’humaine, trop humaine, condition. La notion même de faute n’effleurait pas encore ses principes. Il eût pu, je suppose, se laisser tenter par l’expérience des limites. Non, je l’ai déjà suggéré, il se laissait vivre. Et c’est cette apparence de légèreté qui donnait corps et consistance à son existence. Il avait atteint le premier tiers de la vie, en comptant large. C’est souvent à cet âge que se révèle une vocation.</p><p>Il était, l’ai-je dit, le néant incarné. Celui que l’on oublie. Qui sait se passer de la mémoire. Mais le néant aime aussi se regarder dans le miroir. D’où son goût pour l’étude. Et sa phobie des actualités télévisées et du petit écran en général. Il ne s’y retrouvait pas. La concurrence était trop rude…</p><p>    II)</p><p>De son enfance, il n’y aurait pas grand-chose à retenir si justement il ne s’était très vite senti différent. Chez lui, là où il vivait encore, sa mère, toujours normale dirons-nous à l’époque, si l’on veut bien me pardonner l’usage de ce terme, en était folle ; ses grands-mères ne juraient que par le moindre de ses mots d’enfants ; quant à ses maîtresses d’école elles n’eussent su lui tenir tête, ce dont d’ailleurs il ne profitait pas outre mesure. Sa nourrice le vénérait, lui était entièrement dévouée. Il avait considéré comme naturelles les réactions des autres à son endroit. Le fils de l’homme, en ses années inavouées, a dû raisonner de même…</p><p>Au collège, au lycée, on lui donnait toujours raison, on lui accordait des faveurs inouïes et fort peu y trouvaient à redire. C’était comme ça. Le néant bénéficie de lois singulières qui défient toute justice. Les filles, ses camarades de classe, n’eussent pas permis que l’on fît la moindre remarque hostile à leur protégé. Les professeurs le savaient. Ils en abusaient. Au demeurant, il aimait lire et, en mûrissant, pénétrer les arcanes de l’esprit humain. Celui d’autrui, qu’il s’appropriait et considérait avec indulgence voire tolérance &#8211; Il était bien le seul. La bienveillance ne l’étonnait guère, étant depuis toujours habitué à la douceur voire à la tendresse, refusée à ses congénères. Ses premières années d’étudiant effectif, furent pour lui le jardin de délices. Elles durèrent, durèrent… Il obtenait les diplômes, des quantités de diplômes, avec les complaisances de jurys pas toujours objectifs, à leur insu s’entend, assez largement féminisés, très sensibles à son univers intérieur et aux charmes de son éloquence, utilisée avec sobriété. Sa fragilité aussi sans doute. C’est là qu’il fit ces quelques petits boulots, parfaitement inutiles mais qui rapportaient gros… Il fallait bien s’occuper, passer le temps comme l’on dit encore, ne point trop paraître abuser de ses privilèges natifs et en définitive s’acoquiner à la canaille sociale.</p><p>Il se laissa dorloter ainsi jusqu’aux abords de sa trente troisième année, l’âge des remises en question.</p><p>Il la rencontra, et dès lors rien ne fut plus tout à fait comme avant. On peut même dire que tout fut à jamais différent. Elle n’était pas d’une grâce qui frappe à tout jamais la vue ni le cerveau, jusque là rien d’inquiétant. Elle n’avait rien de plus que les autres, qu’elles se nomment Odette ou Bérénice, Camille l’implorante ou Stefani Joanne, la fameuse Lady. Sinon qu’elle lui ressemblait en bien des points, l’aisance matérielle en moins, ce détail pourrait avoir son importance. Elle lui parut être une espèce d’alter ego sans s’avérer tout à fait son égale. C’est vrai qu’elle n’étudiait pas beaucoup. Bien moins que lui en tout cas. Elle picorait le savoir dans la réalité brute. Ils étaient faits pour s’entendre. Ils s’en rendirent compte dès leur première rencontre. Oisive, dilettante, indifférente au monde qui de toutes façons ne serait jamais parfait, insensible au sort de ses semblables qui n’étaient pas programmés pour le bonheur, si tant est que l’on puisse le définir clairement, elle se laissait vivre de son côté, sans trop penser au lendemain. Elle aurait toujours le temps de faire le point avant la date fatidique de ses 30 ans, elle aussi. Sauf qu’elle avait encore du temps pour atteindre cet âge, dont le prolifique auteur de la Comédie humaine a exalté les privilèges flatteurs. Elle était en délicatesse avec ses parents, des sommités du milieu médical, qui condamnaient sa façon de mener sa barque, ses fréquentations et sa stérilité sociale. En revanche elle avait une jumelle, tout aussi oisive, adulée, la seule rivale de John, dépressive en diable.</p><p>La rencontre se fit, ainsi eût dit un grand humaniste, dans une grande assemblée de ville et elle avait été quelque peu préparée. La rédactrice en chef d’un populaire magazine pour rêveuses s’était dit qu’il fallait absolument que ces deux là se rencontrassent : le chroniqueur et la chroniqueuse. Il y aurait sans doute quelque chose à écrire ensuite sur le sujet, de leur expérience commune. Ils s’étaient d’ailleurs reconnus tout de suite, la réputation de l’un le précédait et la célébrité ascendante de l’autre ne pouvait manquer de susciter des attraits réciproques. Elle faisait des piges, de plus en plus appréciées, sur les vedettes en vogue, les gens envieux en sont si friands. Elle arrivait à trouver de la profondeur à ces petits narcissismes particuliers, ce qui ne laissait pas de fasciner ses lecteurs, dont John.</p><p>Ils étaient d’accord sur tout &#8211; sur l’essentiel, je veux dire. Le sens général de l’existence. La théorie des catastrophes. La médecine quantique. La conception d‘une vie sentimentale pleinement réussie. La nécessité bientôt, ou du moins un jour, d’envisager l’avenir en sachant que le paradis était derrière soi. Toujours et forcément révolu et, à terme, perdu. La haine des médias surtout, parce qu’ils déforment la vision que l’on a du monde. Cultivent des faux besoins. Dramatisent tout… Dépriment… Ont l’art de vous dégoûter de vos semblables… Ils n’avaient jamais pensé à s’assurer une descendance. Quel orgueil, et à quoi bon ? John s’y était déjà refusé. C’était la condition sine qua non de ses rapports, si je puis dire, avec les femmes. L’immatériel ne féconde que la pensée et ne la diffuse que dans son espace intime. A quoi bon peupler la terre de petits néant, on avait vu ce que cela avait donné depuis le big bang… Et d’ailleurs, le néant, le monde, l’univers même ne tarderait pas à y retourner. John en était en quelque sorte, l’annonciateur, la préfiguration à échelle humaine…</p><p>Physiquement, de taille plutôt moyenne, elle eût paru quelconque si toute une panoplie de perruques, des verres de contacts colorés et bien sûr d’innombrables tenues seyantes ne lui eussent permis de changer de style ou de silhouette quasi quotidiennement. Elle lui en fit la surprise au cours de la soirée puisqu’il put l’apprécier en brune piquante, en rousse flamboyante et même en platine décolorée. Elle devenait, au sens strict du terme, sinon une créature de rêve, la créature de ses rêves. Elle changeait alors de prénom, choisissant celui de célébrités à qui elle ressemblait : Lara, Emmanuelle ou la Kate d’un film sur le Titanic. Encore se limitait-elle en général à des types européens. Mais elle pensait, au sens strict du mot, à changer de peau afin d’élargir son éventail métamorphique. Elle le comblait, je dirais même le fascinait, et c’était la première fois. Pour ses aptitudes à la transformation certes mais aussi par sa capacité d’écoute, quasi parfaite. Il avait l’impression qu’elle absorbait sa pensée. Il se lisait en elle comme en un miroir qui lui renvoyait ce néant qu’il prodiguait aux autres sans toutefois en saisir la nature, l’origine, profonde (d’où son besoin d’étudier). Avec elle, il saisissait mieux ce qui fascinait les autres dans sa personne et son discours. Et elle avait du répondant : complétait sa pensée au besoin, lui en fournissait des prolongements infinis. Lui ouvrait les portes de la vraie féminité. Lui révélait ses pensées au féminin. Conjuguait deux néants au fond. Il s’y plongeait avec délices. J’oubliais : on l’appelait Miss Jeannie. Dans l’intimité, il la nommait Lady. Je n’ose répéter ceux que disaient certains &#8211; qu’il en était gaga.</p><p>Par ailleurs, fournir des précisions sur son physique eût été parfaitement vain. Elle possédait quelque chose d’abstrait. Qui l’eût connue à nu ne l’eût point retenue, l’eût tout de suite oubliée. Il y avait, dans sa physionomie assez quelconque, un semblant d’effacé, pas déplaisant pourtant, disons neutre, ce que j’ai nommé insignifiant. Les regards glissaient sur elle et ne s’arrêtaient pas. Quand elle s’en aperçut, elle se jura d’atteindre la perfection dans l’art de se munir d’artifices justement. Et elle était dans la plénitude de ses moyens lorsqu’ils se rencontrèrent. Lui se disait qu’au fond, elle résumait à elle seule toutes les femmes qui l’avaient aimé. Le sien amour en sus. Avec ce petit plus, ce je ne sais quoi, ce presque rien et qui fait toute la différence. Elle prenait plaisir à supposer qu’elle lui était dévolue et cette intuition justifiait sa volonté permanente de se transformer pour lui, je devrais dire pour eux.</p><p>Le lendemain de leur première nuit, elle resta chez lui et il ne s’en étonna point. Il devait sortir, comme tous les jours, afin de prendre l’air et glaner des anecdotes à même d’enrichir sa vision du monde et ses textes : il sentit que c’était devenu inutile. Et même ennuyeux puisqu’il ne manquerait pas de croiser des regards à même de se charger de surprise, si on le voyait flanqué d’une compagne. Car il n’était pas question qu’il la quittât, ni qu’elle le quittât un instant. Dans la mesure du possible s’entend. Chacun eût pu se voir détourné de leur objectif commun par des actions généreuses à l’endroit des demandeurs d’asile, du cœur veux-je dire.</p><p>Ce fut ainsi que démarrèrent, pour lui, les complications, les doutes et les remises en question.</p><p>J’oubliais : elle aimait le sexe, pas forcément les hommes. C’est stupide à dire, et c’est pour cela que je le dis, mais elle l’attendait, lui. Ils se réfléchissaient, l’ai-je dit ? On ne quitte pas la réflexion. Elle se sustentait de ce vide intérieur qu’il lui prodiguait et dont elle avait l’impression qu’il n’existait que pour elle.</p><p>Elle voulait le néant pour elle  toute seule…</p><p>Elle se prétendait un peu sorcière. Au Moyen Age, on l’eût brûlée vive pour le moins. Toutefois, d’une conception primitive, païenne, davantage tournée vers les esprits naturels. Plus sauvage en fait mais d’une sauvagerie que l’on pourrait qualifier d’habile, à même de pactiser temporairement avec les compromis ou compromissions. Il lui arrivait de parler seule, ou plutôt à des entités absentes, que personne ne voyait à part elle probablement.</p><p>Elle possédait des dons de divination.</p><p>Elle lisait à livre ouvert dans son propre avenir.</p><p>                                    III</p><p>Elle lisait, l’ai-je dit, dans ses pensées, sans calcul, sans jamais  qu’elle puisse y trouver  un quelconque avantage, ni ce que l’on nomme vulgairement un intérêt particulier. C’était ainsi ; c’est tout. Lui avait plus de mal, sans doute en raison de cette indifférence aux autres qui avait caractérisé ses relations antérieures. Il était arrivé qu’on le traitât d’idiot, du côté de la gent masculine et apparenté, sans nuance péjorative, plutôt par référence à son auteur russe préféré. Jamais on n’eût songé à la traiter d’idiote, il s’en faut. Elle avait un don, je dois dire assez unique, pour mettre à jour les tenants et aboutissants d’une simple remarque, en apparence banale et spontanée. Elle s’habillait, se maquillait, se coiffait selon ses désirs du moment voulu. Il était toujours précédé dans ses satisfactions sensibles. Elle allait plus loin : s’il lui manifestait son dessein de se diriger vers un lieu précis, ou désirait assister à un spectacle, elle devinait tout de go l’intention qui avait présidé à l’émission de cette aspiration. Cela lui parut fabuleux, au début… Il découvrit ainsi l’émerveillement d’être découvert dans son intimité sacrée. Il ne tarda pas à se sentir cerné, on peut sans doute dire dépendant, une dépendance consentie et voulue. L’expérience ne laissait pas de lui déplaire du fait qu’elle constituait un truchement pour mieux accéder aux mystères de la pensée et du langage. Un acquis supplémentaire sur la nature toujours trop humaine.</p><p>Je me souviens qu’il avait voulu, lors d’un voyage à Séville, s’arrêter dans une petite église suburbaine. Elle jouissait de la réputation d’abriter les restes du légendaire Marana, enterré, affirmait le guide, sous son seuil très bosselé. Jeannie, cheveux noirs de jais et regard arrogant, lui demanda, sans animosité toutefois, s’il avait la nostalgie de sa liberté antérieure, de sa capacité à néantiser ses expériences vécues, auquel cas elle se proposait de la lui restituer. Il n’était point question qu’elle entravât ni ses recherches ni ce que les naïfs et restrictifs eussent désigné comme son bonheur. Ce que ne sous-entendent pas les mots usuels ! Elle alla plus loin : pensait-il, lui qui errait aux confins de l’absence, en venant dans cette église, arracher une croyante, il en demeure de fort attirantes à Séville, à ses dévotions et ainsi perpétuer ses coutumes anciennes, voler à Dieu, le grand absent, l’une de ses créatures ? Regrettait-il sa génitrice  qu’il ne voyait plus ? Sa crédulité, mais d’où lui venait-elle,  de ses amours d’antan ? L’explication l’étonna. A y regarder de plus près, il ne la trouva pas si saugrenue… Elle avait fait remonter des zones de convoitise qu’il n’avait guère en tête en envisageant cette excursion.</p><p>Sans doute sa fameuse indifférence occultait-elle d’obscures concessions au pêché d’orgueil, avatar d’une enfance choyée. Je dis orgueil parce qu’il s’échafaude sur du vide, des monceaux de vide, des montagnes de vide. Elle porta l’estocade en supposant que son authentique religiosité, refoulée, trouvait sa source en la pensée maternelle d’autrefois, tournée vers un au-delà, en creux, qu’il n’évoquait  jamais. Fallait-il s’attendre à quelque  miracle ? Une conversion subite ? Ils surviennent souvent autour de la trentaine, quand on a fait le tour des plaisirs et de leurs prétendus excès. Regardez le fils de l’homme…</p><p>Au fond cela ne lui déplaisait pas qu’on analysât ainsi les véritables raisons de ses actions fussent-elles, des plus ordinaires… Or cela représentait une atteinte à sa façon, sereine et temporaire, d’envisager l’existence jusqu’à lors. Dans l’espace littéraire, dirons-nous. Là où tout est permis. Où la morale n’aura point à intervenir. Où l’on peut se contredire, faire fi du vraisemblable, sans passer pour ridicule. Il s’était sustenté du présent, ou plutôt le présent s’était imposé à lui comme une faveur quotidienne. Ouvrir ainsi sa conscience à vif faisait partie de ces pratiques qui, au fond, enrichissaient ses études, encore trop livresques jusqu’à leur rencontre.</p><p>Au fond, son environnement immédiat, ces femmes qui étaient passées trop rapidement dans sa vie, peut-être quelques hommes sensibles aussi, en trop petit nombre pour prêter à conséquence, et sans doute par inadvertance, il ne se souvenait plus de toutes façons, ce n’était pas la vraie vie. C’est peu de dire qu’elle est ailleurs, dans l’ultra ici, en soi-même. Les vérités étaient si proches et on les ignorait, on l’ignorait. Il suffisait toutefois de contempler telle anamorphose, dans le domaine de l’art. Elle pourrait s’appliquer à la contemplation de l’univers tel qu’il nous apparaît aisément dans sa splendide majesté : toute vérité est soumise aux coups de boutoir de la relativité du point de vue. Le plan, même incurvé, et supposé, des étoiles et nébuleuses, n’en témoigne que trop.</p><p>Ne nous méprenons pas toutefois. Doc John n’était pas plus croyant que vous ni moi. En revanche, la culture biblique voire judéo-chrétienne en général l’avait longuement fasciné. La symbolique lui paraissait facile à décrypter : l’abandon de traditions sacrificielles barbares, la rectification que l’intelligence fait subir aux injustices de la force naturelle, l’éternelle opposition entre la nature et la civilisation, la nécessité de s’imposer des lois…. Et l’immaculée conception : comment pareil dogme sublime avait-il réussi à s’imposer ?  Jeannie entreprit, moins par malice que par jeu, il faut bien tuer le temps  entre deux étreintes, de le pousser sur le prétendu Créateur dans ses derniers retranchements. Il avait quelques idées là-dessus. Au commencement était le verbe. Il fallait bien pourtant lui supposer un préalable, lequel semblait tout désigné : le néant. Tout découlait donc du néant. Ce néant qu’il incarnait sans l’avoir choisi. La question portait alors sur la nature du néant. Verbale selon lui. Du néant naît le verbe sans lequel le néant ne saurait être, qui révèle, de le nommer, ledit néant. C’est le langage, la conscience qu’il favorise, qui semblent à la base de toute réalité, partant de ce que nous y incluons, en particulier notre conception d’un réel transcendant et de son organisateur universel. En gros, ce que je ne peux nommer ni verbaliser n’existe pas. Le solipsisme n’est pas si absurde…</p><p>Il fut facile à Jeannie de montrer les bornes de cette théorie : ce qui paraît ne point exister faute d’avoir été découvert existe bel et bien pourtant, ne serait-ce que dans ses possibles et virtualités, en dehors du langage ou plutôt dans son non usage temporaire mais toujours actualisable et en devenir. L’ignorance ne peut point être érigée en vertu. Cependant j’aime mieux marcher dans la nuit à me croire celui qui marche dans le jour… avait écrit quelqu’un (Mais où ? Et qui ?). A force de triturer, de rectifier, la phrase originelle, ils finirent par se mettre d’accord, en riant, sur un énoncé : Au commencement, le commencement, en ce nom de nom de néant de verbe.</p><p>Pourtant, c’était dans ses mœurs assez dociles que John se sentait, comment dire, ébranlé… Lui qui ne concevait pas son existence sans des déplacements permanents, nécessités par  son mode de vie, se sentait devenir sédentaire, d’aucuns diraient confiné. S’il sortait, c’était accompagné, certes d’une compagne à multiples facettes.</p><p>Il n’empêche. Les apparences finissent par se ressembler. Son horizon se restreignait, c’était sûr. En revanche, en matière d’introspection, c’est sûr qu’il progressait magnifiquement. Nul ne pouvait le nier. Il n’était plus le nombril du monde. Il pouvait toutefois faire bénéficier le monde de sa philosophie concrète, de sa façon toute singulière de mener sa barque. Il envoyait régulièrement des articles en ce sens, où ces idées affluaient, entre deux futilités, au magazine qui le rétribuait. Il ne promettait pas le bonheur. Une sagesse faite d’humilité, d’insouciance et de modération seulement. Une sagesse à échelle humaine. Une sagesse réduite à portée de néant. Le magazine, version papier et diffusion numérique, attendait de voir les réactions des lectrices. Jeannie ne le suivait pas sur ce terrain-là. Faire partager au monde sa pensée, comme son expérience, relevait moins de l’humilité ou de la générosité que de la vanité. Inconsciemment, on attendait de la gratitude. « Jouer les généreux » procure des avantages inavoués. On espère bien laisser une trace de sa présence en l’univers. Aux yeux de l’éternité néanmoins, les renommées, nous avons beau enfler nos conceptions, ne passeront que pour des atomes (au prix de la réalité des choses). Jeannie aimait cultiver le paradoxe. John dut en convenir. Il tirait vanité de sa vanité même. Il était plus vain que vain…</p><p>Et nos petits romans, je veux parler de nos existences, pour moins qu’une tête d’épingle, qu’une lueur évanescente d’étoile vacillante.</p><p>Les premiers temps, il importe de le préciser, ça fonctionnait plutôt bien entre eux. Ils s’étaient bien trouvés. On les y avait aidés. Mais qui en vérité ? Le hasard ou l’attraction, mutuelle, du vide.</p><p>Pourtant rien ne dure, rien n’est fait pour durer…</p><p>Ni pour ne pas durer d’ailleurs.</p><p>Rien n’est fait.</p><p>Rien.</p><p>     IV</p><p>Il rencontra deux étudiantes. Dans une salle d’attente. Jeannie devait avoir un rendez-vous chez sa gynéco. La conversation s’était engagée. Plus par amusement, disons pas désœuvrement, et un peu sans doute pour rejouer certaines scènes divertissantes d’un passé dorénavant révolu, il voulut vérifier à quel point son charme verbal opérait encore. Sans doute eût-il pu facilement, sans initiative de sa part, les séduire, les laisser le séduire et se sentir séduites par lui. Il arrive au néant de retrouver l’appétit. A l’indifférence de se gorger d’elle-même. Sauf qu’il n’était plus disponible et qu’elles avaient au préalable repéré Jeannie, se trouvaient donc sur la défensive. Il est certes gratifiant de damer le pion à une consœur. La concurrence est source de volupté. Elle stimule la sensation de vivre. Or celles-là ne voulaient surtout pas d’histoires. Elles ne faisaient pas partie des lectrices supposées.  Elles avaient surtout senti le danger. L’enjeu était trop important. Le néant attire mais brûle, tragiques insectes que nous sommes.  Et puis John se sentait moins enthousiaste. Sa conviction s’émoussait, de même que la force de persuasion. Il n’eut guère le temps d’échanger les cartes de visite. Jeannie était déjà sortie, avec un regard éloquent et un profond soupir de consternation. Il ne s’agissait pas de jalousie. Elle était très au-dessus de cela. C’était un sentiment beaucoup plus profond. Cette force qui caractérise le vide, qu’elle aimait tant, était entrée en elle, dans sa vigueur destructrice. Elle n’avait plus la capacité de l’oublier, à l’instar de ses consœurs. Il ne devait plus en sortir. Dans la voiture, ils eurent, comme on dit, des mots, elle se plaignant, sans le moindre signe de colère, qu’elle ne pouvait le laisser seul un instant, lui qu’elle se méprenait sur ses intentions, qu’il se divertissait à petits bruits, un point c’est tout… Une larme, une seule coula. C’était plus qu’il n’en fallait. La réconciliation, domestique, n’en fut ce soir-là que plus émouvante.</p><p>Toutefois, quelques scrupules germaient dans son esprit, que l’on pourrait qualifier d’innocent. Avait-il le droit, du haut de ses 33 ans à peine ébauchés, de faire souffrir une personne à laquelle il tenait par-dessus tout ? Autant qu’à lui-même, si j’ose dire. Sa décision était prise, à l’instar de ce maître d’une nouvelle d’un auteur russe, intitulée Le diable, déterminé à en finir avec sa vie antérieure (mais n’y parvenant pas et suscitant le désastre. Il s’agissait d’un autre temps). Il demeurerait pour un certain temps reclus chez lui, devenu chez eux, après tout il connaissait plutôt bien le monde et avait l’impression de pouvoir temporairement s’en passer. Il savait que l’on est vite relégué aux oubliettes, surtout lui, une fois sa fonction assurée. Que quelques messages lui parviendraient les premiers temps, qui ne dureraient pas. Même les créatures blessées à vie finiraient par trouver un motif de consolation, et ne tarderaient guère à renoncer à lui, après tout tel était son rôle : Se faire oublier… Quant aux vrais amis, c’est certain qu’il n’en avait guère. On ne pouvait entretenir des relations d’amitié avec un tel émule. On l’admirait dans le meilleur des cas, tout en souhaitant sa disparition. Oh, pas sa mort, on a de l’humanité dans les milieux qu’il fréquentait. Il s’accorda comme une retraite, je n’oserais pas dire un séjour dans le désert. Ainsi espérait-il jouir de sa présence à elle, seule, au fond comme s’il s’agissait de reconstituer un petit paradis.</p><p>Et puis, il pouvait toujours écrire…</p><p>Jeannie apprécia, tout en ne laissant pas de s’en étonner. Comme elle ne se voulait ni ménagère ni fée des logis, ne serait-ce que pour ne pas trop se dégrader à ses yeux, elle faisait livrer les repas, en prenant soin de varier les traiteurs, les types de menus, et de ne point choisir des aliments trop riches. Ils avaient tout ce qu’il faut à la maison pour pratiquer des activités physiques, se divertir, communiquer avec l’extérieur au besoin et bien sûr se livrer à certains ébats dont on sait qu’ils alimentent l’illusion d’exister. Et puis Doc John avait envie de lire, de méditer sur les années passées, de faire le point sur l’utilité de son existence &#8211; jusque là, à savoir sans Jeannie, sa Lady. Il ne restait qu’à régler le problème de l’entretien domestique, la vieille nourrice, décidément trop âgée ayant dû se résoudre à la maison de retraite, de luxe, elle aussi, bien méritée, avec l’aide financière de son enfant de lait…</p><p>Les derniers temps, la nourrice déclinant, ses compagnes passagères donnaient un coup de main. Un petit recoin par ci, une petite vaisselle par là. Tout était propre et pimpant, quand il se levait, à des heures souvent indues, le matin.</p><p>Tandis que Jeannie prenait son bain ou qu’elle sortait seule (elle avait fini par l’en convaincre), sans user de déguisements, car elle ne partageait guère son goût radical pour la solitude,  et ne manquait guère de prétextes pour faire des emplettes ou gérer le quotidien au minimum, au lieu d’étudier, il imaginait sa vie à venir avec elle : une succession de jours sans aspérité, sans objectif, un mode de vie à son image, du néant à perte de vue, en l’autre moitié supposée de l’existence. Ils vivaient dans l’évidence. Le seul moyen de ne plus se disperser en vaines aventures qui ne rassurent que les inquiets de nature, et les présomptueux de condition. John n’avait rien à se prouver. Le néant n’a guère à se prouver qu’il est néant, encore moins à s’en enorgueillir. Il ne souffrait d’aucune dépendance et, si tel avait été le cas, il lui eût été aisé de s’en libérer. Son choix était clair et assumé. Il se vouait à l’autre et si l’autre le quittait un jour, il se vouerait au souvenir des jours heureux passés en sa compagnie. Cette pensée le rendait plus léger, encore plus immatériel dirons-nous. Elle éclairait son silence. Tel était son but. Et Tel est mon but, au fond. Me fondre en l’abstraction du récit. Retrouver les vertus du neutre.</p><p>Il décida de romancer, pour le magazine et ses sites, ses expériences sexuelles. Il s’aperçut vite qu’il n’en retirait nulle satisfaction. Mieux valait lire ou paraphraser les maîtres de l’érotisme, ça prenait moins de temps et chacun reconnaîtrait les siens. En revanche lui vint l’idée, à la fois originale et insensée, de se raconter, pour son plaisir, les aventures qu’il n’avait guère eu le temps de vivre. Cet exercice l’obligerait  à développer son imagination, qu’il n’avait guère trop eu le loisir de solliciter. Il sauvait ainsi de l’oubli définitif des êtres à côté de qui il était passé et qui eussent pu, jusqu’à Jeannie, lui rendre la vie plus consistante. Car il avait quelque peu cédé à la facilité. Il se contentait du tout venant, si je puis dire. Et l’éventail demeurait large…</p><p>Un certain style d’êtres au féminin,  insensibles à l’attrait du vide, ou trop ouvertement virils, l’avaient considéré avec indifférence. Pourtant,  l’on désire toujours ce que l’on n’a pas eu au détriment de ce que l’on possède, si l’on veut bien me passer le mot. L’homme demeure, mal gré qu’il en ait, un éternel insatisfait. Or John n’était qu’un homme, fût-il le dernier, et comme l’incarnation du dieu-néant, contrairement aux apparences. Donc…</p><p>Même pas un surhomme. Un être différent, voilà tout, on peut même affirmer : d’une autre dimension. Un exilé. Qui se livrait librement, si l’on peut dire, aux autres. En se repliant sur lui-même, sur le couple qu’il formait avec Jeannie, sa lady à lui, non seulement il choisissait une option qui correspondait davantage à sa conception de la liberté mais il se donnait le temps de réfléchir tandis qu’elle sortait chez sa coiffeuse, son esthéticienne ou sa commerçante préférée. Sa première décision fut de faire passer son inconstance, naturelle et physique, sur le plan de ses idées. A savoir : noter toutes les pensées-femmes qui lui traversaient l’esprit au moment même où elles surgissaient, dans la mesure du possible s’entend. Car on n’est pas toujours disponible. Il est des moments, d’intimité entre autres, où il vaut mieux différer, conserver, autant que possible, dans un coin de sa mémoire immédiate… avant de les coucher sur un fichier, préférable au cahier de notes car on peut toujours le modeler, le rectifier et lui attribuer une allure plus présentable, définitive.</p><p>Il se délectait par avance de cette orgie d’abstraction.</p><p>Mais la réalité ne se laisse guère oublier…</p><p>   V</p><p>Un jour, Jeannie revint accompagnée d’une jeune marocaine, nommée Wafa. Elle avait les yeux verts, comme on dit yeux pervers. Il s’agissait d’une ancienne danseuse orientale. Elle avait absolument besoin d’un travail, d’un domicile fixe et de se faire oublier quelques temps. Elle était d’accord, et cela même l’arrangeait, pour s’occuper de la cuisine et du ménage. On fixa une somme, qui lui convint tout de suite et Jeannie promit même de la verser sur un compte que l’on créerait sous un faux nom et dont elle disposerait à son gré quand sa situation serait régularisée. Elle était discrète, efficace, John s’aperçut à peine de sa présence d’autant qu’on l’avait logée juste en face de l’appartement privé, sur le même palier, dans un ancien cabinet de médecin.</p><p>En quelques jours, elle avait pris ses marques si bien qu’elle était devenue l’indispensable fée de l’appartement. John se plongeait dans la lecture et, dès qu’il en émergeait, la physionomie des lieux avait changé. Tout semblait comme neuf, rutilant. Leurs regards se croisèrent. Wafa y lut de la reconnaissance. John comprit qu’elle lui serait éternellement dévouée, s’il le fallait s’entend.</p><p>Tout allait pour le mieux, dans la mesure où la perfection n’est point, ou n’est plus, de ce monde.</p><p>C’est alors que déboula Vera. Ce n’est pas parce que l’on vit reclus que l’on est à l’abri du dehors. Le passé vous tombe dessus quand vous vous y attendez le moins. Et notamment John, qui ne connaissait ni le remords ni la nostalgie. Une douzaine d’années plus tôt, il avait fait la connaissance, par sœurette interposée, d’une jeunesse, disons carrément le mot, d’une mineure qui avait des arguments indéniables, tant sur le plan physique que dans le domaine du discours amoureux telle qu’elle le concevait. L’aventure, lors d’un cocktail professionnel, eût dû s’avérer sans lendemain sauf que la jeune fille ne supportait pas les concurrentes, pour elle toutes des vieilles dans la mesure où elles avaient dépassé le cap des vingt ans, à l’instar de son aînée. Elle avait la fougue passionnée de son âge et ne se sentait pas prête à oublier dans l’immédiat. Il la toléra quelques jours. Le Doc d’alors eut beau déployer des trésors d’éloquence, il lui fut bien difficile de lui faire entendre raison. Il ne fallait pas s’attacher, surtout pas à lui, il ne se sentait pas prêt à amorcer une relation durable… Telle n’était pas sa vocation. Le néant ne saurait s’étirer à l’infini. Il est l’infini. D’ailleurs c’était matériellement impossible. Elle voyait bien combien il était sollicité, on avait besoin de lui, de ce qu’il incarnait, si l’on veut bien m’autoriser ce terme…</p><p>Durant plusieurs semaines, il dut fuir les assiduités de la demoiselle : ce n’était pas tellement difficile : Voyages, villégiatures, cachettes temporaires, ce qui ne manquait pas de saveur…  John aimait bien le jeu de cache-cache en ces temps-là, période de découverte, de surprises. Les parents eurent le dernier mot, la chance aidant, l’opportunité et la période estivale, puisqu’ils prirent le parti de s’installer dans l’Océan indien, longtemps attendu, le père ayant demandé sa mutation dans la fonction publique. La jolie brune aux cheveux longs, aux yeux de feu, plutôt petite et irrésistible, comme il se doit, s’y maria avec un riche monsieur de quelques lustres son aîné, un pilote de ligne je crois, qui devint même directeur de compagnie aérienne. Véra déboulait donc, moins comme une furie qu’en tant que femme déterminée, assagie au demeurant, et plus hésitante.</p><p>Jeannie n’était pas là, elle sortait de plus en plus fréquemment, l’ai-je dit, non sans raison valable, elle devait voir sa sœur, ou s’adonner à ses emplettes, et en prenant soin d’emporter le portable afin de dissiper toute contrariété passagère de son sédentaire compagnon.</p><p>L’ancienne lycéenne avait certes changé, elle s’était épanouie. Ce n’était plus la femme-enfant à laquelle il n’avait su, une fois n’est pas coutume, résister. Toujours est-il qu’elle sonna à l’interphone, déclina son identité (« C’est Vera !»), reconnut immédiatement la voix de son ancien amant, et lui demanda d’ouvrir en prétextant que ce ne serait pas long. Très embarrassé, par ce retour d’un passé pour lui révolu d’une part, d’autre part du fait de l’absence de Jeannie (il ne voulait pas lui faire un enfant dans le dos), John hésita un instant puis consentit : c’est ainsi qu’il apprit qu’il avait une fille, le portrait craché de sa mère, et qui se prénommait Giovanna, une histoire d’aïeul à laquelle il ne prêta guère attention. Vera entendait divorcer, son mari devenait impossible en vieillissant ; elle voulait aussi retrouver l’air du pays, faire le point avant de prendre de grandes décisions. Elle était partie en douce, tandis que l’ancien pilote se trouvait à l’autre bout du continent australien. La petite  savait que ce vieillard bougon n’était pas son père. Elle n’était point hostile au fait de rencontrer le vrai. John se sentit quelque peu ébranlé malgré sa quiétude ordinaire. Il fut tenté d’appeler Jeannie puis se dit que c’était ridicule, qu’il était en âge de gérer la situation et de prendre ses responsabilités face à une enfant. Celle-ci le regardait fixement, de ses grands yeux de feu, dévorants, et qui paraissaient étonnés. Le Doc demanda ce qu’on attendait de lui… Et d’abord était-il sûr que… mais il s’arrêta ne voulant pas passer ni pour un lâche ni pour un mesquin. La mère répondit tout de go qu’elle espérait qu’il la logeât quelque temps, en attendant de se retourner, elle devait trouver un appart certes et commencer un stage de kiné au début du mois suivant. Elle aurait pu travailler sur la côte, où vivaient ses frères mais préférait ne pas mêler sa famille à ses histoires, il en allait de sa liberté d’action et de décision. John, tout en s’inquiétant de la réaction de Jeannie, répondit qu’en effet, dans cet immeuble, l’étage, le second exactement, était libre depuis peu et assez spacieux, presque autant que le premier où il la recevait, et qu’il était meublé, dans un autre style certes, plus moderne, davantage belle époque. Elle serait ainsi autonome même s’il pouvait la dépanner pour qu’elles puissent, elle et la fillette, ne manquer de rien. Il était sûr que Jeannie l’approuverait &#8211; Jeannie c’était sa compagne…</p><p>Ils discutèrent longtemps, John prenait souvent la main de la petite fille et la portait à ses lèvres, comme un de ces anciens galants qu’il n’avait jamais été…  Ils évoquèrent les coutumes si différentes en Calédonie, en Australie, le quotidien, le travail, la vie de couple, l’éducation de la fillette, ce qu’il avait fait de son côté… Vera n’était point revendicative. Elle se remémorait son aventure avec John sans la moindre animosité, c’était le temps de la jeunesse, que l’on l’embellit toujours quand on s’y réfère. On s’y berçait d’illusions, tous les espoirs étaient permis, même les plus stupides… Car elle l’avait voulu, cet enfant… Ses parents avaient souhaité leur bien à toutes les deux. L’avaient éloigné du père. L’idée n’était pas mauvaise sauf qu’à la longue elle se soldait par l’échec. Il fallait repartir à zéro et elle était encore assez jeune pour se reconstruire… Elle verrait bien si elle s’accoutumait aux habitudes de ses anciens compatriotes… La petite, surtout… Elle avait de toute façon une porte de sortie… Des relations demeuraient en Calédonie…  </p><p>Comme par un fait exprès, Jeannie tarda plus que d’habitude, et il était bien six heures quand elle appela pour signifier qu’elle rentrait. John la prévint qu’elle allait avoir une… surprise. Elle n’insista pas car elle comprit, aux inflexions légèrement altérées de sa voix, que son alter ego avait été confronté, durant sa courte absence de trois heures et demie environ, à ce que nous pourrions nommer une complication…</p><p>Question projet de s’isoler du monde, de s’adonner à la spéculation intellectuelle et à l’écriture ce ne serait pas pour tout de suite. Même les êtres exceptionnels ne font pas toujours ce qu’ils désirent… En même temps, la nouveauté, la curiosité créaient une sorte d’exaltation bénéfique. Vers le milieu de la vie, on s’interroge et l’on a tendance à revenir sur ce que l’on fut, ce que l’on fit.</p><p>La discussion ne laissait pas de se poursuivre. Manifestement chacun prenait plaisir à revoir l’autre. A plaisanter des enivrements d’antan. La petite était le sujet principal de la conversation. On la devinait fatiguée par le voyage, le décalage horaire. Elle dévorait certes son père du regard. Elle finit toutefois par s’endormir, la tête posée sur ses genoux. John éprouva une sensation nouvelle qui le fit frémir. Elle rêvait sans doute car, de temps à autre, elle sursautait. Il crut l’entendre dire quelque chose comme : « On ne peut pas… On peut pas». Ou n’était-ce qu’un soupir plus intense. Vera confirma qu’elle l’avait bien entendue parler.</p><p>Elle l’interrogea sur Jeannie. John s’exalta : &#8211; Ah Jeannie ! Sauf qu’il se rendit compte qu’il aurait été bien incapable d’énoncer quoi que ce fût de clair et distinct sur sa compagne, sa Lady, leur relation privilégiée… l’évidence de leur rencontre et leur liaison assez récente au fond : Il se voyait confronté aux mystères de l’ineffable. Vera saisirait mieux quand elle la connaîtrait. Elle n’était pas d’une beauté exceptionnelle, il le reconnaissait, sans doute moins attirante que Véra. Mais changeante… Ce n’était pas non plus un laideron. Loin de là. Elle avait son petit succès. Elle avait quelque chose d’indéfinissable qui ensorcelait. Bref c’était son double au féminin. Il l’appelait souvent Lady comme une de ces chanteuses au physique surprenant mais qui, bien photographiées, bien filmées, exposées à une lumière floutée, peuvent faire leur petit effet…</p><p>Elle doit plaire, alors, suggéra Vera…</p><p>Toutefois, un soupçon d’anxiété se faisait jour. Telle est la force fragile de l’âge. John réalisait qu’il avait basculé de l’autre côté de la vie. Il est inutile d’avoir suivi des études approfondies pour le concevoir. Il ne les regrettait pas pourtant : il n’en serait pas à ce point de réflexion sans les avoir entreprises. Les études, toutes les études, dans leur ensemble,  souvent, n’existent qu’afin d’éclairer l’instant le plus important d’une existence. Toutes les études du monde, si on les considère avec attention, ne semblent faites que pour éclairer un tel instant. Tout est bien, se dit-il. Et il sourit en pensant à l’épistolaire misanthrope qui avait rectifié : le tout est bien. Ou mieux : Tout est bien pour le Tout.</p><p>   VI</p><p>Jeannie n’eut guère besoin de longues explications. Elle comprit incontinent les tenants et aboutissants de la situation. John la lui expliqua en quelques mots avec un calme qui lui parut suspect. Quand il aborda la question du séjour dans l’appartement du haut, elle déclara qu’il avait très bien fait et qu’elle aurait agi de même à sa place &#8211; et que, de toute façon, c’était à lui de décider… Elle salua à peine Vera, à qui elle ne fit pas l’aumône d’un regard, polarisant au contraire toute son attention sur la fillette. Cette petite est épuisée, décréta-t-elle. Le temps d’arranger le deuxième étage, ce qui ne prendrait guère beaucoup de temps car il s’agissait surtout de changer les draps, ouvrir les fenêtres pour aérer, le reste attendrait. On pouvait compter sur l’aide providentielle de Wafa qui serait heureuse de prouver sa bonne volonté. En attendant, la petite dormirait dans l’une des nombreuse chambres, sept au total du Premier. Elle s’en occupait. Elle conseillait aux deux anciennes « relations » de régler les détails liés aux problèmes particuliers qui n’allaient pas manquer de se poser sur le plan pécuniaire : gestion du quotidien, pension alimentaire, ressources mises à la disposition de Vera tant qu’elle ne pourrait se suffire à elle-même, règlement des rapports avec son ex mari, et surtout quel sort envisager pour Giovanna. Les droits qu’il avait sur elle ou plutôt les devoirs… Ce que l’on pouvait attendre de leur proche vie commune… Un véritable programme qui explicitait clairement ce qui germait dans la tête de John à l’arrivée de sa compagne. Celui-là prit sa fille dans ses bras, toujours endormie et disparut aux yeux de Vera, dans la pièce contiguë au salon où ils bavardaient depuis maintenant deux heures. Jeannie le regarda et blêmit  comme si elle avait reçu une dose de poison dans le cœur.</p><p>Elle fixa certains meubles sans raison. Copies de tableaux antiques et bronzes numérotés… Fauteuils et canapé capitonnés de lourds tissus à motifs. L’impression d’être dans une pièce de théâtre et au fond, on en était un peu là. Un trio. Une enfant naturelle… surgie ainsi, comment dire, du néant ? A moins qu’il ne s’agisse justement de la négation du néant par l’entremise de la réalité… Cela frisait le vaudeville.</p><p>Pendant que Jeannie s’affairait à l’étage avec Wafa, John proposa à Vera d’une part de mettre à sa disposition l’une de ses cartes bancaires grâce à laquelle elle pourrait gérer le quotidien. On irait à  la banque pour ouvrir un compte dès le lendemain. D’autre part, il existait une boîte privée dans le quartier qui ne serait pas trop regardante pour que la petite puisse achever sa sixième, même en cours d’année. Au pire elle redoublerait. Enfin, John se chargeait de mettre au courant l’ancien beau-père, demeuré à Sidney, et dans l’impossibilité de laisser pour l’instant tomber ses affaires. Un test génétique devrait le calmer, si tant est qu’il n’acceptât point la situation. Les associations s’occupant des femmes maltraitées feraient le reste au besoin. Vera avoua que, de toutes façons, ils étaient depuis belle lurette mécontents l’un de l’autre, que le vert barbon la trompait ouvertement, faisant pression sur elle pour qu’elle acceptât l’échangisme et qu’il ne s’était jamais attaché à l’enfant, qu’il n’avait d’ailleurs jamais voulu reconnaître. C’était une bonne chose de réglé, du moins en apparence car il faut toujours se méfier de l’amour-propre masculin, et humain en général.</p><p>Jeannie redescendit pour déclarer que tout était prêt et que, pour les détails, il faudrait les régler avec Wafa. Il valait mieux que, pendant que la fillette dormait, Vera visite avec John, elle avait enfin daigné la regarder furtivement, comme si elle la connaissait en fait depuis toujours. Et que les deux s’entendent sur l’avenir immédiat dans un premier temps. Les deux obtempérèrent. Jeannie était le bon sens incarné. On ne discutait pas ses suggestions. Qui devenaient facilement des ordres. Elle prépara, toujours avec Wafa, une sorte d’apéritif dinatoire, une collation. Wafa déclara qu’elle se chargeait de la petite ; elle avait l’habitude dans son pays de s’occuper des plus petits…</p><p>La visite ne prit pas beaucoup de temps. Vera ne cessait de remercier, de s’excuser, de répéter que son séjour ne durerait guère longtemps… Avant de redescendre, car il faudrait bien se restaurer et récupérer l’enfant, John la prit dans ses bras, la berça tendrement, la baisa sur le front puis très rapidement sur la lèvre supérieure. Vera se laissa faire. Elle ferma les yeux. En redescendant, John fut saisi d’une pointe d’angoisse. Il venait de découvrir ce que signifiait le sentiment de culpabilité.</p><p>Le repas fut vite expédié. Quand il y en a pour deux il y en a pour trois. La petite, enfin réveillée n’avait pas grand appétit. Le plat était sans doute trop épicé. Le dessert, en revanche, lui plut. Il s’agissait d’une sorte de crème aux cerises. John la regarda l’avaler avec plaisir.</p><p>Le soir, ce fut l’heure des comptes et ils devaient s’avérer salés. Jeannie, sans marquer la moindre colère, annonça son départ temporaire. C’était mieux ainsi. En plus, sa sœur était gravement malade, sans doute un cancer du sein : elle pourrait s’occuper d’elle et de son bambin. John ne comprenait pas : je ne puis vivre avec une rivale, dit-elle… Et comme John se drapait dans son honneur offensé : je te parle de ta fille… Vous avez besoin de vous retrouver… Mais comment vais-je vivre sans toi ? Sans doute comme avant. Tu ne seras pas vraiment sans moi… Et puis je ne serai pas très loin. A l’autre bout de la ville… Tu pourras toujours venir me voir… Je te guiderai au besoin, si je le puis. Et nous avons les portables. Je partirai demain matin. Le plus urgent, c’est que tu passes à la banque et que tu cherches une institution privée… Pour les traiteurs, éventuellement, il suffit de leur téléphoner. Et tu as Wafa. Elle se fera un plaisir de sortir pour faire les courses. Tu sais bien que c’est une perle et qu’elle ferait tout pour t’être agréable. Dans un premier temps Vera peut l’épauler… Ne fais pas cette tête, tout va bien se passer… Tu ne vas pas te plaindre de découvrir, à ton âge, qu’il faut parfois dans la vie, assumer ses responsabilités… Nous ne nous retrouverons que mieux, ne t’en fais pas…</p><p>John dormit très mal cette nuit-là… Le néant et la réalité, décidément, ça fait deux… Se voir, sans l’avoir réclamé, chargé de famille, ça vous change un homme, surtout s’il s’agit du dernier.</p><p>Le lendemain, il était plus de neuf heures quand il s’éveilla. Vera et Giovanna avaient terminé le petit-déjeuner. Wafa était là, qui lui fit son bonjour sonore et gai, devenu habituel depuis quelques jours déjà. Mais de Jeannie, point. Elle avait laissé l’adresse et le téléphone de sa sœur.</p><p>Il embrassa la gamine, la mère et tant qu’il y était Wafa et s’efforça d’adopter une bonne contenance. Pas toujours évident quand on est en caleçon, les pieds nus et totalement désorienté…</p><p>                   VII</p><p>La réclusion choisie avec Jeannie, ce n’était pas la même chose que sans elle, évidemment. Il fut décidé que, pour des questions de commodité, et aussi afin de suivre au plus près la scolarité de la petite, les repas seraient pris en commun. Ainsi, qui fût entré tous les soirs, week-ends compris, dans le salon jadis voué à des parties plaisantes, agrémentées de discussions sans fin avant la récompense élitaire, eût eu l’impression de se retrouver dans une banale famille bourgeoise un peu cossue, silencieuse et pas très à l’aise. Certes Véra devait partir le plus tôt possible… C’était autre chose : le cœur de John n’était plus à l’étude. Il lui avait fallu sortir pour régler les problèmes de banque, de scolarité de la petite et, par voie de conséquence, se retrouver en butte avec l’administration, car il n’avait encore aucun pouvoir sur le plan légal. Vera l’accompagnait et c’est toujours dans ces cas-là que l’on croise d’anciennes connaissances, étonnées de l’absence de Jeannie, surprises par la nouvelle venue et qui firent courir des bruits sur l’inédite vie, plutôt rangée, disons pépère, de l’ancien séducteur malgré lui.</p><p>Certes il demeurait en contact permanent avec celle-là, j’allais dire cette dernière, ce qui aurait été plus juste. Toutefois elle se montrait plus stricte envers lui qu’auparavant, coupant les conversations quand elles s’éternisaient au-delà des dix minutes permises, s’excusant de cette concision nécessaire toutefois au bien-être de tous, et notamment de Giovanna. Jamais elle ne parlait de revenir, de reprendre la vie commune. Au début, il mettait un point d’honneur à la retrouver en austin, dans l’après-midi, chez sa sœur. Manifestement il la dérangeait. Il valait mieux qu’il n’entre pas. Elle ne voulait pas qu’il la vît telle qu’elle eût pu se présenter à lui si la maladie l’avait frappée à elle. Il est des moments où tous les artifices du monde n’y font plus rien. Ils demeuraient ainsi dans le jardin, à cette époque de l’année fleuri et regorgeant de pollens. Elle l’accueillait avec bienveillance mais prétextait vite qu’elle était très occupée sans préciser en quoi. Une fois même, elle ne vint point au rendez-vous fixé et il renonça. A l’angoisse de la perdre, c’était la première fois dans sa vie qu’il éprouvait un tel sentiment, s’ajoutait celle de ses nouvelles responsabilités sur lesquelles il ne laissait pas de s’interroger. Pour l’instant sa fille ne lui témoignait guère de gratitude perceptible, aucun signe d’affection particulière. On eût dit qu’elle subissait les événements, qu’elle l’observait. Parfois même, au-delà de l’indifférence qu’elle lui témoignait, et de sa neutralité de ton quand elle lui répondait sur son insertion dans sa nouvelle école, il sentait poindre de l’agacement voire une sourde colère. Sa mère fut obligée de la rappeler à l’ordre. Elle ne parlait jamais non plus de son existence exotique, ce qui fait que John avait l’impression de poursuivre un dialogue par mère interposée, la petite ne répondant que par monosyllabes. John, habitué à déclencher des élans de lyrisme, dans ses aventures féminines, en fut troublé ce qui redoublait son anxiété, son mal-être.</p><p>Côté ancien mari de Giovanna, cela s’était, semblait-il, bien arrangé. Il n’avait pas apprécié son départ en catimini, il reconnaissait ses erreurs et se disait prêt à l’accueillir, avec ou sans sa fille, si elle le désirait, sans faire d’histoires. Ses obligations le retenaient en Australie et, s’il n’excluait pas quelques escales parisiennes, il pourrait alors faire un saut en province, ce serait en toute amitié et afin, sans doute aussi, de régler quelques détails sur leur éventuel divorce. Vera était, en l’occurrence et grosso modo, libre de refaire sa vie. Celle-ci paraissait gênée quand il fallait aborder le sujet.</p><p>Un soir, entre deux verres d’alcool, pendant que la petite dormait, John monta afin de faire part de ses inquiétudes et il arriva ce qu’il devait arriver. Elle était devenue experte dans des domaines où il l’avait connue d’une candeur extrême (vertu qui a ses charmes, avouons-le !), et cela ne lui déplut point. Ce n’était pas bien grave. Rien de plus naturel au regard de ses antécédents. Et pourtant : il s’en repentit aussitôt. Vera le rassura. Il était bien naturel qu’elle le remerciât et après tout, même si certains pensaient le contraire, il n’était rien qu’un homme, l’ultime peut-être, et sans qualités de surcroît. Elle ne se posait en rien comme la concurrente de Jeannie et il pouvait compter sur sa discrétion. Elle comprendrait, elle si intelligente… D’autant que son stage de kiné commençait à porter ses fruits… De sorte qu’avec l’argent qu’il lui avait donné, elle pouvait songer à chercher un appart, pas très loin, afin que Giovanna n’eût point à changer de collège et qu’il puisse aussi la voir le plus fréquemment possible au besoin. John se sentit soulagé.</p><p>Tout pourrait rentrer dans l’ordre et sa Lady pourrait revenir. La vie à deux reprendrait comme avant. Il se fierait aux désirs de la petite pour établir un planning de paternels rendez-vous, au minimum hebdomadaire. Il en fut heureux. Son angoisse s’atténuait. Il remercia très amicalement Vera qui lui conseilla de ne pas s’en faire et de suivre son instinct. Elle demeurait à sa disposition pour toute aide morale ou autre. Elle avait bien mûri depuis ses seize ans. Elle n’avait pas de visée particulière sur lui. Il l’avait aidée et c’était très bien. S’il voulait partager Giovanna, elle ne lui mettrait pas de bâton dans les roues et, de toute façon, c’est la petite qui déciderait. Elle s’étonnait simplement qu’il s’en fît pour si peu de choses… Elle l’avait connu moins anxieux et plus pondéré…</p><p>Toutefois, la nuit fut troublée par un rêve étrange. Il dînait sans doute avec Dieu le père, sans toutefois toucher aux aliments, dans un vieux manoir de villégiature qui l’avait marqué durant son enfance. Sa mère n’était pas là. Il avait pourtant l’impression qu’elle se confondait avec la longue table en bois qui s’allongeait et le séparait de son divin géniteur tandis qu’un autre Doc, encore jeune, portait malgré lui la parole. Le géniteur éternel, si je puis dire, lui faisait un reproche d’une mauvaise action commise durant son enfance à propos de laquelle il ne lui fournissait aucun éclaircissement mais qui parlait à John étant donné le malaise qu’il ressentait. Il en vint même à se glisser sous la table où se cachaient de nombreuses gamines qui riaient, cousines et voisines. Il entendit le vieux barbu lui gronder qu’il déshonorait la famille et qu’il le sommait d’apprendre à se battre avec une épée, justement familiale, à pommeau incrusté de pierreries, qui trônait au dessus de la cheminée. Quelque peu titillé, John retrouvait sa taille normale, les gamines riaient de plus belle, pour répondre à son père, redevenu humain, qui se dirigeait à pas lourds et lents vers une sortie indéterminé, que cela ne le regardait plus. Il eut l’impression qu’il s’agissait à présent d’une immense statue d’athlète ou de magistrat, plus ou moins nue, avec une toge sur le dos. Les gamines riaient toujours et Doc voulut dire quelque chose, suivre le colosse sauf qu’aucun son ne put sortir de ses lèvres. Il se réveilla avec un affreux mal de gorge et une grande sensation de soif.</p><p>Il se dit qu’il aurait tout intérêt à analyser ce rêve, car on sait qu’ils aident parfois à prendre de grandes décisions. Il sentit une présence dans sa chambre, dont il laissait la porte, il est vrai entr’ouverte la nuit. Il regarda l’heure : il était 7h30. En scrutant la pénombre, il devina une silhouette pas très haute et menue. C’était Giovanna qui le fixait sans doute de ses yeux de feu. Il l’entendit lui chevroter : &#8211; Maman voudrait bien que vous m’accompagniez ce matin au collège. Elle est un peu souffrante. Si ça ne vous dérange pas.</p><p>Il se leva d’un bond. Non ça ne le dérangeait pas. Ce qui le dérangeait c’était le vouvoiement. Il y remédia pendant le déjeuner.</p><p>Et puis aussi que sa fille l’eût vu dans le plus simple appareil. Il dormait nu.</p><p>                                 VIII</p><p>Il prit l’habitude, dans les jours qui suivirent, d’amener sa fille au collège, avec sa petite Austin citadine, discrète et malléable. Ce n’était pas très loin mais le cartable était lourd et puis John préférait ne point avoir affaire à ses anciennes connaissances : il faudrait s’expliquer, dissiper des malentendus, faire barrage à des invitations…</p><p>Au tout début, Giovanna ne pipait mot. Simplement, elle souhaitait demeurer à la cantine entre midi et deux. Elle savait parler, et d’une voix qui surprit le père putatif par sa maturité. La voix chaude et grasse, rocailleuse des italiennes dans les films de la grand époque, cardinale. John se dit qu’après tout, en déjeunant avec ses camarades, elle s’intègrerait plus aisément. Véra n’y avait vu aucune objection, d’autant qu’elle entendait bien, passée sa période d’essai, reprendre les choses en mains. C’est donc le doc qui faisait la conversation. Au début, il l’interrogeait sur les pays de l’hémisphère austral, son enfance, sa vie d’avant le départ. Elle ne répondait que par oui ou par non. Alors il préféra lui parler du présent : des avantages qu’elle trouverait à sa nouvelle vie en cette ville, de ses études aussi &#8211; elle pouvait compter sur lui en cas de difficultés &#8211; de ses goûts à lui qu’il aimerait bien lui faire partager, des divertissements estivaux que proposait le bord de la mer (la fillette haussa les épaules. C’est vrai que dans l’Océan indien, la mer, c’était autre chose)… Il proposa de lui changer sa garde-robe, de l’amener dans un magasin où elle trouverait tout ce qu’aiment les jeunes en matière de jeux et d’outils de distraction. Question télé, il lui donnerait les codes qui lui permettraient de regarder toutes les émissions susceptibles de l’intéresser, à l’exception de celles interdites aux enfants &#8211; et cette remarque la fit sourire. Elle murmura : je ne suis plus une enfant, en retrouvant, au grand étonnement de son père, la voix fluette qui s’accordait mieux avec son physique de petite fille modèle. Et je ne regarde jamais la télé. J’ai ma tablette.</p><p>Dans la journée, c’est vrai, elle accaparait de plus en plus son esprit, au moins autant que sa Lady. Les notes prises pour ses articles, dans son journal de bord, s’en ressentaient. Il y envisageait les difficultés à gérer la situation entre les trois femmes et trouvait à chaque fois des solutions appropriées : la garde alternée, un droit de visite plus souple pour qu’aucun des deux parents ne soit lésé, parler à Jeannie, elle comprendrait, prévoir des vacances tantôt avec l’une tantôt avec l’autre, parfois sans les deux, et pourquoi pas après tout. Il se verrait bien dans une road movie estivale, à faire visiter son beau pays à une petite fille qui avait tout à découvrir… Il entrevoyait les subtilités de la responsabilité, de la transmission de ce qu’il possédait et possèderait à autrui. De l’amour des autres, lui qui en avait tant reçu, bien différent il est vrai. Et les bienfaits d’une vie saine, si l’on veut bien me passer le mot, où le sexe n’accaparait pas les immenses capacités du cerveau, de son esprit.</p><p>Ce fut vers cette période, vers la mi-mai, que se déroula l’épisode Dim. Il ne semblait pas d’un grand intérêt en soi sauf qu’il eut quelques conséquences fâcheuses sur l’évolution de la situation. Dim était une espèce de pique-assiette comme on n’en fait plus, qui se prétendait poète, l’était devenu par certains égards, et trouvait toujours une bonne raison de se faire inviter chez les uns, chez les autres. Sa conversation était d’ailleurs agréable, fournie, parfois même profonde. Il finissait toujours par médire de ses hôtes temporaires, lesquels se lassaient vite de son insistance à s’incruster chez eux. John l’avait parfois reçu du temps d’avant Jeannie. Toujours est-il qu’un soir de beau temps, doux et clair, où John avait récupéré Giovanna, à pied, sur le seuil de son collège, il tomba sur ce spécimen d’indésirable, si l’on m’autorise l’emploi de ce terme, du style dégingandé et qui ne respirait pas la propreté. Celui-ci s’étonna de la présence de la très jeune fille, chercha à s’enquérir de son histoire, de son origine et, malgré les refus réitérés de John, finit par les prendre en photo avec son mobile. Aucun des deux ne souriait, la petite, encore sauvage, se serrait instinctivement contre son père. John ne dit rien de précis, évoqua une vague parente et un service rendu, ce qui choqua la gamine qui se mit dès lors à bouder. Dim ne les lâcha plus jusqu’à la demeure de John, qu’il ne connaissait que trop bien. Sur le seuil, John s’interposa et prétexta diverses occupations qui l’empêchaient de le recevoir. Dim n’insista guère mais énonça un simple « Bon ! » chargé d’ironie, et sans doute de menaces, qui laissait à supposer que la photo allait vite circuler sur les réseaux sociaux, que ça allait jaser dans les Courriers du cœur, du côté de la rédaction et même en ville. Peut-être même serait-il la risée de pas mal de personnes, toujours heureuses du déshonneur des autres, si rassurant en soi. Dans le temps, il s’en serait moqué éperdument. Mais c’était avant, Jeannie, et avant Giovanna…</p><p>En partant, il demanda si John pouvait le dépanner d’un gros billet. Celui-ci n’avait que quelques petites coupures qui manifestement ne suffisaient pas à ce collant personnage. Il partit sans remercier avec un  petit sourire en coin.</p><p>La petite voulut monter tout de go à l’étage. Elle attendait jusque à cette date en bas pour faire ses devoirs. Elle se disait fatiguée. John demanda à Wafa de rester avec elle, qui accepta tout en déclarant qu’elle ne demandait pas mieux mais qu’elle ne pouvait pas être à la fois au four et aux moulins, qu’il lui arrivait de sortir puisqu’elle avait des heures libres et qu’il ne serait pas mauvais qu’on prenne quelqu’un pour la soulager de ses diverses charges.</p><p>Wafa attendait sa régularisation et n’était pas très exigeante. On lui laissait toute la liberté qu’elle voulait et John s’amusait de la voir développer des trésors d’arguments quand elle augmentait modestement le prix des courses au quotidien, à son avantage tout en s’en excusant presque. Or elle était en âge de se marier et John, chez qui elle était nourrie, logée et assez bien rémunérée, soupçonnait que cela ne pourrait durer, et qu’un jour elle partirait. Il s’était vite habitué à elle. Il ferait tout pour la garder le plus longtemps possible, quitte effectivement à trouver quelqu’un pour l’épauler. Justement elle connaissait ce fameux quelqu’un. John dit : Ok ! Amenez-le-moi. Wafa répondit : Mais miss Jeannie… John répondit sèchement : Eh bien quoi Miss Jeannie, je peux me débrouiller sans elle. Il ajouta, penaud, une boule dans la gorge : tu vois bien qu’elle n’est pas là…</p><p>La petite rechigna, prétexta un mal de tête et refusa de descendre manger. Vera ne s’en inquiéta pas outre mesure. Elle évoqua l’incident pendant le repas. John se dit prêt à s’excuser. Il avait manqué de courage, ayant été pris de court, sachant bien que le parasite allait chercher à lui nuire et en conséquence interrompre sa tranquillité. Giovanna pouvait en être la première victime. Au fond, ce n’était pas plus mal que tout le monde sache. Il s’en expliquerait le lendemain avec la petite. Vera sembla rassurée et en même temps on sentait que quelque chose la chiffonnait. Elle déclara vouloir s’en aller dès qu’elle aurait réuni l’argent de la caution pour son appartement. John précisa qu’elle pouvait compter sur son aide. Ceci dit, rien n’urgeait…</p><p>Il se coucha tracassé. Il pensait à Jeannie dont les caresses préméditées et précises lui manquaient. Il avait, c’est vrai Vera sous la main… Et même, sans doute, Wafa, qui n’eût pas supporté de voir son bienfaiteur malheureux… Sa religion ne semblait guère pour elle un obstacle. Il finit par s’endormir.</p><p>Cette nuit-là, il fit encore un rêve étrange : il régressait à l’âge qu’avait à peu près sa fille : Le Moïse de Michel Ange, animé mais blanc comme un linge propre, lui répétait, d’une voix d’outre-tombe, les mots examine et examen qui finissait par devenir sexe à mains, dénonçant ainsi sa tendance à l’onanisme (dans la réalité non découverte par son entourage à l’époque). C’est vrai que l’enfant aime s’examiner, si j’ose dire. Au réveil, il ne se souvenait plus du discours quelque peu sibyllin qui lui avait été tenu, lequel établissait un rapport entre le plaisir solitaire et une certaine tendance à l’individualisme, partant à l’égoïsme ; qu’encore une fois, l’on dénonçait par les moyens oniriques. On le sommait de penser un peu à sa famille. Pas seulement aux relations superficielles. Ni seulement à une autre qui vous ressemblait. Aux êtres qui comptaient. John, malgré son, âge, en fut profondément troublé.</p><p>Les autres, c’était qui exactement. Son entourage ? On ne sort pas de son petit monde, de son petit moi. Mais où était donc passé le néant d’antan ? La légèreté, l’insouciance ?</p><p>A-t-on le droit de vivre dans l’insouciance ?</p><p>Et le fait de se faire du souci annule-t-il le motif de l’insouciance incriminé ?</p><p>    IX</p><p>La photo fit le tour de la ville et bien au-delà, avec une légende un peu douteuse sur les changements de mœurs de l’ancien séducteur, dissimulant ses nouvelles conquêtes, le tout mis sur le compte de l’âge critique. John dut rectifier, avouer la vérité par le même truchement. Et comme il ne parlait plus de Jeannie, bien des dames de son âge, respectables et que l’on dit frustrées, en mal d’affection protectrice, en conclurent qu’il vivait seul avec une enfant. Il n’en fallut pas plus pour que son existence soit dès lors dérangée ainsi qu’il ne l’avait que trop subodoré. Coups de fil, si l’on peut dire depuis qu’il n’est plus visible (le fil je veux dire), et de sonnette (il s’arrangea pour la désactiver), lettres plus ou moins anonymes et même aubades éthyliques sous ses fenêtres.</p><p>Il tenta de s’expliquer avec Giovanna qui, au fil des jours, se déridait. Un certain nombre d’événements vinrent par ailleurs bouleverser le cours de son existence, jusque-là si paisible. D’abord, Jeannie ne donnant décidément que fort peu signe de vie et ne répondant que très rarement à ses appels (Mais profite donc des moments du présent ! Ils ne se reproduiront jamais, tu sais ? Nulle n’est irremplaçable et la santé de ma sœur réclame les plus grands soins !), John se rapprocha très sensiblement de Vera, laquelle, malgré son travail quasi quotidien, savait montrer sa gratitude au besoin. Tout en parlant toujours de s’en aller au plus vite. Quand elle s’absentait, ou rentrait fatiguée, la charitable Wafa proposait de demeurer jusqu’à ce que son patron trouvât le sommeil…</p><p>Ensuite, plusieurs appels du magazine firent prendre conscience au  chroniqueur réputé qu’il était bon pour lui de se consacrer davantage à l’écriture de ses articles, si l’on peut appeler ça écrire. Un traitement d’appoint n’était pas à négliger. Il gèrerait ainsi les affaires courantes sans trop piocher dans son capital, quelque peu entamé depuis l’arrivée de sa fille. Cela permettrait de mettre aussi un peu d’argent sur son compte car les chroniques étaient décidément bien rétribuées. Comme l’histoire de ses conquêtes s’était, depuis l’arrivée de Jeannie, quelque peu mise en berne, il avait, dans un premier temps, inventé en brodant sur les anciennes. Les lectrices fidèles avaient flairé la supercherie. Il fallait trouver autre chose. Il décida de relater certains épisodes de son enfance et ses amours adolescentes par le menu, en forçant un tantinet le trait. Les cousines et voisines complaisantes. La masturbation par partenaire interposée. Sa passion d’ado pour une femme mariée et sa découverte des bienfaits de la langue. C’était sans doute moins croustillant que les chroniques quotidiennes à succès, vécues au jour le jour. On découvrait un John candide, ignorant des mobiles de l’attirance qu’il suscitait, plus maladroit, sentimental, très attachant et les lectrices se mirent de nouveau à adorer parce que ses textes fleuraient bon l’authenticité, le quasiment vécu, à peine brodé. Ou rétroactivement vécu comme tel. Il en avait pour des mois à se livrer à ce semblant d’introspection plus ou moins fictive. Ainsi son compte serait toujours alimenté. Le reste regardait son conseiller bancaire qui, de temps autre, lui faisait le point sur ses placements et dividendes. Cela occupait une partie de ses matinées. Il ne fallait pas lésiner sur la qualité stylistique de ces sortes de mémoires. Certaines étaient passées à la postérité, malgré la médiocre profondeur du propos mais le style, ah le style… Et le vécu !!!</p><p>Un nouveau personnage entra également dans le cercle familier. La fameuse connaissance de Wafa, qu’il avait aidée lors de son arrivée en France. Il s’appelait Sancho. La quarantaine expérimentée du gars doué un peu dans tous les domaines et qui n’avait su s’imposer nulle part. Sans doute un peu tzigane sur les bords. Très débrouillard. Lui aussi avait besoin de se faire oublier. Une force de la nature d’un pragmatisme redoutable, celui qui manquait à John, un peu déboussolé par une nouvelleté dont il avait du mal à se persuader qu’il l’avait bel et bien choisie. Ils se prenaient gentiment de bec quelquefois, sur des détails insignifiants (La sonnette, les goûter de la petite, la marque de whisky) même si Sancho savait se montrer poli en toutes circonstances et passait pour le domestique modèle. Il finissait par faire entendre raison à son patron et, ma foi, prenait un certain pouvoir dans la maison, juste ce qu’il faut pour se rendre indispensable, auprès de la petite notamment. Lui aussi avait sa chambre attitrée, à demeure, même s’il préférait le plus souvent passer ses nuits à l’extérieur. Il avait établi avec Wafa une sorte de système de relais où chacun, semble-t-il, trouvait son compte. Le problème, pour notre héros, si l’on veut bien me passer l’expression, c’était de s’habituer à la présence d’un homme. Certes Sancho se faisait le plus discret possible, ce qui n’était pas une mince affaire pour lui. Toutefois John ne pouvait s’empêcher de lui demander son avis et cela l’ébranlait dans son assurance, déjà pas mal écornée depuis le passage de l’âge fatidique et l’épisode Jeannie. Le moral baissait.</p><p>Heureusement, restait Giovanna. Le père et la fille semblaient se rapprocher. Pas au point de se confier des secrets, c’était encore trop tôt. Elle osait lui réclamer de l’argent de poche, inviter des copines à goûter, sous le contrôle de Sancho, lui suggérer l’achat d’un nouveau portable, lui faire part de ses goûts, évidemment différents des siens (la différence mériterait un chapitre : elle ne lisait jamais. N’écoutait que des inepties. Ne pouvait se passer de sa tablette).</p><p>En revanche, la visite des deux affreux jumeaux remodelés, fraîchement débarqués de la Riviera, fit prendre conscience à John combien il ne maîtrisait plus sa liberté d’action. Les frères de Vera avaient vu d’un mauvais œil l’installation de leur sœur chez un chroniqueur pour dames oisives, à la réputation sinon sulfureuse, du moins pas mal écornée. Sans faire ouvertement, si l’on peut dire, partie d’une quelconque mafia, ils avaient su faire fortune dans des trafics de pierres précieuses extorquées à de pauvres bougres vivant dans la misère vers le sud est de l’Asie. Ils étaient d’un naturel à la fois expéditif et péremptoire, sans toutefois basculer dans la grossièreté. Il s’en faut. Ils avaient d’autres projets pour leur sœur. Or ils avaient cru saisir qu’elle avait les siens propres. Cela ne leur convenait pas, pouvant être imputé au mépris que John aurait fait de ses propres ouvrages, jusque là inavoués… Ils voulaient simplement que John régularisât sa relation, une fois le divorce prononcé. Cette éventualité n’avait évidement pas effleuré l’esprit de notre trentenaire. Ni de Vera sans doute, quoique qui sait  (L’humain réserve tellement de surprises…) ? Il répondit en souriant qu’il y réfléchirait. C’est qu’il avait lui aussi de son côté d’autres projets. La réaction sonore de ses deux potentiels beaux-frères fut énoncée d’un ton qui ne laissait pas d’être menaçant et qui fut perçu comme tel par le père de la petite. Son espace d’autonomie se réduisait. Ce n’était pas du tout ce qu’il avait souhaité en s’installant naguère avec Jeannie.</p><p>Et puis ce furent les groupies du chroniqueur célèbre, quelques nouvelles lectrices qui désiraient absolument l’approcher, aborder la merveille, quelques obsédées du selfie qui tenaient à leur trophée… et même certaines anciennes conquêtes qui souhaitaient impérativement ne serait-ce que le revoir (celles qui avaient oublié d’oublier…), faire le point sur leur vie, lui donner un nouvel essor que seule la présence du vide tendrait, selon elles, à susciter…  </p><p>John maigrit quelque peu en cette période-là. Il souffrit d’un zona. Toussa beaucoup bien que ne fumant plus depuis des années. Se grattait le bras de temps à autres. Bref il connut les affres de la dépression. Il se désincarnait…</p><p>Il s’efforçait de faire une bonne figure devant la petite. S’apercevait-elle de quelque chose ? Vera travaillait de plus en plus ; il la voyait de moins en moins. Il n’osait pas la mettre au courant de la démarche de ses frères… L’ignorait-elle au demeurant ? Wafa, quant à elle, sortait de plus en plus… Sancho était un homme et pas réellement un confident… Il ne comprenait pas trop son patron, qui manquait, selon lui, d’envergure. Il semblait attaché en revanche à Giovanna, et même à Vera. C’est qu’il n’avait pas connu l’autre habitante des lieux…</p><p>Et toujours pas de Jeannie en vue…</p><p>    X</p><p>Un jour, on venait de fêter l’été, il l’appela et tomba sur la boite vocale : il s’effondra. Il pleurait. Cela n’avait pas dû lui arriver souvent. Son indifférence était légendaire, on l’admirait pour cela. Cette fois, il eut l’impression que Jeannie lui échappait. Que tout lui échappait… Et de toute façon, l’émotion ne se contrôle jamais.</p><p>Il n’eut toutefois pas besoin de la supplier. La sœur venait de décéder. Le gamin partait vivre avec son père. Un matin, il la retrouva, habillée de noir, en veuve élégante et désirable, longue robe lamée en fourreau, attablée au petit-déjeuner, avec sa fille et la mère de celle-ci, faisant la connaissance de Sancho que manifestement venait de lui présenter Wafa.</p><p>John bredouilla quelques condoléances et qu’elle eût pu l’avertir des modalités de la cérémonie funéraire. Ne t’inquiète pas de cela, ma sœur était bizarre, tout s’est passé selon ses volontés… C’est du passé maintenant…</p><p>Vera profita de cette réunion improvisée pour annoncer qu’elle avait enfin réussi à dégoter une coquette villa, toute meublée, dans un quartier périphérique en pleine expansion, où vivait d’ailleurs son employeuse, qui pourrait peut-être devenir son associée, si tout se passait au mieux. Elle comptait aménager au plus tôt. Une opportunité, suite à un départ précipité. C’était bien entendu temporaire… Cela tombait pendant les vacances d’été. Le nouveau collège, à la rentrée, public cette fois, se trouverait à deux pas de la maison. Bien sûr John pourrait voir Giovanna autant de fois qu’il le souhaiterait, que dirait-il d’une fois par semaine, tantôt le mercredi tantôt le week-end ? Et la moitié des vacances ? Il pourrait le faire son road-movie… Quel road-movie, intervint Jeannie ?</p><p>Ce matin-là, John n’accompagna pas sa fille à l’école. Ce fut Sancho qui s’en chargea. Ils avaient à parler, Jeannie et lui. Il fallait organiser la cohabitation. Jeannie semblait changée, lourdement affectée par la perte de sa jumelle, pas dans son état d’esprit normal. Elle n’écoutait plus ou à peine. Le regardait de ses yeux hagards et posait des questions dont elle aurait eu honte en temps normal, elle si perspicace : Je ne t’ai pas trop manqué ? Tu es sûr que je ne te dérange pas ? T’as b… Vera ?</p><p>Le soir ladite Vera déclara qu’elle avait décidé de se débrouiller toute seule en haut, pour ne pas déranger le couple reconstitué, et qu’il n’était plus nécessaire que son père se levât tous les matins pour accompagner Giovanna. Sancho y suffisait bien, qui arrivait à peu près à cette heure, et même elle, de temps en temps, pouvait faire un crochet en partant à son travail… John protesta pour la forme. Vera dit qu’elle avait appelé ses frères, qu’ils ne l’approuvaient pas, qu’ils comptaient la faire changer d’avis et de vie, et qu’elle leur avait demandé de s’occuper de leurs affaires, de ne point se mêler des siennes. Après tout, ils n’étaient jamais venus voir comment elle vivait en Australie ou dans ses parages. Qu’avaient-ils ainsi à se mêler de ce qui ne les regardait plus ? John sentit que la menace, implicite, se précisait… Et aussi que l’excursion matinale à l’école risquait de lui manquer.</p><p>La Jeannie qui était revenue n’était plus que l’ombre d’elle-même, sonnée par ce qui venait de lui arriver, et sans doute pas seulement, davantage tournée vers son monde intérieur que vers son ancien alter ego. Elle répondait à peine aux questions qu’on lui posait, mangeait comme un oiseau, différait puis refusait les relations sexuelles, elle si friande naguère…  En outre, elle dévisageait Giovanna, quand celle-ci, descendait réclamer quelque chose à son père comme si elle la considérait pour la première fois. Un fantôme… Au bout de quelques jours, Giovanna agissait comme si elle n’était pas là. Elle ne venait plus seulement pour son père, à qui elle racontait par le menu sa journée de travail. Elle avait fraternisé avec Wafa et Sancho, avec qui elle s’épanchait volontiers davantage et plus intimement. Elle jouait aux échecs avec l’un, apprenait la cuisine avec l’autre, confiait ses petits secrets même. En tout cas, elle riait.</p><p>John était partagé entre la satisfaction d’avoir réalisé quelque chose de concret dans sa vie, d’avoir laissé une trace de lui-même, et pas seulement écrite (ou alors il s’agissait d’un texte de chair) et la nostalgie de sa vie antérieure, insouciante et dépourvue d’angoisse ou de culpabilité. Un soir, il laissa rentrer une lectrice inconnue qui avait sonné à l’interphone. Jeannie ne dit rien et partit se coucher… La lectrice, implorante, demeura. Puis une autre. Le néant reprenait du service. Si Giovanna était descendue, ce qui était rare à partir d’une certaine heure, Sancho ou Wafa, quand ils étaient là, savaient comment l’occuper voire la renvoyer… D’ailleurs elle venait surtout pour eux…</p><p>Puis ce fut une autre, puis une autre encore… Plusieurs autres parfois. Un vrai ballet d’implorantes. Et Jeannie qui ne se remettait pas, mangeait de moins en moins malgré les efforts charitables de Wafa. A la nourriture, elle préférait les antidépresseurs, toutes sortes de compléments alimentaires, de vitamines de tous ordres… John essayait bien de renouer le dialogue avec elle. A son regard il voyait bien qu’elle était temporairement ailleurs. Il fut alors question de la faire hospitaliser… Elle s’y opposa… Elle allait bien, simplement avait besoin d’un peu de repos, de calme… Une nouvelle fois, John se sentit dépassé. Un peu coupable aussi, la nature humaine trop humaine revenait au galop…</p><p>Les lectrices ne devaient venir qu’une fois. C’était la condition. Elles avaient obtenu ce qu’elles imploraient : une bonne dose de néant, le vertige du vide, les vertus de l’insignifiance incarnée. Elles étaient parées pour la vie. Pour l’oubli même, du moins une majorité parmi elles. L’une d’elles, un soir, apporta des substances que l’on dit illicites. John s’y essaya, agrémentées d’alcool. Ainsi s’atténuèrent ses angoisses. Il cherchait un état de sérénité d’avant Jeannie. La Jeannie d’avant. Il se rendit alors compte, dans un éclair de lucidité, que la Jeannie d’avant c’était celle de l’avant Giovanna. Il fallait trancher. Il en allait de la vie de sa Lady. Ce n’était qu’une question de temps après tout. Le départ des deux intruses semblait imminent. On trouverait bien des solutions pour Giovanna. Jeannie le regarda de son regard fixe et vide. Il était trop tard. Giovanna avait droit à un père. Ce furent quasiment ses dernières paroles. John ne put plus rien en tirer…</p><p>Il n’avait plus le goût d’étudier. Encore moins d’écrire. Ou de ces futilités dont on a honte car elles déshonorent la notion même de néant. Il touchait à peine aux petits plats de Wafa, envoyait sans cesse Sancho acheter des alcools forts : scotch et vodka essentiellement. Ce dernier tentait bien de le raisonner. Au demeurant, John n’était jamais ivre. Il s’exprimait seulement plus lentement. Ce détail n’échappa point à sa fille, quand elle effectuait sa visite vespérale. Elle expédiait la discussion, préférant évoquer ses petits problèmes de gamine précoce, du dernier cri en matière de tablettes avec Sancho, voire avec Wafa quand elle était là. Quand John évoqua son prochain départ, attendant ou espérant un signe de reconnaissance, de regret ou autre chose, peu lui importait, Giovanna, très raisonnable, répliqua que ce n’était pas un problème. Ils pourraient se voir et se parler à distance, les applications, c’était fait pour ça… Et il y aurait les visites… John pourrait retrouver sa paix d’antan… La majeure partie du temps, s’entend…</p><p>Ce que John aurait aimé recouvrer c’était son statut de dernier homme, celui qui frise l’indifférence absolue, la sérénité sociale sans culpabilité permanente, la légèreté d’une pensée sans inquiétude… C’était devenu l’impossible. On y accède qu’une seule fois dans la vie… Avant que la réalité ne vous rattrape… Et quand elle vous a rattrapé, vous êtes un autre homme… Vous êtes l’homme d’après. D’après le dernier.</p><p>Plus le dernier homme, même plus le dernier des hommes : l’homme en dernier.</p><p>                                  XI</p><p>Il marchait seul. Il se dirigea vers un distributeur de billets. Un individu était assis juste à côté, sur une marche. Il n’y prêta guère attention. C’est vrai qu’il faisait chaud, même en début de matinée. S’il vous plaît, monsieur… Sans même réfléchir, quasi machinalement, John lui refila le plus petit de ses billets. Moins pour s’en débarrasser que pour se donner bonne conscience. Il avait l’impression que les instances ancestrales l’eussent approuvé, qui donnaient volontiers au pauvre, jadis, dans la rue. Ce gars là, qui sait, un jour il peut te sauver la vie…</p><p>John s’éloignait déjà lorsque le type au sol, crâne rasé, cicatrices, jeans troué et T-shirt rouge délavé, se leva d’un bond, saisit John par les épaules, il le dépassait d’au moins dix bons centimètres et lui dit : Vous ne me reconnaissez pas ? Ben non, John ne le reconnaissait pas même si le visage bouffi et mal rasé, hirsute et chenu, lui disait vaguement quelque chose. Mais quoi ? Ou plutôt qui ? Au bout de quelques explications, il s’avéra que c’était son ancien mentor, de ses années de lycée, tombé dans l’alcool, le divorce et la faute professionnelle grave. Un cliché dans le genre, vraiment… Il n’était de surcroît pas syndiqué. On l’appelait L’Aristo et c’est vrai que son enseignement ne manquait pas d’intérêt, ses mœurs nocturnes s’avérant toutefois controversées et suscitant la méfiance. Il avait plongé.</p><p>Le type s’accrochait. John sentit qu’il ne pourrait jamais s’en débarrasser ainsi. Il se douta que l’Aristo s’apprêtait à le suivre. Il dut ainsi recourir à de grands moyens. Il lui fourgua entre les mains toute la somme qu’il avait retirée. L’ami de la sagesse fut tellement surpris qu’il relâcha sa garde et John put ainsi s’enfuir en profitant d’un feu rouge et d’un mouvement de foule. Il n’avait plus de billets pour l’argent de poche de Giovanna. Il se dit que c’était l’occasion de lui offrir une carte sans contact. Il s’en occuperait le lendemain en évitant la même agence, trop bien gardée par cet ange gardien bien culpabilisant pour le moment. Heureusement, il n’en manquait pas…</p><p>Bon, en rentrant, il eut à s’expliquer avec un Sancho narquois, mais toujours poli, qui s’était mis en tête de gérer l’argent de poche de Giovanna et qui précisa qu’il avancerait la somme promise dont la jeune ado avait absolument besoin. Elle en gardait mystère et s’en faisait une fête.</p><p>Puis ce fut le départ, en tout début de juillet. C’est vrai qu’il n’y avait pas grand-chose. Les valises originelles… Wafa avait mis un point d’honneur à tout laver et repasser… Et les dépenses effectuées depuis, qui avaient nécessité l’achat d’autres bagages. John n’eut pas le temps de réaliser. Le déménagement, si l’on peut dire, se fit un dimanche, après le petit-déjeuner. En fait, Vera détenait déjà les clés. Seulement, la veille, elle travaillait. Le nouveau collège n’était pas encore fermé. Il avait accepté la venue de Giovanna en toute fin d’année afin qu’elle s’intègre mieux à l’enseignement public. On fixa les vacances du père pour la mi-août. John leur cèderait Sancho jusqu’à cette date, à ses frais bien sûr. Il prendrait l’Austin, John se contenterait du scooter, il ne comptait pas sortir de la ville et de toute façon il avait sa Toyota au garage. Wafa suffirait bien. Il s’occupait pour l’instant de Jeannie, et on verrait bien après. La petite était contente de partir dans un nouveau quartier, une vraie maison avec pas mal d’espace, où elle se sente vraiment chez elle. Elle aurait une chambre à soi. Elle envisageait d’avoir un chien, des chats, un cheval peut-être, comme en sa vie antérieure… En attendant, elle offrit à son père un agenda en maroquinerie ouvré d’or et un très beau stylo à plume. C’est pour te remercier, dit-elle. Maman et moi, on s’est cotisées… Tu pourras noter les dates des visites et de nos vacances… John fut ému aux larmes. Il sut toutefois se contenir.</p><p>Ensuite ce fut le retour du vide. Mais pas le même qu’avant. Un vide extérieur. Jeannie, dans sa chambre. Wafa une bonne partie de la journée, qui avait manifestement fait des connaissances et prenait de plus en plus goût à la liberté. On pourrait moins compter sur elle. Il n’était pas sûr que Sancho revienne tant que Vera aurait besoin de ses services… L’été ne s’annonçait pas sous de bons augures même si le mois d’août devenait un point de mire attrayant. Encore fallait-il que l’état de Jeannie ne nécessite pas sa présence impérative. Et c’était loin d’être gagné…</p><p>Les visites de lectrices reprirent. Pourtant le cœur n’y était plus, et de moins en moins, le corps. John se demanda même s’il n’allait pas prétexter une quelconque maladie grave, dont on ne se remet pas. Au point où en était sa réputation, pas mal abîmée… Un temps de solitude, même avec Jeannie, devrait lui permettre de faire un peu le… point. De ressusciter un passé pas si lointain… Il lui fallait se recharger en énergie négative, faire le plein de néant actif. S’absenter pour mieux se retrouver. Sans doute serait-ce à ce prix qu’il pourrait sauver sa Lady. Et lui-même par la même occasion.</p><p>Il n’ouvrit pas l’agenda, ne décapuchonna pas le beau stylo. Il se rendit directement dans la chambre où dormait Jeannie. Il lui raconta tout. Ce qui le préoccupait. Son anxiété permanente. Ses erreurs  (qui n’en commet pas ?). Elle ne répondit pas. Il lui proposa des gâteaux au miel de Wafa : ce fut peine perdue. Il se coucha près d’elle, lui prit la main, l’appela sa Lady et tenta de s’endormir. La nuit il fit un rêve, comme on dit révélateur. Il arpentait un glacier des Alpes plein de la présence de Jeannie et celle-ci, supposée le précéder de quelques mètres, ne répondait pas à ses appels. La montée durait, durait… A la fin, il ne savait plus où il allait, ce qu’il cherchait, qui il appelait. Il suait d’angoisse quand il  se réveilla.</p><p>Jeannie n’était plus là. Volatilisée. Disparue. Ses affaires demeuraient pourtant toujours en place. Il la chercha dans toute la maison. Il attendit un peu. Rien n’y fit. Il attendit le retour de Wafa qui n’avait aucune idée non plus. Il se rendit à tout hasard dans le bar où cette dernière l’avait rencontrée. En pure perte. On ne l’avait pas revue depuis… Au journal, cela faisait longtemps qu’elle s’était déclarée en longue maladie. La rédactrice n’avait pas insisté.</p><p>Le soir même, il appela le commissariat, les hôpitaux, quelques numéros dans son carnet d’adresse, sur son I-phone… Il téléphona même, en désespoir de cause à Vera, qui lui passa Sancho, qui se contenta de lui livrer les derniers mots qu’elle avait prononcés, chevrotants, dans un demi-sommeil, cela faisait quelques jours déjà : Ah, si nous étions déjà personne…</p><p>Il en profita pour prendre des nouvelles de Giovanna, peu emballée par son nouveau collège, moins sélectif que le précédent. John dit qu’il l’appellerait le soir même mais qu’il ne savait pas pour le week-end car il n’avait vraiment pas le cœur à se concentrer sur ses responsabilités paternelles. Il savait que Vera comprendrait…</p><p>La question qui l’obsédait : Comment un être peut-il de nos jours se volatiliser de la sorte ? Et si c’est intentionnellement, pourquoi ? Il n’eut jamais la réponse et c’est vrai que, dans l’espace littéraire, seules les zones d’ombres demeurent…</p><p>A mon avis, elle était retournée au néant, son néant à elle. Elle avait fait son œuvre. Elle avait vécu auprès de lui. Au plus près. Avec.</p><p>Qui peut le dire ?</p><p>On pouvait se passer de sa présence.</p><p>                                  XII</p><p>Cette histoire ne devrait plus tarder à s’achever. John, sans Jeannie, n’avait plus qu’à disparaître à son tour. S’en retourner au néant. Il s’est à moitié effacé de nos mémoires. L’autre moitié, il aurait certes voulu la consacrer à sa fille reconnue, tant que celle-ci aurait besoin de lui. Il le fit certes, au tout début, mais à distance. Les circonstances en décidèrent autrement.</p><p>Finalement le travail de kiné ne plaisait plus à Vera, qui ne s’entendait pas avec sa future associée. Le quartier, trop excentré, nécessitait souvent l’usage d’une voiture et un temps infini se perdait dans la circulation. Il faisait chaud et la plage était loin, bondée, même Sancho perdait patience. Le diagnostic de Giovanna sur le collège était sans appel : elle le trouvait bruyant, mal géré, soumis à la loi des caïds. Elle y avait peur. Les voisins se montraient tumultueux, indélicats et envahissants.</p><p>Elle en avait parlé à ses relations, de l’autre hémisphère, autant dire des antipodes. La conversation lui avait fait prendre conscience de certaines attaches, oh pas avec son ex mari certes… C’était bien fini de ce côté-là… Des amis très chers à qui elle manquait… Qui lui proposaient un boulot dans un collectif d’esthéticiennes, nouvellement installé. Enfin John la comprenait… Il était ainsi question que Vera retourne vivre dans l’Océan indien. La vie y était plus agréable, elle y avait des relations, et Giovanna n’était guère opposée à ce projet. La nature lui manquait. Le surf, la plongée sous-marine, ses anciennes amies, ses chevaux. On verrait plus tard pour ses études supérieures mais il y avait fort à parier qu’elles s’effectuent en Amérique du Nord, ou si c’était possible, au Japon. John s’opposerait-il à ce revirement subit ? Il n’était pas question de le priver de sa fille…</p><p>Non bien sûr. John ne se sentait guère une vocation d’opposant. Il était là, s’il l’on avait besoin de lui, on savait où le trouver, il s’était montré dans sa vie tellement disponible… On n’en avait plus besoin, il savait s’effacer… Il avait passé sa vie à s’effacer.</p><p>Et puis il avait Jeannie à attendre…</p><p>Vera promit qu’il verrait Giovanna, s’il le souhaitait, au moins deux fois par an… Alors…</p><p>Le road movie n’eut donc pas lieu cette année-là. Il fallut reporter… John n’avait plus le cœur à cela.</p><p>Le départ se fit plus rapidement que prévu. Un arrangement providentiel avec un nouveau locataire… Certes un peu de la caution fut perdue (que John offrit gracieusement à Vera afin de payer le voyage). L’opportunité professionnelle s’ajoutait à la raison affective, si l’on peut dire… Vera ne pouvait décemment pas demeurer seule… Et comme John avait d’autres objectifs…</p><p>De son côté, Wafa voulait se marier avec un psychiatre réputé qui préférait qu’elle arrêtât tout travail pour s’occuper de leur future famille. Il souhaitait qu’elle acceptât de retourner au plus tôt dans leur pays d’origine. Elle venait chaque semaine, plus en amie dévouée qu’en femme de ménage. Ses visites s’espaçaient au fur que le projet de mariage, au Maroc, se précisait… Sancho, dans un premier temps avait suivi  Vera, histoire de voir du pays. Il n’était pas du genre à tenir en place. Or son visa expirait. Il était rentré et s’était installé sur la Côte. Aux dernières nouvelles, il avait repris ses activités antérieures, pas toujours saines ni déclarées, s’acoquinant paraît-il, avec les frères de Vera. La débrouille. L’épisode John et Vera, même s’il avait su se faire apprécier, lui avait surtout servi de moyen de se faire oublier, de couverture comme on dit. John n’en entendit plus parler.</p><p>Il ne recevait plus personne. Plus de lectrices implorantes. Il n’avait plus le goût à rien. Et ce rien-là, trop chargé en tout, les femmes le fuyaient. Il ne possédait plus non plus la saveur du néant espéré. John n’avait pas plus envie des autres, de voir les autres, de transmettre aux autres, son savoir, sa vacuité singulière, sa capacité exceptionnelle à s’absenter de la moins indéniable des présences. L’écriture, la grande, ne le motivait plus. Il souffrait de ce que certains praticiens de l’âme nomment un syndrome de glissement. Aussi se laissa-t-il dévaler. Il en éprouvait une sorte d’étourdissement, proche du vertige, seul état qui lui paraissait supportable. Il ne sortait plus. Il cherchait la solitude mais où la trouver, excepté chez soi, en soi devrais-je dire…</p><p>Le souvenir de sa fille, de temps à autre, lui fournissait un motif de résistance. Il lui parlait chaque semaine au téléphone. Mais elle habitait si loin… Et qu’aurait-il au fond à lui dire ?</p><p>Il fit courir le bruit, notamment au journal, d’un départ à l’étranger, et écrivit son testament, qu’il eut soin d’expédier au notaire de la famille. A tout hasard, il en prévint les jumeaux, à qui il signifia son départ imminent. Il prit des dispositions pour des obsèques. Il ne tenait à personne en particulier et ne voulait surtout pas être une cause de dérangement pour qui que ce soit. Il buvait beaucoup. Ne s’alimentait plus. Ne se parlait même pas dans la glace. Se laissait aller… Le téléphone sonnait : il ne répondait pas, ne rechargeait plus son mobile…</p><p> Un jour, il se coucha sur le lit de Jeannie et attendit.</p><p>Attendit quoi : un miracle ? Un improbable retour. Une dernière union. Un ultime voyage en Lady…</p><p>Il laissa le néant destructeur poursuivre son œuvre sournoise, intérieure, décisive. D’en profiter un peu pour soi. Il l’avait tant prodigué qu’il s’était bien oublié dans ces heures de gloire.</p><p>Au dernier moment, au moment voulu comme on l’a écrit, il se sentit près d’elle et pourtant elle n’avait jamais été aussi absente. C’est que même l’absence sait imposer sa présence.</p><p>Il avait l’impression qu’une ombre l’accompagnait. Cela le rassurait un peu.</p><p>Ce fut Wafa qui le trouva, immobile au pied du lit. Il était trop tard. Il était méconnaissable, amaigri, barbu et chevelu. A peine vêtu d’une chemise ouverte et d’un slip souillé.</p><p>Il était retourné au néant…</p><p>Elle pensa qu’il était mort comme le dernier des hommes. Elle ne croyait pas si bien dire.</p><p>Sa disparition, on n’en parla même pas dans les journaux. Il était passé de mode. Quelques jours de plus et il atteignait sa trente-quatrième année.</p><p>Il avait voulu être incinéré. Le baptême du feu. Cette volonté fut honorée. Nulle frayeur cependant. Pourquoi aurait-on peur des tortures éternelles du néant ?</p><p>Et c’est inerte, et seul, en présence d’une ombre et de son mystère, que son corps fut plongé, sans ses proches, dans un brasier ardent.</p><p>Nul témoin, partant nulle tristesse. En a-t-on pour qui, au sens strict du terme, n’exista point… de suspension.</p><p>                Yves Reynier a bien voulu me prêter son concours pour la couverture et les illustrations originales. Je l’en remercie vivement.</p><div> </div><div> </div>								</div>
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