CECI N’EST PAS UN JEU TELEVISE

mais une proposition d’atelier d’écriture.

Une pièce qui épouse les dimensions d’une scène de théâtre à l’italienne et qui peut donc être enrichie de multiples éléments du décor au cas où elle se jouerait à l’extérieur. L’important est d’avoir l’impression que les acteurs n’ont pas le droit de regarder du côté du public, que ce côté-là leur est interdit, comme s’ils appréhendaient ce qui s’y découvrirait et sur lequel on peut faire réfléchir les élèves. Pas besoin de vidéo-surveillance donc, la présence du public suffit.

ACTE I

Un lit à deux places, deux canapés à trois places, quatre fauteuils dont les accoudoirs attirent tour à tour chacun des douze protagonistes, qui viendront s’y asseoir au moins une fois par acte. Dans le fond, un couloir d’entrée mène à la cuisine. A gauche, une porte vitrée côté jardin. A droite la même porte côté cour. On pourra s’étonner du fait que les protagonistes n’aient pas songé à sortir. Mais songe-t-on à sortir de la vie ? Après tout ils ont tout ce qu’ils souhaitent dans leur microcosme.

Argument : L’action commence in medias res. L’échange des propos dure depuis au moins 5 bonnes minutes. Les personnages sont réveillés à tour de rôle, tout habillés s’entend selon les goûts des élèves. Seulement voilà : aucun d’eux ne se souvient ni pourquoi ni comment il se retrouve dans cette pièce en laquelle il se sait pour l’instant enfermé à double tour avec ses camarades. Le premier acte épouse alors leur prise de conscience de la situation, chacun s’interrogeant sur celle-ci et livrant son interprétation à ce sujet. Indépendamment des propositions de dialogues conçus par les élèves, il serait bien que les phrases-clés que je propose soient énoncées par ceux qui, à tour de rôle, s’assoient sur l’accoudoir.

– Mais enfin où sommes-nous ?

– Et comment sommes-nous arrivés ici ?

– C’est drôle je ne me souviens de rien ?

– Moi ? Je sais que je suis mais je ne sais pas qui je suis. Je ne sais plus.

– C’est étrange. Je serais incapable de vous reconnaître et pourtant il me semble que je vous connais depuis une éternité.

– Est-ce que quelqu’un a une explication plausible à donner ?

– Si c’est une farce elle est de fort mauvais goût…

Ces phrases sont en quelque sorte des embrayeurs, des étapes obligées du dialogue. Elles peuvent être triturées, chevillées, adaptées au contexte, à la situation de communication, par les élèves mais doivent conserver leur contenu notionnel (leur sens) de façon à orienter la pièce vers une profondeur métaphysique insoupçonnée. Ensuite les protagonistes vont chercher à se présenter mais comme ils n’ont aucun souvenir de leur vie antérieure, ils vont se référer, plutôt qu’au passé, au présent et surtout à l’avenir, tel qu’ils l’envisagent…

– Elle est classe, cette piaule. Regardez moi ces…

– Qui veut du café, j’ai trouvé tout ce qu’il faut dans la cuisine.

– Et si on se présentait. Ca ferait passer le temps.

– Moi je pourrais être coiffeuse, ou manucure, ou mannequin dans une autre vie mais à quel endroit, dans quelle ville, ça je ne saurais le dire.

– Moi c’est pareil. Mais c’est garçon de café que j’aurais aimé être. On voit tous les jours des gens différents. On n’a pas le temps de s ‘attacher. Et on se fait du fric avec les pourboires.

– J’ai une idée. Ce que nous ignorons nous n’avons qu’à l’inventer. Après tout on a une chance de tomber juste. Et d’abord tous les garçons de café et les shampouineuses se ressemblent, non ?

– C’est ça on n’a qu’à se dire qui on aimerait être et on saura qui on est.

 

La conversation porte donc sur les présentations : chacun des 12 protagonistes : 6 garçons, 6 filles, doit avoir un caractère nettement affirmé et sans doute un physique qui lui corresponde : le beau gosse prétentieux, le sportif sympa, la coquette écervelée, la médisante, la romantique, le petit boute en train, le ou la rebelle, le ténébreux, l’intello à lunettes, la bavarde hystérique etc. (Ici les élèves pourraient faire raconter aux protagonistes leur histoire parfaitement fictive et projetée dans l’avenir en fonction du caractère dominant, évoqué ci-dessus).

Les présentations faites, les protagonistes décident de se scinder en trois groupes censés régler les problèmes d’intendance, de règles de vie communautaire, d’énumération des loisirs.

Cette scène donne lieu aux premières chamailleries, pas trop violentes cependant et évitant l’insulte grossière que l’on réservera plutôt pour la fin. Il serait bon que les élèves s’inspirent de l’ambiance bruyante qui règne en général durant les ateliers d’écriture pour recréer une atmosphère. Evidemment toute interférence entre les trois dialogues serait bienvenue.

Par exemple : Groupe 1 : – Moi je veux bien faire la vaisselle; Quelque chose me dit que je suis douée pour ce style de travail. – C’est bien beau la vaisselle mais ce qui nous intéresse c’est ce qu’on y met dedans.

Pendant que le groupe 2 : – Et tout d’abord la vaisselle se fera à tour de rôle… – Mais c’est une horreur. Mes ongles vont s’abîmer.

Ou groupe III – Bon par exemple moi dès le matin avant de prendre le petit-déj je ferais bien ma gym en musique. – C’est ça et pendant ce temps les bobonnes prépareront les tartines des garçons. Non ! Non ! Ce n’est pas ainsi qu’il faut procéder. Tout le monde travaille ou tout le monde s’amuse. Sinon ça va vite dégénérer.

A un moment de cette conversation la lumière s’éteint puis se rallume, mais sans qu’aucune lumière ne vienne plus de l’intérieur. La nuit tombe : Quelqu’un lance une phrase : du style : Tiens, c’est sans doute le soir. Vous vous rendez compte ? Notre premier soir… Et les autres de rebondir.

ACTE II

Surprise collective et effervescence autour de la boîte aux lettres. Chaque personnage a reçu une lettre personnalisée, assez courte, que chacun lira à son tour. Il faudrait que ce qui s’y révèle prouve que leur rédacteur connaît bien chacun des protagonistes, non seulement ce qu’il a fait mais ses secrets intimes, ce qui ajoutera une part de mystère. Cette lettre prévient in fine que deux protagonistes seront éliminés de la « pièce » (Naturellement les élèves choisiront ceux qu’ils éliminent). Les personnages s’interrogent sur le sens et les modalités de cette « élimination », sur ses critères de sélection et sur les enjeux d’une telle épreuve. Du coup le climat se crispe, se dégrade quelque peu sans toutefois aller jusqu’à la rupture. Voici les phrases à enrichir :

– Eliminé ! Eliminé ! Mais qu’est ce que ça vaut dire ?

– J’ai peur. Je me sentais si bien parmi vous.

– Qu’est-ce qu’il y a derrière ces volets roulants ? On va peut-être le savoir.

– Je sais qu’il existe un film complètement nul dont les personnages, tous des bourges, refusent de quitter la pièce. Ils n’en sortent tous qu’à la fin. (cf. L’ange exterminateur)

– Justement je n’ai aucune envie de sortir.

– Pourvu que ça ne soit pas X qui parte. Je commençais à le trouver à mon goût.

– Remarquez, en un sens, au moins, on apprendra quelque chose. Mais si…voyons… Quand les deux partiront…

En effet la porte s’ouvrira côté cour mais en même temps côté jardin , sur un magnifique ciel bleu, un terrain de jeu et une piscine. Une haie très épaisse enclôt la villa et interdit toute vue sur l’horizon au-delà. Instinctivement dix des personnages s’y précipitent. Les deux derniers évidemment choisissent le côté cour. Ce sont eux qui sortiront avec prudence mais sans panique. La porte se referme sur eux. On ne les reverra plus.

Passé l’euphorie de la découverte du monde extérieur les 10 survivants vont s’interroger sur le choix des deux disparus, sur les raisons qui les ont poussés à choisir cette voie de sortie plutôt que l’autre, sur leur sort éventuel… Les rescapés débattent. Des liens peuvent se former mais aussi des clans apparaître. Les tâches des disparus doivent être réparties entre les survivants. Il faut également penser aux tâches nouvelles côté jardin. Je verrais bien trois groupes de trois personnes et l’un qui va de groupe en groupe.

– Eh bien moi, je pense qu’ils ne sont pas morts. Quel intérêt sinon de les avoir fait vivre, de nous avoir fait vivre, si c’est pour nous éliminer aussi sec…

– C’est vrai, ça. On est nuls. On s’est tous précipités du côté du jardin alors que la vraie vie, le vrai monde, était de l’autre côté.

– Qui sait. On aura peut-être une nouvelle chance…

– Oui mais qui nous l’offrira. c’est ça la question.

– On attend quelque chose de nous. C’est un fait. Mais qui est « on ». Vous avez une idée ?

– A présent il va falloir vivre sans Truc et Machine.

– Qu’est-ce que vous pensiez, vous, de Truc et Machine ? (les deux éliminés).

Il serait bon que cette discussion suscite le premier vrai désaccord.

Pour tuer le temps et éviter les dissensions, chacun vaque à son occupation singulière (scène muette mais certains peuvent siffler, chanter, s’exclamer…) : l’un(e) regarde une cassette intitulée le Charme discret de la bourgeoisie, un(e) autre lit En attendant Godot, un ou une troisième consigne par écrit un projet d’émission, un(e) quatrième pense en marchant de long en large tout en faisant des gestes clownesques, le 5ème feint de téléphoner en multipliant les oui oui c’est cela oui très bien, j’ai compris etc. comme s’il parlait à une agence de voyages, le 6ème peint dans le style de Bacon… Les 4 autres se livrent à des activités extérieures : footing, danse, gym etc. et traversent donc de temps en temps la pièce.

Les 6 premiers entreprennent soudain de relater aux autres les fruits de leur réflexion et interrogations : Pourquoi cette cassette, ce livre. Certains pensent que ces choix n’ont pas été opérés au hasard, d’autres que cela ne veut rien dire.

Soudain quelqu’un dit : Et maintenant qu’allons-nous faire ? La lumière s’éteint en pleine conversation.

ACTE III

Evidemment dès le lendemain matin tous se précipitent pour récupérer le courrier. Surprise ! C’est la même lettre que celle de la veille, à peu de choses près, à savoir qu’on félicite les protagonistes du choix, prudent, qu’ils ont su effectuer.

Le début de l’acte pourrait constituer le petit déj’. Chacun a réfléchi pendant la nuit et des solutions nouvelles sont avancées :

– Moi je crois bien qu’on se fiche de nous. – Qui se moquerait de nous ? Et dans quel but. Je ne vois pas ce qu’il y a de marrant..

– Qu dit qu’il faut un but ? Est-ce qu’on en a nous, un, de but ?

– Oui, sortir d’ici !

– Vous avez envie de sortir vous ? Pour aller où je vous le demande…

– N’oubliez pas les lettres. Elles nous félicitent de notre prudence.

– Justement, et si c’était pour se ficher de nous… On en revient au point de départ…

Soudain la porte côté cour s’ouvre. Après s’être concertés du regard, huit des protagonistes s’y précipitent. Les deux autres haussent les épaules et se dirigent lentement côté jardin où ils disparaissent.

Un temps qui peut durer très longtemps aux yeux des personnages.

Les huit audacieux reviennent un par un (leur identité, l’ordre et les attitudes, différenciées, seront laissés à la libre appréciation des élèves). Un dialogue s’engage.

– Vous avez vu quelque chose, vous ?

– Et qu’est- ce qu’il y avait au bout ?

– Ben, justement je n’ai pas trouvé le bout. J’ai préféré renoncer.

– Moi je n’ai rien compris. Je vous suivais et soudain je me suis retrouvée seule.

– Vous avez vu l’heure ? Ce n’est pas possible. Nous n’avons pu y rester tout ce temps.

– Et X et Y qui ne sont pas revenus…

– Ca m’étonnerait fort qu’on les revoie…

La conversation porte sur l’expérience vécue par chacun. Certains peuvent exagérer, mentir, inventer. Ensuite il est question des raisons du choix des deux nouveaux disparus. Quels critères ont prévalus pour justifier leur élimination. Du coup quels critères déterminent le maintien des restants.

Quelqu’un conclut : Moi ce n’est pas le sort de ceux qui partent qui m’importe. C’est le nôtre. Nous qui restons. Et la lumière s’éteint…

 

ACTE IV

Quelques jours, peut-être des semaines, se sont écoulés. La vie s’est organisée petit à petit. On comprend que la boîte aux lettre est restée désespérément vide.

Comme rien ne se passe le groupe décide de prendre les choses en main. Ses membres vont donc se livrer à un procès à huis clos de façon à connaître le nom de ceux qu’ils voudraient voir sortir. Après tout ils ne sont pas si mal en cet endroit et l’appréhension du monde extérieur est la plus forte (guerre, insécurité, pollution, catastrophe nucléaire, néant, enfer, misère etc… : tous ces thèmes peuvent être développés sous forme de dialogue par les élèves).

– A mon avis, nous avons tort d’attendre. C’est à nous de faire bouger les choses.

– Je en vous comprends pas. On n’est pas si mal ici. Qu’est-ce qui nous manque ? – Nous sommes trop nombreux. On n’a aucune intimité.

– Eh bien on n’a qu’à désigner ceux qu’on aimerait voir sortir. On verra bien ce qu’il se passe. – C’est une lourde responsabilité. Cela ne va pas mettre une bonne ambiance.

– Et ceux qui sortiront, que va-t-il leur arriver au dehors ? Si c’est pour les envoyer à l’abattoir… – Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir au-dehors ? Moi dans le doute, je m’abstiens…

Chacun a tour de rôle est donc accusé puis défendu par les autres. Le procès se déroule jusqu’au 4ème personnage, inclus quand les deux portes s’ouvrent à nouveau. Ceux qui n’ont pas été jugés s’y précipitent, deux côtés cour, deux côté jardin. On ne les reverra plus. Les autres hésitent, attendent, s’interrogent et quand ils se décident il est trop tard : les jeux sont faits.

– C’est terrible. Nous cherchons à diriger notre destin et tout se décide à notre insu.

– Je ne comprend pas l’attitude d’un tel. Il semblait si circonspect. Tu as vu comme il s’est précipité…

– On n’est plus que quatre. Ca va devenir plus facile de cohabiter. – Sans doute. Mais ça va être monotone.

– On ne peut pas tout avoir.

– En tout cas on se connaît mieux.

– A ce propos je ne pensais pas ce que j’ai dit. Je cherchais à mieux comprendre. C’est tout.

Les quatre rescapés décident de fonctionner par couple mais ils ont du mal à s’accorder : La lumière s’éteint en pleine chamaillerie.

ACTE V

Cet acte n’a pas besoin d’être très long. Au petit matin, deux se réveillent. Les deux autres ont disparu. Ils les cherchent. Ils se rendent à l’évidence et énoncent plusieurs hypothèses. Ils cherchent des solutions relatives à leur avenir. Quel avenir. A vous de décider.

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