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	<title>Bernard Teulon-Nouailles</title>
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	<description>Poèmes - Romans - Critiques - Pédagogie</description>
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		<title>COMBAS AU PONT DU GARD : GUERRE ET PAIX</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 29 May 2026 10:41:37 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>
		<category><![CDATA[Critique]]></category>
		<category><![CDATA[Essais]]></category>
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					<description><![CDATA[COMBAS AU PONT DU GARD GUERRE ET PAIX  Combas au Pont du Gard, cela peut toujours se concevoir certes. Oui mais pourquoi ? En fait, les rapports entre le prestigieux monument romain et le chef de file de la figuration libre sont plus étroits qu’il n’y paraît. Je n’en donnerai pour preuve que les références permanentes [&#8230;]]]></description>
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A ses hommes illustres (<em>Alexandre</em>, de 2025), à ses déesses ou dieux (<em>La déesse Isis-Vénus</em>, sculpture en résine peinte, réalisée en 2008 , <em>le Dieu du tonnerre, </em>de 1994,<em>  Diane, </em>ou<em> Apollon, </em>de 2025), à ses héros prestigieux (<em>Achille</em>, peint en 1988), ses généraux (<em>Jeune général romain 2025</em>), à ses combattants plus anonymes (<em>Les gladiateurs de Narbonne, </em>de 2024), mêlant parfois les époques (<em>Jeune romain au service militaire 2025</em>) et surtout à ses épisodes épiques que chacun conserve en mémoire, telle la <em>Guerre de Troie</em>, réalisée dans les années 80.</p><p>On y ajoutera des scènes de batailles qui sont légion, si je puis dire : <em>Bataille de romains contre des barbares sûrement européens</em>, tapis confectionné en 2015<em>, Extrait de guerre</em>, qui devrait en étonner plus d’un par la complexité de  sa composition réalisée à l’acrylique en 2018, <em>Le contournement de Sète par Hannibal , </em>l’un des chefs d’œuvre de Combas selon Michel Onfray<em>, </em>et ses fameux éléphants blancs défilant de profil et de droite à gauche, peint en l’an 2000. Et encore : <em>Le joli spectacle équestre,</em> de 1988, qu’il faut interpréter de manière ironique, c’est bel et bien une boucherie héroïque, antique sans doute mais violente et funeste. On peut leur adjoindre le <em>Portrait de Geneviève ma fiancée en princesse du sud</em>, de 1987, où le corps mollement alangui de la femme aimée semble ignorer les combats qui se profilent en arrière-plan. Au demeurant, qui a lu le chef d’œuvre de Tolstoï, auquel le titre de l’expo semble faire allusion, sait bien que, durant les épisodes de paix, on y parle essentiellement de guerre… Et que dire de la prolifération des personnages, militaires ou civils, en phase avec l’univers pléthorique de l’artiste.</p><p>Toujours d’inspiration antique : <em>En hippocampe rouge et blanc</em>, de 2018, qui flirte avec le fantastique, le facétieux <em>Motoromain,</em> hybride, de 2001 où, en référence objective à Fernand Léger, l’artiste semble concilier l’antique et le moderne… On est plus du côté de la paix (que de la guerre) mais l’esprit de conquête, propre à la romanité, demeure. Car c’est bien ce qui se joue dans cette exposition : Conjuguer l’antique au contemporain. Une telle fidélité de l’artiste, à une époque éloignée de notre contemporanéité, interpelle et interroge. Il faut se souvenir pourtant que Combas aura puisé bon nombre de personnages et sujets dans les comics et autres films de série B, dont les héros ou simples figures qui ne sont que les avatars des surhommes, voire des « cadors » antiques (le <em>Kadoré</em>, chez lui), de même que les scènes de guerre ne font que rejouer sempiternellement l’<em>Iliade</em>, avec des moyens actualisés. Par ailleurs, le combat au corps à corps tel qu’il se pratique en l’Antiquité (La sculpture en résine peinte <em>Enée contre Turnu</em>s, en donne un bel exemple, de même que les deux lutteurs, nus et tatoués, observés par <em>la reine Cézarienne, </em>dans une peinture de 2006), n’est pas sans rapport avec celui qu’accomplit le peintre avec sa toile. Alors Combas, pourquoi pas, oui !</p><p>Une soixantaine d’œuvres en tout, s’étalant de ses débuts à cette année même de 2026, dont beaucoup de grands formats, une tendance naturelle chez le peintre. A toutes les époques de sa carrière. Pour se mesurer à la merveille architecturale, Combas en a choisi au moins un que l’on peut qualifier de démesuré, la <em>Guerre de Troie</em>, lequel avoisine les 9 mètres de long. Ce n’est pas le seul. <em>L’autiste dans la forêt de fleurs</em>, de 1991 déborde largement les 5 m de large. <em>Réflexion et détermination</em>, est un immense portrait de 2014 de 3m 46 de haut. <em>Motoromain char de Ben Hur</em> <em>à essence de fumier</em> (2000) mesure 3m sur 2. <em>Geneviève guerrière amazone</em>, de 1987, dépasse largement les 3m 50, <em>Le joli spectacle équestre</em>, les 3 m… D’autres atteignent des dimensions non négligeables, plus de 2 mètres de long pour la <em>Bataille intemporelle,</em> de 1988 (où la violence ambiante demeure autour des deux amants, en couleur en haut, en noir et blanc en bas) ou le <em>Portrait de Geneviève</em> … déjà cité. Le plus souvent ces tableaux sont intensément colorés avec la virtuosité que l’on connaît. Ces scènes et actions sont censées animer de violence et de passions un monument qui demeure statique et pour toujours figé dans la blancheur de sa pierre originelle. Les œuvres de Combas y apporteront de la vie, du mouvement, de l’intensité dans les couleurs.</p><p>Un spectacle visuel est d’ailleurs prévu, en collaboration avec Christophe Berthonneau du célèbre Groupe F, sous forme de « mapping » épousant en images les parties visibles de l’aqueduc (à découvrir tous les soirs de juillet et août à la tombée de la nuit).</p><p>Les titres ne sont pas en reste : <em>Un paysage du sud de la gaule, avec Pont du Gard,  déguisé en Paul Zeïdon, le dieu des rivières qui méditent sont reines en même temps, (voir Poséidon et méditerranéennes si vous n’avez pas compris !). </em>Œuvre réalisée spécialement pour cette expo<em>. </em>On pourrait en citer plusieurs du même acabit, de plus longs même. La démesure est un langage que l’artiste entend parfaitement.</p><p>Inversement, sa série de portraits récents d’hommes illustres (Caracalla, Démosthène, Brutus, etc., accompagnés de statues de corps féminins amputés, à l’instar des ruines antiques…), en noir et blanc, à base d’encre et autres techniques mixtes, se compose de formats plus petits, beaucoup de 2025,  mais dont la présentation globale finit par accéder aussi à la monumentalité. Il en existe de plus anciens, nous y reviendrons, de plus grandes dimensions.</p><p>Il s’agit de <em>Tatouages académiques</em>, renvoyant à une activité primitive, dont l’origine artistique se perd dans la nuit des temps, conjugués à des références muséales célèbres. De toute façon, grand format ou pas, l’œuvre de Combas est suffisamment démesurée, excessive, généreuse dans chaque toile, pour ne pas se sentir écrasée par la puissance du fameux pont. Il suffit de voir comment l’artiste sature ses tableaux (<em>Extrait de guerre</em>, les <em>Gladiateurs</em>…)…  pour s’en persuader. Certes par horreur du vide et aussi parce que l’artiste est embarqué dans la quête perpétuelle d’une représentation optimale qui tend à s’abstraire de son excès même. Ce point est capital pour comprendre l’évolution du peintre. Nous y reviendrons également.</p><p><strong>L’adolescence éternelle</strong></p><p>Pour ce qui me concerne et eu-égard à ce que je connais de lui, l’exposition de Robert Combas au Pont du Gard m’apparaît comme une évidence. L’association de ces deux noms, l’antique et le contemporain, ne me choque guère, au contraire, et l’architecture de l’un a largement de quoi s’accommoder de la peinture de l’autre.</p><p>La conception et la réalisation d’une œuvre sont les conséquences de tout ce qui les a précédées, de tout ce qui a permis leur apparition sur le théâtre de sa création et de tout ce qui a été assimilé par celui qui l’a entreprise. Pour le Pont du Gard, le génie des architectes dépend entre autres étroitement des découvertes antiques en matière mathématiques en tant que science des proportions pour l’essentiel et des progrès techniques réalisés en matière de construction de l’autre.</p><p>Il va de soi que la modernité-contemporanéité qui s’interpose à présent lui offre un rempart protecteur et lui permet de se préserver comme tel.</p><p>En ce qui concerne Robert Combas, il suffit de lire ses biographes et critiques, ou simplement de regarder ses toiles, pour constater que la BD, la musique rock, un certain ciné, l’animation, la pub sans doute aussi, la customisation des objets etc., auront été décisifs dans la formation du futur peintre. Or l’origine de tous ces apports, qu’il a fini par assimiler au point de lui devenir consubstantiels et de former sa culture, s’ancre en majeure partie durant une période cruciale  de l’existence : l’adolescence</p><p>L’adolescence, étape intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte, tient un peu des deux périodes de la vie : d’un côté la fraîcheur naturelle de l’enfance, son caractère primitif dans la vision du monde, sa capacité d’émerveillement naïf devant le nouveau, sa poésie au fond (on pense au Rimbaud de <em>Voyelles </em>attribuant des couleurs à l’alphabet), et de l’autre côté, la faculté de raisonner, d’analyser, de synthétiser qui sont caractéristiques de la maturité effective. Baudelaire disait : <em>le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté douée maintenant pour s’exprimer d’organes virils et de l’esprit analytique.</em></p><p>En peinture, si l’on demeure dans l’enfance, on fait de l’art entièrement brut ou une poésie automatique, spontanée. Si l’on demeure exclusivement dans la peinture adulte, on fait de la peinture rationnelle par ex, ou qui se rapproche de la science, du conceptuel, du minimal.</p><p>L’adolescence est donc une période idéale puisqu’elle tient un peu des deux. On peut même l’élargir jusqu’à la notion de jeunesse, éternelle, selon Gérard de Nerval dans l’une de ses nouvelles.</p><p>L’on retrouve cet esprit d’éternelle adolescence dans les œuvres de Robert Combas, lesquelles révèlent le monde et sa violence, l’apparition de l’esprit critique et des premières oppositions, les émois suscités par la passion amoureuse, les diverses références que l’on s’approprie, etc.</p><p>L’adolescence s’appuie à la fois sur la vision de l’enfance dans son refus de la perspective rationnelle et dans son graphisme non académique. En même temps, elle suppose suffisamment de recul, dans le fait de prendre des décisions, par l’acceptation ou le refus du résultat obtenu, et aussi par l’humour, pour se situer en partie dans l’âge d’homme, l’âge de raison dont parle Sartre dans l’un de ses titres. On peut y ajouter le titre et la signature, si essentielle dans les tableaux, au point de constituer parfois quelque œuvre à part. Entre les deux périodes de l’existence, l’adolescence joue un rôle d’initiation.</p><p>Or on peut comparer l’histoire de l’humanité et de l’art, dans sa conception occidentale, aux différentes périodes vécues par l’individu : la jeunesse, sa préhistoire, imprécise et fragmentaire voire lacunaire ; l’âge adulte notre modernité et contemporanéité ; l’adolescence alors se situerait du côté de l’Antiquité (en laquelle s’enracine notre culture actuelle). Cette adolescence de l’humanité, ou si l’on préfère de la civilisation,  s’est pérennisée dans nos esprits grâce aux vestiges qui nous sont parvenus. Le Pont du Gard en témoigne. Il  montre que cette adolescence, historique, est devenue éternelle. L’adolescence éternelle. Ou si l’on préfère l’éternelle jeunesse.</p><p>On notera qu’elle est très présente, cette adolescence dans les mythes et épopées : Antigone, Iphigénie, Télémaque… (Plus tard : Roméo et Juliette, Paul et Virginie, Tamino et Pamina de <em>La Flûte</em>…)</p><p>J’écarterai pour l’instant la décadence et l’échéance fatale. Pour l’artiste, elle ne sera affective qu’à partir du moment où il ne sera plus capable de produire. Or, le nôtre, Robert Combas,  n’aura jamais autant produit ! Quant à l’humanité, à moins d’une disparition subite ou programmée, elle a quelques siècles, on espère quelques millénaires au moins, au moins devant elle.</p><p>Ainsi, peut-on rapprocher, l’œuvre de Robert Combas de la merveille architecturale. Il s’agit de la réunion de deux adolescences. Leur rencontre paraît dès lors pertinente. Et si l’on veut élargir, Combas incarne la jeunesse éternelle de la Peinture, réactivée régulièrement par la production contemporaine, et plus particulièrement dans la production de Combas… Confrontée en l’occurrence à l’éternelle jeunesse de l’architecture antique,</p><p><strong>Guerriers et batailles</strong></p><p>Il existe d’autres points de rapprochement, lesquels concernent la production du peintre depuis ses origines. Notre conception actuelle du héros, celle à laquelle se réfère Combas dès ses débuts,  naît bien évidemment de cette antiquité mythique. Robert Combas a toujours peint des héros, y compris leurs avatars modernes, ceux des films, du ciné d’animation ou des bandes dessinées. La pérennité de la violence l’a très souvent inspiré. Celle des gangs, des gangsters, des bandes.</p><p><em>Bataille intemporelle</em>, de 1988, toile où l’amour semble triompher de la barbarie ambiante (C’est <em>Guerre et Paix ! </em>du titre de l’expo), en est un parfait exemple. On est dans la violence exacerbée telle qu’elle se manifeste dans la réalité comme dans la fiction et l’univers iconique. C’est la violence contemporaine qui s’enracine dans l’ancienne (celle des Anciens).</p><p>Pour cette nouvelle exposition, il prend le taureau par les cornes et ne retient dans sa production, pour l’essentiel,  que des héros épiques de l’antiquité ou des personnages moins en vue et mis en exergue (chacun a droit à son moment de gloire en sa vie !). Le Pont du Gard est justement un monument antique que la présence picturale de héros et personnages des temps anciens ne peut que vivifier, animer et même honorer… On découvrira en particulier un portrait d’<em>Achille</em>, de près de deux mètres, et qui date de 1988, déjà ! Le héros est présenté de profil, armé et casqué et donc prêt au combat, avec la mer qui se dessine en arrière plan, et la figure de la protectrice tutélaire qui se glisse derrière lui. Une frise en noir et blanc vers le sol rappelle le contexte belliqueux et sature cette partie de l’espace. <em>Le Guerrier soldat grec</em>, lui très imposant, sur-humanisé par sa disproportion avec les homonculus qui l’entourent  de toute part, est de son côté, saisi en pleine action de combattant. Nous sommes en 1984, proche donc des débuts du peintre, et c’est le plus ancien en cette expo – ce qui se remarque, pour qui suit quelque peu la carrière et l’évolution de Combas depuis ses origines. A l’opposé, <em>Les gladiateurs narbonnais, </em>de 2024, expérimentent une nouvelle technique de représentation du corps finissant par se confondre avec son environnement, en l’occurrence, l’arène, son enceinte, peut-être une haie verdoyante, le public, tandis que le monstre à tête double, sous le plan du combat, attend son heure…Le style évolue mais la thématique, guerrière et antique, est toujours présente.</p><p>Faisant appel à la fois à sa mythologie personnelle et à la mythologie tout court, Combas n’hésite pas à introduire également des héroïnes. En témoigne cette <em>Geneviève guerrière amazone</em> de 1987, en armure et casque à l’instar de ses homologues masculins. L’artiste a accentué le caractère féminin en dessinant deux formes mammaires, une derrière l’écu, une le long de la lance où semble pointer une queue de sirène. L’artiste a trouvé son modèle et sa muse, dont la présence est récurrente dans plusieurs tableaux… Autre manière de mêler le présent au passé, le réel à l’imaginaire, le naturel au culturel. Plus récemment, <em>Le joueur de pipeau</em> (sic) de 2023, fusain, gouache et graphite, vu de dos, possède tous les attributs qui semblent définir l’idéal de la féminité selon l’artiste, en particulier les fameux talons compensés, les mollets galbés et la cambrure avenante, pour ne point dire arrogante.</p><p>Le masculin s’accorde avec le féminin, disait la chanson.</p><p>Le héros antique, l’héroïne, et les personnages anciens servent ainsi de traits d’union avec le pont-aqueduc. Le choix de Combas est pertinent. D’autant que son œuvre s’est intéressée, dès ses débuts, aux scènes de bagarres et batailles ou, si l’on préfère à la guerre, éternellement d’actualité.</p><p>Dans une bataille, chacun participe collectivement au succès ou à l’échec commun. On retrouve donc dans les scènes de guerre, récentes ou antiques, de Combas tout comme dans la construction du Pont du Gard, cet effort collectif. Pour cette exposition, des scènes de combats inspirés de l’antiquité dont une qualifiée d’intemporelle : <em>La bataille intemporelle </em>où les corps des deux amants flottent et se détachent d’un grouillement convulsif de violences, en couleur (haut du tableau) ou noir et blanc (bas du tableau).  Comme on le voit, la guerre et la paix peuvent fonctionner de concert. Ils ne sont pas antinomiques mais intimement associés. La Guerre de Troie n’est-elle pas la conséquence d’un choix d’amour, effectué en temps de paix ?  Dans le même ordre d’idée, le <em>Portrait de Geneviève ma fiancée en princesse du Sud, </em>1987, met en exergue une présence féminine centrale qui semble dédaigner la soldatesque négligeable s’activant derrière elle, sur son tapis floral. La passion triomphant de la guerre ? Ou la provoquant ? L’ambivalence demeure.</p><p>Dans <em>Guerre et paix</em>, de Tolstoï, on pense à la guerre en temps de paix, et on espère la paix tandis qu’on est en guerre.</p><p><em>La Guerre de Troie</em>, de 1988 est la plus spectaculaire. On y voit des combats au corps à corps, la ville qui brûle, une femme protégeant ses enfants, le fameux cheval-piège d’Ulysse au centre… le tout dans un chaos visuel impressionnant. De même, l’<em>Extrait de guerre , </em>de 2018, le tapis de 2015, <em>Bataille de romains contre des barbares sûrement européens…</em> À ces scènes de combats, il faut ajouter des épisodes de déplacement conquérant, à l’instar du <em>Contournement de Sète par Hannibal</em> et ses éléphants blancs peint en 2000, lequel s’effectue paradoxalement de droite à gauche, perturbant nos habitudes de lecture, avec son défilé de soldats de profil, avec les fantassins au premier plan. La guerre est omniprésente. Quant à la paix…</p><p>Elle est incarnée entre autres par<em> l’acrylique En hippocampe</em> rouge et noir de 2018, chevauché dans la mer par un cavalier courageux, toile plus synthétique divisée en plusieurs plans, met en évidence la symbolique de l’eau signifiée par des signes décoratifs, répétitifs, emblématiques de l’élément (suggestion simplifiée de vagues marines).</p><p>On peut la retrouver aussi dans les bustes féminins, inspirés d’œuvres dites académiques : <em>Vénus au firmament du temps présent</em> (2018), <em>Sexy stature lunaire sans ligne et sans bras </em>(2004), <em>Corps de plein de paysage, de pleine figuration, plein la gueule</em> (2017), en tout cas d’un point de vue thématique.</p><p>Portraits en pied, tableaux historiques, dans le style qu’on lui connaît : intensité initiale des couleurs, multiplicité des traits divisant les plans et cernant les personnages, volonté de saturation. C’est déjà beaucoup. Mais ce n’est pas tout. Tel un archer romain, Combas a de surcroît d’autres cordes à son arc.</p><p><strong>Tatouages académiques</strong></p><p><strong> </strong></p><p>Une galerie de dessins dits académiques, dont certaines assez récentes au demeurant (beaucoup sont de 2025, bon nombre s’échelonnent de 2017 à 2026 ! Quelques-unes sont plus anciennes : 2004 ou 2014), et qui forment une série de portraits, empruntés dans quelque musée prestigieux, propose des formats modestes et intimistes. A nous de deviner les références exactes : l’artiste, loin de les fournir, entretient le mystère : <em>Le roi nègre d’après je ne sais pas qui (2025) </em>ou <em>Un romain que je ne sais pas qui c’est ?</em>de 2019.</p><p>Leur présentation en série (en groupe) leur peut leur fournir toutefois une certaine dimension, en accord avec l’immense voisin auxquels ils sont temporairement associés. Soulignons que ces dessins sont, une fois n’est pas coutume, en noir et blanc et qu’ils explorent l’art du tatouage, dont les origines, primitives, se perdent dans la nuit des temps, dans le primitif, le brut. Mais pas seulement : le tatouage est devenu un mode de singularisation sociétale qui caractérise notre mode de vie et d’être. Ainsi joint-il lui aussi le passé et la contemporanéité.</p><p>On y trouve des grecs (Démosthène), des romains (Caracalla) mis sur le même plan que des dieux (Apollon), des hommes illustres (Caton ou Brutus), le plus célèbre des conquérants et chef des guerriers (Alexandre) et aussi des personnages plus anonymes, le gladiateur, le jeune romain, le jeune général, <em>un romain que je ne sais pas qui c’est</em>… (2019). Des bustes, le plus souvent amputés, de corps féminins, échappés aux injures du temps. Combas les met en quelque sorte sur le même plan, mêlant de surcroît les époques ce qui peut se justifier par le fait que nous recevons en général l’antiquité en bloc, et que la chronologie est flottante, ou assez vague pour les non-spécialistes majoritaires. Par ailleurs, le tatouage rejoint les procédés de saturation que Combas utilise dans la plupart de ses tableaux. Au fond, l’artiste utilise la surface à peindre telle une peau qu’il caresse du pinceau et qu’il malmène en modifiant sa surface.</p><p>Le tatouage se rapproche du masque, lui-même primitif, que l’artiste aime à retrouver dans les casques guerriers ou héroïques. Il les repère dans la tête couronnée du roi <em>(Le roi expose</em>, de 1992, entouré de guerriers antiques) et dans certaines chevelures échevelées ou fantaisistes accompagnant les portraits académiques (<em>Agrippa</em> par exemple<em>, Lucius</em>, <em>Phocion</em>).</p><p>Il ne faut pas oublier l’intérêt de l’artiste pour les casques, bonnets, coiffes et coiffures en tous genres. <em>Interrogation sans plume sur le cul mais sur la tête</em>, ou <em>Le revenant</em>  <em>des temps, anciens</em> (toutes deux de 2006) en donnent deux exemples époustouflants. La coiffe se fait monument, frise, merveille… Les anciens avaient tendance à les soigner et Combas ne s’en prive pas. Les motards de son époque non plus, qui les customisent. Ainsi témoigne-t-il d’une constante humaine, primitive ou civilisée, à embellir ou enrichir les objets quels qu’ils soient, amorce de velléités artistiques universelles. L’homme a toujours modifié la réalité dans un sens créatif. Le casque, comme le tatouage ou le maquillage, ne devient-il pas,  lui aussi, une véritable métaphore de la peinture ?</p><p>La Peinture n’agit-elle pas de même ? Elle embellit ou du moins présente les choses d’une autre façon, créant de nouvelles manières de voir, des esthétiques nouvelles.</p><p>La Poésie aussi d’ailleurs.</p><p>Au demeurant, même si l’artiste n’aime pas livrer ses secrets, la confection de cette série qui tranche sur les tableaux très colorés, est plus complexe qu’il n’y paraît. Les papiers y sont découpés, assemblés et marouflés. Le trait prend le pas sur la couleur qui se limite à l’encre et quelque autre ingrédient aux tons sombres. Toutefois, l’artiste ne dédaigne pas de colorer si nécessaire  les lèvres de rouge (à lèvres, s’entend) et l’on constate que la maquillage rejoint le tatouage et l’habillage des casques comme métaphores de la peinture. La <em>Sexy Starure…</em> en témoigne mais aussi : <em>Le plus beau, le plus joli !, le plus Dieu de quelque chose… </em>de 2022<em>.</em> Ou <em>Le romain casqué</em> de 2025. Inutile de préciser que le contraste et l’effet de surprise (le peu de rouge sur l’ensemble au noir) sont un moteur d’humour, omniprésent chez  Combas, malgré la gravité des sujets. Le philosophe Bergson a écrit un essai sur le rire qui va dans ce sens : effet de surprise et contraste.</p><p>Les coupes, celle de <em>Romulus et Raimus</em> (sic) séparés par la louve romaine, ou celle baptisée humoristiquement <em>Coupe des champions</em> (2019), avec ses deux profils de part et d’autre, comme prêts à l’embrasser, sont plus anciennes et de plus grande dimension. Certaines (dimensions) ont pu atteindre des formats démesurés pour un portrait, même en pied, on pense à celle que l’artiste baptise <em>Le Kadoré</em> (le cador ) qui dépasse les 3 mètres. Le scientifique autodidacte et farfelu (mais adulé par les surréalistes),  Jean-Pierre Brisset, aurait pu dire, en décomposant le mot Tatouage : T’as tou(t) âge. L’artiste, en effet, enracine son génie dans l’enfance, le forge à l’adolescence et le revendique à la maturité. Il mêle l’art du passé à la contemporanéité. Comment ne pas avancer le concept d’hybridité ?</p><p>On trouve également, dans ces œuvres au noir présentées au Pont du Gard, Deux vases de 2005, encadrés d’un noir très intense et très travaillé nous présentent la confrontation du héros Héraklès et du chien Cerbère, gardien des enfers. Symboliquement, on peut voir dans cet épisode un symbole du statut de l’artiste qui finit par triompher de l’adversité sous toutes ses formes à commencer par la toile, cet ange que dompte Jacob. Sauf que l’ange peut ouvrir également sur l’enfer (tel est le cas pour le chien Cerbère).</p><p>On y trouve aussi deux œuvres de 2014, plus énigmatiques,  <em>Le type en voiture de livres pour enfants fait badaboum</em>, et <em>Au milieu des restes</em>, toujours en noir et blanc (avec un peu de rouge pour la dernière) atteignent en longueur également d’honnêtes dimensions. La première renvoie indirectement à la violence et la guerre. L’accident c’est un peu le désastre du quidam. La deuxième ressemble à une nature morte dont l’arrière-plan serait fertile en voyages et déplacements. Dans la première, on repère un animal fantastique, sorte de griffon ou de lion ailé et un chef à casque démesuré.</p><p><em> </em></p><p>Si l’on tient absolument à trouver d’autres éléments de rapprochement entre les réalisations antiques et le traitement contemporain qui caractérise l’œuvre de Robert Combas, j’ajouterais le goût de l’aventure, éclatant dans les récits épiques, mais que l’on ressent fortement dans son œuvre qui n’est jamais pré-conçue. Et qui s’enrichit d’accidents ou de nouveautés permanentes. De péripéties pourrait-on dire.</p><p>On peut penser aussi au « corps à corps » guerrier, celui des gladiateurs, des lutteurs, des soldats…,  analogue à celui de l’artiste face à sa toile, avant d’en triompher tel Jacob contre l’ange. La saturation finale : c’est ce qui fait pencher la balance du côté de Jacob l’artiste.</p><p><strong> </strong></p><p><strong>En quête et conquête : vers une abstraction paradoxale ?</strong></p><p><strong> </strong></p><p>Saturer, c’est un peu casser la figure (expression qui colle au thème de la guerre), refuser les modes de représentation trop normés, et c’est rechercher en permanence du nouveau. C’est imposer sa patte, sa singularité d’artiste et donc sa signature.</p><p>Il importe de bien comprendre ce qui se joue sur cet espace qui se veut avant tout une surface, un peu justement comme dans l’enfance de l’art. Ou comme dans nos rêves où tous les éléments sont rendus compossibles dans l’espace et le temps. Où la contradiction n’existe pas. On peut se dire, à l’instar de la Nature, que celui qui peint a horreur du vide et que l’apparition de signes hybrides ou anthropomorphes relève d’une compulsivité qui lui est propre et qui se satisfait dans la saturation du tableau. Il faut aller plus loin.</p><p>Prenons <em>Extrait de guerre</em>, de 2018,  toile qui  recourt au « all over », sur un seul plan. Les traits sont tellement multiples et les motifs entremêlés ou resserrés que l’on y perd en lisibilité  représentative, ce qui nous fait tendre résolument vers l’abstraction, que je qualifierais de paradoxale puisqu’elle ne cadre pas avec le titre. On la retrouve souvent dans les peintures de Combas, que l’on pense aux signes abstraits qui emplissent le corps du cheval de Troie. Ou à tous ces éléments de « remplissage » qui caractérisent sa conception du tableau fini. <em>Bataille de romains</em>…  (2015) aboutit au même effet, suscité par la volonté de saturation. Les vêtements des deux adversaires se confondent parfois avec la verdure qui les entoure. Comme le disait l’écrivain Maurice Roche, celui qui s’y retrouverait, l’aurait bien cherché. C’est que la réalité est bien complexe le plus souvent et la peinture de Combas s’ingénie à suggérer cette complexité.</p><p>Ces signes se justifient par la scène représentée : les vagues ou les nuages par exemple, parfois des embryons de têtes humaines. Toutefois, ils sont traités de manière tellement stylisés qu’ils en perdent en partie leur référent figural. La répétition y contribue largement. Parfois, ce sont des ébauches de personnages, des silhouettes qui apparaissent plus effacées. Ils concourent à l’atmosphère que veut créer le peintre. On peut imaginer ce que l’on veut de leur rapport avec le personnage principal. L’œil y intervient fréquemment, telle une mis en abyme du regard qui est à l’œuvre en la confrontation avec le tableau.</p><p><em>L’homme cheval</em>, de 2007, sature l’environnement de la créature hybride, laquelle se détache du fait de sa dimension, de petits motifs géométriques dont la couleur dorée tranche sur le fond noir. De petits carrés imparfaits eux-mêmes sub-divisibles jusqu’aux limites du visible. On ne peut plus parler de représentation. On est là dans une abstraction décorative qui répond à ce besoin inextinguible de remplir l’espace. Il y a un aspect conquérant dans la pratique de Combas, toujours en quête de nouveaux territoires. Le cadre n’est pas en reste, saturé qu’il est de pictogrammes dont il a le secret et qui singularisent sa mythologie personnelle que Roland Barthes définissait comme un style.</p><p>Ces signes multiples qui emplissent l’espace jusqu’à le saturer viennent concurrencer la présence du protagoniste de ses tableaux, en général centrés (De fait, on verra qu’il existe quelques exceptions : le soldat-gardien du pont du Gard, par ex, dans l’œuvre récente de  2026).  En fait, ils tendent à réduire le statut du motif principal, à le rendre moins net et donc moins lisible ce qui revient à l’abstraire, à le faire tendre vers une  subtile abstraction. Certes la peinture de Combas demeure globalement, et en priorité, figurative mais elle se soutient également de cette  la présence de motifs plus ou moins décoratifs (on se souvient de sa pratique systématique des coulures). Ce sont eux que je qualifie de paradoxaux. Ce procédé suscite un équilibre entre le motif principal et tout l’environnement qui l’entoure. Celui-là (le motif) est à la fois concurrencé par son environnement (n’en est-il pas de même dans la vie de tous les jours où notre attention est détournée par de multiples sollicitations ?), et en même temps mis en exergue par celui-ci puisque cet environnement n’existe que par rapport au motif principal.</p><p>En poussant la figure dans ses derniers retranchements Combas serait-il à la conquête de l’abstraction ? Et quand on pense à conquête, le romain n’est pas loin…</p><p>Je me demande si la théorie des catastrophes, telle que l’a définie le mathématicien suisse René Thom, ne nous serait pas utile en ce point précis de notre discours. Thom a imaginé des modèles,qu’il met en équations,  et qui semblent s’adapter à bon nombre de phénomènes qui rythment et caractérisent notre expérience la plus simple du réel. Celle des mutations ou modifications et basculements naturels. Cerner par exemple le moment où le fœtus humain se fait bébé, où ce dernier devient enfant, où nous changeons de saison, où la nuit se fait jour etc.  L’exemple le plus aisé à comprendre : l’instant précis où le bassin qui se remplit graduellement et goutte à goutte se fait fontaine, et son fin filet d’eau, avant de basculer dans un niveau topologique différent : celui d’une fontaine (qui elle-même se fera ruisseau, puis rivière, fleuve, embouchure etc.). Thom appelle ce basculement une catastrophe. Pour en revenir à la métaphore de l’eau, puisque nous sommes au Pont du Gard (Robert Combas fait ouvertement référence à Poséidon dans son dernier tableau), l’artiste se trouve à l’intersection, entre deux eaux pourrait-on dire, celle qui s’accélère et celle qui se précipite dans la cataracte. Concrètement, il pousse la représentation jusqu’à un  point optimum de lisibilité mais ne bascule pas totalement vers l’abstrait. Il demeure sciemment au seuil d’un abîme, ou si l’on préfère de l’inconnu. De la catastrophe, au sens mathématique du terme, celle qui nous fait basculer d’un niveau topologique à un autre. Ainsi, il se meut sur la crête, en perpétuel danger, à la lisère de l’inconnu. Il joue avec l’eau qui se précipite (pour lui, l’action picturale) comme on joue avec le feu  Il lui donne du jeu. Un jeu dangereux, en quête du nouveau, toujours toujours recommencé…</p><p>Toujours est-il qu’un tableau de Combas est plus complexe à appréhender que certains ne l’imaginent. C’est sans doute la différence majeure entre la contemporanéité et l’art des anciens. La réalité, de nos jours, est devenue plus complexe. Et il est normal que la peinture, celle de Combas en particulier, en rende compte, même quand  elle fait référence à l’art antique. On peut s’en convaincre en regardant de plus près <em>Extrait de guerre</em>, entremêlement complexe de corps en furie,  <em>Le roi expose, </em>avec sa structure en étoile<em>, </em>ou <em>Les deux gladiateurs de Narbonne </em>avec ces formes répétées et indécises qui entourent les deux protagonistes et se mêlent à leurs vêtements.</p><p><em>L’autiste</em>… complètement submergé dans sa forêt de fleurs, ne peut-il s’entendre, du fait de son paronyme évident, l’artiste lui-même, qui doit comme le chevalier de l’hippocampe, lutter dans un océan de couleurs et matières. Dont il lui faut triompher – et on retrouve le combat, la conquête).</p><p>A y regarder de plus près, l’art des anciens n’est pas toujours aussi sobre et « classique » que l’on veut bien l’imaginer. Il suffit de relire l’<em>Iliade</em>, pour se rendre compte combien il s’accommode de la violence et du mouvement, de l’apparition systématique de personnages secondaires (par rapport aux Achille, Ajax et autres Hector ou Ulysse) qui n’ont d’autres fonctions que de souligner l’ampleur des pertes humaines et du désastre. Il en est de même dans les frises, les bas-reliefs, les fresques même qui sont parvenus jusqu’à nous : La colonne Trajane, la frise du Parthénon, la fresque de la tombe des Fabii… L’art de Combas, les scènes de bataille ou les efforts propres de chaque protagoniste n’est pas si éloigné de cette littérature ou de cet art. Au demeurant, les références à ces frises abondent dans les <em>Tatouages académiques.</em></p><p><em> </em></p><p>Pour en revenir aux passions adolescentes de Robert Combas, s’il s’inspire de la BD ou des  pochettes de disques, il faut rappeler qu’il agrandit démesurément ses personnages aux dimensions du tableau, de sorte qu’il ne s’agit plus seulement d’une image mais d’un personnage peint à taille humaine et plus, lequel d’ailleurs relève plus fréquemment de l’imagination du créateur et pas forcément d’un référent réel (même s’il lui est arrivé de peindre ou dessiner Montaigne, le héros des <em>Essais</em>, Don Quichotte ou bien sûr les <em>Tatouages académiques</em> »).</p><p>Cet agrandissement est d’autant plus pertinent dans les séries épiques du peintre puisque les personnages sont souvent des héros voire des demi-dieux. Et qu’effectivement un certain gigantisme (souvenons-nous de la gigantomachie) convient mieux aux épopées et aux mythes impliquant les dieux.</p><p>Un dernier point mérite d’être évoqué. Combas aime souligner le statut du cadre dans le cadre, sciemment imprécis ou flottant comme pour rappeler que nous sommes dans un espace pictural avant que de représentation. La peinture rappelle sa matérialité, ses procédés d’existence. . Il laisse ainsi une réserve, on le constatera dans le tableau ci-dessous. En quelque sorte il ne fait pas sans blanc…</p><p>Et aussi il aime pratiquer la mise en abyme. Insérer un tableau dans le tableau. Dans <em>Le revenant des temps anciens, </em>on repère ainsi, sur la droite du tableau une figure de danseur, comme le rêve de la figure féminine de gauche, hybride avec son caque-totem.</p><p><strong>Retour au Pont ou De l’eau sous les ponts</strong></p><p>Peinte spécialement pour cette exposition, on relève une référence directe au Pont du Gard, dans sa blancheur immaculée, tel qu’on se le représente avec sa série d’arches qui est devenue logo ou estampille. Un guerrier romain semble le garder, et pour ce faire, deux fois plutôt qu’une, le regarder. Il est décentré sur la droite (normal, ce n’est pas le héros) et sa taille lui attribue une certaine supériorité sur le monument. C’est que la meilleure façon de l’admirer dans son entière majesté, c’est la distance. On peut imaginer le guerrier, fier de son travail de garde. Nous épousons en quelque sorte son point de vue. Qui semble aussi le point de vue de l’artiste. Avant de devenir le nôtre.</p><p>Que fait en effet l’artiste sinon faire entrer  – avec son style à lui, sa vision personnelle – le monde dans la représentation que proposent les tableaux ? Le guerrier pourrait ainsi passer pour une métaphore de l’artiste, pris entre deux dimensions : celle de réduire l’immense (en l’occurrence le pont du Gard) et celle d’agrandir le plus modeste (l’Homme et ses limites corporelles). Il est dans un entre-deux. Comme cette fameuse adolescence qui est le fil conducteur de ce propos.</p><p>L’enfance aura tendance à agrandir le monde, la maturité est au contraire capable de synthèse. L’artiste puise dans la fameuse « enfance retrouvée » dont parlait Baudelaire et conduit cette dernière vers la maîtrise des choses, en l’occurrence du tableau, titré et signé. Il se situe dans un entre deux époques que nous avons nommé, à l’instar du Pont du Gard, l’adolescence éternelle, ou l’éternelle jeunesse. C’est cet esprit de révolte, de passion et d’enthousiasme qu’il lui convient de conserver.</p><p>Ainsi, pour en revenir à ma métaphore existentielle, l’adolescent se fait adulte, maître de ses moyens, à l’achèvement toujours recommencé de chaque toile : quand il décide de signer le tableau ou de lui fournir un titre, parfois un texte plus ou moins long.</p><p>On peut se demander si l’on ne pourrait pas recourir à cette trilogie existentielle pour définir la façon usuelle de procéder pour le peintre :</p><p>– L’enfance, la période de gestation avant de se mettre à l’œuvre. Les pensées qui s’éveillent et travaillent. Elle aboutit aux premières couleurs déposées sur la toile, ou aux premiers gestes c’est selon.</p><p>– L’adolescence : les errements ou obstacles qui conduisent à l’élaboration progressive du tableau. Cernes, traits, amorces de composition, division de la toile en divers plans (terre-ciel…)… Et bien sûr, effets de saturation, derniers ajouts comme une amorce de distanciation critique.</p><p>– Les décisions définitives, la maturité : les textes qui vont ensuite servir de titres selon le principe de « l’illumination rétrospective ». La signature, également essentielle.</p><p>Au bout du compte,  on  peut parler, pour qualifier son œuvre, recourant à un oxymoron, de « profusion ordonnée ». Ce texte s’en veut l’écho.</p><p>Tout cela peut paraître bien sérieux. La particularité de Robert Combas, c’est aussi la dérision, l’humour, le grotesque. La provocation parfois (sa sculpture <em>Ave  Cesar</em>). Son œuvre apparaît alors en contrepoint de l’admiration que suscite le monument. L’artiste aime prendre ses distances. L’humour n’exclut pas le respect.</p><p>On a parlé des titres. Il les conçoit comme des poèmes dont il aime mettre en exergue les effets d’assonances, en l’occurrence en « in » : <em>Revenant des temps très anciens, le guerrier païen, le copain du danseur, le lutin à tête de lapin, le baladin qui danse sur les mains, le bouc humain, au regard malsain.</em> On notera au passage la référence dionysiaque, avec la présence du thyrse typiquement grec. L’humour tient dans la longueur inédite et sur ce jeu enfantin avec les sonorités.</p><p>Ou encore, toujours d’une longueur atypique : <em>La reine cézarienne Elyse de l’église contemple, non sans appréhension, le protestant se battre contre le catholique. Le peintre fige la scène sans trop de risque.</em> L’humour tient entre autres dans le contraste entre l’inquiétude de l’une et la quiétude de l’autre, Combas rappelant du même coup la distanciation de l’artiste par rapport aux conflits des temps passés, et aussi la position privilégiée de l’artiste dans une époque qui l’a, parmi tant d’autres, épargné. La lutte fratricide entre deux religions est une constante de la création post-renaissante. En témoigne l’ouvre d’Agrippa d’Aubigné. Et les conflits fraternels : Romulus et Rémus (Raimus, chez Combas), Caïn et Abel, Jacob et Esaü.</p><p>Les volumes, <em>L’arc de triomphe </em>sur pattes, <em>évadé coureur de fond</em>… de 1995,  en pleine course, ou  <em>La déesse Isis Vénus</em> (2008) coiffée d’un bateau, ajoutent à l’humour une dimension fantaisiste, quasi surréaliste  que l’on retrouve sur de nombreuses toiles : outre les divers casques, le curieux personnage fantastique qui se profile sous l’aisselle de Geneviève en guerrière amazone, la fameuse « cézarienne » coiffée d’une petite église, l’homme cheval dont le bras semble disposé à l’inverse de la position du corps, ou le guerrier chevauchant un hippocampe…</p><p>Dans cette exposition, on notera la présence, face au soldat-gardien du Pont, d’une entité anthropomorphe faisant figure de l’eau du Gardon qui coule sous l’aqueduc, le fameux Pont. Pont-séidon, pourrait-on suggérer en écho au Paul Zeïdon imaginé par le peintre comme allégorie de l’eau coulante. Les montagnes, stylisées en forme de triangle approximatif semblent nous regarder de tous leurs yeux. On sent le plaisir du peintre retrouver, pour se l’approprier, et le figurer cet esprit de l’enfance que le poète assimile à du génie.</p><p>Cette allusion à l’eau qui coule sous le pont introduit la thématique du temps qui passe. Le guerrier semble jeter un regard rétrospectif sur le prestigieux vestige transformé par la distance en maquette, autant dire en jouet, à l’instar des montagnes et végétaux des garrigues.</p><p>L’individu pèse peu en apparence face au poids de l’Histoire, incarné ici par le Pont du Gard, œuvre collective dans sa réalisation. Mais il pense et regarde et rétablit ainsi l’équilibre entre l’homme et le monde.</p><p>Et il peut agir tel un levier, à même de voir les choses autrement. Il peut donner en quelque sorte du jeu. Et ça seuls les grands artistes sont capables de le faire. Robert Combas l’aura fait.</p><p>Je lui laisserai le mot de la fin, en reprenant l’un de ces titres de 2025, d’une brûlante actualité alors qu’il y évoque la période antique : ILS SE SOULÈVENT. ILS PRENNENT LES ARMES CONTRE L’ENVAHISSEUR. ILS SE DÉFENDENT. ILS SONT SÛRS D’AVOIR RAISON.</p><p>Bel exemple d’hybridation des époques. C’est qu’il existe de l’intemporel en l’homme (Construite et détruire), de l’intemporel dans ses réalisations (le Pont en est un exemple), de l’intemporel dans l’art qui en rend compte (les thématiques de Combas, que nous venons d’’analyser).</p><p>Alors oui, décidément oui, Combas et le Pont du Gard étaient faits pour s’entendre.</p><p>BTN Bernard Teulon-Nouailles (AICA France) Avril 2026</p><p style="text-align: center;"><strong> <img decoding="async" class="size-full wp-image-8536 aligncenter" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/IMG_8104.jpg" alt="" width="200" height="267" /></strong></p><p><strong> </strong></p><p>Photo : JP Loubat</p>								</div>
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		<title>DEDALE OU L&#8217;ECUSSON (DEBUT, BROUILLON)</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/05/29/open-the-door-l-a-c-de-sigean/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 29 May 2026 10:56:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Inédits]]></category>
		<category><![CDATA[Romans et autres ouvrages]]></category>
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					<description><![CDATA[                               (Plan de Montpellier, par Pierre Joseph)                                                                                        BERNARD TEULON-NOUAILLES                          DÉDALE OU L’ÉCUSSON                         (Souvenirs [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[		<div data-elementor-type="wp-post" data-elementor-id="7819" class="elementor elementor-7819">
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									<p> </p><p> </p><p> </p><p><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-medium wp-image-8696" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/07/2006-2-Le-plan-de-Montpellier-012-300x300.jpg" alt="" width="300" height="300" srcset="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/07/2006-2-Le-plan-de-Montpellier-012-300x300.jpg 300w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/07/2006-2-Le-plan-de-Montpellier-012-150x150.jpg 150w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/07/2006-2-Le-plan-de-Montpellier-012.jpg 400w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /> </p><p> </p><p>                     (<em>Plan de Montpellier</em>, par Pierre Joseph)</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>            </strong></p><p><strong>                </strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>                   BERNARD TEULON-NOUAILLES</strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                   <strong>DÉDALE OU L’ÉCUSSON</strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                (Souvenirs de Montpellier et plus encore)</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                                                      Prologue</p><p> </p><p>                   Je forme une entreprise qui n’eut, du moins à ma connaissance, jamais d’exemple.</p><p> </p><p>                   Les conditions éditoriales actuelles me permettent en effet de corriger, de compléter ou de donner au texte une toute autre orientation autant de fois que je le désirerai ou que se sera mis en branle le mécanisme des associations d’idées. Elle ne s’achèvera donc qu’au moment où je ne serai plus en mesure de la modifier. Dans le pire des cas, le jour où je disparaitrai.</p><p> </p><p>                   Ce n’est pourtant pas un livre de bonne foi, lecteur… Rien ne m’y oblige et je n’ai nulle intention d’y souscrire, à un quelconque pacte de sincérité. J’y écris les souvenirs tels qu’ils me viennent sans hiérarchie ni souci d’authenticité. Comme toujours dans mes écrits, la forme y est prioritaire. Un grand poète écrivit : Le fond n’est pas la cause de la forme mais son effet. J’y souscris totalement.</p><p> </p><p>                   On a tous cherché à esquisser le bilan de sa vie, aussi médiocre qu’elle eût été. Je m’y essaie en ce livre, à partir de quelques vagues d’images arrachées à un océan d’oubli, d’occultations volontaires, de refoulements diront certains.</p><p> </p><p>                   Je m’y suis appliqué touche après touche, comme un peintre, jamais satisfait du résultat et amené à reprendre incessamment son tableau, même si ce dernier finit par échapper au visible, comme dans la nouvelle de Balzac : <em>Le chef d’œuvre inconnu.</em> Je n’ai point cherché à tout dire. Et je suis trop méfiant par rapport à ce que d’aucuns continuent de nommer la vérité pour savoir que mon livre demeurera à jamais incomplet. A compléter autant que faire se pourra donc.</p><p> </p><p>                   Enfin, si le présent dépend du passé, le passé est largement aussi tributaire du présent. Cet ouvrage eût été probablement différent si je l’avais entrepris il y a un lustre, une décennie, vingt  ans sans doute ou aux abords de l’an 2000.</p><p> </p><p>                   J’y mets en exergue ma ville natale : comment je l’ai « habitée » avant que de la quitter comme on quitte son enfance ou sa jeunesse. Je n’en donne pas non plus une représentation exhaustive. Plutôt celle qui me viendrait à l’esprit si je voyais défiler, le jour de l’échéance, quelques instants de mon existence en accéléré, telle que je l’ai vécue, imaginée, interprétée ou mémorisée.</p><p> </p><p>                   Le découpage est dicté par l’enchainement des rues. Le lecteur n’a donc pas droit au chapitre.</p><p> </p><p>   En revanche, il peut sauter des passages, la typographie l’y aide, y revenir plus tard, tout lire d’un seul tenant, inventer son itinéraire, bref choisir son propre parcours.</p><p> </p><p>                   Quant au titre :</p><p> </p><p>                   Dédale : Inventeur du labyrinthe crétois. Par antonomase, le labyrinthe lui-même. En l’occurrence les ruelles de la vieille ville.</p><p>                   Ecusson : bouclier de soldat du Moyen Age représentant les armoiries de la famille. La commune clôture, à Montpellier, adopte la forme d’un écusson.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                       <strong>DÉDALE OU L’ÉCUSSON</strong></p><p><strong> </strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>      EN DESCENDANT LA RUE DES TRÉSORIERS DE FRANCE</strong></p><p> </p><p>                  En naissant, pouvais-je plus mal tomber ?</p><p> </p><p>                  Une chute que l’on eût pu supposer fatale, et qui fut amortie par le toit d’une 4 Chevaux flambant verte, la Mercedes du pauvre, miraculeusement couronnée de deux ou trois matelas providentiels &#8211; des étudiants sans doute aménageaient sous les toits, ou dans notre appartement, je ne me souviens plus. Un peu sonné tout de même et l’épaule un tantinet chagrine. C’est ma petite sœur qui, suite à mes appels réitérés, j’avais une voix fluette avant la puberté, est venue me récupérer en ce piteux état qui ne  m’a jamais quitté. Ce qu’on a ri. Bien sûr, on n’en a pas parlé. (« Mais qu’ils sont c… ces gosses ! »).</p><p> </p><p>                  Pas un chat, ou si peu, dans la rue, fort heureusement… Or pour regagner notre étage, surprise et tintin ! En sortant, Franginette  nous avait  enfermés, au dehors bien entendu. Nous a fallu cogner, au heurtoir de fer en forme de poing,  vert comme la porte,  afin de prévenir la voisine du Troisième<sup> </sup>, Mme Perret. Elle a beaucoup maugréé, ce n’était pas la première fois, puis a fini par condescendre à ouvrir et nous a copieusement gourmandés. Six étages en tout pour ses vielles jambes afin de réparer nos sottises…    On en a ri encore, bien au tiède, près du poêle à charbon, dans la cuisine peinte en jaune canari. L’épaule se rappelle à mon souvenir, de temps à autre. Au fond, en y réfléchissant, je ne pouvais mieux tomber.</p><p> </p><p>                  Je n’ai vu le film de Truffaut, <em>L’argent de poche</em>, la séquence où le bébé chute de la fenêtre d’un immeuble, que bien des années plus tard. Il se peut qu’il m’ait aidé à combler mes défauts de mémoire et à me figurer cette improbable scène, pas tout à fait primitive.</p><p> </p><p>                  Ou rêvée ? Le rêve fait partie du réel, n’est-ce pas ? Il lui apporte de la fantaisie. Sans lui, tout serait si plat, si convenu… J’ai beaucoup rêvé dans ma vie. J’ai beaucoup rêvé de ma vie. J’ai beaucoup rêvé en écrivant ces lignes, ces pages, ce volume même. Et dans les lignes de ma vie :</p><p> </p><p>                  <em>La ligne de vie se creuse en la main du poète la nuit. La ligne d’absence trace un sillon nocturne dans la chair des mots. La ligne de mort s’inscrit à l’aiguille sur le corps des insomnies. Une ligne survit aux neuves lueurs de l’aube, à terrasser les démons. Une ligne revit et s’arme de patience en attente du crépuscule. Une ligne. A la ligne. Alignée. </em></p><p> </p><p>                  (Poème que je viens d’écrire pour un minuscule livre d’artiste,, avec Jacques Clauzel).</p><p> </p><p>                  Je l’ai placée, cette scène de chute, en tout début de ce périple afin de rappeler au lecteur que l’assimilation du protagoniste, ou même du narrateur, à celui qui rédige, ne va pas de soi. Il est vrai que l’autofiction nous a habitués à des confidences sans doute authentiques, vérifiables même… La fiction autorise bien d’autres écarts (Proust réprouvait Sainte-Beuve, à juste raison). Les références littéraires et les citations également ! On écrit toujours dans les pas de nos prédécesseurs.</p><p> </p><p>                  Jadis si je me souviens bien,  j’habitais la superbe ville que l’on prétend occitane. Pas tout à fait grande à l’époque : on y croisait des connaissances de tous âges et à foison. L’écusson n’était qu’un grand village. Dans ma rue, l’épicière s’appelait Mme Calvet, la concierge Mme Meyer. La jolie voisine, la trentaine épanouie, Mme Félix. Il m’arrivait de partir à pied pour faire du stop, vers le nord de la ville, du côté de chez ma grand-mère maternelle : une heure de marche et c’était la campagne ! Les vignes plutôt puis la garrigue à perte de vue.</p><p> </p><p>                  Son village ? <em>Chien de la casse</em> ! Le fameux film de J. B. Durand. Sa place et son griffe ? Mon terrain de jeu ! Son café ? Toute ma prime enfance.</p><p> </p><p>                  Ce même village, que j’appellerai Le Piochet, rendit hommage, du moins ses souverains, dès le premier siècle du second millénaire, au seigneur de Montpellier, à savoir en ces temps-là, un certain Guilhem. J’ai bien senti, à de petites remarques narquoises, que je venais de la grand’ville.</p><p> </p><p>                  La banlieue, c’étaient les bourgades alentour… Celleneuve et Castelnau, Le Plan des 4 seigneurs et Grabels, Lavérune et Montferrier. Plus tard, tandis que je travaillais dans un magasin de la rue St Guilhem, j’avais tout le temps, à midi, de récupérer ma petite fiat bleu-pâle, garée gratuitement à deux pas de la Préfecture, de partir pour la plage en passant par la gare, dite aujourd’hui St Roch, puis l’avenue de Palavas et de reprendre mon poste à 14 h pétantes. Inconcevable à présent, où la circulation est quasiment interdite, où les dimensions de la ville ont triplé et où les trams amènent en permanence des piétons de l’agglo, des cyclistes et des trotteurs. Pour ne point évoquer les engorgements  du côté de Carnon et de l’avenue de Toulouse. Je ne le déplore pas. Je dis ce qui était, en ce jeune temps que les moins de 20 ans…</p><p> </p><p>                  Je dis Palavas, mais j’allais aussi du côté de Maguelonne et son camp de naturistes, ignorant les rapports de son ancien évêque avec la ville de Montpellier, et pas très au fait du passé glorieux de la presqu’île tombée depuis des lustres en désuétude. Lors d’un mariage d’amis, Christine et André, en l’ancienne cathédrale,  j’ai écrit un poème, illustré par Claude Clarbous. J’en extrais quelques vers :</p><p> </p><p>        <em>En ces temps un enfant était prince de la plage</em></p><p><em>        Et tout prince un enfant des plages</em></p><p><em>        Et les plages étaient désertes en ces temps-là</em></p><p><em>        Et la plage en l’occurrence</em></p><p><em>        Etait celle de Maguelone</em></p><p><em>        Avec son sacré vaisseau de pierre</em></p><p><em>        Dans son écrin végétal</em></p><p><em>        Au cœur d’une île</em></p><p><em>        Vouée jadis à d’autres seigneuries</em></p><p> </p><p>                  Pour ne point quitter les temps jadis, revenons à l’appartement familial,  au 2<sup>nd</sup> d’un immeuble cossu. En plein Cœur de la ville même, et je devrais dire Jacques Cœur, dont la statue géante trônait dans l’Hôtel juste en face le nôtre. Je le traversais presque chaque jour.</p><p> </p><p>                  Notre demeure bourgeoise, habitée par des joailliers célèbres, nos propriétaires en fait, cette demeure donc, était flanquée sur sa droite d’une tour Renaissance, ornée à sa base d’une créature que je n’ai jamais pu identifier, sans doute une chimère, ou une sirène, et un peu plus haut d’un griffon. Les mascarons sont légion en ces rues anciennes. Rabelais y avait séjourné quelques années chez son ami, le médecin et fameux botaniste, Rondelet. On découvrait alors la dissection scientifique, et la résurrection des chairs chrétiennes en a pris un coup. Ca bardait pas mal à cette époque déjà. Les guerres de religion faisaient des ravages. L’insécurité dans l’écusson ? Allons donc. Ceux qui s’en plaignent de nos jours n’ont pas connu la peste, les conflits de pouvoir et l’intolérance religieuse.</p><p> </p><p>                  Rabelais : ses listes m’ont toujours fasciné. Envie de l’imiter. Ses excès aussi. J’aime son idée de « substantifique moelle »,  cette idée que derrière les apparences se révèle un sens profond pour qui sait s’armer de patience. Comme un chien face à un os.  Ou un philosophe : Socrate… Laid en apparence et beau en réalité (enfin, de la représentation que l’on s’en fait !).</p><p> </p><p>                  Nous étions sinon pauvres du moins très modestes, la famille ayant été ruinée, dans l’après-guerre, par les dettes de jeu du grand-père paternel. Nous recevions en son nom, dans la boîte aux lettres, des invitations émanant des casinos de  Cannes ou Monte-Carlo. Le samedi, nous partions chez ma grand-mère, rapportions des fruits et légumes de saison, de la charcuterie, du lait bien crémeux et un peu d’argent (la caisse du café n’avait pas de clé). Nous avons ainsi tenu le coup, chichement au début, plus fermement ensuite, grâce au système D.</p><p> </p><p>                  Une plaque à l’entrée de la rue. J’ai souvent imaginé, dans le passé, que l’on juxtaposerait  mon nom à celui du père François. O vanité ! C’est vrai, ça ! On ne compte plus les artistes boudés de leur vivant alors que les coqueluches d’une époque sont très vite oubliées ! Qu’en sera-t-il dans 100 ans ? On débaptise à tout va, par les temps qui courent. Pour peu que le père François ait commis la moindre petite cochonnerie monastique…</p><p> </p><p>                  D’autant que les cochons, a fortiori les porcs, n’ont plus la côte, pas plus que leurs cousins sangliers dont nous humains avons pourtant colonisé le territoire… Les prétextes ne manquent pas. On révise les grands noms de l’Histoire. Facile : ils ne sont plus là pour se défendre.</p><p> </p><p>                  Eh quoi ! Ma consœur, Lise Ott, a bien eu droit  à sa place ! Je lui serinais à chaque rencontre : &#8211; Ca va Lise ? Sans imaginer qu’elle allait nous quitter si tôt, d’une maladie qui ne pardonne pas. Enseignante, Critique d’art, Journaliste, un peu comme moi, si l’on y réfléchit bien. Et en plus j’ai écrit des livres. Je la mérite pas, moi aussi, ma plaque posthume ?</p><p> </p><p>                  De l’unique fenêtre donnant sur la rue,  je reviens à ma tour historique, on pouvait apercevoir les curieux et touristes, contemplant la merveille ce fameux mascaron hybride mi-femme mi-bête, censé protéger l’habitant. De mon côté, si je l’ouvrais, la fenêtre je veux dire, presque une lucarne, ce n’était point pour leur rendre la politesse… C’était afin d’aérer la petite pièce toute en rondeur qui nous tenait lieu de salle de bains, bleu azur si je m’en souviens bien. Si le cordon du pommeau avait été plus long,  j’eusse volontiers arrosé les badauds. J’aimais faire des blagues à l’instar de Panurge, l’homme aux moutons noyés, lequel m’a sûrement inspiré. Il m’est arrivé d’uriner par ladite fenêtre en espérant baptiser quelques rares passants, surtout des belges. L’un d’eux m’a même identifié tandis que j’arrosais son veston beige : ce n’serait pas le man Ken pis, une fois ? Je n’avais aucune chance : j’avais des concurrents voraces en la présence de pigeons nourris par la veuve d’à côté, souillant le véhicule garé dans le court évasement que prenait la ruelle juste à cet endroit-là, chassant du même coup le mendiant qui parfois s’abritait dans l’embrasure du garage nanti. La place était chère. La circulation y est maintenant prohibée mais l’on y croise des vélos et des trottinettes électriques.  </p><p> </p><p>                  Des blagues certes mais aussi des bêtises. Revenons à nos moutons. Au réel je veux dire. En réalité, je me souviens m’être penché dangereusement par-dessus bord d’une des deux hautes fenêtres de la chambre parentale, en leur absence évidemment, afin d’éprouver à la fois ma capacité de résistance aux forces de la gravité, et surtout pour faire mon intéressant, pour que l’on s’intéresse à moi, car je ne doutais point que la mort ne m’épargnât ni que je m’en sortisse indemne sous les bravos et les « ouf ! » de soulagement. La Dauphine voisine, ou quelque autre véhicule providentiel en dessous, n’amortirait-elle pas le choc ? J’en frissonne encore aujourd’hui où je suis sujet au vertige.</p><p> </p><p>                  Je n’ai guère poursuivi l’expérience longtemps et je me demande toujours ce qui m’a retenu. J’éprouvais, à l’instant limite de la bascule, une étrange sensation de bien-être et de plénitude mêlée à un sentiment amer de culpabilité. Les avant-goûts de la transgression,  je suppose. La raison, l’âge que l’on dit de raison, l’a emporté, in extremis. Au bout du compte, j’ai bien fait… J’aurais pu mal tomber…</p><p>                  Plusieurs années plus tard, lors d’un mariage en Dordogne,  dans la famille avunculaire de la Coopérante, vous la découvrirez plus tard,  j’ai failli tomber dans la rivière en crue. J’ai hésité. J’y pense encore en frissonnant. Ca s’est joué à un rien… Me laisser glisser ou ne pas me laisser glisser jusqu’à l’eau déchaînée de la rivière. Ce qui m’a retenu ? L’instinct de vie,  je suppose. Et la vanité… Personne ne m’avait vu sortir. Se suicider, soit ! Mais au moins que ça se sache ! Que ça serve de leçon nom d’un chien… Que l’on s’apitoie sur mon sort… Que l’on se flagelle à force de questions…</p><p> </p><p>                  En compulsant ce matin une Gazette locale, car je reste fidèle à ma ville natale, quittée sans m’en éloigner davantage que la frontière d’un département, j’ai appris que mon nom signifiait en fait « Fabricant de tuiles », et non « petit tuile » ainsi que je l’avais longtemps cru. Par un soir de mistral, elle m’est tombée sur la tête, cette tuile d’argile, du toit du même immeuble, tandis que je rentrais de quelque course domestique, et je ne m’en suis jamais tout à fait remis. Je fus assommé, en bonne et due forme et, à cette époque, on ne dérangeait point les urgences pour un oui ou pour un non. Autour de moi, on a attendu, les rares promeneurs,  que je reprenne mes esprits, on a constaté que tout allait bien et que je n’avais pas oublié mon prénom ni mon âge, ni même mon nom de tuiles, du moins celui que je portais jusqu’à ce que je découvre, à mon entrée en 6<sup>ème</sup>, que j’en avais deux, je ne savais pas trop d’où sortait le second. La tuile sur le crâne, à hauteur de tempe dirons-nous,  justifie sans doute ma vision un peu trouble du monde. En bon solipsiste, j’ai l’impression d’avoir été élu pour je ne sais quelle mission que je n’ai bien sûr jamais accomplie. Me faut ainsi m’accommoder d’un sentiment d’insatisfaction perpétuelle, l’intuition que j’ai souvent de ne pas être là, parmi les autres, mais à côté d’eux. Et aussi cette nécessité que je ressens de compenser un manque originel et qui ne se comblera jamais,  malgré les bienfaits de l’écriture, entre autres.</p><p> </p><p>                  Ma fascination pour Dom Juan, pour tous les Don Juan,  littéraires je veux dire, dont certains aspects m’agacent par ailleurs, vient sans doute de là. La chasse plutôt que la prise. La conquête plus que la maîtrise. Le désir du désir, afin de reconduire le désir. Le mouvement perpétuel si l’on veut.</p><p> </p><p>                  J’ai fait de ce personnage, que j’ai baptisé <em>Doc John</em>, un voisin du zéro. Une nullité. Une sorte de figure algébrique du néant. Les victimes s’y laissent prendre…</p><p> </p><p>                  Voici le premier paragraphe du roman, si l’on peut appeler ça un roman :</p><p> </p><p>                  <em>Il est des êtres, issus du néant, dont la seule vocation semble de l’incarner sans avoir l’air d’y toucher. C’est ainsi qu’est né Doc John, l’ultime avatar en creux d’un héros éponyme dont on a beaucoup commenté l’insatiabilité. D’un autre temps. Baroque. Pas du genre du mien. Je le vois terne, dépourvu de sentiment, subissant les événements et se faisant oublier. Il avait l’intuition de ce néant qu’il nourrissait. Il en assurait la présence. Il se savait attirant toutefois. Avec le recul, on pourra dire qu’il aura vécu dans l’immatériel. La légèreté d’une pensée. La neutralité des actes. Jusqu’à ce que la réalité temporelle le rattrapât… C’est tout le mal que l’on pouvait lui souhaiter, si tant est qu’il le méritât… </em></p><p><em>                  Il était délicieusement vide, jusqu’au vertige. </em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>A propos de zéro,  de néant et de vide,  je m’étais amusé, pour le Chat Messager, à rédiger un <em>Prétexte à la manière</em> de Henri Michaux, intitulé <em>Les alburarismis</em>,  néologisme décliné à partir du nom d’un mathématicien célèbre. J’ai eu le plaisir de le voir publié sur le Net par une revue qui a pris le nom du Magazine aléatoire. Ca m’a bien fait plaisir.</p><p> </p><p>                  <em>Avant de me laisser franchir le seuil de leur inénarrable territoire les alburarismis procédèrent sur ma personne à toute une série d’expériences qu’il me sera malheureusement impossible de toutes me remémorer. J’avais dû, au préalable, absorber un breuvage verdâtre, insipide et inodore (me semble-t-il !), censé me transporter directement chez eux sans passer par les frontières qu’on dit naturelles. En fait, il n’existe pas, du moins à mon avis, de préposé au poste de douane chez ces insulaires jaloux de leur excentricité.</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>Suivait une dizaine de pages de ce voyage imaginaire dans l’illogisme du langage. Ils ont publié aussi mes <em>Ephémérides</em>.</p><p> </p><p>                  Pour en revenir à cet incident qui a stigmatisé mon enfance, c’est ma petite tuile à moi. Comme d’autres leur éclat d’obus. Vous me voyez venir avec la mère Céline ? Une étoile au front. Une blessure impulsive. Elle m’a poursuivi, la mère Céline&#8230; De sa petite musique s’entend… Elle habitait à deux pas de chez moi… C’était ma prof de fac préférée.</p><p>                En passant sous sa fenêtre, je l’entendais gueuler la mère Céline. Le père Ray, autant dire Mon père, c’était un enfant de chœur, à côté d’elle…</p><p> </p><p>        <em>Faut que j’râle, moi ! Faut que j’râle incontinent ! Moi ou un autre ! On râle sans relâche faute de s’taire ! Pas besoin de déblatérer tout de go mes raisons ! Que de trop que j’en aurais des motifs de râler ! Stercorales ! A cause de qui, à cause de quoi ? Des relais cathodiques : La culturintox ! L’américanophilie ! Les Nipponiaiseries ! La saxonitomanie ! Et consort ! And co itou ! Vu que les coprophages, ils trifouillent à tour de bras dans les gogols de la sornette ! Un complot qu’ils nous ourdissent ! Pour qu’on râle ! Pour nos râles ! Pour nous faire râler de nos jérémiades existentielles ! Alors je râle ! S’il y a du râle, y’a d’la bidoche ! D’la bidasse ! D’la carne ! Du carnage ! Du massacre en point de mire ! Au jeu de la tronche d’Abel pardi !</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Alors restait Céline ! Pas pour le pasticher ! Pas pour le plagier ! Pour recueillir, vingt ans après, les reliques de son exaspération quelque peu outrée ! Dans le tamis de ma mémoire ! Félinement sollicitée ! Et alors ! Certes, on nous l’a sacrément connoté le bonhomme : J’entends déjà se lever la fine fleur de la communauté des plaigneux ! moi qui voulais de la pub, je risque d’être servi ! Pensez ! Ce sale type qui traitait les pagoys de râclure de pelle à merde ! Remarquez que, juste après, il précisait qu’il en pensait autant du roi des cons de français moyen ! </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Maintenant fictionnons un peu : si par bonheur les malheurs que l’on sait ne fussent point survenus, qu’aurait-on eu à lui jeter à la tête au Docteur Destouches ? D’avoir déliré en engraissant ses boutons empestés ? D’avoir pris le taureau de notre connerie par les cornes ? D’avoir cultivé les pousses d’infamie qui foisonnent chez tout un chacun ? De s’être fait méchant au nom des vrais pourris ? De s’être sacrifié pour le bien commun ? Alors quel grief ? La même chose qu’au bon  Charles, au fond ! D’avoir chanté le mal pour le mal ! Quand il l’expurge à la racine ! Ah, si Ferdine avait pu prévoir la suite ! Toutes les emmerdes qu’il se préparait ! Ah si le monde avait un peu d’humour ! </em></p><p><em>      (E</em>xtrait d’un <em>Prétexte à la manière</em> de<em>…,  </em>paru dans le Chat messager en 92, sur le thème du carnage, avec les plumitifs en point de mire<em>).</em></p><p><em> </em></p><p>              Sous la douche, je me suis pas mal arrosé des giclées de mots et de citations.  J’en livre quelques-unes qui me restent en mémoire :</p><p> </p><p><em>             Des tuiles et des noues !!! De la nouille au nougat et des nœuds à la trouille !!! Tintin de     nourrissons ! Adieu le poulot !!! A la pouillerie le poupard !!! Aux latrines la figue poupine !!!           A la poubelle !!! Pouah !!! A l’eau !!! A l’eau, mes anges !!! Le vent poussif en poupe !!!           Roupies et groupies mes roulis !!! La quille au bord d’elle !!! Roucoulades en rades !!! Du rouge ! Du rouge !!! Jusqu&rsquo;à bout du rouleau !!! La rousse, bon d’yeux !!! Au dico !!! Du        courage que diable !!! Sus aux rouscailleurs !!! Une rouste !!! Tout votre soûl !!! Gaffe à la            souille !!!</em></p><p><em> </em></p><p>                  J’en passe et des meilleures. Tout cela en écoutant du Wagner marin : <em>Johohoe ! Johohohoe !!! Johohoe ! Johoe ! </em></p><p> </p><p>                  Je lisais <em>Ulysse</em>,  en mon oisive jeunesse, et je le relis encore de temps en temps. Ainsi très, souvent,  je me suis levé de bonne humeur. Au commencement, le commencement en ce nom de nom. J’aime beaucoup les Incipit, à commencer par  <em>l’Intro ibo</em> de Buck Mulligan au tout début de son Odyssée. Pas par hasard. What a joyce ! Je m’embarque pour Ithaque, on l’aura compris. <em>Qui n’a jamais songé à s’embarquer sur un vaisseau de fortune, parmi les récifs aux morsures dentelées qui longent les criques de quelque rivage méditerranéen ? Ah, se sentir à bord d’une impatiente nef, cinglant vers l’or des toisons, les labyrinthes de gloire, les chevelures de serpents ou les genêts du repos, avec l’horizon mental comme ligne de constance ? Quand il nous faut partir, il n’y a nulle nymphe qui tienne…</em></p><p> </p><p>                  Encore un poème. C’est de moi. Où en étais-je, Ah, oui la douche !</p><p> </p><p><em>             Un miracle, pour qui a connu le rituel domestique des bassines et conques,  que cette eau jaillie verticalement et qui s’abîme en pluie sur mes cheveux plus longs que mes bras dénoués, dégouline en galimatias de perles fines enveloppant ma rachitique et giacomettique nudité d’une émergence cyclique, s’insinuant sans tact parmi la diagonale de mon entre-jambes, traversant mes orteils de lion difforme, se précipitant entre les concavités du coin de faïence douce, sprintant à l’orifice ainsi dévoilé pour s’engloutir al fine au dit enfer des conduits, tuyaux et canalisations (ne pas oublier la diérèse), dans un mormorygme satisfait et repu du côté des cache-siphons chromés, afin d’alimenter les azimuts aqueux de quelque rat d’égout, pas dégoûté… </em>(Il s’agit d’un extrait, quelque peu amélioré de <em>Connexités</em>, paru à l’aube des années 80).</p><p> </p><p>                   Et, en hommage à Francis Ponge, l’illustre montpelliérain, qui est à présent à sa place en sa ville natale (mais qui est enterré à Nîmes !): Toujours revenir à la source…</p><p><em>             Surgissant brusquement sous quelque roche tutélaire, et réfléchie, la source, même capricieuse en apparence pour qui s’escrimerait à l’apprivoiser, demeure en définitive intarissable, à peine suivie des yeux où l’emporte son élan naturel, au-delà du bassin qu’elle déborde sans le moindre repentir, tout le temps au devant d’elle-même, à tendre, une fois circonscrites les rives qu’elle sait creuser parmi les marges ruisselantes de la terre-mère alors arrosée, et tout à fait à l’aise (niant seulement son amont d’oublieuses parenthèses), vers ce perpétuel dépassement catastrophique au libre cours, ou encore ces immensités qu’elle connaît déjà, en pure perte toutefois pour ce  qui la concerne mais je m’égare à mon tour et anticipe sans doute trop, de cataractes relatives en étendues toujours toujours ressuscitées… </em></p><p> </p><p>                  Je n’en dis pas plus long, même si ce proême ne finit point en eau de boudin mais paraît, somme toute, plus ou moins potable. Ca coule de source.</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’entre la baignoire encastrée et le miroir embué, voyageant sans le savoir dans le temps, je me prenais des gamelles entortillées le long de l’escalier à vis qui avait dû servir autrefois pour accéder au faîte de la tourelle, de sorte qu’il m’est arrivé à maintes reprises de me retrouver en bas bien plus vite que par le truchement des escaliers normaux, d’une rare et prudente majesté. Grosses étoiles au front et la vive appréhension que les tuiles ne faisaient  que commencer. Le temps de jeter un coup d’œil dans la rue vide et de taper  trois coups pour que les Perret m’ouvrissent. Ils ne gueulaient même plus. Me demandaient comment je ferais quand ils ne seraient plus là. Et en effet, je me le demande encore. Après, je passais par la lucarne entr’ouverte du débarras qui jouxtait la porte d’entrée,  jamais fermée (la lucarne, pas l’entrée). Je n’étais pas plus haut que trois pommes à l’époque. J’aurais fait un parfait petit cambrioleur, ou un contorsionniste, débutant s’entend.</p><p> </p><p>                  Amusant de penser que j’ai pu récemment pénétrer une dernière fois je suppose dans cet appartement par sa porte, étroite, d’entrée au second, à droite. En voulant faire des photos de la rue. La porte verte du bas, toujours aussi lourde et massive, privée de heurtoir et de poignée, était ouverte. Nous avons frappé à tout hasard au 2<sup>ème</sup>. Le locataire s’appelait M. Perrais, bien plus jeune que les Perret du dessus et il nous l’a gentiment fait visiter tel qu’il est devenu. Peu de transformations notables sinon que la salle de bains, dans la tour, est devenue inutilisable. En revanche, c’est grâce à sa voisine du dessus, là où habitaient les Perret justement, nous a-t-il raconté, qu’il a rencontré son épouse et ainsi pu engendrer ses trois enfants. Il était en conséquence très attaché à ces quelques pièces mais contraint, faute de place, de déménager. Si je le voulais, je pourrais donc y retourner. Pourtant, comme dit l’homme illustre : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.</p><p> </p><p>                  Et je retournais à mes ablutions enchantées :</p><p> </p><p>      <em>La piccina.</em></p><p><em>                     La piccina. La</em></p><p>                                          <em>Piccina.                                    </em></p><p><em>                                                     La Piccina, la piccina, la picci    </em></p><p><em>                                                                      na</em></p><p><em>                                                                      Ognor verzozza</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je ne vous parlerais pas de la brosse à piles, vibro-masseuse, qu’avait acquise le coquet Ray lorsqu’il soignait ses cheveux clairsemés. Quelque peu détournée de son usage à des fins onanistes… J’étais plus grand,  je le maintiens.</p><p> </p><p>                  Heureusement elle n’était pas branchée ! Sinon, la presse en eût fait ses choux gras. Ses sous gras. Et le frétillant Cloclo, muni d’un cognant marteau et averti des dangers de courante eau, y aurait regardé à deux fois avant de taquiner son applique ! Sauf que je ne serais pas là pour en parler ! Finalement,  la vie est bien faite… Ca fait combien de fois que j’échappe à la mort  sûre ? J’aurais pu plus mal tomber…</p><p> </p><p>                  Très élégant, le père Ray ! Il se regardait longuement dans la glace de la même salle de bains en déclarant : « Qu’il est beau ! ». Important pour lui la beauté. L’était fier de sa mère, celle-là même qui l’avait abandonné à la naissance, laquelle avait été mannequin, disait-il. Il l’appelait Lilie.</p><p>                  Ne faisait jamais de compliments à notre mère devant nous. Elle se les faisait toute seule ou devant ses amis. Je dois dire qu’il ne nous a pas privés de louanges à ma sœur et à moi : Nous étions « de beaux petits » et il en félicitait la mère Zède quand il était de bonne humeur : « Tu m’as fait de beaux petits ! ». Zède appréciait les compliments et en profitait pour s’en servir elle-même une bonne rasade.</p><p> </p><p>                  Les petits, c’était Nadou Petitou et Nini jolie : (chanté en crescendo) : Ma fiffille, elle est jolie, Ma fifille elle est jolie, sur un air emprunté à des chansons du temps passé que nous ne connaissions guère et surtout, son tube incontesté : <em>Cette petite a malgré tout, de jolies petites joues, partout, partout<strong>. </strong></em>On n’a jamais su quelles joues exactement il évoquait. On aimait bien d’autant qu’il chantait pas mal, à tout prendre. Pourquoi Nini alors que tout le monde attendait Mimi ? Allez savoir… Il semblerait qu’en sa prime enfance, celui qui écrit ces lignes n’ait pas su prononcer le M et l’ait transformé en N (celui de Nadou, il en avait Nadou de la suite, dans les idées…).</p><p> </p><p>                              (Ou alors, il n’arrivait pas à dire Maman…)</p><p> </p><p>                  En fait, le paternel parodiait de airs connus de sa jeunesse (<em>Elle est belle elle est mignonne, c’est une belle gentille personne</em>) et se les appropriait. Ainsi la petite caissière du grand café, devenait : <em>La petite caissière du Pouget</em>. C&rsquo;est-à-dire notre mère. Le compliment était rétroactif. Il faut bien qu’elle lui ait plu du temps béni de leurs fiançailles. En tout cas, lui, il lui avait sacrément plu, c’est indéniable. Leur correspondance l’atteste. Quand elle se vantait de nous avoir portés, il rétorquait, oui mais c’est moi qui les ai conçus.</p><p> </p><p>                  Il trouvait son inspiration un peu partout et, quand il n’était pas en rogne à l’encontre de sa moitié, il nous faisait souvent rire dans ses imitations de Fernandel : <em>On m’appelle Simplet<strong>,</strong></em> ou encore, en y plaçant l’intonation requise, <em>Je n’ai jamais compris l’amour</em>. Il déclinait, de diverses manières les variations du <em>Schpountz, </em>film d’avant-guerre<em>,</em> sur <em>Tout condamné à mort aura la tête coupée</em>. Prenant une voix de tête, il contrefaisait une vieille alcoolique du voisinage que sa nièce appelait, et dont la voix se perdait dans des aigus : <em>Tante Clarisse</em> ! (en appuyant longuement sur la voyelle fermée). &#8211; <em>Du champagne, Du champagne</em> ! En imitant la vieille qui frappe avec sa canne pour réclamer son dû…</p><p> </p><p>                  Son expression de prédilection ? <em>Penses-tu</em>… Il la répétait à tout bout de champ quand il exprimait, ou simulait, le doute ! &#8211; Tout cela finira mal &#8211; Penses-tu ! &#8211; Demain, il va grêler ! &#8211; Penses-tu ! &#8211; Tu sais que toi aussi tu mourras un jour ! &#8211; Penses-tu !</p><p> </p><p>                  Il avait un appétit d’oiseau. De la salade et du fromage lui suffisaient amplement. Aussi a-t-il longtemps gardé la ligne. Quand arrivait le moment du roquefort, sa faiblesse, il demandait un peu de pain pour finir son fromage, puis un peu de fromage pour finir son pain. Et un peu de vin pour finir les deux.</p><p> </p><p>                  Bref on se marrait bien. Sauf quand il gueulait. Là, ça ne rigolait pas… Mais alors pas du tout ! Et c’était très fréquent. Trop fréquent à notre goût.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui, la plupart de ses plaisanteries seraient fustigées par les associations d’obédience féministe.  Je le cite : « <em>Quand tu bats ta femme, si tu ne sais pas pourquoi, dis-toi que de son côté, elle le sait très bien</em> ». C’est la chute qui importait pour lui, pas l’action. L’apodose.</p><p> </p><p>                  En revanche, il était intransigeant question coiffure et fringues. Il ne supportait pas les cheveux longs et les tenues décontractées. Pour lui, seule l’élégance comptait. Son père supposé n’était pas seulement  joueur. Il gérait un magasin de confection de la rue Argenterie, dans le quartier dit aragonais, quand la ville s’est dotée d’un roi ibérique. Il aurait eu de l’or dans les doigts et un flair infaillible. Sauf à la roulette, manifestement. L’était toujours tiré à quatre épingles. Ca vient de famille. Ben moi, non ! Mais où suis-je donc tombé ?</p><p> </p><p>                  Le commerce coule comme du sang dans les veines de la ville. Ses consuls furent  des artisans et marchands. Des drapiers, des teinturiers, des orfèvres. Les laboureurs étaient relégués aux portes de la ville, tout un symbole ! Faut bien bequeter !</p><p> </p><p>                  Je ne me souviens pas qu’il m’ait frappé (une gifle ou deux peut-être, et qui avait dû lui échapper!). En revanche, pour péter un plomb , il savait y faire, changeant sans le vouloir de voix, comme quelqu’un pris en faute, devenant grinçant, simiesque, presque enfantin, ou même féminin. Un personnage très contrasté, à la double personnalité. Quand il ne gueulait pas, on l’aimait bien… Le père Karamazov.</p><p>                  Ceci dit, il arrivait que notre jeune génitrice, peu démonstrative en affection, et plus particulièrement encore avec ma sœur, retrouve son naturel juvénile quand nous rentrions le dimanche soir de chez la mémé. Elle chantait, a capella, de très jolies chansons de son enfance avec une voix fluette qui contrastait avec ses rudesses de langage. Je me souviens de : <em>Michaud veillait le soir dans sa chaumière/Près du hameau, il gardait son troupeau/Le ciel brillait d’une brume légère/ Il se mit à chanter Je vois, Je vois l’étoile du berger</em>.</p><p> </p><p>                  Dans leur correspondance, nous avons retrouvé ce ton-là, un peu mièvre mais plein d’allant, d’enthousiasme, de jeunesse au fond. Elle a dû être bien déçue par la vie…</p><p> </p><p>                  De fait, elle détestait la nature, le moindre nuage l’affolait, un éclair la terrorisait, et je l’imaginais mal dans un cadre bucolique, en pleine nuit,  sous les étoiles, entourée d’animaux, elle qui avait peur de tout, à commencer par la conduite en voiture de son époux, pourtant si prudent. Si bien que les parcours hebdomadaires étaient rythmés de « <em>Attention !</em> » permanents. Au demeurant mon père, lui si soupe au lait, supportait cela ! Quand plus tard, elle me fit le même coup,  j’arrêtai la voiture et lui dis : « Eh, bien prends donc le volant comme ça tu conduiras ainsi que tu l’entends ! » Réponse cinglante et vexée. « &#8211; Tu es un petit imbécile et on ne peut discuter avec toi ! » Ah, Je l’ai souvent entendue celle-là ! Petit imbécile, lequel deviendra grand !</p><p> </p><p>                  L’autre chanson c’était : <em>Il fait beau, le ciel est rose, l’horizon vermeil/Quand la lune se repose lève-toi soleil.</em> Toujours en voiture. En arrivant sur Montpellier, on voyait les lumières de la mer, du côté de Palavas, qui me faisaient rêver.  Comme Bozo le fils du matelot, je construisais mon radeau. <em>Les bois équarris à pied d’œuvre, on doit percer dans les poutrelles et faire jouer les tarières. Et bien cheviller les goujons pour qu’apparaisse au matin, la forme idéale de l’esquif.  Gaillard dressé, bordage achevé, plancher lesté couvert de voliges, et gouvernail bien en poupe, mât planté, de vergue emmanché, voiles taillées avec art et justesse, fixer les drisses et carlingues avant que d’amarrer l’écoute et de sortir enfin les rouleaux… </em></p><p><em>                  </em>7 escales à Ithaque, l’un de mes derniers poèmes<em>. </em>Vous savez comment j’ai conçu  cette strophe ? J’ai relu l’Odyssée et noté soigneusement tous les termes techniques sur l’art de naviguer. Et j’ai fait d’un tel pollen mon miel. Cet art que j’ai, de parler de ce que je ne connais guère…</p><p>                  Une autre, que notre père reprenait de concert, en roulant les r : <em>Demain, ce sera jour de fête, Tout le jour Tout le jour/J’ai mon habit et ma casquette/ Et puis mon tambour… </em></p><p><em> </em></p><p>                  Bon, elle avait chanté <em>Maréchal, nous voilà</em> avec la même conviction. Etait-elle la seule dans ce cas ?</p><p>                  Je me méfie beaucoup du manichéisme et de la tendance des vainqueurs à fustiger les vaincus. C’est le cas pour les anciens résistants (surtout ceux de dernière minute) par rapport aux supposés collabos, ou prétendus délateurs. La réalité n’est jamais aussi tranchée. Il suffit de regarder un arc en ciel pour réaliser que tout est dans la nuance et que le panel est large, qui va de l’infrarouge à l’ultraviolet. C’est pourquoi les procès a posteriori… Des salauds, il y en a partout et dans tous les camps… Je me méfie de ceux qui dénoncent impétueusement mais a posteriori. Leurs raisons ne sont pas toujours si nobles… Ce qui m’a le plus scandalisé dans la vie : le sort des tondues à la libération.</p><p> </p><p>                  Nul n’est totalement mauvais. Souvenons-nous de l’ânier qui épargne le <em>Crapaud </em>d’Hugo dans <em>La légende des siècles.</em> Ou du sultan Mourad qui, après une vie de crime, est épargné par le ciel pour avoir été bon un seul et unique moment, en ayant chassé les mouches autour d’un verrat qui râlait… Il expirait en pleine bonne action… Question à poser aux poètes : Pensez-vous qu’Hitler et ses SS aient pu être bons, l’espace d’un instant ? Même question à propos de Staline, le petit père des peuples, et ses milliers d’espions ? Sartre disait bien qu’un seul acte engageait toute une vie, et même l’espèce humaine. Il avait sa propre définition du salaud, Sartre. Celui qui renonce à la liberté,  qui se croit nécessaire alors que l’existence est pure contingence… Et qui joue ce rôle aux yeux des autres… Les êtres de pouvoir, quoi… Mauvaise conscience du bourgeois révolté et qui n’assume pas son ascendance sociale…</p><p>                  Malgré ces moments enchantés,  nous n’avons pas été heureux. On comprendra pourquoi en lisant les lignes à venir. Il est vrai qu’après tout, le bonheur n’est point un objectif humain en soi,  je ne suis pas aussi naïf. Au fond,  je n’en veux à personne. Chacun se débrouille comme il le peut et voit midi à sa porte. Question de chance ou pas !</p><p>                  Car j’ai bien conscience d’être tout de même né dans un pays merveilleux, n’en déplaise aux râleurs impénitents, dans une époque à tout prendre naguère pacifiste, et d’avoir pu bénéficier de privilèges dont bon nombre de nos semblables dans d’autres contrées, à d’autres époques, n’ont jamais pu bénéficier. La liberté de pensée. La liberté de me déplacer. La liberté sexuelle… Toutefois, nos parents ont accumulé les erreurs et maladresses, les décisions stupides et les raisonnements absurdes. Pourquoi le cacher ?</p><p> </p><p>                  Si bien que nous avons eu, ma sœur et moi, la sidération de notre vie quand l’une de leurs relations, lors d’un repas convivial dans leur villa près du cimetière,  nous a annoncé que nous avions des parents formidables ! Ah bon ! Quelle chance ! Qu’est-ce que ça devait être les autres ! Disons que c’est du 49/51. Tout n’a pas été si mauvais…</p><p> </p><p>                  La remarque m’avait tellement agacé ce soir-là que, afin de mettre mon père mal à l’aise en présence d’une jeune africaine, et ainsi révéler son hypocrisie,  je lui avais demandé s’il se souvenait de sa chanson exotique sur <em>Une cannibale qui bouffait tout ce qu’elle trouvait</em> et qui se terminait par : <em>Un jour, j’lui r’filais 100 balles</em>, <em>Elle me l’a bouffée… You piou piou la la</em>. Bien embêté le pater.  C’était pas très sympa de ma part,  mais je le trouvais un tantinet tartuffe en la circonstance. Il tenait des propos inadmissibles à table, en particulier je le cite, sur « l’odeur des nègres » qu’il servait au magasin, et je ne les avais guère oubliés.  La mère Zède n’était pas en reste. C’était une autre époque, répète-t-on à présent.</p><p> </p><p>                  Je l’appellerai Zède, son vrai sobriquet est trop ridicule pour que je le reprenne ici, du moins quand je puis faire autrement.</p><p> </p><p>                  Son vrai prénom c’est Marie et, au magasin où elle travaillait, un des employés, un vieil homo qui venait quelquefois à la maison, l’appelait Agathe (ou Agate, la pierre fine, ça je ne l’ai jamais su). J’ai très vite renoncé à l’appeler maman. Je l’appelais comme tout le monde l’appelait, par son diminutif et ça lui plaisait assez car elle se sentait ainsi plus jeune. Elle faisait un bond en arrière dans le temps.</p><p> </p><p>                  Ray était flexible et sportif, contrairement à la très sédentaire Zède, souple « comme un verre de lampe » et il n’hésitait pas à payer de sa personne, au café du Piochet, quand il était plus jeune, dès qu’il s’agissait de pasticher les gestes acrobatiques, au sol, du cosaque dansant, dans un numéro très impressionnant d’équilibre et de sauts périlleux. En vieillissant, il s’est empâté et alourdi quelque peu, tout en gardant sa finesse et vivacité d’esprit, son sens de la répartie (parfois un peu lourdingue) et son humour indéniable.</p><p>                  Quand on allait prendre un café, sur la terrasse du Y’ams ou du Y’a bon et qu’un musicien des rues venait brailler quelque complainte en s’accompagnant de la guitare : il me disait, va lui donner 1 franc pour qu’il aille jouer ailleurs. Et il me donnait un franc…</p><p>                  Il me répétait plusieurs fois par semaine à table : « Fuis la discussion ! ». Ca je n’ai jamais su faire. Il est vrai qu’elle dégénérait parfois, alors que mes années d’études s’allongeaient, entre Zède, vu que je contestais systématiquement ses mesquineries, ses propos venimeux envers sa sœur ou sa mère, lesquels se terminaient immanquablement par : « Je discute pas avec un dingue », ou bien par « Tu boufferas des clopinettes » (Super confiance en mon avenir, la mère Teuteu !) ;  ou son leit-motiv : « C’est pas une preuve d’intelligence de ta part !». Elle s’exprimait souvent par dictons.  Aujourd’hui nous nous en amusons. J’y reviendrai.</p><p> </p><p>                  A force de la fuir, la discussion en question,  notre père s’est totalement désintéressé de notre avenir, laissant sa chère et tendre prendre des décisions qui, en général, favorisaient plutôt sa tranquillité à elle que notre destinée à court et à long terme. Il avait une excuse : abandonné dès sa prime jeunesse au fin fond d’un trou lozérien, il avait dû apprendre à se débrouiller. Il pensait que chacun s’avérait à même d’en faire autant. Or nous ne sommes pas tous égaux devant le réel, et c’est sans doute mieux ainsi. Rien de pire que l’uniformité. La faute, si faute il y a, c’est de ne pas s’adapter aux situations nouvelles que propose le réel. Car l’intelligence, c’est justement la capacité d’adaptation. Son excuse est donc à minorer. Lui aussi était un monstre d’égoïsme. La truculente Zède, bien la fille de son père, le disait dans son style imagé, dès qu’il avait le dos tourné : « Il n’y a que lui et les petits oiseaux… ».</p><p> </p><p>                  Comme je suis un peu spécialiste du jeu de mots (les élèves appelaient ça mes teulonnades), il est évident que je le lui dois énormément ? Parmi mes réussites :</p><p>A un collègue malgache qui attendait sa moitié<em> : Ta nana arrive ?</em></p><p><em>Un film « por nos pas por vos » (</em>à des élèves<em>).</em></p><p><em>Ah, vous voulez aller à l’endroit propice. (</em>Cette dernière  a beau coup plu à Geneviève C.<em>)</em></p><p><em>Il est du style bon avec un petit c.</em></p><p><em>Je ne peux pas manger épicé (en même temps).</em></p><p><em> Capable du meilleur et coupable du pire</em></p><p><em>Y’a que les gens sales qui se lavent, </em>celle-là j’ai dû l’emprunter<em>…</em></p><p><em>Vétérinaire ? Faudra te lever tôt… (</em>A ma petite-fille<em>)</em></p><p><em>Faudra trouver une méthode au logis !</em></p><p><em>On ne peut pas être et avoir tété (du goulot).</em></p><p><em>Certains pacifistes, faut pas s’y fier (</em>le Garcin dans<em> Huis clos </em>de Sartre<em>)</em></p><p><em>T’es content ? Si t’es content mieux.</em></p><p><em>T’as l’esprit fécond</em></p><p><em>Qui ne dit mot consent (A Romain Dimo)</em></p><p><em>Que vous êtes qu’on le veuille ou non pénibles… (</em>A des élèves<em>)</em></p><p><em>Arrêtez de me faire ch… aque fois la même chose ! (</em>idem<em>)</em></p><p><em>          T’es arrivé à Dercy ? (</em>A une prof d’italien, qui n’a longtemps pas compris<em>). Journaux ! </em></p><p><em>          Ton pote âgé (</em>à une amie plus jeune<em>).</em></p><p><em>           Emettre des incongruités scatologiques plus élevées que le postérieur  n’autorise.</em></p><p><em>          A vos marques (pour A vos souhaits !)</em></p><p><em>          Dans ces eaux-là, comme dirait Emile.</em></p><p><em>          Et bien je crois qu’on peut l’applaudirrrrr</em> (piqué à un Monsieur Loyal, au cirque).</p><p> </p><p>Je dis aussi, allez savoir pourquoi : <em>C’et bien BonSSS, çaaSSS</em>…</p><p>                  Plus tard j’aimais l’écrivain Maurice Roche, un maître du jeu de mot profond, à qui j’ai consacré un livre  <em>Sous la chair des mots</em> (peintures et couverture du magnifique Alain Clément) parce qu’il avait écrit :</p><p> </p><p><em>  Si je crache dans la soupe, c’est pour lui donner du goût.</em></p><p><em>Quand on pédale dans le yaourt, on finit par faire son beurre (proverbe bulgare).</em></p><p><em>   Puisqu’on passera forcément en dessous, autant mettre la barre très haut.</em></p><p><em>  Tout corps plongé dans l’eau reçoit… un coup de téléphone.</em></p><p><em>  Qui va à la chasse perd sa pêche.</em></p><p><em>  Autrefois, je n’étais pas encore né, mais depuis je me suis rattrapé.</em></p><p><em>  Le manque d’argent aidant, je ne dépense jamais rien.</em></p><p><em>Pour devenir centenaire, faut commencer jeune.</em></p><p><em>Il faut apprendre à encaisser quand on ne touche rien.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Je voudrais bien savoir pourquoi, à l’ère du supersonique et du sous-marin atomique, nous devrions nous contenter d’une musique, d’un art, d’une littérature, en calèche ou en chaise à porteur</em></p><p><em>Dans ma famille, depuis la plus haute Antiquité, on a rendu l’âme tant et      tant de fois que ça a fini par devenir héréditaire.</em></p><p><em>Trop âgé pour mourir jeune, je ne vieillis plus.</em></p><p><em>A mesure que ma vie s’allonge, elle raccourcit.</em></p><p><em>Un homme meurt à chaque seconde (le pauvre type !).</em></p><p> </p><p><em>  Ne crachez pas sur les amis. Ils sont assez sales comme ça.</em></p><p><em>  L’alcool comme la came isole.</em></p><p><em>  Je cause à cause que je veux défendre ma cause bien que cela me cause bien          des emmerdements.</em></p><p><em>  Moi, je veux bien monter sur les barricades, si c’est pour défendre la grasse     matinée, mais pas avant midi !</em></p><p><em>  Le silence bruit.</em></p><p><em>  Bienheureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes car ils n’ont pas fini de s’amuser.</em></p><p><em>  Qu’eSt-ce QUE LETTrE ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>  Jouir de la confiance de son patron, partant ne plus avoir besoin de femmes.</em></p><p><em> Tout devant s’achever dans la tristesse, autant commencer par en finir !</em></p><p><em>  Peindre une croute pour gagner son pain.</em></p><p><em>   Dans la descente, il atteignit les sommets.</em></p><p>   <em>Tout arrive même rien.</em></p><p><em>   Le rire est le propre de l’homme. Donc l’homme est propre.</em></p><p>                  Et j’ai gardé le meilleur pour la fin : <em>La fin happe Roche</em>.</p><p> </p><p>                  On me dira que je cite et ne crée pas. Allons donc, choisir n’est-ce pas s’approprier. ? Et j’ai fait ces sentences les miennes. Ainsi les poètes du XVIème pratiquaient-ils l’innutrition. Et puis, ça fait un siècle que Marcel Duchamp a inventé le ready-made que diable… Il n’empêche j’ai été à la bonne école.</p><p> </p><p>                  La question de la propriété littéraire demeure problématique. Nous utilisons un langage qui nous vient du dictionnaire et donc tout est en fait citationnel. Nous sommes par ailleurs imbibés de tout ce que notre esprit aura absorbé. Pas facile de distinguer ce qui nous appartient en propre de ce que nous avons, à notre insu, et souvent inconsciemment, emprunté. L’IA va bouleverser tout ça…</p><p> </p><p>                  Ceci dit, nous avions, dans la minuscule cuisine avec sa table en formica jaune, où nous « soupions »,  un poste à galène souvent allumé.  Zède reprenait au vol les chansons qui se diffusaient tout en faisant la cuisine, la lessive ou le ménage et un œil extérieur eût pu supposer cette famille heureuse. On écoutait des énigmes policières, des jeux dont le célèbre Jeu des mille francs, et des concerts des chanteurs en vogue. Je me souviens que le présentateur (Albert Raisner sans doute) avait annoncé le premier chanteur à avoir interprété du rock en France. J’attendais Richard Anthony ou Danyel Gérard. Déception, ce fut Georges Ulmer.  <em>Sois pas cruelle</em>, adaptation de <em>Don’t be cruel</em>, un peu affadie, pas si mauvaise au fond. Toutefois, les préjugés de la jeunesse, envers les anciens…</p><p> </p><p>                  Sur la table, c’étaient les ablutions, au moins une fois par semaine. Dans le baquet en laiton, au gant et sous les yeux de tous, une aubaine pour un psychanalyste débutant. On avait droit à des regards complices et des sous-entendus dont nous comprenions bien qu’ils désignaient le monde inconnu des adultes et de leurs rites secrets. On nous lavait les cheveux sous le robinet de l’évier et je me souviens que les yeux piquaient, que les oreilles étaient bouchées, que l’eau était trop chaude et que j’avais la sensation de m’étouffer. Une horreur. La salle de bains fut une sacrée délivrance. Un peu d’intimité, que diable !</p><p>                  J’éprouve la même impression, d’étouffement je veux dire, quand il m’est arrivé d’avoir des crises d’angoisse en voiture ou dans des lieux clos.</p><p> </p><p>                  Tous les jours, nous prenions place autour de cette table, collée au mur, le père Ray au bout près de la fenêtre, à sa gauche le chauffage à charbon, la mère Zède à ses côtés devant la gazinière, puis ma sœur, devant la machine à laver (laquelle faisait disjoncter les plombs en pleine émission de télé. Souvent Ray râlait. « Pour une fois qu’il y avait quelque chose d’intéressant ! »). Et moi à l’autre bout, au plus près du buffet, d’abord en bois blanc puis en formica orangé. Le chauffage fut vite remplacé par un réfrigérateur et déménagea dans le couloir pour nous faire bénéficier des avantages caloriques et inconvénients olfactifs du mazout.</p><p> </p><p>                  Sous le buffet, nos paires de chaussures du lendemain, impeccablement astiquées car Madame not’mère était une maniaque de la propreté. Cela m’a quelque peu inspiré quand j’ai écrit certains passages d’un roman satirique, Les <em>Petites manies, </em>que Jean Joubert avait bien aimé. Nous mettions des pantoufles ou des sandales et empruntions précautionneusement les patins qui glissaient sur les parquets cirés. Quand les parents n’étaient pas là, on jouait avec, tu penses…</p><p><em>      Josette s’est installée dans un des fauteuils en velours grenat. Quand il y avait des invités, elle les recouvrait de housses en plastique. C’est incroyable cette poussière alors qu’elle laisse toujours fermé, sauf pour aérer, en été notamment. Que le moindre courant d’air est sanctionné d’un hurlement rageur. Il lui faudra tout astiquer au plus tôt. A la lumière du lustre en cristal de Bohème, Josette voit mieux les particules qui ne cessent de se déposer comme pour la narguer.</em></p><p> </p><p>                  La petite manie de cette petite mamie, c’était l’aliénation aux objets qu’on dit de bon goût.</p><p> </p><p><em>      Dans son lit de hêtre massif, à demi-balustres, aux moulures sculptées dans la masse, le regard errant sur les motifs floraux et champêtres de la tapisserie rose pâle ou encore sur la table de toilette de style empire, surmontée d’une psyché basculant entre deux candélabres (de sa position couchée, Josette n’aperçoit pas la lyre sur le soubassement), Josette s’est dit qu’au bout du compte, sa retraite n’aurait pas que des inconvénients. </em></p><p><em> </em></p><p>                  Ils suscitent des conflits avec les enfants, les objets, les <em>Choses </em>de Pérec, dans ce court roman<em> :</em></p><p><em> </em></p><p><em>             Et puis il fallait bien meubler l’appartement. Tout le monde en profitait, y compris les gosses. Les jouets ça peut toujours attendre. Pour le peu de temps qu’ils s’en servaient. Et puis en avait-elle eu, des jouets, pendant la guerre ? Une orange, des pantoufles, une robe de chambre et c’était tout. Tandis que cette armoire en noyer du 17<sup>ème</sup>, baroque et de style flamand, avec ses figures engainées et ses moulures formant saillie aux angles, pouvait-elle la laisser échapper alors qu’on la lui cédait à moitié prix ? </em></p><p><em> </em></p><p>                  L’appartement était un cinq pièces, plus de 100 mètres carré, auxquelles, il fallait ajouter la cuisine, la salle de bains, les toilettes, le débarras, deux couloirs carrelés de tomettes répétées, un grand et un petit et pas mal de placards ou cagibis. Pour ça, on ne peut pas dire que l’on ait manqué de place. Le long couloir donnait dans le fond sur la cuisine. </p><p> </p><p>                  A sa droite, le salon (pour regarder la télé, avec une cheminée en marbre, non fonctionnelle), la salle à manger (uniquement pour les grandes occasions, avec une cheminée en biais qui n’a jamais fonctionné mais pour les souliers voués au Père Noël) puis la chambre des parents donnant sur la salle de bains (pas très pratique !).</p><p> </p><p>                  Vers le fond, sur sa gauche, le petit couloir, nos deux chambres et les WC, légèrement en surplomb. On avait l’impression de trôner… Sans public certes mais avec un peu d’imagination…</p><p> </p><p>                  Outre l’Hôtel du grand argentier, avec son escalier d’apparat, ses ferronneries ouvragées et ses colonnes, ioniques au rez-de-chaussée, puis doriques et enfin corinthiennes au fil des étages, l’étroite ruelle  ne manquait pas de commerces à ses deux entrées. Le cordonnier tout au bout, face à une boutique d’encadrement, l’épicière qui me gardait jusqu’à 7 heures du soir et dont le mari me faisait réviser les leçons, un bar un peu louche (ils avaient la télé bien avant nous ! On allait y voir <em>Ivanhoé </em>! ), avec un merle beau parleur qui sifflait les coquettes en les traitant de petites pépées et de cocottes, un réparateur de montres très gentil, un papou gentil comme tout, puis le puits de St Roch, aux vertus miraculeuses dans l’arrière-cour du magasin Prénatal qui nous menait carrément jusqu’à l’angle.</p><p> </p><p>                  Un aveugle y vendait des billets de loterie et le démon de la perversité m’a invité, après plusieurs tentatives infructueuses, à lui en chiper un. Allez comprendre  ce type d’acte impulsif et stupide. Je ne vous dis pas la réprimande et la claque ! Celle-là émanait d’une bonne de la campagne qui nous gardait pendant que les parents travaillaient et qui avait voulu à tout prix découvrir la ville et ses secrets. Elle logeait dans l’une des chambres de notre appart qui fut ensuite louée à des étudiants en médecine. Elle amenait son amant et futur mari et je me souviens d’ébats bruyants à l’heure de la sieste enfantine, aperçus depuis mon lit d’enfant. J’en parlais tant bien que mal, croyant qu’on la battait puisqu’elle gémissait. Les parents prirent ce prétexte. La bonne partit quelques jours plus tard et se maria. Je la regrettais vivement car la suivante fut bien pire, laide, froide et austère… Or elle était déjà mariée. C’était au moins ça ! La vertu était sauve…</p><p> </p><p>                  Ne te marie jamais, me répétait M. Calvet, l’époux retraité de l’épicière, entre deux leçons qu’il me faisait réciter dans leur cuisine privée. Fais-toi curé… Et pourquoi s’était-il marié lui alors ? Les adultes s’accommodent pas mal de contradictions criardes. Il n’avait pas l’air malheureux pourtant, avec son épicière d’épouse. Ils se taquinaient bien de temps en temps…</p><p> </p><p>                  Elle narrait dans le détail, avec classe et délectation, le dernier film de BB qu’elle était allée voir. Je me remémore ses gestes ampoulés, qui se voulaient délicats. Evidemment la Bardot n’était pas aussi belle qu’on le disait, et autres médisances. Ouais… Faut voir ! Pas belle, Bardot ? Non mais tu t’es bien regardée ? M. Calvet, il devait avoir ses raisons. Ou plutôt une bonne : le regret !</p><p> </p><p>                  Juste en face le puits divin,  la maison du crime : l’amant et la maîtresse ayant enterré le mari dans la cave après l’avoir empoisonné et s’étant vite fait attraper. Or le crime pour moi revêt une autre résonance. Dans l’une des entrées de ces immeubles cossus qui délimitaient la rue en son amont, le concierge, un gnome barbu dans les 40 ans,  m’avait fait des propositions déplacées et avait joint le geste à la parole. J’ai ainsi découvert des secrets qu’on a tant de mal à cacher aux gosses bien avant l’âge requis. Je me souviens qu’il faisait noir dans ce couloir non éclairé, muni pourtant d’une minuterie. Le monsieur était très petit, quasiment ma taille enfantine, 8-9 ans, et hideux. Je n’ai pas voulu, malgré son insistance,  le suivre en son antre. Qui sait ce qui s’en fut ensuivi ? J’ai tenté d’en parler, le soir à ceux en qui j’avais toute confiance. « &#8211; Mais qu’est-ce que tu allais f… dans cet immeuble ? Je t’interdis d’y retourner… Qu’il est c… ce gosse ! » C’était moi le gosse, très précoce on le voit… Et pas qu’en connerie…</p><p> </p><p>                  Ma grand-mère appelait tout ce qui était d’ordre sexuel, des sottises. Confondant Yves Montand qu’elle ne trouvait pas très net, et Charles Trenet, elle me mettait en garde contre les vilains messieurs qui font faire des sottises aux enfants.</p><p> </p><p>                  En tout cas, je suis toujours en vie et ce n’est déjà pas si mal. On tombe ou on ne tombe pas, c’est comme ça. Au demeurant, l’épicerie se trouvait à moins de 3 mètres de l’entrée incriminée, on se fût vite préoccupé de mon absence, les parents n’allaient pas tarder à arriver, du moins Zède, 31-32, qui descendait par la rue  Collot (mon père directement par la rue de la Loge).</p><p> </p><p>                  Il y avait tout de même un peu de passage à cette heure où tout un chacun rentrait chez soi, de quoi réfréner la pulsion du nain pervers… De plus, ce dernier risquait sa place et son logement… Quand je vois que l’on cherche, à grand renfort de media et de réseaux sociaux, des responsables un peu partout au-delà de l’agresseur,  je me dis que le hasard et la chance sont rarement pris en compte alors qu’ils jouent un facteur déterminant.</p><p> </p><p>                  Qui était responsable ? L’épicière trop bavarde, mes parents trop confiants ? Mon imprudence juvénile ? Le type, peu favorisé par la nature ? La perversion humaine ? On a tous, sans doute à notre insu, été exposés une fois au moins dans sa vie à une situation traumatisante. L’issue n’a été dramatique que pour quelques-uns, fort heureusement. Le hasard transforme notre existence en destin. Bon après, faut assumer… Ne pas mettre tout sur le dos de boucs émissaires trop commodes à désigner. La vie n’est faite que de choix. Les faits vont si vite. La plupart du temps, on n’a pas le temps de choisir. On en fait tous l’expérience en voiture où une mauvaise décision peut nous être fatale, l’espace d’une seconde.</p><p> </p><p>                  Notre immeuble n’aurait su rivaliser avec le prestigieux hôtel d’en face mais je pense qu’il eût pu, lui aussi, prétendre à un accessit en tant que monument. Son heurtoir en forme de poing fermé sur la massive porte peinte en vert impressionnait plus d’un curieux et donnait envie aux plus audacieux de jouer les mauvais plaisants aux oreilles des résidents.         Deux coups et c’était notre étage car nos grandes fenêtres donnaient sur la rue (les petites sur la cour intérieure ou les toits). Si l’appartement était immense c’est grâce au train de vie passé de nos grands-parents ruinés. Je regrette de ne pas les avoir connus : si tout le monde commet des erreurs, certaines irréparables, je pense à l’abandon d’enfant par passion du baccarat, il faut tout de même regarder le positif. Si l’enfance ne fut pas toute rose, pour ma sœurette comme pour moi, notre cadre de vie était nettement au-dessus de la moyenne et j’en connais qui aujourd’hui dépenseraient des fortunes pour acquérir, ne serait-ce que par location, trois pièces spacieuses, de surcroît communicantes, et deux plus petites, sur deux niveaux, plus des couloirs, les toilettes (au terme de trois degrés d’escalier à monter, sous une lucarne qui donnait chez des voisins, si bien  que l’on regardait toujours vers le haut des fois que…), des garde-robes, un débarras, la cuisine et la fameuse salle de bain dans sa tour renaissante. Un spacieux terrain de jeux et de rêve. Le vestibule donnait sur un large escalier qui s’articulait autour d’un espace vide au centre, entouré de pierres lisses et de forme ovale. J’escaladais régulièrement les ferronneries qui servaient de garde-fous de sorte que je me mettais en danger, dès que les parents avaient le dos tourné s’entend. De la cour intérieure, de forme carrée, et flanquée d’une plante grasse, un yucca sans doute, on pouvait voir la toute petite fenêtre de ma chambre. On eût pu sans doute m’y voir lire un illustré, Akim le roi de la jungle,  un roman pour ado, <em>Les six compagnons et la pile atomique</em> ou  un chef d’œuvre : <em>L’arrache-coeur</em>,  quand la fièvre de la lecture vous prend elle ne vous quitte plus. Et elle est moins destructrice que la fièvre du jeu. Enfin bon : le Quichotte en est le contre-exemple. Là, j’avais 16 ans. L’âge de lire <em>Le diable au corps</em>, une lecture, précisément, de mon âge..</p><p> </p><p>                  Je n’ai vu mon grand-père paternel en chair et en os qu’une fois, dans la foire aux manèges qui se déroulait à l’époque sur l’Esplanade, sans Corum en ces temps-là. J’aurais eu bon nombre de questions à lui poser. Il ne nous a même pas regardés, ni ma sœur ni moi. La deuxième fois, et bien des années plus tard, en images, dans un film avec Delon et Gabin, tourné pas loin de notre demeure, où il interprétait un journaliste judicaire. Il avait dû faire jouer ses connaissances, cannoises et  niçoises, du temps de sa folle et dispendieuse existence. Il me parut bien sérieux, bien comme il faut. En y réfléchissant, je me demande s’il était bien mon grand-père… Après tout, il y avait l’autre nom dans mon patronyme, plus gracieux que son nom d’argile, plus aristocratique même. Nouailles. Mais chut ! <em>Secret de famille</em>… (En fait, contenu dans les initiales  du titre SDF). C’est un roman que nous avons fait paraître chez L’harmattan, avec ma fille cadette, grâce à l’appui de Maguie Albet. J’y imagine celle-ci s’intéressant à un mendiant qui aurait pu être son aïeul. Elle le retrouve à l’endroit précis où je suis tombé, dès les premières pages de ce livre. Elle l’interroge longuement. Il répond toujours de manière ambiguë… J’en cite un passage :</p><p><em>       Bien sûr que je pourrais être ton grand-père. Pour tout le monde je suis un grand-père. Alors pourquoi ne serais-je pas le tien ? Tu vois ma barbe blanche ? Je suis un vrai grand-père. Un vrai grand-père qui a soif. Et tu sais ce qu’on fait à un grand-père qui meurt de soif, quand on est une jeune fille gentille ? Eh bien on va lui acheter une petite bière. Car mourir de soif à côté d’un puits, conviens-en fillette, ça la ficherait un peu mal. Tiens, prends la consigne et tu rapportes la même. Sans cela, je sens que je ne pourrais plus me délier la langue. Le Monoprix n’est pas très loin mais j’ai du mal à me déplacer. J’ai tellement marché dans ma vie que ça m’a coupé les jambes. Va me chercher une canette, ou deux, si c’est pas trop lourd pour tes petits muscles, et je répondrai à toutes les questions qu’il te plaira de me poser.</em></p><p>                  La troisième, c’est sa photo sur la plaque funéraire devant la chapelle familiale, au cimetière St Lazare. Des yeux bleus (ceux de mon père sont noisette), le front haut à la Hugo, un petit air de famille…</p><p> </p><p>                  Ce fut la même chose pour une tante, côté paternel, de Nîmes. Je n’ai découvert son existence, et celle de deux cousins, qu’à l’occasion du décès accidentel de ma cousine, en vélosolex. J’avis 10 ans et on ne m’en avait jamais parlé. J’ai ainsi toujours eu l’impression d’avoir été amputé d’une partie de moi-même. La cousine, je n’arrivais pas à admettre sa mort. Elle était jolie sur les photos. J’imaginais toujours qu’elle allait nous revenir. Ma tante a divorcé, elle a rejoint les témoins de Jéhovah, nous ne l’avons jamais revue. Il paraît qu’elle s’occupait de ma grand-mère, vers la fin de sa vie.</p><p> </p><p>                  Dans ma chambre, tous les soirs, car on nous faisait coucher très tôt dans la semaine, je hurlais à mort ma peur de mourir. Allez savoir d’où je tirais cette idée. Sans doute de la mémé cafetière, et qui répondait, quand on lui demandait ce qui lui ferait plaisir : « Quatre planches et un trou ! » Quand je disais que j’étais mal tombé… Plus tard, je m’inventais des échappatoires : d’abord me disposer en équerre, le dos sur le lit et les jambes pointées contre le mur. Ensuite, quand nous eûmes acquis un transistor, l’oreille collée jusqu’à plus d’heure, en douce bien sûr, à écouter les émissions pour  jeunes du soir. Ma chambre était bien remplie par le lit et un fauteuil. J’avais tout de même un bureau moderne, de plus en plus garni de livres. Un placard peu profond où se nichaient les chaussures et quelques vestes. J’y collais des photos découpées dans les magazines pour la jeunesse.  Zède les arrachait systématiquement. J’en mettais d’autres, qu’elle arrachait tous les dimanches pendant que nous étions à la messe ou ailleurs. Quand la fièvre de l’arrachement vous saisit. André-Pierre Arnal en a fait son mode de prédilection. Grâce auquel j’ai pu rédiger mes <em>Ephémérides, </em>publiés par mon ami Guy Barral (Ed Casinada). Aux titres éloquents… Développés dans le recueil.</p><p> </p><p>                 <em>Mieux vaut arracher l’œil gauche du voisin que tendre la joue à la      poutre du charpentier.</em></p><p><em>                 Si l’arracheur de dent te ment, fustige-le d’une flèche incisive.</em></p><p><em>                 A l’arraché, d’aucuns reprocheront son manque de disposition, non son            panache.</em></p><p><em>                 Arracher une promesse n’est guère à la portée du premier séducteur     venu.</em></p><p><em>                 Il n’est guère aisé d’œuvrer d’arrache-pied sous l’égide d’un coupeur de tête.</em></p><p><em>                On s’arrache les étoiles faute de décrocher la lune.</em></p><p><em>                Ne suppliez jamais le père éternel de s’arracher de son lit de nuages.</em></p><p><em> </em></p><p><em>      </em>Et ainsi de suite jusqu’à la fin du mois, avec en point d’orgue :</p><p><em>           Arracher à André ce qui appartient à César pour le rendre à Pierre.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Les couloirs étaient notre aire de jeu. Le grand, était long d’une bonne dizaine de mètres sur un et demi de large. On tapait dans le ballon même si c’était interdit car Madame not’mère n’y entendait pas malice en matière de parquet ciré. La porte du débarras servait de cage pour le gardien. Le petit (couloir) démarrait sur un minuscule escalier de bois qui permettait de passer d’un niveau à un autre. Un golfe de jour vitré y apportait la lumière et l’on craignait toujours qu’il ne se cassât en cas de pluie forte ou de vilaine grêle. On y jouait à la guerre car j’avais des soldats de plomb, des cow-boys et des indiens en terre cuite, quelques animaux en plastique, de couleur. On larguait l’un d’entre eux sur les bataillons et on comptait le nombre de morts. <em>Faut-il que les parents n’aient rien dans les méninges</em>… (… nous apprend la chanson pacifiste). J’avais également récupéré, je ne sais où, un château-fort en carton-pâte, que je réservais aux figurines chevaleresques, Ivanhoé ou Lancelot du Lac. Le petit couloir, on s’y réfugiait quand ça gueulait et cognait et volait dans la cuisine. On se réconfortait mutuellement et on priait comme on nous l’avait appris. Je dois dire que les prières n’étaient pas très efficaces. Et ça gueulait, quand nous étions très jeunes, souvent, pour des vétilles ! Une remarque ! Un bruit ! Une contrariété !</p><p> </p><p>                  Malgré la présence des étudiants qui louaient les chambres et de leurs fiancés…</p><p> </p><p>                  Un jour, bien plus tard, je suis intervenu et j’ai menacé mon père s’il continuait à faire acte de violence. J’avais tout compris, par anticipation, du sort malheureux des femmes battues. Il a haussé les épaules et est sorti. Ceci dit, Zède était insupportable ! Ce n’est pas une excuse et pourtant elle avait l’art de se faire haïr. Egoïste, intéressée, peu maternelle. Nous l’appelions Folcoche, comme dans le livre de Bazin, nous avions vu une adaptation à la télé, avec Alice Sapritch. Mon père lui a dit un jour : « T’es tellement con que s’il y en avait une de plus con, tu irais la tuer pour rester la seule ! ». Ca avait détendu d’un coup l’atmosphère. Il s’y connaissait, mon père, en matière de connerie… On en a bien ri, après coup, en se remémorant l’événement. En fait, ce n’était pas si drôle…            </p><p> </p><p>                  Au demeurant Zède n’était pas si con&#8230; Loin s’en faut. Elle était très, trop, excessivement, personnelle… Et manipulatrice à souhait mais ça ne se fait pas de le dire.</p><p> </p><p>                  Suite à l’opération de ma cheville, elle voulut absolument que j’obtienne une pension d’invalidité. Elle me persuada de jouer la comédie devant le spécialiste qui ne fut bien sûr pas dupe. C’est lui qui avait raison. Ma cheville ne me fit jamais plus souffrir. Et je suis simplement passé pour un simulateur, à ma grande honte.</p><p> </p><p>                  Chaque maison possède ses coins sombres. Dans la minuscule cuisine où nous mangions tous les jours, se trouvait un placard à cirage et drogueries diverses, qui nous faisait peur, ma sœur et moi, parce que c’était l’antre des cafards et aussi des souris. Il fallait alimenter le poêle de charbon et j’avais une sacrée trouille quand on m’envoyait remplir le seau des quelques boules nécessaires à la combustion nocturne, dans une sorte de réduit sous l’escalier du rez-de-chaussée, où il m’arrivait de croiser quelque rat bien gras. J’ai vu le vieux voisin  du dessus en traquer un avec sa canne. Ce qu’il couinait de trouille, ce pauvre rat ! Aucun risque de propager la peste noire ! Les rats d’aujourd’hui sont propres ! M. Perret est mort prématurément, d’une opération ratée de la cataracte. Le mieux est l’ennemi du bien, mais allez l’expliquer à des chirurgiens ! Ceux d’Albertine Sarrazin, pour ceux qui s’en souviennent ! Il avait perdu, peu de temps avant, son fils dans des conditions stupides. Un apéro trop arrosé, une rambarde à enjamber et le malheureux jeune homme était tombé dans le vide. Comme moi dans mon rêve initial. Avec moins de chance cependant. Ca ne s’explique pas, la chance !</p><p> </p><p>                  En fait, à part nous, il n’y avait que de vieux occupants. Nous les vîmes partir,  les uns après les autres,  la veuve inconsolable du fait de son légitime chagrin, et la perte de ce fils unique pour ne rien arranger, notre voisine de palier Mme (ou Melle) Dombres, toujours affable et à la voix suraiguë mais qui recevait rarement des visites, et bien sûr les vieux proprios, à qui la bijouterie ne survécut que fort peu de temps malgré les efforts de leur fille célibataire. Les petits-enfants venaient les voir. Ils étaient plus âgés que nous et nous sentions bien qu’ils étaient d’un autre monde. Toujours tristes, toujours l’air embarrassé d’être là, tirés à 4 épingles, bien coiffés et ne manquant jamais  la messe du dimanche. Toutes ces personnes auraient pu s’avérer des héros de roman, chacune avait sans doute bien des histoires à raconter. Avec sans doute aussi, leur part D’ombres (Le petit-fils se masturbait-il ?). Tstt ! Pas de ça chez nous ! Point de laisser-aller dans les petites choses !</p><p> </p><p>                  Les Cabanon occupaient tout le premier, avec leurs enfants qui ne tarderaient pas à reprendre l’affaire, rue de loge, perpendiculaire à la mienne. Ils avaient un autre appartement au-dessus de la bijouterie. Ils nous y ont invités une seule fois. Lors de la visite du Général qui descendait de la préfecture à la Comédie dans sa fameuse DS noire. Les rues noires de monde. Ainsi nous avons pu le voir rejoindre  le lieu de son discours, qui nous saluait, du balcon. Nous étions, comme on dit, aux premières loges. La foule était enthousiaste. Les gens applaudissaient. Pensez ! La libérateur de la France, de l’occupation nazi qui mettait enfin un peu d’ordre dans le pays, et promettait l’arrêt de la guerre en Algérie. Les mêmes le chasseraient du pouvoir une décennie plus tard. Ainsi va la vox populi. Ayez pitié d’un pauvre aveugle, criait le vendeur de billets à deux pas du balcon. Villiers (de l’Isle Adam) n’aurait pas mieux dit…</p><p> </p><p>                  Une autre vieille dame mérite d’être évoquée. La vie ne l’avait sans doute pas gâtée. Elle habitait dans un village du côté de Béziers où ma sœur passait ses vacances (On se débarrassait d’elle aussi) chez sa marraine. A la mort de sa fille, veuve elle aussi, mon père décida de la faire vivre avec nous. Il s’agissait en effet de sa tante, la sœur de sa mère.</p><p> </p><p>                  Nous étions plutôt contents au début car elle nous parut tout d’abord affable et puis mon père n’osait pas trop sortir de ses gonds devant elle, ce qui nous faisait du répit. Elle m’avait même acheté, dès son arrivée, un vélo de course, mon rêve. On allait au restau, certains dimanches, moi qui n’y étais pratiquement jamais allé. Je me souviens d’écrevisses à la sauce armoricaine, on s’en mettait plein la serviette. Au bout de quelques semaines, nous commençâmes à déchanter. Elle se montra vite capricieuse, égocentrique, hypocrite, gourmande, calomniatrice et surtout radine envers nous qui faisions tout pourtant pour lui apporter un minimum de tendresse, faute de mémé paternelle.</p><p> </p><p>                  Nous comprîmes plus tard, quand elle déménagea en catimini, que les personnes qu’elle rencontrait, en se baladant, l’après-midi du côté de la Comédie, hantant quelque pâtisserie de luxe, se chargeaient de lui dire pis que prendre de ses hébergeurs et de leur progéniture. Bref  la situation dégénéra même si notre train de vie s’améliora quelque peu. Mes parents achetèrent un appartement en bord de mer, ce qui ne coûtait pas grand-chose en ces temps bénis où le Languedoc faisait fuir les touristes. Aujourd’hui, ils n’auraient pas pu s’offrir son cabinet de toilettes. Nous ne l’avons jamais revue et finalement ne l’avons pas regrettée, sauf qu’elle était partie avec la télé, payée de ses deniers. Plus de Joss Randal ni d’<em>Incorruptibles</em><strong>. </strong>Une semaine après, avec le peu d’argent qu’elle nous abandonnait, nous avions la nôtre, et plus belle encore !</p><p> </p><p>                  J’ai déjà fait allusion au séjour de Rabelais en notre ville, dans mon immeuble. Ce que j’ai retenu de ma longue fréquentation littéraire du moine défroqué ? Sa propension à élaborer des listes. Cela lui permettait de recenser exhaustivement le savoir de  la Renaissance, alors en pleine euphorie. Voici quelques sentences à mon usage, que je n’ai point fait graver, tel Montaigne, sur les solives de ma tour car elle n’en comportait point et qu’elle était de toute façon trop petite. Sinon j’aurais pu « graffer »,  parmi 57 de mes maximes :</p><p><em>Aduler des femmes de lettres n’exalte en rien la virilité.</em></p><p><em>Quelle fureur que de s’acharner à cerner la raison de ses passions.</em></p><p><em>Sans le guide-robe, que deviendrait le ballon ? (Pas de pot)</em></p><p><em>Pourquoi viser l’objet rêvé si le réel à notre porte est.</em></p><p><em>Il ne nous est pas donné de ne point nous contredire !</em></p><p><em>Oui le corps fait littéralement chier l’esprit (- et dans tous les sens).</em></p><p><em>Quand on réalise à quel point le sexe est mal vu…</em></p><p><em>Si je glaviote dans le yaourt, c’est pour baratter dans le mauvais goût.</em></p><p><em>Nul livre ouvert jamais ne souillera le pas de la porte.</em></p><p><em>La Création ne relève pas seulement de la rigolade.</em></p><p><em>Le temps s’en va, tu peux toujours râler, Françoise !</em></p><p><em>On oublie trop vite, mais quoi ?</em></p><p> </p><p>                  Et ma préférée <em>: Ô mes ouailles, où trouver un disciple ! Ou du moins un ami ! Si je connaissais quelqu’un qui en fut digne</em>… Montaigne n’eût pas mieux dit… Je les ai casées dans <em>Jeudi soir Jeudi noir.</em></p><p> </p><p>                  J’aurais pu tenter quelque chose sur les murs de ma chambre, ne serait-ce que pour faire enrager Zède, et sa manie de la propreté. Important pour moi les listes. J’en ai toujours fait : de livres, de disques, de pays, de potes, de petites amies… Une façon de combler les manques…</p><p> </p><p>                  Tous les jeudis matin, et cela nous réveillait, on attendait le cri inquiétant et rauque de la ramasseuse de fringues usagées, la « peillarotte ». &#8211; <em>O peillarot’, y’a  pas des peou</em> ?, chantait-elle plutôt qu’elle ne quémandait.  Il s’agissait d’une gitane et l’on craignait de la croiser quelque jour. On nous disait, à l’âge du père Noël, que si nous n’étions pas sages, elle nous emporterait avec les peilles déchirées qu’elle mettait dans sa carriole (dont on entendait aussi le grincement). Je m’imaginais une vieille femme horrible à souhait, une sorte de sorcière urbaine.</p><p> </p><p>                  Le jour où je la croisais, je me rendis compte que son physique ne cadrait guère avec voix, et que, sans être d’une beauté manifeste, elle avait au moins l’atout de la jeunesse. On se fie trop aux apparences. Ainsi au téléphone, on s’imagine un physique et… .</p><p> </p><p>                  Au village, mon père c’était le marchand de peilles…</p><p>                  Que dire encore ? Dans une alcôve de l’immeuble d’à côté, sur le chemin de l’école, j’ai vu notre instit remplaçant, que j’adorais (Il ressemblait à Gary  Grant) embrasser une jeune et jolie fille. Ca m’a beaucoup ému, troublé, fasciné et fait longuement réfléchir et donné des idées de caresses.</p><p> </p><p>                  Je l’ai retrouvé quelques années plus tard au collège-lycée, qui enseignait l’Histoire. Je ne l’ai pas aimé. Il était imbu de sa personne et peu soucieux d’éveiller sa classe à une matière qui pourtant ne manquait pas d’attrait. Comme on change !</p><p> </p><p>                  Ma sœur avait un petit fiancé, le petit Bousquet, petit-fils d’un professeur qui me donna plus tard quelques cours de maths, en vain tellement il était directif et magistral. Un jour, au bout de la rue, je le vis, le petit Bousquet, se faire bousculer par deux camarades hargneux. N’écoutant que mon sens de la justice, je me précipitais pour lui donner un coup de mains et j’y réussis mieux que bien puisque les deux agresseurs s’enfuirent. On est bien courageux quand on n’a pas douze ans. Il m’en a toujours été reconnaissant et il me saluait quand, devenu grand et costaud, c’aurait été plutôt à lui de me protéger. Bijou, j’en parlerai plus tard, brune aux cheveux très longs, très typée du côté de la Méditerannée, m’a avoué un jour qu’elle avait eu une aventure avec lui, ce qui m’a fait tout drôle. Plus tard, ma sœurette sortit, comme on disait à l’époque, avec l’un des deux frères Aymard, de la colonie de vacances, La Font Rouge. Roger, l’autre s’appelant Jean. Aussi chaque fois que quelqu’un se lamentait : J’en ai marre, immanquablement, je débitais : Roger Aymard. 55 ans après, cela me fait toujours rire.</p><p> </p><p>                  Je m’étais entiché de géographie si bien qu’à l’école primaire, je connaissais le nom des départements et de leur préfecture, que je trouvais sur le calendrier des postes. Je les récitais quand Zède me débarbouillait dans la cuisine. Déjà la manie des listes… Plus tard, je n’ai eu de cesse de visiter chacun d’eux et les villes principales quand c’était possible. Dernièrement, je suis allé à Dunkerque et Arras pour compléter ma liste. A l’heure où j’écris ces lignes, j’ai effectué le tour complet de la France. Ne me manque qu’Ajaccio et deux trois petites villes corses Nord ouest, j’espère bien m’y rendre dans l’année. Il faut une bonne mémoire. Je l’ai de ce qui est ancien (chansons, poèmes, départements…),  moins de ce que je viens de faire, lire ou dire. Parfois, je ne retiens rien du dernier livre lu. Vous me direz…</p><p> </p><p>                  Le même émoi, à la vue de l’instit, l’éveil érectile des sens, je l’ai éprouvé au même moment en feuilletant, dans les toilettes, les magazines féminins qui égayaient Zède.</p><p> </p><p>                  Et notamment les romans-photos qui sévissaient à l’époque, à tout comme les romans à l’eau de rose.</p><p> </p><p>                  Il y avait :</p><p> </p><p><em>Nous deux, parfois un roman photo avec des vedettes de l’époque.</em></p><p><em>Confidences, </em></p><p><em>Intimité (du foyer)</em></p><p><em>Bonnes soirées</em></p><p><em>Paris-Match</em></p><p><em>Ici Paris</em></p><p><em>France-Dimanche</em></p><p> </p><p>                  Cela faisait beaucoup mais, après tout, c’était son argent… Pas beaucoup d’instruction mais du divertissement ! C’est ce que les gens recherchent. Elle était d’avant-garde not’mère !</p><p>                  On ne fêtait jamais nos anniversaires. J’ai attendu mes 20 ans pour fêter le premier, chez la Coopérante  (… plus tard), en deux parties (une au restau, une chez elle). Pré-texte : trop près des fêtes de Noël et du jour de l’an.</p><p> </p><p>                  Et puis l’amélioration du quotidien à payer (fauteuils royaux, commodes princières, lustres de nobles, chandeliers de châtelains…). On se rattrapait sur les paquets de Bonux avec leur cadeau surprise, un indien ou un cow-boy en plastique que l’on ajoutait aux chevaliers du château-fort. Et pour ce qui me concerne, les images des vedettes, je les trouvais dans les boites de Tonimalt, remplaçant le cacao ou la Ricorée.</p><p> </p><p>                  Un jour, on a sonné à la porte à l’heure où habituellement nous passions à table. Ce n’était pas un représentant. …</p><p> </p><p>                  Comme chez Proust, à Combray, voyons, qui ça peut bien être ?????</p><p>                  Il s’agissait du géniteur d’un flirt estival  &#8211;  j’avais 15 ans &#8211; qui avait surpris mon manège avec sa fille (Sissi) pour correspondre en catimini. Ils habitaient alors vers La Pergola. Il nous fit un sermon, me traita devant mes parents de jeune coq et nous quitta en présentant à la vaillante Zède ses hommages. Eclat de rire général dès qu’il eut franchi le seuil. On ne parla plus que de « Mes hommages ».</p><p> </p><p>                  Lors du décès du père Ray, la jeune fille d’alors, devenue une vieille amie, nous rejoignit à la cérémonie – à laquelle la toute nouvelle veuve refusa de participer ! Durant la collation rituelle, je ne manquais pas de lui présenter la fille de « Mes hommages ».  Elle s’en souvenait ! Celle-là fit tomber sa montre, qui s’était soudainement détachée, aux pieds de not’mère ce qu’elle interpréta tout de go comme un mauvais présage. Effectivement, Zède devait partir à son tour trois mois plus tard. Syndrome de glissement, qu’on nous a dit. Et là pas besoin de patins sur le parquet verni.</p><p> </p><p>                  Je n’ai pas été tendre avec elle et sans doute est-ce là son enfer. Ne pas avoir laissé de bons souvenirs dans la mémoire des autres. Toutefois, le temps adoucit tout et porte à l’indulgence. Aujourd’hui, ses expressions toutes faites, le dictionnaire des idées reçues, énoncées en leur temps par esprit de chicane ou de mauvaise foi, nous font bien rire et il nous arrive de les pasticher en imitant sa voix. On ne peut pas se retrouver, ma sœur et moi, sans s’en rappeler une. C’est un peu notre mythologie personnelle. « Non mais tu t’es vu(e) ? »</p><p>                  Une fois, en tournant la tête, lors d’un repas dans la cuisine, ça devait être un jeudi puisque je n’étais pas à la cantine, je vis une bonne femme qui me parut assez sale en plein milieu du couloir. Une vieille gitane avait pénétré notre antre privé. J’ai prévenu les parents et mon père, n’écoutant que sa colère, l’a vertement chassée. Elle n’était pas entrée sans sonner, et en silence, pour rien… C’est assez dire si la confiance régnait en cette époque et si fermer l’appartement n’était pas un réflexe primaire. Pas plus que la porte d’entrée du bas… On imagine aujourd’hui l’inconscience…</p><p> </p><p>                  On s’est plutôt bien entendus, ma sœur et moi, l’adversité tisse des liens, même si Zède a tout fait pour nous monter l’un contre l’autre en inventant de prétendues rivalités. Elle divisait pour régner. Bien sûr il y eut certaines chamailleries. Si je dénonçais, toujours pour me faire bien voir, une de ses bêtises, elle me disait du haut de ses cinq ou six ans : Toa, Tais-toa…. Et si je me vantais de quelque prouesse : Il s’en croaa… Aujourd’hui on dirait : il se la pète, le frangin. Et puis d’abord, c’est pas vrai, je te ferai dire…</p><p> </p><p>                  Elle s’est radoucie sur ses vieux jours, je parle de la mère,  notamment au contact de ses petits enfants, surtout le garçon de la famille. Elle avait un esprit de contradiction poussé à l’extrême et se disputait avec sa cadette, notre tante (laquelle prétendait m’avoir élevé), dès qu’elle en avait l’occasion n’hésitant pas à médire des uns et des autres. Cela a beaucoup nui à l’ambiance familiale. N’en est-il pas de même dans la plupart des familles ?</p><p>                  Ma tante et mon oncle lui rappelaient sans cesse qu’elle s’était très mal conduite à mon égard en m’abandonnant, à la naissance, plus de trois années chez ma grand-mère. Mon père, cela ne le choquait pas puisqu’il avait eu le même début de parcours dans la vie. J’en suis revenu peu dégourdi et peu ouvert au monde environnant. En effet, au village, on m’y surprotégeait et mon espace de vie ne dépassait pas le café et la place. L’adaptation à la ville fut difficile.</p><p>                   Cet abandon, pas total, mes parents venaient toutes les fins de semaine, m’a marqué à vie. Cette impression d’être décalé, pas dans mon assiette, pas au monde comme disait Rimbaud. Et puis les tentations de me jeter par la fenêtre, certes par jeu mais il est des jeux qui en disent longs sur le vide intérieur qui ne se comblera jamais.</p><p> </p><p>                  Pour en terminer avec cet appartement, c’est fou le nombre de copains (puis de copines) qui y sont passés régulièrement et qui me font dire aujourd’hui que l’amitié est toute relative et que celles que l’on qualifie d’enfance sont rares.</p><p> </p><p><em>Qu’est devenu Jean-M. G, un copain de colonie (de vacances), avec qui nous fûmes inséparables pendant au moins 4 ans ? Il m’a appris des airs de guitare classique. Il était impayable quand il contait l’histoire du capitaine des pompiers qui pleurait dans son casque et qui finit se remplir et déborder ce qui fait pleurer le pompier… </em></p><p><em>Qu’est- devenu Claude R, encore un copain de colonie, dont j’ai su plus tard qu’il avait embrassé la carrière de facteur et qui adorait Polnareff ?</em></p><p><em>Qu’est devenu Jean-L.  qui avait loué à la mer à côté de chez moi, avec qui j’ai campé pour la seule et unique fois de ma vie tout près de Palavas, et qui m’a invité à son mariage ?</em></p><p><em>Qu’est devenu l’autre Jean-L . avec qui j’ai fait du stop à nos risques et périls, dormi dans une voiture, fait les 400 coups qui forment la jeunesse ?</em></p><p><em>Qu’est devenu Didier, le rouquin, que de méchantes âmes appelaient Cohn-Bendit, voisin direct du Piochet, compagnon de colonie devenu militaire et dont j’ai été le témoin de mariage ?C’est moi qui l’ai conduit vers sa nuit de noces, Hôtel de Noailles…</em></p><p><em>Que sont devenus Cauquil, Nogaret, les frères Pagès, copains de foot et de cache-cache. Et aussi de ces petites privautés dont parle Voltaire et dont on se souvient plus tard avec attendrissement ? Les derniers je ne les ai jamais vus râler sans se mettre à rire en même temps, ou comment ne jamais se prendre au sérieux. </em></p><p> </p><p>Hervé, de son vrai nom Jean-Louis, je sais ce qu’il est devenu. Il s’est tué d’un coup de carabine<em>…</em></p><p>Je pourrais en citer des dizaines ? Sauf que j’ai oublié leurs noms… Les mecs, si vous me lisez, manifestez-vous (sauf les défunts, ça va de soi. Et en corps si possible…).</p><p>                  Que sont nos amis devenus ?</p><p> </p><p>                  En attendant, on a grandi, mûri, vieilli, m’aigri ?…</p><p> </p><p>                  Nous sommes revenus sur les lieux, un jour avec ma sœur, au 4, rue trésoriers de France. Avons pu entrer dans le hall, monter au deuxième et revoir notre porte d’entrée. Nous sommes restés sur le seuil. On reste souvent sur le seuil. Avec un peu de courage, on aurait pu…</p><p> </p><p>                  Je demeure sur le seuil de la vérité. Car quel est le fil conducteur qui sous-tend ma démarche en ce livre ? Sauver de l’oubli définitif et rendre pertinents des souvenirs qui n’ont aucun intérêt en soi. Il me faut en effet effectuer une sorte de sélection limitée, en fait une infime quantité de références au réel eu égard aux milliers de jours et millions d’heures où j’ai le sentiment d’avoir pourtant vécu. Cette sélection se saurait être exhaustive, d’autant que la mémoire est défaillante, que rien ne l’empêche de livrer une version tronquée de la réalité et que de toutes façons le choix des mots et des phrases que j’emploie la découpent selon une configuration trop pour s’avérer authentique.</p><p> </p><p>                  Seule l’écriture m’importe, et ce que l’on peut en faire, quel qu’en soit le sujet. Concédons qu’en l’occurrence le sujet que je traite est davantage en relation avec le réel, enfin ma relation subjective au réel. Pourquoi aller chercher ailleurs… Il importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  J’avais avoué un jour à Michel Butor que je comptais me lancer dans ce style de projet, lequel consisterait à extraire un certain nombre d’événements insignifiants de mon existence mais qui deviendraient significatifs après coup. Il m’a répondu que cela avait déjà été fait, par Proust.</p><p> </p><p>                  Outre que je n’ai pas le talent, le génie même,  de ce dernier, que j’admire par-dessus tout, je ne recours pas aux phrases longues et périodiques,  je n’appartiens pas au même milieu social et je ne vis évidemment pas à la même époque.           </p><p> </p><p>                  Il faut tout de même écrire même si nos prédécesseurs nous barrent le chemin. Et quand je dis « Il faut », c’est encore très général. Je devrais dire : Il me faut…</p><p> </p><p>                  Ainsi fis-je. Mais pas figé.</p><p> </p><p> <strong>      ON ABOUTIT RUE DE LA RUE DE LA LOGE DES MARCHANDS</strong></p><p> </p><p>                  Rue commerçante, Jacques Cœur y a laissé son empreinte. Mon père, Ray donc, y a longtemps travaillé. Vêtements de confection. Magasin, on ne disait pas boutique à l’époque,  au nom so british. Deux étages. A 15 ans, je balayais, astiquais, nettoyais les vitres. Bien fait pour moi ! Je n’avais qu’à profiter de mes vacances, bien peinard en colonie. Mais j’ai suivi une fille du Piochet… On s’est quittés au bout de  deux jours…</p><p> </p><p>                  Ray m’a immédiatement mis au boulot. Employé en chef par une famille juive qui a toujours été extraordinaire avec moi. M’ont embauché au noir afin que je puisse assurer mes études, me laissaient lire tout mon saoul entre deux clients. M’y encourageaient au contraire. Et sans ironie aucune. Plutôt admiratifs même. Subodoraient sans doute que je serais amené à pratiquer une activité intellectuelle quelque jour. La patronne est venue m’acheter un essai sur Butor que nous signions alors à la librairie Molière, juste en face du Théâtre (aujourd’hui Opéra-Comédie), avec Skimao, qui lui-même y travaillait. Elle me laissait garer sa voiture de sport. Grâce à elle, j’ai pu faire mes deux premiers voyages importants, à Paris et en Suisse. En avion et en train Première classe. Inoubliable ! J’accompagnais leur dernier né, et l’un de ses copains, au ski, il me semble.</p><p> </p><p>                  Ils ont été très indulgents car j’ai fait pas mal de bêtises pendant le voyage (Me suis trompé de train, Suis monté dans le mauvais wagon, les ai laissés dans un cinéma pendant que je visitais, émerveillé, le quartier de l’opéra…). Dans ce magasin, j’ai vu Manitas et ses fameuses bagues, Chirac en campagne (« Bonjour, comment allez-vous ? ») et entr’aperçu, de dos, la mère de mon père, internée après une terrible dépression, en liberté relative, et que je n’ai jamais rencontrée.</p><p> </p><p>                  Mon père se prénommait Raymond. Ce prénom lui semblait vulgaire « Mon c… s’appelle Raymond, quand je l’appelle il me répond »). Aussi se faisait-il appeler Monsieur Georges. Le problème, c’est que le beau-frère du patron se nommait aussi Monsieur Georges. Ca a créé pas mal de malentendus. Quant à moi, je n’aimais pas mon prénom d’autant qu’en mon jeune temps, seul l’acteur Bernard Blier, rondouillard et peu attrayant (malgré son talent) en était affublé. Plus tard Giraudeau, Tapie, Verley, Campan et même Lavilliers viendraient à ma rescousse. Raymond, je l’appellerai Ray,  à l’instar de Ray Charles et puis ça fait plus sexy sans pour autant verser dans la vulgarité.</p><p> </p><p>                  En face du magasin, se trouvait le Tabac, marchand de journaux. Comme beaucoup de « teenagers »,  j’y attendais chaque mois la parution de SLC, Salut les copains. Au-delà des photos et des reportages, deux aspects m’intéressaient et m’intéressent encore aujourd’hui. D’abord la variété et l’originalité des rubriques, lesquelles, a posteriori, me semblèrent posséder des qualités littéraires, transposables dans le style de texte auquel je m’adonne à présent, notamment si l’on y ajoute une dimension ironique liée au décalage temporel.  Ca vaut parfois du Georges Pérec et des auteurs à contraintes :</p><p>                  Je me souviens de : <em>J’adore Je déteste</em>, que je raccourcis sciemment mais qui me donne l’illusion d’être une vedette d’alors, ce à quoi j’aspirais comme tous les jeunes du baby boom. Plus du tout aujourd’hui et sans le moindre regret.</p><p> </p><p><em>      J’adore les randonnées d’été dans la montagne/ Je déteste les plages surpeuplées.</em></p><p><em>      J’adore les nationales peu fréquentées/Je déteste les autoroutes et leurs camions.</em></p><p><em>      J’adore écouter mes disques bien peinard à la maison/Je déteste les chanteurs de rue.</em></p><p><em>      J’adore la Bretagne/Je déteste les zones commerciales et industrielles.</em></p><p><em>      J’adore le Montpellier que j’ai connu/Je déteste les villes tentaculaires.</em></p><p><em>      J’adore les idées généreuses/Je déteste la foule déchainée, capable/coupable du pire.</em></p><p><em>      J’adore les promesses tenues/Je déteste avoir l’impression de m’être fait entortiller.</em></p><p><em>      J’adore les signes de reconnaissance méritée/Je déteste l’injustice. </em></p><p><em>       J’adore les animaux sauvages, et de loin/Je déteste les chiens qui aboient furieusement et crottent un peu partout sans que cela ne dérange les propriétaires indélicats.</em></p><p><em>      J’adore les moments qui précèdent un rendez-vous important/Je déteste attendre mais alors là je déteste vraiment.</em></p><p><em>      J’adore Hoellebecq, surtout celui du début/Je déteste la plupart des écrivains que l’on me conseille et qu’il faut avoir lu.</em></p><p> </p><p>                  Évidemment mes réponses auraient été bien différentes à l’époque. En vieillissant, ce dit-on, on devient misanthrope, prudent, sans doute plus rigide. De mon côté je deviens tolérant. On en apprend autant avec ce genre d’exercice que dans bien des prétendus aveux censées émoustiller l’imagination limitée de certain(e)s lecteurs/lectrices. Et la misère de leur vie sexuelle.</p><p> </p><p>                  La deuxième raison était liée au hit-parade. Si certaines chansons à succès passaient souvent à la radio, bien d’autres étaient laissées pour compte. C’étaient celles-là que je désirais découvrir et posséder. J’avais envie de tout connaître. Toujours ce manque à combler. Ce qui aurait impliqué l’achat de centaines de disques. Me restait la rêverie autour du titre, et parfois une musique de mon cru à partir de paroles sans air ni orchestration.</p><p>                  Ou à en inventer de nouvelles sur un air entendu par hasard. Ca m’est arrivé de m’y essayer,  pour épater telle jeune fille (…plus tard, la boxeuse) en faisant croire qu’elle était de moi. Vu la médiocrité du morceau en question, j’aurais sans doute mieux fait de l’écrire directement. Toujours est-il que j’ai commencé par rédiger des chansons avant de découvrir Mallarmé, Rimbaud et une conception plus élaborée  de la poésie, puis bon nombre de poètes.</p><p> </p><p>                  Parmi les premières, <strong><em>Les allumeuses de gitanes</em></strong>, dont je livre le début et la fin, paraît aujourd’hui d’une auto complaisance insupportable.. Ah, jeunesse !</p><p> </p><p>      C’était ma période Chansons, avant même de dévorer les grands poètes</p><p><em> </em></p><p><em>La vie va et vient dans mon ventre/Comme une vipère timide</em></p><p><em>Un cœur crevé renie le chantre/De mon avidité de vide</em></p><p><em>Il se maîtrise et s’adoucit/Face au troupeau qui lui fait masse</em></p><p><em>Il en oublie sa pénurie/ Sa personnalité d’efface</em></p><p><em> </em></p><p>                  … (Une vingtaine de couplets plus tard).</p><p> </p><p><em>      Quand on s’en fout d’être foutu/Que notre espoir cligne et s’étiole</em></p><p>      <em>Qu’on se dit que tout est fichu/Et que l’on connaît mal son rôle</em></p><p><em>      On cherche des succédanés/Dans la chair des années qui passent</em></p><p><em>      On chérit des temps surannés/Et l’on guérit de guerre lasse</em></p><p><em> </em></p><p>                  Très influencé par les allitérations du toulousain Nougaro et par la noirceur souveraine d’un Léo Ferré pour qui je m’étais pris d’une véritable passion. Ferré, très important Ferré. J’y reviendrai. Je l’aimais bien, tu sais.</p><p> </p><p>                  Dans SLC, de multiples rubriques eussent pu se voir traitées littérairement par des auteurs désireux de ne point adopter la forme traditionnelle du récit linéaire. Celui-ci sans doute fait ses preuves, mais se retrouve concurrencé par d’autres activités artistiques : la BD ou le ciné entre autres, pour ne point évoquer les technologies modernes, les jeux vidéos ou l’IA.</p><p> </p><p>                  Retrouvant quelques numéros au hasard j’ai relevé : <em>30 questions à</em> :</p><p>                                         (En l’occurrence, Moi.)</p><p> </p><p>                  Je m’y essaie :</p><p> </p><p><em>      Pourquoi vous appelle-t-on BTN ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Ce sont mes initiales. Les copains m’en ont assez vite affublé dès la publication de mes premiers textes et je les ai utilisés pour signer mes articles. D’abord pour éviter les fautes sur mon nom (les Thelons, Theulons, Telons et les Noailles, Nouaille ou pire, Nouilles ! avec ou sans trait d’union), ensuite pour distinguer mon travail journalistique de mes productions littéraires (poèmes, romans, nouvelles…). En revanche, à cause du B, beaucoup se sont mis à me baptiser du prénom de  Bertrand, plus distingué que Bernard qui rime avec connard. J’aurais préféré Brice ou Benjamin. D’ailleurs j’ai failli me prénommer Eric. Mais c’était trop scandinave. </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Pourquoi n’êtes vous pas davantage connu ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Est-ce si important ? En fait, je ne fais rien pour. Dans la mesure où je cultive une passion et n’ai pas besoin d’en assumer les conséquences pour vivre, je préfère demeurer discret. Ca évite de devenir une cible facile ou un bouc émissaire. Surtout en ces époques de moralisme sournois. Je refuse les invitations à me produire en public, à animer des émissions de radio etc. Je n’ai pas envie de rencontrer les gens qui auraient pu m’aider, et je crains comme la peste la célébrité, source de tant de maux. De plus, il m’arrive d’avoir épisodiquement le trac, un peu comme j’ai des crises de panique en voiture, et je n’ai plus envie de lutter contre.  Si quelque chose méritait d’être retenu de ce que j’ai produit, cela se fera sans moi. Si non, eh bien tant pis ! J’aurai pris plaisir à écrire et cela m’aura bien occupé l’existence.  Je n’en demandais pas plus.  Et puis, sans doute ne le méritais-je pas ? Qui se préoccupe d’écriture en ces temps d’images hégémoniques et de réseaux sociaux ? De toute façon,  j’ai suffisamment vécu pour savoir que des quantités de choses tombent dans l’oubli assez vite et après tout ce n’est pas plus mal. Il faut savoir reconnaître ses limites. Alors connu, pas connu, au regard de l’immensité de l’univers, cela ne fait pas grande différence. On le sait tous : l’argent ne fait pas le bonheur et il contribue à pas mal de soucis.</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Avez-vous des idoles, des maîtres à penser, des personnes que vous admirez… ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Forcément des écrivains. Tous ceux que je cite en ce livre : Joyce, Proust, Nerval, Montaigne, un certain Céline. Plus tard, Michel Butor, qui m’a appris à structurer mes écrits, Maurice Roche qui m’a enseigné la concision ou Yves Bonnefoy qui m’a réconcilié avec la poésie. Quand j’étais jeune j’adorais Adamo, (que j’aime toujours), Johnny (dont je me suis lassé. Ses adaptations de Go to get you into my life, de Girls ou de When a man loves a woman, sont tout bonnement catastrophiques !) et les Beatles (que je réécoute régulièrement, avec plaisir). En règle générale je préfère les outsiders aux stars. J’aimais mieux Vercruysse que Platini, Rothen que Zidane, Fignon que Hinault ou Van Looy qu’Anquetil. C’est un peu pareil dans le domaine de l’art. Pour ne donner qu’un exemple, j’aime mieux Braque et Masson que Picasso. Et même, parmi mes amis du milieu de l’art, j’ai tendance à privilégier le méconnu par rapport aux superstars : Yves Reynier, Dominique Gauthier, Tjeerd Alkema, Patrick Saytour… Plutôt que Koons, Hirst, Bansky, Cattelan… Pour les Beatles, j’ai un penchant pour Paul alors que la plupart lui préfèrent John. Pour les Stones, Brian Jones. Je n’aime pas rencontrer les gens connus. On ne sait par quel bout les aborder et ils sont dans leur monde à eux. Je préfère éviter.</em></p><p><em> </em></p><p><em>       Quels sont vos plus grands regrets dans la vie ?</em></p><p><em>      A titre personnel,  j’en ai deux essentiellement : celui de ne pas avoir fait de latin ou de grec quand je suis entré au collège, cela  m’a beaucoup pénalisé par la suite quand j’ai dû passer des concours difficiles, et parfois dans des réunions plus ou moins savantes. Je regrette aussi de ne pas avoir travaillé davantage mon anglais ce qui aurait pu m’être fatal lorsque j’ai dû passer lesdits concours. Et lorsque je suis à l’étranger ou même dans certaines visites de presse qui se font à présent dans la langue de Milton. Et aussi : de ne pas avoir eu le courage d’apprendre le solfège et la musique en général alors que ma mère avait bénéficié de cours de piano, instrument dont elle jouait assez bien (mais pas du classique ! Que les succès d’après guerre). Mes parents n’ont pas écouté ceux qui leur disaient que j’avais l’oreille musicale, parlant même de virtuosité. J’ai animé des tas de soirées, à imiter des chanteurs en m’accompagnant à la guitare, mais je pense que j’aurais pu faire mieux. Je regrette aussi, un peu comme tout le monde,  d’avoir fait de la peine à des personnes que j’ai croisées dans ma vie, par bêtise ou peut-être cruauté. Mais bon, chacun a sa part de souffrance, de sottise et de soucis. A une certaine époque, j’ai regretté de ne me pas être installé à Paris où j’avais des relations. Avec le recul, j’ai sans doute bien fait. Ainsi j’aime toujours Paris. </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Et motifs de satisfaction ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      D’avoir vécu une période où le pays n’a pas été frappé par la guerre, en tout cas à partir des événements d’Algérie. On mesure la chance que nous avons eue quand on voit que cela s’agite sur le plan européen et international. D’avoir connu  aussi la libération des mœurs et donc ni frustration ni recours à des échappatoires. Ni culpabilité immédiate. De ne pas avoir été victime du fanatisme. D’avoir vécu l’espoir et l’optimisme du grand soir même si les lendemains ont été plus douloureux. De ne pas avoir perdu de proches avant un âge décent. En revanche,  j’aurai perdu des amis beaucoup trop tôt : Jacky et André dans un accident de voiture (dans laquelle j’aurais pu ou dû me trouver). Jean-Paul Martin, qui m’a tant soutenu, en publiant mes poèmes. Des écrivains… Des artistes… Le collectionneur Georges Desmouliez… </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Avez-vous des tics, des manies ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Je répète à tout bout de champ : Tu m’diras… comme d’autres ont besoin de la cheville « voilà »… C’est la manifestation de ma pensée dialectique. Je ne peux m’empêcher d’envisager les deux aspects d’un problème. Par ex. je soutiens la cause écologique… Puis vient le fameux Tu m’diras, et j’essaie d’envisager les aspects contraires, ou du moins qui tendent à la nuancer. Quand quelqu’un de mon entourage fait quelque chose d’un peu inattendu, je propose, en roulant les r sur le modèle d’un directeur de cirque dont on m’a rapporté les propos : Eh bien je crois qu’on peut l’applaudir… A merci, je réponds : y’a pas de que… A merci beaucoup, dans l’intimité,  de rien beau c… Quand j’ai une envie urgente d’uriner ou pire encore je répète : ouite ouite ouite, que j’emprunte à un sketch de Magdane. Je dis aussi : Y’a que les gens sales qui se lavent… Il est pas un peu con, lui oh… (avec l’accent d’Elie Kakou imitant un kakou marseillais). Ou : c’est fini, oui ? en pastichant Louis de Funès. Ou : t’inquiète pas, Marcel, sans doute en référence aux Charlots.  Il ou elle n’esr pas fut-fut… Enfin, lorsque je cherche à argumenter de manière quelque peu spontanée, j’ai tendance à recourir à un raisonnement par analogie : c’est comme ceci ou comme cela… Evidemment l’analogie a ses limites et ne fonctionne pas à tous les coups. </em></p><p><em>      Quand je commence une collection, il faut que j’aille jusqu’au bout. Mais on ne peut parler de manie. Plutôt de compulsion répétitive. Le fort-da freudien. On touche là à l’inconscient et je ne suis pas forcément le mieux placé pour en parler.</em></p><p><em>      Depuis toujours, sans avoir de problèmes particuliers avec mes tympans, j’entends un mot ou une expression pour un(e) autre, ce qui m’a fait commettre un nombre incalculable de contresens. Par ex, j’entendais : « Aux 500 chanteurs » pour « O sphinx enchanteur » dans une chanson de la belle époque. Ce qui ne voulait rien dire et fomentait une énigme. Dont je me disais que j’aurais le fin mot quand je serais en âge de comprendre. Dans une chanson d’Adamo je comprenais « l’or gris si fort » alors qu’il s’agissait de l’orgueil. Dans une pièce  célèbre de Feydeau, la protagoniste entend ping-pong, au lieu de pis que pendre. Pas étonnant que je me sois intéressé ensuite à Michel Leiris et sa </em>Règle du jeu<em>. A Billancourt entendu comme Habillé en court, je connaissais par expérience.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Revenons à SLC. Très proche du précédent, mais plus orienté sur la franchise supposée. <em>Le jeu de la vérité</em>. J’étais une vedette et que l’on me soumettait ce questionnaire. Je ne sais plus ce que j’aurais répondu mais voilà ce que je réponds aujourd’hui.</p><p> </p><p>                  Avec une différence : Rien ne me fait aussi peur que le vedettariat et je refuse des tas de propositions honorables dont d’autres rêveraient. J’en cite trois : on m’a demandé de m’occuper d’une maison d’édition. Un grand artiste voulait que je l’accompagne en tant que poète/écrivain dans certaines de ses expos. J’avais été choisi parmi une poignée d’écrivains célèbres pour lire mes textes lors d’une exposition de niveau national… On veut aussi que je participe à une sorte de colloque, un hommage public à un auteur décédé… Refus catégorique… Plus envie.</p><p><em>As-tu déjà triché ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Oui, cela m’est arrivé en classe pour une épreuve d’Histoire, je crois et lors d’un oral du bac. Pour rien d’ailleurs car mes antisèches ne correspondaient pas aux questions posées. Ceci dit je ne sais pas tricher. Ca se lit sur ma figure. Je bafouille, je rougis. Je ne sais pas jouer la comédie, du moins en public. Aussi je m’en abstiens. De même, je ne sais pas mentir frontalement. Sauf dans le noir évidemment. Alors là je me suis pas mal rattrapé…Pourtant il s’agissait moins de mensonges que d’excès passager d’enthousiasme,  de confusion entre désir et sentiments. </em></p><p><em> </em></p><p><em>As-tu volé ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Oui, plus par jeu que par convoitise. Des bricoles : un badge, un bonbon, un magazine porno dans un bureau de tabac. Un livre trop cher, mais avec modération. Jai piqué de l’argent à mon père, quand il était en fond, jamais à des amis. Si ! A une bonne que je détestais, j’ai piqué son fric et comme elle m’a accusé, je me suis arrangé pour la faire virer. Je n’en suis pas fier. J‘avais 12 ans et c en’est pas le plus bel âge de la vie. </em></p><p><em> </em></p><p><em>As-tu essayé d’arnaquer tes amis ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Pas des amis, des relatons. Oui une fois lors d’un réveillon que  j’avais organisé, l’année du bac. Or ils furent plus malins que moi. Ils ont vite découvert le pot aux roses. Et m’ont fait prendre la honte de ma vie et perdre l’envie de recommencer. Et j’y ai été pour ma poche. Une somme dérisoire au demeurant. Belle leçon !</em></p><p><em> </em></p><p><em>Y’a-t-il des moments de ta vie dont tu n’es pas fier ? </em></p><p><em> </em></p><p><em>Evidemment. Je me suis moqué d’un pote qui avait voulu, maladroitement, séduire l’une de mes compagnes avec des motifs un peu lourdingues. On n’a jamais pu se réconcilier et c’est bien dommage car nous avions été très proches pendant deux ou trois ans. J’ai fait pire : j’ai incité un camarade de classe, à l’école primaire, à chaparder je ne sais plus quel objet, pour me faire bien voir de lui, puis l’ai dénoncé à la papetière volée, toujours pour me faire bien voir, des commerçantes. Où peut donc nous conduire le besoin d’affection et de reconnaissance ? Le camarade l’a mal pris. J’ai toutefois échappé à la raclée promise. Avec certaines petites amies,  je n’ai pas été réglo. Flirter avec l’une sous le regard de l’autre. Profiter de l’absence de l’une pour séduire sa copine… Sans doute pour me prouver quelque chose. Pour me venger des périodes difficiles, après mon accident de mob. Celui-ci m’a fait perdre un an de scolarité, pas mal de mes moyens et de mes certitudes. Pourtant ce fut un mal pour un bien : en redoublant, je me suis découvert une véritable passion pour la lecture…Et plein de copains avec qui en parler. Dernièrement, à St Petersbourg, je me suis quelque peu embrouillé avec une vendeuse de glaces qui faisait sûrement son travail d’attrape-touristes. J‘ai refusé de la payer, la plongeant dans un profond embarras vis-à-vis de son employeur. Mon repentir m’a rappelé ce passage de </em>Jacques le Fataliste <em>où un aubergiste change tu tout au tout son attitude quand il réalise que son débiteur va finir avec sa famille sur les routes, à la besace…</em></p><p><em> </em></p><p><em>Quels ont été les plus mauvais moments de votre vie. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Je ne parlerais pas de ma prime enfance parce que je ne m’en souviens guère. C’est ma tante qui m’a rappelé que mes parents m’avaient laissé plus de 3 ans chez ma grand-mère et qu’elle m’avait en partie élevé. Sinon, en priorité : ceux où mes parents m’ont abandonné, deux étés consécutifs, dans un village des alentours, afin de mieux profiter de leurs vacances. </em>Les garçons pleurent<em>, chantait Richard Anthony sur les ondes de la radio, ma principale échappatoire. Ma sœur était de son côté chez sa marraine. Qu’est-ce que je pouvais m’ennuyer chez cette personne que  je ne connaissais pas et qui était la maman d’un vieil ami de mon père ! Elle était liée à Audiberti et pas mal d’écrivains à succès. Quand Nougaro chantait à Montpellier, il lui envoyait un mot bienveillant et des invitations. J’étais trop jeune pour apprécier. Un jour,  je rencontrais deux frères, connus en colonie de vacances. Leur mère m’invita à déjeuner. J’étais tellement ému par la bonne entente familiale, que  je m’enfuis comme un malpropre, en larmes. </em></p><p><em>Plus récemment, ceux durant lesquels mon épouse a été atteinte d’une grave maladie. Et puis deux lieux et deux événements : Albi où j’étais invité à faire une conférence et dont je me suis carapaté à la suite d’une remarque désobligeante d’un artiste parisien, suffisant et malveillant, et Nice où j’ai quitté la salle de conf. au moment où j’allais prendre la parole tout en me demandant ce que je foutais là. Ces deux épisodes m’ont pas mal traumatisé, en tout cas durant des années, et j’en ai tiré des conséquences : j’ai abandonné quelques temps la critique d’art. Ce sont les artistes qui sont venus me chercher.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Les meilleurs ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Il y en a des tas. Je tirerai du lot : quand j’ai vu s’afficher sur l’écran de mon ordi mon admission à l’agrégation. J’en ai dansé de joie. Idem pour mon Capès auparavant. On m’avait tellement seriné que je n’étais pas une bête à concours. </em></p><p><em>Une conférence réussie à Laon, il faut dire que je l’avais préparée. </em></p><p><em>Une conquête surprise, où l’autre a fait les premiers pas. Une collègue, votre idéal au féminin, que vous imaginiez inaccessible et qui vous tend les lèvres alors que vous n’auriez jamais osé, même pas en rêve.  </em></p><p><em>Les rencontres avec Michel Butor, à Nice, à Gaillard ou à Lucinges, parfois en voiture, lequel m’a tant apporté sur sa lecture des grands auteurs et son recours à des structures préétablies dans ses œuvres littéraires. Certaines soirées chez Maurice Roche, à Lagnes, qui me racontait par ordre alphabétique les rencontres de sa vie. Le problème,  c’est qu’il dérapait sous l’emprise de l’alcool. Il fallait donc marcher sur des œufs et ne jamais le contredire. </em></p><p><em>Un trajet aller-retour avec Claude Viallat qui m’a raconté ses débuts. Passionnant.</em></p><p><em>Le jour où mon épouse, qui m’avait tapé dans l’œil, m’a inspecté avant que de m’embaucher dans la boite privée où nous avons plus ou moins débuté notre carrière. Après il y a des moments conventionnels : La naissance de mes filles. De ma petite-fille. Parfois c’est un je ne sais quoi ou un presque rien : un moment de grâce lors d’un voyage ou d’une randonnée. Une remarque qui fait du bien. Un compliment… A condition qu’il ne soit pas fait en public. Une lettre élogieuse et amicale de Vincent Bioulès. Une attention, des vœux, d’un artiste ou d’un écrivain qui me parvient par la poste, alors que je ne m’y attendais pas ou plus.</em></p><p><em>Le plus cocasse ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Un jour d’été, entre midi et deux, ma mère était à la mer, Ray avait amené une copine à lui dans le lit conjugal. J’en avais fait de même, au même moment, dans ma chambrette. Aucun des deux n’osa sortir de peur de rencontrer l’autre, par discrétion de mon côté. La maîtresse d’un jour et ma copine se rencontrèrent en allant toutes deux aux toilettes au même moment. Je n’ai jamais pu savoir de  qui il s’agissait. Cela m’a inspiré un </em>Pré-texte à la manière de Michel Leiris<em>. Je suis parti d’une chanson de Pierre Louki, </em>Pour faire rimer cul avec escarpolette,  il faut bien du talent, il faut bien du talent,<em> en supposant que la personne portait ce prénom et que nous nagions en pleine histoire de c…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                         </em>En voici un extrait. La longueur des phrases est voulue pour  suggérer l’idée de labyrinthe à laquelle on associe souvent la ville :</p><p> </p><p><em>« </em>Toujours est-il que j’étais loin de me douter (à l’époque où je l’écoutais, en pleine jeunesse passablement éthylique et libertine, tandis que je me cherchais en les livres et le regard des autres sans imaginer qu’un jour ces deux lignes et quelques notes les accompagnant résonneraient dans ma mémoire où elles s’étaient à mon insu imprimées, avec une insistance particulière à l’instant de me mettre à rédiger ce prétexte, le troisième d’une série qui devrait en comporter douze, et qui sont  comme une façon de me situer par rapport aux grands noms de notre modernité, en considération de l’influence qu’ils ont exercé sur ma décision d’écrire ou sur mes options esthétiques et intellectuelles) qu’il me serait possible alors un jour de les mettre en relation avec mon admiration pour Michel Leiris, relancée par mon intention d’expliquer à mes Première un texte de lui que  je devais au départ emprunter à <em>Nuits sans Nuits</em> (que m’avait indiqué Bruno Roy) mais que j’ai finalement extrait d’A <em>Cor et à cri</em> et que j’ai intitulé pour des raisons de commodité mais aussi dans l’intention de faire sourire les élèves : le rêve de Fez, ville que j’ai moi-même visitée avec le peintre Fouad Bellamine et qui effectivement se présente tel un labyrinthe en lequel on peut facilement s’égarer, un peu comme tout écrivain tend à se perdre (mais c‘est pour mieux se retrouver) dans le dédale de ses phrases mais l’auteur de ce récit de rêve met ses difficultés à se repérer sur le compte de son angoisse du vieillissement lui interdisant de longues déambulations riches en découvertes tandis qu’une parenthèse (où il est question de <em>parent</em>s avec qui il ne se sent pas à l’<em>aise</em> et qu’il doit à tout prix rejoindre alors que le retard se fait grandissant) me laisse à penser qu’il règle en quelque sorte son compte avec les impératifs familiaux interdisant au créateur de se laisser aller aux nécessaires dérives hors de la norme sociable… »</p><p> </p><p><em>Dis-tu la vérité dans ce livre ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Tel n’est pas mon but. Je ne me situe pas dans la tradition des </em>Confessions<em> de Rousseau qui avait une ambition théologique. Je me sers de certains souvenirs comme des repères afin d’avancer dans la déambulation urbaine et m’approprier la ville mais je suis davantage tourné vers l’aspect formel, ou compositionnel, du livre que vers les révélations scandaleuses. Tel n’est pas mon tempérament. J’essaie de reconstruire ma relation à une ville, ma ville natale, que j’ai quittée sans l’avoir prémédité, à ma façon, comme un artiste se sert d’un plan de ville et le reformule selon de nouvelles lois, de nouveaux critères. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Par ailleurs,  toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. D’autant qu’elles sont souvent subjectives, déformées par la mémoire ou le refoulement. Pirandello l’avait bien résumé : </em>Chacun sa vérité<em>. </em></p><p><em>Deux exemples : ma chute en début d’ouvrage est imaginaire, de même que la tuile qui tombe du toit. La visite au musée etc.</em></p><p><em> </em></p><p><em>T’est-il arrivé d’avoir eu peur ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Pas vraiment. Chaque fois que je me suis trouvé dans une situation dangereuse d’un accident, je n’ai pas vraiment réalisé. Parfois, j’ai été pris dans l’action et n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Ou alors j’ai eu confiance en ma chance, en la vie… C’est rétrospectivement que l’on a peur. Les seules fois où j’ai été pris de panique, c’est dans ma prime enfance, quand  je me suis retrouvé face à un dindon ou à un mouton de ma taille. Ou quand j’ai cru m’être perdu, lors d’une balade avec ma grand-mère en campagne. Je suis plutôt sujet à des phobies qui ne peuvent se contrôler : en voiture, en public, dans l’eau, éventuellement, dans l’avion plus rarement. En revanche, il m’est arrivé d’avoir peur en cauchemar. Ou de m’imaginer des situations traumatisantes : être enterré vivant, exposé au supplice des rats, obligé de sauter en parachute… </em></p><p>                Il y avait aussi <em>les 101 secrets de</em> : (ce qui revient un peu au même sauf que l’on choisit ses confidences sans avoir à répondre à une question). J’en révèle quelques-uns</p><p><em>Quand on accuse quelqu’un d’un vol ou d’une exaction, j’ai toujours peur que l’on ne me croit coupable. Aussi ai-je l’air coupable. Dans le même ordre d’idée, si l’on me parle de  crise cardiaque ou d’AVC ou d’accident lié à la santé, j’imagine toujours que j’en éprouve les symptômes. Quand je prends l’avion, j’envisage le pire et je suis systématiquement les consignes de sécurité que je ne parviens pas à mémoriser. Bref, comme disait ma grand-mère : Je suis un peu maboule. En tout cas superstitieux : A l’instar de Jean-Jacques (Rousseau), je joue parfois ma vie sur le simple fait de rater un geste (jeter un objet dans une poubelle, compter le nombre de passes au jeu de ballon etc.). La liste est inépuisable de mes appréhensions et phobies :</em></p><p><em> </em></p><p>Au passage à niveau, je crains toujours que le train ne m’écrabouille.</p><p>Si je passe sous une aire d’autoroute ou un viaduc, il ne peut que s’effondrer.</p><p>Si un taureau saute par-dessus les barrières, c’est forcément pour foncer sur moi.</p><p>Si la foudre sévit, elle devra forcément s’abattre sur mon dos.</p><p>Si un arbre tombe c’est pour ma pomme.</p><p>L’œil que l’on crève, dans <em>Le chien andalou</em> de Bunuel, ça pourrait être le mien.</p><p>Si une balle se perd, elle ne sera pas perdue pour tout le monde, si je me trouve par hasard dans les parages.</p><p> </p><p><em>Je suis le roi de la gaffe : par ex, j’ai prétendu avoir discuté du cas d’une élève avec son grand-père qui était mon voisin alors que celui-ci était mort dans la semaine, ce que j’ignorais. Elle est sortie de la salle en pleurant</em>. <em>Bien embêté le prof</em>… <em>Cela ne m’a jamais quitté : j’ai félicité le grand peintre R.C.  pour un centaure improvisé sur un livre d’or dans un restaurant, sauf qu’il s’agissait d’un taureau. Heureusement que l’intéressé ne manque pas d’humour !!!</em></p><p><em>Inversement, quand je me sens à l’aise, j’ai pu m’amuser toute une soirée à défendre une thèse paradoxale, uniquement pour le plaisir de pousser un raisonnement jusqu’au bout. Au grand dam bien sûr de mes contradicteurs. Je me souviens l’avoir fait pour les responsables du sang contaminé en pleine découverte du Sida. Parfois je me trompe lamentablement comme cette fois où j’ai insisté pour placer la tombe de Napoléon au Panthéon (à cause d’une chanson de Brassens : Pauvres grands disparus gisant au Panthéon…), alors que je l’avais visitée quelques années plus tôt, aux Invalides. Pourquoi cette obstination suicidaire et idiote ? Le besoin masochiste de s’auto-flageller ? Dernièrement, Claude Viallat m’a fait remarquer que la contrepartie d’un prêt ne pouvait être une offrande. Il m’a fallu réviser mes conceptions et corriger, tout penaud, mon texte… Mais comment peut-on être aveugle devant de telles évidences ? </em></p><p><em>La première fois que je suis entré dans une salle de classe en tant qu’enseignant, je tremblais comme une feuille. Une heure après, j’étais fier comme Artaban.</em></p><p><em>Je suis le roi du jeu de mots bien opportun et en général très apprécié. Je tiens sans doute cela de mon père qui s’amusait à ânonner succucu succulent ou la petite cucu la petite cuillère. Il est bien concon, il est bien content. J’en passe et des meilleures.</em></p><p><em>Personne ne m’a appris à nager. Je me suis débrouillé tout seul, tant bien que mal, tout comme ma sœurette, à la plage de Palavas, quand elle n’était pas envahie de touristes sans-gêne et de crottes de chiens mal éduqués. En revanche, pour la critique d’art,  j’ai eu besoin d’un petit coup de main de mes amis. </em>With a little hand for my friends<em>. Et j’ai eu la chance de rencontrer tout de go quelques-uns de plus grands : d’Alkema et Bioulès à Viallat en passant par Clément, Fournel, Gauthier et Reynier pour ne citer que les plus marquants. En littérature : Outre Michel Butor, Maurice Roche, Yves Bonnefoy j’ai profité des leçons de quelques autres (Parant, Novarina, Laporte). Je suis reconnaissant à Jean-Louis Beaudonnet, et à sa première épouse Claude Sarthou, de m’avoir mis en rapport avec ce milieu et de m’avoir prêté des livres d’art contemporain.</em></p><p><em>Je suis sujet au vertige, depuis toujours. J’ai été traumatisé par une chute d’un perron, chez mon parrain, le berger de Restinclières (Coïncidence : l’amie Domi, qui soigne mes phobies, habite à peine à quelques encablures du lieu du drame), et par un accident de voiture (où ma sœur et moi étions à l’avant. Ma tante et sa sœur bavardaient à l’arrière – et sans ceinture de sécurité !). Un ivrogne nous avait percuté tous feux éteints. En vieillissant, j’ai de plus en plus de mal à conduire sur les autoroutes. Mon appréhension de la prise de parole impromptue en public vient sans doute aussi de là. Cela explique mon perfectionnisme. Une erreur bénigne me gâche la journée. Une faute grave m’empêche de dormir. J’ai besoin de repères, de structures fortes. De garde-fous ? </em></p><p><em>J’ai des tas de petits regrets pour la plupart insignifiants : Par ex, pour une fois que je dinais chez un copain du Piochet, ma tante est venue me chercher pour aller voir au ciné </em>D’où viens –tu, Johnny<em>, avec l’idole d’alors. J’étais furax et même le fait d’avoir vu le film un peu plus tard, assez mauvais du reste, n’a pas effacé la terrible déception. </em></p><p><em>Une autre déception : lors d’un dîner avec des amis de mes parents, avenue d’Assas, je rencontre le 3<sup>ème</sup>gardien du SOM et qui m’invite à récupérer un ballon, chemin de Moularès. Pendant 4 jours,  je ne pense qu’à ça et le jeudi je m’y pointe. Je trouve bien une personne correspondant à son nom mais pas du tout  au joueur en question. Je m’en retourne très chagriné et me demandant si l’on ne s’est pas quelque peu moqué de moi ou du moins si l’on ne s’est pas tout bêtement vanté.</em></p><p><em> J’ai regretté d’avoir fait un détour à mobylette du côté des Aubes pour récupérer mon copain François (perdu de vue), lequel finalement n’a pas voulu venir. Cela m’a fait perdre un précieux temps, à cause duquel j’allais rencontrer sur la route un p… de camion qui a failli me tuer et à cause duquel je me suis retrouvé à l’hôpital avec la cheville cassée. Il n’y a pas de petits faits en soi. Ils s’intègrent à une chaine de coïncidences et finissent par avoir des conséquences plus ou moins graves. On le sait tous : Les petits ruisseaux font de grandes rivières. Une histoire de fille que je connaissais à peine, rencontrée à la porte du car, que je voulais retrouver à Pignan, dans la banlieue montpelliéraine. </em></p><p><em>J’ai lâchement abandonné mon ex-beau-frère, que j’aimais pourtant beaucoup, lors d’une bagarre villageoise. Je ne sais toujours pas ce qu’il m’a pris. Je n’avais même pas peur.</em></p><p><em>Je suis parfois un peu dur de la « comprenette ». Il me faut m’éloigner de la situation pour qu’elle m’apparaisse avec netteté. Aussi dois-je ou ai-je pu passer pour un idiot. J’en donne un exemple précoce : quand j’allais au cinéma, je n’arrivais pas à comprendre que les extraits publicitaires des films à venir étaient conçus comme un  résumé. J’avais l’impression qu’il s’agissait de petits films et donc que j’en avais vu plusieurs quand on rentrait après la séance. Quand un film était permanent, comme ça se faisait beaucoup à l’époque,  j’étais quasiment sûr qu’en retrouvant le moment de notre arrivée, la suite allait être différente et j’étais très  déçu de vérifier que la suite était du pareil au même. </em></p><p><em>Un jour qu’un commerçant de Lunel nous avait invités, Ray ayant travaillé chez lui le matin, je prenais les amuse-gueules et autres apéritifs pour un repas complet. Et je trouvais ça merveilleux qu’au restaurant, on fasse ainsi plusieurs repas. </em></p><p><em>Tout jeune encore, j’ai échangé sans regrets ma trousse entière contre un appointe-crayon qui me faisait envie. Il arrive à des collectionneurs de tellement désirer un objet qu’ils sacrifieraient bien, l’espace d’un instant, à l’extrême, l’ensemble de leurs trésors contre cet objet temporairement inaccessible. Ainsi Don Juan aurait été capable de tout sacrifier, y compris sa vie, ou sa liberté d’agir, pour un seul moment de plaisir intensément souhaité.</em></p><p><em>Je suis très suspicieux envers les colères que l’on prétend saines ou que l’on nous présente comme une vertu. Pour moi, elle n’a jamais été bonne conseillère. Et j’essaie d’éviter d’y céder même si les raisons ne manqueraient pas : sur la route, dans les transports en commun, quand les promeneurs lâchent leurs chiens…</em></p><p><em>Quand il faut choisir entre le chimique et le naturel, je choisis le naturel. Jusqu’à présent cela ne m’a pas trop mal réussi.</em></p><p><em>Vers ma 17è<sup>ème</sup> année, j’ai mis un pull col roulé vers le 31 août, sous prétexte que nous abordions septembre et donc l’automne et autres conneries. Tout ça pour épater la secrétaire du magasin en face le nôtre, qui ne s’est jamais intéressée à moi et pour qui j’avais un début de béguin.</em></p><p><em>Quand je vois des listes de livres publiés, je ne peux m’empêcher d’imaginer que l’on m’en offre un certain nombre, à la suite d’un concours gagné par exemple, et que je peux choisir lesquels. Pourtant la pléthore de publications, dont beaucoup de médiocres à mon goût,  dans les grandes librairies, me donne la nausée. J’ai même esquissé un roman à ce sujet. Le héros y vomissait systématiquement du papier. J’en livre un extrait…</em></p><p>            C’est quand j’ai senti la nausée me gagner alors que je venais d’apprendre que ma femme attendait un garçon que les choses ont commencé à se gâter. Le bonheur, c’est simple comme un coup de fil. Je passais, vers le soir, à mon accoutumée, devant la vitrine d’un confrère, à laquelle je jetais machinalement un coup d’œil furtif, quand j’ai senti comme un étourdissement, un vertige passager mais que je n’ai pu m’empêcher par la suite de mettre en rapport avec ce que le poète au cœur mis à nu définit comme l’aile du vent de l’imbécillité. Je n’ai pas réalisé tout de suite de quoi il s’agissait. J’ai mis ça sur le compte de la fatigue nerveuse, de la chaleur exceptionnelle de ce juillet précoce, du mauvais champagne bu en fin de repas de midi avec le patron et qui décidément avait du mal à passer. J’ai dû ralentir le rythme, moi qui sème aisément mes compagnons de randonnées alpestres, faire semblant de contempler la vitrine de plus près et me coller ainsi contre le verre frais, ce qui m’a fait du bien. Il n’y avait personne à l’intérieur, la boutique avait été fermée en même temps que la nôtre et j’ai pu, en rasant les murs et devantures, sans trop me faire remarquer des passants distraits, rejoindre la station de taxi la plus proche car il n’était pas question de prendre les transports en commun. Claustrophobie oblige. D’autant que je ne puis entrer dans un bus sans me remémorer les voyages interminables dans l’arrière-pays du littoral méditerranéen qui avaient marqué mon enfance, où j’avais restitué aux adultes qui m’entouraient davantage encore que ce que j’avais ingurgité, comme quoi il n’y a pas que les artichauts. Dans le véhicule je me suis senti mieux, presque soulagé et j’ai même plaisanté avec le chauffeur sur mon nouvel état conjugal ce qui ne l’a pas du tout mais alors pas du tout fait rire mais bon on sait ce que c’est qu’un garçon de café dans notre pays. Ensuite je suis rentré dans notre deux-pièces cuisine salle de bains, je n’ai rien dit de l’incident à ma femme, il était stupide de l’alarmer inutilement, surtout dans son état. Nous avons regardé la télé, un plateau sur les genoux, un reportage sur l’anorexie mentale chez les jeunes et j’ai pensé que ça devait être terrible d’être le père d’un enfant-plume.</p><p>         Le lendemain, en début de matinée, devant l’étal des soldes et collections sacrifiées du confrère, alignées comme des panini, tous ces exemplaires abîmés, sans éditeur crédible, certains ayant fait faillite, ou non récupérés par les clients, ou retournés car renvoyés trop tard – j’en étais responsable – je me suis souvenu du malaise de la veille ce qui immanquablement m’a déclenché une crise d’angoisse, assortie du même symptôme, dans l’autre sens toutefois. Je me suis retenu à la planche de bois et me suis déplacé de gauche à droite, à la manière d’un crabe. Chacun vaquait à ses occupations et nul ne m’a posé de questions, fort heureusement car elles suscitent en général chez moi un surcroît d’appréhension, bien compréhensible au demeurant quand on connaît les hommes, qui peut aller jusqu’au vertige. J’ai fait un effort sur moi-même, j’ai inspiré un bon bol d’air à l’arrière-odeur suspecte et mes forces sont revenues, il n’aurait plus manqué que ça que je me trouve mal en plein travail, déjà que le patron m’avait laissé entendre qu’il n’était pas sûr de conserver tout son personnel et qu’il songeait même à fermer la boutique, avec la concurrence des grandes surfaces et cette nouvelle mode des distributeurs à tous les coins de rue – et je ne parle pas des soldeurs et autres artisans des marché aux puces qui entretiennent l’illusion d’une marchandise  très bas prix…</p><p>         Les vacances approchaient. Ce n’était plus qu’une question de semaines. J’ai décidé de passer outre, de n’en référer ni au médecin de famille, ni à mes collègues lesquels en général ont des avis contradictoires qui n’aboutissent qu’à une brouille entre eux et à l’embrouillamini dans mon esprit. J’ai mis en rayon quelques nouveaux arrivages, pas bien fameux en ce début d’été, du moins ceux qui étaient référencés, que voudriez-vous donc qu’ils emportassent sur les plages et je n’y ai plus pensé. La journée est vite passée. Cartons à déballer, cartons à remballer, vérifications des factures, des exemplaires manquants. Porter, rapporter, transporter, on n’imagine pas la dépense d’énergie physique que suppose la cause intellectuelle. Colère du patron pour la énième fois contre l’obligation d’accepter les « offices » alors que la trésorerie est au plus bas et que certains des ouvrages reçus seront vendus au prix coûtant dans certaines grandes surfaces ou les maîtres-soldeurs patentés. J’ai conseillé un ouvrage sur les châteaux franciliens, à visiter en priorité, à des          touristes japonais parlant couramment l’anglais moi qui l’ai appris grâce à la pop de papa. J’ai dégoté des cours de vacances pour des parents inquiets du niveau de leur progéniture en langues vivantes comme quoi je ne suis pas le seul. Enfin, une grosse vente, le patron m’a fait un signe avec le pouce, pour un anniversaire, des photographies de Sao Paulo by night au quotidien moi qui n’ai jamais mis les pieds ou très peu au-delà de mon territoire hexagonal. Dans l’après-midi, une jeune femme qui ressemblait à… une actrice que de toutes façons on ne voit plus, m’a demandé s’il existait des techniques qui aident les futures mamans à se maintenir en forme, j’ai compris qu’elle voulait dire à ne pas trop prendre de poids et je lui ai résumé ce qu’en disait un auteur, un professeur quelconque, dont j’avais offert à sa demande le dernier livre à ma chère et tendre, qui l’avait lu et me l’avait résumé à sa façon, tout comme moi la mienne. Je me suis bien             gardé de dire à l’intéressée que les conseils de base traînent sur Internet, c’eût été aux yeux du patron une faute professionnelle. La jeune femme était ravie. Elle m’a souhaité bonne chance et je me suis dit que c’était un signe, que tout du moins mon rejeton ne serait pas anorexique, ni autiste ni même la proie de diverses névroses à l’instar de son géniteur car je m’étais renseigné, elles ne sont pas héréditaires, du moins pas au sens où on l’entend. J’ai senti alors comme une douleur aiguë analogue aux spasmes intestinaux quand le sandwich-kébab, avalé sur le pouce, contenait trop d’oignons, d’épices pimentées et autres cochonneries, si je puis m’exprimer ainsi et que la pharmacie de service se trouve à l’autre bout de la ville, dans un quartier peu recommandable. Il est vrai que, depuis l’heureuse nouvelle, nous abusions des boissons à bulles : il fallait tout de même informer la terre entière et quand on y pense ça fait tout de même pas mal de monde. Un citrate ou autre adjuvant et cela se guérirait de soi-même. Je n’imaginais pas alors combien je pouvais me tromper.)…</p><ul><li><em>J’ai connu comme tout le monde de grosses déceptions. Je me souviens qu’un 20 août pour ma fête, en colonie de vacances, j’attendais qu’on me la souhaite publiquement comme à l’accoutumée. Or ce soir-là, rompant les habitudes, la direction avait décidé d’honorer un membre de l’équipe, cuisine ou autre. Au moment d’appeler l’heureux élu, mon élan fut interrompu brutalement, mon bonheur coupé net, évanoui d’un seul coup et j’y pense encore aujourd’hui. Le plaisir banni. J’étais très sensible en ces temps-là. </em></li></ul><p><em> </em></p><p>Et ce n’est pas tout, je reviens à SLC :</p><p>                  On y trouvait des <em>Matchs</em> entre deux idoles : Va falloir que je me dédouble, car          j’avoue qu’il m’arrive de ne point pouvoir me décider entre deux idées antagonistes, lesquelles me paraissent avoir autant de défauts que de qualités ? Essayons d’expliciter mon propos.</p><p> </p><p>      Question ? Quelle est votre position par rapport à la meilleure manière de se soigner ?</p><p><em>R 1 : Par les aliments assurément. Manger équilibré en évitant les sucres rapides, les graisses inutiles ou les blés trafiqués. Et l’alcool évidemment, dont j’ai si souvent abusé pour me mettre au diapason de l’ambiance. Ou pour décupler mes capacités sexuelles, m’imaginé-je. Disons plus simplement pour me désinhiber.  Dès que je fais un petit écart, je le ressens immédiatement, en cours ou sur la route. Naturellement, je n’ai pas toujours pensé ainsi et la désintoxication sans intermédiaire ni cure, de mon cru si je puis dire, a été longue mais décisive et quelque peu définitive.</em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : Je me fie en gros à l’avis des médecins. Je suis conscient que l’industrie pharmaceutique fait vivre bien du monde mais enfin si la mortalité dans certains domaines a reculé, c’est bien grâce aux antibiotiques ou aux médicaments permettant de réguler une tension trop forte. Je pense qu’il faut savoir raison garder et, le mieux, c’est d’équilibrer. Surveiller son alimentation et son hygiène de vie et prendre des médicaments indispensables quand c’est nécessaire.</em></p><p><em> </em></p><p>      J’ai du mal à trancher entre les deux positions même si la première me semble la plus attirante. C’est comme en politique. J’ai été de gauche la majeure partie de mon existence, et même, au début, de manière plutôt radicale. Je reconnais pourtant  que les partis ont commis bien des erreurs et je m’en suis un peu éloigné. Sans pour autant basculer vers les extrêmes, encore moins m’imaginer qu’un être providentiel va tout régler d’un coup de baguette magique. A une question sur mes opinions politiques je répondrais donc :</p><p> </p><p><em>R1 : Plutôt à gauche. Ca donne bonne conscience. </em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : Soit plutôt au centre, soit je n’ai plus envie de décider. Aux jeunes de prendre leurs destins en mains.</em></p><p> </p><p>Et le réchauffement climatique ? L’apocalypse que l’on nous promet régulièrement ?</p><p> </p><p><em>R1 : J’y suis assez sensible. La nature se met en colère et c’est bien dans la nature des choses. A l’homme de s’y adapter en agissant avec prudence. Sinon, les catastrophes vont se multiplier. C’est le sort des animaux, sauvages, qui me touche le plus. </em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : On ne peut pas y faire grand-chose. Eviter seulement de ne pas s’agglutiner dans des petits périmètres exposés, ce qui ne peut que décupler le nombre des victimes. C’était la position de Rousseau,  que je fais mienne. S’il était nécessaire qu’une éruption eût lieu, de toute éternité je veux dire, à tel ou tel endroit, je ne suis pas sûr que l’intelligence de l’homme suffise pour en éviter les conséquences. </em></p><p>      Il y avait aussi la rubrique : <em>Je me déteste</em></p><p>      Là j’aurais de quoi révéler : Je me déteste :</p><p><em>Quand je me vois contraint de refuser une invitation pour des raisons que l’autre ne peut pas comprendre. Et me retrouver ensuite rayé de la liste…</em></p><p><em>Quand j’accepte imprudemment une mission que je ne me sens pas la capacité d’accomplir.</em></p><p><em>Quand je suis maladroit face à quelqu’un que j’apprécie, surtout s’il est connu.</em></p><p><em>Quand je ne trouve rien à dire sur le moment et passe la nuit ensuite à énumérer tout ce que j’aurais pu énoncer.</em></p><p><em>Quand je rate une occasion d’acquérir un objet convoité (par manque d’initiative) ou quand j’acquiers sottement un objet que j’ai déjà (par négligence ou malchance). </em></p><p><em>Quand je perds mes moyens ou suis pris d’un trou de mémoire au moment où au contraire j’aurais dû m’affirmer.</em></p><p><em>Quand je sens bien que je déçois quelqu’un qui avait compté sur moi.</em></p><p><em>Quand je confonds deux noms ou prends une personne pour une autre…</em></p><p> </p><p>            J’ai bien fait d’acheter SLC à l’époque<em>.</em></p><p><em> </em></p><p>            J’en profite pour indiquer que, au fil de ces déambulations dans le labyrinthe urbain de mes souvenirs, ou de la reconstitution que j’en fais,  je me rends compte que j’ai matière à écrire au moins dix livres du même genre<em>. </em>Je n’ai sélectionné que ceux qui me sont apparus, par association d’idées et qui concourent à la cohésion de l’ensemble, tout en tentant d’éviter les redondances.</p><p> </p><p>            En outre, si les listes et insertions diverses interrompent le fil de la narration, rien n’empêche le lecteur de le sauter temporairement quitte à y revenir par la suite. On voit bien que ces procédés me servent de pré-textes, au sens strict du terme, et que la supposée vérité m’est donnée de surcroît.</p><p> </p><p>            Ma version imparfaite d’une vérité plus ou moins indécise…</p><p> </p><p><strong>      SI L’ON REMONTE LA RUE EMBOUQUE D’OR, ON REJOINT LA PLACE PETRARQUE</strong></p><p> </p><p>                  Laissant sur sa droite la raide et courte rue Valedau, on remonte par la rue Embouque d’or, vers la place Pétrarque. J’avais un copain, fils unique, et d’une famille assez riche (on lui fêtait son anniversaire), lequel habitait dans une belle demeure en face du cordonnier qui faisait l’angle (j’adorais y aller à cause des odeurs de sciure). On jouait aux cow-boys et indiens mais il se donnait le beau rôle et j’étais toujours le présumé méchant, celui qu’on humilie. Un jour,  j’ai voulu que l’on inverse les règles du jeu. Il s’est fâché et m’a mis à la porte. Ses parents m’ont supplié de revenir. On a son orgueil : je n’ai pas cédé. Il s’appelait Petit et, quand je l’ai revu, quelques années plus tard, il frisait bien les deux mètres. Il en semblait gêné aux entournures. Je me suis souvent demandé si son intelligence était proportionnelle à sa taille et s’il avait aussi grandi dans sa tête. En tout cas, sa mère nous servait des vrais gâteaux de pâtissier. Elle était d’une douceur extrême et ça me changeait diablement. On vivait dans un autre monde. Pas facile de revenir vers le mien et pourtant j’ai tenu bon. On est susceptibles à tout âge…</p><p> </p><p>                  Place Pétrarque, c’était l’Hôtel de Varennes, restauré à partir d’une base médiévale. En fait,  le premier cœur de ville et le premier château de ses fameux fondateurs, les Guilhem, grâce à un don de son suzerain. Pas veinard, le gars ? Sur le chemin des pèlerins, disent les livres d’histoire. Et premier bourg castral avant l’essor. J’habitais donc ce bourg castral, en plein cœur de ville. Que d’aucuns nomment l’Ecusson,  il paraît que ça tient à sa forme particulière. Comme quoi la création d’une ville tient à peu de choses. A l’étage de l’hôtel, vivait un camarade de classe, on se connaissait depuis le CE2, un dandy précoce, habillé toujours impeccable, avec lavallière et veste soignée, dont la maman était un ravissement pour les yeux. Cette dame prétendait avoir eu une aventure juvénile avec  notre Ray quand il était jeune, que celui-ci a toujours niée, ce qui n’était pourtant pas son genre. Le camarade réalisait des dessins à l’encre très dilués dans l’eau et j’improvisais des poèmes sur ce tachisme paysager. Il s’appelait Fréd et je l’ai perdu de vue du côté des Matelles. C’est lui qui m’a fait découvrir Hartung et Soulages. C’est un peu lui qui m’a mis le pied à l’étrier.</p><p> </p><p>                  Dans la salle dite Pétrarque, voutée d’arêtes et d’ogives,  j’ai animé une rencontre avec Michel Butor, venu parler du peintre (et ami) de Supports-Surfaces, André-Pierre Arnal, qui exposait alors galerie Wimmer, rue de la Monnaie, parallèle à l’Embouque d’or, à l’occasion de la parution d’un catalogue auquel je participais. Je me souviens que nous avons performé un arrachement en 4 volets, c’était sa technique, j’en ai un toujours à demeure, tandis que je lisais un poème écrit pour la circonstance :</p><p> </p><p><em>Tu m’arraches et je crie… </em></p><p><em>Tu leur arraches aussi des crises de surprise</em></p><p><em>Tu arraches aux surplis les cris de leur vertige</em></p><p><em>Il écrit quand tu arraches aussi</em></p><p><em>Il arrache à l’écrit les cris de tes vestiges</em></p><p><em>Ils s’écrient ô ces cris quand tu arraches ainsi</em></p><p><em>Tu les arraches à leurs vestiges</em></p><p><em>D’arrache pieds déchires la couleur des plis</em></p><p><em>En quatre aussi te plies dans la douleur des plis</em>…</p><p> </p><p>                  Et ainsi de suite en jouant sur les assonances en i qui produisaient le son aigu que j’associais à l’arrachement.</p><p> </p><p>                  Après mon intervention, je suis vite sorti pour gagner les toilettes, me soulager de la bière que nous avions bue, Michel Butor, Michel Sicard, Skimao et moi, celle-ci ayant eu sur moi un plus grand effet que sur eux manifestement. Si bien que, si l’on me demandait ce que j’ai retenu de tout ce qui s’est dit dans nos discours et les débats qui ont suivi, je répondrais avant tout :</p><ul><li><em>Une forte envie de pisser.</em></li></ul><p><em>(Mais encore…)</em></p><ul><li><em>La physionomie hilare de mon ami Georges, content et fier de son pote de toujours.</em></li><li><em>Bruno Roy qui râlait parce que j’avais lourdement fait allusion à l’embonpoint tardif de l’écrivain. Ce qui ne l’a pas empêché de nous inviter dans sa superbe demeure, route de Ganges où il éditait les magnifiques ouvrages illustrés de Fata Morgana. C’est grâce à lui que je possède une litho de Michaux et une de Bran Van Velde.</em></li><li><em>Les yeux ébaubis de mon professeur de fac, Daniel Moutote, spécialiste de Gide et de Valéry, content de son ancien élève.</em></li><li><em>Une copine, aux initiales flatteuses, BB, venue par solidarité, qui s’endormait pendant le discours de Sicard.</em></li><li><em>Deux de mes élèves au premier rang, qui enregistraient religieusement mes paroles. </em></li><li><em>Quelque élu, qui attendait qu’on le félicite pour le prêt de la salle</em></li></ul><p>                  Très embêtante l’envie inopinée de pisser. Rousseau en parle très bien dans ses <em>Confessions</em> et comment il a manqué une pension royale en raison d’une malformation gênante de la vessie. De mon côté,  je suis très sensible, depuis toujours, aux produits diurétiques. Une eau trop naturelle et je joue les artichauts, à vider plus que je n’ai ingurgité.</p><p>                  Michel, Butor, nous l’avions fait venir, Skimao et moi, pour une conférence à la fac Paul Valéry et pour une quadruple exposition, ponctuée par la parution d’un livre d’artiste : <em>La Quinte major.</em> Il est revenu dialoguer avec mes élèves alors que je travaillais au Cours Daudet, ce qui fait que Laurent Nicollin doit peut-être posséder un exemplaire dédicacé de <em>Degrés.</em> Je l’ai interviewé en public aussi au Domaine d’O, à l’occasion d’une présentation des <em>Anges de la porte</em>, de Jean-Louis Beaudonnet (avec Lise Ott et Skimao). Enfin, Claude Bartoli, quelques temps avant la mort de l’écrivain, l’avait fait intervenir à la Gazette Café mais j’ai refusé d’assurer l’animation. Je n’aime pas le contact avec le public. Je ne m’y sens pas à l’aise. De toute façon, il était tellement bavard que la moindre question nous valait une réponse d’une heure. Passionnante, il est vrai. Je me souviens, j’étais allé le chercher à Marignane, en voiture à cause d’une grève de train, pour le conduire à un vernissage que finalement nous allions rater,  et il m’a débité un cours sur Molière qu’il connaissait par cœur. Il est également revenu pour couvrir l’expo sur les Aborigènes au Musée Fabre et, grâce à lui, j’ai pu dîner à la table de Georges Frèche et de l’équipe municipale. Je lui avais présenté Charlélie Couture, avec qui j’avais brièvement sympathisé. Manifestement ce n’était pas son univers. Le courant n’est pas passé entre les deux.</p><p>            Quelques années auparavant nous avions organisé, Skimao et moi, dans la même salle, une sorte de colloque sur le thème de la Fiction (<em>Fictions Fictions Fictions !).</em> J’y avais lu un petit poème en prose dont j’avais démonté les rouages et qui était composé, en fait, essentiellement de citations. J’avais procédé par collages. Ma thèse était que tout était citationnel et susceptible de devenir fictionnel. Le public était composé d’étudiants venus soutenir leur prof de culture générale, Marc Partouche.  Le débat fut houleux. Bernard Derrieu en tira une petite publication qui est devenue comme on dit « collector »… Miam Miam, elle s’appelait.</p><p> </p><p>            Dans le courant de la soirée, afin d’illustrer mon idée, j’avais lu ce texte, composé à l’aide de citations et censé  traduire avec mes mots l’œuvre d’un étudiant des Beaux-arts de l’époque, que tout le monde a oublié. Il s’appelait Arnaud LT:</p><p><em> </em></p><p><em>Ce jour-là Sainte Véronique rejoignit son amant en chaise à porteur de manière à dégager ses pieds inodores d’un surcroît de turbin. : elle s’adonnait, prenant quelques libertés avec les conventions médiévales, à la pédisturbation à quoi l’avait initié la jeune esclave chinoise que le Maître avait plus ou moins sauvée des eaux. Ses joyaux galbés, ses attaches chantées par les poètes et qu’elle découvrait exhaussé d’un talon haut triangulaire détournaient ses contemporains du spectacle de la rue. Or elle avait décidé d’arriver pour une fois à l’heure. Et son coup de poing américain ne tenait pas à subir les assauts de ceux qui le prenaient pour la plate-forme où la main guigne les espaces interfé-pas- très-moraux. Elle était sereine et béate comme la vierge de Zbraslaw sur un trône féérique et pépiant d’anges. La ligne ondulée du bord de son imperméable évoquait la tradition siennoise. C’était là son seul vêtement si l’on excepte son porte-jarretelles que l’on adorait en général tirer afin de solliciter l’ouverture de la poterne d’Eros…</em></p><p>            J’avais puisé force expressions et citations dans un livre d’art, un autre d’érotisme,  et en avais tiré ce début de fiction.</p><p> </p><p>            L’Artothèque de Montpellier a résidé quelques temps dans ces lieux, à l’étage. Jeanne Struyve (née Dehenry) s’en occupait. Elle y organisait des expos. Nous y retrouvions Georges Desmouliez, l’ancien élu à la culture, qui avait tant fait pour l’art moderne en cette ville (<em>100 artistes dans la ville</em>, c’est lui !). Elle m’avait acheté un livre illustré par un artiste à l’époque. Mais lequel ? Et qu’est-elle devenue ? Et surtout qui s’en souvient ? Ah, ingratitude humaine !</p><p> </p><p>            La Place permet de rejoindre  Jean Jaurès et le quartier de la Condamine, par une sinueuse et petite rue, dite de la petite loge. Où durant un temps assez bref,  j’ai rendu visite à une petite amie dont j’ai oublié le prénom. Le fait ne vaudrait pas la peine d’être mentionné si elle n’avait pas été séduite, plutôt que par ma personne, par la lecture de mon premier livre publié, dont la presse locale avait quelque peu rendu compte. Il s’intitulait <em>Connexités</em> (le jeu de mots comptait à l’époque !) et se voulait une bien modeste adaptation d’<em>Ulysse</em> de Joyce déjà, à la ville dont je suis en train de parler. Celui-ci reprend la structure de celui-là. J’aurais eu au moins une groupie dans ma vie ! Dans cette même rue, on pouvait déjeuner pour 5 F, une misère à l’époque. J’y ai quelquefois mangé avec Ray, l’été, puisque nous bossions au magasin pendant que madame prenait ses aises à la mer… Je me souviens avoir fait craquer, en le regardant fixement,  un ancien combattant de la guerre de 14, un peu sadiquement, parce que j’étais très antimilitariste et que ses décorations m’horripilaient. Il nous a fait une crise, de type épileptique. C’était idiot, j’en conviens. Je me croyais malin…</p><p> </p><p>            Allez savoir pourquoi ce sont ces souvenirs qui me reviennent plutôt que d’autres. Ils nourrissent ce projet et lui donnent tournure. J’aurais écrit ce texte  il y a quelques mois, quelques années même, temps, il aurait été si différent. Contentons-nous de celui-ci. Qu’est-ce que j’y apprends ? Qu’est-ce que je retiens de ma déambulation fictive dans des rues que j’ai tant arpentées ?</p><p> </p><p>            On aboutit donc sur…</p><p> </p><p>            Suspense…</p><p> </p><p><strong>      MAIS AUSSI LA PLACE JEAN JAURÈS ET LES HALLES</strong></p><p> </p><p>                  Une cousine de la famille, et son compagnon André, de vingt ans son cadet, tenaient un étal sur le marché aux fruits et légumes, à l’époque sur la place Jean Jaurès, bien avant l’installation de la statue du héros national et des terrasses de bar. La première fois que je les vis, je les avais baptisés André la pomme et Rose la poire. Il paraît que j’avais vu juste d’instinct et qu’il lui en faisait voir des vertes et des pas mûres. Certains l’appelaient Dédé La banane, allez savoir pourquoi, il n’avait rien d’un rocker. Ils étaient d’une extrême bonté avec moi. Je les aidais, le jeudi en fin de matinée,  en pesant les fruits de mon mieux.</p><p> </p><p>                  Plus tard, André me confierait le soin de monter son étal dès l’aube, l’été, pour me faire un peu d’argent et de le démonter vers les Midi afin de le rapporter dans leur remise, rue Collot, laquelle  rejoignait notre rue. Aujourd’hui, ces remises sont devenues des boutiques et des restaurants.</p><p> </p><p>                  En face la sienne, un local syndical. Une bombe y avait explosé, posée par l’OAS ou quelque extrémiste des années 60, et il ne s’en est fallu que d’un quart d’heure pour qu’elle n’emporte au minimum l’élément féminin du précieux couple,  au pire mes deux parents. Mon père, blême : C’est la révolution ! C’était la première fois que j’entendais ce mot. Je réclamais des explications : Tu comprendras quand tu seras plus grand…</p><p> </p><p>                  André m’amenait au foot,  y compris aux entraînements du jeudi, et me présentait même les joueurs afin de me faire obtenir des dédicaces. Je me souviens de Calmette, Desson, Couronne, et puis de Granci qui venait du village de ma grand-mère et qui lui aussi vendit des fruits et légumes mais sur la Comédie. Dédé m’avait offert un ballon pour ma communion. Mon cadeau préféré, que  j’amenais au collège, histoire de me faire accepter par les plus grands et d’être pris dans une équipe de matchs improvisés. Je déjeunais chez eux, de temps en temps le dimanche, et les repas étaient pantagruéliques. Ils habitaient rue des Aiguerelles, avant de déménager derrière la gare, face à l’école de ma fille B, qu’il leur est arrivé de garder. Rose avait perdu la tête mais son idée fixe était de récupérer l’enfant dans l’école maternelle en face son rez-de-chaussée. Si bien que nous eûmes une grande frayeur un soir, vite dissipée, quand on nous signifia qu’une vieille dame nous avait précédés.</p><p> </p><p>                  Le foot c’était, le SOM (Allez SOOOOOM !), dont le stade se trouvait à Dom Bosco, à deux pas de Miquette, la maîtresse de qui vous saurez bientôt, sur le pont Juvénal. Il a été démoli et remplacé par des immeubles. J’y suis passé dernièrement pour me rendre à l’Arbre blanc, la merveille architecturale, de l’autre côté du Lez. Un instant, je me suis cru revenu quelques décennies en arrière. L’impression d’avoir déjà vécu ce moment. Une réminiscence. Je n’ai pu m’empêcher de penser : C’est ma ville, comme j’aurais dit : c’est la femme de ma vie.</p><p> </p><p>                  Au fur et à mesure que j’avançais, je me suis souvenu que mon copain Péco habitait dans le quartier. Il m’a initié aux rudiments de la guitare basse. Un jour,  j’avais le bras cassé, il m’a transporté à vélomoteur chez un camarade qui a pris le relais et nous sommes allés dans une villa isolée voir je ne sais plus qui. Au retour,  j’étais sur le solex du camarade en question, Péco qui slalomait devant nous, a lourdement chuté. Nous avons ri en le découvrant à terre au premier virage, avant de nous rendre compte que la situation était plus grave que perçue de prime abord. Au-delà de quelques éraflures, il avait tout bonnement perdu, sous le choc, la mémoire. Je crois que le camarade a dû nous ramener l’un puis l’autre  à un arrêt de bus avant de s’occuper du deux roues, rapporté à la villa  Sur le trajet, à pied, l’accidenté en sang a répété en boucle, au moins vingt fois, « Et ma mère, elle est au courant ? » alternant avec : « Ah, on est beaux tous les deux, toi avec ton bras cassé et moi avec mes égratignures ! ». Je l’ai laissé chez lui et ai brièvement répondu aux questions de sa « si » dévouée maman. On s’est inquiétés jusqu’au lendemain matin, où on l’a retrouvé en pleine forme sauf qu’il avait tout oublié, depuis son accident jusqu’au réveil. Ainsi je suis le seul à pouvoir témoigner de ce  laps de temps qui aurait pu lui être fatal puisqu’il avait frôlé le traumatisme crânien. On est souvent les seuls à pouvoir témoigner. C’est même pour cela qu’on écrit. En tout cas,  je sais ce que c’est que d’avoir des trous de mémoire. Si peu de souvenirs nous restent de tout ce que l’on a vécu ! Ce livre en apporte la preuve.</p><p> </p><p>                  Et puis j’ai reconnu l’endroit où,  autrefois, une barrière de voie ferrée barrait la route. Elle a depuis longtemps disparu pour laisser place au trafic urbain. Les miracles ne durent que quelques secondes. Intenses, il est vrai.</p><p> </p><p>                  Rose et André : On a longtemps été voisins par la suite. On est même allé voir quelques matchs à la Mosson du temps où j’avais en charge les cours de français à l’attention des jeunes de l’Equipe (Loulou pensait à tout !). Et son fils Laurent par la même occasion. André,  je suis allé le visiter dans sa maison de repos des Arceaux, vers la fin de ses jours. Quant à Rose, je parvenais à lui faire retrouver, par le chant, des airs de sa jeunesse : <em>Le petit vin blanc, Les roses blanches</em> et même <em>La montagne</em> dont elle était quelque peu originaire. Incroyable l’importance des chansons tout au long de la vie, au point qu’elles demeurent la seule chose qui persiste quand on a tout oublié. Rose avait perdu toute notion du temps et de ses souvenirs. Je suis moi-même capable de restituer des tas de chansons de ma jeunesse que j’ai retenues par cœur, non sciemment mais inconsciemment, parce qu’elles passaient souvent à la radio ou que j’écoutais le disque en boucle. J’en livre une quelques-unes qui me reviennent spontanément en mémoire et que je sauve ainsi de l’oubli général :</p><p> </p><p>                  <em>La plupart des chansons d’Adamo 60-70 à commencer      par Chanson en rondelles</em></p><p><em>                              Ca j’l’ai jamais vu, par Graeme Allwright (amusante      variation sur l’ivrognerie)</em></p><p><em>                  Y’en avait pas beaucoup, de Marcel Amont, chanteur        dont je m’étais quelques temps entiché.</em></p><p>                  <em>Au revoir mon amour, de Richard Anthony (entre            autres,   j’en connais en pagaïe : Si tu as besoin d’un          ami…)</em></p><p><em>                  Sur un dernier signe de la main, de Franck Alamo (un     jour moi aussi je            ferai ce signe !)</em></p><p><em>                  « Qu’est-ce que je fous ici ? », d’Antoine (Je me le suis      souvent demandé).</em></p><p><em>                  L’homme orchestre,  par Hugues Aufray (et Cauchemar    psychomoteur,    toujours de Dylan).</em></p><p><em>                  Hier encore, de Charles Aznavour (Ben oui, on n’peut       pas être et avoir été). J e l’ai interprétée chez André. </em></p><p><em>                  Les rapaces, par Barbara (une critique des faux amis).</em></p><p><em>                  A regarder la mer, par Alain Barrière (Il paraît que je    l’imite très bien !)</em></p><p><em>                  Le trou dans le seau, par Guy Béart (Lui aussi.    Chanson marrante et en boucle)</em></p><p><em>                  Le petit oiseau de toutes les couleurs, par Gilbert   Bécaud              (Bien injustement oublié)</em></p><p><em>                  Misogynie à part, de Georges Brassens (Sa Supplique       est un chef         d’œuvre !)</em></p><p><em>                   L’âge idiot, A  jeun… On est passé à la Fondation, à       Bruxelles)</em></p><p><em>                  « Où va-t-elle ? », de Ronnie Bird (un rock à la </em></p><p><em>                  française.          J’adore !).</em></p><p><em>                  Comme à Ostende, de Jean-Roger Caussimon (Sinistre.     J’y suis allé       pour vérifier).</em></p><p><em>                  J’ai entendu la mer, de Christophe (je l’ai surtout apprécié plus tard).</em></p><p><em>                  Un jeune homme bien, de Petula Clark (une adaptation     réussie des Kinks)</em></p><p><em>                  Conception, de Robert Charlebois (Génial, à ses     débuts !)</em></p><p><em>                  Je suis trop beau, Les Charlots (Une parodie, en   l’occurrence de   Dutronc).</em></p><p><em>                  Soliloque, de Georges Chelon (une de ses chansons             critiques).</em></p><p><em>                  Ah si j’avais pensé, de Noël Deschamps (Où il fustige       les effets de        mode en chanson)</em></p><p><em>                  Le plus difficile, de Jacques Dutronc (Une déflagration      dans son temps !).</em></p><p><em>                  Le silence, de Lény Escudéro (époustouflant sur scène !      Une révélation.)</em></p><p><em>                  La leçon buissonnière de Jean Ferrat (Une voix. Et du      texte !)</em></p><p><em>                  La mémoire et la mer, de Léo Ferré (Chef d’œuvre,          entre autres !     J’en connais pas mal)</em></p><p><em>                  Madame Robert, de Nino Ferrer (Lui aussi, un    spécialiste des listes ! Oh Hé hein bon ! Les cornichons.      Je vends des robes.)</em></p><p><em>                  Teenie Weenie Boppie, de France Gall (du           Gainsbourg, évidemment). A part ça, je ‘en raffole pas. </em></p><p><em>                  Melody Nelson, par Serge Gainsbourg (Ou Rock around the bunker)</em></p><p><em>                  D’accord D’accord, par Danyel Gérard (pas reconnu à     sa vraie valeur).</em></p><p><em>                  La majeure partie du répertoire de Johnny des années       60. Après je décroche.</em></p><p><em>                  L’amitié, de François Hardy, le charme incarné. </em></p><p><em>                  Cigarette, de Jacques Higelin (A ses débuts. Plus tard :     L’attentat à la pudeur)</em></p><p><em>                  Comprend qui peut, de Boby Lapointe et beaucoup plus      si affinités</em></p><p><em>                  Viens sur la montagne, de Marie Laforêt (la fille aux        yeux d’or). </em></p><p><em>                  Bozo, par Félix Leclerc (Un petit bijou finement ciselé).</em></p><p><em>                  Entre 14 et 40 ans, par Maxime Leforestier (La   contestation post             68).</em></p><p><em>                  Société anonyme, d’Eddy Mitchell (comme Johnny,            après l  es années 60,  je décroche, trop américanophile      pour moi).</em></p><p><em>                  La marmite, de Dario Moreno (Une ambiance de             carnaval brésilien à couper le souffle).</em></p><p><em>                  Montparis, de Claude Nougaro (Meilleure que     Toulouse ! N’a pas Connu le même succès. Tout come       Paris-Mai).</em></p><p><em>                  Tes gestes, de Moustaki, mais j’en connais plein    d’autres. Le talent dans la simplicité. </em></p><p><em>                  Non, j’irai pas chez ma tante, de Pierre Perret (Celle-      là, c’est à cause de la mienne chez qui j aimais bien           aller).</em></p><p><em>                  L’oiseau de nuit, de Michel Polnareff, j’en connais            plein. Aussi. Pour sa voix surtout. </em></p><p><em>                  Hôtel des voyageurs de Serge Reggiani (très sensible à       son phrasé mélancolique)</em></p><p><em>                  Un homme plein d’argent, de Dick Rivers. Je l’ai toujours apprécié. </em></p><p><em>                  J’en parlerai à mon cheval, de José Salcy (J’adorais ce      chanteur !)</em></p><p><em>                  Le martien, d’Henri Salvador (Très très drôle. Mes         filles le révéraient).</em></p><p><em>                  L’homme en noir, de Sylvie Vartan (Elle tait si jolie !)</em></p><p><em>                  Alain Aline, de Pierre Vassiliu (Des jeux de mots à la       Lapointe, un peu plus osés ! copain copine, bon pain…)</em></p><p><em>                  Joe Montferrand de Gilles Vigneault : Une diction            pharamineuse !</em></p><p><em>                  </em></p><p><em>                  </em>J’en oublie certainement. Et je ne parle pas des années 80, Baschung, Daho et consorts. Ni de ceux que j’ai aimés mais que je ne chante pas (Véronique Sanson : Chanson pour Bernard). Ni de ceux que je chante mais que je n’aime pas (Le jouet extraordinaire, de Claude François…)</p><p> </p><p><em>                  </em>Pour en revenir à André, lui qui sa vie durant avait été d’une infidélité notoire, visita sa compagne jusqu’au bout, dans l’aile vouée à la gérontologie, de l’hôpital psychiatrique où l’on avait soigné ma grand-mère maternelle. Très attaché à elle malgré ses infidélités passées… Je me suis toujours demandé si derrière son caractère bourru ne se cachait pas une tendresse insoupçonnée envers elle ou bien si, se sentant diminué et solitaire, il s’était en quelque sorte amendé sur ces vieux jours. Mystère ! Ainsi que le filmait Fellini : Et voici le grand Zampano !</p><p> </p><p>                              Quand Zède  nous a fait son syndrome de glissement, on l’a mise dans le même hôpital que feu sa belle-mère honnie. Font d’Aurelle, de triste réputation. Quand quelqu’un avait un comportement excentrique, on disait : « il est bon pour Font d’Aurelle ». La première fois que je suis allé la voir, une vieille dame était allongée près d’elle, sur son lit. Je lui ai demandé de qui il s’agissait et elle m’a répondu : « Eh bien tu la reconnais pas ? C’est ta grand-mère… ».  Ben non,  je ne la reconnaissais pas. Et pour cause : je ne l’avais jamais rencontrée ! Et elle devait être morte depuis belle lurette… En revanche, elle la tolérait manifestement, elle qui l’avait tant haïe. Avait-elle deviné où on l’avait conduite ? S’était-elle réconciliée avec elle ? Dans son esprit je veux dire. Ou bien avait-elle des remords ? Après tout, elle avait vécu dans ce qui avait été son chez elle… Il n’empêche : les deux branches de ma famille eussent pu s’y réconcilier.</p><p> </p><p>                  En tout cas, j’ai senti un grand frisson monter en moi. Je suppose qu’il s’agissait d’une aliénée qui errait ainsi de chambre en chambre, échappant à la surveillance des infirmières. Je suis allé prévenir l’accueil… Quand je m’en suis retourné dans la chambre, la supposée grand-mère était partie. Et Zède ne voyait pas de qui l’on parlait… (« Fous-toi de ma gueule ! »).</p><p> </p><p>                  Mon père aussi s’est rapproché de sa femme (comme disait ma sœur), sur ses vieux jours. C’est plutôt elle qui n’en voulait plus. A chacun sa géhenne.</p><p> </p><p>                  Je regarde systématiquement les résultats de l’équipe de Montpellier. Une habitude d’ancien footballeur… C’est plus le SOM. C’est La Paillade, rebaptisée Mosson. Qu’est-ce j’ai pu m’écorcher les genoux et les coudes durant les matchs improvisés, quasi quotidiennement. Comment je n’ai pas contracté le tétanos, je me le demande encore. Aujourd’hui je m’entaille beaucoup les bras, mais en élaguant, ou nettoyant. </p><p> </p><p>                  Sur cette place, Jean Jaurès, qui résonne encore des tables des marchands et changeurs, j’ai assisté à des bals du 14 juillet,  dégusté mes premières tellines et olives farcies aux anchois dans un bar à pieds noirs, Le petit Nice (Ah ba babababababa). Je me souviens d’un pressing sans clim où je devais apporter des costumes à repasser. Un commerce plus petit où l’on vendait des transistors (mon premier beau-père m’en a offert un quand j’ai dû prendre mon premier « poste » de prof au fin fond du fond du Tarn profond – autant dire en Aveyron !). J’ai acheté, en toute innocence, chez le boulanger, des gâteaux à la maîtresse de Ray, au grand dam de l’épouse trahie, très près de ses sous,  en tous cas pour ce qui concernait les autres. J’avais cru bien faire car j’aimais beaucoup l’intruse et j’ignorais, bien sûr, leur relation. Quand l’adultère fut révélé, nous crûmes, ma sœur et moi, au divorce et franchement nous le souhaitions un peu. Elle était si gentille et,  ma foi, plutôt agréable à regarder. Elle nous aurait bien plu en tant que belle-mère.</p><p> </p><p>                  Tout est rentré dans l’ordre quand on sut que la dame s’était prostituée, dans sa précoce jeunesse, du côté de la Côte d’azur. A fortiori quand elle mourut, d’un accident de la route, à solex, elle travaillait alors dans une boutique à Carnon. Quelques temps auparavant, l’épouse trompée  l’avait maudite ! (« Et sur la tête d’un mort, ça porte malheur, tu peux me croire ! »). En effet, quand on apprit, par un coup de téléphone, le décès de mon grand-père, notre séducteur de paternel se trouvait  avec sa dulcinée… Ca a gueulé très fort en sens inverse pour une fois, dans la voiture, qui nous conduisait au Piochet (me rappelle plus !  Une Peugeot 404 ?).  Et immanquablement,  quand les deux se calment, qui est-ce qui prend ? Les enfants. En l’occurrence ce fut moi.</p><ul><li>Ca va nous faire drôle de voir le Piochet sans papé…</li><li>Ah ça, c’est intelligent !</li><li>Mais qu’il est con ce gosse…</li><li>Surtout tu répètes pas ce genre de conneries à ta grand-mère… Manquerait plus que ça !</li><li>(Ma sœur, surprise et atterrée) !&#8230; Heu, qu’est-ce qu’il a dit, Nadou ? </li><li>Moi : Ben heu, qu’est-ce que j’ai dit ?</li><li>Ferme-la ! Si c’est pour dire des conneries…</li><li>…</li><li>Tu crois qu’ils réalisent ?</li><li>Penses-tu…</li></ul><p>            On nous avait interdit l’enterrement du papé,  officiellement pour ne pas nous choquer. En réalité pour ne pas se compliquer la vie…</p><p>            Notre Ray  a fait des pieds et des mains pour être inhumé dans la chapelle familiale, à l’entrée du cimetière St Lazare, lui qui n’avait aucun rapport depuis son mariage avec sa famille. On a découvert plus tard que le tombeau de sa bonne amie se trouvait à peine à quelques mètres… Si bien que chaque fois qu’on lui rend visite, on ne peut s’empêcher d’aller la saluer. On peut toujours l’y voir en photo. Elle avait 29 ans, précise la plaque.</p><p>                  Les deux amants communiquaient par disques EP interposés, ce qui fait que  j’en trouvais toujours de nouveaux dans nos tiroirs sans trop savoir d’où ils provenaient : <em>Je suis à toi<strong> (</strong></em>pour la vie<strong><em>)</em></strong>, de Patricia Carli, <em>Retiens la nuit</em> (plus étonnant, vu les goûts de mon père !), <em>Sur ma vie</em> et <em>Après l’amour</em> (torride chanson d’Aznavour), <em>Ma Gigolette</em> de Montand (elle en connaissait un rayon la dessus, l’ancienne p… cpoint de suspension, comme chantait Reggiani),  <em>Si la vie était bien faite</em> de <em>Georges Guétary</em>… Et surtout <em>Les mots d’amour</em> (« C’est fou ce que je peux t’aimer, que je peux t’aimer d’amour, ça je peux te le jurer ») de Piaf… Ave (ton regard tout rempli de fièvre.. d’Aznavour encore… Tout un programme… Et ainsi de suite jusqu’à ce que la vérité éclate.   </p><p> </p><p>                  Quelqu’un avait piqué 10 sacs dans la caisse et la drôlesse fut accusée du larcin puis mise à la porte en raison de ses antécédents. Je suspecte fortement quelqu’un d’autre d’avoir fait le coup pour qu’on la soupçonne… Mais qui aurait pu faire ça… Voyons, réfléchissons… A qui profite le crime ?</p><p> </p><p>                  Pour en revenir au caveau, Zède l’entêtée avait refusé tout d’abord et s’était indignée d’avoir à partager la chapelle avec ses anciens beaux-parents qui l’avaient rejetée en tant que belle-fille à l’époque de son mariage, avant l’arrivée de bébé t-n. Mini conseil de famille et récriminations liées au passé (ma mère était rancunière) :</p><p>                  &#8211; 50 années de vie conjugale et je devrais passer l’éternité avec ces cons-là ? (Je cite de mémoire) ?</p><p> </p><p>                  Ca a chauffé, ce jour-là, en conseil de famille…</p><p>                  Or je sus la persuader en un seul argument. Dans son style fleuri à elle… :</p><p>                  &#8211; Ils sont enterrés en-dessous et toi tu seras au-dessus. Tu pourras leur chier dessus autant de fois que tu voudras.</p><p>                  &#8211; Tu as raison, je les emmerde !</p><p> </p><p>                  Et la cause fut entendue, d’autant qu’elle évitait des frais de tombeau. L’urne paternelle fut placée sur l’autel. Il n’aura pas profité trop longtemps de ces semaines de solitude, à dialoguer avec sa douce amie. Zède ne badinait pas sur l’article. Elle l’a vite rejoint. Ray nous chantait souvent une chanson de Salvador : <em>Elle est toujours derrière</em>… <em>Elle a compris c’qu’Monsieur l’maire lui a dit, elle suit son mari</em>… Eh bien, elle a écouté les dires dudit maire : elle l’a suivi… Là où plus personne ne rit.</p><p>                  Le contraire m’étonnerait. Moi je ris : elle est éternellement déposée à deux pas de sa rivale…</p><p> </p><p>                  En tout cas, les relations de mes parents avec ma grand-mère maternelle se dégradèrent tout de suite après la mort du papé,  comme on disait en ces temps-là, devenu infirme après une chute dans l’escalier qui menait du café vers leur appartement à l’étage. Je n’ai jamais beaucoup pu communiquer avec lui et je le déplore. Je me souviens seulement qu’encore valide,  il m’offrit mes premiers illustrés, comme on disait alors (Mickey, Pim Pam Poum, Sylvain et Sylvette),  en m’amenant souvent chez son barbier où l’on pouvait lire gratuitement. Il avait dû être bel homme et ma grand-mère très jolie dans sa jeunesse. </p><p> </p><p>                  La patronne du café du Piochet, rouscaillait contre de mystérieuses « poules », qu’il aurait eues. Il était porté sur la Suze et autre apéritif.  Pas terrible pour un patron de bistro. Demeurée veuve, elle dut dissimuler sa fierté dans ses tabliers de cuisinière et se mettre à travailler comme aide-soignante dans une famille du village qu’elle connaissait. Elle vécut très mal ce changement de train de vie. Elle reprocha amèrement à sa fille son ingratitude, elle qui aurait été gâtée, pourrie (ceci expliquant cela !) durant son enfance, plus que de raison. Ainsi on ne la vit plus pendant des mois et les vacances au Piochet, un véritable paradis pour moi, cessèrent du jour au lendemain. Ce n’est que bien plus tard, quand la situation se débloqua, que je pus retourner y passer mes week-ends.</p><p> </p><p>                  Zède s’y entendait en matière de manipulation. Cela se sent dans sa correspondance de fiancée avec Ray tout juste adulte. Ses conseils ou désirs étaient des ordres, ce qu’en linguistique on appelle des actes de parole indirects.</p><p> </p><p>                  Elle nous mettait sur le dos les griefs de sa mère à son égard en prétendant que c’était nous qui l’avions mal reçue (Effectivement,  j’avais ouvert la porte suite au coup de sonnette ! Et avais annoncé aux commensaux, demeurés attablés : « Tiens, y’a mamé ! »)! Elle s’en persuadait, en rajoutait en racontant à des connaissances et nous culpabilisait auprès de ses relations ! Quand Ray s’est posé la question de la quitter (grand branle-bas à la maison avec visite de la patronne venue réconforter un Monsieur Georges en burn-out, dirait-on aujourd’hui), elle nous a fait prendre la position ridicule des suppliants ! Nous avait même dicté les paroles : « Papa ne pars pas, s’il te plaît ! Reste ! Fais-le pour nous… ».  De vrais petits implorants… Elle est parvenue à ses fins. Pour se faire pardonner ses écarts, ce coquin de Ray lui a acheté une broche. Celle-ci ne lui ayant pas plu, elle l’a fait changer contre je ne sais plus quoi. Je revois encore la tête déçue de mon père lors de la remise du bijou. Et j’entends encore la voix de Zède lui seriner en boucle pendant au mois une heure ses raisons. « C’est beau mais je ne le mettrai pas ! Ca me plaît, mais je ne la porterai jamais… Ca me fait plaisir mais j’aimerais mieux autre chose… ».  Elle était pragmatique. Comme elle avait mis leurs nouveaux amis dans la confidence, en leur demandant  de l’appuyer dans sa requête, il a fini par céder. Un problème en moins à gérer… Fuis la discussion…</p><p> </p><p>                  Place Pétrarque, la Vierge noire ne guérit plus. Ca tombe bien j’ai rarement été malade jusqu’à un âge avancé. J’y  ai habité quelques semaines chez une amie d’alors, Ode, en fait l’ancienne compagne de Jean-Louis dit Hervé, un mordu de philosophie, laquelle avait accepté de m’héberger. J’aurais pu y demeurer, un  appart s’était libéré en face chez elle, mais les circonstances en ont décidé autrement.  Ma sœur avait quitté son mari, moi la mère de ma fille. On a pris un appart ensemble, du coté des hôpitaux. Période difficile d’un point de vue financier mais où l’on s’est finalement bien entendu et amusé. Ode, c’était juste au-dessus du London Tavern, l’un des hauts-lieux de la vie noctambule d’alors. Je m’y suis retrouvé pour le dîner, après une expo performance que nous avions conçue, à Carnon, avec le peintre Serge Lunal et mon ami Georges Merrheim. Ce dernier avait imaginé un accompagnement musical électro-acoustique pendant que l’artiste évoluait dans des décors représentant des Variations sur le pic St Loup. Il s’agissait d’un tableau animé et en relief.</p><p> </p><p>                  J’avais exploré les possibilités de l’ordinateur à la fac des sciences, grâce à un enseignant devenu un ami qui m’avait initié (François Lomécrit), en cours particuliers, à la philo en Première ( ! avec Hervé, justement !), si bien que mes listings couvraient tous les murs. Je les tendais à l’artiste pour qu’il en fasse des listings de papier. Les listes combinaient les mots CARNON et LUNAL. Que reste-t-il de nos beaux jours ? Rien ou si peu. Ces quelques lignes… Maisouestdoncornicar Non ?</p><p> </p><p>                  Ode travaillait comme caissière à la librairie-papèterie Gibert. On s’est rendu mutuellement service dans des périodes un peu difficiles. En fait, son ex-compagnon, et mon ami de lycée, aurait rêvé que l’on se mette ensemble. Peut-être pour se sentir moins coupable. Ou parce qu’il nous aimait tous les deux. Il a tout fait pour, avant de partir à Paris, après plusieurs années de vie commune. Il a tout juste réussi à faire de nous de bons amis qui se sont finalement perdus de vue…</p><p> </p><p>                  Près des Halles, j’avais, encore une fois, un autre copain, ch’ti, je crois qu’il s’appelait Michel. On jouait au ping-pong chez lui, pour moi une merveille ! Il s’était cassé la jambe en sautant à l’élastique en cours de gym (Pas futés les profs de gym ! Et ce n’tait pas leur première victime !).</p><p> </p><p>                   Nous nous retrouvions chez lui, de temps à autre, à trois ou quatre, pour écouter de la musique :  je me souviens de notre découverte émerveillée de l’album <em>Révolver (</em>Beatles), ou de <em>Between the bottoms (</em>Rolling Stones<em>) </em>que nous écoutions sans nous lasser. Nous devions avoir 13 ans et mes vêtements d’hiver étaient une véritable catastrophe. Des anoraks disgracieux. Les vieux pantalons usés de Monsieur Georges, immettables au magasin ! Des chaussures qu’il ne portait plus (Et comme je jouais au foot, après la cantine, celles-ci ne faisaient pas long feu…). Quand ce dernier était si élégant ! Je m’en plaignais à l’économe Zède qui rétorquait qu’elle n’avait pas les moyens, tandis qu’elle meublait notre appartement comme un véritable musée : potiches, lustres, chandeliers, fauteuils, commode… Un jour, les copains me prévinrent : ou je m’habillais un peu plus à la mode ou ils refuseraient de m’emmener avec eux draguer les jeunes filles, sans succès au demeurant. En tout cas tenter d’y parvenir.  Devant ma crise de larmes, miracle,  Zède céda et j’eus droit à un blouson en velours, qu’en plus elle payait au prix coûtant. C’étaient tout de même de bons copains…</p><p> </p><p>                  Vers cette époque, j’étais fan d’Adamo (<em>Ma tête,  La nuit,  Elle</em>…) de Johnny (qui adaptait des airs anglais ou américains) puis de Dutronc (<em>Les gens sont fous, les temps sont flous</em>), Nino Ferrer (<em>Les rois d’Angleterre</em>…). Et des chanteurs que l’on a oubliés (Ronnie Bird, Noël Deschamps, Long Chris…).</p><p> </p><p>                  Chez les filles François Hardy (<em>Catch a falling star, Je changerai d’avis…</em>) et la grande Anne Sylvestre. Dès les années 70, je découvrais les Ferré, Moustaki, Reggiani, Nougaro, Gainsbourg, les canadiens (dont Pauline Julien), puis Higelin, Bashung, Daho et, dans les années 90,  JL Murat. Et puis les chanteurs et groupes  anglais et américains. A leur propos S’il me fallait dresser la liste des titres qui m’ont le plus marqué en ces années EP :</p><p> </p><p><em>Like a rolling stone</em> (Dylan) : J’ai pas tout compris. Je m’en fais une idée par la traduction d’Hugues Aufray, toujours vivant à l’heure qu’il est. Je l’ai même vu dernièrement au Corum. Quand la chanson n’est pas qu’un divertissement.</p><p><em>Sunny afternoon</em> (Kinks) : Remarquable adaptation par Pascal Comelade au toy piano.</p><p><em>It’s all over now</em>  (Rolling Stones) : J’aime mieux la période Brian Jones des Stones.  Brute et authentique. Dick Rivers l’interprétait en français. Pas mal mais moins bien. </p><p><em>Eleonor rigby, Lady Madonna</em> et <em>I saw her standing there</em> (Beatles) : Que des titres de Paul. Mais j’aime aussi tellement d’autres titres qu’ils soient de John (<em>I’m the walrus</em> et <em>Strawberry fields</em>…) et le <em>While my guitar gently weeps</em>, de Georges.</p><p><em>Good vibrations</em> (Beach Boys) : Des harmonies vocales à couper le souffle et une complexité mélodique hors du commun. <em>God ony knows</em> n’est pas mal non plus. Le peintre R. C., très porté sur la musique,  m’a avoué qu’il adorait ce groupe.</p><p><em>I’m a boy</em> (Who) : Là aussi, une rythmique d‘enfer et des voix suraiguës comme on les aime.</p><p><em>Sunshine superman</em> (Donovan). Avec le sitar en accompagnement.</p><p><em>Mr Tambourine man</em>, Les Byrds ou l’art de métamorphoser une chanson bien écrite en un chef d’œuvre absolu. Seul Joe Cooker a su dépasser la version originale des Beatles (<em>With a little help</em>…). Encore un morceau, traduit par Hugues Aufray, que j’interprète régulièrement à l’attention des copains. Surtout pour Cat Equer, l’épouse du peintre, lors de nos anniversaires communs avec son mari Did un très bon peintre méconnu, exilé aujourd’hui en Suisse. A longtemps habité avenue de Toulouse.</p><p><em>Purple Haze (</em>Hendrix<em>) : </em>On était tous en admiration de son jeu de guitare. Tout cela a bien vieilli.</p><p><em>25 or 6 to four, </em>de Chicago<em> : Le retour des cuivres. </em>J’applaudis des deux mains<em>.</em></p><p><em>Try a little tenderness : </em>d’Otis Redding<em>. </em>Associé pour moi à une brève heure de gloire, sur scène.</p><p><em>Me and Boby  Mac Guire</em> (Janis Joplin) : Une des rares chanteuses que j’ai appréciées.</p><p><em>Baby I’m amazed, </em>Paul Mac Cartney : La séparation avec les Beatles ne lui a pas trop mal réussi.</p><p><em>Soul sacrifice : </em>de Santana : on le jouait avec notre bref orchestre, l’année du bac.</p><p><em>Traveling man :</em> Creedence Clearwater revival : idem. Et c’était moi le chanteur.</p><p><em>Pretty woman :</em> de Roy Orbison (la plus belle voix de l’époque)</p><p><em>I dig rock n’roll music </em>par Peter Paul Mary, ce titre uniquement.</p><p><em>Auquel j’aurais pu ajouter les pionniers du rock :</em> Chuck Berry et Little Richard en particulier mais aussi Eddie Cochran et Buddy Holly.</p><p> </p><p>      Plus tard, j’y ajouterais :</p><p> </p><p><em>      Hôtel california (Eagles), Money for nothing (Dire Straight</em>), <em>Born in the Usa (Springsteen</em>), <em>Band on the run</em>  (Mac Cartney/Wings<em>), Super trouper</em> (ABBA), <em>Sweet Jane</em>  et Walk on a wild side (Lou Reed), <em>More than this</em> et <em>Avalon</em> (Brian Ferry)  <em>Everybody wants to rules the world</em> (Tears for fear), <em>Smooth operator (</em>Sade), <em>Purple rain</em> (Prince) mais on change d’époque… Et comment résister à <em>Bad</em> ou <em>Billy Jeans</em> de Michael Jackson ? Je me souviens que mes Premières, au cours Daudet, après un pari que j’avais gagné, m’ont offert le SP <em>Say Say Say</em>, avec Paul Mac Cartney. Caché sous le cahier de textes, afin de me faire la surprise. C’était sympa. Dans la même boite, en cours de Première, un élève assoupi lors d’un de mes cours sur Louise Labé, s’est soudainement réveillé en hurlant : I’m bad ! Grosse émotion, suivie de pas mal de rires. L’élève est devenu musicien. Il jouait de la basse en souriant de bonheur…</p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>J’ai plus de mal avec la production ultérieure<em>.</em></p><p>      A part Brigitte Fontaine et Juliette, Arthur H, Hubert-Felix Thiefaine, le deuxième Christophe et deux trois autres (+ ceux que j’ai précédemment cités).</p><p>      Quant à la pop, je lui ai préféré le classique, l’opéra et le jazz.</p><p>      Quand on a côtoyé les sommets, il est difficile de redescendre. Je suppose que les mélomanes élevés à la grande musique classique ont du mal à apprécier les bluettes et airs populaires.</p><p>      Il en est de même quand on a connu une période faste. Il est dur de passer un jour à la disette.</p><p> </p><p>                  Que reste-t-il de tout cela, dites-le moi ?</p><p> </p><p>      Je me demande parfois si l’important n’est pas ce que l’on dit mais bien ce que l’on ne dit pas. Ceux que l’on ne cite pas.</p><p> </p><p>                  Au point où j’en suis de mon périple,  je réalise que je ne cherche pas mais que je trouve. Que loin d’être rétrospectif ce livre se veut prospectif puisque je ne sais pas quels souvenirs vont émerger de toutes ces années d’existence. Que même s’il semble tourné vers l’arrière, il est en réalité focalisé vers l’avant. Les apparences sont trompeuses. C’est tout l’intérêt des exégèses que de passer outre les évidences.</p><p>                                          Avançons…</p><p> </p><p>                                          Prudemment.</p><p> </p><p>                                         On est dans l’Histoire.</p><p><strong>       PARALLÈLE A MA RUE, LA RUE JACQUES CŒUR !</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  L’Hôtel Jacques cœur demeurait toujours ouvert. Je le traversais pour rejoindre la rue du même nom. Il fallait descendre un court et très large escalier, passer devant la statue du grand argentier (le faîte, puis la chute : il ne faut pas défier les rois et au contraire s’en défier !),  aujourd’hui au Musée Fabre, et l’on pouvait : sur la droite rejoindre l’entrée des Galeries Lafayette, en face la petite église des Pénitents blancs, à gauche se diriger vers l’Ecole Voltaire, mon école élémentaire.</p><p> </p><p>                  Le grand argentier y a connu ses heures de gloire. Son escalier à la française aura été mon aire de jeu, sous les fameux plafonds à caissons aux motifs géométriques et répétés. Les trésoriers ont la réputation de se sucrer. Eh bien, celui-là collectait la gabelle, à savoir l’impôt sur le sel. On ne se sucrait pas à l’époque. Peut-être à la betterave… Colomb n’avait pas affrété ses caravelles. Les bons indiens étaient bien vivants. Sucre ou sel, après avoir été emprisonné par le roi de France, le grand homme, dont la statue géante me toisait de bien haut, a fini ses jours à se faire ch… sur l’Ile de Chio, plutôt sauvage en ces temps-là.</p><p> </p><p>                  Les Galeries furent vite pour moi un lieu à la fois de plaisir et d’angoisse. Plaisir d’abord parce que ses vitrines étaient magnifiques et incitaient au rêve. A Noël, elles étaient illuminées de boules électriques, et animées d’automates, de trains électriques et tout ce que l’imagination humaine a inventé pour émerveiller les enfants. De ceux qui avaient les moyens du moins.</p><p> </p><p>                  A l’étage, on pouvait admirer les jouets et objets de plus près, en parler à table avec le secret espoir que nos suggestions seraient retenues. Ce ne fut jamais le cas,  à ma souvenance. Si ma sœur avait droit à quelque poupée, pour ce qui me concerne, c’étaient les jeux de société ou carrément des fringues neuves, que je ne choisissais pas. Toutefois, demeurait la part de rêve irremplaçable et féconde.</p><p>                  On trouvait de tout dans ce grand magasin qui occupait l’immeuble haussmannien devenu depuis cinéma. En particulier des disques 45 tours et des 25 cm de toutes sortes, on dit vinyles aujourd’hui et,  pour les 45 tours, E.P.  Je n’en achetais que très rarement, avec l’argent gagné dans de petits boulots ou reçu pour les étrennes, et pourtant ! Que de visites je rendais à ces bacs remplis de galettes, avec ou sans centreurs, que je m’efforcerai par la suite de dénicher, à l’âge adulte, histoire de compenser une frustration inextinguible et qui ne m’a jamais quitté. La fringale des galettes.</p><p> </p><p>                  L’angoisse car on me chargea vite des courses du jeudi matin. Outre la peur de commettre des erreurs,  il y avait celle de me faire surprendre par un surveillant zélé car mes parents bénéficiaient de réductions de la part de certaines vendeuses et je ne savais pas trop ce que je payais en fait. Parfois, on me rendait presque autant d’argent en petite monnaie que le billet tendu. En revanche, dès le printemps,  je profitais des comptes flottants pour m’offrir au moins une glace à l’italienne, avec le sentiment de commettre une faute savoureuse. Après tout travail mérite un salaire, non ? La vendeuse m’appelait : Le petit mangeur de glaces.</p><p> </p><p>                  Un peu plus tard, l’un de mes amis d’enfance au Piochet, et aussi en colonie, Didi, avait récupéré un entrepôt, dans les dépendances de l’Hôtel, de ses parents, de petits commerçants du quartier, afin d’en faire sa garçonnière. Un petit paradis, juste en face notre appartement d’enfer.</p><p>                  Nous y amenions nos flirts. Une lycéenne qui s’appelait Eliane ( ?),  jamais revue depuis,  m’a pas mal dégrossi sur les diverses facettes du plaisir féminin. M’a expliqué pas mal de choses que les garçons de nos âges, peu dégourdis, ignoraient. On y improvisait  des surprises-parties. Didi piquait des disques aux Galeries jusqu’au jour où il s’est fait attraper. Cela ne l’a pas empêché de finir dans l’armée et nos chemins ont divergé. Je me souviens d’y avoir amené la Maumariée (… plus tard), dès le premier soir de notre rencontre. Elle marchait sur les pointes, comme une danseuse tout en creusant son abdomen. La relation allait durer quelques mois. La sirène (… tard mais un peu avant)  également. Des yeux verts et une silhouette sportive. Pas une once de graisse. On n’est pas sérieux quand on a 18 ans… J’ai été le témoin de son mariage,  je parle de Didi, lequel n’a pas duré. C’est moi qui l’ai ramené en voiture, de la fiesta du côté de Mèze,  vers sa nuit de noces : Hôtel de Noailles,  la quasi coïncidence m’avait frappé, rue des écoles centrales, derrière Notre dame… J’y serai bien allé à sa place mais pas pour les mêmes raisons.</p><p> </p><p>                  La rue Jacques Cœur, c’étaient en outre les commerces de proximité : une boulangerie spécialisée dans les meringues, une épicerie, une crèmerie, le salon de coiffure du père de Didi, un autre de tricot de sa mère et même une librairie spécialisée dans le scolaire, les jeux pour enfants et la littérature pour la jeunesse. Parmi les rares objets hérités, par mon père, de sa famille paternelle, du moins la supposée, se trouvait, sur une étagère que j’ai conservée,  <em>Robinson Crusoé</em> et toute une série de Jules Verne dans la collection Hetzel. Pourtant,  je ne réussis jamais à lire le texte, me contentant des illustrations. J’ai compris plusieurs décennies plus tard pourquoi quand j’ai infligé à ma fille cadette la lecture quotidienne de <em>20000 lieues sous les mers</em> ou du <em>Tour du monde en 80 jours</em>,  comme pour rattraper le temps perdu. Il semble qu’elle en garde un bon souvenir, malgré  les descriptions interminables et des explications scientifiques à n’en plus finir. C’était une autre époque où l’on prenait le temps de lire et de s’instruire tout en se divertissant. Il m’a fallu, quant à moi, bien du temps, pour devenir un lecteur assidu des contemporains, des modernes puis des classiques. Et je le dois davantage à des camarades de classe plus avertis qu’à des professionnels de l’éducation. La mienne fut brouillonne : d’un côté Sartre ou Camus,  Gide ou Boris Vian (j’ai quasiment tout lu, tout ce qui était disponible) mais aussi des Troyat, des Cesbron, des Bazin… dont j’aurais pu me passer et qui m’ont fait perdre bien du temps. Nul n’en parle aujourd’hui. Ah, relativité !</p><p> </p><p>                  Les Pénitents blancs, on nous y envoyait le dimanche matin, histoire de se débarrasser de nous.</p><p> </p><p>                  Un pontet médiéval traversait la rue de l’actuel Musée archéologique, régulièrement fermé,  jusqu’à la petite église cossue. Pratique de traverser ainsi la rue en catimini, à la fois à l’abri et au-dessus de tout le monde. Ca aurait bien arrangé notre père, qui n’est même pas aux cieux, du temps de ses folies. Nous à la messe, il allait voir sa bonne amie, rue du Pont Juvénal, avec la complicité d’André la Pomme/Banane. La mère préparait le repas. Avec l’argent de la quête, nous achetions des bonbons qui ne coûtaient que quelques centimes à l’époque. J’étais très croyant avant mes dix ans, sans doute sous l’influence de ma mémé. En fait, la notion de paradis me plaisait bien parce que l’enfance n’était pas très heureuse et que j’aurais bien échangé cette vie-ci pour une autre. Je préférais cette petite église de quartier,  réputée pour riches, à l’autre, la paroisse de Notre Dame des Tables où l’on m’envoyait au catéchisme et au patronage hebdomadaire.</p><p> </p><p>                  Nous choisissions, ma sœur et moi, les galeries à l’étage. On pouvait observer les fidèles en vue aérienne et embrasser  l’assemblée d’un seul coup d’œil. Ainsi le spectacle était surtout dans la nef où les jeux de physionomie et les attitudes contrastées faisaient mieux passer les moments les plus ennuyeux, les prêches en chaire et les oraisons et épitres à des corinthiens auxquels je ne comprenais rien et dont j’ignorais l’existence. Quand je pense que Giono explique, dans l’un de ses meilleurs romans,  que la messe, il est vrai solennelle, avait suffi à empêcher un assassin d’agir dans sa lutte intérieure contre l’ennui pascalien… Les nantis étaient là, écoutant des discours qui prêchaient la bienveillance divine envers la pauvreté. Ils adoraient un homme quasiment dénudé ce que, avec mon petit jugement d’alors,  je trouvais sinon indécent, du moins en peu choquant. Elles devaient le trouver bien désirable, les vieilles toupies, ce jeune homme qu’elles vénéraient ! Je me disais que le royaume de Dieu n’était décidément pas fait pour ces gens-là et ne comprenais pas pourquoi ils se montraient si assidus à l’office. Les chameaux ! Ils cherchent à traverser la fente de l’aiguille !</p><p> </p><p>                  Ai-je dit que, juste à côté des Pénitents, vivait la mère Céline (et son mari, spécialiste du divin barbu allemand, antimarxiste en diable) ?</p><p> </p><p>        <em>Ma prof de Fac ! Fallait la voir danser le Rigodon quand elle faisait irruption dans la salle de classe ! Spectaculaire ! Elle était réac comme c’est pas permis mais on prenait notre pied à l’entendre ! Avec un courage pharamineux elle tenait tête à l’adversité dominante ! Quand ça ne jurait que par le vieux Karl et son Manifeste ! Que par Trotsky et Mao qu’on ne lisait même pas ! Ou si peu ! La Barbe, le barbu ! Les glabres jaunes sont les pires à venir ! Et d’une sévérité avec les écrivains ! D’une exigence ! Tel Quel à la poubelle… Le new romance au rebut ! Sartre à entartrer ! Blavoir, au plumard ! Aragon, roi des cons ! Haro sur les nullistes ! Des promesses, toujours des promesses ! De raies qu’on pense… ! Ecoutez donc les béni oui oui… : Pas de réclames, siouplaît ! Ce que vous avez vu, vous  l’avez pas vu. En tout cas, vous la bouclez. Mon pouvoir me vient de plus haut… J’ai toujours été l’enfant chéri… Le petit prodige… Qui saura comment vous châtier,  bandes d’épées… Apocalypse now…. Les anges en hélicoptère ! Little boy et Fat man !!! Les cow-boys qui font la bombe ! Il est eight ‘o clock, Dr Folamour ! Y’a qu’un ch’veu sur la tête à Noeud- Nœud ! Pas de Marcsisme chez nous ! D’aucuns se reconnaîtront ! Qu’ils aillent se faire enluquer ! Reluquer ou relooker ! Il n’y a qu’une dent et  cont’ ce pauv’Jean ! Ca bout là d’d’dans ! Tout mais pas ça ! Mieux vaut mourir à crédit, gueules de déterrés ! C’est dit à qui lira ces lignes !</em> Et autres conneries…</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’on l’aimait bien, la mère Céline, dont l’autre passion était Proust ! Allez comprendre ! 500 pages pour nous dire que Dudule enc… Tatave… Deux styles aux antipodes l’un de l’autre… Eh bien moi j’aime les deux… Pas forcément en même temps…</p><p> </p><p>                  Qui a dit qu’il fallait conserver l’unité de ton dans un roman, nom de nom ? Si c’est nécessaire, oui pourquoi pas ? Mais si l’on veut montrer la diversité du réel ? L’évolution  des choses ?</p><p> </p><p>                  En tout cas, le jeudi, j’étais bon,  outre les courses du matin,  pour le patronage à l’autre église du quartier, plus imposante, Notre Dame des Tables, la plus récente, pas la vraie dont la crypte se trouvait à quelques encablures de l’appartement, et sous l’étal d’André. Nous prenions le car, partions dans les bosquets des villages alentour, lesquels n’existent quasiment plus, détruits par l’urbanisation croissante, les  détestables zones commerciales et les sièges sociaux hors les murs (et certains se plaignent des sangliers !). On s’y ennuyait quelque peu quand on n’avait pas de terrain pour jouer au foot. Quand j’y repense,  je vois des pierres sur les collines boisées et je comprends mieux pourquoi on a nommé le Montpellier des origines Le Clapas. Un peu plus tard, l’été, après la mort du papé, ce serait la colonie des vacances,  toujours sous obédience chrétienne. Là, j’y ai subodoré des choses pas très catholiques à l’époque de la part des révérends pères et sœurs. L’une d’elle, surnommée Belphégor, s’est même mariée à un moniteur… C’est dire…</p><p> </p><p>                  Et le catéchisme à mes heures perdues.</p><p> </p><p>                  De mon côté, dès l’âge de raison, l’esprit critique prit le dessus jusqu’à ce que la lecture de Renan, en Seconde je pense, me fisse basculer définitivement dans quelque chose qui pourrait ressembler à l’athéisme. En revanche,  je reste ébahi par l’esthétique chrétienne telle qu’elle s’exprime dans la majesté des cathédrales, les fresques monastiques et les chefs d’œuvre de la peinture, pour lesquels je n’hésite pas à entreprendre de longs trajets (Piero della Francesca à Arezzo, Holbein à Londres, Mantegna à Mantoue, Bruegel au Prado&#8230; ). Et puis l’exégèse me fascine, les interprétations déviantes, une lecture objective des faits. Je me souviens que je m’étais figuré, entre deux catéchismes, que le fils de l’homme n’était pas réellement mort sur la croix, ce qui expliquait par la suite sa disparition, sa résurrection, les stigmates et même son ascension. Pour moi il s’était simplement évanoui dans la nature. Comme disait Gide de son <em>Thésée</em> : Il avait fait son œuvre, avait vécu. Et donc accompli sa mission de messie. Evidemment, ça n’a pas plu à l’aumônier. On s’est quittés un peu froidement.</p><p> </p><p>                  J’avais dit aussi : Il a bien fallu pour quelqu’un pour créer le monde. Mais qui l’a créé lui ? Cela ne fait que repousser l’origine du problème. Ainsi le monde a très bien pu se créer tout seul… C’était l’esprit malin qui me travaillait sans doute… Satan fait Serpent dans le <em>Paradis perdu</em>, de Milton.</p><p> </p><p>                  Au commencement, le commencement, en ce nom de nom. Ca évite de parler de verbe et autres « johanneries » plus ou moins bibliques. St Jean, je veux dire. Apocalypse, tomorrow.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui je ne crois toujours pas et je n’en suis pas mort…</p><p> </p><p>                  Enfin, j’imagine…</p><p> </p><p>                  Quoique…</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      LAQUELLE SE PROLONGE PAR LA RUE FABRE</strong></p><p> </p><p>                  C’était la rue de mon école. L’école Voltaire. J’y suis allé très tôt. Un an d’avance. Même pas un lustre ! Plutôt bon élève au demeurant. Avec Mme Raynaud, première année, arrivé à Noël, j’étais passé de la treizième à la cinquième place, au fil des compositions. Normal, décrétaient mes parents. Avec Mme Randon, j’étais toujours dans les premiers. Toujours normal ! Monsieur Comes (Caumes ?), taillé comme un rugbyman, me détestait, allez savoir pourquoi. Il m’a fait avaler les crachats de mes camarades souillant le tablier d’une tête de turc du quartier (Il s’appelait Tournemire), croyant que je faisais partie des meneurs. Je l’ai entendu, dans la cour, nier mon intelligence devant Mme Randon qui me défendait. J’en ai fait des cauchemars. Toujours parmi les premiers. Et alors ? Normal, non ? Avec Mme Bigot, une veuve éplorée de fraîche date, famille de pieds noirs (Fais-moi du couscous, chérie !), c’était le yoyo. Un coup 1<sup>er</sup>, Normal !, un coup 4<sup>ème</sup> ou égaré dans les profondeurs du classement. Alors là,  je me faisais enguirlander ! Elle ne m’aimait pas non plus. J’ai toujours attiré certaines antipathies, par maladresse le plus souvent. Pas toujours imméritées, à tout bien considérer.</p><p> </p><p>                  Enfin grâce à M. Randon, le directeur, je me stabilisais. Le salaud, il se sifflait les bouteilles de jus de raisin qui nous étaient destinées. Je suis donc resté 5 ans dans cette école de quartier.</p><p> </p><p>                  Il y avait des gitans dans la classe, bien intégrés au demeurant. Mathieu, Baptista, Ballardo, sans doute un cousin d’Hippolyte Annex, le boxeur. Beaucoup de cruauté à l’heure de la récré. Les souffre-douleurs se voyaient martyrisés dès que les instits avaient le dos tourné. Et comme ils remontaient et descendaient la cour de l’école… Les mollards fusaient. Ou les actes de brutalité. Mais aussi les premiers jeux de ballon, les premiers copains, ceux qui vous dessillent à propos du père Noël. J’ai découvert l’existence des  Chaussettes noires, le groupe de twist,  le joueur de foot monégasque Théo d’origine étrangère et sélectionné en équipe de France, et aussi Picasso, lors d’un cours de peinture un peu libre. Un des maîtres, à l’occasion d’une éclipse exceptionnelle, nous parla un jour de l’an 2000. Je calculais l’âge que j’aurais alors. Ca me paraissait si loin. Je m’en souviens encore. La mémoire est décidément sélective. On m’appelait alors le <em>Petit Pâtissier</em> :</p><p> </p><p>      <em>Au grenier de ma mémoire, j’ai recouvré mon encrier d’enfant.</em></p><p><em>      L’enfance y demeurait attachée, fine pellicule asséchée.</em></p><p><em>      En ce temps-là, je prenais déjà la plume mais me révélais d’une gaucherie maladive dès qu’il s’agissait de noter les beaux pleins et les fins déliés des tristes pages d’écriture. Ma main s’esquivait du côté des marges ; J’étais le prince du pâté. Les maîtres disaient : Tu serais pas un peu pâtissier sur les bords par hasard ?</em></p><p><em>      Les bords ne m’ont jamais quitté…</em> </p><p> </p><p>                  5 ans. Il faut croire que j’ai beaucoup appris. Mais quoi ? Ca j’ai oublié !</p><p> </p><p>                  Curieux que je n’ai point oublié le nom des instits. Alors que je suis incapable de me souvenir du nom de mes profs de lycée : Tata Rebuffy, bonne comme du pain de mie, et Reynes en 6ème (Il me regardait d’un air dégouté et répétait : Le Teulon !), Testu en 4<sup>ème</sup> qui m’a fait découvrir Maupassant, Barrot en 2ne, Brigaud en 1<sup>ère</sup> et  Cascalès en Terminales pour la philo. Un super prof de maths grâce à qui j’ai pris un 15 au bac. Meilleur qu’en français. Ah, le petit vin blanc…</p><p> </p><p>                  Et c’est à peu près tout. …  Ou de la plupart de mes collègues… On fabriquait des balles avec le papier des cahiers de brouillon et on cherchait à piéger le malheureux qui se trouvait dans les buts marqués par deux cartables. C’était une sorte de jeu de paume. On ne lançait pas directement comme un caillou. Juste au-dessous de l’atelier actuel de l’artiste allemande, et enseignante aux Beaux-arts, Nadia Lichtig, spécialiste de la mémoire et des fantômes du passé.</p><p> </p><p>                  On tressait aussi des scoubidous. C’était Sacha qui avait lancé la mode.</p><p>                  Un jour, le frère d’un camarade (je crois qu’il s’appelait Teulé ! Il avait la pelade !), a violemment plongé la main dans la vitre d’une agence qui se trouvait sur la placette qui permet de joindre Jacques Cœur d’un côté et Fabre ou La Monnaie de l’autre. Je vois encore une brave femme du peuple le soutenir par le bras sanglant dont les os étaient à vif et les tendons pendaient et dévaler la rue en criant : « A La miséricorde ! ». Je suppose qu’elle se dirigeait vers l’école afin de téléphoner à l’hôpital… Le gosse hurlait, le pauvre. L’enfance n’est pas de tout repos et certaines blessures marquent à vie. Et pas simplement les cicatrices.</p><p> </p><p>                  L’école a fermé. Elle est devenue maison de repos devant l’éternel. Mouroir pour naufragés de l’existence. Un corps chasse l’autre, comme on dit. J’y suis rentré une fois. Comme la cour m’a paru petite !</p><p>                  Une anecdote m’est revenue en mémoire : dans un recoin ouvert d’une baie, on pouvait acheter des confiseries et autres gâteries. Ray avait conservé une collection de pièces anciennes, de son père je suppose, de même qu’une collection de timbres. Comme elles ressemblaient en plus lourd aux simples Semeuses de 5 f d’alors (en fait 5 centimes), en aluminium commun, j’en chipais quelques-unes pour acheter quelque friandise. La vendeuse fit semblant de ne rien voir. Le larcin découvert,  je me fis houspiller ainsi que je le méritais, moins que je ne le craignais toutefois. Quant aux timbres, je les dilapidais en quelques mois. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Ca reste quand même un bon souvenir.</p><p> </p><p><strong>       </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong>      DE SORTE QUE L’ON ABOUTIT AU MUSÉE DU MÊME NOM</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Le Musée Fabre fut autrefois un collège des jésuites, où avait étudié Ray, de retour d’exil. Lui avait été abandonné par ses parents, ou apparentés, joueurs et fêtards invétérés, chez  une nourrice en Lozère où on lui faisait garder les vaches. Il s’en vantait, les énumérait (La Cerise, la Noiraude…) et nous disait : Et je les garde encore ! Qu’il est bête ! répliquait Zède, qui retrouvait sa spontanéité d’adolescente. Là c’était un bon moment… Vers ses 10 ans,  grâce à la bonté de son supposé aïeul, on le fit revenir et il put suivre un cursus normal, malgré la guerre, jusqu’à la ruine de la famille et la perte des commerces et biens immobiliers, par passion immodérée de la roulette et sous l’emprise des jeux de hasard. On dirait passion toxique aujourd’hui.</p><p> </p><p>                  Comme mon école s’appelait Voltaire, et que Randon nous avait dit que l’on pouvait contempler la statue du grand homme, par Houdon, je me décidais, pour me faire bien voir, tout seul comme un grand moi aussi, à franchir le pas du prestigieux bâtiment dont l’entrée, à l’époque  se trouvait justement dans le prolongement de la rue Fabre.</p><p> </p><p>                  Il était gratuit. Les gardiens n’étaient pas trop regardants et l’un d’entre eux me connaissait, son fils étant dans la même classe que moi. Je lui bredouillai la raison de ma visite et on me laissa rentrer sans difficulté et même avec quelques compliments dont j’étais très friand puisqu’on en était avare chez moi. Aujourd’hui, des panneaux nous avertiraient que certaines scènes pouvaient blesser la sensibilité de nos chères têtes blondes, un peu surprotégées, pas vrai ? Ste Agathe, les deux seins coupés dans deux plats de métal, ça peut traumatiser une âme sensible… Moi, ça me faisait penser à des glaces ou des flans que j’aurais bien dégustées.</p><p> </p><p>                  Je trouvais vite la statue du philosophe, qui me sembla débonnaire, et dont je ne saisissais pas la célèbre ironie,  pourtant si visible. J’en profitais pour regarder autour. L’était bien plus modeste, le musée à l’époque. La plupart des peintures me paraissaient trop sombres, tels bien des tableaux dans les églises, froides de surcroît (si je puis dire). Les sujets religieux m’ennuyaient. Je n’y adhérais pas. Toutefois, les corps de nymphes étaient le plus souvent dénudés. Les statues de déesses antiques trouvaient grâce à mes yeux.  Elles étaient d’un blanc immaculé et longtemps je me suis imaginé ainsi la femme idéale. Je me permis même d’en toucher une. Ainsi la première femme dont j’ai caressé sciemment les seins, fut une créature d’albâtre que je me plais à contempler avec tendresse, à chaque fois qu’il m’arrive de visiter les collections. En même temps, le contact fut plutôt froid, pour une première…  J’ai pu l’identifier : Une <em>Vénus couchée</em>, mollement alanguie, d’un puriste italien, Lorenzo Bartolini. Ceci dit j’aurais bien réchauffé <em>La Frileuse (</em>Houdon, again)…</p><p> </p><p>                  Bref, ce musée participa grandement au réveil, et non éveil &#8211; car il y avait eu un précédent, de mes sens. Ca sert aussi à ça, l’art et ses Beautés fulgurantes. Et puis on s’y aiguise l’œil.</p><p> </p><p>                  Tout ce que je viens de raconter est faux sauf  l’épisode des seins caressés. Je ne sais plus dans quelles circonstances je me suis retrouvé au musée Fabre. Aussi ai-je imaginé cette histoire de Randon et de Voltaire, du gardien aussi. Ainsi, si je me sers d’épisodes vécus je les mêle à des scènes imaginaires car, je le répète, ce n’est pas la stricte vérité qui m’importe. Plutôt la vraisemblable et l’exercice d’une expérience qui  aurait la ville comme trame structurelle. Il importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  J’y retournais plus tard. J’étais davantage attiré par les œuvres modernes. Berthe Morisot et son portrait de femme, haut en couleurs. L’élégante préciosité d’un tableau miniature de Dufy (en fait une corrida !). Les paysages protecteurs de Frédéric Bazille, dont le destin fut si tragique ! Je suppose que le responsable culturel de la municipalité d’alors, Georges Desmouliez, y était pour quelque chose. Il deviendrait bien des années plus tard notre vieil et précieux ami, il dînait souvent à la maison,  notamment quand je recevais des peintres (Viallat, Clément…), et c’est grâce à lui que j’ai pu déjeuner, en sa présence, chez l’immense Pierre Soulages et son épouse Colette. Sur la fameuse terrasse donnant sur la mer. Je me souviens d’un gardien qui s’amusait à interroger les visiteurs sur une œuvre abstraite avant de leur révéler le titre du tableau : <em>Un peu de joie dans beaucoup de tristesse</em>. Et lui de rire et de se moquer grossièrement des snobs qui appréciaient ce genre d’horreur. Eh bien moi, j’appréciais ! J’ai passé une bonne partie de ma vie à me demander pourquoi, et chaque texte que j’écris à ce sujet m’apporte un fragment de réponse. L’œuvre, que j’ai retrouvée, était de Roger Bissière.</p><p> </p><p>                  J’étais loin d’imaginer que, quelques décennies plus tard, j’aurais le plaisir de voir des artistes-amis,  Alain, André-Pierre, Claude, Daniel, Dominique, Stéphane, Patrice, Vincent ou Tjeerd et quelques autres, bénéficier d’expos personnelles en ce même lieu ou intégrer le fond de la collection.</p><p> </p><p>                  Dans les années 80, l’inventif  Jean-Marc Ferrari, animateur de la galerie Medamothi, y avait organisé, salle Renaissance je crois, <em>Futur Corps-passé</em>, anagramme de Supports-Surfaces. Aucun des peintres du groupe n’avait compris le jeu de mots si bien qu’il y eut par la suite quelques raisons de râler, ici aussi. Ils étaient tous présents et vivants. J’ai eu la chance d’en connaître certains dont les postulations esthétiques m’ont marqué à vie. Arnal, Dezeuze, Saytour, Viallat… Et Noël Dolla chez qui j’ai logé plusieurs fois à Nice. Des souvenirs inoubliables.</p><p> </p><p>                  Je ne me suis intéressé à Frédéric Bazille qu’un peu plus tard. Surtout sa dernière période, celle où il ose ! Les nus masculins ! C’est vraiment frustrant que cet artiste si prometteur ait été fauché en pleine jeunesse. On ne saura jamais ce qu’il eût pu produire et s’il aurait égalé ses illustres confrères et amis. J’ai eu l’occasion de travailler sur lui, en toute discrétion, à la demande d’un écrivain (on vient de m’apprendre son décès) qui souhaitait mon avis et me réclamait quelques conseils. Cela m’a d’autant plus flatté qu’il a fait partie ensuite de l’Institut. Moi, c’était le Nobel ou rien. Ce fut rien.</p><p> </p><p>                  Tant mieux. Pas de discours à faire. Ni de justification à fournir ! Fuyons la discussion.</p><p> </p><p>                  Ils sont sur leur terrain nous ne connaissons pas le pays.</p><p> </p><p><strong>        LA RUE MONPELLIERET NOUS MÈNE À L’ESPLANADE</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Une rue en pente qui descend de l’Aiguillerie  où j’avais mes deux coiffeurs :</p><p> </p><p>                  L’un qui m’a provoqué l’un des plus gros chagrins de ma jeunesse quand, de mèche avec l’atroce Zède, il m’a taillé les cheveux en brosse moi qui m’honorais de les porter longs, à la Beatles, ce qui plaisait aux filles, comme la plupart des copains. Comme le petit Tartre se révéla crapaud le jour où il fut privé de ses belles boucles blondes, je devins du jour au lendemain un grand bébé joufflu. Je me fis larguer, ce fut très dur pour moi pendant de longs mois, d’autant que je n’avais pas de moyen motorisé de circulation et ne pouvais me prévaloir de vacances au ski pour faire rêver les copines… L’accident de mobylette n’a rien arrangé… Sédentarité forcée… Prise de poids. Manque de confiance… Et traumatisme tel que j’en suis devenu timide à en rougir ! Je ne vais jamais chez ma coiffeuse, qui pourtant me connaît bien, sans appréhension et je diffère toujours le rendez-vous.</p><p> </p><p>                  L’autre collectionnait les artistes du renouveau figuratif en France, les sétois, un peu en avance sur son temps. J’étais présent chez Ben lors des <em>8 sets à Nice engagés par Christian Laune</em>, qui présida à la naissance de la figuration libre. J’ai rencontré Combas et Di Rosa, galerie des Ponchettes à Nice. Bon contact, aucun des deux n’avait la grosse tête. J’ai écrit un compte-rendu à l’époque ce qui fait que j’ai dû être dans les tous  premiers à évoquer leur carrière. Hervé Di Rosa m’a invité à boire un verre avec lui dans un bar de Sète sur le port et  m’a envoyé le groupe Yaros (Cervera, Biascamano, Consentino) avec qui j’ai sympathisé. J’ai suivi leur carrière en écrivant régulièrement des textes sur eux mais ce n’est que dernièrement que j’ai repris le contact.</p><p> </p><p>                  La rue Montpellieret, la fameuse colline jumelle de la ville d’alors, j’y avais mon bistrot de prédilection. C’est là que j’ai bu un verre de vin blanc avant d’aller passer une épreuve cruciale du bac en Première. A jeun bien entendu,  je ne déjeunais jamais à l’époque. Un peu de café… Je déconseille fortement. Ca n’a pas eu l’effet escompté. Ca a failli même me coûter très cher.</p><p> </p><p>                  Plus tard, sur la placette, à l’emplacement actuel d’une galerie dévolue au Street art,  nous nous réunissions afin de composer le magazine Reg’arts, auquel je contribuais. Et qui devait être finalement assimilé à L’art-vues. A laquelle je contribue toujours. Grâce à la confiance de mon ami Stéphane Jurand, lequel m’a toujours laissé libre de mes choix,  considéré comme un électron libre, et m’a permis donc de m’épanouir dans le journalisme. C’est mon activité principale depuis que j’ai mis un terme à mon travail d’enseignant. Ah, il m’en fallu avaler des couleuvres au début, entre l’une qui me trouvait trop littéraire (Catherine Millet), une autre qui me trouvait meilleur dans la critique des livres qu’en art (Reg’art), une troisième qui tronquait mes textes et ainsi en déformait le sens (Tendances du Sud…)… C’est sûr que si  l’on ôte d’un texte dialectique sa partie antithétique, ça n’a plus du tout la même signification… On apprend tout le temps…</p><p> </p><p>                  L’Esplanade,  je l’ai connue dans tous ses états avant la construction du Corum. Au temps des fêtes foraines, les guitares électriques, rutilantes, qu’on gagnait en jouant me faisaient très envie. Ou plutôt qu’on ne gagnait jamais. D’ailleurs on ne jouait pas, forcément ! On avait droit à un beignet et ça, franchement,  nous adorions. Lui, mon grand-père, jouait depuis peu les figurants dans un film dont l’essentiel se déroulait précisément dans un local du bout de la rue Montpellieret, la deuxième colline de la ville, sur la placette qui reçoit les rues du Collège, de la Monnaie et Glaize.</p><p> </p><p>                  Cette esplanade me rappelle une chanson locale :</p><p>                  <em>Les étudiants de Montpellier/Sont trop fainéants pour travailler/ </em></p><p><em>                  Ils se baladent/Sur l’Esplanade</em>.</p><p> </p><p>                  Je ne les ai pas trouvés cossards quand je les ai rejoints dans les années 70. Tout juste bien trop politisés. Ca ne me déplaisait pas au demeurant. Malheureusement, cela faussait le point de vue sur les œuvres littéraires. Pensez : Corneille à l’aune de la lutte des classes. Les rapports de production dans l’œuvre de Montesquieu ! L’appareil idéologique ou répressif d’état dans les pièces historiques de Shakespeare ! Les infra et superstructures marxiennes à l’œuvre dans la Comédie humaine ! Les valeurs d’échange dans <em>Les lois de l’Hospitalité</em> de Klossowski (Je déconne. Les enseignants, peu curieux, ignoraient jusqu’à son existence !). Même Althusser ne s’en est pas remis. Il a tué son épouse à la hache. Et autres conneries…</p><p> </p><p>                  Cela m’a fait perdre beaucoup de temps que j’aurais dû passer à étudier sérieusement. En revanche les études, philosophiques, appliquées au classique Racine, sur le Temps de Georges Poulet (trois conceptions de plus en plus transcendantes, à l’œuvre dans les pièces), sur la problématique de l’œil vivant chez Starobinski (les divers types de regard), ou les découpages structuralistes (Antichambre, chambre et Monde extérieur) de Barthes m’ont beaucoup apporté. Cela dépoussière les chefs d’œuvre et les fait sortir de l’étude des sources biographiques, de la bibliographie et des notes de bas de page, la scolastique universitaire, quoi. J’oublie les études freudiennes de Charles Mauron et marxistes de Lucien Goldman (évolution du théâtre de Racine en fonction des idéologies, religieuses, fluctuantes, de son temps). Racine n’est qu’un exemple parmi d’autres.</p><p> </p><p>                  Influencé par ces lectures, je m’intéressais surtout à ce que l’on désignait alors comme la dissolution du sujet. On ne disait pas : je parle mais « ça parle » et, au-delà de l’inconscient, on supposait que l’Histoire parlait à travers nous. J’ai ensuite passé ma vie à le reconstruire, à le retrouver. Le sujet je veux dire.</p><p> </p><p>                  L’Esplanade,  j’ai appris récemment qu’elle avait été aménagée sur l’ancienne butte St Denis et qu’un projet haussmannien devait y conduire, à partir de la Préfecture, dans le prolongement de la rue Foch, autrefois Impériale, on imagine le massacre ! Abandonné grâce à la résistance des riverains et en raison du grand nombre d’hôtels particuliers qu’il aurait fallu détruire. Ouf, on l’a échappé belle !  Que seraient devenues toutes ces rues et ruelles tordues dans lesquelles je circule ?</p><p> </p><p>                  Sur l’Esplanade, je me souviens avoir vu de placides girafes et des chameaux très énervés. Ce devait être un cirque. Devenu parking, j’étais présent quand un camarade plus mûr, audacieux, persuadé de sa réussite, s’est mis par défi à faire du charme à une femme mariée, et dans la foulée à une prof d’histoire plutôt laide (Quelle injustice ! C’est moi qui me suis fait engueuler car il m’avait demandé de l’espionner à la suite d’un pari idiot). J’y ai vu aussi un ancien pote, pris de boisson un peu par ma faute, agresser verbalement les passants et notamment les vieux qu’il qualifiait de c…. Son père était commissaire… J’y ai vu enfin le Général Alcazar jouer ses compositions à quelques précoces groupies du côté de la mare aux cygnes auxquels enfant, j’apportai du pain rassis. Interdit aujourd’hui. Une groupie serait forcément sous emprise.</p><p> </p><p>                  Au retour d’une feria nîmoise, où l’on s’était fait embaucher, et entuber, par un restaurant de pieds noirs (Chéri je t’aime, chéri je t’adore,  comme la salsa del pomodoro, ya mustapha…), nous avions pris un pastis, le lundi matin, deux condisciples et moi, juste avant de rejoindre nos camarades en classe. On avait dû faire sauter une heure ou deux, ce devait être l’EPS. De toute façon, nous avions inventé un système qui permettait d’effacer le nom des manquants sur les feuilles d’absence. C’était devant le kiosque Bosc. Nous y refaisions le monde. Bien des années plus tard, j’étais invité au même endroit en tant que VIP par l’un de mes amis faisant partie de la municipalité  Saurel : Guy B, qui fut aussi mon éditeur (le livre objet <em>Ephémérides</em>, réalisé avec André-Pierre Arnal). L’un de ces deux camarades jouait fréquemment avec mon grand-père paternel au cercle de jeu de la rue de Verdun. Comme quoi le démon ne l’avait jamais quitté car il avait largement dépassé la soixantaine. Ce condisciple, bien plus mûr que moi, ne comprenait décidément pas que je n’aie pas la curiosité de revoir ce grand-père-là. C’est que je me souvenais de notre unique rencontre… L’autre tenait un commerce de fromages tout près des Halles. Son affaire, héritée des parents, était florissante et nous enviions tous sa destinée toute tracée alors que nous doutions de la nôtre. Sauf que l’apparition des super puis des hypermarchés fit qu’en une saison sa boite se retrouva en faillite. La dernière fois que je l’ai vu, il était aux portes de la misère. Avec ses accidents qui déjouent tous les calculs… Schopenhauer n’aurait pas mieux dit…</p><p> </p><p>                  Près du bar où j’ai fêté mon bac avec les copains et une Sissi (mes hommages !) pour un temps retrouvée, existait une salle de sport, un peu pionnière dans les années 60, qui s’appelait le Gymnaute. Ray, soucieux d’y entretenir sa ligne, y allait régulièrement et je l’y accompagnais, parfois même j’y allais sans lui. Cela ne me plaisait pas trop : rameur, vélo en salle, trotteur… Un jour, j’ai demandé à essayer le sauna. On agréa ma demande. J’entrais dans le réduit surchauffé, accompagné d’une des employées (ou était-ce la patronne ?). Un type y suait à grosses gouttes. Le problème c’est qu’on m’y oublia. Et que l’idée ne m’en vint pas d’en sortir. Heureusement, la même personne finit par m’en délivrer, inquiète, plus que moi manifestement. J’étais très résistant, semble-t-il. J’aurais pu mourir déshydratée, m’a-t-elle expliqué. De mon côté, j’avais simplement ressenti une intense fatigue. 10 mn de plus et je m’endormais. A partir de ce jour, elle a fait attention et m’a surveillé de plus près. Puis Ray a cessé d’y aller et bien évidemment j’ai fait de même et sans regret. Je devais avoir 14 ans.</p><p> </p><p>                  On n’est pas sérieux, à cet âge-là. Rimbaud n’aurait pas mieux dit.</p><p> </p><p>                  L’Esplanade s’arrêtait brusquement, sur une sorte de falaise abrupte. Le paysage qui s’étendait aurait été parfait pour des peintres amateurs si des barres HLM n’étaient point venues en contrarier la perspective.</p><p> </p><p>                  En bas, le cabinet de mon psychothérapeute, qui s’est servi de mon cas pour nourrir sa thèse. Des phobies de plus en plus fréquentes dont je ne m’expliquais pas la cause : en public notamment, à la fac, mais de façon intermittente. Grâce à lui, au dossier qu’il m’avait préparé, j’ai évité le service militaire. On m’a dit que je ne pourrais jamais devenir prof. Ce qu’on peut dire comme sottises. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  En contrebas aussi le magasin Bréguiboul, spécialisé dans les bonbons. Trois nuits formidables passées avec le fils aux trois fameux jours de tests à Tarascon,… Quant à la fille, une artiste sur laquelle j’ai eu l’occasion d’y aller de ma plume, je l’ai croisée souvent dans maint vernissage. Elle a longtemps travaillé sur le thème du balai, comme prolongement du pinceau mais qui efface de même que le temps qui nous fait oublier. Ne reste alors que la poussière. Rasé le dépôt de bonbons et de réglisses. Le progrès ne fait pas de cadeaux.</p><p> </p><p>                  A sa place aujourd’hui le tramway et le bout du Corum où il m’arrive d’aller voir des concerts (le chanteur Christophe, un peu avant sa mort, Hugues Aufray un peu avec la sienne ; régulièrement différée).</p><p> </p><p>                  On passait par le Boulevard Bonne-Nouvelle et l’on se retrouvait ainsi sous les Beaux-arts. On rejoignait alors le bar d’Edouard, dont Tjeerd Alkema, qui avait son atelier tout près, avait reproduit le nez en sculpture géante, en plâtre il me semble, dont celui-ci n’était pas peu fier. Qui a bon nez a bon membre, lui répétaient les clients. En parler à Gogol. Je lui avais dédicacé un livre : <em>Le nez d’Edouard, s’il eût été plus court, la face du faubourg en eût été changée</em>. Pascal n’aurait pas mieux dit. J’ai habité juste au dessus. Une paire de mois à peine.</p><p> </p><p>                  Pas très loin du bar et du faubourg de Nîmes, Jean-Marc Ferrari et Brigitte Rambaud avaient ouvert une galerie associative baptisée Medamothi, le nom de l’île aux peintres dans Le <em>Quart livre</em> de Rabelais, dont on sait à quel point il m’est précieux. Pendant plusieurs années, grâce à lui, j’ai pu rencontrer des tas d’artistes (Yves Reynier, Anita Molinero, Albert Ayme…) et lui présenter mon ami marocain Fouad Bellamine, qu’il a exposé et avec qui nous avons préparé une collective à Rabat dans une galerie huppée. Cette expo fit scandale et nous dûmes en partir dare-dare (nous : c’était Ferrari et ses formes grotesques en papier adhésif Venilias, en cône, passés à l’encre, Alkema et ses spirales de photos, le vidéaste Lobstein et moi). Nous exposions aussi des papiers découpés de Gauthier, des collages de Reynier et des petits sacs peints d’une virgule de Noëlle Tissier. J’ai riposté par des articles publiés dans la presse de Rabat : <em>Au royaume les aveugles, les borgnes sont rois</em>.  Nous étions en monarchie. Pendant des semaines, je regardais sous le paillasson avant de rentrer chez moi, avenue de Palavas, au cas où quelque bombe…</p><p> </p><p>                  Un peu auparavant j’avais pas mal déconné avec l’amie de cœur de mon hôte, mais là je n’y étais pour rien. C’est elle qui m’a entraîné là où nous n’aurions jamais dû aller. Il n’empêche, encore une fois,  je l’ai échappé belle. D’aucuns auraient pu très mal le prendre. Mais nous avions des projets à honorer. J’en retiens mon premier essai hors journalisme ou revue, paru aux Editions Stouky. Un collector.</p><p> </p><p>                  Les Beaux-arts se trouvaient dans une descente égarée au bout de la rue Salle Lévêque, résidence au Moyen Age de l’évêque de Maguelone, alors en bis-bis avec la dynastie de Guilhem, derrière la moderne Notre Dame et le Musée. J’ai souhaité quelques temps intégrer l’école en tant qu’enseignant. J’avais entrepris des démarches pour ce faire, rencontré le directeur Bessil, le représentant du ministère (Jean-Marie Touratier, lequel m’avait présenté Orlan, au Riche, place de la Comédie, et Gina Pane galerie Laune). Mais j’ai vite compris que les dés étaient pipés, que telle n’était pas ma vocation et ne me suis pas, en définitive, présenté. J’ai bien fait car j’aurais eu du mal à me passer de littérature pure et à me contenter d’écrits de spécialistes de l’art ou de quelques philosophes dans le vent nécessaires en culture générale. C’est l’artiste Claude Sarthou, avec qui j’ai été très lié à une certaine époque, qui l’a obtenu. Elle a d’ailleurs cessé ses activités plastiques. Elle a tout de même réussi à me faire réaliser ma seule œuvre gravée, que ma fille a récupérée parce qu’elle lui plaisait. Sans savoir que j’en étais l’auteur… Une vocation suspendue…</p><p> </p><p>                  Un élu m’avait tellement bien affirmé que je pouvais compter sur son impartialité que j’ai compris que je n’avais aucune chance.</p><p> </p><p>                  Dans une ruelle parallèle, Vieille Aiguillerie, terminée par une statue de St Roch en pèlerin, avec son fidèle chien de légende, vivait un incroyable compositeur, Armand Mirallès, animateur de son association, Frigico. Je pense que l’appartement était squatté car vétuste, tout en demeurant magnifique. J’ai conservé une petite merveille de lui, en cassette, et dédiée à Dada : <em>Les Boniments</em>. Il m’avait enregistré lisant mes textes et il avait une manière particulière de jouer avec une guitare désaccordée qui me sidérait. Très John Cage… Un remarquable performer vocal. Je l’ai vu en concert en première partie d’Henri Chopin, le pionnier du genre…</p><p> </p><p>                  Jean Azemard a exposé dans la hall. Marie Banégas y a joué (du Gatti ?). J’y ai participé à une table ronde avec René Pons et Jean-Claude Hauc..</p><p> </p><p>                  Rue Salle-Lévêque, un camarade de classe, Trousse, orphelin de père et d’une famille très aimante, ce qui n’était pas pour me déplaire. J’ai révisé mon oral du bac chez eux. Le pauvre : il a été le seul de notre classe à redoubler alors qu’il ne le méritait point. Mais victime d’une injustice fondée sur un malentendu, il s’était fait massacrer par un des professeurs, ce qui lui a été fatal.</p><p> </p><p>                  Y vivait aussi Jacques A, psychanalyste émérite, à qui je venais apporter mes exemplaires de tête de Textuerre, plus tard du Chat messager, qu’il nous achetait régulièrement : Viallat, Clément, Alkéma, Gauthier, Reynier, Arnal, Saytour, Dezeuze, Vermeille que du bon ! On se revoit souvent le samedi, du côté de Sommières. Dans une période de dèche absolue, Jacques m’a racheté quelques œuvres de ma naissante collection d’amis généreux, ce qui m’a permis de tenir quelques temps et de liquider quelques dettes. Je lui en ai toujours été reconnaissant. En revanche, je regrette certaines de ces œuvres, auxquelles j’étais attaché.</p><p> </p><p>                  Pour en revenir aux Beaux-arts, si l’on me demandait quelles œuvres m’ont le plus marqué dans ma vie, je les diviserai en trois catégories : les immortelles, celles qui mont initié à l’art moderne ou contemporain, et celles que j’ai pu voir de visu, dans ma situation privilégiée de critique d’art (puisque je fais partie de l’AICA).</p><p> </p><p>                  Parmi les immortelles je distinguerai :</p><p> </p><p><em>La Flagellation du Christ</em>, de Pierro Della Francesca (Je suis allé le contempler à Arezzo).</p><p><em>Adam et Eve</em>, de Cranach, dont le traitement des corps me fascine.</p><p><em>Le retable de l’agneau mystique, des frères Van Eyck. </em>Sommes retournés à Gand pour le voir.</p><p><em>La chambre des époux</em>, de Mantegna (Un jour de l’an inoubliable à Mantoue).</p><p><em>La chute d’Icare</em>, de Brueghel En avons vu de très beau sur l’hiver, à Bruxelles. Mais Icare était en restauration. Il a donc laissé quelques plumes.</p><p><em>L’école d’Athènes</em>, de Raphael (Ben, le Vatican, quoi !).</p><p><em>Les Ambassadeurs</em>, du peintre allemand Hans Holbein et son anamorphose (National Gallery).</p><p><em>La ronde de nuit</em>, de Rembrandt et sa science de la lumière (Amsterdam)</p><p><em>Les ménines</em>, de Vélasquez (Au Prado, évidemment). Et sa mise en abyme.</p><p><em>La mélancolie</em>, de Dürer. Enigmatique à souhait.</p><p>&#8211;<em>Le radeau de la méduse</em>, de Géricault Des dimensions spectaculaires. (Louvre)</p><p>&#8211;<em>La mort de Sardanapale</em>, de Delacroix. La composition m’a toujours fasciné (Louvre).</p><p>&#8211;<em>Olympia</em>, de Manet (Orsay). Le culot incarné et la modernité en marche.</p><p>&#8211;<em>Ta matete</em> , de Gauguin. Plus en odeur de sainteté mais je demeure fidèle à son œuvre.</p><p>-Une des <em>Montagnes Ste Victoire</em>, de Cézanne (C’est notre star du monde méditerranée).</p><p> </p><p>         Expliquer pourquoi me prendrait des pages…</p><p> </p><p>                  Pour l’art moderne et contemporain, c’est davantage l’œuvre dans son ensemble qu’une toile en particulier :</p><p> </p><p>&#8211;<em>Number and Alphabet</em>, de Jasper Johns. On ne peut faire mieux dans la représentation poussée au maximum</p><p>-Les toiles très fluides d’Helen Frankenthaler. La couleur on l’aime ou on l’aime pas.</p><p>-Les toiles très virulentes de Joan Mitchell. La peinture américaine est la plus puissante.</p><p>-Les <em>Women</em> de De Kooning : et la variation sur un thème.</p><p>&#8211;<em>Portrait d’une blonde</em>, de Francis Picabia</p><p>-Giacometti : L’homme qui marche. Pour moi c’est du Beckett incarné.</p><p>-Matisse : <em>L’atelier rouge</em>. C’est le plus grand, indubitablement.</p><p>-André Masson : le plus mal connu des grands surréalistes.</p><p>-Bram Van Velde : Quelque chose me touche mais je ne saurais dire quoi.</p><p> </p><p>                  La rencontre avec les toiles des années 60-70 de Soulages, expo au Musée Fabre (Merci Georges Desmouliez !), avait été déterminante, puis celles de Poliakoff.</p><p> </p><p>                  A partir de Soulages,  je ne manquais pas, dans toutes les villes que je traversais, notamment sur la Côte d’azur, d’écumer les musées et Fondations, galeries et Centres d’art, afin de me nourrir de peinture abstraite,  et au-delà. Léger, Chagall, Matisse, Maeght et ses Calder…</p><p> </p><p>                  Je suis bien obligé d’avouer que j’ai été pris d’une passion temporaire pour Dali, grâce auquel je me suis intéressé à la peinture surréaliste. Suis allé à Cadaquès, à Figuéras. Ai acheté des livres d’art sur lui. Je m’en suis vite lassé. De Dali, je veux dire. Les surréalistes ? J’aime surtout Masson. Certains Chirico. Quelques Max Ernst.</p><p> </p><p>                  Et que j’ai dû m’improviser critique d’art quand la famille de la Coopérante (… plus tard) dégoisait pis que pendre en sortant d’une expo Arman, en Arles, cloitre Ste Trophime, que je trouvais quant à moi inventive, pertinente et à mon goût. Lutter contre les préjugés, les visions étriquées, une conception bourgeoise de l’art, cela m’a toujours plu. Le virus ne m’a jamais quitté, à deux ou trois années près. Ce fut mon premier acte de critique d’art sans le savoir.</p><p> </p><p>                  Parmi les œuvres dont je me suis senti proche</p><ul><li><em>Le disque d’or, de Tjeerd. Un travail in situ tel que les compagnons ont dû en effectuer dans les temps immémoriaux de leur Tour de France. La fameuse coquille, notamment près de la Canourgue. C’est une de ses premières anamorphoses : il a creusé les contours sur le mur et disposé les gravats au sol. Et peint le cercle en doré. C’est superbe. Medamothi 1.</em></li><li><em>L’atelier, de Barcelo, exposé rue Urbain V (Medamothi 2), dont je gardais le local, en ma période un peu bohème, entre deux apparts. C’était nos premiers RV avec ma future épouse. Quand nous parcourons la Collection Lambert, en Avignon, nous ne manquons pas de rendre visite à ce tableau qui nous est cher et que le galeriste parisien a acquis justement quand je gardais les lieux… On a l’impression que le peintre y déverse de la peinture sur nous… Il n’était pas connu alors.</em></li><li><em>Une série de toiles d’Alain Clément que j’avais vues dans son atelier, à Montpellier. Par gestes répétés du poignet et en changeant graduellement de couleurs, le corps de l’artiste se déplaçait vers le centre en saturant de plus en plus la surface. Si bien que le geste, au début perceptible et déterminé, se fond à l’ensemble et se fait indéterminé, produisant comme un effet de miroir. De même en musique un maximum de déterminations dans la composition produit un effet d’indétermination à l’audition. J’ai toujours associé ce procédé à la théorie des catastrophes de René Thom que j’avais découverte dans un article du Monde. Il s’agit de modéliser les basculements topologiques qui font passer du bassin à la fontaine, du fœtus au vivant, du ciel couvert à l’orage, de l’énervement à l’explosion de violence, de la conserve saine à la conserve frelatée, de la vie à la mort comme ses machines à sous qui font dégringoler des pièces au bout d’une série de poussées etc. Alain Clément a illustré avec ce procédé mon texte </em>Connexités<em> paru aux Manuscrits de Textuerre. Il m’a offert un pastel sur papier gris bleu qui illustre parfaitement les propos que je viens de tenir.</em></li><li><em>Un opéra, de Dominique Gauthier, lequel compose ses immenses tableaux selon un protocole préétabli, avec le plus souvent pour base le carré. Il y a donc dans ses peintures une part de déterminé et une part d’imprévu. Chaque année je reçois ses vœux en peinture et ça commence à faire une jolie petite collection. Qui couvre tout un pan de mur. C’est ce que j’essaie de faire dans la plupart de mes livres, à commencer par celui-ci, où je sais par où je passe mais pas ce qui va me revenir en mémoire, ou déclencher mon imagination.</em></li><li><em>Anna Veronica Janssens : incroyable expérience que d’être plongé dans un bain de lumière, grâce à un brouillard artificiel assez dense pour nous perdre dans des teintes de jaune et de rose. On a l’impression de pénétrer une sculpture comme on le ferait d’une architecture et l’on doit se perdre pour mieux se retrouver. Cela m’a rappelé des épreuves initiatiques du style de celles que l’on fait subir aux deux jeunes héros de La Flûte enchantée : Tamino et Pamina.</em></li><li><em>James Turell : la première fois que je suis entré dans des salles obscures telles que les avait conçues James Turell (C’était au Musée des Beaux-arts de Nîmes, l’ancêtre de Carré d’art, et j’ai eu l’occasion de féliciter Bob Calle pour ce choix), j’ai eu l’impression de repartir à zéro par rapport à tous mes préjugés sur l’art. On est noyé dans les ténèbres et, petit à petit, la couleur nous apparaît comme en un bout du tunnel. Sur le mur ou dans un renfoncement. C’est in-photographiable. Il faut le vivre pour le croire. </em></li><li><em>Les Tableaux algébriques de Georges Autard. Ce qui me plaisait dans cette série dévolue aux mathématiques, c’est que Georges faisait coïncider le tableau comme espace au tableau en tant qu’ustensile scolaire. On y trouvait le monochrome (le noir dans le fond, la gestualité manuelle des signes algébriques, la couleur de temps en temps). Et l’idée d’une figure en plan qui se justifie d’elle-même. Un tableau qui représente un tableau.</em></li><li><em>Une série de dessins à l’encre de Daniel Dezeuze : Il nous l’avait offerte pour financer notre revue, Textuerre. Il dessinait un losange ou un carré sur pointe et le divisait grâce à des traits en compartiments géométriques à chaque fois différents. Cela produisait comme des signes calligraphiques, juxtaposés, et donc au bout du compte une amorce d’écriture graphique.</em></li><li><em>Je suis un inconditionnel des collages de certes postales d’Yves Reynier. Les images, leur espace, leur temps, leur couleur et leurs références culturelles s’y mêlent, un peu comme dans l’univers du rêve où tout est rendu compossible. De plus, Reynier parvient à occuper un espace important avec un minimum de concentration. Et puis c’est mon ami : j’adore discuter avec lui</em></li><li><em>Moins connus, les opéras d’André-Pierre Arnal, sortes de cocotes en toiles de petits formats mais accumulées dans des stèles en plexi et dans lesquelles on peut plonger la main pour retirer une œuvre aux dimensions manuelles justement. </em></li><li><em>Difficile de ne pas citer Claude Viallat, mais comment choisir dans l’immensité de sa production ? J’ai une prédilection pour les bâches dont la composition délimite les surfaces où poser les formes et les différentes couleurs. Et par dessus tout, celles où se déploient des contre-formes traitées aussi grâce à l’épandage coloré. Plus des gestes manuels directement au pinceau à l’intérieur des formes cernées.</em></li><li><em>Difficile aussi de ne pas citer Patrick Saytour, je pense en particulier à ces croûtes récupérées dans quelque brocante, mise sous verre épais et translucide et qui se voient transfigurées par l’effet de flou et par l’encadrement.</em></li><li><em>L’histoire de l’art revue et corrigée par Joa Mogarra : je pense à sa spirale de pelure d’orange d’après Smithson. A sa version urinaire de la Fountain de Duchamp. Ou au Mont Lozère. Ou à un spectre de Rorschach, bleu qui ressemble à un caleçon. . </em></li><li><em>La série en vidéo des Pierrick et Jean-Loup, de Pierrick Sorin qui s’invente un frère imaginaire pour filmer des petits sketches burlesques. J’aime aussi ses hologrammes, magiques.</em></li><li><em>Les boules en cire noire de Jean-Luc Parant, que j’ai découvertes, émerveillé, au tout début de ma carrière scripturale. Une ode concrète à la main et aux yeux. </em></li><li><em>Les mystérieux tissus collés et libres de Max Charvolen, qui se sert de l’architecture des lieux où il expose pour en extraire des formes inédites qui n’appartiennent qu’à lui. </em></li><li><em>Les barricades mystérieuses, de Vincent Bioulès, un intérieur où le peintre peint en nous regardant, à la Velasquez, devant des fenêtres qui s’ouvrent sur l’extérieur et sur la peinture tandis qu’une femme, sans doute son épouse Rosa, joue du piano.</em></li><li><em>Des œuvres mythologiques de Combas, telles que son Achille ou Hannibal contournant Sète ou même les Gladiateurs de Narbonne où on sent chez lui, dans la volonté de saturation, come une tentation infinie de l’abstraction et ses limites.</em></li><li><em>Le château dans la tente, de Fabien Boitard, l’un des artistes qui m’a incité à défendre mordicus la peinture, même s’il lui arrive de la malmener.</em></li><li><em>L’homme qui traverse les miroirs, de Philippe Ramette…</em></li><li><em>Certaines toiles de Stéphane Bordarier, avant les monochromes (que j’apprécie aussi), quand il effaçait les couleurs de sa polychromie ocre et brune. </em></li><li><em>Les cartes postales de province, rédigées à l’aide du Bottin découpé, de Valérie Mrejen. </em></li><li><em>Les anagrammes à feuilleter comme un dessin animé d’Armelle Caron.</em></li><li><em>Et bien sûr les plans de ville recomposés par Pierre Joseph, de Pierre Joseph, dont un est mis en exergue en cet ouvrage. </em></li><li><em>Il y a le cas très épineux de C.L. dont j’appréciais particulièrement l’œuvre mais qui est mis au ban du milieu artistique pour des raisons qui impliquent l’homme et non l’artiste. Belle émotion face à ses installations au Musée Soulages, à Nevers, à la Biennale de Venise, au Mac Val, dans les combles de la collection Lambert etc. Mais il y a ces accusations… Prendre son parti serait faire injure aux victimes. Et je ne préfère pas prendre parti. Je m’y suis essayé et les réactions outrées m’en ont découragé. L’artiste est assez grand pour se défendre lui-même. </em></li></ul><p>                  Je pourrai en citer des dizaines mais de moins connues (les <em>Ciel</em> de mon ami Clarbous, les enfants au jardin d’Estelle Contamin, les portraits classiques de Dorothée Clauss, les autoportraits de Jacques Fournel, certaines toiles abstraites de Serge Fauchier, le pic St Loup de Serge Lunal, les photos froissées sur plâtre de Jean Denant, les papiers marouflés aux lignes extra fines de Jacques Clauzel, la photo de maison fantôme signée Nadia Lichtig, les grands tableaux pleins de signes de Patrice Vermeille…)</p><p>      Ou dont  je ne me suis entiché que plus récemment : les scènes de guerre de Cristine Guinamand, les érotiques de Nazanin Pouyandeh, la <em>Flying house</em> de Jeanne Susplugas.…</p><p>      Ou celles des amies, que j’ai à la maison (d’Aline ou Oddbjorg, Carita, Paola, Francesca, Martine, Dominique L…) et côté masculin, Jean-Marc S ou le regretté Luc Bouzat.</p><p>      Ou ceux avec qui j’ai travaillé sur des livres comme André Cervera pour <em>Apparition</em>, Gaspard de Gouges pour : <em>7 escales à Ithaque, </em>Denis Castellas pour<em> Notes d’ombres, </em>Anna Baranek pour<em> L’étang de l’or……</em></p><p><em>      </em>Ou ceux des générations passées, je pense à Soulages, à Alechinsky, à Richarme…</p><p>                Le pâté de maison qui abritait Medamothi a été démoli et remplacé par le service du tram.</p><p> </p><p>                    La démolition a balayé aussi mon ancien garage, Lauvergne, où Ray me payait régulièrement l’entretien ou réparations et même l’essence. Alors là,  je dois dire qu’il a assuré. C’est vrai que nous étions devenus un peu plus prospères. Comme quoi la paternité se révèle à partir du moment où l’enfant n’en est plus un. Il est devenu un quasi-adulte quelque peu tâtonnant puisque j’avais entrepris des études hasardeuses. Peu de places aux concours. Et l’on n’était pas bien préparés, je m’en rends compte à présent. Par rapport à la capitale en particulier. De sorte que malgré les discussions à fuir et les brutalités traumatisantes, nous nous sommes pas mal réconciliés avec le temps et ce n’était point désagréable de discuter avec lui. Il s’emportait toutefois, en matière politique où il était, de gaulliste passé à socialiste version Frèche.</p><p> </p><p>                  Ces garagistes, honnêtes comme on n’en fait plus, m’avaient dégoté une Toyota grise toute racée, à un prix ridicule, et j’avoue que cette voiture aura été celle de ma vie. C’est d’ailleurs avec elle que nous sommes descendus (puis remontés du…) au Maroc, Ferrari, Alkema, Lobstein et moi, plus précisément à Rabat, en traversant toute l’Espagne et le Rif. J’y ai connu là mon premier mirage : je voyais de la neige au lieu du sable du côté de Séville, neige que j’avais subie à mon départ d’Albi où j’avais laissé mon  ami Roland. Et la fatigue aidant… Il fallut nous arrêter pour m’en persuader… Toucher la prétendue neige… Me rendre compte de mon erreur… Jusqu’à l’étape suivante. Nos sens nous trompent. Ne pas toujours croire à ce qu’on se persuade d’avoir vu. Là j’en ai eu la preuve.</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais été un passionné de voitures. En revanche, j’aimais conduire plutôt qu’être conduit et les longues distances ne me faisaient pas peur (Paris, Oslo, Prague, Berlin, Naples, Amsterdam…), quel que soit mon véhicule, et j’en ai eu autant que d’appartements dans la ville dont je parle. Une trentaine en tout.</p><p> </p><p>                  Le père de mon ami Jean-L. tenait un garage en face Lauvergne, sur le pont du Verdanson. Un bel homme très sympathique, qui cumulait certains des défauts des braves gens, ignorant et fier de l’être, homophobe surtout. Il aurait donné sa chemise et en même temps, râleur impénitent, comme beaucoup d’artisans et commerçants.</p><p> </p><p>                  Pourtant aimable et drôle, si l’on aimait ce type d’humour un peu lourd. Sa femme était délicieuse, fine, intelligente, affectueuse et assez jolie. Mon copain était fier, à raison, de sa mère.</p><p> </p><p>                  Lui faisait de la natation et du rugby, à quoi il voulut m’initier, en vain. Il était baraqué et taillé en athlète quoi que de taille moyenne, avait un succès fou auprès des filles et je l’admirais et l’enviais beaucoup. En colonie, à 14 ans et des poussières, il séduisit la monitrice qui en avait plus de 20 et ressemblait à BB. Bien sûr,  elle se fit virer. Lui se fit plaindre, le rusé. Nous étions tous fiers de lui et quelque peu jaloux. Il avait eu accès à des mystères qui nous intriguaient. Ses parents étaient à l’aise, les miens pas trop, aussi la mayonnaise ne prit pas totalement entre eux. Quant à mon copain, nos chemins divergèrent après son premier mariage et quand j’entrepris des études. Je regrette de l’avoir perdu de vue. Il est devenu kiné. Il habita un temps, rue de Castelnau (Ancien chemin, autrefois) presque à l’endroit où ma sœur a repris la villa en laquelle nos parents ont terminé leurs jours. Ce qui fait que je connais bien ce quartier qui mène au cimetière St Lazare. Je n’y ai que des mauvais souvenirs de jeunesse  (la proximité du cimetière sans doute). Il est venu m’acheter un livre, lors de la Comédie du même nom. J’ai apprécié. Il s’agissait de <em>La fin du grand Sam</em>, mon hommage à Beckett. Je l’ai croisé plus tard. « Il est bizarre ton livre », m’a-t-il dit, et répété. Ce n’était pas faux, pour l’essentiel.</p><p> </p><p>                  Manifestement, il n’avait pas aimé. C’est vrai que ce livre est bizarre… Absurde même. C’était tout de même un bon copain.</p><p> </p><p>                  Après mon accident de mob et bien que boitant encore, j’ai voulu m’y remettre au plus vite afin de conjurer l’appréhension. J’ai emprunté son engin à une vague connaissance qui trainait par là avec notre bande du cimetière St Lazare en lui expliquant qu’il s’agissait de parcourir seulement cet ancien chemin – lequel passe devant la Pierre rouge et les ateliers où Fata Morgana faisait éditer ses précieux ouvrages. Une garde rapprochée de copains me protégeait. C’était sans compter sur l’inconscience d’un propriétaire de chien qui, ayant laissé le sien sans laisse, a vu le cabot lui échapper et foncer délibérément sur notre groupe. Les autres ont réussi à l’éviter, pas moi. Chute et grosse frayeur par rapport à ma cheville accidentée. Le courageux proprio en a profité pour s’éclipser. La tête du généreux prêteur quand je lui ai rapporté sa machine avec une pédale tordue… C’était ma période de malchance… Faut pas toujours jouer avec ça…</p><p> </p><p>                  Nous avions tenté, avec Martine A. (la grande galeriste de Paris !) et Marc P. (Directeur d’école d’art et président de l’AICA), une cohabitation qui a vite avorté d’une part parce qu’à ce moment-là, je rencontrais la mère de ma fille ainée, et d’autre part du fait que, travaillant à Albi, je n’y habitais que le WE, et ce n’était pas très pratique pour  écrire ou se reposer. Toujours du passage et des fêtes. Les quelques semaines m’ont plu car c’était la vie de bohème, celle des étudiants des Beaux-arts. Ca reste un bon souvenir.</p><p> </p><p>                  En prolongeant vers la route de Nîmes, entre l’école des Beaux-arts et le cimetière St Lazare, vit le peintre Vincent Bioulès. Il fait partie de ceux qui m’ont mis le pied à l’étrier en acceptant mon premier texte un peu sérieux et non purement amical. Il a toujours été très généreux.  Il a fait deux portraits de moi au fusain. Comme je remontais vers le Faubourg de Nîmes avec le premier, de face,  sous le bras, j’ai été abordé par un mineur isolé assez audacieux. Il a voulu voir le portrait. Il avait repéré mon enregistreur dans la poche de ma veste et j’ai bien compris qu’il le convoitait. Alors je l’ai embobiné en parlant d’outil de travail et je m’en suis tiré avec une pièce que je lui ai donnée avant qu’il ne me la réclame. Le métier de journalisme l’impressionnait, fort heureusement. On ne peut pas dire que j’ai souffert de l’insécurité à Montpellier. Une fois cependant,  j’ai frisé la correctionnelle avec de jeunes gitans qui me surveillaient tandis que  je m’en revenais d’un distributeur, quand nous habitions près de la gare. Là aussi, j’ai réussi à les embrouiller par du baratin et ils m’ont laissé partir. Le baratin m’a souvent servi, dans certains bals musclés, à me tirer d’affaire. Pour en revenir à Bioulès, comme  j’insistais pour qu’il nous aide (nous, c’était la revue Textuerre, fin années 70) d’une série de gravures sur les Fontaines d’Aix, il m’avait surnommé, avec ses copains des Beaux-arts Tenon-mortaise.</p><p> </p><p>                  Il aurait été plus méchant, il serait allé jusqu’à Morpion-punaise.</p><p> </p><p>                  Je n’ai rien contre la mendicité, avec tout le romantisme qui va avec, sauf quand elle devient agressive et pressante. Parmi les SDF qui font la manche, certains cherchent à converser, à trouver un peu de chaleur humaine,  parfois à se faire reconnaître pour peu qu’on les ait connus plus reluisants. Pour d’autres nous ne sommes que des porte-monnaie sur pattes et c’est assez désagréable d’en être réduit à cette image caricaturale. Ou même de passer pour un nanti alors que l’on a du mal à boucler la fin de mois. Un refus, même justifié, et c’est l’insulte ! Ceux-là sont seuls au monde et s’imaginent que le hasard ou le destin ne nous a mis sur leur route que pour jouer le bienfaiteur temporaire. La Providence incarnée ! Or tout le problème est là. Tu donnes à un SDF et te fais invectiver par le suivant. L’obstacle est insoluble. Concédons que les marginaux nous donnent une leçon de relativité. Ils nous rappellent que nous sommes grosso-modo privilégiés, quoi que l’on en dise et en pense, et notamment les démagogues. Et puis,  il eût suffi de presque rien, à certains moments de mon existence pour que je bascule moi aussi dans la marge. Comment l’aurais-je supporté ?</p><p> </p><p>                  J’ai croisé une ancienne élève, devenue SDF, rue Maguelonne, à deux pas de la comédie. Un collègue même, devant la poste Rondelet. Il m’a demandé de l’argent ; Je lui en ai donné.</p><p> </p><p>                  De temps en temps, on voyait se faufiler, dans les rues du Centre ville, la silhouette dégingandée de l’archiduc avec son seau, ses guêtres, sa casquette et son éponge. Il lavait les voitures des riches, et son destin tragique aurait mérité sans doute une nouvelle dans le style de Maupassant. Dans la Grand-rue, un saxophoniste en nœud papillon, assis sur un pliant, déroulait son répertoire, emprunté un peu au jazz, un peu aux standards de la chanson. Ils faisaient partie de la vie quotidienne des habitants. Nul n’eût songé à les chasser. C’est Roch Salager qui m’a rappelé ces figures familières.  Sur l’Esplanade, on croisait souvent la fuyante Farinette, toute de blanc vêtue, et de blanc pomponnée, toujours seule, toujours son carton à dessin à la main, semblant se parler à elle-même, ou sourire à on ne sait qui. Les marginaux nous sont nécessaires. Qui a dit que la marge permettait aux pages de tenir ? Or à qui manquent-ils ?</p><p> </p><p>                  Passage Lonjon, j’étais avec Ray, sans doute travaillions-nous au magasin de Monsieur Georges, nous avons croisé le maire, Maître Delmas. Je ne sais pas ce qui a pris à mon auguste paternel (il aimait utiliser cet adjectif : auguste !) mais il a improvisé tout de go toute une histoire dont j’étais le protagoniste, prétextant que j’étais un peu sot, afin de lui soutirer je ne sais quel renseignement dont j’aurais impérativement besoin et qu’il venait tout juste d’inventer. Grands gestes à l’appui et mine contrite de circonstance. Le maire est demeuré courtois et même disert. Il a multiplié les explications. J’ignore ce qu’il a pensé de nous mais on a bien ri. Ray était un sacré comédien.</p><p> </p><p>                  Dix années confiné dans un coin perdu de Lozère : il s’était bien rattrapé avant la ruine familiale.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>     QUI NOUS CONDUIT VERS LA PLACE DE LA COMÉDIE </strong></p><p> </p><p>                  Pour moi, elle demeurera à jamais L’œuf. Les voitures y tournaient autour. Et les solex et les vespas. Jean-Pierre Beltoise s’y est même garé. On pouvait faire le tour pendant des heures, les panneaux n’étaient pas légion en mon jeune temps. Madame Butor m’a raconté qu’elle s’est un jour égarée et que ses filles avaient baptisé Montpellier la ville des sorcières. Les passants se faisaient prendre en photo. Les couples notamment. J’en ai gardé quelques-unes. Parfois déchirées. Coupés aux ciseaux en deux. Les ruptures, ça ne pardonne pas. On allait au bistro, au restau, au ciné, au théâtre. Y’avait même des expos…</p><p> </p><p>                  Quand j’étais tout jeune, nous prenions le petit train pour Palavas (« pue la vase »), à l’emplacement actuel du Triangle. La petite gare était précédée d’un square, très joliment entretenu (haies, allées, parterre fleuri, vue imprenable sur le Théâtre). J’y ai vu mes futurs amis du groupe ABC installer leurs œuvres et je me souviens, encore lycéen, d’être allé discuter avec eux. Leurs œuvres m’intriguaient. J’avais même prophétisé, sur le livre d’or, qu’ils deviendraient célèbres et je ne me suis pas trompé au moins pour deux d’entre eux. Le tout premier texte qui m’a fait comprendre que j’étais peut-être doué pour la critique d’art était, j’en ai déjà parlé, sur Vincent Bioulès, qui quittait alors l’abstraction géométrique pour la figure et l’exploration matissienne. Il m’a offert alors la « une » de ses gravures, sur les Fontaines d’Aix.</p><p> </p><p>                  Plus tard, nous avons, dans un livre commun, rendu hommage à Michel Butor. Je l’avais rencontré dans une petite galerie du Pyla St Gély qui devait appartenir à son beau-frère. On le critiquait beaucoup pour son changement de cap et non seulement j’y ai adhéré mais je l’ai justifié. Il a apprécié. Alain Clément, je l’ai rencontré un an après, quand il a exposé galerie Frédéric Bazille, à l’angle du théâtre. Il a réalisé la couverture et les exemplaires de tête de mon tout premier livre <em>Connexités</em>, une déambulation dans Montpellier déjà. Puis d’un essai sur Maurice Roche <em>Sous la chair des mots</em>. On est devenus amis.</p><p> </p><p>                  On a réalisé deux livres d’artiste ensemble, et dans l’un il a fait mon portrait. J’écoute souvent ses avis, sans doute très tranchés. Quant à Azemard, il m’a offert une sculpture, quelques semaines avant sa disparition, béton et toile  rigidifiée en couleurs, en me disant : « Profites-en. Je suis très généreux en ce moment. ». Je n’ai compris que plus tard ce qu’il voulait dire. L’œuvre est au-dessus de ma télé. Je la vois donc tous les jours. Alkema, le maître de l’anamorphose, a réalisé les exemplaires de tête de mon <em>Ile au Peintres</em>, à la peinture argentée. Il a fait partie de mes formateurs, à chaque fois que nous prenions un verre au bar d’Edouard. Le voyage au Maroc avec lui a été épique. Il a eu tellement peur, au retour, il y avait de quoi, qu’il s’est sifflé une bouteille de whisky. C’étaient vraiment de bons artistes et des mecs bien.</p><p> </p><p>                  Un souvenir : un gars qui jouait au foot avec nous au Polygone voulut s’accrocher au dernier wagon du petit train de Palavas. Il a mal calculé son coup et s’est retrouvé fichtrement cabossé. Ah, ça rigolait moins en se relevant ! Il m’est arrivé de suivre la voie ferrée à pied jusqu’au pont Juvénal et de me faire copieusement gourmander par un employé. Je ne compte plus les fois où je me suis mis en danger dans ma vie, en toute inconscience s’entend.</p><p> </p><p>                  Le théâtre dit Opéra-Comédie, est associé à trois souvenirs juvéniles de concert : celui de Johnny que j’appréciais particulièrement quand j’étais jeune (plus du tout à l’âge adulte, tout en restant fidèle à l’idole des années 60,  qui nous faisait rêver), celui de Léo Ferré (grâce à qui je me suis lancé dans la poésie et donc dans l’écriture) et celui de Véronique Sanson qui a durant quelque temps représenté le style de femme qui m’attirait. Quelle surprise quand j’ai appris qu’à la même époque, l’un de mes amis, très présent dans ce livre, en images je veux dire, qui s’occupait de tournées, l’avait assez facilement séduite. Mais bon, comme on dit, d’un autre côté, les brunes ne comptent pas pour des prunes…</p><p> </p><p>                  J’y ai assisté à d’autres spectacles. Une élue de la municipalité travaillait dans l’un des magasins confection du patron de mes parents. Elle me faisait profiter de sa carte de sorte que je pouvais assister gratuitement à des pièces de théâtre. Le <em>Macbett (</em>sic<em>), </em>d’Ionesco, m’avait impressionné en particulier la scène où les trois horribles sorcières à la voix grinçante se métamorphosent en superbes créatures en petite tenue. Comme quoi il ne faut jamais se fier aux apparences. Plus tard, j’ai lu <em>La fée aux miettes</em> de Charles Nodier, une de mes œuvres préférées. En revanche, une pièce d’Anouilh, pourtant avec François Périer,  m’avait profondément ennuyé et je ne devais pas être le seul car la moitié du public est partie à l’entracte. Comme quoi tout n’y est pas bon (au théâtre, je veux dire). Pas forcément la faute d’Anouilh mais du metteur en scène…</p><p> </p><p>                  Mon rapport à l’art dramatique est très particulier et ferait bondir les acteurs, metteurs en scène et autres auteurs. J’aime mieux le lire. Pourtant, je suis bon public : je ris franchement aux pièces de Feydeau et de Labiche. Je ne me lasse pas de voir <em>En attendant Godot </em>et il m’est arrivé de faire beaucoup de kilomètres pour assister à des créations signées Valère Novarina, <em>Falstaff, Je suis, </em>ou<em> Vous qui habitez le temps</em>, dont certains passages ont suscité en moi des émotions rares et inoubliables. Aujourd’hui encore,  je me sustente de la lecture de Lars Noren, Strindberg, Ibsen&#8230; Je n’aime pas qu’un comédien, un peu cabot,  s’approprie trop le personnage et que l’on ne s’imagine <em>Kean</em> que sous les traits de Belmondo ou de Drouot. Quand je pense que les acteurs grecs jouaient avec des masques ! J’ai souvent l’impression que le metteur en scène passe à côté de son sujet et, qu’à trop vouloir actualiser le texte, il finisse par friser le contresens. Je m’en suis aperçu aux représentations auxquelles j’ai assisté, de <em>Huis Clos</em>, par ex.</p><p> </p><p>                  Ceci dit, ma défiance par rapport au théâtre va de pair avec mon refus des performances publiques.</p><p> </p><p>                  Ce qui fait que je suis quelque peu de mauvaise foi. Je pense que ce sont les acteurs qui posent problème. Je préfère un bon acteur qu’un acteur connu. J’ai assisté à des représentations où le protagoniste était applaudi à tout rompre alors que je l’avais trouvé très mauvais : je pense à Jean Marais, plus à l’aise dans les cascades au cinéma ou les déguisements de tous ordres. Et je me méfie des cache-misères : l’excès d’effets spéciaux qui dissimule la pauvreté des idées. En revanche, j’ai découvert avec stupéfaction et un immense plaisir, un Nobel scandinave, John Fosse, dont j’ai dévoré l’œuvre théâtrale avant de me lancer dans ses romans. Je serai curieux de voir l’une de ses pièces jouée afin de vérifier si le texte mis en scène me fait autant d’effet.</p><p> </p><p>                  Mes auteurs favoris ? <em>Valère Novarina, hors concours</em>.</p><p><em>Marivaux : plus fin et plus subtil, tu meurs.</em></p><p><em>Beckett : a fait du théâtre le lieu de la condition humaine en son essence.</em></p><p><em>John Fosse : dans la continuité du précédent une heureuse surprise. Et les romans sont encore plus troublants.</em></p><p><em>Les comédies de Shakespeare + les pièces historiques : Chapeau !</em></p><p><em>Tchékhov. On ne se lasse pas de les lire ou relire (voir ou revoir).</em></p><p><em>Lars Noren. Comme John Fosse, les répétitions évolutives en moins. </em></p><p><em>Feydeau et Labiche qui me font mourir de rire.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Plus quelques pièces éparses : Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute,  Art de Yasmina Reda, et Victor ou les enfants au pouvoir, de Roger Vitrac. J’aurais pu citer Brecht, le siècle d’or espagnol où les élisabéthains, mais je ne les connais pas suffisamment. Les comédies de Corneille. Et les divers Don Juan.</em></p><p> </p><p>            Le théâtre ne supporte pas la médiocrité ; De mauvais acteurs, une mauvaise troupe, une faiblesse passagère et le spectacle devient insupportable un peu comme un concert où les musiciens joueraient faux. Inversement, une mauvaise pièce, sans grand intérêt, qui recourt toujours aux mêmes ficelles, jouée par un acteur qui cabotine à l’excès peut obtenir un franc succès public. Bref pour reprendre un titre de Labiche, on nous jette de <em>La poudre aux yeux</em>. On va au théâtre pour rire un peu comme pour assouvir un besoin. Comme certains vont aux p… L’acteur peut faire d’une très mauvaise pièce un chef d’œuvre d’humour et inversement de très mauvais acteurs nous gâchent le plaisir de découvrir ou revoir un chef d’œuvre. On peut s’en rendre compte en regardant les diverses interprétations de <em>l’Illusion comique</em>, de Corneille ou du <em>Dom Juan</em> de Molière.</p><p>                  En revanche, une expérience m’avait troublé au Château d’O. On nous avait conviés, par le biais de mon ami Francis, quelques rares privilégiés, à effectuer un parcours dans une sorte de labyrinthe où nous nous retrouvions, à intervalle régulier confrontés à un comédien seul (le reste des spectateurs passait collectivement d’une caravane à l’autre). C’était d’autant plus troublant que l’acteur nous interpellait et l’on se demandait si l’on devait jouer son jeu ou respecter les distances. Je me souviens qu’il y avait la jeune femme abandonnée qui attendait le retour de l’aimé en préparant le thé, le traitre qui confiait son amertume, le diable emprisonné et qui prétendait qu’on ne l’oublierait jamais (Bingo !),  une femme-glace dans un frigo,  que l’on aidait à fondre et disparaître par apposition des mains… Les acteurs connaissaient nos prénoms ce qui rendait l’expérience d’autant plus marquante. Voilà comment j’aime le théâtre !</p><p> </p><p>                  Au lycée privé où j’ai longtemps travaillé, j’avais tenté une expérience de mise en scène de <em>la Tempête</em> mais l’expérience a tourné court. Je ne pouvais compter sur tous les élèves à la fois. Et je n’étais pas aussi doué que mon ami Georges, qui l’avait montée avec succès. J’ai réitéré l’année suivante avec <em>Huis Clos</em> puis ai laissé tomber et j’ai bien fait. Quand on n’est pas doué pour le cabotinage…</p><p> </p><p>                  J’ai écrit un hommage à Beckett, paru aux Ed CMS de Christian Skimao <em>: La fin du grand Sam. </em>Illustré par Anne-Marie Soulcié, qui a littéralement incarné graphiquement mes personnages au nombre de deux seulement, comme aux origines de l’humanité dans la conception biblique.</p><p>                  Au début l’homme domine la femme. Puis les choses s’équilibrent. Et à la fin, les rapports de force se sont inversés. Pas pour longtemps car la fin invite au recommencement.</p><p> </p><p>        <em>A : Y’a quelqu’un ??? Hé !!! Y’a quelqu’un ici ??? Si y’a quelqu’un allumez la lumière… </em></p><p><em>        B : Y’a quelqu’un ??? Y’a personne alors !!! Mais répondez !!! Répondez !!!</em></p><p><em>        A : Vous n’allez pas nous laisser dans le noir !!!</em></p><p><em>        B : Salauds !!!</em></p><p><em>        A : A mon avis, y’a personne ici.</em></p><p><em>        B : J’ai peur du noir Sam !</em></p><p><em>        A : Mais qu’ils nous parlent, nom de Dieu, Qu’ils nous parlent !</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  L’échéance sauvage</em>, d’inspiration assez voisine, mais traitée sur le mode narratif, paru aux Editions Salvaje (du nom de l’éditeur. Paix à son âme !) est l’un de mes textes préférés, de mon cru, je veux dire. Un quidam doit honorer une commande textuelle avant trois semaines. Il se laisse aller à des flux mentaux sans se préoccuper de respecter les lois de la langue française. C’est justement l’honneur de l’écriture que de les faire évoluer.  J’en livre un bref extrait.</p><p> </p><p>      <em>Ca en fait des jours que je suis là, combien je saurais le dire, mais en haut lieu on doit régler le compte pour moi, à écoute les mots qui passent et le téléphone qui sonne plus. Peut-être la ligne a été coupée. Ca m’évite les différends avec les secrétaires et gonzesses en général. Le Sauvage, parce qu’à ce stade là on saurait parler de civilisé, le boss quoi, il sait où me trouver, c’est lui qui a dégoté la pièce. Une pièce à ma mesure il est vrai ; Cloisons insonorisées, on dirait qu’ils ont mis du liège en dessous, vitres renforcées aux fenêtres murées, celui qui m’aura repéré m’aura bien cherché, faux plafond de placo, je risque pas d’être dérangé par les voisins, ni le voisinage. L’électricité est réduite à une lampe à incandescence avec ampoule opaque, et un sacré culot, de 60 watts environ, je suis pas allé vérifier parce que j’ai pas envie de cramer comme convenu. A la guerre comme à la guerre, j’en connais qui s’en seraient contentés, allez pendant la dernière justement, c’est laquelle déjà ?</em></p><p><em> </em></p><p>                  Les personnages désincarnés de Beckett d’un côté, l’espace métaphysique de la page de l’autre, voilà qui m’aura beaucoup marqué.</p><p> </p><p>                  Mon amie Régine Detambel m’avait proposé d’écrire un texte pour une petite collection qu’elle avait créée et qu’elle se proposait d’illustrer. Ainsi j’ai manuscrit <em>Paroles d’encre</em>. L’inspiration est toujours la même :</p><p> </p><p><em>        C’est toujours la même histoire. On me dit, tu verras, tu seras bien, sans m’expliquer, bien sûr, ce que le bien veut dire. L’endroit est douillet. Tu y seras tel un coq en pâte, dorloté, adulé peut-être dans du papier. Un objet de culte ou de référence.  On me promet la lune, le paradis qui s’est perdu – le pauvre ! à attendre… Moi, naïf, pourtant j’ai l’habitude, je signe les yeux fermés. Quand je les ouvre, il est trop tard. C’est l’envers du décor. Pour le paradis, je veux dire… </em></p><p><em> </em></p><p>                  FR3 m’a interviewé dans le hall du théâtre municipal, à l’occasion d’un festival de poésie, grâce aux bons soins de Frédéric-Jacques Temple, lequel m’avait fait également participer à une émission de radio pour <em>Connexités</em>. J’y avais amené les <em>Variations sur Faust</em> d’Henri Pousseur (la musique sérielle d’avant-garde à cette époque), le premier disque de Pascal Comelade, <em>Séquences païennes</em> (musique répétitive, que  j’adorais dans les années 80) et sans doute du jazz (Lester Young : <em>Ghost a chance</em>). Grâce à un responsable de la culture, j’avais plus ou moins organisé, avec les condisciples de la revue Textuerre, une expo dans le hall du théâtre, avec le concours déjà des artistes qui nous soutenaient, Alkema ou Clément, dont l’incontournable Viallat. Lise Ott avait commenté l’événement dans Midi Libre (en ignorant les grands artistes et mettant l’accent sur Janine Dehenry/Struyve et ses collages d’images). Le festival de poésie avait donné lieu à une publication assez luxueuse. J’y avais  rendu hommage à Francis Ponge sur le thème de la pluie en imitant le référent par des séries systématiques de point d’exclamation !!! J’avais charrié un peu car Ponge détestait Céline. Trop de bruit !!! disait-il !!!</p><p> </p><p>                  Eh bien moi j’aimais les deux !!! Et je n’ai jamais su trancher entre deux postulations antagonistes !!! Entre Matisse et Mondrian !!! Entre Mallarmé et James Sacré !!! Entre Debussy et Wagner !!! Entre le football et la lecture de Faulkner !!! Entre la grande musique et la chanson française !!! Entre les Beatles et Salvatore Adamo !!!</p><p> </p><p>                  Dans ce théâtre, je suis venu en tant qu’élève, revenu avec des élèves ou en simple spectateur. La plupart de mes camarades étaient bruyants et je mes souviens qu’un comédien avait arrêté la représentation d’une pièce de Molière pour nous rappeler à l’ordre, ce qui lui valut d’être copieusement sifflé à la fin. J’avais trouvé ça injuste et me désolidarisais de ce genre de réaction. Je me méfie beaucoup de l’instinct grégaire qui pousse à l’excès et fatalement au pire. Je me souviens du président Pompidou, hué devant le lycée Joffre, pour des rumeurs injustifiées (l’affaire Marcovic !), auxquelles je ne m’associais pas même si je ne me sentais pas, il s’en faut, de son bord. Et j’ai bien fait au vu des révélations ultérieures dont il est sorti blanchi. La foule agit d’abord et réfléchit ensuite c&rsquo;est-à-dire trop tard. </p><p> </p><p>                  Je suis plutôt enclin à la compassion sauf quand l’acte qui la provoque me paraît sur-joué. Même scénario, de la part des élèves,  plus de 20 ans plus tard, en tant que prof, à une représentation de <em>Godot</em> pourtant très réussie. Le théâtre n’a plus le caractère sacré qu’on lui suppose. Mais après tout sait-on si au temps de Sophocle ou de Skakespeare, sur les scènes princières, ou au bon vieux temps du romantisme, il n’en était pas de même ? Que l’on pense à la bataille d’<em>Hernani</em> ! Au demeurant, le doux Gérard Labrunie, dit de Nerval, fut  la preuve vivante que l’on ne vient pas forcément pour la pièce. Dans son cas, pour assouvir un manque affectif, pour éprouver une « conjonction fusionnelle comblante », avec une créature qui incarnait pour lui l’idéal. En l’occurrence, l’actrice. Jenny Colon. Et puis d’aucuns y vont pour se donner bonne conscience culturelle. On se fait sa cure de théâââââtre. Un peu comme ceux qui lisent beaucoup en effet, et font monter les statistiques, mais que des livres grand public, sans épaisseur ni ambition que de divertir ou choquer. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Lors d’un spectacle de Léo Ferré, avec l’incroyable Robert Charlebois en première partie (presque meilleur que le maître), je me suis trouvé dans une situation de dilemme existentiel et sentimental. Je vivais alors depuis peu avec une fille de coopérants du Maroc, dans une villa cossue du quartier devenu le plus dangereux de Montpellier,  la Pergola-Le Petit Bard, aux portes de Celleneuve. Je rêvais de la quitter mais n’osais passer à l’acte car elle avait un sens inouï du scandale public qui me paralysait. Elle savait l’art de manipuler mon entourage. A l’entracte,  je quitte la loge pour aller vers les toilettes. Et je tombe sur une ex, laquelle m’avait été très chère, deux étés auparavant, avec qui je ne m’étais pas montré des plus élégants dans la rupture, ce que je regrettais sincèrement. Je me dirige vers elle. Elle bifurque alors comme si elle ne m’avait pas vu. Je me suis toujours demandé ce qu’il se serait passé si nous avions pu discuter librement. Mon rêve aurait été de partir incontinent avec elle et de planter là l’autre, dont les caprices et scènes continuelles m’épuisaient.</p><p> </p><p>                  Je me suis reconnu par la suite dans une nouvelle de Schnitzler (mais c’est la femme du livre qui vit cet état limite). J’ai appris plus tard, de la bouche de la seconde, qui m’avait entre temps pardonné, entrée par hasard dans un bistrot près des Halles, qu’elle avait voulu commettre l’irréparable, qu’elle se doutait que je serais à ce concert, que c’est davantage pour m’ y voir qu’elle était venue plutôt que pour le chanteur, et qu’au dernier moment elle ne s’était pas senti le courage de me parler. Il est des moments dans l’existence où le destin nous fait signe et où l’on manque d’esprit d’initiative. Or, comme dit la chanson de Dylan, mise Au frais : <em>N’y pense plus tout est bien.</em> Ses initiales étaient MCS, exactement comme la maison d’édition de Skimao, qui au départ incluait le C et le M du Chat Messager, sa revue, qu’il a très vite associée, le malin, à sa compagne, la photographe Marie-Christine Schrijen, aujourd’hui disparue. Drôle de coïncidence. On reste amis sur FB.</p><p> </p><p>                  Je me souviens aussi  du concert de Christian Lavigne, chez qui j’avais pris quelques cours de piano. J’ai découvert assez tard le jazz grâce à des amis perdus de vue qui gravitaient autour des Beaux-arts au début des années 80. Notamment Rémi A, qui est tombé du toit, rue de la Saunerie, en voulant impressionner sa compagne qui le trompait. Il s’est retrouvé handicapé mental, d’un optimisme sans faille. Belle leçon de vie.</p><p> </p><p>                  Un peu aussi parce que le guitariste Gérard Pansanel, que j’admirais beaucoup, et que l’on suivait avec quelques copains quand il jouait dans les bals, avait quitté la pop pour les Wes Montgomery ou John Mac Laughin plus complexes. Ainsi ai-je pu assister à des concerts fabuleux des stars de l’époque :</p><p> </p><p><em>Bill Evans, </em></p><p><em>Weather Report, </em></p><p><em>Sun Ra, </em></p><p><em>Chick Coréa, </em></p><p><em>Herbie Hancock, </em></p><p><em>Art Ensemble of Chicago</em>,</p><p><em>Stan Getz, </em></p><p><em>Dizzie Gillepsie, </em></p><p><em>Gato Barbiéri, </em></p><p> </p><p>                  Qui sais-je encore… Excusez du peu…Puis, quand toutes ces stars ont disparu, je me suis éloigné non du style de musique mais des salles de concert.</p><p> </p><p>                  Moi aussi j’ai voulu participer à des orchestres, avec Peco, avec Costa, puis avec un groupe dont j’ai oublié le nom des membres, et qui me faisaient interpréter, dans un anglais très approximatif, du Creedence Clearwater, du Chicago, du Santana, du Alice, un groupe français bien oublié (<em>De l’autre côté du miroir</em>). Il y avait celui que j’appelais Bongo aux percussions. Il s’agissait de Denis Fournier, qui a fait ensuit carrière.</p><p> </p><p>                  J’ai participé, une dizaine d’années consécutives à la Comédie du livre et l’expérience ne m’a guère plu. Contrairement à mes congénères, je n’ai pas forcément envie de rencontrer le public. Les compliments en direct me dérangent. La complaisance des connaissances ne me dupe plus. Les critiques me dépriment. Les contresens m’exaspèrent. Je n’ai jamais envisagé de vivre de ma plume. Ainsi vendre mon produit ne m’intéresse pas. Les gens veulent surtout approcher les vedettes, de la télé, du cinéma, de la chanson, les quelques stars littéraires qu’il nous reste. On m’a fait dégager de ma place pour recevoir un acteur qui nous infligeait ses mémoires. Placé à côté de Jean-Pierre Chabrol tremblotant ou de Joseph Joffo en verve, les acheteurs potentiels non seulement cachaient mon stand mais ne daignaient pas, ne serait-ce que pour occuper leur temps, jeter un œil à mes modestes productions. J’ai vu un biographe de Delteil un peu pontifiant, faire la grimace quand il s’est agi de s’asseoir à mes côtés, alors que je signais : <em>Qui êtes-vous Michel Butor</em> ? La dernière fois que j’y  ai participé,  j’étais coincé entre un témoin de Jehovah, un prof de gym qui plus est,  de mon ancien lycée, et un nutritionniste bio qui monopolisaient l’attention. Un seul exemplaire acheté par un collègue pour une après-midi dominicale de perdu ! Le Jéhovah quant à lui, avait vendu des dizaines d’exemplaires à toute la communauté. Ce genre de foire n’est décidément pas faite pour moi. Un bon souvenir toutefois : le grand écrivain occitan, Max Rouquette,  que j’ai longtemps ignoré, qui est venu me remercier d’avoir écrit sur une de ses pièces, passée inaperçue auprès de la presse régionale, a fortiori nationale.</p><p> </p><p>                  M’en reviennent d’autres : Marie Rouanet qui m’a fait une très jolie dédicace, que j’ai conservée précieusement.  </p><p> </p><p>                  Ou la poétesse Nicole Drano  qui choisit mon livre, parmi la vingtaine proposée, sur le stand que nous occupions avec l’artiste-éditeur Jacques Clauzel. Je pense aussi à Christine Angot qui avait pris ma défense, face à un artiste-enseignant qui me reprochait des propos, il est vrai excessifs, tenus dans <em>La peinture à l’Ile</em>, sur la politique des Frac et sur l’ego surdimensionné de certains. Je les ai plus que modérés voire rectifiés depuis. Toutefois, un sourire de Marina Vlady, un salut chaleureux et furtif d’Annie Ernaux à distance, quelques mots échangés avec Jean Lacouture ou mes remerciements à Robert Sabatier (qui citait l’équipe Textuerre dans son <em>Anthologie de la poésie française</em>)  ne suffisent pas à effacer de ma mémoire les longues heures dans l’attente du chaland qui ne vient pas et  se presse pour voir les journalistes grande gueule du style Jean-François Khan ou le dernier Goncourt (dont je ne connais pas le nom). Ah si : une bonne rigolade avec Vincent Ravalec et l’impression grisante d’être monté dans l’intérêt de certain(e)s depuis la publication d’un livre. D’avoir des groupies, quoi… Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  La Comédie est rattachée à un très mauvais souvenir. Ray, souvent mal inspiré,  donnant souvent rayson (sic) au dernier qui a parlé, s’était mis en tête de me faire travailler pendant les vacances. J’avais 12-13 ans. Comme du fait de son activité il conversait avec tous les amis de son patron venus acheter un costume, il connaissait le propriétaire d’un kiosque à journaux,  juste devant le Monoprix.</p><p> </p><p>                  Cela n’eût pas été difficile si l’individu en question, ne sachant comment m’occuper et n’osant me confier la caisse, n’avait rien trouvé de mieux que de draguer le chaland, en allant à son encontre afin de  lui proposer je ne sais quel quotidien du matin ou de l’après-midi. J’avais honte d’autant que je croisais sans arrêt des copains du lycée-collège. J’en avais beaucoup alors. Heureusement, l’expérience a tourné court au bout d’une semaine, quand Ray s’est rendu compte que je n’étais pas du tout payé  (On ne m’avait  « engagé » que pour lui rendre service et lui faire plaisir. Il faisait partie de la communauté pourtant, le kiosquier. Pas aussi généreux que mes futurs patrons cependant. J’aurais préféré Jean Rouaud, à tout prendre.</p><p>                  La Comédie aujourd’hui c’est beaucoup de monde. Et dans tout ce monde, trop peu de gens que je reconnais. Ou qui me connaissent. Je ne m’en plains pas. Je le constate c’est tout.</p><p> </p><p><strong>      LAQUELLE DONNE ACCÈS A LA RUE DES ÉTUVES OU AU BD VICTOR HUGO </strong></p><p>                  Rue des étuves. Comment ne point évoquer la librairie Molière, où l’on pouvait croiser de nombreux écrivains. Temple, Joubert, Séguier, les Rouquette, la Detambel, la Teisson et la chouchou des Debernard, Christine Angot. Les librairies sont aujourd’hui envahies de livres. Or livre ne signifie pas littérature. L’ambiguïté du mot culture suscite bien des malentendus. En fait, le niveau général des grands auteurs, du moins ceux qui sont édités,  a bien baissé depuis les années 50 et 60. Les derniers Nobel français le prouvent. Car on pratique l’amalgame. On confond culture et divertissement, écrivain et écrivant, lecteur actif et lecteur soumis, auteur de livre et véritable créateur. On vend, pour subsister, la même chose que dans les supermarchés. La plupart résistent puis ferment. C’est dramatique. Ou bien elles se rattrapent sur les mangas. La multiplication des liseuses n’arrange rien, ni les ventes sur le Net. J’ai polémiqué avec un fabricant de livres d’artistes en forme de guitare, descendant d’une grande famille vouée au champagne, lequel par esprit de contradiction (et différence de classe) me soutenait que les librairies n’avaient jamais été aussi garnies. Il n’avait pas dû y regarder d’assez près.</p><p>                  Je me souviens qu’à la Comédie toute proche, un Goncourt esseulé se plaignait du manque de considération dont il se sentait victime : J’ai tout de même eu le Goncourt, me disait-il ! Félicitations, lui rétorquai-je, en lui tournant le dos pour rejoindre mon humble place.</p><p> </p><p>                  Dans la même rue, une joaillerie appartenait au père d’un de mes camarades de classe qui nous impressionnait beaucoup et ressemblait à Dutronc. De plus, famille assez aisée, ski tous les hivers, cours de musique particulier… Grosse côte auprès des jolies filles. Avec ça assez fin d’esprit et beaucoup d’humour. Ayant bossé tout le mois d’août 68, je m’étais offert une superbe veste en cuir telle que je n’en ai jamais possédée après. Comme les modes changeaient vite et que j’y étais très sensible, j’ai voulu vendre le vêtement au bout de six mois et c’est ce bon copain d’alors qui s’est proposé. Il s’agissait bien sûr d’une occasion.</p><p> </p><p>                  Sauf que le joaillier, méfiant, est allé trouver Monsieur Georges directement au magasin afin de négocier l’affaire devant le patron passablement surpris et sans doute un tantinet soupçonneux. Je n’étais pas au courant de sa démarche et je me suis fait vertement réprimander comme si j’y étais pour quelque chose ! Ca s’est bien terminé finalement. Quelques années plus tard, le même copain faisait la une des journaux à sensation. Il avait tiré à la carabine sur un rival plus athlétique. Je n’ai pas eu le détail de leur différend. Pour en arriver à un tel point de haine irrépressible, il faut sacrément s’être senti humilié. Il n’était pas très grand. Je suppose que sa taille a beaucoup joué dans l’histoire. Il a vengé toutes les victimes de la force terrassant la faiblesse. Pour moi, c’est David vainqueur de Goliath.</p><p> </p><p>                  Comme je ne suis pas très grand non plus, j’ai très bien compris ce qu’il avait dû ressentir même si je n’ai jamais souffert de cette particularité physique qui tracassait tant Montaigne quand il était maire de Bordeaux.</p><p> </p><p>                  Victor Hugo. C’est au premier étage d’un immeuble de ce boulevard pentu, là où jadis il nous arrivait d’aller  au cinéma permanent avec Ray, les dimanche après-midi de pluie et d’ennui (Le Lynx !), impossible de me souvenir du titre d’un film ! <em>Le tigre du Bengale</em> peut-être.</p><p> </p><p>                  C’est dans ces locaux donc que j’ai découvert ma vocation de journaliste de la presse écrite. C’est Michel dit Zoom, poète de la figuration libre, le frère d’André Cervera, le fameux peintre sétois, qui m’avait demandé de le seconder pour les rubriques arts plastiques et littéraires d’un nouveau magazine, Tendances du Sud, dont le patron J.C. Dugrip, résidait à Sète, la ville portuaire où il y a plus d’artistes que d’habitants. .</p><p> </p><p>                  C’est fabuleux ce que les cinémas de l’époque, Le Lynx, Le Rex, L’Odéon, Le Régent, Le Palace et bien entendu le cinéma de la fac de Lettres, proposaient de chefs d’œuvre, souvent sous forme de cycles. J’ai ainsi pu rattraper mon retard relatif au cinéma italien (de Rossellini et Fellini à  Visconti en passant par Antonioni, Bertolucci, Ferreri, Pasolini bien sûr puis les comédies signées Risi, Scola, Comencini, avec des acteurs épatants), scandinave (Bergman en tête), japonais (mes préférés ? Ozu, Misogushi, Kurosawa, Oshima…), allemand (Fassbinder, Herzog, Wenders, Schlöndorff…), anglais (Lester, Russel et surtout Losey) et espagnol (Saura, Arrabal).  J’allais oublier les français, les meilleurs pour moi : Rivette (<em>Céline et Julie</em>…), Rohmer (<em>Ma nuit chez Maud</em>), la nouvelle vague  (Ah, la série des Doisnel ! <em>Le mépris,</em> avec les fesses à Bardot en prime ! <em>Les bonnes femmes</em> de Chabrol !), Duras, Robbe-Grillet mais lui c’était plutôt pour l’érotisme. Et Tati, bien sûr, notre burlesque à nous !  Rappelons que la télé de l’époque proposait au moins deux émissions tardives où découvrir le cinéma international : indien, polonais, yougoslave, égyptien, grec et bien naturellement américain (Je pense à Cassavetes, Boorman, Forman en exil, Altman puis Scorsese etc.).</p><p> </p><p>                  Un souvenir assez drôle : Ma sœur m’avait arrangé un plan avec l’une de ses copines à qui je plaisais, je suppose. Sauf qu’il y a eu malentendu sur le prénom. J’ai vu donc arriver une personne qui n’était pas du tout dans mes goûts et pas celle que j’attendais. J’ai bredouillé n’importe quoi, inventé un prétexte et l’ai plantée là. On en a bien ri. Y’a pas que chez Labiche qu’on trouve de ces coïncidences inimaginables !</p><p> </p><p>                  Dernièrement, je regardais un film des années 80 que j’avais découvert lors de sa sortie. J’ai eu l’impression de ne l’avoir jamais vu. Seules deux trois scènes me restaient en mémoire. Encore me les remémoré-je autrement. Deux heures de films réduites à quelque secondes. Et c’est pareil pour la <em>Comédie humaine</em> ou les <em>Rougon Macquart</em>.  Il en est de même dans nos souvenirs. Seules quelques images émergent. C’est la raison pour laquelle il me paraît impossible de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. Dans ce livre je m’attache plutôt aux coïncidences insufflées par les lieux. Difficile de parler dès lors d’autobiographie au sens où Philippe Lejeune la définit, à savoir tributaire d’un pacte d’authenticité avec le lecteur.</p><p> </p><p><strong>        ET AUSSI À  LA RUE DE VERDUN</strong> :</p><p> </p><p>                  J’allais chercher ma petite sœur à l’école des grandes, des grandes sœurs je veux dire, Bonnes nouvelles. Cette école religieuse était associée pour moi à un drame. On m’avait arraché de chez ma mamé, chez qui je vivais depuis ma naissance, pour m’y scolariser, à Montpellier. J’étais alors dans ma prime enfance. Elle s’appelait Lucienne et le jour de mon arrivée, je pleurais toutes les larmes de mon corps. D’autant que, comme je la réclamais,  je citais son prénom à tout bout de champ, de sorte que l’on me renvoyait alors vers une nonne qui portait le même prénom. La pauvre ne savait plus quoi me dire pour me consoler. Le petit Jésus n’a guère de prise chez les enfants trop jeunes.</p><p> </p><p>                  L’école, mixte pour les tout petits, était vouée à l’éducation de jeunes filles de bonne famille,  ou pas. C’est ainsi que ma sœurette y fit peu ou prou sa scolarité, en uniforme bleu.</p><p> </p><p>                  C’est bien pratique d’avoir une sœur plus jeune. J’ai dû flirter avec la plupart de ses copines, mais jamais deux en même temps (en tout cas je n’en ai pas souvenance). Ce qui m’amusait, c’était qu’on leur enseignait des tas de valeurs morales et religieuses qu’elles s’empressaient, chastement il est vrai, de transgresser dans les bras du premier garçon venu (car je ne me fais pas d’illusion, j’étais là au bon moment et au bon endroit, mais si elles avaient eu davantage le choix…).  Ma sœur râlait : les copines ne viennent plus pour me voir mais pour te voir. Heureusement, cela ne durait jamais longtemps. Et elle en avait toujours des nouvelles. Bon c’est vrai, y’avait mes copains…</p><p> </p><p>                  L’absence de mixité, au collège et au lycée, a été un des grands drames de ma jeunesse. Jusqu’à 14-15 ans, j’ai été gauche, timide, complexé. Avec des périodes d’exaltation et des phases de déprime profonde. J’aurais aimé une compagne du style de la « Michelle» qu’imagine Gérard Lenorman dans sa chanson, justement, que j’aille chercher à la sortie des cours pour boire un chocolat. Bon j’ai dû me contenter des copains. Certes ma petite sœur est venue à la rescousse avec sa bande de camarades. Mais ce n’était pas la même chose et c’était plus tard. Et comment j’imagine la copine de l’époque ? Comme mon épouse actuelle, en plus jeune… Cheveux longs et bruns et grâce naturelle dans la démarche. Intelligente et indulgente.</p><p> </p><p>                  Rue de Verdun, il y avait des cinémas : le Palace, le Capitole, un peu plus loin l’Odéon (devenu Rockstore : j’y ai vu l’incroyable, et regretté,  Jean-Louis Murat, le seul chanteur pour qui j’ai effectué un pèlerinage, de son vivant !), et dans la rue parallèle, le Royal si je ne m’abuse. Une anecdote : j’avais récupéré des places pour un concert d’Emilie Simon (dont nous connaissions la maman), encore toute jeune, à qui d’ailleurs  j’ai présenté ma fille. Nous étions debout devant la scène et une spectatrice se met à me regarder de travers. Au bout d’un moment, elle me lance : « Ah, mais c’est votre parapluie ! Heureusement pour vous que je m’en suis aperçue ! J’allais vous flanquer une paire de gifles ! ».  Je tombe des nues. Son copain s’en mêle et s’agite. De quoi, de quoi ? On fait du gringue à ma copine ? Finalement tout est revenu dans le calme et nous nous sommes prudemment éloignés. Mon neveu et deux de ses amis, plutôt baraqués, se trouvaient derrière nous et nous avions de quoi nous défendre ! Tout de même ! Une étincelle et tout s’embrase sans pondération ! Qui aurait l’idée de caresser les cuisses d’une inconnue en présence de sa femme et sa fille (et des neveux) ? Je vous laisse en déduire ce que vous voulez…</p><p> </p><p>                  Je suis vite devenu cinéphile d’autant que les places n’étaient pas chères. J’y allais plusieurs fois par semaine et pas seulement au Ciné-club. La sortie d’un film de qualité était un événement  et alimentait les conversations pour des raisons contrastées : <em>Barry Lindon</em> pour l’esthétique, <em>La grande bouffe</em> et <em>Salo</em> pour le scandale, <em>Kaspar Hauser</em> pour l’émotion…</p><p> </p><p>                  Celui qui m’a marqué le plus fut : <em>2001, odyssée de l’espace</em>, dont j’élaborais une interprétation pointue, sauce psychanalyse et de ma connaissance relative des théories d’Einstein, qui m’a donné à penser que j’étais doué pour l’herméneutique. Cela m’a beaucoup servi durant mes années d’enseignement et dans ma pratique de la critique d’art. Quand je pense qu’un sondage récent a désigné ce film comme le plus ennuyeux de l’histoire du cinéma, je me dis que, décidément, quelque chose de pourri sévit en ce moment dans le royaume des irrésistibles gaulois. Faut voir le niveau des sondages (je rends fous les sondeurs quand l’un d’eux me demande un avis tranché !) et des jeux : dans quel pays sud-américain se joue le prochain match de l’équipe de France ?  : la Suisse ou la Colombie. Serai curieux de savoir combien ont répondu la Suisse ! Qui a écrit les Lettres de Madame de Sévigné ? Madame de Sévigné ou Mireille Mathieu ? Qui a cassé le vase de Soissons ? Soissons lui-même ? On est tombés bien bas. Et là je fais dans la culture…</p><p> </p><p>                  Rue Boussairolles, à l’époque, c’était le royaume des p…oint de suspension, c’est comme ça que nous les appelions entre garçons. Passionnément nous y pensions, à la p… point de suspension… c’était du Serge, pas Gainsbourg, l’autre. Nous les rêvions ardentes, collaboratives, désintéressées, travaillant pour le plaisir. Grossière erreur de jugement. J’y suis allé quelquefois, trois ou quatre disons, en solitaire, entre deux ruptures. Pas par vice ni besoin spontané, plutôt par curiosité. Très déçu par l’expérience sauf les travaux d’approche, quand on aborde la dame, le cœur battant la chamade, en se demandant si l’on va prendre une torgnole et de surcroît, si l’on va revenir vivant ou intact.</p><p> </p><p>                  J’en retiens le caractère transgressif plus jouissif, à tout prendre, que l’acte sexuel lui-même. J’aurais aimé mieux connaître un milieu qui m’intriguait, et discuter quelque peu avec les filles pour comprendre leur histoire. Manifestement, ce n’était pas au programme et comme je n’étais point en manque, je n’y suis jamais retourné.</p><p> </p><p>                  En revanche, avec les copains du Piochet, un peu avant l’accident qui leur a été fatal (ne reste que Gégé, alors au service militaire !), nous avions écumé les rues chaudes de Valencia en Espagne, lors d’un voyage épique entre garçons. Je n’avais pas l’autorisation de sortie du territoire signée de mes parents. Car j’étais mineur. Heureusement, l’employé de mairie du Piochet connaissait mère grand ; il me fit confiance. C’était en plein mois d’août, l’un des rares où je ne travaillais pas. Ce furent mes deux premières expériences, très réussies en revanche,  avec des femmes un peu mûres (par rapport à moi,  j’avais 17 ans !). L’une d’elle s’appelait Rosita et je lui avais dédié une chanson « por nos ».  J’étais jeune et vigoureux : je l’ai épuisée… Du moins elle me le fit comprendre à ses gestes désespérés et ses soupirs prolongés. elle suait à grosses gouttes. Je crois qu’on avait forcé un peu sur la bibine et sans doute sans le savoir sur des aphrodisiaques pour se donner du courage. Ceci expliquant cela. Ce que je raconte en agacera certain(e)s mais ça reste un souvenir entre jeunes qui avaient la vie devant eux. Les mœurs évoluent certes et il est trop facile de condamner radicalement le passé alors que l’on ne sait pas si l’on ne sera pas condamné soi-même par les êtres qui nous succèderont. C’est déjà le cas. Le destin, l’alcool et l’imprudence ont fait le reste. Si je suis mal tombé au départ,  j’ai eu plus de chance par la suite. Au sortir de l’emprise familiale.</p><p> </p><p>                  Au bout de la rue, Boussairolles, où vivaient les nouveaux amis de mes parents, les C. Ils hébergeaient depuis peu une jeune femme de 20 ans qu’ils amenèrent chez nous, à la mer, avec mission pour moi de lui faire découvrir la ville, de la divertir, lui faire rencontrer du monde. Je ne me faisais pas prier et elle allait vite devenir ma meilleure amie malgré la différence d’âge, si cruciale à l’époque. Ca tombait bien. Je vivais l’une des périodes les plus sombres de ma vie, suite à mon accident : difficultés scolaires,  manque de confiance en moi, plus de petite amie sérieuse. Ce fut un peu la clairière au cœur dans la gaste forêt. Je lui présentais mes copains, elle devait camper avec nous entre Palavas et Carnon, on écumait les dancings, on dormait sur la plage… Elle était fiancée mais l’heureux élu, un herculéen pas commode, habitait Grenoble et ne descendait que fort peu souvent. Elle travaillait, bien sûr le jour, et nous profitions à fond des soirs et des WE pour faire la fête. Bref on a vécu un été formidable et léger, mélange d’innocence, de pudeur, de tendre complicité et d’affection, interrompue par l’arrivée inopinée de ses parents qui mirent de l’ordre dans ce qu’ils considéraient comme une vie dissolue. Comme elle écrivait des poèmes, j’eus envie de m’y mettre aussi et ce furent, grâce à elle, mes premières tentatives d’évasion par l’écriture. Elle s’appelait, et elle s’appelle encore Nana, La The nana, chantait Ferré. Et c’est toujours ma meilleure amie. Son mari Jean-L, que j’appelais Georges comme Moustaki, aussi,  sauf que ce n’est plus son mari. Mais ça reste mon ami.</p><p> </p><p>                  Ce qui est bien, quand on écrit un livre, c’est que rien n’empêche de passer d’un extrême à l’autre. Des p… aux sentiments platoniques. La contradiction n’a jamais été un problème pour moi. Elle porte d’ailleurs un autre nom, mieux accepté, l’ambivalence.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>       QUI NOUS RAPPROCHE ASSEZ VITE DE LA GARE</strong></p><p> </p><p>                  Comme pour l’avion, j’ai pris le train assez tard, à part le petit train de Palavas qui nous permettait de rejoindre, du centre ville, les plages. J’aurais pu y perdre un bras en voulant de la main toucher les pylônes. La bonne m’avait interdit de le faire. La gare, aujourd’hui St Roch, reste associée à un souvenir qui me semble drôle mais qui aurait pu s’avérer hasardeux. J’étais, encore lycéen, le jeune amant d’une femme mariée qui revenait chaque semaine reprendre son travail en attendant une mutation définitive. Le dimanche,  à la vesprée, c’étaient nos retrouvailles. Sauf qu’un soir ses beaux-parents melgoriens (Montpellier a toujours entretenu des relations étroites avec Mauguio), qui la soupçonnaient un brin, ont débarqué en même temps que moi, ont vite compris les raisons de ma présence et m’ont gratifié d’un sermon public, malhabile et virulent. Je ne me démontais pas à l’époque, l’alcool aidant, et je leur ai tenu tête : les sentiments ça ne se commande pas ! Son mariage,  je n’en avais rien à cirer… Soudain, le mari, il s’agissait sans doute d’un complot, a surgi à son tour. Il m’a fermement interpellé. Au lieu de m’excuser, de faire amende honorable et de partir comme il me le demandait, je lui ai rétorqué : <em>Tu préfères que je te tutoie ou vous préférez que je vous vouvoie.</em> Ca l’a décontenancé et il m’a tourné le dos pour récupérer sa femme et lui demander des explications. Et il s’en est allé.</p><p> </p><p>                  Mon esprit de répartie m’a bien fait rire après coup. Je me suis souvent sorti de situations problématiques par l’humour ou l’effet de surprise. Pendant ce temps, l’intéressée se démenait à droite et à gauche, suppliait que l’on ne me fasse point de mal, s’offusquait de la suspicion dont elle était la victime. Je ne sais plus comment elle les a embobinés. Toujours est-il que notre relation a duré plusieurs mois par la suite, dans divers lieux (des hôtels du centre ville, un meublé impasse des arts, rue  Glaize…). Sans souci du même acabit… Le couple a fini par divorcer et la personne en question est longtemps demeurée une amie jusqu’à son changement de région. Elle m’a présenté la mère de ma première fille, a vécu au-dessous de l’étage où nous vivions, rue Boyer, derrière la gare. Elle eut même une aventure tardive avec un de mes élèves… L’avait lu Colette, je suppose. Lequel s’est empressé de me le révéler, à la sortie d’un cours. De manière assez subtile d’ailleurs : Alors, on a habité Impasse des arts ?</p><p> </p><p>                  Comme j’étais avec elle en Corrèze, à préparer le bac, tandis que mes amis se tuaient en voiture, elle est toujours demeurée, aux yeux de la famille, notamment de ma grand-mère, celle grâce à qui j’étais toujours vivant.</p><p> </p><p>                  Une autre fois, je suis parti à l’armée, très brièvement je dois le dire. Ma première épouse m’avait accompagné. Dans le wagon, j’ai reconnu un visage qui me parlait sans pouvoir l’identifier avec précision. Nous ne tardions pas, Georges et moi,  à nous rappeler nos vacances en colonie à La Salvetat, une bonne douzaine d’années plus tôt. Il était tombé de trois mètres de haut en se balançant sur sa chaise de la terrasse où nous prenions les repas communs. Au bout de quelques minutes, nous devenions les meilleurs amis du monde, lui ayant une connaissance formidable de la musique classique et contemporaine (Stockhausen ! Bério ! Xénakis… ), moi ne jurant que par la littérature la plus en pointe. Quelques temps plus tard, il m’aiderait à composer le numéro de la revue Textuerre consacré aux rapports Musique/Ecriture et à confectionner certains passages dodécaphoniques de <em>Connexités</em>. On est allés ensemble à la Sainte Baume assister à une création d’Henri Pousseur, le compositeur belge avec qui j’étais en correspondance. Il y avait Boucourechliev, le compositeur des <em>Archipels</em>. Michel Butor était là, qui m’a présenté son critique : Georges Raillard. C’est toujours l’un de mes meilleurs amis et on se téléphone assez souvent. On est même allés à New York ensemble. Pour en revenir au train, lui s’est arrêté en chemin. Je me suis retrouvé à Commercy, à pleurer comme une madeleine,  d’où j’ai réussi à me faire réformer définitif pour état anxieux et phobique nécessitant des soins prolongés mettant en doute ma destinée. A l’hôpital de Nancy, où l’on m’avait transféré en urgence (avec un faux suicidé), j’expliquai aux médecins militaires que j’avais peur des animaux écrasés et des bouchons de champagne. Je me demande toujours ce qu’ils en ont déduit. Ils ont essayé de ma gaver de médocs que je recrachais aussitôt. La seule fois où l’on m’a forcé à avaler,  j’ai pu vérifier comment l’on pouvait transformer un être à peu près normal en épave, un être vivant en un zombie. Je m’étais fait des copains,  j’ai oublié leur nom. On a fait un super repas à la caserne dont, coup de chance, c’était la fête (le ministre Messmer était même là), on nous a remis une carte de P4, notre solde de la semaine et on nous a mis dans un train (un suicidé, un simulateur et moi). On a traversé la place Stanislas, heureux comme des princes et nous marrant comme des bossus. Heureusement que personne ne nous avait épiés… Ca va te fermer des portes, m’avait-on dit. Tu ne pourras pas faire carrière dans l’enseignement. J’ai enseigné durant quatre décennies et le service militaire a été aboli. Le monde et les temps changent. Dylan avait raison. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Etonnant, l’amitié. Nous n’avions, Georges et moi, aucun atome crochu du temps de la préadolescence et nous en sommes découverts à l’âge adulte. Comme quoi, il faut un certain nombre de coïncidences pour que le miracle opère. On rate ainsi des occasions parce que ce n’est pas le bon endroit, le bon moment, ce que Sartre appelait une situation. Avec  Georges, on aurait pu partir l’un et l’autre un autre soir, ou se retrouver chacun dans un wagon différent, que sais-je encore. La fatalité, quoi !</p><p> </p><p>                  En face la gare, l’Escargot où l’on s’arrêtait manger un bout après les sorties en boite ou en bal très tôt de bon matin. A cette époque, peu de contrôles d’alcoolémie, pas de ceinture de sécurité, pas d’airbags…</p><p> </p><p>                  L’année où j’ai passé mon permis, il y eut plus de 30000 décès sur les routes. On me l’a appris quand j’ai dû faire un stage pour récupérer mes points de permis (deux Stop mordus !). On nous avait demandé quelle avait été l’année la plus meurtrière. J’ai répondu 1972 car c’est celle où j’ai obtenu mon permis. Bingo ! Et parmi eux, deux de mes meilleurs amis (Valencia…). Ces mesures restrictives leur auraient sauvé la vie. Regrets éternels.</p><p> </p><p>                  Notre vieux Ray, hospitalisé pendant des mois, et abandonné de sa douce et tendre,  a eu l’élégance d’attendre la fin du stage pour passer l’arme à gauche, Sacré Mimile, Sacré Gégène… C’est nous les africains qui revenons de loin… Il n’en est pas encore revenu.</p><p> </p><p>                  La gare m’a inspiré un texte, toujours inédit, écrit au jour le jour, avec un collègue enseignant de Vauvert (et son diable) comme interlocuteur imaginaire. Pris par de multiples occupations, je n’ai pas réussi à l’achever. Chaque fois que je m’y attelais, je ne retrouvais plus le rythme des pages précédentes quelque peu échevelées.</p><p> </p><p>  <em>Au bistrot de la gare, j’avais carburé au grog en attendant l’heure fatale tout en me déliant les doigts, engourdis par le froid, vous imaginez à quelle fin. Histoire de m’abrutir au rhum d’autant que mon chemin devait aboutir à cette ville qui conservait pieusement, dans les murs de ces demeures médiévales, les souvenirs des anciens templiers. Je ne suis pas un habitué du rhum, on s’en aperçoit vite. Mais j’étais comme on dit à la croisée des chemins, au moment crucial de la vie, celui des décisions décisives comme la petite fourmi qui voulait à tout prix se rendre à Jérusalem sans crier Victoire. Il fallait fêter ça. Voir l’existence autrement, je veux dire autrement que par le passé, enfin quand je dis l’existence…</em></p><p><em>  Je regardais les gens qui paraissent en vie. Quand je bois je les vois plus beaux que nature. Ca tient un peu à ma myopie. Plus jeunes aussi. Plus souriants. Je dois avoir un instamatic dans l’œil, ma parole. Dommage que l’</em>œil<em> ne soit pas numérique. J’aurais collé ça dans la mémoire de mon seul pote de poche, celui qui ne me contrarie jamais. Quant à l’œil, c’est comme ça que j’ai rencontré les mémés, surtout l’ancienne, la toute dernière, celle que j’ai lâchée, cette enrhumée. Et puis le grog, ça vous tue un rhume en moins qu’il n’en faut pour vous soulager tripes et boyaux, comme disait Rabelais que j’avais dévoré en seconde, et dévorer Rabelais faut quand même se le taper, surtout dans le texte originel, tout ça pour dire que sa trogne hilare se foutait littéralement de moi, sur la fresque murale, très monacale au demeurant qui décorait l’un des murs du bar. Décidément il est partout celui-là. Déjà lors d’un séjour dans les Alpes de Haute-Provence, on s’était fait virer, ça devait être avec Aglaé, d’un trois étoiles, je n’étais pas digne de le recevoir paraît-il, le monde à l’envers quoi, mais bon… Ici ça devait être le nom du bar. Ils vous le mettent à toutes les sauces dans les Restau. Sinon, le grog, je recommande. D’ailleurs je n’ai cessé d’en commander. De préférence aux cachets dont l’effet perdure au-delà des prescriptions et puis l’acidité ne me réussit pas. Le grog, c’est radical. Sans compter, mais rien n’oblige à le faire, qu’on ne voit plus son temps passer. C’est déjà quelque chose… Seulement les gens mais qui n’existent pas, qui vivent si l’on peut appeler ça vivre, quand on se retrouve au comptoir à quémander l’attention du garçon le soir du réveillon pour l’entretenir de ses illusions. Quant à moi ce n’était pas la même chose; J’avais choisi mon exil, cet exil-là. On se choisit l’exil qu’on peut…</em></p><p><em>  Machinalement, je faisais craquer mes doigts douloureux. On connaît sa douleur. J’en avais même vu une. Et alors ? Michaux a bien croisé une colère, une grosse il est vrai.</em></p><p><em>  Au demeurant cette nuit-là les gens, ces gens-là, ils semblaient ne pas me voir. J’avais tellement bu que je leur devenais transparent. Si bien qu’aux alentours de onze heures, j’en arrivais à me demander si j’étais bien présent dans ce bistrot, ou si je me donnais l’illusion d’y faire acte de présence. Car comment expliquer qu’on ne soit pas venu me gratifier d’un brin de conversation, devant mon guéridon, en voie de guérison, en plus c’étaient des vieux précoces les types au bar et d’habitude la vieillesse me colle à la peau si je puis dire. Elle s’attire à moi… Mais je parle-là des Alpes maritimes</em> <em>et ça fait un bail que</em>…</p><p>            Le collègue, je ne l’ai plus revu quand j’ai changé d’établissement. Dommage.</p><p>            Temple protestant, rue Maguelone, à deux pas de la gare. Je ne sais pas comment je me suis retrouvé pris dans un repas collectif dans la cour qui sert de parvis à ce temple que l’on dit néo-roman. Le repas s’est bien déroulé. Or à la fin, certains convives ont commencé à se lancer des quignons de pain ou des serviettes roulées en boule. La responsable du repas, peut-être l’épouse du pasteur, nous  a fait la morale et demandé ce qui avait pu se passer dans nos têtes pour que nous agissions ainsi de façon aussi puérile. Bêtement, sans doute pour briller aux yeux de ma jeune compagne, laquelle venait de Dijon,  je répondais du tac au tac : parce qu’on savait que l’on finirait par nous poser ce genre de questions. C’était méchant, injuste et j’ai aussitôt regretté ses propos indélicats et saugrenus. La maîtresse de maison m’a regardée déçue. J’avais eu deux trois articles dans la presse locale… Elle m’avait bien accueilli. Le problème c’est que la vie n’est pas une vidéo. On ne peut revenir en arrière. On apprend à tout âge.</p><p>            Quand j’étais jeune, que je revenais du Piochet en bus (j’y partais plutôt en stop par mesure d’économie), on disait la gare des cars. J’eus le malheur d’user de ce complément de nom devant un de ces cuistres qui voudraient que l’on soit professeur jour et nuit et à 100 pour cent. Il m’a aussitôt rectifié. On dit la gare routière… Je le sais bien Ducon mais on a longtemps dit gare des cars. Aussi je maintiens cette expression. Sinon, on ne lirait plus le Baudelaire des <em>Aveugles</em> sous prétexte que l’on évite d’user de cette expression. On ne chanterait plus <em>Je voudrais être un noir</em> de Nino Ferrer sous peine d’être suspecté de racisme (alors que c’est le contraire). Et l’on supprimerait les 7 nains de Blanche-neige pour ne pas blesser les gens de petite taille. Ce serait bien dommage Moi qui adore les séries de sept !</p><p> </p><p><strong>       ON REVIENT ALORS SUR L’ESPLANADE, LAQUELLE AMÈNE AU LYCÉE JOFFRE : </strong></p><p> </p><p>                  C’est une ancienne citadelle royale, construite pour mieux surveiller, canon à l’appui, les fauteurs de trouble&#8230; Plus précisément les protestants. Quatre bastions aux angles. Elle abritait les garnisons. Il m’est arrivé de manifester en hurlant, sans trop savoir pourquoi : A bas les lycées-casernes ! Aussi : pourquoi avoir donné à celui-ci le nom d’un maréchal ?</p><p> </p><p>                  On l’appelait lycée mais il faisait aussi office de collège. A cette époque, lorsque l’on y arrivait, on avait droit au bizutage de la part des plus grands. On pouvait se voir déshabiller ou du moins baisser la culotte,  jeter dans une flaque d’eau ou carrément un bassin (et l’on se faisait coller par le pion qui fermait les yeux), attraper simplement et porter sous le bras comme un ballot avant d’être balancé dans les buissons… Ce n’était pas forcément méchant… C’était traumatisant, en tout cas humiliant. Cela ne donnait pas une haute idée des humanités que nous étions censés étudier. Avec le recul, il s’agissait d’initiation, certes crétine, à une existence qui serait semée d’embûches, d’’injustices ou absurdités. Sur ce plan là, c’était très réussi. Les forts abusaient de leur pouvoir. C’est dans la nature des choses. Et la Nature n’est pas seulement cette utopie imaginée par les disciples radicaux d’un Rousseau larmoyant. Elle a ses cruautés et iniquités. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Bien qu’habitant au plus près du lycée, mes parents n’avaient rien trouvé de mieux que de m’y laisser en demi-pension, qui plus est jusqu’à 19 h, ce qui fait que je ne me retrouvais qu’avec les internes, les « pencus » comme on les appelait. Inutile de dire que j’ai très mal vécu la chose et que ma scolarité s’en est ressentie. J’étais d’autant plus malheureux que je me supposais différent, moins en tant que tel que de ne point comprendre le traitement que l’on m’infligeait alors que j’étais doux comme un agneau et docile comme une brebis. Le cauchemar prit fin en 3<sup>ème</sup>, quand en cours de gym, à cause de la stupidité du prof voulant m’imposer un jeu qui ne me convenait manifestement pas, et bousculé par un plus grand, je fis une mauvaise chute et me fracturai le poignet.</p><p> </p><p>                  Et comme en fin d’année,  je me cassai la cheville,  quand la manie des fractures vous prend on saurait la faire cesser, je pus éviter la demi-pension et terminer les études à17 h, comme les copains. Deux maux pour un bien !</p><p> </p><p>                  La cantine était une horreur. De quoi vous dégoûter des céleris, des petits pois, des haricots surtout et des pourtant si délicieux, bien préparés, épinards. Je n’ai pas pu avaler une tomate crue jusqu’à mes 25 ans. De plus, les excités placés en début de table, qui recevaient les plats consommables, se servaient copieusement, ce qui fait qu’il ne restait rien à ceux du fond.</p><p> </p><p>                  Les pions, une fois encore, fermaient les yeux. Il m’a fallu des années avant de comprendre que les tomates, bien préparées, pouvaient être non seulement mangeables mais succulentes. Succucu….</p><p> </p><p>                  Pendant des années, j’ai dévoré sans me limiter, sans grossir. Après la quarantaine j’ai pris trois, quatre kilos mais suis aussitôt tombé malade et ai dû surveiller mon alimentation, aidé par mon ami Francis et sa thérapie quantique. Je ne suis pas un fin gourmet et considère même que l’on en fait un peu trop sur les restaurants gastronomiques et les chefs étoilés. Les mets les plus simples font ma principale gourmandise. Une bonne ratatouille aux œufs, ça peut avoir l’air tout simple, encore faut-il bien équilibrer les composants et les épices. J’aime le poisson frais, partant la bouillabaisse, suis ravi aujourd’hui de la vogue des poké-bowls. Me suis longtemps délecté de la cuisine asiatique : poulet shop suey, porc aux champignons noirs, canard laqué. M’en suis un peu lassé. Au Maroc, j’ai découvert la pastilla dont je reste friand. Je ne déteste pas le tagine et,  pour en revenir en France, le pot au feu. Enfin j’apprécie par-dessus tout le chocolat noir, sous toutes ses formes.</p><p> </p><p>                  J’ai quand même des souvenirs de plats comme on n’en fait plus : le salmis de pintade de ma tante-marraine, qui illuminait nos Noëls et jours de l’an d’antan (mes parents, jaloux, ne se gênaient pas pour objecter qu’ils lui préféraient la choucroute !). Sa crème anglaise, qu’elle préparait spécialement pour moi, au grand dam de ses propres enfants, mes cousine et cousins. Ma grand-mère aussi était un fin cordon bleu. Elle me faisait participer, les soirs de fête, à la confection des mokas au cacao ou à la pistache, qui me donnent encore l’eau à la bouche. Zède, peu douée au départ, s’est bien améliorée avec le temps et les recettes de Confidences ou de Paris Match. Parmi ses spécialités, que j’étais le seul à apprécier : les champignons à la crème et le poulet aux œufs brouillés. Ma sœur est une spécialiste des fourmis qui montent aux arbres, à base de vermicelles. Quant à mon épouse, elle me surprend tout le temps, avec de petits plats simples, ni gras ni salés ni trop sucrés, à ma convenance : blanquette, poulet au curry, et bien évidemment couscous garni à la tunisienne. Elle est née là-bas.</p><p> </p><p>                  J’ai longtemps fréquenté les restaurants, pas forcément les meilleurs, soit pour marquer une relative réussite sociale, soit pour faire acte de maturité, soit pour échapper aux repas familiaux, soit pour m’isoler avec une possible conquête. Parfois pour faire plaisir à quelque ami(i)e dans le besoin.</p><p> </p><p>                  Au collège-lycée,  je me rattrapais au goûter où le pain était servi à volonté. Il y avait tout de même un foyer où nous pouvions acheter des croissants et des brioches au raisin. Tout mon argent de poche y passait, que je piquais parfois en douce au peu méfiant Ray, pendant qu’il regardait la télé (pour une fois qu’il y a un programme intéressant…)… On pouvait aussi y emprunter des livres. Ainsi mes premiers rapports à la littérature furent des séries pour la jeunesse dont je dévorais tous les volumes, envieux de l’impression de liberté et de joie de vivre qui s’en dégageait. J’ai ainsi lu en séries <em>le Clan des 7</em>, le <em>Club des 5</em>, <em>les 6 compagnons</em> (les gones de la Croix Rousse, à Lyon) et aussi des héros de l’époque, Michel et Alice, de jeunes intrépides qu’on aurait aimé avoir comme amis. Un jour j’ai emprunté <em>Le Grand Meaulnes</em> que je  ne suis pas parvenu à lire. Trop poétique et pas assez narratif selon mon goût d’alors. J’ai très peu lu de livres sérieux jusqu’à ma deuxième Seconde, redoublement consécutif à mon accident de mob. En revanche, outre les revues de musique et chansons (SLC, Rock and folk, Best), je me sustentais des comics : Mandraque le magicien, le Fantôme et les premiers illustrés pour adultes, ou en tout cas grand garçon. Por nos, oui !</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais réussi à adhérer totalement à la BD, encore moins aux mangas. J’en suis resté à Astérix et bien évidemment Tintin mais plus par nostalgie que par amour du genre. J’ai essayé les adaptations de romans célèbres (<em>L’étranger, le Voyage, Frankenstein</em>…). Pas très convaincu. Le seul qui a trouvé grâce à mes yeux est l’adaptation de <em>La Recherche du temps perdu</em>, par Stéphane Heuet, que je reprends de temps en temps. En fait, la BD commence à m’intéresser quand elle se fait peinture.</p><p> </p><p>                  Heureusement, j’étais rentré avec un an d’avance mais les enseignants m’ont autorisé à redoubler la 5<sup>ème</sup>, alors que je ne m’en tirais pas si mal. J’avais seulement raté le troisième trimestre, sans doute en raison du conflit  parental à son degré optimal. Les parents n’ont pas contesté et j’ai redoublé. J’étais plutôt studieux et attentif. Encore fallait-il que l’on m’expliquât bien, ce qui n’était pas toujours le cas. Les professeurs étaient manichéens à cette époque.</p><p> </p><p>                  Il y avait ceux qui suivaient (les bons,  et ils s’adressaient à eux) et ceux qui n’écoutaient pas, les mauvais (par paresse ou manque d’intelligence). Ca a dû faire pas mal de dégâts alors que l’on avait les bases. On était loin de la pédagogie par objectif et de l’élève placé au centre du projet… Ca s’est amélioré après 68. Or entre temps, nous avions mûri. Et nos lacunes avec nous.</p><p> </p><p>                  L’année où j’entrais au collège correspondait à l’arrivée massive des pieds noirs (Po po po po, dis !). Ils étaient hâbleurs, très cordiaux avec les continentaux tout en s’affichant résolument racistes. Je ne comprenais pas tout de leurs récits et exploits. Ils se vantaient d’avoir cassé du « melon » et il me fallut un peu de temps pour comprendre à qui ils faisaient allusion. Quand je suis devenu prof, des années plus tard, mes classes étaient bondées d’élèves issus de l’immigration comme on dit, et ma foi, je n’ai eu que très rarement à m’en plaindre. Tout au plus, fus-je étonné, alors que je faisais un cours sur les diverses versions du déluge, une ébauche de littérature comparée, dans le cadre de l’étude des Textes fondateurs, de voir certains petits musulmans refuser de lire le passage du Coran correspondant. Leur explication me parut claire et j’y renonçais.   </p><p> </p><p>                  J’y suis revenu par la suite, au lycée je veux dire,  pour des stages. Cette fois de l’autre côté de la barrière comme prof. J’avais encore une trop mauvaise opinion de la plupart de ceux qui m’avaient été infligés pour faire montre d’une certaine souplesse. Ainsi asticotais-je, non sans désobligeance, un collègue qui critiquait les nouveaux programmes sous des prétextes douteux (Il contestait le distinguo Convaincre/Persuader). L‘autre n’a pas apprécié et cela aurait pu très mal finir car j’avais affaire à un robuste. Mais l’autorité des conférenciers prévalut et tout rentra dans l’ordre. Cela me fit pas mal de pub auprès des inspecteurs. Ce qui valut par la suite de devenir un familier du rectorat, préparer les sujets d’examens ou dialoguer avec les huiles.</p><p> </p><p>                  De toute ma scolarité,  je ne retiens qu’une poignée de profs aimant vraiment leur métier et les enfants, je veux parler des élèves. Je l’ai déjà dit mais j’ai envie de le redire. Le prof de maths de Terminales qui nous réexpliqua, en un trimestre, le programme de 2<sup>nde</sup> et 1<sup>ère  </sup>et qui m’a permis, contre toute attente, d’obtenir une note plus qu’honorable à l’examen. Une prof de français en 6<sup>ème</sup> (Tata Rébuffy, obèse et quasi aveugle, mais d’une gentillesse exquise !) et un autre en 4<sup>ème  </sup>(M. Têtu qui ne craignait qu’une seule chose : la retraite !). Un prof d’anglais,  un seul, sinon c’étaient les listes à apprendre par cœur ! Un de Sciences avec qui je parlais de Teilhard de Chardin. Et c’est à peu près tout. Autoritarisme glaçant ou au contraire laxisme permanent. Punitions sans le moindre discernement. Moqueries blessantes… Que de mauvais souvenirs ! Et jamais au grand jamais,  je n’eusse imaginé que je puisse un jour m’épanouir dans ce métier-là. En revanche, cette expérience négative m’a été très utile afin de rejeter devant une classe les méthodes par trop directives et rétrogrades. De mon côté, j’ai toujours essayé de faire partager mes passions à mes élèves et, pour ce faire, travaillé d’arrache-pied même si parfois la montagne de recherches aboutissait à une souris d’écoute studieuse. J’ai ainsi creusé beaucoup plus que nécessaire les œuvres de Nerval, les <em>Essais </em>de Montaigne, les différents <em>Don Juan</em> (on en dénombre une bonne centaine : Balzac, Mérimée, Byron, Pouchkine, Verlaine, Max Frish, Tirso bien sûr…), les poèmes de Baudelaire, de Ronsard,  d’Apollinaire ou d’Hugo, ou encore le chef d’œuvre de Chrétien de Troyes, <em>Perceval le Gallois</em>. Cela ne m’empêchait pas de mettre beaucoup de fantaisie et d’humour dans mes explications orales ce qui m’a valu une certaine popularité, y compris vers la fin de ma carrière, dans les différents établissements où je suis passé.</p><p> </p><p>                  Il en est ressorti trois livres, <em>La Ceinte trinité, Doc John et Forval, l’auvergnat, </em>où j’adapte et m’approprie <em>Sylvie, Don Juan</em> et <em>Perceval</em>. Je n’ai même pas pris la peine de les envoyer à des éditeurs.</p><p> </p><p>                  En revanche mes découvertes littéraires majeures, je les ai faites moi-même ou grâce à des copains, des magazines, des émissions : Proust évidemment, Joyce, Faulkner, Kafka et le très contesté LF Céline. De telle sorte qu’arrivé en fac,  j’avais à peu près tout lu du XXème siècle français, et des grand inventeurs (Michaux, Beckett, Leiris, Queneau, Ponge, Blanchot, le nouveau roman…) au grand dam de mes condisciples, dont certains m’appelaient La Boule. Il faut dire qu’un prof de Lettres, pour une fois inspiré,  nous avait conseillé le Bordas : la littérature en France depuis 45, lequel recensait tout ce qui s’était publié de novateur depuis l’après-guerre, y compris les traductions des grands écrivains étrangers. C’est devenu ma Bible et je me suis jeté sur Adamov, Pinget ou Genet pour le théâtre, Musil et Gombrowicz pour les étrangers, et des inclassables comme Klossowski.</p><p> </p><p>                  Je suis souvent parti sur les traces des grands écrivains</p><p> </p><p>                  <em>Dans le Valois si cher à Gérard de Nerval (de Senlis à     Dammartin en   passant par Chaalis et Ermenonville).</em></p><p><em>                  Dans la tour de Montaigne, pas très loin de Bordeaux.</em></p><p><em>                  Sur la tombe de Chateaubriand, au large de St Malo (et à             Combourg !).</em></p><p><em>                  A Ferney Voltaire et aussi à Genève, aux Délices, sa demeure.</em></p><p><em>                  Aux Charmettes chères à Rousseau, au-dessus de   Chambéry.</em></p><p><em>                  Devant le pavillon, fermé, de Canteleu en Normandie,       alias musée sur les traces de Marcel, Proust.</em></p><p><em>                  Dans la maison de Strindberg à Stockholm.</em></p><p><em>                  Dans tous les lieux joyciens de Dublin.</em></p><p><em>                  Dans le Prague de Franz Kafka.</em></p><p><em>                  Dans le bureau de Freud à Vienne.</em></p><p><em>                  Devant les statues de Goethe et Schiller à Weimar.</em></p><p><em>                  En la maison d’Hugo, place des Vosges (et aussi à            Villequier).</em></p><p><em>                  Dans celle de Balzac, à Passy.</em></p><p><em>                  A Manosque, Le Contadour, les villages du Trièves,         pour saluer Giono.</em></p><p><em>                  Sous les tilleuls de Charleville-Mézières, ou les platanes     de Pézenas où joua Molière.</em></p><p><em>                  Aux chutes du Niagara et ses 6810000 lites d’eau par       seconde (Butor, que je visitais in praesentia, à Nice,             Gaillard, Lucinges). </em></p><p><em>                  Et dans les divers lieux de Paris hantés par André           Breton, ou à St Cirq Lapopie.</em></p><p><em>                  Verlaine, Queneau… sans parler des cimetières.</em></p><p><em>                  Descartes à Amsterdam, Pessoa à Lisbonne, Stendhal à     Grenoble, Pascal à Port-Royal des champs, Diderot à             Langres, Sade à Lacoste,            Lamartine au Bourget (une        erreur   de jeunesse !), Ronsard à Tours, La Boétie à             Sarlat, Einstein à Berne, Dante à Florence…</em></p><p><em>                  Dans un café  de St Pétersbourg, j’ai croisé Pouchkine,      un faux&#8230; Un mannequin très bien imité.</em></p><p><em>                  On a raté Tolstoï (pas trouvé) à Moscou.</em></p><p><em>                  Rabelais,  j’habitais sa rue, sans doute aussi son    immeuble, sa tour…</em></p><p><em>                  Maurice Roche,  je passais avec lui des journées à Lagnes où je dormais (Violante, sa femme, a logé quasi     gratuitement ma  fille deux ans à Paris, près de           Denfer…)</em></p><p><em>                  Me suis recueilli sur la tombe de Georges Sand à Nohan,             de Sartre à Montparnasse, de Camus à    Lourmarin…</em></p><p><em>                  Au cimetière marin…</em></p><p><em>                  Suis allé tout près de chez Jean-Louis Murat, juste           avant    sa mort et un peu après (émouvantes rencontres     de fans à midi pile et sans RV, au           cimetière de la    Bourboule !)</em></p><p> </p><p>                  J’ai passé le jour de l’an à Vérone, l’année où <em>Roméo et Juliette</em> était inscrite au programme des Terminales. On peut difficilement pousser plus loin la conscience professionnelle. Aux vacances suivantes, j’allais à Parme mais la Chartreuse nous fut interdite.</p><p> </p><p>                  J’ai mal vécu mes années de fac car je détonais par rapport à la politisation ambiante qui me reléguait au rang de petit bourgeois et d’intellectuel masturbé. Mes vêtements à la mode, je travaillais en même temps au magasin, ne plaidaient pas en ma faveur.</p><p> </p><p>                  J’en suis sorti avec une névrose d’angoisse carabinée et l’on peut dire que la littérature d’un côté, l’enseignement de l’autre se sont révélé de sacrés exutoires.</p><p> </p><p>                  J’ai raté de peu Mai 68, ayant préféré, avec des tas de copines et copains (tous perdus de vue : Outre Jean-Luc, Daniel, Marc, Julien, Michel, Danièle, Cathy, Françoise…)  la plage aux pavés. Ce n’est que plus tard que j’ai compris l’impact du mouvement sur notre mode de vie. Un sentiment général de liberté dont nous avons su profiter avant que l’Histoire ne nous rattrape. C’est l’année où j’ai eu mon Brevet, haut la main. Il faut dire qu’on nous l’avait allégé en raison des événements. La rédaction m’avait inspiré : Faites en caricaturiste pressé le portrait type d’un touriste pressé. Je me suis souvenu de nos vacances à Palavas, avec les amis de nos parents  (plus exactement les parents d’une amie de ma sœur).</p><p> </p><p>                  Et j’ai brodé, beaucoup menti et pas mal exagéré. Déjà…</p><p> </p><p>                  Mes parents me lassaient nager sans se soucier de savoir si j’en avais les capacités. Ainsi aurais-je pu sans doute me noyer cent fois dans les trous d’eaux qui entourent les épis. Cela a failli d’ailleurs arriver alors que je rejoignais un banc de sable et que j’ai été pris de panique en pensant que cela pourrait très bien arriver justement&#8230; Ah, le cerveau !!! Un réflexe de survie m’a sauvé la vie. Toujours est-il que, traumatisé,  j’ai refusé de me mettre à l’eau durant des années. Cela m’a inspiré la fin quelque peu tragique, ironique s’entend, d’un roman, <em>La tornade bleue</em>, que j’ai située quelque part du côté de La Grande Motte, la grande bleue.</p><p> </p><p>                   <em>Un mode de « disparition » : des trous d’eaux autour des digues rocheuses, juste en face de la plage. Une heure : minuit. A cette heure-là personne, en décembre, nul ne s’aventure dans les parages. Une mise en scène : Ma veste avec l’unique exemplaire du manuscrit définitif, imprimé sur des feuilles bleues, ça me paraissait évident, une clé USB, une lettre précisant que tout le reste avait été détruit ou effacé, mon PC portable enfin, ouvert et connecté. J’avais pris mes précautions. Une lettre à Emma, enfin, ou à l’inconnu qui l’aurait ramassée en trouvant ma veste. J’échafaudais un plan effrayant, ou d’une telle simplicité qu’il en devenait pathétique. J’expédiais un SMS à Emma. Je serais à minuit pile sur la plage en face du point zéro. &#8211; Je te donnerai ma réponse à ce moment-là. Laisse ton portable allumé, pour une fois… Il se pourrait que ce soit nécessaire, si tu as tenu un tant soit peu à moi… Je ne pourrai répondre avant… Serai très occupé d’ici-là… Et j’éteignis le portable pour le restant de la journée.…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                    Par association d’idées, l’allusion au cinéaste me fit penser à Godard… Je bus encore quelques rasades ? Je crus entendre le téléphone sonner mais il était trop tard. J’avais de l’eau jusqu’au cou. Le moment de jeter la bouteille à la mer… Je ne sentais plus rien même plus le contact de l’eau pourtant froide en cette saison (Pas aussi froide que dans la baltique mais tout de même ! On était proche de l’hiver. Pour le cadeau de Noël, cette année, je repasserais !). J’étais au fond du trou, du trou d’eau, devrais-je dire. Et pourtant une image bleue s’imposait graduellement à mon esprit, tandis que je commençais à suffoquer. Celle de Belmondo, à la fin de Pierrot le Fou, tentant vainement et à tâtons, d’éteindre la mèche des bâtonnets de dynamite allumée autour de son visage peinturluré de bleu justement. Une tentative de renoncement à un suicide en quelque sorte. Je poussais le pied en atteignant le fond, le fond du trou devrais-je dire, et m’entendis penser fort, jusqu’à crier, en remontant à la surface, après m’être débattu et accroché aux pierres qui formaient une sorte d’escalier, la même chose (ou presque que l’acteur à la fin du film) : Eh, merde ! C’est trop con. Je tenais à la vie plus que je ne l’aurais imaginé, plus qu’à Emma sans doute… Je m’agrippais à la paroi rocheuse. Et c’est là, si je puis dire, que tout a dérapé dans mon esprit… Etais-je encore vivant, dans quelques limbes, dans un état second ? A l’hôpital, transi de froid ? Sur la plage, complètement ivre, dont je n’avais jamais bougé ? Mais non, je ne rêvais pas…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>La Grande Motte. Claude Viallat m’a demandé d’être son curateur pour son expo à la capitainerie. Insigne honneur. Trop beau pour être vrai. Une consécration.                       </p><p>                  Dans la foulée du brevet,  j’ai passé le concours de l’EN et j’ai été admis, à ma grande surprise, à l’écrit. Articles dans le journal et félicitations générales. Sauf qu’à l’oral, on m’a posé des questions sur l’allégorie dans <em>Notre Dame de Paris,</em> de Victor Hugo et que je ne risquais pas de reconnaître cette figure de style parce qu’aucun professeur ne nous en avait parlé au collège. Pas plus que des métaphores ou des litotes. Je n’ai pas été plus brillant en maths si bien que je ne me suis pas retrouvé instituteur à 20 ans et je m’en félicite.</p><p> </p><p>                  Si les filles nous faisaient tant rêver c’est qu’à cette époque le lycée n’était pas mixte. Cette absence de familiarité nous rendait timorés, empruntés ou au contraire arrogants et grossiers. Des filles, il n’y en avait pas tellement dans mon quartier, ou bien elles ne sortaient pas. Je les ai découvertes soit au village (Marie-Ange, Hélène, Dani…),  soit en colonie de vacances, soit plus tard, grâce aux copines de ma sœur. Puis dans les quartiers périphériques. Je me suis dégrossi sur le tas. Entre dix et quatorze/quinze ans, soit nous les idéalisions, à l’instar des troubadours et poètes (et l’on retrouve Nerval !), soit nous les imaginions naïvement nymphomanes. Ce qui ne nous empêchait pas de les respecter. De les diviniser parfois. Certains, entre les deux,  recherchaient, comme dans le film d’Eustache, un équivalent de la maman.</p><p>                  La réalité est tellement plus complexe et irréductible à des caricaturales et manichéennes approximations. En fait, chaque être est unique et chacun réagit de manière inattendue. On ne peut ainsi rien prévoir.</p><p> </p><p>                  En revanche, découvrir l’autre dans sa nouvelleté, comme dirait Montaigne, est miraculeux, du moins au début.  Et j’avoue que ce fut un enrichissement permanent sur tous les plans, pas seulement celui du plaisir ou de la bonne entente temporaire…</p><p> </p><p>                  Toujours est-il que longue est la liste de mots devenus courants que l’on ne nous a pas appris : anthropocène, résilience, toxique, emprise, paréidolie, sérendipité, factuel, holistique, écosystème, drône, présentiel, emprise, validiste, customisation, wokisme, virilisme, créolisation… Et tous les anglicismes (packaging, burn out, coming out, staff, hacker, follower, cloud, fake news, buzz, holding, streaming, hacker…) ou sigles (LGBT, CODA, PC, QI…). On en apprend tous les jours.</p><p> </p><p>                  Nous notre jargon, c’était plutôt : C’est le pied ! T’as vu ma rape ? On va draguer ? Complètement taré ! Encore un croulant ! Où est garée ta meule ? La tire de ton frangin ? T’as une nana ? Dans mon agenda quand  j’en pique un, un petit boudin, Crac boum hue ! Ho Eh Hein Bon ! Dans la vie, il n y’a que des cactus ! C’est pour le pied ! Qui est in ? Qui est out ? Tu veux ou tu veux pas ? Et bien évidemment : Oh yeah !</p><p> </p><p>                  Le collège lycée, c’était le paradis des blagues. Nous en faisions continuellement. Elles portaient sur des sujets devenus politiquement incorrects dont certains seraient passibles d’amendes ou de condamnation aujourd’hui. Nos cibles :</p><ul><li><em>Les blondes et les femmes dites débauchées.</em></li><li><em>Les homos, on était moins tolérants à l’époque… On était cons, disons-le carrément. Et en même temps, ils nous fascinaient.</em></li><li><em>Les africains, même les plus misérables. En jouant sur leurs accents et difficultés d’élocution.</em></li><li><em>Les infirmes (le bègue et le boiteux).</em></li><li><em>Les animaux parlants.</em></li><li><em>Les fous (on ne connaissait pas les euphémismes).</em></li><li><em>Les parents, ceux des autres en général.</em></li><li><em>Et à ma grande honte : les juifs. Sauf quand l’un d’eux les racontait.</em></li></ul><p>                  C’était sans doute discriminant mais nous n’en avions pas conscience. En tout cas pour ce qui me concerne. Nous étions, en quelque sorte, innocents ou si l’on préfère, irresponsables. Depuis, on nous appris que nous étions coupables puisque l’on nous juge a posteriori, selon les critères des temps nouveaux. J’en tire deux leçons : d’abord que la relecture que les jeunes générations effectuent du passé est tellement éloignée des perceptions de ceux qui l’ont connu qu’à la limite, le relire avec sévérité, c’est sombrer sans le vouloir dans le révisionnisme.</p><p> </p><p>                  Un jugement orienté focalise sur un travers et perd de vue le contexte qui l’a vu naître, ce qui a tendance à fausser la vision que l’on peut avoir dudit passé. Belle leçon d’Histoire pour ceux qui critiquent nos aînés et ancêtres, ce qu’ils ont pensé à telle ou telle époque. Auraient-ils fait mieux ? Font-ils mieux aujourd’hui ? La deuxième est plus restreinte : tous les faiseurs de blague se sentent à la fois coupables et frustrés. Comment s’étonner dès lors qu’en bons nostalgiques du passé, ils se tournent vers des partis qui dénoncent les nouvelles visions du monde. Les démagogues des temps nouveaux. Ou qu’à l’autre extrême, ils fassent amende honorable et épousent les avis des nouveaux inquisiteurs.</p><p> </p><p>                  On va me dire et toi, entre ces extrêmes, où te situes-tu ? – Là où vous me lisez ! Littéralement et dans tous les sens. Il m’importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  Un rêve récurrent : je suis très en retard et je ne retrouve pas la salle de classe ni même son numéro. Je cherche désespérément parmi des couloirs et labos du lycée. Je me renseigne mais en vain. J’appréhende la confrontation avec le prof et les excuses qu’il va me falloir trouver. Et puis toujours ce fameux bac qui se rapproche et que je vais finir par rater. Quelquefois, c’est moi le prof en retard tandis que les élèves m’attendent mais je ne sais plus dans quelle salle et je me perds dans les couloirs.</p><p> </p><p>                  Un autre, très ancien celui-là : je suis à moitié nu et terriblement gêné par la présence de gens que je croise dans la rue en me dirigeant vers l’école, le collège, ou le lycée.</p><p> </p><p>                  Je n’ai pas appris la leçon et je suis sûr d’être interrogé. Et si je continue ainsi je vais rater l’examen qui approche à grands pas…  Jean Pierre Brisset m’eût beaucoup aidé à interpréter ce rêve. Le sexe est le premier objet que l’enfant examine. L’examen ? Le sexe à main… Un prof de fac a été viré pour avoir proposé ce sujet… Aujourd’hui, il serait lynché !</p><p> </p><p>                  Enfin, j’ai fait au lycée,  l’expérience de la cécité. Tombé lourdement en raison de l’excès de précipitation d’un camarade,  je me suis cassé le poignet. Sur le coup, j’ai perdu la vue un bon quart d’heure. Un camarade, l’un des deux Jean-L.,  m’a conduit à l’infirmerie mais personne n’a compris, ni l’imbécile de prof d’EPS, ni le camarade qui accepta de m’accompagner, que je n’y voyais plus. J’étais dans le noir absolu. La vue n’est revenue qu’au fur et à mesure en cours de trajet si bien que je la recouvrais pleinement en arrivant sur les lieux. Je ne me souviens plus comment j’ai atterri à la clinique (St Jean, déjà !),  où l’on m’a remis l’os en place et posé un plâtre. Dextérité remarquable de l’interne qui m’a trouvé très courageux. C’était en tout début d’année 68. Elle se terminerait par mon accident de mob (St Jean,  de nouveau, rue du professeur Grasset). Ce sont les deux derniers que j’ai subis fort heureusement. Pas de casse depuis mes 15 ans. Je touche du bois.</p><p> </p><p>                  Si j’ai été aveugle, c’est sans doute métaphoriquement, ailleurs, en matière politique en particulier. Mais qu’on se rassure : je n’étais pas le seul. Et ça continue…</p><p> </p><p>                  On m’a mal expliqué la poésie, au lycée. Là encore j’ai dû me débrouiller tout seul. C’est pourtant le genre que j’affectionne à l’écrit, alors que je suis plus sensible aux diverses formes du récit à la lecture. Arrivé en fac, je la connaissais assez mal, par rapport au théâtre et au roman. C’est surtout en devenant prof moi-même que j’ai senti le potentiel de ce genre ancestral dans lequel je me sentais particulièrement à l’aise quand il s’agissait, sinon de l’expliquer ou de l’interpréter, du moins d’en révéler les beautés et de les faire partager aux autres. Comme j’aime les listes, on l’aura compris, je me permets de conseiller la lecture des poèmes suivants…</p><ul><li><em>Tant que mes yeux (Louise Labé)</em></li><li><em>Las, où est maintenant (Du Bellay)</em></li><li><em>Comme un chevreuil (Ronsard)</em></li><li><em>Les deux amis (La Fontaine)</em></li><li><em>Un rêve (Aloysius Bertrand)</em></li><li><em>El Desdichado (Nerval)</em></li><li><em>A celle qui est restée en France (Hugo)</em></li><li><em>Parfum exotique (Baudelaire) mais là il faudrait en citer dix au moins.</em></li><li><em>Le cabaret vert (Rimbaud)</em></li><li><em>Paysage in Lincolnshire (Verlaine)</em></li><li><em>Tombeau d’Edgar Poe (Mallarmé))</em></li><li><em>Mai (Apollinaire)</em></li><li><em>Le matin du monde (Supervielle)</em></li><li><em>Cœur à cœur (Reverdy)</em></li><li><em>Je reviens (Breton)</em></li><li><em>Le pain (Ponge)</em></li><li><em>Les Planches courbes (Bonnefoy)</em></li></ul><p>                  J’ajouterai <em>La Complainte des cloches de Laforgue</em>, qui me rappelle mon agrégation, <em>Les mains libres</em> d’Eluard et Man Ray, que j’ai enseigné en Terminales et  <em>Les espaces de sommeil</em>, de Desnos, qui m’a pas mal touché.</p><p> </p><p>                  Et puis les recueils des amis, Jean-Marie De Crozals, James Sacré , Anne-Marie Jeanjean, Roch…</p><p> </p><p>                  Je ne cite pas la poésie étrangère d’abord parce que je la connais mal, ensuite parce que la poésie est particulièrement difficile à traduire et que l’on ne sait plus si l’on juge le poète ou son traducteur. J’ai tout de même publié <em>Notes d’ombres</em> (pour Denis Castellas), en m’inspirant de Wordsworth.</p><p> </p><p>                  Au-delà de l’impression et du sens,  j’aime l’adéquation de la forme et du contenu. Je traque ainsi les jeux de sonorités pertinents  (assonances et allitérations : le vent du Rhin secoue sur les bords les osiers et les roseaux jaseurs), les effets de rythme (régulier, ternaire etc. : Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées) et les figures de style signifiantes, (oxymoron, chiasme, euphémisme, périphrases, métonymies etc.).</p><p> </p><p>                  Pour moi donc, j’aime non seulement la vie mais la poésie. Et la poésie si rare de la vie.</p><p>                  On m’a souvent signalé mon optimisme malgré mes échecs (aux Beaux-arts, dans une certaine notoriété etc.). Gamin,  je me souviens de m’être baladé dans le quartier des Aubes où mon Ray, tout juste adolescent faisait du patin à roulettes pendant la guerre malgré les menaces de bombardement. Un train passa. Je ne sais plus comment nous en vînmes à parler de déraillement. Je démontrais par A + B, et  j’y croyais dur comme fer,  que le train, s’il avait déraillé, ne pouvait que nous éviter et que la locomotive serait tombée dans la rue qui longeait la voie ferrée, bien plus bas… Vous avez dit optimiste ? J’ai toujours préféré le verre à moitié plein au verre à moitié vide.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>       COMMENT EVITER LE POLYGONE ET SON ANTI/GONE : </strong></p><p> </p><p>                  Là où l’on a construit, depuis belle lurette, les complexes commerciaux du Polygone puis le quartier d’Antigone, derrière le lycée en fait, s’étendait  un nombre incalculable de terrains de sport. J’y ai vu mon oncle maternel jouer avec son équipe rurale, dont il était capitaine (et s’y faire expulser !). J’ai vu le jeune Jean-Louis Gasset  (qui vient de décéder tandis que je rédige ces lignes) slalomer parmi des arrières éberlués par ses dribbles (Une copine de ma sœur avait été son ancien flirt. Et moi itou. Il ne l’a jamais su je suppose)  avant de marquer un but victorieux. J’y ai joué moi-même à chaque fois que j’en ai eu l’occasion car j’ai toujours été un fan de foot.</p><p> </p><p>                  Si je suis, sur mes vieux jours, relativement endurant, et si le cœur tient toujours dans les escaliers ou les rues en pente (rue du Pyla St Gély par ex), je le dois aux milliers d’heures que j’ai passées à incorporer des équipes improvisées à taquiner le ballon rond sur des terrains de hand ou de baskets, plus rarement sur le stade des seniors qui l’accaparaient.</p><p> </p><p>                  La foire d’exposition avait lieu derrière le lycée. Enrico Macias était venu nous saluer derrière le grillage, n’oublions pas qu’il s’agissait d’une ancienne caserne. Je n’aimais pas son style, pourtant  j’avais trouvé le geste sympathique. J’adorais y aller car les parents s’offraient alors une sortie dominicale  (ils avaient des invitations !) et que l’on nous payait des croquemonsieurs et des gaufres en guise de dîner.</p><p> </p><p>                  Zède avait acheté les deux appareils et  jamais je n’en ai mangé de meilleures. Sauf qu’elle n’en faisait jamais, prétextant la fumée, le temps insuffisant, le manque d’ingrédients… Ainsi a-t-on vu déferler les premiers signes du progrès : les machines à laver le linge, les réfrigérateurs, les téléviseurs… entraient petit à petit dans les foyers dont ils ne devaient plus jamais sortir… La chaudière remplaça le poêle à charbon et je n’eus plus à descendre le seau. Il fut remplacé par un jerricane de 5 litres dont on me dit qu’il faisait les muscles. Et comme je suis droitier… Ca manque un peu de muscles à gauche…</p><p> </p><p>                  Antigone, à l’emplacement des anciennes casernes et du SOM, j’y ai situé la première scène de mon roman <em>Les Inséparables</em>. Je me suis arrangé pour que l’héroïne du livre fasse un exposé sur la pièce et le mythe de sa consœur quelques semaines avant de disparaître. J’ai construit le roman comme une tragédie classique. J’ai d’ailleurs demandé à être filmé par la chaîne 6 dans ce même quartier. Cela n’a pas suffi pour que les critiques, et la plupart des lecteurs, ne limitant le sujet de ce roman à un simple fait divers, un suicide collectif dont j’aurais été l’un des témoins éloignés. Ironie du sort : j’ai obtenu 4 voix au défunt Prix Antigone, dont celle de Marie Rouanet (cf. <em>Nous les filles</em>, qui vient également de nous quitter), qu’a finalement obtenu un écrivain marseillais. Il en fallait 6. Je m’en félicite aujourd’hui. Je n’ai jamais apprécié les prix et toute la mascarade qui tourne autour. Je pense que je l’aurais refusé par respect pour la jeune victime qui m’a servi de modèle. Et aussi pour ne pas faire trop de publicités à cette histoire, toujours passible de susciter un procès. De toute façon, il m’aurait été attribué sur un malentendu. Ecrit dans le style assez pauvre, disons blanc, d’Annie Ernaux, il se trouvait dans l’air du temps. Je ne l’avais entrepris pourtant que pour montrer que j’étais capable d’adopter moi aussi cette syntaxe elliptique et réduite à ce que l’on nomme, au collège, des phrases simples. Comme un exercice de style. Si j’avais persisté dans cette voie,  j’aurais pu aspirer au Nobel… Ce livre, je l’ai dédié à Régine Detambel, devenue depuis une amie très chère, qui me semblait incarner une voie différente pour la littérature en déclin de notre beau pays. Je viens d’apprendre qu’elle est élue à l’académie Sciences et Lettres de Montpellier et que j’étais invité à fêter cette élection officielle. Elle m’avait fourni bon nombre de précieux conseils sur l’unité de ton et sur la concision, consignes que j’ai respectées à la lettre. Et comme elle était tentée par l’OULIPO, j’avais glissé moi aussi des contraintes : découpage en trois parties puis qu’il y avait 3 personnages, chacune de 5 chapitres (comme les 5 continents), divisés en 5 paragraphes, les protagonistes eux-mêmes liés jusque dans la mort comme les 5 doigts de la main. Peu de lecteurs ont repéré ces découpages. J’en cite quelques passages pour corroborer mes dires :</p><p><em>Un jour, loin d’ici, je rencontrerai celui qui m’aimera. Il aura une bonne situation. Il sera simple et franc comme moi. Je l’appellerai Hémon et lui dirai : Tu m’aimes Hémon ?</em></p><p><em>L’histoire de la fille d’Oedipe l’avait émue. En seconde, elle l’avait étudié. Certaines tirades lui revenaient en mémoire, y compris dans ses rêves.</em></p><p><em>Direction le quartier qui se nomme Antigone. Elle a d’ailleurs apporté le livre d’Anouilh. C’est ce qui l’avait intriguée au départ : cette homonymie. </em></p><p><em>Elle tombe sur cette réplique : « Que sera-t-il mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle la petite Antigone ? »…</em></p><p><em>Heureusement, elle renonce à exercer sa mémoire et regarde le titre du livre. Ah vous lisez Antigone, comme le quartier ?</em></p><p><em>Elle s’est alors vaguement souvenue d’une réplique lue dans le bus et qu’elle a tronquée quelque peu. Aussi a-t-elle ajouté : Je ne crois pas au bonheur. A cette vie qu’il faudrait aimer à tous prix. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et si ce n’est pas aussi beau que quand j’étais petite, j’aime mieux mourir.</em></p><p><em>Swannie est pucelle aussi. Antigone avait un fiancé ; elle attendait le mariage pour s’offrir à ses caresses.</em></p><p> </p><p>Ca fait déjà pas mal. J’en rajoute pourtant une couche.</p><p> </p><p><em>« Quelle femme heureuse deviendra-t-elle la petite Antigone ? cite-t-elle de mémoire…</em></p><p><em>Certes le quartier Antigone n’est pas trop mal dessiné mais quel besoin une fois encore d’imiter l’art grec ? On n’a rien découvert depuis ?</em></p><p><em>Elle aurait dû emporter son Antigone. Elle eût pu relire le fameux dialogue entre la jeune fille et Créon quand elle répond qu’elle a dit non alors que lui a dit oui.</em></p><p><em>Ensuite elle a repris son Antigone et a lu attentivement la scène avec la nounou.</em></p><p><em>Tu ne vas pas flancher alors que se rapproche l’heure fatale ? Tu es plus forte que cette dégonflée d’Ismène. Qu’en penserait Antigone ?</em></p><p><em>Elle a relu quelques lignes d’Antigone pour se donner du courage.</em></p><p><em>Je sais qu’elle a lu Antigone, bien avant que le petit projet ait germé dans l’esprit de son grand gaillard de concepteur. </em></p><p>                  Eh bien malgré toutes ces références explicites, nul n’a compris mon intention que j’estimais pourtant bien claire.</p><p>                  Ceci dit, je n’approuvais pas l’héroïne dans sa radicalité, son jusqu’auboutisme. Je développais ce que je supposais avoir été sa logique bien à elle jusque dans ses derniers retranchements. Si certains auteurs se confondent avec leur protagoniste, beaucoup savent prendre des distances. Je ne suis pas sûr que Voltaire puisse être assimilé à Candide…</p><p>                  On aura remarqué que je joue avec certains chiffres. Je viens de lire dans Tolstoï, à propos de la Franc maçonnerie,  que le 3 et le 7 étaient des chiffres sacrés. Il n’est pas en effet innocent que <em>Sylvie</em>, de Nerval soit composée de deux fois sept chapitres (l’ascension et la chute), que <em>La modification</em> s’effectue en trois parties de voyage, ni que Montaigne ait au bout du compte proposé trois livres d’<em>Essais (</em>dont le premier tome s’articule autour d’un centre devenu vide et 2 fois 28, jour de sa naissance en février non bissextile). Il est significatif que nous divisons le temps en sept jours de la semaine, l’art en ciel en 7 couleurs où la gamme en 7 notes. Que nous parlions de Sainte Trinité, de processus dialectique en trois étapes, de principes alchimistes, ou que nous disions couramment : jamais deux sans trois, deux temps trois mouvements…</p><p>                  Et je ne parle pas du 12 : apôtres, système horaires quotidien, nombre de mois dans l’année… J’y ai toujours été intuitivement très sensible et m’en suis beaucoup servi dans mes textes et mes cours.</p><p>                  Grâce à mon ami Guy B., sous la municipalité Saurel et qui y a beaucoup travaillé, puis grâce au conservateur G de V (qui m’a fait découvrir Gaston Baissette), la plupart de mes livres, y compris les livres d’artistes, sont déposés à la médiathèque Emile Zola. De temps en temps, il s’en exhume un, selon l’opportunité. En sera-t-il de même pour celui-là ? Il y aurait pourtant bien sa place…</p><p>                  Dans un texte récent je mettais en rapport le Pont du Gard et certaines œuvres de Robert Combas, sur le monde antique des guerres et combattants. L’adolescence assurait le trait d’union : celle de l’humanité, celle durant laquelle l’artiste s’est construit. On peut dire que mon Antigone des <em>Inséparables</em>, dans le quartier d’Antigone justement, établissait la jonction de deux adolescences.</p><p>                  J’ai remis ça sur ce dernier thème avec <em>Forval, l’auvergnat</em>, décliné de <em>Perceval le Gallois</em>, œuvre médiévale qui m’a profondément marqué et dont je n’ai cessé de déchiffrer les mystères. Mon héros doit avoir 17 ans quand démarre l’histoire. Il est inculte et inexpérimenté mais il a de l’énergie à revendre et une audace hors du commun, au début toutefois…</p><p>               <em>Ce jour-là, le très jeune et déjà bel homme au nom encore indécis, le fils de la couturière, sortit de son antre pour la première et avant-dernière fois. Sa mère le lui avait pourtant rigoureusement déconseillé. Elle craignait tant de le perdre prématurément lui aussi. Il n’en avait cure. A presque dix-huit ans, beau comme un apollon pour les unes, doux comme un jésus pour d’autres, les recommandations d’une inconsolable veuve, pas du tout joyeuse, glissent sur votre gilet de laine comme l’eau de pluie sur de la soie satinée. Ses vêtements, parlons-en : les chemises blanches avec une étoile en insigne sur la poche, au col impeccablement empesé, de l’illustre défunt, qu’il n’avait pas eu le temps d’user durant ses diverses tâches ; des culottes courtes de velours à grosse côte, taillées dans les anciens pantalons paternels, au plus près du nombril ; des bretelles héritées d’un aïeul, plus glorieux encore, afin de les maintenir en place ; des chaussettes de nylon très fines, immanquablement noires, extirpées du tiroir dans lequel les fourrait l’époux regretté. Celui-ci avait légué, certes sans le dire mais en mourant tout de même, la plupart de ses chaussures, un peu usées il est vrai par des années de traque, de filature et d’assauts, du talon et du dessous de pied, dont le cuir pourtant, bien lustré, résistait insolemment aux injures du temps. Il eût été dommage de laisser périr ces belles et précieuses reliques, indispensables, achetées avec goût, trois lustres auparavant, par un homme d’action vénéré de ses pairs tout autant que par ses deux autres fils, disparus également entre deux obligations, sur la route, après une histoire de course poursuite avec quelques malfrats, portés sur la musique tzigane. Les mauvaises langues développaient une autre version des faits. Que leur venin les étouffe ! L’honneur de la fratrie demeurait immaculé. De même paraissait, disait-on, l’esprit du jeune homme</em>.</p><p>                  Comme quoi, l’adolescence ne m’a jamais quitté, tout au long de mes écrits.</p><p><strong>       </strong></p><p><strong>      D’UN AUTRE COTÉ, JUSTE APRES LES HALLES CASTELLANE  </strong></p><p> </p><p>                  A l’extérieur des Halles, se trouvaient les boutiques de fleuristes. Parmi ceux-ci un couple qui s’était formé chez les patrons juifs de mes parents, au magasin Surplus (américain), rue St Guilhem, juste en face Simon : il s’y vendait des blue-jeans, des rangers, des marabouts même. Nous entretenions avec eux des rapports cordiaux et je les aimais beaucoup. Marcel et Christiane.</p><p> </p><p>                  Ils étaient très jeunes, à peine 16-17 ans quand ils se rencontrèrent. Lui souffrait des poumons et il disparut assez tôt. Elle me confiait parfois ses bébés pour une partie de la nuit, contre quelques pièces ou billets, je ne sais plus. J’aimais bien parce qu’ils avaient un bar intérieur et des tas de disques que je pouvais écouter en attendant leur retour. Un jour, le cousin primeur, André la pomme/banane, me donna une jolie pièce qui devait être de deux francs pour me remercier de mes efforts à son étal. J’aurais pu satisfaire des convoitises. J’allais tout droit chez les marchands de fleurs et leur achetai un brin de muguet pour la cousine Rose (ça ne s’invente pas !), laquelle était si gentille avec moi. La Pomme m’a copieusement enguirlandé mais la Poire fut très touchée du geste. On voulut que je reprenne le brin pour le donner à ma mère (pour la fête des mamans !) ce que je refusai fermement. Elle avait rejeté avec mépris un petit tableau que l’on nous avait fait confectionner à l’école et je ne tenais pas à renouveler l’expérience (Ma grand-mère, indignée, l’avait récupéré !).</p><p> </p><p>                  Voilà comment on détruit des vocations. Quelques années plus tard, la même Zède, on ne s’en lasse pas, prétendit que les fleurs commandées lors du mariage de ma sœur étaient en nombre insuffisant au regard du prix qu’elle avait payé et rompit tout lien avec le couple en question. Ils eurent beau nous envoyer une lettre de justifications très plausible, rien n’y fit, ce qui ne m’empêchait pas de les saluer à l’occasion. Je n’ai pas très bien compris l’attitude du galant Ray en cette circonstance. Je suppose qu’il n’était pas clair ou qu’il avait ses raisons (Fuis la discussion !). Quant à Zède, je la supputai jalouse (et peut-être n’avait-elle point tort !) de la jolie fleuriste, qui n’habitait pas très loin, je me demande s’il ne s’agissait pas de la rue de la petite loge.</p><p> </p><p>                  Elle me plaisait bien au demeurant. J’ai toujours fantasmé sur des femmes plus âgées (que moi je veux dire). Quand j’ai réalisé mon rêve, au camping de l’Espiguette, je me suis retrouvé dans la position de Baudelaire face à Madame Sabatier. Le rêve s’est brisé. Toujours est-il que la nasillarde (… plus tard), avait neuf ans de plus que moi, était tout ce qu’il a de sexy quelques années durant. C’est depuis la fameuse Madame Félix, la voisine de l’hôtel Jacques Cœur. N’oublions pas que j’ai été élevé par ma tante, ma grand-mère.</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’en premier année de fac, je dédiais à Chris, c’est notre fleuriste, l’un de mes premiers poèmes, inspiré des <em>Matinaux</em> de René Char. Il doit se trouver dans l’un de mes carnets. Je me souviens de :</p><p>                              <em>Je vends mes soucis/A des inconnus</em>…</p><p> </p><p>                  J’aimerais bien retrouver la suite…</p><p> </p><p>                  Si l’on pousse sur la Place des martyrs de la Résistance, on ne peut manquer la librairie-papèterie Gibert. On y a trouvé quelques temps deux ou trois de mes livres en solde. Ca fait belle lurette que je n’y passe plus pour ça.</p><p> </p><p>                  En remontant la rue Foch, existait un quartier St Firmin autour d’une église et d’un petit bourg.  Il nous est difficile de nous représenter à quoi cette partie détruite de la ville médiévale pouvait bien ressembler. Cela m’inspire deux idées contradictoires. Les choses ne sont pas faites pour durer (encore une « vanité » que d’affirmer le contraire !), et une ville au fond se métamorphose au cours du temps, un peu comme nous nous transformons au cours de notre existence. Nos pensées évoluent et nous sommes constitués d’une multitude de Moi (On a lu son Proust !). Ce en quoi les professionnels de la psyché qui s’y retrouveraient, comme dirait l’autre, l’auraient bien cherché. En revanche, les progrès technologiques, si décriés par d’aucuns qui refusent qu’on les traite de réactionnaires, font que l’on peut tout à fait reconstituer des images de ces lieux absents. La question qui se pose : Pour qui ? Et pour quoi faire ?</p><p>                  Rue St Firmin se trouve la galerie de Samira Cambie, la plus petite des grandes galeries.</p><p> </p><p>                  J’aime me promener dans ces rues en escargot, vestiges du bourg ecclésial et de ses palissades protectrices.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      ON PEUT DESCENDRE LA RUE ST GUILHEM : </strong></p><p> </p><p>                  Les Guilhem et Montpellier, c’est une longue histoire, parfois houleuse mais souvent prospère, des origines au mariage de la pauvre Marie et du roi d’Aragon. Elle possède encore l’hôtel particulier du gouverneur, baron et marquis de Castries.</p><p> </p><p>                  A l’entrée de la rue St Guilhem, jadis, se trouvait la librairie Sauramps, aujourd’hui au Polygone (pour combien de temps encore ?). Je m’y servais beaucoup, je veux dire j’achetais pas mal de livres. Pour mon Bac, mon père m’avait offert le catalogue Dali en forme de boite de chocolats. Une copine, en fait la cousine de mon ami Bob,  y travaillait, qui m’avait fait obtenir le prix coûtant. J’étais surtout content de discuter avec le poète Pierre Torreilles, à qui nous avions consacré un numéro de la revue Entailles. On parlait poésie et mélange des genres. Un peu plus loin, si je tournais à droite, côté de chez Swann,  je me rendais chez Anne-Marie Jeanjean, Impasse du merle blanc, un nom poétique comme l’on n’en invente pas et qui je crois n’existe plus, me souffle-t-on.</p><p> </p><p>                  Ce qu’on a pu discuter, fumer, débattre, boire, s’engueuler, se réconcilier dans ce bureau où nous refaisions le monde, la littérature et composions chaque numéro après avoir fait le compte de nos abonnés quelque peu complaisants ! Anne-Marie était poète, engagée politiquement et féministe. Sans doute en avance sur notre temps. L’aspect visuel et aussi l’aspect sonore étaient très importants pour elle. Elle pratiquait une poésie globale. C’est elle qui a trouvé le nom de la revue Textuerre. Et je lui ai d’ailleurs dédié un poème, qu’elle a édité dans sa micro structure éditoriale : Tardigradéditions… J’en livre le début. Il rappelle de grands moments de l’Histoire, dont nous sommes peu à nous souvenir aujourd’hui…</p><p> </p><p>        <em>Te souviens-tu ?</em></p><p><em>        Les gardes rouges défilaient sous les seins des panthères noires</em></p><p><em>        Le président explosait sur le plateau des halles</em></p><p><em>        Le sujet était mort</em></p><p><em>        Et nous languissions les feux du grand soir</em></p><p><em>        Est-ce que tu t’en souviens</em></p><p><em>        Les foulards ne couraient pas les jupes folles</em></p><p><em>        Les mantilles se taisaient quand piaffait le taurillon</em></p><p><em>        Nous n’étions plus dans nos textes</em></p><p><em>        Et aspirions au merle blanc</em></p><p><em>        Je sais que tu t’en souviens                      </em></p><p><em>        Les filles découvraient leur sexe au fond des salles sombres</em></p><p><em>        Les lunettes noires saignaient dans les stades écorchés</em></p><p><em>        Nous ne parlions plus comme nos pairs</em></p><p><em>        Et attendions d’habiter la lune</em></p><p><em> </em></p><p>                  Si je tournais à gauche, rue trésoriers de la bourse, la rue des officiers royaux des cours souveraines, côté de Guermantes, face à la maison de Heidelberg, le pendant de ma rue Trésoriers de France, c’était l’antre de J.C. Hauc et de son épouse, prématurément disparue, Ghis. Anne-Marie c’était la fidélité à la poésie comme genre et la recherche d’un renouvellement calligraphique qui devait l’amener à travailler l’art chinois,  Jean-Claude c’était l’avant-garde littéraire (notamment Tel Quel), le goût du soufre (Sade et Bataille) et une solide connaissance de la psychanalyse, laquelle me fascinait en ces temps-là. Je traçais ma voie textuelle entre ces deux tendances. Je m’intéressais au renouvellement des formes romanesques, ou textuelles en général, à l’aspect compositionnel des textes dans leur relation au référent tiré du réel, et à l’apport des autres disciplines (Peinture et Musique essentiellement) dans l’évolution scripturale. Jean-Claude, plus mûr que moi, était bien plus sage et mesuré alors que je ruais dans les brancards sans précautions aucune, à l’instar d’un « spontaneo » (dixit mon ami Dédé, se référant à la corrida). C’est lui qui m’a procuré mon premier poste de prof, en milieu rural, et m’a permis ainsi d’y faire mes premières armes. C’est indirectement grâce à lui que j’ai rencontré la femme de ma vie puisqu’il m’a indiqué la boîte privée où elle travaillait. C’était avant que je ne passe les concours auxquels ces années d’initiation m’ont sérieusement préparé. Et deux de mes meilleurs amis furent soit son collègue soit son élève. On ne se voit plus tout en restant en contact et le respect mutuel demeure…</p><p> </p><p>                  Premier mariage de ma sœur… J’habitais quelques temps chez Jean-Claude, ayant quitté l’Unique (…plus tard). Nous nous sommes retrouvés, mon cousin et moi avec deux filles qui nous ont accompagnés jusque à l’aube. Mais qui sont-elles et comment en sommes-nous arrivés là ? Mystère. On devait être sacrément éméchés.</p><p> </p><p>                  Nous avons publié ensemble un texte intitulé <em>Abattage</em>, inspiré des sculptures en acier, représentant des peaux de bovins pliées, du sculpteur Attila. Je m’y essayais à l’écriture érudite, à la mode dans les années 85-90.</p><p> </p><p>                  J’avais intitulé le mien <em>Considérations barbares</em>. En voici l’incipit :</p><p> </p><p>        <em>Comme le terrible et sage « fléau de Dieu » franchissait le Rhin en direction de l’Arar et des champs catalauniques, une rumeur se répandit, au sein des cinq cent mille hommes qui composaient son armée.</em></p><p><em>      Un éclaireur, nommé Sin’t Ock aurait ramené, d’un village abandonné en hâte par ses habitants, une plaque métallique, d’une hauteur avoisinant le hun et demi environ, vaguement rectangulaire, d’origine, de matière et de fonction inconnue.</em></p><p><em>      Or la particularité de ce métal, inédit aux yeux de cette peuplade barbare, consistait en ce qu’il donnait une impression de vie, se métamorphosait, changeait toutes les nuits de forme, selon les différents quartiers présentés par la lune.</em></p><p><em>      Plus troublant encore, il prenait, vu d’une certaine distance, la forme d’une silhouette humaine qu’on eût dit écrasée des suites de quel mystérieux accident ? Une silhouette prisonnière de la matière. Une âme spectrale recluse dans les limbes du métal….</em></p><p> </p><p>                  Le livre, objet, est introduit justement, comme pris en sandwich entre les deux pliures du métal en forme de peau suspendu. En le relisant je me rends compte que j’ai utilisé le verbe ramené là où l’on eût attendu rapporté. Je connais très bien la différence, ayant corrigé de nombreuses fois des élèves. Pourquoi ai-je maintenu ramené ? Je l’ignore aujourd’hui. Il est probable que j’étais parti à l’origine sur un être vivant, transformé ensuite en ce fameux objet mystérieux.</p><p> </p><p>                  Quelquefois, quand je relis mes textes,  ce qui est rare, j’ai du mal à retrouver mes intentions d’antan. Il en est de même pour la plupart de nos souvenirs, plus ou moins douloureux.</p><p> </p><p>                  Dans cette même rue, le poète de la figuration libre, Michel Zoom, c’était son pseudonyme, m’a menacé de me casser la figure. Il devait m’aimer bien pour ne pas l’avoir fait. Il s’agissait d’un malentendu. Michel m’avait mis le pied à l’étrier du journalisme et je lui en étais donc redevable. Quand le magazine pour lequel nous travaillions a déposé le bilan, il a été question de créer quelque chose de plus modeste (en fait Reg’art) et j’ai donné mon accord, aux nouveaux commanditaires. Je ne savais pas que Michel avait négocié de son côté et que j’avais été choisi parce que j’avais accepté des conditions de rémunération qu’il avait refusées. Il s’était donc senti trahi et voulait s’en venger, par la force on l’aura compris. Je ne sais plus quel argument je lui ai assené pour me tirer d’affaire, toujours est-il qu’il est revenu sur sa décision et que nos rapports ont été, par la suite, on ne peut plus courtois et cordiaux. J’ai deux assiettes peintes par lui et je suis content qu’une galerie de Sète ait choisi son pseudo comme nom de baptême. Et puis entre gens intelligents… Cela nous amène à réfléchir sur les quiproquos qui peuvent s’avérer dramatiques, comme dans certaines pièces sombres de Musset. Une collègue m’avait pris en grippe car elle me croyait suffisamment en bons termes avec les inspecteurs pour avoir pu négocier avec eux un déplacement de poste qui se jouait entre elle et moi. En fait, la « magouille » s’était faite à mon insu et je n’y étais d’autant moins pour quelque chose que je souhaitais ledit déplacement. On ne dira jamais assez le rôle des malentendus dans les tragédies qui nourrissent les faits divers.</p><p> </p><p>                  Rue St Guilhem se trouvait un magasin spécialisé dans les jeans Levi’s. J’y travaillais avec Agathe (… le collègue homo)  et le beau-frère,  juif marié à une catholique, du patron, soit avec les deux soit alternativement avec l’un ou avec l’autre,  les mois de juillet ou d’août. Travailler avec Agathe (ou pas), c’était un enfer, sauf qu’elle respectait la nécessité pour moi de lire et, je dois le dire, les nombreuses visites que je recevais, qui semblaient la flatter même, ou aiguiser sa curiosité. Elle connaissait (ou inventais ?) des expressions pittoresques et cocasses, qui lui venaient de ses origines rurales et de la grande gueule (on disait la « maïsse ») alcoolisée de mon grand-père paternel. Pensez, un cabaretier de village ! Fier de ses deux filles et qui les gâtait tant qu’il pouvait !      </p><p>                  C’est dans ce même café que se déroule la scène finale du <em>Chien de la casse</em>. Pour en revenir à ses expressions, elles nous font rire aujourd’hui que nous les recevons avec du recul.</p><p><em> </em></p><p><em>-Qui parle derrière  parle à mon cul !</em></p><p><em>-Je vais te dire : Moi, ça me dégoute… (Devant des gens bien : Ca m’horripile !).</em></p><p><em>-Prends-moi pour un con ! Variante : Prends-moi pour un autre !</em></p><p><em>-Un gros que dalle plié dans du papier fin (ça c’était pour les récompenses scolaires).</em></p><p><em>-Tu m’as compris, tu m’as…</em></p><p><em>-T’as mal à le tête, eh bien ça  n’ira pas plus haut…</em></p><p><em>-Eh bien je veux dire (pour quelqu’un arrivant en retard) souvent suivi de : On saura le temps qu’il faut…31-32 !</em></p><p><em>-Tu peux croire que pardon, (parfois enrichi de) : Tu le fais pas exprès.</em></p><p><em>-Je te préviens : Y’a rien à bouffer (à un familier) à manger (à un indésirable)</em></p><p><em>-Qui c’est qui vient nous faire ch… (bruit de sonnette).</em></p><p><em>-Elle se porte bien, la fille (devant un super canon, on disait pin-up, à la tété).</em></p><p><em>-Fous-toi de ma gueule !</em></p><p><em>&#8211; Toi et ta sœur, vous êtes deux cons ensemble et ton père est encore plus con parce qu’il vous donne raison.</em></p><p><em>-On voit bien que c’est pas toi qui paie…</em></p><p><em>-Ton père, il en fout pas une rame…</em></p><p><em>-(Si un cumulus apparaît dans le ciel bleu) : Ca marque mal…</em></p><p><em>Et en cas d’orage, même à l’abri : signes de croix ponctués d’un : &#8211; hmmmm ! plaintif. </em></p><p><em>-Il fait un vent à décorner les cocus.</em></p><p><em>-Je te préviens, ce n’est pas moi qui m’en occuperai (si on lui annonçait la naissance d’un enfant).</em></p><p><em>-Tu la fous mal (si elle nous trouvait mal habillé ou mal coiffé).</em></p><p><em>-Non mais, tu t’es vu (e) ?(idem)</em></p><p><em>-Si tu le manges pas je le mange (S’il restait un yaourt pour deux).</em></p><p><em>-Le foie gras, c’est du snobisme. J’aime autant le pâté Olida. Même remarque pour le caviar.</em></p><p><em>&#8211; Si tu crois que les cailles vont te tomber toutes rôties…</em></p><p><em>-Tu raconteras ça à Plumeau (Jamais comprise : Peut-être : Plus haut dans la hiérarchie ? Ce qui signifiait qu’elle ne me croyait pas). Variante : Tu feras dire ça à…</em></p><p><em>-Anda, Maria, vengue que tu quiera a la rumba… (Autre énigme !).</em></p><p><em>-Si je te guinche, tu viens ?</em></p><p><em>-Tu es dégourdi comme un plat de nèfles (ou de nouilles).</em></p><p><em>-Tu es souple come un verre de lampe…</em></p><p><em>-Où tu es encore allé « baroulér » ? Ce à quoi mon père ajoutait un nasillard : Rôdeur ! </em></p><p><em>-Tu nous prends pour Rothschild ?</em></p><p><em>-Comment il est mort ? Il a oublié de respirer…</em></p><p><em>-Il est au boulevard des allongés (le cimetière)</em></p><p><em> </em></p><p>                  Pas toujours très féminin, tout cela, ni très maternel… A la longue et avec le recul ça finit pas devenir drôle et on est enclin à l’indulgence. La matouse, comme on disait entre copains (on ne disait pas daronne !), avait sans doute des excuses. Mariée trop jeune, ayant eu des gosses trop tôt (dont un frère ainé, perdu à la naissance, et dont on ne nous a, bien entendu, jamais parlé), ses espoirs de réussite sociale se sont effondrés avec la ruine du grand-père lequel lui avait déclaré : Vous n’êtes pas le genre de belle-fille que j’aurais aimé avoir ! Dur Dur le père prodigue ! Il ne l’a jamais revue. Elle était comme ça la mère Zède.</p><p> </p><p>                  Concédons que le père lui laissait gérer absolument tout, à tel point qu’un jour elle lui déclara comme argument suprême,  que tous les papiers de la maison étaient à son nom et qu’elle était chez elle. La réaction fut violente, en paroles seulement, mais le poing sur la table… : Je suis chez moi !</p><p>                                         (Penses-tu ?)</p><p> </p><p>                  Elle était sincèrement éprise, du fin fond de son village viticole, mais le bovarysme et la réalité ça fait deux. Ce village, mes grands-parents, et le sentiment d’abandon que j’y ai cruellement éprouvé, m’a inspiré deux livres, lesquels racontent la même histoire : <em>Le Prince et le boucher</em>,  <em>L’as de pique</em>.</p><p>                  Et puis, sa vie conjugale fut une suite d’illusions perdues. Son beau-père qui ne l’accepte pas, Ray qui n’assure pas, les difficultés du quotidien… Ce garçon, notre aîné, qui n’est pas né à terme et que ma grand-mère m’assure avoir enterré dans une remise de son village, à quelques pas du café.</p><p> </p><p>                  Ca fait beaucoup pour une enfant gâtée (dixit la sienne de « matouse »). Pas très reconnaissante. Elle a refusé de recevoir sa mère, malade et hospitalisée, un ultime dimanche, alors que celle-ci était sur le point de décéder. Bien sûr nous avons pris parti pour la mémé.</p><p><em> </em></p><p>                  Puisque j’évoque le rire, en  revoyant un vieux copain des années 60,  je me suis rendu compte qu’il était sans doute l’un de ceux qui m’avaient fait le plus rigoler dans ma vie. Il s’appelait Bob et du haut de ses 11 ou 12 ans, il toisait notre moniteur de colonies de vacances, prof de maths durant l’année, qu’il appelait je ne sais plus pourquoi Escabèche, en lui disant d’un ton entendu et familier : Méfie ! Il écrivait des poèmes d’amour, assez bien tournés d’ailleurs, qui se terminaient toujours par la mort de la dulcinée. Je lui disais alors : Tu baiseras jamais si tu continues comme ça… J’avais mis ses textes en musique : Elle est là sur la plage, elle a passé une nuit bien sage Qu’elle est belle sur son lit De feuilles toutes pourries…  Il m’avait raconté une histoire de perroquets mâle ou femelle. Il suffisait de les secouer et d’attendre qu’il crie : Tu me les casses pour en déterminer le sexe. Cette histoire m’est revenue en visitant récemment l’exposition parisienne d’un artiste très en vue et qui dessinait des oiseaux, JLV. La médiatrice nous a expliqué qu’il les avait choisi parce qu’il était difficile d’en déterminer le sexe… Je lui aurais bien indiqué la solution mais ce n’eût point été très correct. D’autant que le sexe aujourd’hui…</p><p> </p><p>                  Un autre copain du Piochet, le fils de l’épicier, qui ne manquait pas d’humour non plus, voulant prévenir les autres de la présence d’un abbé dans les parages s’était écrié en chantant : y’a l’abbébé, y’a l’abbébé, y’ a la bebête…</p><p> </p><p>                  Ma petite sœur devenue grande quand elle raconte des histoires atteint les sommets du comique de mime. Son chef d’œuvre : l’histoire du crapaud à grande gueule qui rencontre un boa lequel justement se nourrit de crapauds à grande gueule et qui répond en baissant d’un ton « Il ne doit pas y en avoir beaucoup dans le coin ! », on est dans du grand art qui s’ignore et au naturel. Faut la voir répondre à un publicitaire au téléphone, en imitant la voix d’une petite fille : Ah, non mon papa, il fait caca ! Ah non maman elle est partie aux courses. Mais non je ne suis pas à l’école, je ne mange pas à la cantine, moi…</p><p> </p><p>                  Ou répondre innocemment à la question Qui ? : Kate…</p><p> </p><p>                  Ma sœur a une devise : pars du principe que j’ai toujours raison, ça te fera gagner du temps. Et elle a toujours raison. On imagine tout le temps perdu…</p><p> </p><p>                  Et sur le point de se dire au revoir : Si tu vois le bossu, dis-lui de se redresser…</p><p> </p><p>                  Quand je suis revenu quelques mois à la maison, après ma rupture avec la Coopérante, elle avait mis un mot sur la table familiale : Nadou est revenu… Youpee ! La mère Zède ne l’entendait pas de cette oreille. Et les engueulades ont été légion. Du coup, je me suis installé prématurément chez l’Unique…</p><p> </p><p>                  Je me souviens aussi d’un camarade qui recopiait des chansons pendant les cours. Jo Péco, ancien chanteur à la croix de bois, d’origine italienne, cela ne posait aucun problème à l’époque, pas plus qu’avec les espagnols. Durant l’un de ceux-ci, plus mortel que les autres, je lui demandais de qui. Il avait d’abord marmonné, puis chuchoté et la troisième fois, comme je ne comprenais toujours pas, hurlé : Sheila ! De sorte qu’il s’est pris deux heures de colle. Toute la classe a bien ri ! Il jouait de la basse et nous envisagions un temps de monter un orchestre. On a répété quelques fois, dont une ou deux avec Pascal Comelade au piano, mais celui-ci ne s’en souvient plus. On avait 15 ans.</p><p> </p><p>                  Ray pouvait être très drôle quand il ne s’énervait pas pour un rien. Notamment quand un client lui avait perdre son temps et était reparti sans rien lui acheter. Un con !!! Il adaptait des chansons dramatiques de Mouloudji en se servant d’une collègue comme chèvre-émissaire (<em>Petite Paulette/Ne sois pas bébète et viens dans mes bras/Que je te dorlote/Que je te pelote mais ne le dis pas</em>) ou faisait des jeux de mots un peu lourdingues (J’ai la bite rude. Ou  &#8211; chanté  :  Je te la coupe coupe coupe. Je te la coupe coupe-rai !). Pourtant, ses plus grands succès, c’étaient les chants militaires qu’il apprenait à tous les gamins de la famille, ou au-delà, en les faisant défiler par ordre de taille tout en faisant semblant de jouer du tambour ou de la trompette <em>: Sacré Mimile, Sacré Génène, te fais pas de bile, je crois qu’on engraisse. Un militaire doit pas s‘en faire, t’en fais donc pas, tout s’arrangera, la classe viendra…</em> Ou : C’est nous les <em>Africains qui revenons de loin</em>… <em>De Meknès à Tataouine, de Casa à Biribine, En avant dans la poussière, Marchons les légionnaires</em>. Moi qui aimais la géographie…</p><p> </p><p>                  Il avait fait l’armée, avec une fine moustache, et avait plein d’anecdotes à nous raconter, notamment comment il avait été déporté, pendant la guerre… à Sète… Grâce à l’intervention de son prodigue papa.  Ou comment il s’était procuré des vêtements trop grands pour lui, de sorte qu’il passait pour malade aux yeux des sentinelles qui le laissaient aller et venir. Ainsi, au lieu de la corvée de chiottes, il allait sur l’île singulière manger des gâteaux… Les enfants des autres l’adoraient.  De notre côté, on le respectait même s’il il nous faisait de temps en temps un peu peur…</p><p> </p><p>                  Bon dans sa vie, à part des descentes estivales sur la côte, chez son ami d’enfance Henri, on ne peut pas dire qu’il ait été un as du voyage.…</p><p> </p><p>                  Si ! A la fin de sa vie, exhorté par son ami Pierrot, il s’est payé la Guadeloupe, et en avion même. J’aurais aimé voir la tête de Zède dans les airs ! Atttentttiooonnn !!!</p><p> </p><p>                  Face à un obstacle il prenait une voix de tête et chantonnait : Yyyoupe-là… !</p><p> </p><p>                  En atteignant la cinquantaine, il s’est un peu calmé,  question violence conjugale. Il est vrai que nous n’étions pas toujours là pour assister à leurs jeux de scène.</p><p>                  Il faisait répéter à qui voulait l’entendre : Zézète bébête tout le monde sait ça… Pas si bête, la bébête, qui s’est bien vengée, en le laissant dépérir dans un hôpital durant plusieurs années, sans aller le voir, sous prétexte qu’elle était bien plus malade que lui et donc la plus à plaindre. Et en plus c’était vrai ! Ai-je dit qu’elle n’avait pas voulu venir aux funérailles, pourtant à quelques encablures à peine de chez elle ? On a compris quelques jours plus tard que son univers venait de s’écrouler… Elle a perdu pied et n’a pas tardé à nous quitter.</p><p> </p><p>                  Moi l’armée, c’est un train pour Commercy, quelques contacts qui eussent pu s’avérer intéressants, beaucoup de cruauté et les immédiates vexations pour les bleus-bites, impossibilité totale de parler écriture ou lecture, cheveux rasés alors que la mode était aux cheveux longs. Je n’ai jamais su ce que les psychiatres avaient conclu de mon bouchon de champagne. Je me souviens que j’avais reçu une carte découpée d’encouragements de Michel Butor. Avant de partir j’avais remis à mes comparses de Textuerre, la confection du numéro qui lui était consacré et qui m’a valu d’être un peu considéré dans le milieu de ses amis (Henri Pousseur, Jean Roudaut, Jean-François Lyotard…) et de quelques écrivains d’alors (Michel Vachey). La tête de mes proches quand ils me virent tondu comme un condamné à mort selon Jean Genet !</p><p> </p><p>                  De temps en temps, quand Ray s’avérait de bonne humeur, il déclarait d’un ton solennel et d’une voix grave : Y’a qu’un maître ici, c’est moi (ce que nous aurions pu aisément contester) ! Ce à quoi Zède répondait systématiquement : Le maître de ses fesses. Il le prenait bien. On riait.</p><p> </p><p>                  Plus rarement, il lui arrivait d’entonner des chansons plus tendres : La Samaritaine qui veut aller chercher de l’eau à la fontaine, ce que Jésus refuse (pas sympa, le Jésus !) mais il la voit pleurer et finit par lui en donner. Ou A la claire fontaine, m’en allant promener, qu’il interprétait très lentement, presque en ânonnant. Il aimait bien les histoires d’eau, le paternel.</p><p> </p><p>                  Le comique Roland Magdane dans la seconde partie réussit systématiquement à me dérider avec ses sketches sur le barbecue, les courses au supermarché, ses décalages avec son épouse supposée ou les facéties de son pépé. Blanche Gardin aussi parce qu’elle ose évoquer des sujets brûlants. Il semblerait qu’on ne le lui ait pas pardonné.</p><p> </p><p>                  J’avais arrêté de lire SLC, forcément. Dans les années 70, c’était devenu vulgaire, commercial, de mauvaise qualité. Néanmoins,  j’aime bien parcourir  certains numéros lorsque j’en retrouve. J’essaie de me replonger dans l’état d’esprit de celui que j’étais quand je le dévorais, de moins en moins assidûment, au fil des années, puis plus du tout quand j’ai laissé tomber la sinistre variétoche (qui avait pour elle tout de même sa fraîcheur) pour la chanson dite de qualité, la pop, le jazz de l’après le be-bop,  surtout le classique (et en particulier l’opéra  et les concertos pour piano), et aussi la musique contemporaine (sérielle et répétitive). Tout de même,  quelques rubriques méritaient qu’on les sauvât du naufrage. En particulier :</p><p> </p><p><em>Connaissez-vous bien BTN ?</em></p><p><em> </em></p><ul><li><em>Tous les matins, une chanson française, plus rarement de langue anglaise (Born in the USA, Hôtel California…), me trotte par la tête. Souvent, je ne l’aime même pas et quelquefois je la déteste. Impossible toutefois de m’en débarrasser. Il arrive qu’elle soit induite par un mot (Nous, les amoureux, de Jean-Claude Pascal) ou un prénom (Caroline, d’Henri Salvador) ou une coïncidence. Le plus souvent, elle vient me hanter jusqu’à midi puis je n’y pense jamais plus. Aujourd’hui, c’était Les filles en sucre d’orge, un morceau pop à la française de Ronnie Bird, bien oublié et c’est bien dommage. Parfois, il s’agit d’un air d’opéra mais en ce cas-là, il s’agit de Mozart ou Wagner. Du classique : Debussy, Ravel, Satie… Un peu de jazz aussi, celui que l’on mémorise aisément : Gato Barbiéri, Dollar Brand, Stan Getz..</em></li></ul><p>Ou encore : <em>Ce qu’en pense BTN</em> :</p><ul><li><em>De la politique…</em></li><li><em>« Moi, ça me dégoute »</em></li><li><em>Des conflits de tous ordres</em></li><li><em>La plupart sont insolubles. Inhérents à la nature humaine.</em></li><li><em>Du fanatisme ?</em></li><li><em>Il me fait peur…</em></li><li><em>Du retour de la morale ?</em></li><li><em>Tout autant. Un peu de tolérance, ou du moins de la nuance, serait la bienvenue.</em></li><li><em>De la pollution ?</em></li><li><em>La maison brûle et nous regardons ailleurs.</em></li><li><em>Des mouvements sociaux ?</em></li><li><em>Même réponse que ci-dessus.</em></li><li><em>Du sur-tourisme ?</em></li><li><em>Je ne comprends pas pourquoi certains vont chercher bien loin ce à quoi ils ne s’intéressent pas.</em></li><li><em>De la Chine ?</em></li><li><em>Ca y est, elle s’est réveillée… Céline l’avait prédit !</em></li><li><em>De l’avenir ?</em></li><li><em>Aussi terrible que le passé, ni plus ni moins</em></li><li><em>Pessimiste ?</em></li><li><em>Non réaliste à tendance verre plein plutôt que vide.</em></li><li><em>De ceux qui trouveront ton livre auto-complaisant ?</em></li><li><em>L’égoïsme c’est celui qui ne parle pas de moi…</em></li></ul><p>            Le magasin où je travaillais devint vite un lieu de rencontre. Claude Viallat m’y a apporté les couvertures du numéro de Textuerre consacré aux rapports Peinture/Ecriture pour laquelle il avait réalisé une série d’inédits. Une main pariétale en bleu. En route, il s’était fait mordre par un chien. J’y ai vendu des jeans à deux des Clodettes de Claude François. Je recevais plusieurs coups de fil dans l’après-midi, comme un vrai chef d’entreprise. Heureusement, le fils du patron, celui-ci ayant disparu prématurément (« Y’a des choix chez nous » sic), ne m’en tenait pas rigueur. Je lisais continuellement entre deux clients. L’été en particulier, ils se faisaient rares en début d’après-midi. Un jour, je parcourais un livre de vulgarisation consacré à Hegel, il me semble, une vieille dame est entrée avec sa petite-fille. Elle avait un fort accent américain. Elle m’a demandé ce que je lisais et m’a précisé que son mari était écrivain.  Joseph Delteil a-t-elle ajouté fièrement. &#8211; Le surréaliste, ai-je répondu ? &#8211; Oui, c’est cela même. Je vois que vous êtes connaisseur… J’ai expliqué que j’étais étudiant et que le nom de Delteil me disait vaguement quelque chose.  Elle m’a invité à connaître son mari dans leur mas de Grabels. Naturellement, je n’y suis jamais allé. Je ne jurais que par les auteurs que je considérais comme innovants à l’époque et notamment ceux du Nouveau roman.  J’ai acheté <em>Sur le fleuve amour</em>, ça ne m’a pas plu. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert, avec surprise, l’auteur de <em>Saint Don Juan</em>.</p><p> </p><p>            Je me suis quelque peu rattrapé par la suite avec Max Rouquette, qui habitait juste à côté du magasin, rue St Guilhem, et que je suis allé interviewer chez lui : un homme délicieux ! Et terriblement malicieux…  </p><p> </p><p>            J’avais particulièrement été frappé par un de ces contes, les <em>7 Bonheurs de Jean de l’âne</em> qui traitait allégoriquement de la dépossession de la terre occitane par le malicieux roi de France mais qui fustigeait, par-dessus tout, la vanité humaine, et l’absence de discernement. <em>Le roi Lear</em> n’était pas très loin. Il m’avait expliqué que les plus grands dramaturges étaient également des auteurs de nouvelles. Il écrivait en occitan. Mes rapports à cette langue ont été quelque peu en dents de scie. Petit, je le comprenais puisque la plupart des clients du café villageois le pratiquaient ; ils ne disaient pas : Il pleut mais Plaù. A prononcer Plo-ou. A 20 ans,  je ne voulais pas en entendre parler et je me moquais de mon copain Jean-Gab Cosculluela qui soutenait certains auteurs dans un numéro d’Entailles. Avec le temps, et grâce à Max Rouquette entre autres, je me suis réconcilié avec cette langue, et aussi à Guy B,  au point de m’en servir pour Le <em>Prince et le Boucher</em> et <em>L’as de Pique </em>qui se déroule au Piochet. J’en donne quelques exemples :</p><p> </p><p><em>A maï : répété à tout bout de phrase par effet de redondance : Il a du pot, a maï…</em></p><p><em>As vist, pitchonet ? To tanben ; quand seras grandet, seras benleù, on as ! </em></p><p><em>Toca me lo cuol</em></p><p><em>Teh, le pitchounet. Boudiou…</em></p><p><em>Tan vau aquel temp que la piogia !</em></p><p><em>Pas res des neo ?</em></p><p><em>Macarel ! </em></p><p><em> </em></p><p><em>            L’as de Pique</em> est découpé en trois parties :</p><p> </p><p><strong>Le roi de cœur</strong> (une soirée avec) où le parrain est inspiré librement de mon grand-père maternel.</p><p><strong>Les reines de trèfle</strong> (au fil des semaines et des mois) : la marraine, de ma grand-mère et les poules supposées du parrain. Tout a été inventé et écrit avec contrainte (une poule par jour).</p><p><strong>Le valet de carreau</strong> : L’étudiant, un personnage imaginaire, l’ambigu de cette trilogie alchimique,  qu’a superbement illustré le dessinateur nîmois, brut, Michel Cadière.</p><p><strong><em>L’As de pique</em></strong>, un peu moi-même, est inventé,  dans des décors de l’enfance. J’ai imaginé un fait divers à l’envers. C&rsquo;est-à-dire que je multiplie les signes censés signaler au lecteur la révélation finale, qui explique son placement dans cette famille d’accueil du Piochet, son anorexie et son aphasie initiale. J’ai mis énormément de choses dans ce livre et qui sont passées inaperçues. Voici les deux incipits.</p><p> </p><p><em>Atout, atout et ratatout !</em></p><p><em>Il est tombé le couperet…</em></p><p><em>Radieux, le patron abat le roi de cœur et un valet de carreau de derrière les fagots. Il se frotte les mains, avale une gorgée de Suze Picon (pourquoi Picon parce que c’est bon !) et dans un étranglement satisfait, conclut :</em></p><p><em>-Vous êtes encore dedans les bleus !</em></p><p><em> </em></p><p><em>C’est qu’il a sa réputation à soigner le souverain des lieux. Certes, il sait se montrer courtois le cas échéant – à condition de ne point dépasser les bornes, hein ? Car enfin, pour qui se prennent-ils, ces blancs-becs, dégoulinant de brillantine, venus dévergonder les donzelles de notre Piochet ? Lui donner de leçons de belote, lui apprendre à jouer aux cartes, quand nul n’ignore qu’il règne en monarque absolu sur le canton, et sans doute bien au-delà. Même qu’il a battu les as du secteur, depuis des années, allez, des lustres devrait-on dire, dans cette salle de café qui est le sien, son domaine à lui, son fief en quelque sorte.</em></p><p><em> </em></p><p><em>            Le prince et le boucher</em>, sorti quelques années auparavant, est une version à la fois expurgée et réécrite en chapitres linéaires du roman précédent. Le Prince, c’est l’enfant qui découvre le monde d’abord dans un village occitan, puis dans tout le département grâce au vieux bus de son parrain, enfin la ville et toutes les autres villes grâce au succès international. Le sachant perdu et espérant ainsi le sauver,  l’étudiant lui révèle le secret de sa naissance et le drame dont il a été la victime, et qui implique le jeune boucher du village, amoureux de sa mère, la reine du Carnaval.</p><p> </p><p><em>Imaginez une bourgade de nos contrées méridionales avec ses rues en circulade &#8211; ou si vous préférez en escargot – serpentant le long d’une antique colline, son clocher en ruine qui s’aperçoit de la nationale et les vestiges de son château médiéval, récemment exhumés. Vous l’avez sans doute traversée. On la traverse tous un jour ou l’autre. D’aucuns prétendent qu’il fait bon y vivre. Elle sent fort le raisin de table, le thym des garrigues et la chicorée des chemins de traverse. On y pique-nique, en été, au lieu dit le dolmen, sorte de grotte souterraine creusée au sein d’un tertre entouré de vignes en friche et d’oliviers à l’abandon. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Dans le temps on y trouvait une mercerie, deux épiceries, trois boulangeries. Il n’en reste qu’une. En descendant vers la route neuve, entre le droguiste et les douches municipales, on achetait ses viandes chez le boucher. Il n’y a plus de boucher au Piochet. Les bigotes pressent le pas devant la boutique au rideau de fer tiré. Certaines  se signent. Je raconterai pourquoi. Autrefois, on y croisait le curé, l’instituteur et deux taverniers. Les tavernes demeurent, il faut bien se changer les idées, mais les propriétaires n’y sont plus du tout les mêmes, les habitués non plus. </em></p><p> </p><p><em>            </em>Comme on peut le constater, la même histoire, racontée sous deux formes différentes à quelques années de distante, ce n’est plus tout à fait la même. Ainsi est-il intéressant de lire les diverses variations que certains écrivains,  je pense à Flaubert ou Claudel, ont donné d’un même chef d’œuvre.</p><p> </p><p>            Revenons à nos moutons. Un rêve récurrent : C’est l’heure de rentrer chez soi. Le magasin se remplit tout de même de clients à chaque fois que je veux fermer la porte. Ils sont de plus en plus nombreux. Je me mets en colère, j’ai sûrement un rendez-vous, mais en vain.</p><p> </p><p>            Hélène Trintignan a ouvert très tôt sa galerie rue de l’ancien Courrier avant de s’installer rue St Guilhem. Du temps où j’habitais la ville, je lui faisais de fréquentes visites. Je couvrais ses expositions dans la presse locale. Elle a toujours été très généreuse avec moi. Demandait à des artistes, et pas des moindres, de me dédicacer un catalogue enrichi d’un dessin (Debré),  me faisait envoyer un Duport ou une sérigraphie de Buraglio, m’offrait des cadeaux de Noël somptueux : une gravure de Goetz, une gouache de Christine Boumeester, un tableautin inspirée des <em>Nymphéas</em>, de Cane. Je protestais mais elle y tenait énormément. Savoir ce qu’on écrit est apprécié donne envie de continuer. C’est grâce à des personnes comme elle que j’ai persévéré dans la critique d’art.</p><p> </p><p>            A l’angle de la rue Ste Anne, se trouvait une pâtisserie, Fesquet je crois. Agathe (dixit Gaston) la gourmande y allait tous les jours s’acheter une douceur bien grasse et sucrée. Le soir elle se contentait de deux yaourts afin de faire croire à son auguste époux  qu’elle s’était mise au régime. Sauf qu’elle ne perdait pas de poids. Un peu plus bas, dans une rue à gauche, St Jean je suppose, s’était installé un fabricant de chantilly. Le dimanche, j’étais commis d’office et je revenais avec plus de crème qu’il n’en faut pour accompagner les fraises. Ces desserts dominicaux font partie de nos meilleurs souvenirs avec nos parents. Bon après, il fallait passer l’après-midi, on s’ennuyait ferme quand on ne rejoignait pas des amis. Or ce qui est pris est pris. Il faut parfois se contenter du minimum pour apprécier l’existence dans son ensemble. Même quand on est mal « tombé ».</p><p> </p><p>            Un peu plus bas, rue de la Valfère et place de  l’école Lamartine, nous attendions du haut de nos dix ans, le car qui devait me/nous conduire deux mois entiers, cinq années consécutives, à la colonie de vacances, très loin de chez nous, à la Salvetat sur Agout, dans les montagnes noires, à plusieurs heures de route de notre Ecusson. Les copains eux, ne restaient qu’un mois. Sentiment intense d’abandon très très mal vécu même si les copains et des filles… Mon premier flirt se nommait Chantal, déjà, une orpheline à lunettes, avec de jolis yeux bleus. Mœurs indécises des directeurs/directrices, curés ou abbés et moniteurs. Je m’en suis tout de même servi de cadre pour <em>La Ceinte trinité</em>, adaptation du <em>Sylvie</em>, de Gérard de Nerval. Et j’y suis retourné par la suite, comme en pèlerinage.</p><p> </p><p>            Jean-Marie De Crozals y organise tous les ans son festival de poésie. J’aime beaucoup ce poète, transfuge de Textuerre, grâce à qui j’ai toujours gardé un lien avec ce genre ancestral que j’avais abandonné parce que la mère Denis (Roche, l’auteur de <em>Louve basse</em>) le trouvait ringard et que l’on écoutait facilement, dans notre jeune temps, les terroristes littéraires et fossoyeurs de tout crin.</p><p> </p><p>            L’une des administratrices de la colonie, une vielle fille assez laide et courte sur patte, se faisait appeler Grande sœur. Elle tenait une mercerie dans ce quartier où habitaient les noys, (o-i) comme on disait des gitans, certains disaient aussi les caraques. Parmi eux le Capitaine, un vieux sage à la casquette de marin. On n’en trouve plus aujourd’hui, pas plus que du côté de Candaule. Ils sont relégués à la Cité Gély, où j’ai travaillé un an et où j’ai perdu mystérieusement mes essuie-glaces. Ayant surpris des câlins trop appuyés de la part de nos moniteurs, nous sommes allés trouver, munis de notre naïveté et de notre sens de la justice, Bob et moi, la souriante mercière. Celle-ci n’a pas apprécié nos insinuations et nous a carrément chassés de sa boutique, comme si nous étions coupables d’imagination malveillante… On fermait beaucoup les yeux à l’époque… A moins que la petite Grande sœur ait eu des choses à se reprocher… Nous ne le saurons jamais.</p><p> </p><p>            Bien plus tôt,  j’avais 8 ou 9 ans, on m’avait mis l’été dans un centre aéré. Nous partions en car vers l’extérieur de la ville, à Bionne exactement,  pas encore colonisé par la communauté gitane. Le chauffeur s’arrêtait à tous les quartiers de sorte que le véhicule était plein, près de la Mosson. Baraquement et tables pour le déjeuner et le goûter. Le BB de Bardot, la star que vous savez, se promenait tous les après-midis avec la bonne, ce qui nous faisait rêver. Certains avaient repéré que je connaissais par cœur les paroles des chansons à succès de l’époque. On ne disait pas encore tube. Lequel faisait un tabac.</p><p> </p><p>            Ainsi, tous les matins, surmontant ma timidité grâce aux encouragements collectifs, je mettais l’ambiance en chantant <em>C’est écrit dans le ciel.</em> Je ne comprenais pas toutes les paroles. Je disais : Nous aurons la télévision/Et le manteau de vision, alors qu’il s’agissait du vison. Tout le car reprenait en chœur C’est écrit dans le ciel, et j’ai eu ainsi ma minute quotidienne de gloire.</p><p> </p><p>            Je me suis inspiré d’un souvenir de ce centre aéré, mélangé avec un autre de la colonie estivale, car nous aussi, ceux de ma génération, connaissons l’hybridité, afin de rédiger une scène primitive de <em>La Ceinte trinité</em>, en hommage discret à Nerval. J’ai fait du narrateur un petit malade, la coqueluche du lieu où il passe ses vacances, entouré de jeunes filles compatissantes.</p><p> </p><p><em>Et puis trois ou quatre accords, en arpèges, sur des cordes fines, quand on ne connaît que peu ou prou la musique, ça fait toujours sa petite impression ! Toujours est-il qu’elle respirait la pureté, qu’elle avait quelque chose d’immaculé, d’angélique, je n’aurais su le  désigner ainsi à l’époque, mais qui m’avait profondément troublé. Etait-ce la fièvre, en tout cas je tremblais. N’étais-je point plongé dans une sorte de rêve ? Un de ces moments idéaux qui égayent une vie ? – « Ma reine », murmurai-je !</em></p><p>            Effectivement, A Bionne, une adolescente aux gestes nobles, nous faisait asseoir autour d’elle et inventait des jeux. Elle me faisait toujours gagner. J’étais, comme on dit, son favori. Et elle s’appelait Reine, prénom qui n’est pas si courant.</p><p> </p><p><em>Quand elle eut terminé, trop rapidement à mon gré, je lui tendis les bras. Elle comprit ma requête et me tendit spontanément les siens. Nous nous étreignîmes ainsi durant de longues secondes. Je sentais son cœur qui battait à l’unisson du mien. Je respirais un parfum qui n’avait rien à voir avec celui de mes petites amoureuses de douze ou treize ans. La douceur de sa joue contre ma joue. En même temps, j’eus un tel accès de fièvre que je sentis le visage qui me brûlait et tous mes sens défaillir.</em></p><p>            Évidemment cela ne s’est pas passé ainsi. Ni à ce moment-là, ni jamais.</p><p> </p><p>            J’ai vécu dans une villa près de Bionne, route de Lavérune avec Bijou, toute en félinité (… plus tard), en l’absence de Serge et Odile Lunal, un peintre de mes amis. Il y fut cambriolé et porta ses pénates ailleurs. Lui qui ne fermait jamais sa porte… Il dut s’y résoudre à son corps défendant.</p><p>            C’est dans cette rue St Guilhem qu’un jour de semaine,  je tombais par hasard, n’ayant aucune raison d’emprunter cet itinéraire, puisque j’avais rendez-vous avec un journaliste connu, rue d’Alger près de la gare, dans les locaux de Midi Libre, sur mon comparse Jean-Claude Hauc, avec qui j’étais temporairement quelque peu en froid après avoir quitté Textuerre. Il devait se rendre au Cours Daudet afin de rencontrer les directeurs pour une éventuelle embauche et n’était guère emballé. Il me refile le tuyau et, en attendant l’heure de l’interview (il s’agissait de <em>L’ile aux peintres, </em>le Medamothi de Rabelais),  j’appelle à tout hasard. J’en avais un peu marre en effet de faire la navette entre ma ville natale et la frontière houleuse du Tarn et de l’Aveyron même si, avouons-le,  je bénéficiais d’un emploi du temps de rêve au lycée agricole du Viaur, entre St Afrique et Albi où j’ai laissé des amis (Roland surtout, Rosie, Jean-Luc B, Maryvonne et Papou…)… La secrétaire me dit de passer si je suis libre sur le champ. Je m’y rends, elle me prévient que  je devrais assurer un cours aux alentours de 16 h, avec des Seconde. Passé l’interview (effectivement j’eus les honneurs de la presse et passai pour un prodige dans mon nouvel établissement), je rentre rue Boyer où je vivais alors,  prépare vaguement, un cours sur Ronsard (Quand vous serez bien vieille…) puisque l’on m’avait dit que les élèves auraient leur Lagarde et Michard du 16ème. A 15h 55, j’arrive à Daudet et là, surprise, pas de Lagarde et Michard ! Comme je n’ai pas non plus le mien, qui est resté à Albi, même si je connais le poème par cœur, je me dis qu’entre l’orthographe et la ponctuation de l’époque,  je n’ai pas le temps de dicter un texte trop complexe pour que les élèves aient la photocopie du poème à temps. J’opte pour le <em>Mai</em> d’Apollinaire (<em>Alcools, Rhénanes</em>), de circonstance puisque nous y sommes (en mai, je veux dire), entièrement non-ponctué. Claire, la secrétaire, comme dit Salvador, me le tape sous ma dictée avec les moyens du bord et nous l’apporte juste au moment où j’entre en classe. .. Ta Ta Tan…</p><p> </p><p>            Je repère au fond l’un des deux directeurs et une très jolie brune, très piquante, qui prend des notes en levant la tête de temps à autre. Je distribue mon <em>Mai</em> aux élèves en leur expliquant la situation et commence mon cours. Tout se passe au mieux, de toute façon,  je n’ai rien à perdre, et à la fin les élèves viennent me féliciter, certains me disent qu’ils aimeraient m’avoir comme prof. Or déjà on m’invite à entrer dans le bureau du directeur. On me complimente… La jolie brune intervient, elle a une question à poser. Je flaire le piège et me tiens sur mes gardes. Est-ce que je fais mon cours toujours de la même manière ? Bien sûr que non, réponds-je instantanément. Je n’ai pas fait prendre des notes car je n’avais pas le temps sinon d’aller jusqu’au bout du texte et que j’ai pensé que vous vouliez tester ma capacité à tenir et à intéresser une classe. Bingo. Eh bien, c’est parfait.</p><p> </p><p>La semaine suivante, j’étais embauché. Je cumulais donc deux emplois. La jolie brune est toujours brune et toujours aussi charmante. Pour la remercier du coup de pouce, grâce auquel je suis revenu travailler sur Montpellier, je l’ai épousée.</p><p> </p><p>            Mais ceci est une autre histoire.</p><p> </p><p>            Joli agencement des étoiles du destin. Kundera en raconte un des plus tragiques, non sans ironie, dans <em>La valse aux adieux</em>.</p><p> </p><p>            Je suis resté treize ans au Cours Daudet : j’y suis arrivé, j’étais encore en poste à Albi et très vite j’ai senti qu’il allait falloir me battre afin de conserver le nouveau. Ce que j’ai fait. J’ai énormément travaillé mes cours, histoire de rattraper le temps perdu. Et bien sûr mes textes littéraires d’un côté, mes articles pout la presse de l’autre s’en sont pas mal ressentis. Au début, je vivais rue Boyer avec la Nasillarde (… plus tard), et ma toute petite fille ainée, puis j’ai papillonné un peu à droite et à gauche chez des copains et copines avant de rejoindre le carrefour de la Lyre puis le boulevard Clémenceau. Ensuite, installé avec la femme de ma vie : les Sabines, les Sylvains Croix d’argent, la rue des deux ponts et la rue Ste Catherine, derrière la gare, avant le grand départ.</p><p> </p><p>            La rue Ernest Michel (Cours Daudet) se trouvait dans le prolongement de la poste Rondelet. Je m’y suis fait des amis : les Drob, les Beauj (témoin de mariage), les Gource que j’ai perdus de vue depuis notre départ vers le Gard, vers chez nous, vergézois. J’en garde de bons souvenirs : la directrice était très accommodante à mon égard, j’ai pu réaliser mon rêve, malgré mon trac, de me produire en concert lors d’une fête annuelle (j’ai chanté une fois du Capdevielle, une autre fois Beatles et Beach Boys, une dernière du Renaud).</p><p> </p><p>            J’y ai rencontré des élèves et parents d’élèves formidables, dont François-Bernard Michel, qui m’avait confié ses trois fils en cours particuliers et qui me conseilla de contacter la maison d’édition La Manufacture afin de leur proposer un essai sur Butor. Ce que je fis avec succès.</p><p> </p><p>            Tout allait bien mais la boîte privée, un ancien couvent, battait de l’aile et ne tarda pas à fermer pour laisser place à de l’immobilier. Un jour, je croisais mon ancien prof de fac, Pierre Caizergues, spécialiste de Cendrars et de Cocteau, qui a toujours été de bon conseil et qui avait encouragé mes premiers poèmes. Il m’expliqua que les conditions d’accès aux concours avaient beaucoup changé et que je devrais tenter au minimum le Capès. Ce que je fis. A ma plus grande surprise je fus admis à l’écrit grâce à une note maximale en dissertation (sur le Romantisme !). Je croise un étudiant admissible comme moi,  avec 20 ans de moins, j’étais à la gare pour acheter un billet de train (l’oral se passait à St Cloud, près de Paris),  et celui-ci me parle d’une 3<sup>ème</sup> épreuve dont je n’avais nulle connaissance, une sorte d’analyse de documents d’une séquence pédagogique. Coup de fil à mon bon ange, lequel me renvoie au CRDP (Documentation pédagogique) pour consulter les annales du concours. Je m’y rends, je consulte, me fais une petite idée et me rends à Paris la fleur au fusil. Bingo, admis avec les honneurs, malgré une note catastrophique en anglais. Mais j’ai bien fait rire les examinateurs. Pensez avec mon accent du Sud et les « è » que l’on prononcé é ou les « un » qui deviennent « in »… Je commençais dès lors une nouvelle carrière : Au collège Fontcarrade, puis à Champollion avant mutation à Vergèze, Lunel, Milhaud mais entre temps j’avais l’agrégation en poche. Comme quoi le hasard fait bien les choses et il m’a pas mal été utile en ma vie. Faut savoir l’exploiter, c’est tout.</p><p> </p><p>            La belle brune : ému par ses souvenirs d’enfance, et pressé par une directrice de collection, Maguy Albet,  j’ai écrit pour elle <em>Le pays bleu </em>à partir de ses souvenirs d’enfance<em>, </em>en Tunisie puis en Auvergne<em>. </em>Le livre lui a tellement fait plaisir qu’elle l’a offert à ses parents. Incompréhension totale, énorme malentendu et scène de famille avec menace de procès auquel mon-beau fils, malicieusement,  a fini par mettre bon ordre. Comme quoi entre les intentions et les réactions des gens… Cela m’a servi de leçon.</p><p> </p><p>            J’en livre un des passages les plus émouvants. Il s’agit de son premier Noël de petite fille, en France, plus précisément en Auvergne, le pays gris :</p><p> </p><p>            <em>Enfin son tour vint. Son cœur battait à tout rompre. Elle n’osait s’avancer avec tous ces gens, tout ce bruit. Sa mère dut la pousser. Elle était parmi les dernières. Chacun s’affairait à admirer son jouet. Nul ne s’intéressait, à part peut-être la petite noire, à une petite-fille au teint hâlé qui s’appelait Claire, comme second prénom. Mais… Non ce n’est pas possible. Le père Noël a dû faire une erreur. On a dû mal l’informer. Ce qu’il tient à la main est bien petit. C’est un cadeau de pauvre, ou du moins d’enfant pas sage. Très intimidée, la petite s’est approchée. Mais les pères Noël sont futés. Ils savent</em> <em>tout, devinent tout. Il a compris Fifi. Aussi, après des banalités d’usage que seules les maîtresses et les dernières familles écoutaient à présent, il lui dit : Ne t’en fais pas fillette, l’année prochaine c’est toi qui auras le plus beau cadeau. Et, à l’intention des parents, un sourire crispé : Et pour cette petite fille, qui a l’air si gentille, une double ration de chocolat s’il vous plaît ; Et il lui a fait signe de s’en retourner, non sans l’avoir embrassée, afin d’achever sa distribution. La petite s’en est retournée vers ses parents, ses deux paquets de chocolat dans une main et dans l’autre la sœur jumelle ou à peu près, de la poupée chipie du pays bleu. Les larmes brillaient dans le fond de ses yeux. La maîtresse, embarrassée, s’est approchée. Mais maman a déclaré : elle est contente, pensez c’est son premier Noël en France, pas vrai Mistinguette ? Elle est si sensible… et autres propos mensongers que Fifi a eu tout à fait raison d’oublier…</em></p><p><em>            Après le vin d’honneur, durant lequel Fifi a regardé les jouets des autres, on s’est vite éclipsés. Son père lui tenait la main. Il lui a dit d’un air désolé : Allez, viens fifille. Tu as entendu ce qu’a dit le père Noël. Il tient toujours ses promesses, tu sais ?&#8230;</em></p><p><em>            Il n’empêche. Qu’est-ce que c’était que ces pères Noël, dans ce pays gris, qui faisaient de gros et beaux cadeaux aux enfants insupportables et qui offraient d’affreuses poupées aux fillettes sages comme des images.</em></p><p><em>            </em></p><p>            J’ai dit que j’avais été malheureux, durant mon enfance, mais il y a eu pire… L’immigration forcée. La découverte d’une région où le soleil brille surtout par son absence. Les difficultés d’insertion. L’indifférence. L’injustice sociale… Il ne s’agissait évidemment pas de critiquer la famille. Plutôt les conditions d’accueil des pauvres, venus à leur corps défendant du Maghreb. Mes beaux parents étaient elle sicilienne et lui sarde !  En tout cas, cela incite à la prudence. Surtout dans une société devenue procédurière.</p><p> </p><p>            Rue St Guilhem, dans l’appartement de je ne sais plus trop qui,  j’ai fumé mon premier joint. Expérience ratée. L’herbe était sèche. Absolument aucun effet. Je ne suis jamais tombé dans la drogue même si elle m’a, à l’instar de tout ado, tenté. Sans doute la succession des décès prématurés des idoles de la pop m’a-t-elle incité à la circonspection. Et puis j’avais l’alcool, cet ami qui vous veut du mal.</p><p> </p><p>            Grâce à la jolie brune, piquante, je m’en suis, depuis belle lurette, assez rapidement sorti.</p><p> </p><p>            La rue St Guilhem est à présent piétonne et bondée de monde. Je l’emprunte souvent mais ne m’y arrête point. A la rigueur pour y déjeuner d’un Poke bowl ou y goûter d’un chocolat. Un vrai.</p><p>            On accède facilement à l’église Ste Anne, le plus haut point de la ville, et rue adjacentes où l’on a pu voir pas mal d’expos de qualité grâce aux bons soins de D. Thévenot puis de Numa Hambursin. On me laissait fréquemment chez la retoucheuse, la très gentille Madame Lux, la lumière incarnée, rue Terral, dont la fille avait tous les derniers disques des idoles. J’adorais, d’autant que goûters et dessins animés ou Histoires sans paroles à la télé. C’était le quartier de « noys » ou si l’on préfère des gitans sédentarisés. Ils étaient plutôt sympas et de temps à autre, on entendait Manitas, ou l’un de ses innombrables cousins gratter la guitare, et chanter de leur voix rauque si particulière.</p><p> </p><p>            On n’en voit plus aujourd’hui, pas plus que dans le secteur de Candaule, où les parents d’un copain tenaient un restau que je fréquentais. La ville est devenue Bobo. Elle ne manque pas de classe mais de crasse.</p><p>            Le souvenir embellit tout. Enfin, le plus souvent… Pas toujours…</p><p> </p><p>            Il reste quelques zones d’ombres…</p><p> </p><p><strong>            </strong>Ne nous étendons pas sur le sujet.</p><p> </p><p><strong>QUE J’AI TENDANCE A ASSOCIER A LA GRAND RUE JEAN MOULIN</strong></p><p><strong> </strong></p><p>            Elle est célèbre pour son Hôtel St Côme, siège de la chambre de commerce mais ancien amphithéâtre d’anatomie. Grâce au chirurgien Lapeyronie, aujourd’hui hôpital de renom, où est décédé mon ami tout juste agrégé, Claude Colin. Je lui avais refilé le virus butorien et il s’était lancé dans une thèse sur l’aviation dans son œuvre (<em>Réseau aérien</em>… <em>Icare à Paris</em>…). On allait souvent le voir dans les PO… La vie ne fait pas de cadeaux.</p><p> </p><p>            La Grand rue, au début de laquelle se trouvait le magasin Alda (les prénoms des 3 premiers enfants du patron de mes parents). Je faisais la navette pédestre  entre ce magasin et la rue St Guilhem dès que l’on avait besoin de moi en particulier pour gérer les retouches à effectuer sur tel ou tel vêtement. Plus tard le Simon de la rue St Guilhem s’est installé face à Alda. J’étais alors client,  plus du tout un vendeur. Au grand dam de mes parents qui s’étaient imaginés que je pourrais cumuler l’enseignement la semaine et le magasin le week-end. C’est assez dire l’idée que les gens du peuple, comme on dit, se font du travail des enseignants. Que des fainéants !</p><p> </p><p>            J’ai eu une aventure un peu torride de quelques semaines à peine, alors que la maumériée était retournée dans sa Corrèze régler ses affaires familiales, peut-être un mois avec une lycéenne brune de mon âge, l’année du bac, dont la sensualité très particulière me fascinait. Elle avait eu deux amants avant moi, dont un africain, et entrait en transe dès que la musique la poussait sur la piste de danse. Notre relation ne s’est pas prolongée parce que j’étais pris ailleurs (la maumariée) et cela m’est souvent arrivé, durant mon oisive jeunesse,  de me retrouver devant un dilemme que j’ai la plupart du temps assez mal géré. Le seul intérêt de ces erreurs de discernement c’est qu’elles laissent ouvertes les portes de l’imaginaire, que se serait-il passé si…,  quand les choses tournent mal ailleurs.</p><p> </p><p>            Je ne suis en effet jamais revenu en arrière. Le passé est le passé et ce qui est fait est fait. Cette lycéenne, appelons-là Eliane ( ?), prénom courant à l’époque, m’avait entendu dire que je connaissais, dans la Grand-rue, juste en face Alda, un médecin qui pratiquait les avortements clandestins mais sans risque. C’est un copain de vacances, ou plutôt de travail estival à l’Espiguette (encore un météore dans ma vie !), q ui me l’avait présenté alors que nous déambulions dans les rues de la ville ainsi que je le fais à présent. L’Eliane en question est revenue me voir, quelques semaines après la fin de notre liaison. Elle voulait l’adresse de ce médecin, pour une copine m’assurait-elle, que je me suis empressée de lui donner. Je n’ai pas cherché à en savoir plus. Je me suis souvent demandé par la suite si je n’étais pas l’un des responsables de son drame temporaire car je ne doute pas qu’elle m’ait menti à propos de sa copine supposée. Je ne l’ai croisée qu’une fois, teinte en blonde et en compagnie de son amant africain, avec qui elle était, semble-t-il, retournée.…</p><p> </p><p>            Ray a mal vécu sa retraite anticipée,  puisqu’ayant commencé très tôt, à 16 ans, avant même la cinquantaine, il avait le nombre de trimestres requis. Sa moitié ne lui épargnait pas ses sarcasmes. Aussi ne tarda-t-il pas à reprendre ses activités, dans deux boutiques de la Grand-rue. L’un assez huppé, une grande marque nationale, ce qui lui assura une sorte de promotion tardive. L’autre plus épisodique, certains jours seulement. Le patron, était un passionné de pétanque et se faisait tondre par les gitans aux boules plombées.  Ray n’a jamais su ou pu décrocher. La fibre du commerce que lui avait transmise son père et grand-père. C’est triste de voir que seul le travail (et l’esprit de camaraderie que l’on y associe dans certains milieux, transfiguré par de la nostalgie rétroactive), constitue la seule raison de vivre du plus grand nombre. Jean-François Lyotard prétendait, dans une intervention orale, que le prolétaire jouissait de son aliénation. Qui a parlé du politiquement correct ?</p><p> </p><p>            En lisant <em>Guerre et Paix</em>, dernièrement, je me suis rendu compte que le prince André professait le même type de raisonnement, agacé qu’il était par la naïveté humaniste du comte Bezoukhov, le protagoniste du livre. Sartre traite du même sujet dans <em>Le diable et le bon Dieu</em>. En choisissant le Bien on suscite souvent le contraire, par des voies  plus détournées. Pour ce qui me concerne, je me suis donné à fond dans ma profession d’enseignant mais il n’a jamais été question pour moi de mettre tous mes œufs dans le même panier. J’ai cultivé d’autres activités. J’ai l’impression d’être une exception.</p><p> </p><p>            Dans la Grand-rue du Grand homme, Jean Moulin, habitaient deux apprentis écrivains qui avaient créé les éditions Coprah, et avaient ainsi publié un texte qui m’avait marqué : <em>Expérience homotextuelle</em>. Il ne s’agissait pas d’évoquer l’homosexualité, question un peu tabou jusqu’aux années 80, mais la possibilité d’écrire à deux mains, si l’on peut dire. J’avais trouvé ça épatant. Une leçon à l’attention des individualistes et égotistes de tous poils.</p><p> </p><p>            Comme tout un chacun je me suis posé de questions sur l’homosexualité, au moment de la puberté. J’ai très vite compris que telle n’était pas mon orientation. Non seulement je pense que chacun a le droit de vivre sa sexualité comme il l’entend, à condition qu’elle ne soit pas nuisible pour autrui s’entend,  mais il m’est arrivé d’être le témoin d’un mariage homosexuel. Celui de mon beau-fils. Et fier de l’être. A Castelnau même.</p><p> </p><p><strong>        SI L’ON REVIENT SUR SES PAS, ON PEUT CONTOURNER LA PRÉFECTURE EN DIRECTION DE LA RUE DE L’UNIVERSITÉ</strong></p><p> </p><p>                  Place des martyrs de la résistance.  La préfecture. J’avais créé une petite structure éditoriale, que j’ai baptisée BTN édition, en toute modestie. Cela m’a permis de publier une monographie qui donne un aperçu de mes préoccupations d’alors. Je l’avais conçue comme une toile du peintre à qui elle était destinée : André-Pierre Arnal. En jouant sur une alternance géométrique et quasi musicale de textes et de photos d’œuvres. Cela n’a manifestement pas convaincu, sauf peut-être Francine, l’épouse du peintre. Il n’en reste plus que très peu d’exemplaires,  malheureusement. Aussi ai-je été déçu de ne pas voir cet ouvrage, témoin d’une époque,  dans quelque vitrine de sa rétrospective au Musée Fabre. Un autre ouvrage, <em>L’île aux peintres</em>,  est construit à partir de l’architecture pour lequel il a été conçu : l’ancien Medamothi. Tjeerd Alkema avait réalisé brillamment les exemplaires de tête, à la peinture d’argent.</p><p> </p><p>                  Il y eut aussi <em>Huit et demi</em>, dans le prolongement du second volet de <em>8 sets à Nice engagés par Christian Laune</em>. Michel Butor avait aimé ce poème, <em>L’histrion</em> (sur le nîmois Jean Laube qui plantait des conquistadores de toile cirée dans les murs). En voici un extrait :</p><p> </p><p>                  <em>A moi que je, torse bombé, jambes campées, collet poilu</em></p><p><em>                  L’étoile a promu droite, aiguillant un tel sort, qui             dissipe mes incertitudes.</em></p><p><em>                  Je n’aurai lors de cesse que votre dévolu ne se       satisfasse</em></p><p><em>                  Mais foin de civilités, trêve d’atermoiements.</em></p><p><em>                  A quel péril m’exposerai-je, où s’affligent la veuve et         l’orphelin ?</em></p><p><em>                  Vers quel réduit de l’histoire orienterait-on tes talents        crédités ? </em></p><p><em>                  Par les dieux de l’appétit, je me sens de taille à     déglutir toute la pièce</em> !    …</p><p>                                                             …</p><p>                  La Place Chabanneau fut un temps mon quartier général, autour le la fontaine de l’Intendance. J’y retrouvais deux comparses de Textuerre : Yves Antoine et Brigitte Agulhon. Je partageais avec le premier, qui découvrit son homosexualité à cette période, un intérêt marqué pour le style de L.F. Céline, la trilogie allemande notamment. Brigitte, c’était plutôt sa poésie. Elle enseignait la langue parlée au Moyen Age, l’ancien français, ce qui m’a bien aidé quand je passais les concours. Elle remplaçait temporairement le titulaire, abattu accidentellement par un chasseur trop zélé. Le premier est décédé d’une maladie de peau idiote après avoir été l’amant d’un écrivain parisien assez connu. La seconde m’a invité pour fêter ses 50 ans dans ses  Cévennes originelles, ce qui m’a beaucoup touché. On s’est depuis perdus de vue.</p><p> </p><p>                  Je me souviens de ses vers : <em>Quai Malaquais, où je n’ai jamais été/Tous ses visages, Revus en rêve… </em>Ces vers me reviennent en mémoire, chaque fois que je vais à Paris et que j’éprouve corporellement, la « <em>courbe du métro</em> ».</p><p><em> </em></p><p>                  Rue Bonnier d’Alco, Guy B, futur élu au patrimoine, ancien bibliothécaire émérite et pilier de la Société archéologique, grand aficionado devant l’éternel, tenait sa boutique d’occasion <em>La vie des choses</em>. Je lui avais acheté un magnétophone à bande, comme on n’en trouvait déjà plus, dont j’avais besoin pour écouter <em>Liège à Paris,</em> que m’avait envoyé le compositeur belge Henri Pousseur (rencontré à la Ste Baume). Comme il m’avait fait un bon prix, nous avions sympathisé. Il m’impressionnait car il avait écrit à Lacan et que celui-ci lui avait répondu, à propos d’un mystique du 17<sup>ème</sup>, Jean Joseph Surin, dont la lecture l’avait tellement frappé qu’il en avait de but en blanc abandonné son engouement pour le structuralisme alors dominant. Partant pour faire l’apologie de celui-ci, à l’instar du Montaigne censé rédiger celle de Raymond Sebond, il avait abouti à une thèse totalement opposée, qu’il n’a par la suite jamais reniée. Derrière la muraille, la liberté de penser…</p><p> </p><p>                  Rue de l’université, se trouvait le bouquiniste Colin. J’achetais – et revendais souvent – la plupart de mes livres de poche, chez lui. J’étais fréquemment fourré dans son antre, entre la seconde et la Terminale, car je lisais environ deux ou trois livres par semaine, quand la passion de la lecture vous prend, elle ne s’assouvit jamais…  J’avais deux sortes de lecture : les auteurs qui m’intéressaient, dont je voulais absolument tout lire, ce que j’ai fait, je pense en particulier à Gide, Boris Vian, Sartre, Camus, Kafka… Et puis ceux que l’on me conseillait ou dont j’avais entendu parler, et que je désirais découvrir : je pense à Proust, en commençant par <em>Un amour de Swann</em>…  Céline (<em>Le Voyage</em> bien sûr), ou Musil, <em>L’Homme sans qualités</em>…  Et le nouveau roman : Nathalie Sarraute (<em>Planétarium</em>) Robbe-Grillet (<em>Les gommes</em>) puis naturellement Michel Butor (<em>La Modification</em>). On me parlait de <em>L’enfer</em> de Dante, aussi ai-je voulu acquérir La <em>Divine Comédie</em> dans une édition plus chère, pour laquelle il fallut casser la tirelire. J’ai appris plus tard que ce bouquiniste avait des talents cachés de photographe spécialisé dans le Nu féminin. Il a demandé à mon amie japonaise, Nobuko, de poser pour lui. Comme quoi, les apparences sont trompeuses. Il me semblait la sagesse incarnée, malgré sa barbe à la Landru et son épouse assez quelconque. Derrière cette austérité se cachait un esthète. Un peu particulier mais un esthète. Esthète de quoi ? Esthète de cheval, aurait dit le grand et méconnu Boby, dont je connais toutes les chansons par cœur.</p><p> </p><p>                  Pour Proust, accrochez vous ferme, c’est Johnny, fin des années 60, lors d’un concert à Richter, avec mes copains du Piochet et mon amie Nana, qui avait recommandé au public la lecture de Proust en fumant du haschich, durant une improvisation dont il était coutumier. Il en avait pris un peu trop ce soir-là. Comme quoi les bonnes idées viennent souvent de là où on ne les attend pas. J’ai lu Proust et  je me suis toujours demandé comment faire mieux… Que faire après ?… Le mieux : faire malgré…</p><p> </p><p>                  Un peu en dessous de Colin, la librairie La Découverte s’était installée quelques années. Je m’y servais fréquemment car elle était quelque peu à la mode et plutôt marquée à gauche. J’ignorais alors que son directeur allait devenir l’éditeur de mon roman <em>Les Inséparables</em>, qui m’a valu un beau succès d’estime dans la région.</p><p>                  Les frère Azéma, avaient une boutique de musique. C’étaient d’anciens animateurs de bals. Dès que j’ai pu m’émanciper du carcan familial, j’écumais les bals plus volontiers que les boites, moins populaires et destinées à un public déjà plus nanti et souvent adulte.</p><p> </p><p>                  Des amis de mes parents ayant vécu près de là, je m’offre une digression au sujet de l’amitié.</p><p>                  Mes parents n’avaient pas une once d’imagination ni d’esprit d’initiative. La fin de semaine, c’était immanquablement chez mes grands-parents (avant la mort du grand-père), où d’ailleurs je me plaisais beaucoup,  d’autant que j’y retrouvais le décor de ma prime enfance. Sinon, c’est simple, on ne faisait rien. Tu veux pas que ça gueule ? La situation s’est améliorée eu-égard aux amis qu’ils ont réussi à se constituer, grâce à ma sœur ou à moi-même, ou bien à de vieux copains de jeunesse ou de régiment de Ray (Henri, Robert, Pierre, Francis…) car Zède n’avait pas d’amis ni d’amies, vous en doutiez. Ainsi l’horizon s’est quelque peu éclairci :</p><ul><li><em>Grâce aux invitations que nous recevions (Zède s’arrangeait pour inviter tout le monde en une seule fois à l’occasion d’une confirmation ou communion par exemple) régulièrement. On découvrait l’ouverture d’esprit, la tendresse naturelle, la compréhension des enfants…</em></li><li><em>Grâce aux pique-niques collectifs du dimanche printanier avec plein de copains, malheureusement avec trop peu de filles de notre âge. Les paniers étaient originaux et copieux et je m’en régalais, moi qui détestais la cantine.</em></li><li><em>Grâce à la gentillesse des mamans qui nous chouchoutaient. Soit par des goûters fabuleux tous les jeudis. Soit par des cadeaux inespérés du style disques 45 tours.</em></li><li><em>Grâce au séjour partagé à la mer, sans doute l’un des rares mois d’été où je me suis senti quelque peu heureux. Les parents, devant leurs amis, devenaient tout doux et compréhensifs. Ils m’appelaient le « petit frère ». En Septembre, je déchantais…</em></li><li><em>Grâce à l’impression rassurante de normalité dans laquelle nous baignions alors et qui a forcément déteint sur le couple parental, en particulier sur le paternel, manifestement plus détendu en présence de ces amis-là</em>.</li></ul><p>            Plus tard,  j’ai fait étudier à mes élèves le fameux texte des <em>Essais</em> où, sous prétexte d’évoquer son alter ego La Boétie, Montaigne énumère les diverses formes d’amitié afin de les exclure de l’expérience extraordinaire qu’il est censé en avoir faite. Il n’y  a d’ailleurs aucune raison de douter de sa sincérité. Il exclut celles qui nous sont dictées par le devoir (envers les parents et les proches), ou par les obligations (mon médecin, mon curé, mon voisin…). Il la distingue de l’amour, qu’il s’agisse de celui envers les femmes (nous disons aujourd’hui hétéro) ou envers quelqu’un du même sexe (la pédérastie à la grecque). Pour lui, il s’agit d’une force inexplicable et fatale qui ne peut se justifier que par l’intervention du destin ou de la providence. Il évoque le mythe des âmes-sœurs, comme disait l’Aristophane du<em> Banquet</em>. J’ai eu la chance d’avoir de bons amis et des amies précieuses à toutes les périodes de ma vie.</p><p> </p><p>            Pourquoi n’ai-je pas rencontré mon La Boétie ? Parce que ce type d’amitié, ne se découvre. qu’une fois tous les trois siècles. Autrement dit, jamais. Du moins sur le plan de l’amitié pure. Et puis pour en faire quoi ? Je me demande si elle serait tenable et si le décès prématuré de celui-là n’a pas suscité une sorte d’idéalisation inconsciente, qui peut-être n’eût pas résisté aux aléas de la durée.</p><p>                  On est alors dans le quartier de la Canourgue, avec sa fontaine des Licornes, son Hôtel Richier de Belleval, ancien palais Ste Croix dont il reste trop peu de traces, un peu comme notre prime jeunesse. Aujourd’hui restaurant réputé et restauration réussie avec les céramiques et le plafond peint du grand escalier (Marlène Mocquet) réalisés grâce à Numa Hambursin (mon filleul à l’AICA, ce dont je ne suis pas peu fier), tout ainsi que l’entrée ornée des cœurs démultipliés du grand américain Jim Dine. Je l’ai connu Hôtel de ville et je crois me souvenir être venu un jour me soulager le compte en banque en raison de tas de PV municipaux impayés. Toujours pour stationnement gênant. Aujourd’hui les rues sont quasiment piétonnes.</p><p> </p><p>                  Devant le Fontaine de la licorne, la toute jeunette Boxeuse (…plus tard, bientôt en fait), qui vivait dans une rue adjacente, m’avait présenté sa petite bande dont elle aurait voulu que je devienne le chef,  comme dans la chanson. J’ai refusé sous des prétextes odieux alors que je ne m’en sentais tout simplement pas l’envergure. Entre ce qu’on dit et ce qu’on pense…</p><p> </p><p>                  Un artiste de renom  m’a un jour demandé, devant un galeriste nîmois, pourquoi je n’étais pas devenu le Restany des années 80. Outre que je n’en avais sans doute pas les capacités ni l’envergure, ni le désir, et aussi que j’ai vite été écœuré par certaines attitudes un peu sectaires de quelques artistes parisiens, je ne me sens pas du tout l’étoffe d’un chef. Certes,  il m’est arrivé de mener à bien des tâches délicates que l’on m’avait confiées (délégué, rapporteur d’un groupe, président de jury…). Or j’ai trop conscience de mes faiblesses, liées sans doute à un certain retard au démarrage, de  sorte que je me sens davantage attiré par la situation d’exécutant ou de conseiller. Si tant est que les consignes fournies soient claires et réalistes. Je ne recherche pas les honneurs car ils sont vains et que la notoriété est une source de maux permanente. Elle déclenche des envies, des jalousies, des sentiments d’injustice, de l’incompréhension et il doit falloir une sacrée armure blindée pour en assumer toutes les conséquences néfastes. Dans le meilleur des cas, des illusions et faux-semblants.</p><p>                  Regardez en politique, où l’on est davantage haï que traité avec respect, et où nul n’échappe à la moindre erreur ou défaillance. Le bon politique, c’est le politique mort. Et en corps…</p><p> </p><p>                  En contrebas, la cathédrale St Pierre, où j’ai fait ma communion solennelle, en aube comme ça se faisait à l’époque. Une photo sous le porche en témoigne. J’y ai l’air benoit. C’est plus grand que je deviendrai urbain. J’avais eu des cadeaux dont aucun ne me plaisait puisqu’ils étaient choisis par Zède  qui se moquait bien des désirs de ses enfants. Une gourmette, une chevalière, et le pire : l’aube communiante que l’on considérait donc comme une offrande, celle de mes parents en l’occurrence… Repas de famille et de (leurs) amis… J’eus tout de même un peu d’argent de poche. On me fit dormir avec la tante d’un copain, embauchée pour faire la cuisine. Elle a pleuré toute la nuit, peut-être d’en être réduite à un tel manque de considération et de tact. C’est elle qui par la suite me disait que, si j’avais été là, mes amis, dont son neveu, ne se seraient pas tués en voiture… Allez savoir.</p><p> </p><p>                  Pauvre cathédrale, construite sur l’emplacement d’un ancien monastère. C’est ça l’histoire : une succession de souvenirs enfouis. Elle subit bien des vicissitudes du temps des guerres de religion. Elle a même failli être remplacée par une concurrente, un peu plus haut, vers la rue Ste Croix et la fameuse Canourgue. On peut toujours voir les deux petites tours à toiture en poivrière. Les deux carrées, Urbain et Benoit, possèdent encore d’élégantes baies géminées.</p><p> </p><p>                  La faculté de médecine m’aurait peu marqué si Rabelais, dont on voit un buste au Jardin des Plantes (du Belleval sus-cité), n’y avait  étudié et sans doute pratiqué la dissection. J’adorais sa façon d’établir des listes comme s’il voulait effectuer un recensement exhaustif des connaissances de son époque (les jeux, de Gargantua par ex). Il témoignait par là même de la soif de savoir qui caractérise pour nous la Renaissance.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui, lorsque l’on fait des listes, c’est plutôt lié au commerce (Butor, dans <em>Mobile</em> recense le nom des produits manufacturés vendus par correspondance. Ce livre s’inspire de son format plutôt généreux) ou pour témoigner de la suprématie de la consommation. J’ai voulu m’expliquer sur ce phénomène dans une revue pédagogique. Mon objectif était de faire passer de la liste de plus en plus détaillée à la description. Je m’inspirais de <em>La complainte du progrès</em>, de Boris Vian et des chansons de Nino Ferrer (<em>Je vends des robes</em>) où la présence et le nombre illimité des <em>Choses</em>, comme disait Pérec, finissent par créer un sentiment de stress éperdu. Peut-être lié à la peur du vide. Ou celle d’oublier quelque chose. Et quand on sait qu’il a fini par se suicider (c’était la minute psychanalyse sauvage !)… Déjà, avant de connaître Rabelais, j’avais ce goût de la liste et je recopiais, pour me distraire, les départements et leur préfecture ou encore le classement des coureurs du tour de France. Si l’on pousse un peu, on comprendra mieux comment je suis passé de la liste à la collection (de disques et de livres principalement).</p><p> </p><p>                  Dans la rue de l’Université se trouve la fac de droit. Je ne sais pourquoi je m’étais figuré que je pouvais très bien,  au vu de mes résultats du bac, m’inscrire à cette fac du centre ville. Ce que j’ai fait mais je n’y suis jamais allé. L’été précédent, travaillant dans un camping de l’Espiguette,  je m’étais fait pas mal de copines et copains, dont un plus âgé, avec qui nous écumions la plage à la recherche de relations éphémères (Je me souviens d’une allemande mignonne à croquer, de petites marseillaises adorables, d’une intellectuelle à lunette très à mon goût, d’une caissière trop bien pour moi, et avec qui ça a vite « clashé »…). A cette époque, j’étais plutôt révolté ou comme on dit rebelle. A la rentrée,  j’ai compris que ce copain temporaire, avec qui j’avais noué des relations de complicité, à une époque où j’avais besoin de me rassurer, militait pour un syndicat d’étudiant aux idées radicalement contraires aux miennes. Cela ne nous empêchait pas de bien nous entendre. Même si je ne comprenais pas pourquoi il ne partageait pas mon nouvel engouement pour Léo Ferré, qu’on nous passait en boucle, en musique de fond tandis que nous vendions nos légumes d’été ou renflouions les rayons vides. Comme quoi, on peut toujours trouver des compromis. Bon c’est vrai qu’on ne s’est plus revus… J’ai oublié son nom et prénom. Appelons-le René, je ne suis sûr de rien. Je n’ai pas la mémoire des noms. Ainsi je ne me souviens plus du nom de mes élèves et quand j’en rencontre, j’ai l’impression d’avoir affaire à des inconnus (es). Comme on change…</p><p> </p><p>                  Dernièrement, en regardant la télé,  je me suis aperçu que l’entraîneur d’un grand club parisien avait fait partie de mes élèves… Par déduction car bien évidemment, je ne l’avais pas reconnu.</p><p>                  A propos de Ferré, la tête de Ray entrant dans ma chambre au moment où Ferré rugissait : <em>Sur la scène y’a Danton le cœur sur la détente/Tout prêt à refoutre la merde avant qu’on referme sa gueule</em> ! Le disque a failli y passer et il m’a fallu des trésors de diplomatie pour lui expliquer que l’on ne pouvait pas limiter <em>Amour Anarchie</em> à ces deux vers un peu virulents. J’ai voulu lui faire écouter <em>La mémoire et la mer</em>, ma chanson pré-ferrée (si l’on peut dire). Magnifique morceau quelque peu hermétique sauf quand le poète écrit : <em>Dans le désordre de ton cul/Poissé dans les draps d’aube fine/Je voyais un vitrail de plus/Et toi fille verte, mon spleen</em>.  Pas très convaincu le pater. Mais mon savoir l’impressionnait. Le disque a été sauvé.</p><p> </p><p>                  Il avait sa petite culture à lui, acquise je suppose entre sa dixième (départ de la montagne pour s’installer en ville) et sa quinzième année (où il avait quitté le collège pour le magasin). Il avait appelé deux canaris que nous eûmes quelque temps : Athos et Aramis. Il parlait quelquefois de Balzac (<em>Le père Goriot</em>, surtout), s’était fait offrir Stendhal (<em>Le rouge et le noir</em>) pour son anniversaire. Sur ses vieux jours, il s’est mis à dévorer, avec mon aide accrue, tous les Rougon-Macquart. Il avait même entrepris de rédiger ses mémoires. Or il avait commis l’imprudence de m’en faire lire des extraits et, comme je ne jurais que par Beckett, Joyce ou Céline, mes critiques sur son style classique ont fini par le dissuader : il n’a jamais poursuivi… Là j’ai commis une belle faute…</p><p> </p><p>                  Donnant sur la rue université, la rue Urbain V, le pape reconnaissant envers la ville et qui a permis la construction de la fac de médecine. Paul Valéry y avait établi ses quartiers. Brigitte Rambaud avait relancé le projet,  inventif et dynamique,  Medamothi.</p><p>                  Parmi les nombreuses expos (art italien des années 80, proche de la Transavanguardia, l’ibérique catalan Vallribéra, le couple suisse des Dafraoui, des italiens trans- avant-garde, la galerie Lambert etc.), je me souviens plus particulièrement d’une des premières en France de Miguel Barcelo,  on a même dîné avec lui, que j’ai dû être l’un des premiers à commenter. Je lui ai d’ailleurs offert le livre (<em>La peinture à l’île</em>), en catimini, au Musée des Beaux-arts à Nîmes. Brigitte m’avait confié les clés du lieu de sorte que je surveillais de temps à autre l’exposition. Délicieux moments passés avec celle qui devait devenir mon épouse, alors en pleine rupture tendue. Bien embêtés en revanche quand est apparu le couple Dezeuze, chez qui j’avais déjeuné la semaine précédente. Je réalise en écrivant ses lignes que nous disposions aussi de son appart au tout début de l’ancienne route de Nîmes au rond point de Castelnau, où vivait alors Brigitte et sans doute Armand Mirallès. A la Collection Lambert, nous avons sympathisé avec une médiatrice qui nous a pris en photo devant la toile intitulée <em>L’atelier</em>, sous laquelle nous passions ces moments furtifs de retrouvailles, entre deux affrontements. Elle nous reconnaît à chaque fois que l’on y retourne. Et on se remémore ces précieux souvenirs.</p><p> </p><p>                  Perpendiculaire à la rue de l’université, la rue Fournarié, en laquelle habite mon amie de fac Agnès, que prolonge la rue école de pharmacie où l’Espace d’art contemporain La Panacée a remplacé l’ancienne faculté. Naguère, une petite librairie spécialisée dans l’occasion la terminait avant de déboucher sur la rue St Gély. Je ne sais plus pourquoi je me suis retrouvé à la descendre avec Valère Novarina encore peu connu. J’ai fait semblant d’avoir quelque chose à récupérer et lui ai sorti, comme par miracle, des bacs un exemplaire, que j’avais repéré, de <em>La Lutte des morts</em>, que je me suis empressé d’acquérir en lui disant qu’il était de plus en plus célèbre, que c’était un signe… Mazette ! L’on trouvait ses livres en seconde main… Il me l’a dédicacé, agrémenté de l’un de ses précieux dessins. En écrivant ses lignes, je viens d’apprendre sa disparition. Il m’avait réconcilié avec le théâtre. Il a eu l’élégance, avant de disparaître, de me faire envoyer son tout dernier livre, malheureusement posthume.</p><p> </p><p><strong>       OU SE DIRIGER VERS LE PEYROU</strong> <strong>PAR LA RUE FOCH</strong> :</p><p> </p><p>                  L’ancienne place royale, en fait la colline du Puy Arquinel. Son château d’eau (imitant un temple), ses arceaux et sa statue équestre du Roi soleil et c’est vrai que ce dernier règne en maître en cette ville, où l’on a conservé, fort heureusement, de profondes ruelles. J’y ai vu,  petit, des concours de hula-hoop. De cerceau en couleurs.</p><p> </p><p>                  Toujours en remontant la rue Foch, notre boulevard Haussmann à nous, on croise les bains rituels, rue de la Barralerie. Jouxtant la synagogue. Il s’agit du Mikvé, l’un des mieux conservés d’Europe. Il est dommage que cette coutume antique et médiévale ait petit à petit disparu alors qu’elle se maintient dans d’autres pays, je pense à Budapest, où les bains publics demeurent populaires.</p><p> </p><p>                  Le Palais de justice. Il est construit sur l’emplacement du dernier château d’un des Guilhem les plus puissants. Un jour,  je n’y croyais pas, moi qui n’y mis jamais les pieds, ce fut comme un cauchemar,  on y fit mon procès. Un florilège non sélectif, fort heureusement, les plaignantes les plus hardies, les plus motivées,  à la barre. J’ai pensé bien fort à Valère Novarina afin d’attribuer un nom original à chacune des protagonistes. Car <em>Moi aussi</em> j’y ai droit… Et bien sûr de la scène du bordel de James Joyce dans <em>Ulysse</em>… Cela allait sans dire mais ça ne coûte rien de le faire. Là où j’ai vu que nous frôlions le délire, c’est quand j’ai compris que le tribunal, de je ne sais quelle cour, avait pris l’apparence d’un jeu d’énigmes. J’ai assorti les protagonistes, triées sur le volet, d’une chanson de circonstance. Et je n’ai nullement cherché à reproduire un vrai procès.</p><p>                  Ça a commencé avec une amourette insignifiante, du côté de la Canourgue (dévolu aux chanoines), emplacement du deuxième château des Guilhem. Ca ne badinait pas à cette époque. Mon crime n’était pourtant pas bien grand.</p><ul><li><em>Accusé, jurez-vous de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ?</em></li><li><em>Certainement pas.</em></li><li><em>Tiens et pourquoi donc ?</em></li><li><em>Parce que je ne la connais pas moi-même. Et puis aussi…</em></li><li><em>On vous écoute…</em></li><li><em>Parce que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. </em></li><li><em>Bon alors ne levez-pas la main et ne dites pas je le jure. </em></li><li><em>Ca me va. Au fait, qu’est ce que je fais ici ?</em></li><li><em>On va vous le dire. Madame, qui fûtes jadis une toute mignonne et innocente jeune fille, vous pouvez commencer… ?</em></li></ul><p><strong>         La petite boxeuse </strong>(Tout m’entraîne <em>Irrésistiblement</em> vers toi…)</p><p><em> </em></p><p><em>Z’étais toute zeune et lui l’avait 15 zans et quelques zétinzelles</em></p><p><em>Za compte les pouzzières à cet âze</em></p><p><em>Des bobards qu’il m’a contés et moi z’y ai cru </em></p><p><em>Que pour moi il quittait l’autre</em></p><p><em>Zauf qu’avec elle Z’en est retourné au bout d’un zour zeulement</em></p><p><em>C’était le premier M. le zuze, z’en ai beaucoup pleuré</em></p><p><em>Le zeul qui compte au fond en tout cas qui vous marque</em></p><p><em>On ze dit que za commenze bien mal</em></p><p><em>Za m’a traumatisée pour touzours</em></p><p><em> </em></p><p><em>Le juge : Accusé qu’avez-vous à dire pour votre défense ?</em></p><ul><li><em>C’est la faute au Présent, M. Le président. Les années comptaient doubles en zes temps heu en ces temps lointains qu’évoque Isab… heu madame ! Nous étions Eté 68. Madame était jolie, et même plutôt mûre pour son âge. Mais moi, j’étais soucieux des moqueries des copains. Je sais que c’était stupide mais c’est comme ça et on ne me juge pas sur mon intelligence passée.  Elle me paraissait trop jeune. L’autre, comme elle dit, Dan….. enfin, l’autre, ne la compromettons pas, a su y faire et profiter de cet avantage. Ca s’est d’ailleurs vite, et mal, terminé. Et puis la petite a fait son chemin. Or, j’en suis un peu l’instigateur, même à mon insu.</em></li></ul><p><em>Le juge : C’est ça, retournez la situation à votre avantage. Vous regrettez au moins ?</em></p><ul><li><em>Mais naturellement ! On regrette toujours les bons moments de sa jeunesse. Et franchement, j’aurais mieux fait d’effectuer un bout de chemin avec celle que vous appelez Madame. Ca m’aurait évité des déceptions et des accidents idiots. L’autre m’a laissé tomber dès notre arrivée, sous le même prétexte que celui invoqué par la plaignante. Je voudrais ajouter une chose : madame m’a écrit les plus jolis vœux que j’ai reçus en ma vie ! Malgré nos quelques disputes et pour venir te les faire oublier, j’espère que ces quelques vœux arriveront à temps. Joliment tourné, non ?</em></li><li><em>Oui, z’avais heu j’avais trouvé ça dans un traité de savoir vivre… </em></li><li><em>Que demandez-vous, madame, qu’attendez-vous de ce procès…</em></li><li><em>Oh, moi, du moment que monsieur fait amende honorable… Et puis c’est vrai que ze, heu que je suis passée à autre chose depuis belle lurette. C’était mal parti, c’est tout. C’est difficile à vivre, un rêve brisé…</em></li><li><em>Eh bien madame, merci de votre témoignage. Vous pouvez y aller… Au fait pourquoi l’appelez-vous la boxeuse ? </em></li><li><em>Parce que la dernière fois que je l’ai vue, elle sortait avec un boxeur au nom très célèbre.</em></li></ul><p><em>Le juge : Nous appelons maintenant l’accusatrice n°2 </em></p><p> </p><p><strong>        La rurale (</strong>I’m your <em>Venus</em>, I’m the fire of your desire).</p><p><em>Moi c’est heu l’inverseu, un an heu de plus, heu ça comp&#8211;teu </em></p><p><em>L’était heu pas très stableu, in-ca-pa-bleu deu tenir en placeu</em></p><p><em>M’avait fixé heu un rendez-vous</em></p><p><em>Je l’attendais un peu commeu on es-pè-reu</em></p><p><em>Et m’a plantée heu là heu en pleine fêteu</em></p><p><em>Pour fricoter hein avec une au-treuu</em></p><p><em>Et un jour où heu je n’avais pu veunir</em></p><p><em>S’est consolé heu avec mon ami-eu la me-illeu-reu (la garce !)</em></p><p><em>J’ai retenu heu mon frère-heu voulait leu réduireu en bouillieu</em></p><ul><li><em>Accusé ?</em></li><li><em>C’est la faute à l’alcool, Monsieur qu’on nomme grand. Les copains étaient portés sur la picole. D’ailleurs ils en sont morts et Madame n’ignore point ce détail. J’étais mineur à l’époque. On ne réalise pas à cet âge les conséquences de ses actes. Pour la petite histoire, l’autre à laquelle il est fait allusion, une piscénoise (Salut Boby !), je n’avais pas tout à fait rompu avec elle… C’était plutôt l’inverse… </em></li><li><em>Bref, vous n’assumez pas…</em></li><li><em>Bien sûr que si mais avec des circonstances atténuantes. D’ailleurs madame est restée une amie.</em></li><li><em>Vous confirmez ?</em></li><li><em>Euh, oui ! Mais ça m’a fait mal sur le moment. Après, on oublie forcément. On a assez d’une vie pour oublier…</em></li><li><em>Accusé avez-vous quelque chose à ajouter ?</em></li><li><em>Madame attendait sans doute trop de moi. Comme ma mère de mon père. Elle venait d’un milieu rural et je bénéficiais du prestige des lumières de la ville. En plus, mon arrière grand-père avait ouvert un magasin très en vogue en son village. Le prestige du nom a beaucoup joué. Ca n’aurait pas marché… Si j’ai fait du mal, je le regrette vivement.</em></li><li><em>Êtes-vous satisfaite ?</em></li><li><em>Euh, oui, monsieur n’est pas le seul coupable en l’affaire. Et je me suis bercée d’illusions. La ville et la campagne n’ont décidément pas les mêmes valeurs.</em></li><li><em>Bon, pour l’instant, vous ne vous en tirez pas trop mal. Attendons la suite…</em></li></ul><p><strong>      La gardienne (de prison</strong>) : (Jamais de la vie, on ne l’oubliera…)</p><p> </p><p><em>Moi j’n’sais pas c’que j’ fich’ là</em></p><p><em>On est r’sté quelqu’ 3 mois ensembl’</em></p><p><em>J’lui ai tout appris c’qu’ j’ savais</em></p><p><em>Et Dieu sait s’y avait à récurer</em></p><p><em>L’est v’nu me r’joindr’ à la Prison</em></p><p><em>Pas la maison d’arrêt  l’ancienn’ boit’ en centre-vill’</em></p><p><em>J’gardais l’expo d’ dessins d’ mon patern’</em></p><p><em>M’y a fait c’qu’j’ai cru de l’amour et l’soir mêm’ m’a plaquée</em></p><p><em>On s’est jamais r’vus d’puis… </em></p><p><em> </em></p><ul><li><em>On attend vos explications ?</em></li><li><em>C’est que je suis honnête, Monsieur qui connaissez la loi, mieux que moi en tout cas. J’avais d’autres projets en tête, incompatibles avec les parties de plaisir en permanent comme au ciné. Car la plaignante était gourmande. Et au bout d’un moment, rester enfermés dans une chambre, quand les copains vous réclament, et le grand air et vos chères études…</em></li><li><em>Ah c’est maintenant que je te connais scélérat… Tout de même, plus un signe à partir de ce jour. Jamais on ne m’avait traitée de la sorte. Et jamais depuis.</em></li><li><em>Accusé, cachez au moins votre turpitude sous des voiles un peu plus crédibles…</em></li><li><em>C’est promis, Monsieur qui savez… </em></li><li><em>Vous faites amende honorable.</em></li><li><em>Bien sûr. Bien sûr. Très honorable même ! Quitte à obtenir une mention…</em></li></ul><p><em> </em></p><p>            J’ai plein de souvenirs relatifs à la boîte de nuit appelée La Prison (juste en face la galerie Boite noire, de mon ami Christian Laune),  où j’ai passé de nombreuses après-midi du dimanche à 16-17 ans. Avec la rivale de la rurale notamment, piscénoise plus âgée que moi. J’y ai rencontré celle qui allait devenir une de mes meilleures amies avant de partir au Maroc. Un peu à l’AGEM aussi, le Pou qui pleure,  rue de la Croix d’or, en face la mienne.  C’était la période la plus difficile de ma vie. J’étais mal dans ma peau, suite à ce fameux accident de mobylette, sur la route de Béziers (évidemment je voulais y rejoindre une fille ! De Pignan je me souviens.), à cause d’un p… de camion qui n’a même pas pris le temps de s’arrêter. Un jour un grand costaud, plutôt beau au demeurant,  Thierry il me semble, est venu me trouver en me demandant s’il était vrai que je prétendais lui casser la figure. Je m’en étais vanté auprès d’un flirt commun, la piscénoise déjà mentionnée. A ma grande surprise, au lieu de se montrer menaçant, d’autant que je ne faisais pas le poids face à sa stature d’athlète, il m’expliqua que la discussion était toujours préférable et que, de son côté, il était pacifiste et déterminé à s’expliquer. On s’est mis d’accord tous les deux d’abord pour devenir copains, ensuite pour mettre les choses au point avec la semeuse de zizanie. Je le connaissais de vue au lycée où il avait la réputation de semer la pagaïe en classe. Il aurait même été violent avec un professeur. Toujours est-il qu’il s’est retrouvé interné en asile psychiatrique et qu’il y a fini sa vie assez vite, bourré de médicaments censés le calmer. Lui si créatif se retrouvait dans l’incapacité de produire le moindre poème. Les électrochocs,  ça ne détruit pas seulement les angoisses ni les pulsions. J’ai appris que sa sœur, traumatisée par le sort de son aîné, avait suivi le même chemin. Je l’ai longtemps regretté et j’ai vu, de temps à autre, comme cela, des météores traverser le ciel de ma vie avant que de disparaître à jamais. Je n’en donnerai pour exemple qu’un camarade de lycée, nous étions tous deux délégués, avec qui j’entretenais des relations on ne peut plus amicales, je me souviens d’un réveillon, qui s’est payé en guise de voyage de noces un séjour dans les pays de l’est, il était communiste, dont il n’est jamais revenu, officiellement pour cause d’accident de voiture… Je l’ai appris incidemment, de la bouche de son frère aîné, venu acheter un jeans au magasin quelques mois plus tard.</p><p> </p><ul><li><em>Et vous réclamez madame ?</em></li><li><em>Oh, je pense qu’il y a des cas plus graves que le mien</em>… <em>J’aurais bien aimé lui donner une paire de gifles, en public, pour lui faire honte, mais c’est trop tard. Je m’en fiche à présent. </em></li><li><em>Je remercie la plaignante de son indulgence. Je garde quant à moi un bon souvenir de notre rencontre. Mais 3 mois de chaine sans voir le jour, c’était ma peine…</em></li><li><em>Bon ça va, on vous a compris. Le cas suivant, c’est du plus grave ! Ah, oui quand même !</em></li><li><em>J’en conviens !</em></li></ul><p><strong>         La sirène (</strong>Toi qui suce ton pouce quand tu es endormie, <em>Tes gestes</em>. Georges Moustaki<strong>).</strong></p><p><em> </em></p><p><em>Ce que je le voulais, mesdames et messieurs</em></p><p><em>Idéal (!) pour moi qu’il était ce garçon !</em></p><p><em>De sorte qu’en ses pattes j’ai plongé (authentique !)</em></p><p><em>L’était ensoleillée notre plage si  jolie</em></p><p><em>Sans hésitation, sans fard (mais avec phare) me suis naïvement donnée</em></p><p><em>Mais de sable et de larmes finit toujours l’amour d été</em></p><p><em>Malgré la distance on s’est revus quelques fois</em></p><p><em>J’en ai fait une maladie M’avait écrit C’était fini</em></p><p><em>J’ai cru ma vie terminée Reusement entourée que j’étais</em></p><ul><li><em>Vous pouvez préciser ?</em></li><li><em>J’ai tenté de mettre fin à mes jours </em></li><li><em>Accusé vous avez des excuses je présume ?</em></li><li><em>Non, sauf que j’ai longtemps ignoré ce fait, Monsieur qui avez fait les 400 coups avant moi (J’ai les lieux et les dates !). En tout cas, madame est là pour en parler. Ca me soulage. Pour ma défense, je dirais que la jeunesse s’accommode de la satisfaction immédiate du désir. L’éloignement nous a séparés. Mais ça a été une jolie histoire. </em></li><li><em>Oui mais qui aurait pu mal finir. Ca ne plaide toujours pas en votre faveur…</em></li><li><em>Evidemment, si vous n’appelez à la barre que des cas de conscience…</em></li><li><em>Encore une fois. Vous regrettez ? </em></li><li><em>Forcément. La vie à cette époque était un tourbillon… Pas trop le temps de peser les conséquences de nos actes. Et puis on dit souvent : Un mal pour un bien. Allez savoir si la décision prise était la bonne.</em></li><li><em>Madame, vous souhaitez une condamnation ?</em></li><li><em>Ah quoi bon ? J’ai déjà dit de vive voix à Monsieur ce que j’avais à lui dire… Escortée de mes sœurs et copines de l’époque… S’il a eu quelques remords, je suis en partie vengée.</em></li><li><em>Si je n’avais pas des remords, madame ne serait pas dans ce livre…</em></li><li><em>Ce n’est pas faux…</em></li><li><em>Le juge : Je suis sidéré de l’indulgence des plaignantes.</em></li><li><em>C’est que je ne suis pas aussi mauvais, dans le fond.</em></li><li><em>C’est ce que disent en général les irresponsables.</em></li><li><em>Monsieur le juge vous tentez d’influencer les jurés…</em></li><li><em>Bon, faites venir à la barre le cas suivant…</em></li><li><em>Mais c’est qui, vous la connaissez ?</em></li><li><em>C’est plutôt à vous qu’il faut le demander.</em></li><li><em>En tout cas je ne la reconnais pas…</em></li><li><em>Heu, Me too…</em></li></ul><p><strong>                Lerrarehumanumest </strong>(<em>Mais qu’est-ce que je fous ici ?</em> Antoine<strong>).</strong></p><p><strong> </strong></p><p><em>Ce garçon est un sophiste dans l’âme M’a laissé croire que je lui plaisais </em></p><p><em>Ce pourceau d’Epicure copain du frangin il couchaillait avec ma grand’sœur </em></p><p><em>A fait table rase dès le lendemain Descartes était battu à plate couture</em></p><p><em>Je n’en suis toujours pas revenue M’a plus adressé sa parole de tout le Banquet</em></p><p><em>Comme si j’étais fautive C’est pas immoral ça par delà le bien et le mal</em></p><p><em>Monsieur qui vous y connaissez en nature humaine comme moi en physique quantique</em></p><p><em>Et le Kant dira-t-on, l’y a pensé Faut le punir messieurs et mesdames les jurés </em></p><p><em>C’est Un nuisible Un libertin Un serpent Le diable </em></p><ul><li><em>Accusé, on vous écoute.</em></li><li><em>J’étais pris dans une autre relation et ne m’en suis pas caché à l’époque. Après, que voulez-vous, la chair est faible. Et j’ai cédé. Je l’ai aussitôt regretté et n’ai pas voulu poursuivre. Ca aurait été pire si celle-là avait duré. J’en ai parlé au frère de la plaignante, qui a compris ma décision. Et qui m’a donné raison. </em></li><li><em>Mais vous vous rendez compte le traumatisme que vous lui avez fait subir, à la plaignante comme vous dites ?</em></li><li><em>La question est plutôt de savoir si elle n’aurait pas subi un traumatisme pire, d’une part si je l’avais repoussée et donc frustrée dans son aspiration momentanée de l’époque, d’autre part en poursuivant une aventure qui n’était pas destinée à se pérenniser. </em></li><li><em>Pas très convaincant, votre argumentaire…</em></li><li><em>Désolé, je n’ai pas trouvé mieux…</em></li><li><em>Mais la plaignante vous aimait…</em></li><li><em>Pas facile de délimiter les bornes d’un sentiment. Ce que je remarque c’est qu’on le valorise quand il s’agit des plaignantes et qu’on l’ignore ou minimise quand il s’agit du mien. Messieurs les jurés apprécieront.</em></li><li><em>Donc vous ne vous amendez pas.</em></li><li><em>Si ! Si ! Je demande pardon. J’ai manqué d’élégance. J’aurais dû m’expliquer. Je regrette. En fait, nous n’étions pas sur la même longueur d’ondes. Certains en ont fait des films. Palpitants même.</em></li><li><em>Mademoiselle, que réclamez-vous ?</em></li><li><em>La peine de mort. On devrait rayer ces individus de la carte.</em></li><li><em>Sacredieu ! Vous n’y allez pas de main morte…</em></li><li><em>La main, ça sert aussi à frapper, jusqu’à plus sang ! Mes consœurs me comprendront… Et pas seulement celles qui sont dans cette salle, et les autres qui auraient pu porter plainte, elles aussi…</em></li><li><em>Calmez-vous. Et faites preuve d’un minimum de patience.</em></li><li><em>Ah voici du lourd encore, mais que vois-je, madame sourit, et vous salue même…</em></li><li><em>Ben oui et alors ? Qu’est-ce que vous croyez ? </em></li></ul><p><strong>           La maumariée </strong>(<em>Je t’aimais bien tu sais</em>, Léo Ferré)</p><p><strong> </strong></p><p><em>Moi m’aura séduite dès le premier soir Monsieur le procureur</em></p><p><em>J’avais pourtant dit que j’étais mariée moi</em></p><p><em>M’a fait des scènes huit mois durant me faire ça à moi</em></p><p><em>M’a fait quitter ma famille à moi mon mari à moi</em></p><p><em>Mon boulot tout cuit à moi et ma province belle natale même la mienne</em></p><p><em>Et quand tout fut fait selon ses désirs les siens remarquez-le bien pas les miens</em></p><p><em>M’a expliqué à moi qui vous parle qu’on commettait une erreur</em></p><p><em>Qu’il était trop jeune pour moi et autres conneries</em></p><p><em>Me dire ça à moi </em></p><ul><li><em>Alors là c’est le pompon. Non, mais vous réalisez la portée de vos actes ?</em></li><li><em>Oui, madame me l’a assez répété, Monsieur que l’on paie pour faire respecter les normes, et elle a mené sa vie sans moi et cela ne lui aurait pas trop mal réussi ce me semble si la fatalité ne s’en était pas mêlée. Y’avait du monde au portillon. </em></li><li><em>Ce n’est pas une raison… Madame semble pointer du doigt votre jalousie…</em></li><li><em>Quand on vous invite dans un restau qui ne vous fait pas payer, que votre compagne s’absente dans la cuisine pendant un bon quart d’heure et que vous entendez le patron lui dire de revenir seule, y’ a de quoi se poser des questions, non ? </em></li><li><em>Madame ?</em></li><li><em>Je n’ai jamais trompé, monsieur. La preuve : je le lui ai juré.</em></li><li><em>Tout de même, la quitter au moment où elle vient pour vous rejoindre…</em></li><li><em>J’ai effectivement regretté ma décision par la suite, notamment au vu de qui s’en est ensuivi tout de go. C’aura été mon châtiment. Trois ans d’enfer. Nos destins se sont croisés plusieurs fois, et nous sommes demeurés amis.</em></li><li><em>C’est vrai ! Cela n’excuse pas tout.</em></li><li><em>Si vous voulez me faire dire que j’étais jeune et inconscient, je le concède volontiers. D’autres en sont décédés ou ont provoqué des morts sur la route. Et je suis prêt à demander pardon, vous vous en doutez. D’autant que c’est sans doute à madame que je dois d’être encore en  vie et sans doute aussi mon succès au bac. Madame sait de quoi je parle. </em></li><li><em>Vous avez toujours réponse à tout…</em></li><li><em>Comme tout le monde, Monsieur qui êtes-là afin de faire respecter la loi…</em></li><li><em>Madame, vous proposez un châtiment ?</em></li><li><em>Non, il s’est châtié lui-même, et plutôt deux fois qu’une…</em></li></ul><p><em> </em></p><p>            Nous avons vécu quelques mois ensemble avec la maumariée. Rue Barthes, à l’angle du Peyrou, puis rue des arts, près de la clinique St Jean où j’avais été opéré de la cheville mais aussi du bras puis ré-opéré quand il s’est agi de m’enlever la broche. Et pour une question d’ongle incarné. Dans quelques hôtels de l’écusson aussi. Je me souviens d’une engueulade nocturne assez tonitruante pour des motifs futiles. Le lendemain nous partions vers le centre de la France, chez elle en fait,  où je devais réviser, à l’hôtel, la partie orale de mon bac au cas où. Voyage galère avec panne, train et stop, re-panne au retour… En rentrant, la femme de ménage, Madame Juju, formidablement affectueuse celle-ci, me déclare : « Mon petit, je n’ai pas une bonne nouvelle à t’annoncer, va voir sur ton lit. ».  J’ai pensé à un échec cinglant  au bac. En fait, il s’agissait d’un article du Midi Libre qui évoquait, photo à l’appui, l’accident dont avaient été victimes mes copains du Piochet, Jacky et André. La nuit même de l’engueulade. J’ai toujours pensé que c’étaient eux qui m’avertissaient de la terrible nouvelle. Il y avait aussi une lettre de la rurale qui s’étonnait de ne pas m’avoir retrouvé aux obsèques… Aux yeux de ma grand-mère, qui habitait le Piochet et s’inquiétait quand je rentrais très tard, c’est la maumariée qui m’avait sauvé. Et le Bon Dieu accessoirement. Ca c’est une autre histoire qui la regarde. En tout cas c’est la maumariée qui m’a présenté la nasillarde<em>. </em>Quand on parlait de vengeance…</p><p><em> </em></p><ul><li><em>Et c’est quoi cette histoire d’engueulade et de scènes.</em></li><li><em>Sans doute un peu de jalousie, à bon escient. Madame était très courtisée. On ne peut pourtant pas dire que j’aie été jaloux dans la vie. J’aurais été de mauvaise foi. Je comprends les raisons de l’autre et de toute façon, quand ça ne me convenait pas, j’étais déjà ailleurs. Il s’agirait plutôt de sentiment d’injustice. J’admets qu’il relève d’un tantinet d’orgueil mal placé. Quoi qu’il en soit, en mûrissant, on doit pouvoir prendre du recul. En revanche, il m’est arrivé d’être non pas jaloux mais envieux, des qualités d’un autre ou d’une autre. Moins de sa réussite que de son épanouissement. D’avoir trouvé sa voie…</em></li><li><em>Passons au cas suivant. C’est du très très lourd… Si l’on veut bien me passer l’expression.</em></li><li><em>Je confirme</em>…</li></ul><p><strong>         La Coopérante</strong> : (<em>Il est fatigué, le prince charmant</em><strong>… </strong>Michel Delpech<strong>)</strong></p><p> </p><ol><li><em> qui prenez plaisir à faire c… tout le monde</em></li></ol><p><em>J’arrivais des anciennes colonies putain ça craignait et j’avais besoin d’un type clean</em></p><p><em>Je le voulais et je l’ai eu et c’est moi qui voulais M. l’infâme qui jugez</em></p><p><em>Je le pensais notez combien j’étais c… prudent intelligent et solide</em></p><p><em>N’a pas voulu ce salaud de l’être innocent qui germait en moi</em></p><p><em>Je lui ai tout offert L’ai présenté aux miens non mais quelle nullasse</em></p><p><em>Pour moi c’était du tout cuit comme on dit pour la vie tu parles Charles</em></p><p><em>Je l’ai logé et nourri et blanchi Et quand on s’est séparés</em></p><p><em>      N’a même pas cédé une ultime fois à mes légitimes et ultimes avances</em></p><ul><li><em>Et ça ne vous dérange pas de l’avoir poussée au crime</em></li><li><em>Si bien sûr. Mais comment faire autrement On peut assumer ses actes, pas les erreurs des autres, surtout si l’on n’a rien demandé Et tel était mon cas. </em></li><li><em>Vous ne pouvez tout de même lui reprocher son innocence ! </em></li><li><em>Disons qu’elle était plutôt inattendue à son âge…</em></li><li><em>Vous semblez être remonté envers la plaignante…</em></li><li><em>Moi Allons donc Demandez-lui plutôt si ça la dérangeait de m’avoir menacée, pour rien, d’un couteau de cuisine. Quand on parle de violence conjugale… </em></li><li><em>Ce n’est pas le sujet…</em></li><li><em>Elle était excessive en tout…</em></li><li><em>Ce n’est pas le sujet !</em></li><li><em>D’une tendance aiguë à la sur-possession… </em></li><li><em>Ce n’est toujours pas le sujet…</em></li><li><em>Partait pour de mystérieux rendez-vous qui sentaient l’espionnage… </em></li><li><em>Oh !!!</em></li><li><em>M’a fait un scandale chez des amis à Cannes où des amis nous avaient amenés à un spectacle saphique, ou obligé à partir dare-dare d’un film de Fellini… M’a avoué ensuite qu’elle couchait avec des filles derrière mon dos…</em></li><li><em>Et homophobe avec ça…</em></li><li><em>Non, cet aspect ne me déplaisait pas au fond mais c’est pour vous dire si la vie n’était pas facile. Impossible dans ces conditions d’envisager la naissance d’un enfant. Et puis pas de boulot ! Et je ne vous parle pas de la famille. La mère complètement dingue. Totalement coincée. Raciste. Suffisante ! Manipulatrice ! Hautaine et méprisante ! A leur décharge, je faisais tout pour les choquer ! Bref,  je n’ai jamais voulu la revoir. M’a fait fâcher avec mon successeur qui a dû s’en mordre les doigts, même s’il était sincèrement épris. Ce n’est pas faute pourtant, de l’avoir prévenu. Mais ce qui est fait est fait. Je ne garde que le positif : un voyage à Florence, un mariage en Dordogne (et la cuite de ma vie), des débuts prometteurs mais qui ont très vite mais alors très très vite tourné court… J’ai passé deux ans et demi à me mordre les doigts. Ca fait du mal à la longue… Et pas qu’aux doigts…</em></li><li><em>Et vous ne pensez pas que, si elle agissait comme cela c’est parce qu’elle a senti que vous ne l’aimiez pas ?</em></li><li><em>Eh bien, en ce cas-là on en parle ou on quitte, ou on laisse partir… On n’agit pas en enfant gâtée qui se croit au-dessus de tout le monde…</em></li><li><em>Et vous madame, comment souhaiteriez vous voir le prévenu châtié ?</em></li><li><em>Châtré oui ! Qu’on les lui coupe, une bonne fois pour toutes !</em></li><li><em>C’est peut-être un peu tard, non ? Il y a prescription !</em></li><li><em>Pour lui, sans doute, pour moi non. La vengeance est un plat qui gagne à se voir réchauffé. Ca lui apprendra à me dédaigner de la sorte…</em></li><li><em> On vous préviendra…. Ben dites donc : une peine de mort, une émasculation, ça promet lors des délibérations. </em></li><li><em>Et ce n’est pas fini… (mais qui parle ?)</em></li><li><em>Faut pas exagérer. Je n’ai pas laissé que des mauvais souvenirs…</em></li></ul><p><strong>         L’Unique (à muter) </strong>(<em>Quelque chose en moi ne tourne pas rond<strong>… </strong></em>Téléphone<strong><em>)</em></strong></p><p><em> </em></p><p><em>Moi ne sais comment me suis retrouvée mariée</em></p><ol><li><em> le shérif lui non plus manifestement ne savait pas.</em></li></ol><p><em>Ca n’a pas duré longtemps on s’est tous deux bien trompés moi surtout (rires)</em></p><p><em>Bon c’est vrai que ne l’ai pas cherché qu’un peu </em></p><p><em>Ne me suis pas gêné pour lui en faire voir </em></p><p><em>Il n’était pas mon genre d’homme</em></p><p><em>Mais ne vais pas tout prendre sur moi Tout de même Y’a des limites </em></p><p><em>A dit à ma meilleure amie (la garce !) qu’il n’avait jamais eu de sentiment pour moi</em></p><p><em>Et ça n’ai pas du tout mais alors pas du tout aimé</em></p><p><em>Du jour au lendemain pft  n’existais plus rayée sur sa s… de carte </em></p><ul><li><em>J’ai l’impression que vous êtes un spécialiste de la fuite. C’est vrai ça, pourquoi avoir épousé madame ?</em></li><li><em>Sur un coup de tête. Je n’ai jamais pu supporter de voir pleurer quelqu’un. A plus fortes raisons à cause de moi.</em></li><li><em>Si Madame pleurait, elle avait ses raisons, non ?</em></li><li><em>Oui mais comme disait l’autre, son mal venait de plus loin. Une éternelle insatisfaction. Rapports conflictuels avec les parents. On ne peut pas tout me mettre sur le dos. De toute façon, la vie, la vie professionnelle, nous a séparés et c’est ce qu’elle avait de mieux à faire.</em></li><li><em>Vous tournez facilement la page.</em></li><li><em>C’est un peu ça la jeunesse. On fonce et l’on apprécie mal les dégâts potentiels. Seul le présent compte. Le rétroviseur, c’est pour plus tard. Il y a un temps pour vivre, un autre pour regretter.</em></li><li><em>Malgré vos repentances publiques, on a l’impression qu’au fond de vous-même vous ne déplorez jamais rien.</em></li><li><em>Que je regrette ou pas, quelle différence ?</em></li><li><em>Mais pensez un peu aux victimes.</em></li><li><em>Mais j’y pense. Sauf que ça ne fait pas avancer les choses ni pour elles ni pour moi. Moi aussi j’ai été une victime. A ma façon du moins. Pour répondre à votre question, vous avez raison. Je regrette mais cela ne signifie pas que je n’aurais pas fait la même chose s’il nous était possible de revivre certains moments cruciaux de notre vie. Ah, si on pouvait deviner la suite… Et même : le temps ne fait rien à l’affaire… </em></li><li><em>Bien, que réclame madame ?</em></li><li><em>Oh moi rien. Je lui ai fait du mal. Il me l’a rendu au centuple. J’ai tiré un trait sur tout ça. Il a l’air de s’être stabilisé. Je suis content pour lui…</em></li><li><em>Bel exemple de magnanimité.</em></li><li><em>… Dont je remercie la non-plaignante. On ne peut pas vivre dans la rancœur.</em></li><li><em>Mais c’est vous mon bon ami, qui l’imaginez, cette rancœur…</em></li><li><em>… ? Ah ? Bon… Ben v’la aut’chose…</em></li><li><em>Mais quelle étrange odeur, qui vous monte a nez…</em></li></ul><p><strong>         La fleur de moutarde</strong> <em>(C’est le dessert que sert l’abominable homme des neiges. </em>Lio)</p><p> </p><p><em>Moi c’est cousine-cousin (par alliance)</em></p><p><em>Sa Lolita de 20 ans ou quasi-tout comme</em></p><p><em>L’antidote des frasques du printemps</em></p><p><em>Une tocade une passion passagère une utopie</em></p><p><em>Vagues projets de ménage M. le Marshall</em></p><p><em>M’amenait au concert de jazz (peux pas piffer le jazz !)</em></p><p><em>Ma décision prise Sur le point de tout plaquer</em></p><p><em>Adieu les projets veaux moutons et cochons </em></p><p><em>Engagement ailleurs je présume</em></p><p><em>Et moi hop Ni vu ni connu je t’embrouille Disparition des radars</em></p><p><em> </em></p><p><em>&#8211;    On a l’impression que vous ne saviez pas trop ce que vous vouliez alors.</em></p><p><em>&#8211;    C’est vrai que je me laissais porter par les événements…</em></p><p><em>&#8211;    Ils ont bon dos les événements. Je n’entends parler ici parler que de concupiscence.</em></p><p><em>&#8211;    Elle a bon dos la bête à deux…</em></p><p><em>&#8211;    Et ça vous amuse, par dessus le marché…</em></p><p><em>&#8211;    Je m’amuse de cette inconstance qui m’apparaissait comme un art de vivre mais qui m’a fait perdre un temps fou dans d’autres domaines. En plus, j’ai l’impression, très désagréable, de n’avoir semé que des mauvais souvenirs.</em></p><p><em>&#8211;     Bon, je vais vous faire un aveu. Nous n’avons retenu que certains griefs et pas fait intervenir les motifs de satisfaction. Les dépositions sont uniquement à charge. Et quand je dis nous, en fait c’est de vous qu’il s’agit. C’est vous-même qui vous accusez. </em></p><p><em>&#8211;     Vous me rassurez. Faudra quand même que j’envisage aussi le bon côté des choses mais la nature humaine nous porte plutôt vers l’auto-flagellation. On a tous  du  Christ en croix en nous. Ah, le judéo-christianisme…</em></p><p><em>&#8211;     Amen.</em></p><p><em>&#8211;     La plaignante a quelque chose à ajouter ?</em></p><p><em>&#8211;    Non, je suis très heureuse à présent. Autant qu’on peut l’être quand on se contente de peu…</em></p><p><em>&#8211;    Remarque on ne peut plus sage… La moutarde ne vous monte plus au nez…</em></p><p><em>&#8211;     Très drôle…, comme on dit à Dijon.</em></p><p><em>&#8211;     Mais j’entends de la musique brésilienne, ça vous parle ?</em></p><p><em>&#8211;    Un peu, oui…</em></p><p><em> </em></p><p><strong>         Bijou : (</strong><em>The girl from Ipanema</em>, Astrud Gilberto)</p><p><em> </em></p><p><em>Pour moi ce fut un vrai feu de paille assez ardent je dois le dire</em></p><p><em>Beaucoup d’enthousiasme au début de mon côté comme du sien</em></p><p><em>Pas le coup de foudre mais pas loin</em></p><p><em>On allait à la mer au ciné au resto on bourlinguait</em></p><p><em>Mais il jouait sur d’autres tableaux ce que je me refusais à admettre</em></p><p><em>Si vous saviez les couleuvres qu’il m’a fait avaler</em></p><p><em>Et Albi par ci et Dijon par là</em></p><p><em>Pourtant je connaissais ses failles</em></p><p><em>Bref j’ai rompu et ses larmes soudaines m’ont ému</em></p><p><em>Suis revenue mais M. avait sa fierté Il m’a laissé partir sans un mot le nigaud</em></p><p><em>Et qui c’est qui l’a consolé ! Miche ! Ma meilleure amie…</em></p><ul><li><em>Pas très logique tout ça</em></li><li><em>C’est vrai. Je m’en suis voulu mais c’était trop tard.</em></li><li><em>Vous avez de bonnes raisons, je suppose.</em></li><li><em>Disons que durant les quelques jours d’éloignement, j’avais eu le temps de m’habituer à cet échec, à cette rupture. Et puis, j’avais d’autres cordes à mon arc, d’autres ouvertures. Il faut toujours compenser ses faiblesses par de nouvelles forces, je veux dire d’autres expériences. On en apprend tous les jours.</em></li><li><em>Et les larmes ?</em></li><li><em>Une faiblesse passagère. La fatigue. Je me suis senti vieillir d’un seul coup ! </em></li><li><em>Madame, êtes-vous satisfaite par les réponses de votre ennemi ?</em></li><li><em>Oui Oui, vous savez, on est toutes plus ou moins passées à autre chose. Et parfois de bien plus graves… Je crois que notre ami se fait beaucoup d’illusions. La plupart l’ont depuis longtemps oublié.</em></li><li><em>(Quelques cris de protestations. J’aimerais bien savoir d’où ils provenaient. Par simple curiosité).</em></li><li><em>Vous ne réclamez donc point de châtiment exemplaire ?</em></li><li><em>C’était un autre temps avec d’autres mœurs. Seuls celles et ceux qui l’ont vécu peuvent le comprendre…</em></li><li><em>Et la copine ?</em></li><li><em>Ca c’était de bonne guerre. Il a sans doute pensé que ça me ferait râler ? </em></li><li><em>Accusé, vous confirmez ?</em></li><li><em>Oui et non. Elle avait ses qualités spécifiques. C’était bien qu’elle soit là. Je l’ai revue sur une plage un jour, avec deux gosses. Ca m’a fait tout drôle…</em></li><li><em>En tout cas, manifestement, elle ne fait pas partie des plaignantes…</em></li><li><em>(une voix) Vous allez voir que le coupable ici présent va finir par se faire plaindre à ce rythme-là…</em></li><li><em>On a toujours de bonnes excuses, des raisons plausibles. Cela ne justifie pas tout mais atténue la stupidité de nos actes.</em></li><li><em>Vous êtres en train de plaider votre cause, là.</em></li><li><em>Sans le vouloir, je vous le jure…</em></li><li><em>Tiens, une normande, dites donc on voyage avec vous…</em></li></ul><p><strong>         La normande (</strong><em>Slave of love</em><strong>… </strong>Brian Ferry<strong>)</strong></p><p><strong> </strong></p><p><em>Il était éblouissant à cette époque Ce qu’il parlait bien </em></p><p><em>Et à bon escient Et puis quelle culture</em></p><p><em>Il tranchait sur tous ses collègues</em></p><p><em>C’est moi toute ébaubie qui ai fait les premiers pas sur un quai de gare</em></p><p><em>Aussi désolé En souvenir de ce si beau moment Je ne dirai rien contre lui</em></p><p><em>J’étais tout feu tout flamme Il était du genre à éteindre l’incendie</em></p><p><em>Et puis plus de 1000 kms c’est trop pour un seul Homme tel que je le fantasmais</em></p><p><em>On s’est retrouvé à Paris où il m’a présentés sa supposée meilleure amie d’alors</em></p><p><em>M’a même pas signifié que c’était terminé A suivi sa voie royale (Tu parles, Charles !). </em></p><p><em>-Accusé, on vous tend la perche !Je vous remercie Monsieur l’autre moi-même. Madame a bien résumé la situation. L’éloignement ne rapproche pas toujours.  Ma fille est née alors que nous venions de nous retrouver lors d’un stage en région parisienne Ma vie professionnelle devenait compliquée. Madame a refait sa vie et je suppose que j’y suis un peu pour quelque chose </em></p><ul><li><em>Ca c’est sûr…</em></li><li><em>Ainsi tout est bien qui finit bien ?</em></li><li><em>Il n’empêche ! Vous avez participé à la destruction d’un couple !</em></li><li><em>Il ne devait pas être bien solide… </em></li><li><em>Ce n’est pas une excuse. Vous ne pouviez pas le prévoir…</em></li><li><em>Vous savez quand une personne bien sous tous rapports fait les premiers pas alors que vous ne lui aviez rien demandé et que jamais vous n’auriez imaginé que…</em></li><li><em>Epargnez-nous vos sophismes ! Pire : vos forfanteries…</em></li><li><em>Bon madame que souhaiteriez-vous pour atténuer votre déception passée ? </em></li><li><em>Moi rien, j’ai misé sur le mauvais cheval c’est tout mais il m’a aidé à franchir l’obstacle et je suis bien forcé de le confirmer aujourd’hui</em></li><li><em>Accusé, cette remarque plaide en votre faveur.</em></li><li><em>Je remercie madame…</em></li><li><em>Ecris-nous un joli petit livre. On sera quittes à jamais…</em></li><li><em>Mais j’entends des éclats de voix, ou de verre d’outre-tombe… De qui s’agit-il cette fois. ?</em></li></ul><p><strong> </strong></p><p>   <strong>La nasillarde</strong> (Une nuit que j’étais à me morfondre…)</p><p><em>Mmoi je mm’en fous je suis mmorte à présennt</em></p><p><em>Et je l’aurais été mmaintes fois auparavannt</em></p><p><em>Si je nnn’avais pas loupé tous mmes suicides</em></p><p><em>Mm’a récupéré et mm’a redonnnné l’espoir je dois le dire</em></p><p><em>Onn a bricolé unne nnouvelle fanmille</em></p><p><em>Mmais pour mmieux mme lâcher unme gosse sur les bras</em></p><p><em>Pourtannt j’avais bienn du succès mmoi danns mmon gennre</em></p><p><em>Ya même un yéyé qui m’a draguée</em></p><p><em>Je nnmméritais pas cette hunmiliationn, Mnonsieur Mmachin Truc Chose Bidule Ennginn </em></p><p><em>&#8211;    Et vous n’avez pas honte ?</em></p><p><em>&#8211;   Bien sûr,  pour la gosse. J’ai fait au mieux pour elle par la suite. Quand les parents ne s’entendent plus, c’est pire. J’en sais quelque chose. Je pense qu’elle a compris en grandissant. Je signale que j’ai pas mal expié : Madame m’avait tout pris, mon salaire, ma voiture, ma fille surtout. J’ai vécu six mois dans la misère, privé de visites. Ne survivant que grâce à des expédients, des amis fidèles et les cours particuliers. </em></p><p><em>&#8211;  Mais nnnonnn qu’est ce qu’il raconnnte…</em></p><p><em>&#8211;  Un peu facile. Vous avez quelque chose à ajouter pour votre défense ?</em></p><p><em>&#8211;    Une semaine après notre rupture, madame se trouvait un « fiancé ».  Après m’avoir mis un œil au beurre noir, il importait que ce fût dit. Après, ça s’est bien arrangé,  je dois le dire. Le beurre a tourné au clair, à l’huile en quelque sorte. </em></p><p><em>&#8211;   Oui mais bon. Les excès, cela peut se concevoir, pour échapper au désespoir.</em></p><p><em>   &#8211;   Madame buvait et cela me faisait honte. M’a bousillé une voiture alors que l’on ne roulait déjà plus  sur l’or depuis qu’elle avait perdu son boulot pour un menu larcin, complètement idiot.</em></p><p><em>&#8211;   Parce que vous ne buviez pas peut-être ?</em></p><p><em>&#8211;   Sans doute. Mais je tenais l’alcool. Je n’ai que fort rarement été saoul durant toute ma vie.</em></p><p><em>&#8211;   Et c’est tout ? </em></p><p><em>&#8211;   Non j’avais fait une rencontre capitale. Celle que l’on attend toute sa vie. J’allais pas la laisser passer. </em></p><p><em>&#8211;  Oui et elle il l’a épousée. Avec moi il voulait pas…</em></p><p><em>&#8211;  Chut ! Justement écoutons l’intéressée. Sans doute tranchera-t-elle ce dossier bien complexe.</em></p><p><em>&#8211; Ennncore une fois, faut que j’m’efface… Vous mmmériteriez que je me suicide devannt vous…</em></p><p><em>&#8211; Oui, oui on revient vers vous, écoutons la jolie brune piquante qui s’avance vers nous… Madame, vous avez, semble-t-il quelque chose à nous déclarer…</em></p><p><em> </em></p><p>                  Certes, Monsieur paraît à première vue condamnable…</p><p>      Il évoque une époque où l’égalité homme-femme n’était même pas envisagée. Les filles étaient des princesses potentielles en quête du Prince Charmant ! Celui-ci ne pouvait que décevoir mais avec le recul, chacune a poursuivi sa trajectoire de vie…</p><p>                  Monsieur est donc resté ancré pour elles dans l’imagerie du souvenir narcissique.</p><p>                  Les premiers pleurs passés, les amoureuses bafouées ont pu se forger une solide expérience et même si l’inconstance de Monsieur est condamnable, ce dernier fait bel et bien partie de l’époque heureuse de leur jeunesse.</p><p>                  C’est sans doute la raison pour laquelle la majorité d’entre elles sont restées ses amies même si au départ elles désiraient se venger.</p><p>                  Qu’elles se rassurent, il a lui-même été perturbé par son instabilité et la meilleure preuve de sa fragilité c’est qu’aujourd’hui, par le biais de l’écriture, il revit ses moments de trahison pour se libérer de sa culpabilité.</p><p>                  Voilà ce que je peux dire aujourd’hui moi qui connais bien son évolution…  </p><p> </p><p>                  (Question pour le lecteur : Qui parle ? la jolie brune ou le narrateur qui imagine ses pensées ?)</p><p> </p><p>                  Je donne à présent la parole au procureur :</p><p> </p><p>                  <em>Messieurs les jurés, depuis que le monde est monde, et la justice ce qu’elle est, jamais au grand jamais, on n’aura vu cas aussi ostensiblement condamnable…</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je n’ai pas écouté la suite du réquisitoire. Encore moins celui de mon plaidoyer. Et je suis parti avec la jolie brune piquante. De toute façon, tout n’est pas véridique, encore moins exhaustif, en ces histoires. J’ai supposé, complété, reformulé. Le souvenir est très subjectif.  J’ai quitté les lieux ainsi qu’on sort d’un mauvais rêve, et je ne suis pas près d’y revenir. C’est que je connaissais le verdict. <em>Allongeons d’l’avant, bonnes gens, allongeons d’l’avant</em> ! préconisait, en chantant, le conteur canadien.</p><p> </p><p>                  Qu’ai-je retenu de toutes ces relations :</p><ul><li><em>Une certaine confiance en moi-même (important quand on est ado).</em></li><li><em>Qu’une relation suivie vaut mieux que des expériences multiples.</em></li><li><em>Que le sexe et le sentiment, ça peut faire deux.</em></li><li><em>Qu’à faire n’importe quoi on ne gagne pas grand-chose.</em></li><li><em>Qu’il ne faut pas trop jouer avec le feu.</em></li><li><em>Que c’est bien de s’appuyer sur l’expérience. Pas trop tout de même.</em></li><li><em>Qu’on finit toujours par sortir d’une situation inextricable. </em></li></ul><p><em>(Patience et longueur de temps…)</em></p><ul><li><em>Que la musique, le cinéma, le théâtre, bref l’art quoi, justifient bien des compromissions.</em></li><li><em>Que se tourner vers la jeunesse c’est à coup sûr replonger dans ses erreurs.</em></li><li><em>Que le ciel le soleil et la mer c’est bien mais qu’il ne faut pas en abuser.</em></li><li><em>Que susciter le désir étonne mais vous revigore à vie.</em></li><li><em>Qu’on ne change pas quelqu’un qui a commencé à dégringoler…</em></li></ul><p>                   Je n’ai tout de même pas osé passer sous l’arc de triomphe du Roi-soleil, avec ses références aux victoires qui ont affaibli le pays.</p><p> </p><p>                  Tout ce que vous venez de lire est imaginaire même si s’appuyant sur des faits réels à la base. Le style des plaignantes est parfaitement fantaisiste.</p><p> </p><p>                  Quant aux procès… Ils me font une peur bleue tout comme les réactions intempestives d’une foule. Une erreur d’interprétation sur un mot, une expression ou même un silence et voilà votre sort scellé. Meursault en a fait l’expérience à ses dépens. Qui nous prouve en effet qu’une phrase prononcée de manière en apparence insultante n’était pas en fait une citation ironique ? Qu’il n’a pas joué sur ce que les stoïciens nomment la polyphonie énonciative. Par ex, si je dis : Il n’est pas un peu con lui oh ! en parlant d’un  copain étourdi par ex. Je ne traite pas la personne de con. Je rappelle la citation d’Elie Kakou, censée faire rire le public. Les erreurs d’interprétation foisonnent dans la vie courante. Je me souviens d’une rumeur, quand nous étions ados, d’une possible aventure entre Manitas et l’actrice Jeanne M. rapportée par les adultes. Elle avait sa source dans le fait que le guitariste pavoisait en ville avec une superbe voiture et qu’interrogé sur sa rencontre avec la comédienne, sans doute pour botter en touche, il avait déclaré, en se couchant sur le capot : Jeanne, la voilà…  Les imbéciles en avaient conclu qu’elle lui avait payé la voiture en échange de se  services. Si l’on part de ce genre de déclaration pour juger du sort d’un individu, on risque de commettre pas mal d’erreurs. Et l’erreur n’est dans les objectifs et attributions de la justice…</p><p> </p><p>                  Je pourrais citer des tombereaux d’exemples.</p><p>                  Tout de même. La question se pose : Que reste-t-il de nos amours ?</p><p> </p><p>                  Et de nos amis ? Tout ce temps passé parfois à les fréquenter pour aboutir à une absence totale de suivi dans les relations. Dans la prochaine vie, je me méfierai.</p><p> </p><p><strong>       VENONS-EN AU PEYROU</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Pour le tout premier numéro de la revue littéraire Le Chat messager, dont nous nous occupions avec Skimao, j’avais rédigé <em>12 épures liminaires au vu du millénaire à venir</em>. Il s’agissait de fêter les 1000 ans de la ville à l’étymologie douteuse. Pastel ? Jeunes filles ? Epiciers ? Poissonniers ? Pêne ou verrou ? Je m’y imaginais sur la promenade du Peyrou, toisant les toits de la ville, sa perspective classique et ses alentours montagneux. J’en extrais les meilleurs moments. J’en prends 12, un par strophe à peu près.</p><p><em>A tant faire que de rédiger un site méticuleux de signes sur le tas, mettre impérativement dans le mille en invoquant, par-devers tel monticule, l’un des plus exigeants parmi les derniers phares de cette fin de siècle. (NDLA : Je pense qu’il s’agissait de Francis Ponge, natif de Montpellier).</em></p><p><em>Bertrand le Téméraire n’a vécu que le temps de ronger sa moutarde au nom d’une pierre divine ; on se contentera du Peyrou, l’espace de cette Amérique de propositions, heure sur heur élaborée.</em></p><p><em>Tout est plat pour peu qu’on s’aventure au faîte d’un prétendu Mont Pelé : les platanes, les promeneurs placides (on en a vu d’autres plus « jeunes » au jardin des plantes), les sept à neuf planètes qu’on observe mieux que de la Babotte.</em></p><p><em>Mon exil intérieur grimpe d’un cœur sec les escaliers rectilignes de cette merveille blanche que je ne vise qu’à hanter.</em></p><p><em>J’ai découvert une nef parfaitement plane avec ses ailes de pigeon repliées…</em></p><p><em>Les noces de Cana rivalisent d’impudeur effarouchée avec le commerce florissant…</em></p><p><em>Un pavillon s’érige en point de fuite et vous plonge en un bassin de jouvence qui me grise de termes…</em></p><p><em>Il a donc mis le nez à l’air, notre St loup cornu, figé dans sa mélancolie farouche. Autrefois je le faisais tenir entre mes deux doigts de jouvenceau.</em></p><p><em>La ligne rouge des balisiers, avec leurs oreilles de plantes grasses, grandes ouvertes au tout venant, isolée sur fond de pelouse</em>…</p><p><em>L’une va plonger dans le plan d’eau que la seconde traverse tandis que la dernière me regarde évaluer l’heure à partir du cadran solaire au sol (Enfant, sur cette eau évaporée, glissa ma caravelle de rêve manquante sous le château évanoui). </em></p><p><em>La garrigue à l’horizon entre deux airs : celui du thym et des asperges sauvages dont on truffe les omelettes baveuses. Aride et broussailleuse la définit parfaitement.</em></p><p><em>Les épiciers et les poissonniers ne peuvent décemment plus faire résonner les chèques, avec ou sans provisions, sur les tables de leur patronne révolue.</em></p><p>                  C’est vrai qu’enfant j’avais un bateau que je faisais glisser sur le plan d’eau. Je n’arrivais pas à me mettre en tête que celui-ci ne pourrait m’embarquer et traverser ledit plan. Ainsi étais-je à chaque fois déçu quand on m’y emmenait (Il devait s’agir de la bonne).</p><p>                  Je réalise à présent que le monde m’apparaissait de façon naïve ou brute. Les peintures médiévales, sans rapport de proportion, me parlaient instantanément. Je ne voyais pas de contradiction entre les personnages et les tours ou les remparts des châteaux dans lesquels on les faisait pénétrer. On ne sollicite pas suffisamment l’esprit de l’enfance.</p><p> </p><p>                  Plus tard, j’aimais traverser le Peyrou pour me rendre à la Foire aux ânes, sous les Arceaux : on pouvait y dénicher des merveilles. Et puis le quartier devenait piéton et franchement, cela changeait la vie. J’apprécie la résurrection actuelle de ces brocantes sur les jardins ou parfois sous, quand le dessus est pris par Noël ou la Foire aux associations.</p><p> </p><p>                  Devant le plan d’eau, nous avons assisté à un concert de la grande chanteuse américaine (tout ce que font les américains est grand), prêtresse du protest-song, Joan Baez. Ma cadette était bien gênée car je disais à tout bout de champ : Vous croyez qu’elle Baez encore ?, sous les regards mi-amusés mi-désapprobateurs de quelques curieuses et curieux.</p><p> </p><p>                  Avec le Peyrou, on achève le tour de la commune clôture laquelle définit la forme de l’Ecusson et passe entre autres par la tour de la Babotte et celle de Nostradamus, la tour des Pins, remplacés par des cyprès, sans dommage pour l’instant malgré lés prophéties catastrophistes. Son archère et ses mâchicoulis. A l’époque, on s’y protégeait du Prince noir. Des nos jours, on s’en invente. Celui-ci m’a inspiré quelques prophéties mises en quatrains, pour Michel Cadière. En voici le début… :</p><p> </p><p>      <em>Dans le feu de l’action se love le bouffon</em></p><p><em>      L’eau féconde du ciel est minérale en diable</em></p><p><em>      Et le soleil inonde le glaive évocateur</em></p><p><em>      Jusqu’à ce que l’ermite tombe en sa caverne </em></p><p><em>      </em></p><p>                  Et la fin :</p><p><em> </em></p><p><em>  Mais le mat est sans nom et l’échec est sans nombre</em></p><p>  (Dans une autre vie j’ai dû être alchimiste).</p><p> </p><p>                  Après le Peyrou,  par l’avenue d’Assas, on rejoignait l’appartement d’amis des parents (en fait de Ray). La dame s’appelait Mimi B,  je ne connais pas son prénom, et nous l’adorions. Elle était belle et gentille ! Ca nous changeait ! Ils habitaient les HLM dans le quartier que l’on nomme aujourd’hui Hôpitaux-Facultés. Elle confectionnait pour goûter des cakes dont nous raffolions et dont j’aimerais bien retrouver la recette (les cakes valent bien des madeleines, allez !). J’y allais quelquefois le samedi, car on se fait des copains partout et qu’elle avait trois fils, sauf qu’un jour on voulut que ma sœur m’accompagnât. Ca m’embêtait, allez savoir pourquoi, je suppose que j’avais honte d’avoir à surveiller une gamine, si bien que je pressais le pas pour la semer. En même temps, je pensais que c’était un jeu. Au bout d’un moment, le jeu ne lui a plus convenu, elle en a eu assez et s’en est retournée seule au magasin des parents. Elle était jeune encore,  disons huit ou neuf ans et elle pouvait faire de mauvaises rencontres. De mon côté, je pensais toujours qu’elle me suivait mais se cachait, par jeu ou par malice. Arrivé chez Mimi, interrogatoire à la Caïn dans la Bible : Bernard, qu’as-tu donc fait de ta sœur ? Réprimande appuyée mais sans violence et invitation à faire le parcours à l’envers. Pas de sœur sur le chemin et l’angoisse qui commence à monter.</p><p> </p><p>                  Arrivé au magasin, la boule au ventre, ouf ! La petite sœur était là… Belle engueulade et toujours pas de beigne…  (Les beignes, je les ai toujours prises quand je ne les méritais pas…). En revanche, j’ai droit au procès collectif des employés et du patron réunis. Moi, rouge comme une pivoine, incapable de me défendre, convaincu de mon tort. Bon, on m’aurait expliqué calmement qu’il me faudrait dorénavant faire preuve de plus de prudence, ça aurait sans doute eu le même effet. Les procès traumatisent mais ne guérissent pas. En tout cas, ma sœurette était saine et sauve et je m’en félicite.</p><p> </p><p>                  Avenue d’Assas, c’est  là que je suis né ! A 19 h en janvier ! Comment ne pas avoir peur du noir au point d’en devenir frileux ! Avenue du professeur Grasset, presque en face l’ancienne clinique St Jean. Cheville cassée, j’y suis resté un bon mois avant d’être hébergé chez ma tante, à St Bauzille de la Sylve,  auprès d’une petite amie qui s’appelait Odile. Puis retourné pour enlever la broche de ma cheville et, dans la foulée, ongles incarnés. L’horreur ! La chambre était toujours pleine de copains et quelques copines. Parmi elles, la boxeuse (plus tard…), mais je n’ai pu lui parler devant tout ce monde… L’une des pires périodes de ma vie. Je m’en suis bien remis mais à force de rames, toute !</p><p> </p><p>                  St Jean, St Roch, St Eloi, St Charles : c’est qu’il y en avait des cliniques et hôpitaux, dont certains en centre ville ! Et des noms de rue de savants célèbres ! Je m’en suis rendu compte lors de la réception de Régine Detambel à l’académie des sciences et lettres de Montpellier : les Bouisson (-Bertrand), les Broussonnet, les Delpech, les Flahaut, les Chaptal, Pasteur, et bien sûr les hôpitaux : et Gui de Chauliac, Arnaud de Villeneuve, Lapeyronie … où mon père a pratiquement fini ses jours…</p><p> </p><p>                  Après le Peyrou, c’était déjà un autre monde. On est manifestement sur le départ…</p><p> </p><p><strong>       EN ARPENTANT LE BOULEVARD JEU DE PAUME, ON REJOINT LA RUE ST DENIS</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Rue, St Denis, rien à voir avec celle de Paris (célébrée par Audiberti version Nougaro  : « A minuit je sucre des fraises, j’ai la feuille de vigne embrasée… Je me lève je pèse mon pèze. Rue St Denis y’a bon baiser. »…). Mes arrière grands-parents paternels y tenaient un magasin qui fut remplacé par une animalerie puis par la vente de fromages de l’arrière pays. Ils avaient ouvert également une boutique de confection dans la plus grande bourgade la plus proche du Piochet. J’étais un bon parti ! Ruiné mais qui sait ? Merci les aïeux !</p><p> </p><p>                  (Zède s’est fait couillonner, avec ces rêves de grandeur marchande !)</p><p> </p><p>                  J’y ai un souvenir plus tardif mais assez précis. On trouvait des tas de magasins de disques en ville. Avec l’argent que j’avais gagné l’été en travaillant, je me suis payé une dizaine de vinyles de musique classique. J’étais en effet un peu en déficit en tant que mélomane, à part les incontournables Bach, Mozart et Beethoven, alors que je m’étais forgé, en autodidacte, une culture picturale assez solide, déficit que j’ai voulu combler en me procurant au moins les bases. Aussi ai-je acheté, en vrac :</p><p> </p><ul><li><em>Les tableaux d’une exposition de Moussorgski (pour compléter ma culture artistique)</em></li><li><em>Shéhérazade, de Rimski-Korsakov, dont le leitmotiv me plaisait. Et encore et toujours. </em></li><li><em>La symphonie Fantastique, de Berlioz, un peu tonitruant mais c’était l’époque.</em></li><li><em>Les ouvertures d’opéras de Wagner, dont la première, Tannhäuser. Je me suis découvert une véritable passion pour Wagner, sa musique en tout cas, sans connotation idéologique, et en distinguant sa musique de ce que je savais sur l’homme. Ceux qui mêlent les deux n’ont rien compris à l’art. La Tétralogie m’a beaucoup inspiré. J’ai visionné, durant des heures, la version pour la scène de Patrice Chéreau. Et j’ai fait un saut à Bayreuth… </em></li><li><em>Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, forcément lié au film 2001, Odyssée de l’espace, pour moi l’un des meilleurs à l’échelle de toute une vie. Il m’a marqué au plus au point et j’avais développé toute une théorie sur l’interprétation de la fameuse stèle de métal en forme de parallélépipède. A la fois figure algébrique ne représentant rien d’autre que la possibilité d’aller voir ailleurs, plus loin, tant est infinie la capacité du désir de se reconduire. La distance entre l’homme est la stèle représentait le manque qui suscite la résurrection permanente du désir. Je mêlais ça de mes connaissances sommaires sur Nietzsche et Einstein… Et j’obtenais une interprétation plausible.</em></li><li><em>Les gymnopédies de Satie, c’est simple, direct, efficace, décisif, souvent drôle.</em></li><li><em>Les préludes de Chopin, on ne s’en lasse pas. C’est incroyablement moderne. Gainsbourg ne s’y est pas trompé. Et Chopin n’est pas que l’amant fiévreux de George Sand.</em></li><li><em>Le prélude à l’après-midi d’un faune, de Debussy, qui complétait ma lecture de Mallarmé et faisait, par sa discrétion, un peu contrepoint avec Wagner. Je me suis toujours accommodé des contradictions et ceux qui me le reprochent n’ont qu’à balayer devant leur porte… Très visuel, en outre : on imagine assez bien les danseurs de Diaghilev incarner cette musique qui ensorcèle ou envoute.</em></li><li><em>Le Concerto pour la main gauche, de Ravel : une prouesse ! Mais certains passages vous demeurent diablement en tête. </em></li><li><em>Le Sacre du printemps, d’Igor Stravinsky, avec son fameux accord inlassablement répété sur un rythme de danse endiablée.</em></li><li><em>Et plus inattendu, l’opus 19, un quatuor à cordes d’Anton Webern (1905 !), que j’avais écouté par hasard sur France Musique et qui m’avait pris aux tripes. L’écriture peut</em> <em>rendre compte de certaines choses mais difficilement de l’émotion qui vous saisit à l’écoute de ce mouvement lent en crescendo et decrescendo, aisément mémorisable et que je n’attendais pas de la part de ce sériel réputé difficile. Si Proust l’eût entendu, nul doute qu’il s’en fût inspiré pour sa petite phrase de Vinteuil, consubstantiellement liée à son amour pour Odette. Huit minutes de pur bonheur…</em></li><li><em>La suite sur Faust, d’Henri Pousseur, notamment la scène de la caverne, où il fait en quelques phrases musicales entrecoupées de cris et clameurs, un résumé de la technique pianistique de Bach à Webern. J’aurais aimé faire de même en littérature mais pour qui ? Et à quoi bon ?</em></li></ul><p>                  Encore un de mes grands regrets : aimer certes la musique, sans en cerner toutes les richesses, faute de culture musicale de base.</p><p> </p><p>                  Si l’on prolonge par le boulevard Clémenceau, on rejoint la route de Toulouse, la rivale et capitale de la nouvelle région agrandie.</p><p> </p><p>      Du Languedoc et Roussillon, on s’est perdu en Occitanie.</p><p> </p><p>      T<strong>ANDIS QUE LA RUE AIGUILLERIE DEGRINGOLE VERS LE BOULEVARD LOUIS BLANC</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  J’ai vécu quelque part dans un immeuble de cette rue au début de ma relation avec ma première épouse, camarade de faculté et fille d’un écrivain (pourquoi ne pas dire son nom : Séguier, aujourd’hui bien oublié ! Auteur du <em>Noyer d’Amérique</em>, dont l’héroïne est justement sa fille), et un peu connu dans la région qui m’a toujours honoré de son affectueuse considération. On se téléphonait assez souvent jusqu’à sa tardive disparition. Et j’ai hérité de sa bibliothèque et de sa discothèque. Il m’appelait « Mon fils «  et avait déclaré à son épouse : « Il faudra bien que ce Teulon nous aille », jouant malicieusement sur mon double patronyme. Quant à sa fille, nos relations furent en dents de scie. Pourtant, je fus initié grâce à elle à la musique classique et à un certain cinéma de qualité. J’oubliais : aux randonnées pédestres. Ce qui est drôle, c’est qu’elle occupait l’appartement des frères Pagès, qui furent longtemps mes meilleurs copains de foot et de collège. C’est par Marcel, mon ex beau-père, c’était son prénom, que j’en suis venu à la critique littéraire. Il avait développé toute une théorie sur les rapports entre l’écriture moderne et le judaïsme, lui-même étant protestant, dont il admirait les récits fondamentaux et les messages sous-jacents.</p><p>                  En fait, sa fille m’a présenté à des amis qui possédaient une petite peinture un peu automatique correspondant exactement au type d’illustration, une machine désirante, qui me paraissait adaptée à un numéro de la revue Textuerre dont je m’occupais. Ces amis connaissaient le peintre, lequel enseignait aux Beaux-arts. Quelle ne fut notre surprise à tous les deux en nous rendant compte que nous nous connaissions depuis les années de collège-lycée…</p><p>                  Il s’appelait Jean-Louis, sa femme Claude, et je dois dire qu’ils m’ont tous les deux servis un temps de mentors : en me faisant confiance, en me prêtant des livres d’art, en me présentant des artistes importants. La vie nous a séparés mais on a passé de sacrés bons moments ensemble et je pense que sa production n’est pas reconnue à sa juste valeur.</p><p> </p><p>                  Nous formions une bande d’amis, Robert, Christophe, Charles et souvent Hicham, Christine, et surtout Marie, notre témoin de mariage (le premier, pour mémoire), qui habitait près du boulevard de Strasbourg. Coïncidence : elle est partie s’installer en la capitale alsacienne pour que son fils puisse profiter de son père. Elle nous a invités quelques jours au bord de la mer, tout près de Carthagène. On se sentait libre comme l’air en attendant de travailler pour de bon. La bohème, comme a chanté l’autre Charles.</p><p> </p><p>                  J’étais alors en fac de lettres, à mi temps puisque je travaillais au magasin des parents.</p><p> </p><p>                  A Notre Dame des tables, pas la vraie dont la crypte demeure sous la place Jean-Jaurès, c’est celle qui abritait la vierge noire, j’ai été malgré moi initié au latin si bien que je n’ai pas eu de difficulté à entrer dans  l’<em>Ulysse</em> de Joyce qui démarre en fanfare sur la fameuse pédanterie parodique de Buck Mulligan : <em>Introibo ad altàre dei</em>. La suite fut plus coriace.</p><p> </p><p>                  Je me souviens de :</p><p> </p><p><em>In nomine Patris et filli et Spriritus Sancti</em>. (auquel on répondait…) : <em>Amen !</em></p><p> </p><p><em>Kyrie, éleison</em>, (repris par le troupeau : <em>Kyrie, éleison</em>), suivi de <em>Christe, éleison</em>, puis retour à <em>Kyrie</em> (qui ne nous faisait pas forcément rire avant que le jeu de mot nous saute aux oreilles de manière criarde (Et laids ils sont !). Quand je me suis mis un peu à réfléchir,  je me demandais pourquoi on dissociait ainsi le Seigneur du Christ puisqu’ils étaient censés être une seule et même personne. Les voies/voix du seigneur sont décidément impénétrables.</p><p> </p><p><em>Gloria in exelsis deo</em> : Ca, j’aimais bien parce que le chant se déroulait sur un gracieux decrescendo modulé. C’est vrai que le latin est doux à entendre, et même sans musique, très musical. Brassens l’a bien saisi dans sa fameuse chanson qui clame : Sans le latin, la messe nous emmerde. Et sans doute aussi le Giono du <em>Roi sans divertissement</em>, dont l’assassin n’agissait jamais les nuits de messes solennelles.</p><p> </p><p><em>Dominus Vobiscum</em>. Là il fallait répondre <em>Et cum spiritu tuo</em>, et je me doutais que le <em>tuo</em> signifiait toi, alors je regardais l’abbé ou le curé du coin de l’œil pour voir s’il ne prenait pas la mouche… Habituellement, on le vouvoyait. On répétait plusieurs fois ce dialogue pendant la messe et j’ai fini par conclure qu’il s’agissait d’un dialogue de sourds.</p><p><em>Deo gratias</em> : A début, je pensais qu’il s’agissait de la fin de la messe. Et non ! C’était l’épitre ou quelque chose dans ce genre. Il y avait un autre <em>Deo Gratias</em> à la fin. Les pitres, c’est souvent nous qui les faisions, au catéchisme.</p><p> </p><p><em>Per omnia saecula saeculorum</em> (on répondait <em>Amen</em>) : Une jolie vision de l’éternité. Pour des êtres voués à la vie temporaire, joli programme et bel exemple de Vanité !</p><p> </p><p><em>Hic est enim calix</em> (Ceci est le calice) : J’ai très vite repéré que l’élévation du calice censé contenir le sang du Christ, en fait un vin de messe, commençait par ce démonstratif Hic, que je trouvais bien opportun pour la circonstance (Hic et Nunc !). Surtout que le curé semblait l’apprécier particulièrement.</p><p> </p><p><em>Agnus Dei, que tollis peccata mundi, miserere nobis/dona nobis pacem</em> : j’adorais le <em>tollis peccata</em> qui me faisait penser à une pétarade. Je me disais qu’Adam et Eve avaient bien merdé (et que c’était tant mieux, sinon on s’embêterait dans un monde parfait, asexué et aseptisé). Et donc pété aussi… Des bruits de paix auraient sévi, paraît-il, dans ce ménage…</p><p><em>Domine non sum dignus</em> (j’ai oublié la suite) mais en gros j’étais censé être guéri. Je n’ai jamais été gravement malade durant mon enfance, et quand je l’étais un tant soit peu, gros rhume ou angine, on m’envoyait tout de même en classe. Meilleur moyen de guérir. De fait, on ne s’est jamais occupé de mes dents ni de mes yeux, malgré les divers avertissements de la médecine scolaire. Cela n’a pas arrangé ma myopie. Ni mes caries ultérieures. Le bon Dieu était avec moi. Il faut croire…</p><p> </p><p>Et surtout : <em>Ite missa est</em> &#8211; et là c’était l’ultime et désiré <em>gratias</em>. Et l’on était peinard jusqu’au dimanche suivant. On pensait alors au repas de midi, forcément meilleur qu’à la cantine. Ah, non j’oubliais, avant la communion solennelle y’avait le catéchisme. Le jeudi à l’époque. Le problème c’est que plus on nous en disait, plus j’avais tendance à critiquer. Trop de contradictions sur la question du bien et du mal conçu par le Créateur. On a fini par une rupture à l’amiable.</p><p> </p><p>                  La prière n’a jamais été mon fort. Très jeune je récitais, comme on nous le recommandait, le <em>Notre père</em>. Je terminais toujours ma prière par des énumérations : les parents, les oncles et tantes paternels, les grands parents-maternels et c’est à peu près tout donc je terminais par, moi, ma sœur, mon cousin. Je ne suis jamais allé au-delà ? Quand ma cousine est née, je ne faisais plus la prière…</p><p>                  Cela me rappelle que mon ami Roch Salager, qui partage avec moi certains éditeurs de poésie, est très croyant et ne rate jamais une messe ou une cérémonie funèbre. Très ouvert sur tous les plans par ailleurs. Il habite derrière le boulevard Louis Blanc.</p><p> </p><p>                  Un souvenir, dans ma période chrétienne, avant mes 10 ans : le mécréant Ray me faisait part de son scepticisme quant à l’existence de Dieu. Il ne croyait qu’en ce qu’il voyait : Et le cul de mon curé, tu l’as vu ? Et pourtant il existe, andouille ! Eh bien il ne m’a rien dit. Il a même reconnu la pertinence de mon argument. Zède en a bien évidemment en a rajouté : on ne traite pas son père d’andouille ! Elle le traitait bien de c… pourtant… Pas souvent en face il est vrai.</p><p> </p><p>                  C’est à cette paroisse que se rattachait le patronage où je passais, avec les copains du quartier, mes jeudis après-midi. On nous amenait en car à l’extérieur de la ville, soit pour jouer au foot, soit pour prendre l’air et nous ennuyer en pleine nature, soit quand il faisait mauvais au cinéma de la paroisse Ste Bernadette, très près de ce qui deviendrait bien plus tard la fac Paul Valéry, et son fabuleux ciné-club. Au patronage, c’étaient soit des westerns (<em>La captive du désert</em>), soit des films un peu orientés style cathos (<em>La maison du bonheur</em>), soit des tableaux de la misère humaine (<em>Sans famille</em>). On nous avait passé en boucle l’Ali Baba, avec Fernandel. Le très cabotin Ray reprenait une  de ses répliques, quand il était en verve : <em>T’es gentille, tu sais ?</em> En général, c’était destiné à ma sœur ou à une invitée. J’avais l’art de me faire des tas de copains à cette époque. Je les ai pour la plupart tous perdus de vue. Si je réunissais tous ceux que j’ai fréquentés, parfois de manière assidue et préférentielle, je pourrais remplir un zénith. Il ne m’en reste que très peu aujourd’hui et il m’arrive de le déplorer. Bon,  on peut se permettre d’entretenir des relations gratuites quand on est jeunes et que l’on se sent peu responsabilisés. Plus tard, le cercle se restreint à la famille et au domaine professionnel.</p><p> </p><p>                  Pour peu que l’on déménage et la vie amicale devient un désert où résistent une poignée de plantes grasses, rescapées du marasme. Heureusement, le milieu de la culture favorise en permanence de nouvelles rencontres si bien que la solitude ne pèse que modérément, surtout si l’on demeure bien entouré.</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais été mêlé au milieu du cinéma. Tout au plus ai-je élaboré une vidéo pour un film que ma fille a consacré à mon ami-artiste Yves Reynier.  Et proposé à un scénario sur Michel Butor à Bernard Rapp et sa fameuse émission sur les 100 écrivains du XXème, selon lui. Scénario que j’avais confié, à l’époque à la belle sœur d’André-Pierre Arnal, Charlotte, qui m’avait contacté à ce sujet.</p><p> </p><p>                  Nous avons entrepris ensemble le voyage jusqu’à Lucinges. Il doit me rester des enregistrements. Ce qui demeure quand on a tout oublié.</p><p> </p><p>                  On se garait un peu partout en ville. Le Centre n’était pas piéton alors. J’ai pris d’innombrables PV de stationnement. Pour le jour de l’an, deux ados, bien sous tout rapport, que je croisais souvent en ville,  m’ont piqué ma voiture, me rappelle plus laquelle, Simca ou quelque chose dans le genre. J’avais entendu dire qu’un gang sévissait à Palavas. Je fais vite une déclaration chez les flics du cours Gambetta, moins encombrés à l’époque. Ils me regardent en se marrant,  je me demande pourquoi. J’appelle mon beau-frère de l’époque, Yoyo selon ma sœur, et il m’accompagne en direction de la mer. Et, face à l’étang, sur qui nous tombons ? Sur nos voleurs en panne, sans doute pour avoir noyé le moteur. Le beauf les interpelle avec détermination et les deux jeunes s’enfuient dans les roseaux. N’écoutant que notre courage, nous les poursuivons à nos risques et périls. Comme quoi quand on est dans l’action&#8230;  Les flics se sont bien marrés quand je leur ai relaté au téléphone l’épisode. En fait, ils ne m’ont sans doute pas cru et ont pensé que je ne me souvenais tout bêtement plus de l’endroit où je m’étais garé la veille, en rentrant du réveillon. Et que la mémoire m’était revenue… Eh bien c’était vrai. Je le jure. Nous fûmes deux, je le maintiens.</p><p> </p><p>                  Il m’est arrivé, dans un autre quartier, le mas Drevon, de courser une silhouette qui venait de voler son sac à une vieille dame. J’ai réussi à la coincer en voiture dans une impasse avant de me rendre compte qu’il s’agissait d’une femme, la trentaine révolue, de la corpulence d’un ado, sans doute en manque ou prise d’alcool. Toujours est-il que je lui demandais de me rendre le sac, ce qu’elle fit, après quelque secondes d’hésitation. Je réalisais alors combien je m’étais mis en danger. En admettant qu’elle ait eu un complice&#8230;</p><p> </p><p>                  Or le danger fut bien plus grand quand je rapportais le sac à la vieille dame. Celle-ci se confondit certes en remerciements. Cependant,  la foule des curieux grossissait et certains m’avaient vu lui restituer le sac, de sorte que d’aucuns pensèrent que j’étais tout bonnement le voleur, repentant. La polémique grossissait, la vieille dame prise en charge s’éloignait et je ne dus mon salut qu’à l’intervention providentielle de l’avisé Ray,  qui m’entraîna du côté des Sylvains où nous vivions. Je me suis toujours méfié des mouvements de foule et des réactions grégaires et stéréotypées, à l’emporte-pièce, à la recherche du bouc-émissaire du jour. Quand je pense que certains en appellent aux quatre volontés du Peuple souverain… Une injustice peut en cacher une autre ! Je suis rentré en décrétant : Je suis un héros. C’est pas si souvent. Sous les bravos… Un zéro, oui !</p><p> </p><p>                  Autant ses mouvements peuvent m’émouvoir, en images, dans le cinéma russe par ex, <em>La mère</em> d’après Gorki ou l’éternel <em>Potemkine</em>, autant j’en appréhende les réactions édictées par la haine, irresponsables et excessives. Je cite Céline : « Et de s’écraser toujours plus, toujours davantage, à faire gicler le sang, partout des yeux, des oreilles, des corps piétinés, de leurs chausses, en bouillie de chairs », lit-on dans <em>La &#8211; </em>pourtant très médiévale &#8211; <em>Volonté du Roi Krogold</em>.</p><p>                  Curieux que dans mes rêves récurrents, je ne retrouve pas ma voiture, toujours dans ce quartier qui conduit au faubourg de Nîmes. Comme quoi les rêves demeurent obstinément aux ères préhistoriques de notre existence. J’en fais régulièrement d’autres. Je dois repasser le bac et évidemment je ne connais rien du programme. Je suis en cours et le nombre d’élèves augmente au fil des minutes de sorte que je ne tiens plus la classe : plus je m’énerve, plus ça dégénère. Je suis poursuivi par un taureau tout noir qui finit par concentrer sa fureur vers moi. En principe je me réveille pour lui échapper.</p><p> </p><p>                  Ceci dit, le songe, comme disait Strindberg, ne vire pas systématiquement au cauchemar. Dans le cas des grands parkings que j’imagine du côté de la cathédrale St Pierre ou du Faubourg de Nîmes, ils ont un aspect rassurant. Comme si je retrouvais une vieille connaissance. Cela me fait penser à ce rêve d’Henri Michaux où il découvre avec ravissement un lac sur la place de l’opéra. On a plus envie de prolonger le rêve que de l’abréger.</p><p> </p><p>                  Juste avant la place Notre Dame se trouvait le magasin de sport d’un ancien joueur du SOM, réputé très dur, voire dangereux, au point qu’un livre aurait été écrit sur lui : <em>Le voyou du football</em>. Il nous faisait acheter des tenues dans sa boutique et comme il était en même temps prof de gym, il faisait à chaque rentrée,  nos shorts et maillots, son beurre. Les élèves qui arboraient  sa tenue, maillot et chaussettes jaunes, ou orange, ne passaient pas inaperçus et les anciens, parfois même ses collègues disaient : Encore un élève à Bénèfle (c’est comme ça que nous l’appelions). Il était très rancunier et je me le suis mis à dos en répondant trop spontanément à l’une de ses questions sur un joueur (Marc ?) qu’il nous désignait du doigt afin de se vanter de l’avoir formé : « Celui-là, il est nul ! ».  En revanche, il ne connaissait qu’un seul sport,  le foot, ce qui m’arrangeait bien. Pas de saut en hauteur ni de corde à nœuds à grimper. Il organisait des tournois et faisait systématiquement gagner ses équipes en sifflant des penalties  imaginaires ou en oubliant des hors-jeux criards. En son absence, au magasin, il y avait toujours quelque monsieur plutôt jeune et sportif qui venait courtiser sa femme et sa belle-sœur je suppose. Bref il devait être cocu. Et nous arborions ses couleurs.</p><p> </p><p>                  Je n’aimais pas le cours de gymnastique. Je n’avais pas la souplesse de mes camarades et n’ai jamais pu,  jambes raides, ramasser un objet à mes pieds. J’étais nul au grimper de corde et comme j’avais le vertige, c’est d’ailleurs ainsi que je m’en suis aperçu, je ne parvenais pas à traverser le portique. Le saut en hauteur était un cauchemar pour moi. Seule la course me convenait, qu’elle soit de vitesse ou d’endurance.</p><p> </p><p>                  Allez savoir pourquoi, je m’étais entiché d’un joueur du SOM, qui se nommait Archimbeau, comme le vendeur d’huitres de Bouzigues. Je ne l’ai pourtant jamais vu marquer un but. On disait de lui qu’il était pistonné par son père qui occupait un poste important à la direction du club. Mes copains le traitaient de « brèle » ou de chèvre,  mais je l’aimais bien car il était vaillant et semblait ne jamais se décourager. J’avais repéré qu’il penchait la tête quand il revenait vers son camp après une attaque avortée. Ainsi m’a-t-on vu, pendant trois mois, adopter la même attitude, courir incessamment vers le ballon et ne jamais marquer un but,  revenir dans mon camp la tête penchée, je ne sais plus de quel côté. J’entends encore une voix de crécelle hurler dans le stade avè l’accent : Allez SOOOOM. Et le SOM perdait toujours !</p><p> </p><p>                  Rue de la Carbonnerie, plus exactement Impasse du Broussonet, on peut croiser Christian Laune dans sa galerie voutée, Chantiers Boîtes noires, chez qui j’ai réalisé jadis une performance d’écriture en direct, à sa demande. J’y ai aussi fait des cochonneries à son insu. C’est fou le nombre d’artistes importants qui sont passés par sa galerie. C’est lui qui a engagé à deux reprises 8 sets à Nice amenant pêle-mêle Di Rosa et Mogarra, Bordarier et Combas, Laube et Caillol, Marc Aurelle… J’étais au Pour et Contre chez Ben le soir où le mouvement a été baptisé La figuration libre. J’ai dû faire partie des tous premiers commentateurs (le premier ?) de Combas et Di Rosa. Je suis resté très ami avec Mogarra, même si celui-ci a quelque peu coupé les ponts avec un milieu qui l’a déçu. Laune a exposé Gasiorowski, Sicilia, Convert… Un peu avant, il avait fait ses premières armes, accompagné de Marc Aurelle, avec la galerie Errata, (toute première présentation de Combas, magnifique expo de Saytour puis des niçois Dolla, Lanneau et Ben…). Il vient de m’annoncer que Boite noire va fermer et que je suis invité à la dernière. C’est fait. Très émouvant.</p><p> </p><p>                  Le boulevard Louis Blanc est associé, outre notre tentative de vie en communauté au-dessus du bar d’Edouard, à une relation torride avec une femme mariée et qui aurait pu mal finir. J’en frémis aujourd’hui tellement je me suis mis en danger et je réalise combien de temps j’ai perdu que j’aurais pu passer à étudier, préparer mes concours, lire et écrire tandis que je vivais en hédoniste à me ruiner la santé. L’oisiveté est la mère de tous les vices. Elle procure finalement des motifs de satisfaction minables au regard de nos ambitions si l’on en a. En l’occurrence, le besoin d’oublier mes échecs aux concours, les doutes quant à l’avenir… On peut se réjouir des moments de partage dans un premier temps mais l’absurdité et la médiocrité nous gagnent et l’on se rend compte que l’on a dilapidé beaucoup de ce précieux temps qui va si vite et ne se rattrape plus. C’est un peu la leçon de la <em>Peau de chagrin. </em>On privilégie, dans une course suicidaire en avant, le plaisir immédiat et au bout du compte, on n’a pas avancé d’un pouce sur les priorités que l’on s’était fixées.</p><p> </p><p>                  A côté du bar, une agence où travaillait l’ancien compagnon de la Nasillarde, à, cause duquel elle avait tenté de se suicider. Le patron ou directeur n’avait pas cru nécessaire de lui rendre ses clés, ce qui me gênait lorsque nous entendions du bruit,  la nuit, du côté du rez-de-chaussée. Après plusieurs réclamations téléphoniques, je décide de prendre les choses en main…</p><p> </p><p>                  N’écoutant que ma témérité d’alors, et même s’il s’agissait d’un bien plus fort que moi, je rentre en trombe dans son bureau où il m’avait fait dire, par la secrétaire, qu’il ne pouvait pas me recevoir. Le gars le prend mal et me prévient qu’il ne me donnera pas d’argent (comme quoi il ne devait pas être très clair !). Je lui réponds calmement que je ne viens pas pour ça. Il se détend, je lui explique les motifs de ma visite et il se fait plus cordial. Nous nous quittons les meilleurs amis du monde, clés en poche. Ah, si l’argent…</p><p> </p><p>                  Louis Blanc : Y vit encore le couple d’artistes Vermeille/Soulcié, injustement mis sur la touche par les divers décideurs du milieu de l’art,  ne serait-ce qu’en notre région. Lui est un graveur hors pair et le monde qu’il crée dans ses peintures est unique en son genre. Elle, de son côté, grâce à ses portraits, précède la vogue du féminisme actuel. Elle a pertinemment illustré <em>La fin du Grand Sam</em>, mon hommage à Beckett, pièce en trois actes où l’Homme est graduellement  malmené au bénéfice de la Femme. Nous y avons dîné avec Roger Laporte, Fata Morgana, et Frédéric-Jacques Temple, excusez du peu…</p><p> </p><p>                  Ce boulevard fait partie de la ceinture qui permet de se faire une idée la Commune clôture, et ses remparts protecteurs, réunissant Montpellier et Montpellieret. Il se terminait naguère par l’enceinte de l’hôpital général St Charles, aujourd’hui désaffecté, construit sur l’ancien enclos des Carmes. Les hôpitaux, et même les cliniques privées, ont quitté le cœur de ville et ça fait belle lurette que St Eloi ne se trouve plus rue de l’université.</p><p> </p><p>                  Autrefois, on entrait par la porte d’Italie, le Pyla St Gely, pour rejoindre la porte l’Espagne, dans le prolongement de l’actuelle Grand rue Jean Moulin. Le boulevard Louis Blanc, délimitait le cœur de Ville et de l’ancien Écusson. On y rejoignait jadis la route de Nîmes, d’Avignon, de Marseille et Lyon. Partant, de Vergèze. Cela ne saurait tarder.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      ET DONC VERS LE QUAI DU VERDANSON…</strong></p><p> </p><p>                  J’y ai habité tout un été, en pleine séparation avec ma première épouse. Un simple studio, avec de quoi se laver et de quoi écrire. Je ne mangeais jamais chez moi à cette époque estudiantine. Au-dessus vivait un trio d’amis. Il n’empêche, les périodes d’euphorie alternaient avec le découragement et l’angoisse du lendemain. Je ne savais pas de quoi ce dernier serait fait et il n’était pas question de poursuivre dans le commerce qui me faisait vivre. Le poste providentiel qui se libérait à Valence d’Albi est venu corriger tout cela. J’ai cédé l’appart à ma copine Claire, alors dans la dèche, encore une dont je viens d’apprendre le décès, ai récupéré  celui de mon épouse (toujours la première) au Mas Drevon, tandis qu’elle était mutée dans la région parisienne, en tant que prof elle aussi. J’ai quand même eu le temps, dans cet immeuble du temps jadis, de rédiger le début de <em>Connexités</em>. Une déambulation dans les rues de Montpellier déjà. Mais en quête de connexions de la littérature avec d’autres activités : la peinture, l’image en mouvement, la sculpture, l’architecture, la danse, la musique… Tout ce qui peut nous nourrir, quoi !</p><p> </p><p>                  En bas de l’immeuble, en renfoncement circulaire, en bout de rue Villefranche, l’atelier d’Alain Clément, avant son déménagement, et aujourd’hui de Vincent Bioulès.</p><p> </p><p>                  François Lagarde y a également habité avant d’émigrer vers l’avenue de Lodève. Nous fûmes quelques temps très proches puis nos relations se sont délitées, je suppose que je l’ai déçu. Il aimait bien les gens célèbres. Quand on attend trop de moi… Toujours est-il qu’il a fait quelques photos extraordinaires, dont une qui m’a servi de couverture pour <em>L’île aux peintres, </em>qu’il m’a bien aidé quand je me suis lancé dans l’édition. On a fait des fêtes formidables chez lui et il m’a présenté Valère Novarina (devenu un ami et l’un de mes auteurs de prédilection), Bernard Lamarche-Vadel (qui m’a fait publier dans sa revue Artistes) ou encore Renaud Camus, alors le protégé de Barthes, chez qui je suis allé ensuite avec Delphine Renard avant qu’il ne se mette à la politique et à ses théories du grand remplacement. Incidemment, Lagarde il m’a fait rencontrer Bryon Gysin mais je n’ai pas accroché. D’autres encore. Il nous a vite quittés : il avait conçu une grosse manifestation sur Ernst Junger à Montpellier mais la municipalité, frileuse, l’a annulée, pour des raisons discutables. Cet échec l’a durablement affecté.</p><p>                  Je me souviens qu’il avait organisé une lecture avec Jean-Noël Vuarnet à la maison des 100 regards, dans le quartier de l’Aiguelongue. Lui et Jean-Marc. Ferrari, puis Brigitte Rambaud, ont été des animateurs formidables durant les années 80. Même le Net ne s’en souvient plus…</p><p> </p><p>                  <em>Connexités </em>: Le livre est ir-résumable, en gros un narrateur erre dans les rues de Montpellier à la recherche d’un certain Maurice (en fait Maurice Roche, l’auteur de <em>Compact</em>).</p><p> </p><p>                  Au fil de ses pérégrinations compliquées de digressions, il croise sept artistes qui chacun lui révèlent une technique littérarisable. Elle est échangée et aussitôt mis en pratique contre un os du crâne et un 7<sup>ème</sup> des droits d’auteur. Je résume de mémoire une composition complexe. Il se peut que je fasse des erreurs. Or l’erreur est humaine…</p><p> </p><p><em>Le début plantait le décor, la ville, et s’ancrait résolument dans l’écriture moderne : Céline était sollicité tout comme Joyce, et Rabelais évoqué puisque le livre commence rue trésoriers de France où il habita,  et moi itou. J’y prends une douche de culture avant de démarrer ma quête dans les rues de la ville. </em></p><p><em>Pour le cinéma et l’image vidéo, je m’étais servi de Tjeerd Alkema qui promenait sa caméra dans les ruelles du centre, pratiquant ainsi une sculpture par déplacement. Je m’en inspire encore en ces pages. Pour une scène se déroulant sur la Comédie,  j’avais emprunté à Jacques Fournel et Jean-Luc Saumade, leur balayage systématique des arènes de Nîmes. Je réalisais ce balayage en 7 secondes, du cinéma Gaumont, ancienne demeure royale, puis hôtel Nevet, avant que de faire Le bonheur des dames, jusqu’au théâtre.</em></p><p><em>Pour la musique, et là il ne s’agit plus de fiction mais d’authenticité,  j’avais demandé à mon ami Georges Merrheim de m’expliquer le système dodécaphonique. Je suis incapable aujourd’hui de révéler la genèse de cette partie truffée aussi de citations connectées, à part qu’elle m’a servi pour composer la mise en page en recourant à des séries prédéterminées. Des contraintes en quelque sorte. Nous sommes vers le Triangle et l’avenue Frédéric Mistral.</em></p><p><em>Pour la peinture, j’ai repris graphiquement le système d’Alain Clément qui partait des zones latérales de ses toiles, emplies de gestes colorés, identifiables comme tels, pour venir se confondre au centre dans un effet miroir-écran, avec impossibilité de reconnaître lesdits gestes à présent mélangés. J’avais donc établi deux colonnes qui, au fil des pages se rejoignaient partiellement puis totalement à la fin. Un monochrome en quelque sorte. J’avais choisi un lieu symbolique : les Beaux-arts d’alors, derrière Notre Dame des tables. </em></p><p><em>Pour la danse, je me suis simplement amusé à faire danser les lignes sur la page. Les textes provenaient surtout de citations, de lettres d’une amie-lectrice parisienne (Catherine F.), de souvenirs et de réflexions sur la chorégraphie. Caroline Carlson m’avait inspiré. J’utilisais notamment des verbes d’action injonctifs. Nous étions alors dans l’axe, qui va de la rue St Guilhem au Boulevard du jeu de Paume.</em></p><p><em>Pour l’architecture,  j’avais construit la page de manière assez complexe : en haut des extraits de la Bible, le Genèse, en bas des citations scientifiques. Au milieu, l’Histoire de Thomas le transparent, ouvertement emprunté à Maurice Blanchot. Cette séquence tourne autour de la cathédrale St Pierre. </em></p><p><em>Pour le final,  je n’ai plus d’os à distribuer. J’avais bouclé mon itinéraire. Je fuyais par le plan d’eau et l’aqueduc des arceaux qui prolonge le Peyrou, sans doute pour me retrouver ensuite dans l’eau de ma douche initiale. En fond, le Pic St Loup cher à Serge Lunal et la lune qui se reflète dans le plan d’eau. </em></p><p>                  Pour en revenir à Claire, elle  a été triplement importante pour moi : d’abord elle est venue me consoler à la fin d’une conférence peu glorieuse et  nous sommes vite devenus amis. Ensuite, comme elle écrivait, elle m’a inspiré le début de mon hommage à Beckett. « Y’ a quelqu’un ? », « Y’a personne ? »,  viennent directement des écrits qu’elle m’avait montrés à l’époque, quand elle habitait rue du Pont de Lattes. Le reste est venu sans peine.</p><p> </p><p>                  Enfin, elle m’a fréquemment logé quand je montais à Paris, notamment pour une biennale à laquelle participait Fouad Bellamine, ou encore bien plus tard, quand j’ai passé le Capès ou l’agrégation. En alternance avec mon ami Robert, à présent sur la Côte d’azur, ou Gildas Bennani, partie s’installer au Maroc. C’est fou le nombre de montpelliérains qui ont quitté Montpellier !</p><p> </p><p>                  Claire, comme l’eau qui coule dans le Verdanson (ancien Merdanson) dans le lit duquel se trouve, paraît-il la « font putanelle ». Ca ne s’invente pas. C’est que l’on avait besoin d’eau pour teinter les draps en rouge écarlate qui concouraient à l’essor commercial de la ville. Les garrigues s’en souviennent, où l’on ramassait la cochenille au pied des chênes Kermes. Car l’ingéniosité humaine n’a pas de limites, surtout.            </p><p> </p><p>                  Quitter Montpellier. Impensable et pourtant !</p><p> </p><p>                  Ce que je ne tarderais pas à faire, y compris dans ce livre !</p><p> </p><p>                  Mais pas graduellement, par à coups, jusqu’à la décision irrévocable.</p><p>                  Je ne vais m’en tenir à présent qu’aux lieux que j’ai par la suite habités.</p><p> </p><p>                  Mon ami Roch, poète et ancien musicien, habite toujours le quartier. Je l’ai rencontré quand il était bouquiniste, entre deux carrières. Tout près du théâtre Lakanal (aujourd’hui Tabards) où j’ai participé à une table ronde sur la peinture, avec Hauc et René Pons, puis à une lecture de mes textes, enregistrés par Pascal Comelade, sur une de ses improvisations au synthé. C’était avant que sa carrière n’éclate.</p><p> </p><p>                  Roch m’appelle à chaque mi-temps d’un grand match de foot et nous refaisons le monde. La marche du monde comme disait Giono. De nos chers disparus. De nos publications. De nos problèmes de santé. J’ai rarement vu quelqu’un utiliser un langage juste et châtié même pour des évocations les plus quotidiennes et banales.</p><p> </p><p>      <strong>            </strong></p><p><strong>      SORTONS QUELQUE PEU DE L’ÉCUSSON, POUR ÉVOQUER L’AVENUE DE PALAVAS</strong> </p><p> </p><p>                  J’ai bien conscience d’avoir entrepris une besogne qui évolue en permanence par rapport à mon projet initial. Je cherchais à rayonner à partir d’un lieu initial, la rue trésoriers de France, au cœur de l’Histoire de la ville. A partir d’un certain âge, disons celui de la maturité, je me limite aux lieux que j’ai habités et qui s’éloignent petit à petit de l’écusson. Comme victime d’un effet centrifuge. Je triche un peu en ne respectant pas la chronologie.</p><p> </p><p>                  Avenue de Palavas, l’Écusson, on le rejoint pourtant assez vite à pied.. A ce moment-là, on se retrouvait à la station balnéaire en moins d’un quart d’heure. Pas de Pré d’arènes, de feux tous les cent mètres et de rond point assassin pour vous écœurer de la circulation. On roulait plus vite mais sans trop de danger. Une exception toutefois : un grand-père s’est fait renverser sous mes yeux. Il marchait vraiment lentement et en oblique, au milieu de la rue, et en dehors des passages protégés, juste en deçà d’une côte. Je vois encore la peau se décoller de l’asphalte, dégoulinant de sang. L’ambulance est vite arrivée. On en a beaucoup parlé, dans le quartier  jusqu’au lendemain. Puis on a parlé de la Pologne et de Lech Walésa. On entendait <em>Bette Davis eyes</em> à la radio.  Et <em>Victime de l’amour</em>.</p><p> </p><p>                  J’y ai vécu une paire d’années. Les propriétaires habitaient en dessous. Leur fils, très beau jeune homme bien sous tous rapports et amoureux de ma compagne d’alors, était toujours fourré chez nous. Il se prostituait du côté des jardins de Peyrou, nous livrait des anecdotes croustillantes sur ses divers clients  et tenait à tous prix à me faire découvrir les joies de l’homosexualité. Je n’ai pas cédé à ses instances,  je n’avais pas de penchant marqué de ce côté-là, et il faut croire que le ciel,  auquel je ne crois pas m’en a récompensé, disons que le hasard a pour moi bien fait les choses, puisque les années Sida n’allaient pas tarder à montrer le bout de leur tragique nez. On amorçait les années funestes…</p><p> </p><p>                  C’étaient pourtant des années d’insouciance et de fête, d’alcool aussi, dont on ne se méfie jamais assez. Ce fut pour moi une période assez prolixe sur le plan de la critique d’art.</p><p> </p><p>                  Je m’exportais, dormais chez les artistes, à Nice, Toulouse ou Marseille, passais mon temps à circuler en voiture d’une ville à l’autre. Ma compagne d’alors me répétait : T’es toujours jamais là. Je vivais, je dois le dire, en hédoniste d’autant que je partageais mon temps entre ma ville et le petit village à côté d’Albi où je travaillais. Une double vie en quelque sorte. J’avais plein de nouveaux amis. J’avais l’impression que rien ne me résistait. Que l’on n’attendait que moi dans une école d’art. En fait, dans l’art comme ailleurs, sévit le struggle for life et j’ai manqué d’humilité tout en jouant à mes dépens le rôle du candide. Je ne le regrette point aujourd’hui parce que j’ai pu enseigner ce qui me tenait le plus à cœur, la littérature. D’ailleurs, dans la hiérarchie de mes activités préférées, au-delà du charnel je veux dire, je citerais.</p><p><em>En premier, La littérature – et de la meilleure croyez-moi, ainsi que le chantait Michel Jonasz.</em></p><p><em>En second, L’écriture. C’est un vice chez moi. Depuis l’adolescence. </em></p><p><em>En troisième positon, Chanter. J’adore ça, en petit comité. Je me sens plus à l’aise. En tout cas j’ai adoré.</em></p><p><em>J’ai chanté en public : </em></p><ul><li><em>A 15 ans, en colonie de vacances A toi de choisir, de Richard Anthony, en duo avec mon flirt d’alors, Dani, du Piochet. Je jouais déjà de la guitare pour les copains. Ca séduit beaucoup, une guitare ! Ça fait son petit effet. Surtout si la voix suit…</em></li><li><em>A 17 ans Que je t’aime et Je suis né dans la rue, accompagné par l’orchestre lors d’un bal de village. Je m’étais pas mal amélioré à la guitare. Et j’avais mon petit succès, d’estime… </em></li><li><em>Senorita, de Capdevielle, accompagné par des profs et élèves. A la fête des Cours Daudet, à Montpellier. Une vraie salle. Un peu les chocottes mais tout s’est bien passé.</em></li><li><em>Dès que le vent tournera, de Renaud, avec des élèves, dans une autre salle..</em></li><li><em>Nowhere man, des Beatles, avec des collègues- (Et aussi Kokomo, des Beach Boys), dans la cour du Cours. Je tenais la basse, à la Paul Mac Cartney. Des félicitations en fin de concert.</em></li><li><em>Le bon vieux temps du rock’n roll, de Johnny, avec mon ami Jean-Marie, hélas disparu, virtuose de la guitare, et qui a mis en musique un de mes recueils de poésie Etlesmotspourledire. Pour la fête du collège Fontcarrade. </em></li><li><em>Mourir dans tes bras, d’Adamo, devant l’ancien groupe de mon ami André, ancien musicien et photographe, notamment de la couverture de ce livre. Et aussi vendeur de disques aux Puces de La Paillade. C’est comme ça que l’on s’est connus. Une autre fois j’ai chanté chez lui Résident de la république, de Baschung. </em></li></ul><p><em> </em></p><p><em>  En 4<sup>ème</sup>, aller au cinéma ou regarder un bon film. Il en reste.  </em></p><p><em>En cinq, Chiner dans quelque brocante ou marché aux puces, librairie d’occasion ou disquaire. </em></p><p><em>En six, Visiter des expositions d’art contemporain ou les grands musées du monde entier. Ceux qui ne connaissent que mes activités de critique d’art seront sans doute étonnés de voir que celui-ci n’apparaît qu’en sixième position, et souvent contraint et forcé. On a tous connu ça dans la vie. On voulait faire une activité et c’est dans une autre que ‘on a réussi. </em></p><p><em>En 7, Ecouter de la musique bien tranquillement chez moi, un peu tous les genres avec une nette préférence pour le classique (que j’écoute beaucoup aussi à la radio).</em></p><p><em>J’aurais mauvaise grâce à ne point ajouter : regarder un bon match de foot, avec mon équipe favorite qui gagne. On se ne refait pas. On ne guérit jamais de son enfance. Bien peinard, à la télé. </em>        <em>Surtout pas dans un stade. Certains matchs m’ont traumatisé à vie. Les prétendus supporters du moins. </em></p><p><em> J’aime aussi beaucoup voyager, dans des villes et des pays ou des régions qui m’attirent</em>. <em>Parce que le nom me fait rêver, parce qu’y ont vécu des artistes que j’admire, parce qu’ une opportunité se présente : la Norvège grâce à Oddjborg, la Finlande grâce à Carita, la Maroc grâce à Fouad Bellamine. Madrid et sa région, Naples et la cote amalfitaine, ou encore Dublin avec Roland, Moscou et St Pétersbourg avec ma sœur et mon beau frère Titoche, New York avec Georges… </em></p><p><em> J’aurais pu y ajouter bien évidemment Enseigner. Cela aura dépendu, des années, des établissements, des classes et des élèves</em>. A Albi et à Montpellier, ça s’est plutôt bien passé sauf au collège de Fontcarrade mais c’’était dans des conditions particulières. J’expérimentais les méthodes nouvelles préconisées par l’IUFM au jour le jour. J’étais le seul à le faire et sans aucun repère. Ca s’est passé moyennement à Vergèze, mais plutôt bien à Vauvert, le lycée de Lunel ou de Milhaud. Avec les élèves du moins. Pas toujours avec les profs et leurs perpétuelles revendications, leur refus systématique de l’innovation, leur jalousie parfois. Heureusement certains collègues sortent du lot : Jawad, Amand, Richard, Sylvie… En revanche, il ya tellement de contraintes désagréables et inutiles : conseil de classe, discussions inutiles, copies et devoirs obligatoires, que je ne peux mettre l’enseignement dans mes préférences.</p><p><em> </em></p><p>            J’y ajouterai bien aussi : <em>Passer une bonne soirée entre amis ou dans le meilleur des cas, en famille. Même si ça ne finit pas toujours bien pour peu que l’on aborde les sujets qui fâchent. </em></p><p><em> </em></p><p>            J’ai écrit pas mal de poèmes pour des anniversaires, des mariages, des événements, des amis… Je pars en principe d’un air connu et j’y adjoins mes paroles. Je l’ai fait pour ma sœur (<em>Imagine,</em> de Lennon), pour mon beau-frère (<em>Jérome, c’est moi)</em>, pour mon beau-père (<em>Gentlemen cambrioleur,</em> de Dutronc), pour mon fugace gendre (<em>Toi, l’auvergnat)</em>, pour ma tante (<em>Ratata </em>d’Antoine), mon oncle (<em>Suzette)</em>, mon père (<em>Rock’n’roll collection </em>de Laurent Voulzy), ma cousine  (<em>Ta Katy t’a quitté)</em>,  pour mes filles (<em>Ma tête,</em> d’Adamo, <em>La chanson douce,</em> d’Henri Salvador…) et ma petite-fille (<em>Ti amo,</em> de Toto Cotugno),  pour l’ami Jojo (<em>Mon copain Bismark,</em> de Nino Ferrer) et pour l’ami Pierre (<em>Space odity,</em> de Bowie<em>), Les filles du port de Brest </em>pour Isabelle M. et Oddjie, Oh Marie Energie (<em>Mamie Blue</em>) et <em>L’important c’est la rose </em>pour Marie G, <em>Comme toi </em>de Goldmann pour l’amie Delph, <em>Le cauchemar psychomoteur,</em> d’Hugues Aufray pour JP G, <em>Tombe la neige </em>pour Tatsumi,  <em>Gaby </em>pour le Gab, <em>Les 3 cloches </em>pour Didi, <em>A l’eau de la claire fontaine </em>pour Béa H. … je ne peux citer tout le monde, et bien évidemment pour CTN (<em>Juanita Banana </em>de Salvador et surtout <em>La maison où j’ai grandi </em>de Françoise Hardy)…</p><p>                  Zède ne m’a inspiré aucune chanson. Pierre Perret c’en était chargé avant moi…</p><p> </p><p>                  Les années 80, c’était la liberté et en même temps, quelque chose ne tournait pas rond. Peut-être le fait d’avoir mis entre parenthèses l’écriture qui me passionnait. Ou la différence d’âge avec ma compagne. Je n’avais pas choisi cette relation. Je m’explique.</p><p>                  J’avais succombé à ce que Zweig nommait la pitié dangereuse. Non que ma compagne fût handicapée mais parce que je l’avais, sans le vouloir, écartée de ses tendances suicidaires. Et que je craignais la récidive.</p><p> </p><p>                  L’appartement possédait une grande terrasse, laquelle surplombait l’avenue. C’est ce qui m’avait séduit la première fois que je l’ai visité. Ce n’est pas aussi courant,  une terrasse en ville. On y invitait pas mal de monde, notamment des artistes. Je me souviens y avoir reçu Patrick Saytour. Ou d’un repas auquel  étaient présents Noël Dolla, Sylvie Durastanti (eu deuil du cinéaste Jean Eustache) et, pour la première fois, Skimao. Je voulais créer un journal artistique. Les copains d’alors, Jean-Marc Ferrari et François Lagarde, m’en ont dissuadé et je pense qu’ils ont eu raison car j’étais loin d’être mûr pour ce genre de projet. C’est dans cette atmosphère que j’ai conçu <em>L’île aux peintres</em>, en référence directe à Rabelais et à la galerie Medamothi. Format à l’italienne, ou si l’on préfère, horizontal. Je considérais alors la page comme la parente pauvre de la production littéraire. J’y évoquais par ex, Anita Molinero ou les jeunes nîmois. Certes Mallarmé avec son coup de dé, était directement allé à l’essentiel, Apollinaire s’était essayé aux <em>Calligrammes</em>, nous connaissions les <em>Cantos Pisans</em> de Pound et j’avais une vénération pour le <em>Mobile</em> de Michel Butor. J’avais envie d’y apporter ma petite touche personnelle. Malheureusement, personne n’a compris ni appuyé ma démarche. Les artistes et les lecteurs en général s’intéressaient au fond, au contenu, et pas du tout à la manière dont celui-ci était mis en forme, à la manière d’un plasticien ou d’un compositeur de musique spatiale. <em>L’île aux peintres</em> reproduisait par la mise en page, l’espace dans lequel s’étaient déroulé des expositions que je commentais en marge, tandis que la partie carré adjacente, en fait le gros de l’espace de la galerie, était composé de mes réflexions sur une année d’activités. C’est dans cet espace que Tjeerd Alkema avait sculpté son disque d’or.</p><p> </p><p>                  Je devais remettre ça quelques années plus tard, avec la complicité de Claude Viallat (que j’avais interviewé pour l’occasion). Le livre s’intitulait <em>La peinture à l’île</em>. Cette fois j’avais découpé la page en trois. Deux couloirs latéraux où je transposais tous les textes écrits dans l’année (Autard, Parant, Dezeuze, Bordarier, les regretté Serge Lunal et Luc Bouzat…) ou encore inédits (dont un sur Barcelo, peu connu à l’époque) et la partie centrale où je commentais mon année de production, au fil des mois. Je recourais à 3 caractères typographiques différents. La galerie Brousse, un immense appartement, rue Brousse précisément, vers le boulevard Jeu de Paume, exposa la plupart des œuvres que je possédais de tous les artistes cités dans le livre. Ma sœur en a fait un film. Je suis reconnaissant à Luc Bouzat d’être venu me chercher alors que j’avais abandonné la critique d’art. Lui, Marie Ducaté et Jeanne Gérardin m’ont ainsi maintenu à flot après que j’eus coulé, de m’être sabordé, dans des conditions contestables il est vrai (Albi et Villa d’Arson à Nice).</p><p> </p><p>                  Dans<em> La Peinture en archipel, </em>publié par le soin de Claude-Henri Bartoli<em>, </em>galeriste rue Leenhardt à l’époque<em>, </em>je pris des risques inutiles et idiots. J’attaquais sans discernement la politique des Frac afin de défendre les artistes que j’appréciais au premier rang desquels Dominique Gauthier (qui réalisa de magnifiques exemplaires de tête) et Jacques Clauzel, pour qui j’avais écrit des poèmes publiés en livres d’artistes. La mise en page était néanmoins plus sage : pleine page, marges resserrées afin de produire un effet de respiration. Commentaires polémiques et texte critiques. J’avais choisi Marc Aurelle, Dominique Gutherz, les méconnus Bertrand Vivin ou Bernard Michez, Frédéric Khodja, Viallat encore et toujours, Valère Novarina dans sa partie graphique, l’incontournable Alain Clément et mes potes de l’époque. Les passages polémiques circulèrent dans les milieux autorisés du fait des réseaux très actifs et je fus mis temporairement au ban. Je me suis bien rattrapé depuis. Et le niçois Denis Castellas, qui avait très mal pris certains passages du livre, est devenu un ami. Nous avons publié ensemble <em>Notes d’ombre. </em>Toujours format à l’italienne, come dans ce livre.</p><p> </p><p><em>                  </em>Un bébé TN pointant le bout de sa frimousse, nous dûmes déménager<em>.</em></p><p><em> </em></p><p> </p><p><strong>      ET DERRIÈRE LA GARE, LA RUE BOYER</strong> :</p><p> </p><p>                  Décidément, je me suis rapproché petit à petit de la gare, comme si inconsciemment je préparais le départ. Aujourd’hui je viens en ma ville natale de mon village par le train. Nous habitions au 2<sup>nd</sup> d’un immeuble des années industrielles, tel qu’il s’en construisit une flopée tout autour de la gare des temps jadis. La maumariée habitait au premier. Un salon-bureau où je recevais tantôt mes élèves tantôt mes amis. Une grande chambre,  une plus petite pour le bébé. Deux balcons.</p><p> </p><p>                  Pas trop de bruit même si le quartier était réputé mal famé. J’ai fait piquer un vieux cocker encombrant, supplanté par un caniche, ce dont je ne suis pas fier. L’un des plus mauvais moments de ma vie. Il s’appelait Ulysse. Et comme j’écris ce livre en pensant à Joyce…</p><p>                  (Et revenant de Dublin. Une petite pensée pour Ulysse).</p><p>                  J’y ai vécu avec la mère de ma fille ainée, qui venait de naître. Nous y avons aussi rompu. La maumariée me l’avait présentée, elle l’avait récupérée après un suicide raté, alors qu’elle vivait une période difficile. Elle s’adonnait au naturisme, l’été, du côté de Maguelonne et m’y avait plus ou moins entraîné. Je n’aimais pas du tout. J’avais l’impression de retrouver l’esprit de compétition qui sévit un peu dans tous les milieux et principalement sportifs. Vous avez-vu comme ils sont beaux mes seins ? Vous avez-vu comme la mienne est plus grosse que la sienne ? Je pensais à Boris Vian et à ces Bigle-moi. Tant qu’il s’agit de professionnalisme, c’est tout à fait normal (si tant est que l’on puisse définir la norme). C’est insupportable dans le quotidien : l’automobiliste qui double à deux fois la vitesse autorisée ou vous fait une queue de poisson et un doigt d’honneur, le regard hautain du grand Goliath sur le petit David qui lui a fait une remarque sensée, le nanti pas toujours méritant qui vous écrase de son mépris de classe…</p><p> </p><p>                  Arrivé à ce point de ma déambulation urbaine, il convient de Faire le point. Qu’en aurais-je appris ?</p><p><em>D’abord que les souvenirs, plus ou moins précis, offrent une matière inépuisable que l’on peut modeler à souhait.</em></p><p><em>Ensuite que la structure de la ville, en tout cas du Centre-ville, l’</em><em>Écusson</em><em>, me permet de leur donner une forme. Les associations d’idées font le reste. La forme à la fois fermée et ouverte, permet de contenir le trop grand afflux des souvenirs.</em></p><p><em>Egalement qu’il ne suffit pas d’être un héros. On peut s’avérer des plus médiocres et cependant trouver matière à réflexion. Les héros, on les admire,  mais on a bien du mal à les imiter. Le plus grand nombre se reconnaît dans la médiocrité, a fortiori si l’on a tenté d’en sortir ou que l’on en est sorti.</em></p><p><em>Enfin et surtout, que j’ai conscience d’avoir joué avec les codes du genre autobiographique. En proposant des façons inhabituelles de parler de soi. En jouant sur la véracité supposée de ce que l’on affirme mais là j’ai eu bien des prédécesseurs, et des plus illustres.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Changement de technique : j’en profite pour improviser des variations stylistiques ou pour revisiter mes anciens textes, quelques-uns en tout cas, dès lors qu’ils illustrent mon propos.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je briguais, l’ai-je dit, un poste de culture générale aux Beaux-arts mais, devant m’imposer dans mon statut d’enseignant dans le privé, je ne l’ai point préparé. Quand j’ai rompu avec la Nasillarde,  je me suis retrouvé avec un rappel d’impôts qui m’a obligé à vendre quelques œuvres que les amis m’avaient donnés : un dessin « historique » de Dominique Gauthier,  une boule de Jean-Luc Parant, un magnifique Saytour sur toile cirée bien kitch, un dessin de Dezeuze… Je m’en suis toujours voulu. C’est un de mes grands regrets même si je me suis rattrapé depuis.</p><p> </p><p>                  Le siège social du Chat messager se trouvait dans un immeuble de cette même rue, orné au dessus de son entrée d’un bas-relief vantant la classe ouvrière comme on n’en fait plus. Quand Skimao partait en vacances, ou pour son Alsace natale, il me laissait les clés et et les plantes à arroser. Je furetai alors dans sa bibliothèque où je faisais des découvertes : Quignard, Pérec, Perros notamment.</p><p> </p><p>                  Les Mogarra (et notamment l’artiste Joa, que je connais depuis le lycée et ses manifs ! et que j’admire beaucoup) habitaient boulevard de Strasbourg. On se rendait mutuellement des services, on fêtait des anniversaires. On a même fait un réveillon improvisé ensemble. J’y étais avec la nasillarde (et le bébé) mais j’avais invité une certaine Louisa, une brève aventure que j’avais rencontrée place de la Comédie, qui me consolait de mes déboires albigeois, danseuse de son état, plutôt jolie et originaire d’Algérie, toute seule ce soir-là. Ce n’était pas une bonne idée.</p><p> </p><p>                  Un galeriste de nos relations était présent et c’est lui qui, au petit matin, est rentré avec la jeune femme, émigrée on ne peut plus intégrée comme on disait alors. Ca reste quand même un bon souvenir de réveillon. Je ne l’ai plus jamais revue.</p><p> </p><p>                  J’en déduis : Qu’un prénom peut en cacher un autre et que les galeristes s’ouvrent aussi sur l’international.</p><p><strong>      </strong></p><p><strong>      PUIS LA RUE DES DEUX PONTS</strong></p><p> </p><p>                  Avec ma nouvelle famille (mon épouse, mon beau-fils, ma fille et notre bébé), après une escapade à l’ouest, nous avons pris la décision de retourner vers le centre ville, au plus près de l’ Écusson. Plus pratique pour le travail, plus spacieux par rapport aux résidences modernes et plus de murs pour y loger les œuvres. Il est vrai du bric et du broc.</p><p>                  Là nous sommes dans un autre univers, cosmopolite et musclé. Et moi dans un autre pan de mon existence. J’y ai vécu quelques temps. La maison m’a inspiré un roman : <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>, notamment l’épisode de la cave à Kafka. Il fut publié par mes amis les Jansen, plus particulièrement Aline  qui en illustra, avec beaucoup de pertinence, les principaux épisodes, dans leur petite structure éditoriale Nacsel. Format et design volontairement proche de celui de Gallimuche mais en gris, rapport au thème pluvieux. Dans ce roman,  je racontais que, en bon en émule du messie, et afin de conjurer le mauvais sort s’abattant sur la ville sous forme de pluie boueuse,  un apprenti écrivain s’attribuait, pour consigne l’écriture d’un livre sacré et propitiatoire. Sauf qu’à la suite d’une indiscrétion, tous ses supposés amis et collègues se succédaient pour l’en empêcher. Il finit par sortir pour chercher l’inspiration et revient se casser la figure dans la cave où justement une machine automatique est en train de taper le titre de son roman, inspiré par le jeudi saint.</p><p>                                                                             …</p><p><em>      Désœuvré, en proie à un sinistre cafard, j’écrivais mon nom sur les vitres embuées donnait sur la rue. Ce déluge de sang me hantait. Il pleuvinait, pleuvassait, pleuvotait depuis tant de temps dans ma tête. Le découragement gagnait du terrain. La ville paraissait atterrée, amorphe, anémiée. Les rumeurs les plus folles circulaient. Les suicides se multipliaient. Les rixes molles décimaient les boit-sans-soif. Les illuminés hurlaient à la mort. Les bagages s’emplissaient. Les armoires se vidaient/ L’exode se préparait.</em></p><p><em>        Je résistais pourtant dans le naufrage collectif. Au début je m’étais cru responsable, à l’instar de mes compatriotes. Combien d’oiseaux de mauvais augure avaient prêché dans le désert urbain ? « Le temps est proche où le sang lavera le sang, ou l’injuste périra, où le ciel vous engouffrera ». Nul n’est prophète en sa ville…</em></p><p><em>        Je résistais pour ne pas sombrer, mû par l’intime conviction que mon heure approchait, que la Rédemption devait s’opérer par mon intercession, qu’en me désignant comme fautif aux yeux de mes semblables, je les sauverais du même coup qui m’absoudrait. Vous ne me croyez guère, hommes de peu de foi. Peu m’en chaut vous savez ? La liqueur d’arbouse a parlé.</em></p><p><em>      Je me sentais comme habité, comme investi, comme animé d’une mission introspective dont dépendait le sort de mes pareils en la ville – mais en quoi elle consistait je l’ignorais encore. </em></p><p><em>      … Soudain ce fut comme une révélation.</em></p><p><em>      … Un gros mensonge parbleu ! Une fable bien de chez nous ! Une parabole géante et en bonne et due forme ! Dont je serai le prophète, que dis-je le prophète, le héraut ! </em></p><p><em> </em></p><p>      Et quelques 150 pages plus loin :</p><p> </p><p><em>      Avant de dévaler les escaliers de ce maudit trou noir, j’avais allumé distraitement l’ordinateur, sans trop de conviction, puisque je ne savais que fort mal m’en servir. Quelle surprise d’entendre l’imprimante se mettre en marche sans me demander mon avis. Le tracteur fonctionnait en continu. Aussi le rouleau de papier perforé se mit-il à pousser son interminable cri de déréliction ; des caractères gras et majuscules s’imprimaient. J’essayais de lire mais j’avais si mal à la tête ! J’arrachai la première  feuille tandis que l’imprimante continuait de ronfler. Et la pluie de tomber…</em></p><p><em>        </em></p><p><em>                    Au milieu de la page, était consigné ce qui me sembla être un titre : JEUDI SOIR, JEUDI NOIR.</em></p><p> </p><p>                  Ce livre, qui aurait dû comporter 7 volumes,  je l’ai renié pendant des années tellement l’échec en fut cinglant. Il ne supportait pas la comparaison, me disait-on de toute part, avec <em>Les Inséparables.</em> J’en ai relu des passages dernièrement et je regrette de ne pas l’avoir poursuivi. J’avais seulement esquissé le premier paragraphe de Vendredi matin, chagrin.</p><p> </p><p>                  Une anecdote le concernant : Aline et Franz Jansen m’avait réservé un espace de lecture, lors d’une fête-anniversaire en leur villa d’Assas. J’explique en gros l’argument du livre. Je commence ma lecture. J’y évoque l’épouse du narrateur qui fait tout, dans le livre, pour l’empêcher de mettre à l’œuvre son projet salutaire. Une excitée m’interrompt, se lance dans une diatribe sur le sort des épouses aliénées et exploitées de sorte que  je ne puis continuer à lire. Naturellement, cela n’avait rien à voir avec le sujet du livre mais seulement avec l’expérience de l’excitée en question. Déjà que je n’aimais pas lire…</p><p> </p><p>                  Une autre fois, je devais lire des textes de Jacques Clauzel et je me laisse submerger par l’émotion. J’espère que tout de même que l’auditoire aura été sensible à ma présentation et au nouveau style que je propose. Non rien : soit des remarques sur ma lecture comme telle (comme si je passais un examen) soit des poètes chevronnés dont l’un me précise que je n’aurais pas dû lire debout mais assis (chacun sa technique, mec !), l’autre qu’il ne faut jamais passer après lui… Excusez-le du peu… C’est comme au théâtre : on ne vient pas voir comment est interprété un texte. On vient voir jouer les acteurs… On ne vient pas découvrir un poème. On vient voir l’interprète. Pas étonnant que les arguments Ad hominem prolifèrent. Au lieu d’une bonne démonstration.</p><p><em> </em></p><p>                  Cet appartement aurait été pour nous l’idéal, spacieux, plutôt bien situé par rapport au boulot, aux écoles et à l’accès vers le centre à part qu’il souffrait d’une vétusté criarde dont nous nous rendions compte au fil des jours. Nécessité de changer les plombs à chaque fois que fonctionnait une machine, chauffage au mazout insuffisant et ruineux, salle de bains et tuyauterie d’un autre temps. C’est à la suite d’une fuite conséquente,  à la veille de partir en vacances, que nous avons dû faire venir en urgence un plombier qui n’accepta le risque qu’à condition qu’on lui surveille sa camionnette. Pensez, une rue derrière la gare ! Bref il répara et nous descendîmes remettre l’eau, coupée pendant les travaux dans la fameuse cave à Kafka de mon livre <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>. Sauf que par réflexe, épuisés et la lucidité en berne, nous fermâmes la porte blindée qui jouxtait celle de l’entrée au rez-de-chaussée. Comment sortir, si je puis dire, de cette situation ? Nous sonnâmes autant que nous pûmes, tapâmes à la vitre, gueulâmes tout notre saoul, téléphonâmes en continu… : les deux filles dormaient et dormaient profondément. Impossible de les réveiller. Une voisine du 3ème, avec qui nous avions sympathisé, proposa de nous héberger. Finalement, le voisin du dessus, long comme une anguille, et un tantinet audacieux, trouva la solution : il descendit, à ses risques et périls, de sa fenêtre intérieure, glissa sur l’encorbellement végétal de notre cour intérieure et ouvrit la porte de la cuisine, fort  heureusement ouverte. Nous tenions notre sauveur ! Et à minuit tout était réglé, à part qu’un courant d’air s’en mêla, qui cassa la vitre de ladite porte de ladite cuisine. Il y a des soirs comme ça… Me suis vengé sur la souris qui traversait régulièrement la salle à manger. Trop gourmande la coquine ! Un bout de fromage, selon la méthode ancienne, et nous en fûmes débarrassés. Après coup, on a bien ri…</p><p> </p><p>                  Un peu avant, nous nous plaignions, auprès du même voisin du dessus du bruit de sa machine à laver qu’il faisait fonctionner tous les soirs. Celui-ci fut bien étonné et jura qu’elle ne marchait que le jour. Nous comprîmes vite que la chambre où nous dormions jouxtait une boutique spécialisée dans la photocopie et qui faisait tourner ses machines toute la nuit. Pas question pour eux d’arrêter leur activité nocturne. Nous avons fini par changer de chambre.</p><p> </p><p>                  D’autant qu’une nuit, je me réveillais en sursaut. Le double plafond, imbibé d’eau, venait de me tomber sur la figure. Encore la machine à laver du voisin du dessus ? L’agence se déplaça et démontra à l’intéressé que cela venait forcément de sa baignoire, placée au-dessus de la chambre.    </p><p> </p><p>                  Evidemment, le voisin nia et nous montra que rien ne signalait la moindre fuite. Il fallut toute l’astuce et la patience du propriétaire de l’agence pour détecter celle-ci, infime en effet, mais les petits ruisseaux font de grandes rivières. Et qui vous tombent, comme le ciel, sur la tête. </p><p> </p><p>                  Dans la nouvelle chambre, bruit infernal émanant des tuyaux et du plafond toutes les nuits à trois heures du matin. Le vieux monsieur du dessus, ancien employé à la SNCF et habitué aux horaires décalés, faisait nuitamment sa lessive. Et il n’avait pas l’intention de changer ses habitudes… Pas facile la vie en commun en Centre-ville.</p><p> </p><p>                   Ces anecdotes nous font rire aujourd’hui. Comme quoi rien ne vaut la distance, la distanciation disent les brechtiens, pour désamorcer les petits drames de l’existence. Et autres conneries.</p><p>                  C’était un véritable QG. Nous y recevions des tas d’amis, d’artistes et d’écrivains. Une fois,  j’ai invité Roger Laporte dont le minimalisme en écriture est bien connu. Il se targuait d’être le beau-frère de Derrida. Ses goûts en matière d’arts plastiques le portaient vers Zao Wou Ki et une abstraction délicate et mesurée. J’avais invité aussi Vincent Bioulès, lequel au contraire étalait, dans de grandes toiles figuratives, sa virtuosité colorée. Ce dernier ne cessa de taquiner son vis-à-vis avec la malice assez subtile qu’on lui connaît et j’eus bien peur que nous allions au clash. Comme quoi il ne faut jamais s’amuser à marier la carpe et le lapin. Et j’ai pu constater que, même à l’intérieur des élites il existe des haines irréconciliables. Bernard Derrieu était là, qui réussit, par des questions pertinentes, à désamorcer les sujets de conflit.  Dans cet appartement, Valère Novarina, est passé nous voir. Jean-Michel Vecchiet, que j’avais invité pour une expo perso galerie Arcana y a dormi, et je me demande si l’un de mes artistes préférés, ami de longue date, Joachim M., qui habitait tout près, n’est pas un jour venu désencrasser le hall avant que sa carrière n’éclate et ne lui évite ses basses besognes alimentaires</p><p> </p><p>                  J’avais fait confectionner un gâteau dont la partie du dessus, à la pâte d’amande, avait la forme d’un de ces motifs répétés qui caractérise l’œuvre de Claude Viallat.  J’ai fait plus tard la même chose pour Dominique Gauthier. Nous étions dans le salon, sans doute à prendre l’apéritif avant de nous mettre à table, quand quelqu’un fit remarquer qu’un rodeur semblait reluquer quelque chose dans la voiture garée devant notre fenêtre. L’artiste, et son épouse Henriette, furent pris de panique car la voiture était la leur et l’objet en question leur valise qu’ils emportaient, après le repas, pour un séjour dans le Roussillon. Je me précipitai vers la fenêtre,  le rodeur s’en alla et Claude récupéra prudemment l’objet de l’annulé délit. C’est que nous vivions tout de même dans un quartier chaud, avec pas mal d’ivrognes, de drogués et de petits délinquants. Pascale K. qui avait habité les lieux juste avant notre installation, me racontait qu’un jour un clochard l’avait poursuivie avec une seringue ensanglantée en menaçant de lui inoculer le SIDA. Nous n’avons pas eu, de notre côté, à en pâtir tout en ayant bien conscience d’habiter un quartier à problèmes. Nous eûmes des démêlés avec les jeunes du 2<sup>nd</sup> qui balançaient systématiquement leurs mégots dans notre cour et qui, nous ayant entendu râler, avaient jeté gratuitement des pétards contre notre porte et sur notre auvent en toile. Je leur envoyais un mot des plus conciliants et tout rentra dans l’ordre.</p><p> </p><p>                  Cet appartement devint un véritable petit musée empli de toutes les petites œuvres que m’avaient données, depuis mes débuts, tous les copains et copines artistes. La plupart n’avaient pas de valeur financière en tant que telles,  plutôt des souvenirs de relations épisodiques avec un tel ou un tel. Une poignée seulement devait avoir un peu de valeur, ce que l’on ignorait à l’époque. L’appartement était composé de deux grandes parties, traversées toutes deux par un long couloir. A gauche une immense chambre d’ami qui avait dû être autrefois la salle d’attente d’un médecin. Un peu plus loin la pièce qui nous servait de chambre et sur la gauche, la cuisine qui donnait sur la cour. Au fond, jouxtant cette dernière, un salon qui devait dû être le cabinet du docteur. De l’autre côté, la salle de bain, la chambre des filles et une immense salle à manger donnant sur la rue, partant sur la gare. Il y avait vraiment de quoi meubler les murs et la tapisserie moderne. Juste à l’entrée nous avions accroché un immense autoportrait au fusain de Jacques Fournel, estampillé de concept AUTOSATISFACTION. Si bien qu’en partant le matin, nous avions l’impression qu’il nous reprochait notre sortie : Où tu vas ? Et en rentrant qu’immanquablement il nous interrogeait, à la manière d’une  jalouse ou d’un jaloux : D’où tu viens ? Jacques Fournel, et sa compagne Noëlle Tissier, future directrice du Crac de Sète, quelques années plus tôt, me recevaient souvent dans leur appartement rue d’Alger, et j’en ressortais toujours enrichi.</p><p> </p><p>                  Même les couloirs étaient interminables. Mon beau-fils y garait aisément sa moto.</p><p> </p><p>                  C’est là que j’ai écrit mon essai sur Maurice Roche, <em>Sous la chair des mots</em>. Très potes avec Maurice quand il habitait Langres dans le Vaucluse.</p><p> </p><p>                  On s’appelait souvent et on a fini par s’engueuler. J’en ai rendu responsable l’éditeur qui tardait à publier le livre, malgré un contrat signé, ce qui fait que j’ai décidé de me débrouiller par mes propres moyens et grâce à des souscriptions d’amis proches. Zède, incroyable mais vrai, a accepté de m’avancer la somme nécessaire à l’impression  (Je te le prête car je sais que toi tu me le rembourseras, sous-entendu, pas ta sœur !).  Je l’avais confiée au compagnon, parfois inquiétant d’une amie, la peintre Anne M (je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser !). Alain Clément m’avait confectionné une trentaine de peintures que  j’ai pu vendre aux avocats, psychanalystes et architectes de mes relations. Si bien que je disposais assez rapidement de liquidités. Eh bien, croyez-le si vous le voulez,  Zède me téléphonait tous les jours en prétextant qu’elle avait besoin de la somme et je lui ai tout remboursé dans les trois semaines ayant suivi le prêt ! On ne se refait pas. Quant à la confiance…</p><p> </p><p>                  On avait un collègue et copain marocain, Tayeb, qui avait ouvert une boucherie rue du pont de Lattes. Nos nous y servions sans nous préoccuper de savoir si la viande était halal ou pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’agissait pas de porc, ce qui ne nous empêchait pas de manger des saucissons. On faisait dans l’exotique, des gâteaux chez le libanais, des spécialités chinoises chez une copine de ma sœur, des kebabs chez le turc…</p><p> </p><p>                  Pourtant, le prix du loyer excessif par rapport au confort, l’augmentation brusque des impôts locaux, la gestion difficile des Sylvains dont nous demeurions encore propriétaires, la saleté qui sévissait autour de l’appart en particulier des possesseurs de chiens indélicats, la difficulté pour trouver où se garer, la nécessité de payer un parking couvert et protégé etc. firent que nous déménageâmes un peu plus loin, à notre grand, aussi grand que l’appartement regret…</p><p> </p><p>                                          (éternel).</p><p> </p><p><strong>      </strong></p><p><strong>      SANS OUBLIER LA RUE STE CATHERINE</strong></p><p> </p><p>                  Notre dernier appartement familial à Montpellier, derrière la gare. Au rez- de-chaussée, un vrai garage individuel comme on n’en fait plus. Un véhicule, censé être en panne, rempli de polonais était garé devant. Ils travaillaient à laver les pare-brises  le jour et rentraient le soir où ils se saoulaient comme des cochons. Et comme ils n’avaient pas de cabinet de toilettes, ils venaient pisser contre le portail. Ils ont vite compris que cela nous dérangeait et le chef  les a incités à uriner ailleurs. En fait, on se sentait protégés. Nul n’aurait songé à leur ravir leur territoire. Ni à nous chercher noise. On eût appelé alors la Pologne au secours.</p><p> </p><p>                  Juste en face, une bande d’étudiants, à majorité asiatiques, faisaient la fête carrément tous les soirs. Une nuit, n’y tenant plus, j’ai mis l’électrophone à fond avec une chanson de Sheila qui traînait sur le pick-up de ma plus jeune fille (<em>Vous les copains je ne vous oublierai jamais, </em>adaptation d’un tube anglais<em>)</em>. Que pensez-vous qu’il s’en suivît ? Ils comprirent avec humour la signification du geste, et combien les sons se propageaient fort de voisin à voisin, ils s’excusèrent et promirent de faire moins de bruit. De toute façon, ils ne tardèrent pas à déménager, laissant dans la rue une quantité invraisemblable de vêtements de luxe qui fit le bonheur des habitués du Secours populaire à quelques mètres de là.</p><p>                  Au début de la rue, se trouvait un garage tenu par deux frères du style robuste. Tout le quartier y faisait effectuer ses révisions. Un jour ils mirent en vente une R 21 toute nacrée et carénée de façon assez spectaculaire,  je dois le dire, un peu comme une voiture de compétition. Elle n’était pas très chère et le duo me promettait de l’entretenir au besoin. Je l’acquis. Jamais je n’ai senti autant le prestige que confère un véhicule. Dès que nous nous garions quelque part, des curieux venaient nous interroger à son sujet. Comme je suis très peu porté sur la mécanique, ce sont souvent eux qui me faisaient miroiter les avantages du turbo. Les gitans de la région la reluquèrent rapidement. Les deux premières fois,  ils n’eurent pas de chance puisque j’arrivais alors qu’ils étaient en pleine action. La troisième fut la bonne : je la récupérais en piteux état à plus de 200 bornes de mon domicile et me décidais à la vendre, à, la fois à contrecœur et soulagé (Comme quoi l’ambivalence…).  J’en retirais à peine le prix des pneus que je venais tout juste de changer. Cela nous apprendra à viser plus haut que nos assises le permettent…</p><p> </p><p>                  Je ne développerai pas les quelques autres lieux qui suivent où j’ai séjourné trop peu de temps : c’est pour dire si je connaissais bien la ville.</p><p><em> </em></p><p><em>La rue Soubleyras, du côté des Arceaux, grâce aux bons soins de Skimao, qui m’a prêté son appart, rez de chaussée sur cour, une quinzaine de jours en période de dèche. Je ne l’ai jamais oublié. </em></p><p><em>Dans la continuité,  j’ai dû dormir quelques nuits chez mon amie Marie, témoin peu vigilante, de mon premier mariage, qui m’a ouvert  son canapé. C’est qu’il est des moments dans la vie, où il vaut mieux ne pas trop montrer le bout  de  son nez. C’était l’Estanove, si je me souviens bien, du côté de la voie rapide. </em></p><p><em>Une nuit passée chez des inconnus, un peu plus âgés que moi, rue du Courreau, et qui m’avaient gracieusement hébergé,  jugeant que je n’étais pas en état de rentrer chez moi. Ca devait être en fin de Première. J’ai eu de la chance. J’aurais pu très mal tomber.</em></p><p><em>Vers la même époque, dans le deux pièces, vers le pont Juvénal, d’une amie (Raymonde ?) béarnaise connue à l’Espiguette,  où j’avais travaillé tout un été. Je dormais parfois chez elle, en tout bien tout honneur. Une fois, j’ai tellement vomi que son évier était plein. Mauvaise surprise au réveil. Elle l’a bien pris. Elle a seulement murmuré : Tu fais ch… Elle m’appelait Son pote et réciproquement. </em></p><p><em>Au retour de mon intervention avortée à la médiathèque d’Albi, autour de la trentaine, déprimé,  je me suis retrouvé chez une mère de famille que je ne connaissais ni des lèvres ni des dents, une amie de Louisa, la relation ayant coupé court, ça devait être rue Leenhardt. J’ai rarement été saoul, deux ou trois fois, dans ma vie, mais là c’est le trou noir. </em></p><p><em>J’ai dormi rue  St Barthélémy. Une copine menaçait de s’y suicider. Et comme j’avais promis à celui qui l’avait quitté de veiller sur elle. On n’a qu’une parole.</em></p><p><em>Enfin, j’ai dormi plusieurs fois vers le Plan Cabanes. On était toute une bande d’amis autour de Nana et la maumariée. C’était en quelque sorte du camping en ville. Ils étaient fanas de Boby Lapointe et j’ai pu, grâce à eux, apprendre ses chansons par cœur. Photographes aussi. Superbe reportage sur les toits de la ville. </em></p><p> </p><p>                  Il doit en manquer  deux ou trois. Sans compter celles dont j’ai déjà parlé ça et là.</p><p><em> </em></p><p><em>Je n’ai jamais dormi chez mes parents, rue de Castelnau, l’ancien Ancien chemin de. A deux pas du cimetière.</em></p><p> </p><p>      Et ce fut le grand départ… dans un an cela fera trente ans. Qui l’eût cru. L’eusses-tu cru ?</p><p> </p><p>                  Enfin, dans mes écrits, certains lieux se manifestent :</p><p> </p><p>Montpellier en priorité, ne serait ce que dans <em>Connexités</em>, <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>, <em>Les Petites manies</em>. Et autres conneries.</p><p>      Le Pouget, dans l’Hérault pour <em>Le prince et le boucher </em>et <em>L’as de pique.</em></p><p><em>      </em>La Salvetat sur Agout, dans<em> La Ceinte trinité.</em></p><p><em>      </em>Le Larzac en général, dans <em>Forval l’Auvergnat.</em></p><p>      Marseille, dans <em>Les Inséparables (</em>et aussi le village de Fontanes, dans l’Hérault<em>)</em></p><p><em>      </em>New-York, dans<em> Zoom sur Manhattan. </em>Et, dernièrement, dans<em> Apparition. </em></p><p><em>      </em>Le littoral méditerranéen notamment La Grande Motte, dans <em>La tornade bleue</em> mais aussi la Grèce éternelle dans 7<em> escales à Ithaque</em>.</p><p><em>      </em>Des pays imaginaires dans<em> : Les alburarismis.</em></p><p>      Et Paris, dans <em>Rencontre capitale, </em>inédit.</p><p> </p><p><em>                              Rencontre capitale ? </em>En voici un extrait<em>…</em></p><p><em> </em></p><p><em>Il avait ressenti un besoin impérieux, irrésistible de P.aris. Ce nom-là, pas question de l’ignorer. On a tous ses trucs pour ne point l’égarer. Chacun a le sien. En cinq lettres, une pour chaque doigt mais seule la première qui compte, la capitale. </em></p><p><em>Tous les deux, trois mois, il venait s’y ressourcer. C’était, comment dire, chronique.</em></p><p><em>En province, quand on est las des imitations, on finit par se payer le modèle.</em></p><p><em>Les moyens de transport vous le rendent si proches. Et que dire de l’essor formidable des communications. On peut tout faire de ses dix doigts, et qui sait si l’image à venir ne créera pas l’illusion d’épouser les images. Il suffit parfois d’une paire de lunettes.</em></p><p><em> </em></p><p><em>La province se répand de périphéries en zones urbanisées. A peine si l’on s’aperçoit que l’on vient de quitter sa ville. Le temps d’un quotidien – mais lequel ? – et l’on est déjà rendu. </em></p><p><em>Si bien qu’on peut se demander si P.aris n’est pas le lieu de villégiature de la province, sa banlieue centripète ou… comment dire, son trou noir, son soleil en creux. </em></p><p><em>La F.rance profonde véritable. Et d’abord n’a-t-elle pas tout aspiré de forces vives (quand elle ne s’aspire pas elle-même)? Celle où il est loisible de penser. Et de dé-penser, c’est selon.</em></p><p><em>Les raisons d’une visite ne manquent pas. D’autant que cet homme-là avait une manière singulière de s’y promener. Je ne dis pas qu’elle est unique, qu’elle n’a pas connu jadis son heure de gloire, je dis qu’elle n’a plus cours de nos jours : pas le temps, plus d’envie, trop de monde même la nuit. D’ailleurs la nuit sévit-elle toujours à P.aris ?</em></p><p><em>Il partait d’un terminus de métro &#8211; ou d’autobus &#8211; et descendait vers le fleuve – lui aussi, il savait son nom mais il a ses homonymes&#8230; Petit à petit il s’élaborait une représentation mentale assez fidèle, à l’image d’une cervelle avec des zones d’influx et de turbulence qu’il désignait par périphrase : le monument destiné aux invalides de guerre, le palais présidentiel, la plus belle avenue du monde.</em></p><p><em>Oh, même à son âge, moins de la trentaine dirons-nous – car les hommes aussi ont un jour trente ans – on n’est pas dupe. Ou alors on ne l’est que sciemment. P.aris n’était plus P.aris, je veux dire la reine du monde. La ville de lumière n’était que l’ombre de ce qu’elle avait été. Ses feux étaient passablement éteints, dépassés, en hauteur ou en misère. Que lui importait ? Ce monde était sans intérêt. Les quotidiens n’en parlaient que trop. Il s’évacuait de lui-même, se vidait de tous ses mots de sang. L’hémorragie d’images semblait à son comble. L’imposture faisait illusion, puisque telle était sa vocation pérenne.</em></p><p><em>Cette ville avait perdu sa langue. C’est à lui de la trouver. On ne doute de rien quand on n’a que trente ans. On a néanmoins quelques excuses.</em></p><p><em>Il avait publié, dans une de ces revues rares et chères que s’arrachent les institutions mais qu’on ne trouve guère en librairie, du moins ce qu’il en reste, un commentaire élogieux d’un écrivain marginal, de ceux que les gens d’esprit vénèrent mais que personne n’a jamais pris la peine d’approfondir. Son nom importe peu. On l’a déjà oublié, bien qu’existant encore.</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>La prochaine fois,  j’écrirai à nouveau sur Paris. Il m’en est arrivé bien des choses là-haut.</p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>Rien pour l’instant sur Vergèze où je vis depuis bientôt trente ans. Rien sur Nîmes la rivale. C’est vers Montpellier que je reviens toujours. La Montpellier que je regrette. Celle dont je me suis senti l’enfant, le protégé, l’œuvrant et même le chantre mais qui ne me rendra jamais l’amour, la considération que je lui aurai portée. On peut le vérifier en ce <em>Dédale</em>.</p><p> </p><p>                  Avant d’en finir en beauté, une liste alphabétique, du style jeu SLC : Pas plus de 3 lignes.</p><p> </p><p>Amitié : Ca reste un mystère. Celui des affinités électives. Pour certains c’est une évidence fatale. Pour d’autres on se rend compte combien on les apprécie quand ils vous manquent. A fortiori quand ils ont disparu.</p><p>Bernard : Je n’aime pas mon prénom dont la sonorité en « ard » me déplait. Heureusement, j’ai remplacé le D par un T. J’ai failli m’appeler Eric. On aurait ainsi pu cerner plus aisément mes états d’âme.</p><p>CTN : Qu’aurais-je été sans toi/Qui vins à ma rencontre/… Tout le monde t’apprécie, plus que moi-même parfois. Ca doit signifier quelque chose. Tout ce que  j’ai fait de bon, je te le dois (enseignement, littérature, art…).</p><p>Désir : C’est un peu le moteur de toutes choses. Dans sa multiplicité.</p><p>Echecs : J’en ai connu, et sûrement suscité, plusieurs. Je ne le regrette point car ils m’ont remis sur le bon chemin et appris à ne pas trop m’enthousiasmer avant d’avoir mes arrières bien assurés.</p><p>Filles : Je suis très heureux d’avoir eu deux filles et une petite-fille. J’ai l’impression  de ne pas leur avoir assez appris mais c’est sans doute un signe de vanité que de vouloir à tout prix pérenniser.</p><p>Gauche : J’ai longtemps voté à gauche. Je suis plus nuancé à présent. Seuls les extrêmes m’inquiètent. Je suis souvent gauche au premier abord devant les puissants. Je regrette après coup. Ou je me répète inlassablement ce que j’aurais dû leur dire. Je suis encore plus gauche quand il y a du monde, du grand monde même. Dans les meetings par exemple.</p><p> : J’éprouve de la honte pour bien des mauvaises actions que j’ai commises. Or l’on ne peut revenir en arrière et que le pardon n’efface pas tout. J’essaie en conséquence de ne pas trop m’en culpabiliser. Surtout s’il s’agit de vétilles (qui marquent pourtant  à vie) : un pénalty raté lors d’un match entre classes au lycée. J’entends encore un spectateur : Il est nul ce 9 !!! Le 9 c’était moi… J’ai honte d’avoir taquiné ma grand-mère, un peu lourdement, parce qu’elle avait voté Giscard. Elle croyait avoir voté pour le président des jeunes. Elle ne comprenait pas mes moqueries. Je la faisais « bisquer » avec ça. Et quand je rentrais à l’aube, elle « se calcinait ».</p><p>Intolérance/Injustice : ce sont les deux types d’action qui déclenchent en moi des réactions d’indignation et de révolte. Avec la privation de liberté mais franchement sur ce point-là je n’ai pas trop à me plaindre. Sauf que de nos jours, on doit surveiller nos propos. Chassez l’autorité, elle revient au galop. Plus sournoise.</p><p>Journalisme : Un de mes paradoxes. Je n’aime pas leur mentalité, leur agressivité, leur côté donneur de leçon, leur recherche du sensationnel et au bout du compte leur irresponsabilité. Et pourtant, je suis l’un d’eux sans l’avoir voulu. En autodidacte et ma foi, ça me réussit pas trop mal.</p><p>Kafka et autres auteurs : J’ai toujours préféré les auteurs réputés difficiles, non par snobisme mais par goût de la difficulté, l’envie d’en triompher. A part Kafka, on comprendra sans peinte mes passions pour Proust et Beckett, Joyce et Leiris, Michaux, Novarina, Maurice Roche ou Michel Butor. En remontant dans le temps : Dostoïevski, Nerval, Diderot, Montaigne, Rabelais, Chrétien de Troyes.</p><p>Le Pouget : J’y ai passé mon enfance et ma jeunesse. C’était le contrepoint de la ville. J’étais très content du film de JB Durand d’autant que la fin se déroulait dans le café de mes grands-parents. En même temps, que de regrets que mes deux livres sur le village n’aient pas trouvé leur public (pas pour la gloire, je m’en fous, mais parce que j’aime ces livres !).</p><p>Montpellier : C’est ma ville et elle apparaît dans la plupart de mes récits. J’y retourne souvent. J’en rêve. Il lui arrive de me décevoir, de m’inquiéter. Je lui pardonne volontiers et j’y retourne.</p><p>Professeur : Qui l’eût cru ? Que je devienne professeur quand tout m’en détournait à commencer par la peur de ne pas savoir tenir une classe. J’ai pris ma fonction très au sérieux et rien ne me ravissait plus que d’entendre les élèves me demander : Comment ça se fait que vous ne soyez pas comme les autres ?</p><p>          Questionnement : Je n’ai jamais cessé de me poser des questions philosophiques sans être un grand lecteur des philosophes, dont l’abstraction me décourage.</p><p> </p><p>                  J’ai retenu :</p><p> </p><p>      <em>de Platon l’allégorie de la caverne</em></p><p><em>      de Descartes le doute hyperbolique</em></p><p><em>      de Leibnitz l’harmonie préétablie</em></p><p><em>      de Diderot que tout est matière en transformation</em></p><p><em>      de Rousseau la néfaste division du travail</em></p><p><em>      de Kant, la révolution copernicienne</em></p><p><em>      de Hegel l’idée même de dialectique</em></p><p><em>      de Marx le matérialisme historique (Infrastructure et Superstructure)</em></p><p><em>      de Kierkegaard les principes fondamentaux de l’existentialisme</em></p><p><em>      de Nietzsche l’opposition entre apollinien et dionysiaque</em></p><p><em>      de Freud les vicissitudes de la libido</em></p><p><em>      de Bergson l’étude du comique et du rire</em></p><p><em>      de Husserl l’importance acquise par la phénoménologie de la perception</em></p><p><em>      de Sartre l’idée que nos choix orientent notre existence</em></p><p><em>      de Bachelard la mise en symbole des quatre éléments</em></p><p><em>      de Lacan les 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse</em></p><p><em>      de Foucault que les normes sociales créent la marge</em></p><p><em>      de Deleuze les concepts de rhizome et de machine désirante</em></p><p><em>      de Derrida l’idée que l’écrit précède la parole (si j’ai bien compris)</em></p><p> </p><p>                  La 13<sup>ème</sup> revient c’est encore la première, disait Nerval.  Moi ce sera finalement la 20 ème. La voici. Une phrase de Schopenhauer me revient souvent en tête : « <em>Avec ses expériences déçues et ses accidents qui déjouent tous les calculs, la vie porte l’empreinte d’un caractère propre à inspirer le dégoût</em> ». Sauf que je n’y adhère pas. Ou je cherche des solutions, quand elle me vient en tête.</p><p> </p><p>                  Le même Nerval ajoutait un 14<sup>ème</sup> chapitre à <em>Sylvie </em>de façon à équilibrer les deux parties antagonistes de 7 chacune : les illusions, la réalité.  Et puisue j’ai cité Lacan : « <em>De ce qui ne perdure que de perte pure à ce qui ne parie que du père au pire</em> ». Comprenne qui pourra. J’en apprécie les allitérations. J’ai même mis des Q pour laisser passer les P.</p><p> </p><p>Religion : Le pari pascalien ne m’a pas convaincu. Je préfère les théories du Big Bang et les cosmogonies quantiques. Et surtout la paix tout en sachant qu’elle n’est pas dans la nature de l’homme. La guerre, la violence,  on ne peut pas l’éviter mais pas, bon dieu ! Pour des questions religieuses !</p><p>Sœur : C’est super d’avoir une sœur. J’aurais aimé en avoir plusieurs comme certains de mes copains. Une plus âgée en tout cas. Ca m’aurait ouvert d’autres horizons. Mais il m’aurait fallu plusieurs existences.</p><p>Thom : Il m’a suffi d’une page dans Le monde pour découvrir ce mathématicien suisse, connu pour sa Théorie des Catastrophes. Je suis bien sûr incapable de le lire dans le détail même si son modèle topologique m’aura servi tout au long de ma carrière et de mes écrits.</p><p>Urbanisme : Quelle horreur que ces zones industrielles ou commerçantes qui défigurent les abords des grandes villes ! Ah si les gens pouvaient relire Rousseau.</p><p>Voyages : Je m’y suis mis sur le tard. Ils ont moins forgé ma jeunesse que ma maturité. Je suis toujours enchanté de retrouver Paris. Mes préférés ? Manhattan, les chutes du Niagara, Berlin, Moscou, la côte amalfitaine, la Sicile, Budapest, Stockholm, Amsterdam, la région de Séville, la Bavière, les Alpes et la Bretagne…</p><p>      En Russie j’avais emporté <em>Humiliée et offensés</em>, de Dostoïevski. A Prague, <em>Risibles amours</em> de Kundera, à Dublin <em>Les exilés</em>, de James Joyce, en Allemagne  <em>La montagne magique, </em>à New York un Paul Auster déprimant (<em>Le voyage d’Anna Blume</em>)… Que vais-je bien pouvoir emporter durant la traversée pour la Corse ? Les œuvres complètes de Tino ou le Mémorial de Ste Hélène ? Remarque : Avec l’ami Roland nous avons pas mal sillonné l’Italie : Naples et son Vésuve, la région romaine, Milan… Et aussi l’Espagne, Barcelone, l’Escurial, Tolède&#8230; Plus récemment Dublin pour un parcours joycien. .</p><p>Western : J’adorais Clint Eastwood au cinéma durant l’adolescence. J’ai évolué vers un cinéma moins accessible dont je suis très friand. La nouvelle vague, Rohmer, Rivette, Eustache. Le cinéma japonais des années 50-70, Stanley Kubrick surtout, les allemands, quelques américains… Et le burlesque des années 20. Ou Tati.</p><p>Yéyé : je suis né avec les yéyés. J’ai beaucoup écouté et d’une certaine façon cela m’a mis sur la voie de la musique plus sérieuse : chansons à texte, puis groupes anglo-saxon, musique classique et contemporaine ou jazz. Bashung et Murat.</p><p>Zorro : Mes héros ? Ceux des illustrés de ma jeunesse : Marco Polo, Le fantôme, Mandraque le magicien, Ivanhoé, Kit Carson. Puis ceux de mes premiers livres lus : les 6 compagnons, le clan des 7, le club des 5. Enfin, des chanteurs (Adamo, Murat), des stars du rock (Paul Mac Cartney surtout) ou du ciné (James Dean). Peu de héros littéraires ou plutôt, j’en aime trop.</p><p> </p><p>      (J’aurais bien inclus Skimao mais le S était pris par Sœur, le C par CTN et le M par Montpellier…).</p><p> </p><p>                  Il eût été amusant de terminer le parcours du centre ville sur la lettre Z. J’aurais pu mettre Zède mais je déteste le diminutif qui me l’a inspiré. Comment peut-on s’appeler Zézette ? Que ceux que je n’ai pas cités, et Dieu sait s’il y en a, me pardonnent. Pourtant, je n’en ai pas fini avec ma ville. J’ai l’impression qu’elle m’a repoussé quelques fois aux confins de sa périphérie.</p><p> </p><p>                  Cette année-là, 1995, je démarrais mon stage d’un an à l’IUFM (Et revoilà l’école normale !).  Ce qui est drôle c’est que je croisais d’anciens élèves qui ne comprenaient pas ce que je faisais là, pensaient que j’étais leur enseignant.</p><p> </p><p>                  Malgré la défiance de certains, je m’en suis bien sorti. D’autres n’ont pas eu cette chance. En tout cas, j’ai pu vérifier que la confrontation à de plus jeunes collègues ne me posait pas de problème. Autrement dit, que j’étais resté jeune. Ce fut une belle année. Je publiais <em>Les inséparables</em> et amorçais mon activité de journaliste.</p><p> </p><p>                  A partir de cet endroit du livre, je bouleverse quelque peu la chronologie au bénéfice de l’espace. Et j’accélère le tempo. J’évoque en effet le postérieur avant l’antérieur dans la continuité de mon fil directeur : je sors petit à petit de la ville.</p><p><strong> </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong>      L’AVENUE CLÉMENCEAU</strong></p><p> </p><p>                  Comme elle aboutit route de Toulouse on peut considérer que ce fut une halte avant le saut vers l’inconnu hors du département. Nous n’y sommes point encore.</p><p> </p><p>                  J’y ai passé quelques mois, seul, dans un appartement quelque peu vétuste et pourtant plein de charme, chauffé par la boulangerie du dessous. Il était très pratique pour moi puisque très près de mon lieu de travail et que je pouvais y amener les quelques élèves qui me réclamaient des cours particuliers. Un salon donnant sur la rue, une salle de bains donnant sur le ciel et jouxtant une cuisine à l’ancienne, un long couloir, une chambre au fond et une pièce servant de bureau sur le côté. Très sombre au demeurant. Il appartenait à un copain de ma sœur qui travaillait alors dans la brocante, avec tout ce qu’elle comporte de trouble. Un jour j’ai été cambriolé. Comme c’était ma période de dèche extrême, les voleurs, (dont je soupçonne quelque connaissance d’alors), durent en être pour leur déception. Toujours est-il qu’en descendant dans la rue, je croise un commissaire de police, ancien colon estival, accompagné d’un de ses collègues. Je lui relate ma mésaventure et il demande à aller voir les lieux. Alors là,  j’ai pu assister à l’une de ces scènes que l’on voit dans les mauvaises séries télévisées où les flics en service se relaient, rasant les murs, révolver au poing, afin de coincer l’éventuel intrus ! Naturellement,  il n’y avait personne, ce que j’aurais pu leur dire s’ils me l’avaient demandé. La tête qu’ils firent en revanche quand ils pénétrèrent l’antre du brocanteur… Jamais vu un bazar pareil ! Tout son stock entreposé sans nul souci de rangement. Une vraie déchèterie. L’atelier de Bacon à Dublin.</p><p> </p><p>                  Envie d’autre chose. Vieux garçon, vieux gars con. Vieux gars qu’on méprise.</p><p>                  Malgré les cours particuliers, j’étais tellement fauché qu’il est arrivé à ma compagne actuelle, nous étions au début de notre relation, de m’acheter une tranche de jambon dans l’un des commerces du coin, aujourd’hui disparus.</p><p> </p><p>                  Nous y avons mangé une fois avec celui qui allait devenir mon beau-fils, très jeune à l’époque. Il adorait chanter (pour ça on s’entendait bien !). On n’a que des chanteurs dans la famille. Il m’a interprété la chanson du Hérisson qui se trouve dans Emilie jolie. Plus tard nous nous sommes apitoyés sur la mort de Balavoine – (balle d’avoine). Sommes même allés sur sa tombe à Biarritz. Et puis on aimait les calembours à la Boby Lapointe. Quand il s’est pacsé on lui a chanté une variante de l’Hélicon, pom pom pom pom. On suivait le Top 50 et je lui achetais le magazine. Bref à travers lui je retrouvais mes engouements de jeunesse.</p><p> </p><p>                  Cette année-là,  j’ai eu la chance d’enseigner dans le supérieur et ma foi, je ne m’en suis pas trop mal sorti. J’ai dû abandonner car cela demandait trop de boulot. Très bon contact avec les étudiants qui m’avaint pris en affection. Un bon souvenir. Plus tard, je serais amené à former des stagiaires, mes futurs collègues.</p><p> </p><p>                  En même temps que je quitte l’Ecusson pour les quartiers et la périphérie, je dis adieu à  l’enfance montpelliéraine et la jeunesse dissipée, c’est le moins que l’on puisse dire.</p><p> </p><p><strong>      BEAUCOUP PLUS LOIN, ROUTE DE TOULOUSE, LE MAS DREVON : RUE VILLENEUVE D’ANGOULÊME</strong></p><p>                  C’était un immeuble tout en longueur, en forme de barre, pompeusement baptisé le Florence. Un attrape-nigaud pour qualifier un immeuble moderne au sens péjoratif du terme.  Autant dire une barre. Au quatrième étage sans ascenseur, avec vue imprenable sur celui d’en face, sa sérénissime Venise (en fait il s’agissait du Pavie, où vivait ma future épouse, la jolie brune, CTN), copie conforme du Florence comme quoi certains ne voyagent pas beaucoup. Un salon, une cuisine et une chambre. C’était l’Unique, ma première épouse, qui avait dégoté cet appartement, distant du centre ville, afin de s’éloigner de sa mère qui y travaillait et passait la voir tous les jours. On entendait les voisins se disputer à travers les murs. Un soir les flics débarquèrent pour les séparer. On entendait nos pas et paroles, quand je recevais, c&rsquo;est-à-dire assez souvent. On s’était mariés un peu naïvement, et je dois le confesser assez bêtement, en pensant d’une part à des bourses auxquelles nous aurions droit (et que nous eûmes en effet), d’autre part au fameux rapprochement de conjoints qui devait lui permettre de redescendre assez rapidement de la région parisienne. Elle avait en effet réussi un concours nécessitant une mutation.</p><p> </p><p>                  Je n’allais pas tarder de mon côté à partir dans le Tarn, trois ou quatre jours par semaine, pour y enseigner moi-même notre langue. J’avais ainsi tous les avantages de la vie de célibataire. Ce que j’ignorais c’est que celle qui allait devenir la femme de ma vie habitait en face, au Venise justement. Le destin nous avait rapprochés, pour la 2<sup>ème</sup> fois, la première c’étaient des cours communs à la fac, mais trop tôt et donc encore en vain…</p><p> </p><p>                  A cette époque j’écrivais des poèmes. On était passé de Borborythmes à Entailles.</p><p> </p><p>                  Un saut qualitatif. Je cherchais une écriture littérale, blanche et visuelle.</p><p>                  En voici un exemple. Nous en avons fait un livre plus tard, avec Serge Lunal, paru aux Editions Rivières de mon ami Jean-Paul Martin.</p><p> </p><p>                  Il m’a édité environ 70 petits livres.</p><p> </p><p>      <em>   Du</em></p><p><em>                     Point de re-pè-re</em></p><p><em>                                         Où le sol de taille</em></p><p><em>                                                                  Un gl’acier</em></p><p><em>                                                                                 G’lissant dé-</em></p><p><em>                  rape       </em></p><p><em>                       chaque courbe a son arrêt de mort</em></p><p><em>                                                     paraphe irréductible</em></p><p><em>                                                                   impossible</em></p><p><em>                                                                                   qui fuit       </em></p><p><em>                                                     à l’instant où son socle    </em></p><p><em>                                                                                        se barre</em></p><p> </p><p>                  Le voisin du dessous vivait avec sa sœur et prenait son rôle très au sérieux. Celle-ci était divorcée et flanquée d’un môme en bas âge. 9 h du soir et c’était pour lui l’extinction des feux. Aussi, les motifs de friction et de polémiques étaient-ils légion. Il se radoucit quand je lui annonçais mon départ. Je me souviens, pour me faire pardonner mes nuisances,  je lui avais offert des tas de chemises dont je n’avais plus l’utilité et qu’il se proposait d’aller vendre aux puces. Le facteur avait une sœur qui venait me faire le ménage, je m’alimentais un peu n’importe comment et dînais en général au restaurant. Je ne me préoccupais en rien du lendemain et vivais au jour le jour. J’avais des tas de potes et commençais à côtoyer le milieu artistique et littéraire. Je me souviens qu’Alain Clément était venu m’apporter les exemplaires de tête de <em>Connexités</em>, que je n’avais pas hésité à envoyer à Roland Barthes ou Jean-François Lyotard, lesquels m’avaient répondu.</p><p> </p><p>                   Je commençais à rendre visite à Roger Laporte, extraordinaire écrivain, beau-frère de Derrida, qui m’impressionnait beaucoup et dont l’œuvre m’intriguait, me fascinait. Alain m’avait offert un pastel que j’ai toujours devant les yeux. Je l’avais punaisé et il m’a fait remarquer qu’il fallait absolument l’encadrer. Leçon comprise et je m’y suis appliqué par la suite. C’est pendant cette période que je me suis rendu compte que j’aimais écrire des textes sur les artistes. Et que je m’en suis fait des amis : Vincent Bioulès pour commencer puis très vite, Serge Lunal (bien oublié depuis son décès) et Dominique Gauthier à qui je suis resté fidèle.</p><p> </p><p>                  Bien des copains et copines ont défilé dans cet appartement.</p><p> </p><p>                  La ville vous happe et vous assène ses séductions auxquelles on ne sait d’autant moins résister qu’on associe la jeunesse à l’insouciance. Avec le recul, un peu de modération n’aurait pas été  de trop. J’ai toujours compté sur la chance et elle ne m’a pas trop manqué,  j’en conviens… Cependant, elle aurait pu se voir étayée par un peu plus de rigueur, de sérieux et d’études approfondies. Je vivais en hédoniste afin de juguler mes angoisses et je ne faisais que les renforcer. Je me suis ainsi compliqué la vie. On ne peut revenir en arrière et le regret ne sert à rien. Mieux vaut ne retenir que le positif. En tout cas, j’ai trouvé cet équilibre en m’éloignant de la ville (pas trop loin tout de même), d’un commun accord avec ma compagne et l’on peut dire que nous n’avons jamais eu, jusqu’à présent, à regretter notre décision.</p><p> </p><p>                  Au début, très peu de temps au fond,  j’y vivais avec l’Unique. On y a même fêté notre bref mariage. En fait, j’ai vite compris qu’elle avait des vues sur l’un de mes meilleurs amis, plus conforme à ses goûts. Cela m’a sans doute blessé au début, on a quand même son orgueil, mais a contribué à me détacher d’elle assez vite. J’ai rencontré, sur las bancs de la fac, une certaine Hélène, qui méritait bien son nom, un peu paumée après le suicide de son compagnon. Je l’ai présentée à l’infidèle. Celle-ci m’a poussé vers l’Hélène en question avec qui j’ai filé le parfait coton pendant deux trois mois. Des départs à l’étranger, une mutation obligée ont fait le reste. Il n’a même pas été question de suivre qui que ce soit et l’aventure en est restée là. J’ai donc vécu au Mas Drevon tout seul, si l’on peut dire…</p><p> </p><p>                  Cet appartement aurait bien des choses à nous conter. Je n’en retiendrai qu’une situation qui aurait pu me coûter cher. Je me trouvais, pour la nuit, en galante compagnie quand on frappe des coups violents à la porte. C’est le compagnon de la compagne en question. Il a repéré sa voiture dans le parking et voudrait avoir quelques explications. Je l’embrouille quelque peu avant d’ouvrir. L’infidèle en petite tenue se cache dans les toilettes. J’ouvre en bâillant (et en pyjama !), et il s’excuse de me réveiller, me réexplique son problème. Je feins de ne point comprendre de qui il parle en jouant sur des homonymies bien commodes de prénoms, car je prêtais fréquemment mon appartement durant mes absences, quand je travaillais à Albi. Le jaloux jette tout de même, par acquis de conscience, un coup d’œil dans la chambre proche de l’entrée, n’y  aperçoit personne dans mon lit défait et en déduit que sa bonne amie a dû se garer là par commodité et partir dormir ailleurs chez quelque copine. Très bien. Tout est bien qui finit bien. L’excité s’excuse encore et reprend sa recherche. L’intéressée se hâte de s’habiller, de téléphoner à la copine (ma sœur ?)  en question et nous nous en tirons avec quelque frayeur au-dessus de la normale. Elle s’empresse de les rejoindre. La suite m’échappe. Et je m’en retourne dans les bras de Morphée.</p><p> </p><p>                  Ca aurait pu finir bien plus mal.</p><p> </p><p>                  J’ai quitte Le Florence pour Louis Blanc puis, très vite, pour l’avenue de Palavas. J’étais au Florence quand, alors que je devais descendre sur Marseillan afin de retrouver un couple d’amis, la maumariée m’a téléphoné de venir consoler sa copine mail en point. C’était la nasillarde. Et une période difficile en point de mire. Heureusement, il m’en reste le meilleur : ma fille.</p><p> </p><p><strong>      ET LES SYLVAINS, LA CROIX D’ARGENT</strong>,</p><p> </p><p>                  Mon épouse, la définitive, on s’est mariés assez vite, était devenue propriétaire d’un deux pièces assez joli mais tout petit. Il donnait sur un bosquet, notre lieu de promenade. Et sur un terrain de tennis où je jouais, mal je dois le dire, avec mon ami Christian, notre voisin.</p><p>                  C’est là que j’ai écrit la partie qui m’incombait du livre sur Butor, co-signé avec Skimao. Comme j’aime les listes, je citerais les œuvres   qui m’ont le plus marqué et justifient mon intérêt pour son œuvre.</p><ul><li>L’emploi du temps <em>où un employé français dans une ville anglaise se perd dans le labyrinthe de l’écriture après s’être enlisé dans celui de la ville et rate deux occasions de réussir sa vie sentimentale. L’ouvrage est construit sur une forme canonique</em>.</li><li>Degrés,<em> où trois narrateurs se succèdent pour décrire une simple heure de cours au sein d’un lycée parisien, le premier se perdant dans son projet trop ambitieux pour ses frêles épaules. Nombreuses références culturelles, forcément, pour un lieu d’initiation à la culture.</em></li><li>Mobile <em>:</em> <em>Une façon toute nouvelle de représenter le monde, plus particulièrement les Etats-Unis, pour ce qu’ils incarnent de mode de vie, de pays de rêve mais aussi pour le fond fangeux sur lequel il se construit. La narration est remplacée par une poétique spatiale du slogan, des citations, des spécificités d’un état. Un livre unique qui encore beaucoup à nous apprendre. Une exploration des vertus spatiales de la page, dont je me suis pas mal inspiré. Une révolution typographique.</em></li><li>Essais sur les Essais<em>:</em> <em>Une incroyable plongée, fort audacieuse, dans la genèse de l’œuvre de Montaigne, de son projet initial aux derniers allongeails. Un travail numérologique étonnamment convaincant. Une exhumation du rôle crucial joué par La Boétie.</em></li><li>Histoire extraordinaire<em>:</em> <em>Etude approfondie d’une lettre de Baudelaire relatant un rêve du poète à son meilleur ami et exécuteur testamentaire. Ce rêve contient des trésors de ramifications  vers l’ensemble de la démarche et de l’œuvre. Place importante accordée à la gestion de la sexualité.</em></li><li>6810000 litres d’eau par seconde<em>:</em> <em>Encore une œuvre étonnante, unique en son genre, admirablement structurée et qui prend pour prétexte les chutes de Niagara, son Histoire et son actualité sur fond de chute et de Châteaubriand. Cela m’a donné envie d’y aller. C’est fait. </em></li><li>Les 5 tomes de Répertoire<em>:</em> <em>Où par petites touches ou fragments davantage développés, l’écrivain rend hommage à ses pairs, à tel aspect peu étudié de leurs œuvres dont il renouvelle la lecture. Celle de Zola et son roman expérimental, de Flaubert à travers la spirale des 7 péchés capitaux, de Proust en mettant en exergue 7 femmes, sur la modernité de Mme de la Fayette, sur la caractère profane du Caravage, sur la variation chez Monet, sur le contraste entre l’art de Rothko et la ville de New York, sur l’interprétation des lignes chez Mondrian, et, un peu avant tout le mode, Leiris, Joyce, Faulkner, Pound, JL Parant, Mallarmé selon Boulez, l’opéra… 21 textes par volume, ce qui fait au bout du compte, un de moins que les </em>Essais <em>de Montaigne. Ca se boit comme du petit lait et on apprend énormément de choses, la lecture des chefs d’œuvre en est</em> <em>renouvelée. Mais ce n’est point trop universitaire… Et nous ne bûmes point frais ! </em></li></ul><p>            Michel Butor ne respectait jamais les prescriptions universitaires qui imposent une bibliographie et des notes de bas de page. Il a eu à en pâtir en France. A la suite de quelques propos maladroits je me suis mis, de mon côté la gent en question, à dos. Et Dieu sait s’ils ne pardonnent pas ! L’imprudence, l’impudence a fortiori,  est irrémédiablement condamnée. Je m’en suis rendu compte aussi avec les éditeurs, ou du moins les directeurs de collection. Mieux vaut les flatter et leur faire un cour assidue.</p><p> </p><p>            J’aime d’autres livres de Butor, notamment le plus connu (<em>La modification</em>) mais j’avoue qu’après <em>Intervalle</em>, diffusé par la télé à une époque où l’on pouvait se le permettre, je m’en éloigne quelque peu. J’accroche moins et prends moins de plaisir à découvrir sauf de temps à autre pour des essais toujours aussi pertinents (<em>Improvisations sur Flaubert</em>, <em>sur Michaux</em>). Beaucoup trop de poèmes et de textes quelque peu complaisants sur des artistes inconnus. Beaucoup de redites et l’impression que la flamme n’y est plus. Un peu d’auto-complaisance vers la fin, avec des œuvres testamentaires qui ne nous éclairent pas autant que l’écrivain, immense rappelons-le, veut bien le dire. Toujours est-il que Michel Butor aura longtemps été mon mentor et que sans doute sans lui ne me serais-je pas lancé si confiant dans une conception de la littérature plus élaborée qu’à l’ordinaire.</p><p> </p><p>            J’avais très peu d’œuvres, sur les murs,  à cette époque mais on s’est vite dit que, si l’on ne se fiait qu’à cet aspect, il nous faudrait vite envisager plus grand. Dans le salon, à part un lit mural qui avait la particularité d’être rabattable le jour, nous disposions d’un inévitable canapé. C’est là que je me suis rendu compte que je pouvais faire plusieurs activités en même temps : regarder la télé, corriger des copies, répondre au téléphone, traiter des problèmes du quotidien et surveiller les résultats du foot à la radio. Souvent la lecture remplaçait les copies. Cette habitude ne m’a jamais quitté. L’inconvénient c’est que parfois l’une de ses activités était bien faite (par ex, les copies) et le reste s’abimait dans un flou artistique si bien que le lendemain j’aurais été bien incapable de résumer le film regardé, oui de quoi j’avais parlé, dans le détail, au téléphone. Le manque de concentration peut en effet nous jouer bien des tours…</p><p> </p><p>            L’appartement était petit donc et l’on y vivait régulièrement à cinq dont deux enfants et un ado, un peu turbulent comme tous les ados. Toutefois, le manque de place, la proximité bruyante d’un collège, l’expansion urbaine du quartier, la délinquance, et surtout l’opportunité de retrouver le Centre et de viser plus grand, ont précipité notre départ, au grand dam des voisins qui nous avaient adoptés. </p><p>                  Nous y avons fêté notre mariage, plutôt intimement d’abord avec les témoins et amis, puis avec la famille, en attendant la naissance du nouveau bébé. C’est nous qui avons réglé la facture. Rubis sur l’ongle.</p><p> </p><p>                  Ca m’a bien plu l’exercice de la paternité. J’aimais bien m’occuper des filles. Prendre l’ainée sur mes genoux quand elle était petite comme pour lui apprendre à conduire, et que je la reconduisais chez sa mère, lui prévoir des activités pendant la semaine de vacances (luge d’été, cheval, patinage), lui enregistrer des chansons qu’elle écoutait pieusement et connaissait souvent par cœur… Lui enregistrer ses émissions préférées et les regarder avec elle. J’ai fait ce que j’ai pu pour lui rendre la vie agréable. Pas facile, tandis que sa mère perdait pied… J’étais en stage à Nanterre quand elle est née, où j’avais retrouvé la Normande mais je dus partir illico presto et l’aventure en resta là. Elle était mal engagée et n’était pas faite pour durer.</p><p> </p><p>                  Ca été plus simple avec la benjamine qui a eu droit à une vie plus équilibrée. Je m’en suis beaucoup occupé  durant l’enfance. Lectures le soir, protection tout terrain en ville, nombreux voyages : en Allemagne, Tchéquie, Angleterre ; Italie, Espagne, Pays Bas, Belgique, Alpes, Pyrénées…). Ca été un peu dur quand elle est partie à Lyon ou à Paris afin d’effectuer ses études. On s’est beaucoup inquiétés. Tout n’a pas été parfait mais on a échappé au pire. La vie passe trop vite.</p><p> </p><p>                  Ne pouvions pas rester dans un endroit pareil. On a tous les inconvénients de la ville sans en avoir les avantages, malgré le tout petit bois, rescapé du massacre, qu’on nous a temporairement concédé.</p><p> </p><p>                  Les Sylvains, c’est déjà un peu la nature…</p><p> </p><p><strong>      AU BOUT DE LA VILLE, LE CARREFOUR DE LA LYRE</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  A la suite de ma rupture assez violente avec la nasillarde,  je me retrouvais dépouillé d’un peu tout, privé de visites à ma fille (cela ne dura heureusement que quelques semaines), sans voiture et sans argent. J’avais pris un appartement assez éloigné du centre ville, que nous partagions plus ou moins avec ma sœur. L’emplacement l’arrangeait d’autant qu’elle travaillait à deux pas, à l’hôpital. Alors là,  j’ai connu ce que c’était la France du travail, celle qui se lève tôt,  qui se tape 3 heures de bus matin et soir, qui se prive de tout et a bien du mal à joindre les deux bouts. Les cabines téléphoniques pillées par les petits délinquants qui les rendaient inopérantes. Les motos vrombissantes abonnées au rodéo dominical sous les minces balcons d’une HLM sans le moindre charme, la vue donnant sur un terrain vague, voué à des constructions tentaculaires. Pas la période la plus glorieuse de ma vie et pourtant, on finit par s’adapter à tout et les moments de fête ou de bonnes surprises en prennent d’autant plus de valeur rétroactive.</p><p> </p><p>                  En même temps que le Capès, j’avais tenté l’agrégation. L’épreuve avait lieu dans un établissement sise près de l’école d’architecture, autant dire près du plan des 4 seigneurs où habitaient Brigitte et Yves. Le seul accident de ma vie, ce fut en tentant de les rejoindre chez eux, juste après ma rupture avec la Coopérante. J’avais obtenu une bourse mais n’avais rien préparé. Dommage d’ailleurs parce que c’est <em>Jacques le fataliste</em>, de Diderot qui est tombé cette année-là et que j’aurais sans doute eu des arguments. Je devais faire acte de présence. Un très violent orage s’est déclenché à l’heure du concours, inondant certaines rues, compliquant la circulation, rendant la route peu visible, ce qui fait que je suis arrivé en retard. Il m’a fallu parlementer pour avoir le droit d’entrer dans la salle.</p><p> </p><p>                  Heureusement, je n’étais pas le seul retardataire. Sinon, j’aurais dû rembourser l’argent touché. Parfois un impondérable peut susciter bien des effets dont on se serait bien passé. Je l’ai échappé belle.</p><p> </p><p>                  Le patron de la boite privée m’avait demandé de participer à une réunion, de son parti ou de l’association commerciale dont il faisait partie, très près de cet appartement. On nous avait demandé de définir notre conception de la politique. J’avais déclaré, à la grande surprise de mes confrères, qu’elle me faisait penser à un chien. Il me fallait expliciter : parce que la peau lie tique (on a lu son Lacan !). L’organisateur a déclaré ensuite au patron : Le débat fut d’un niveau inattendu ce soir ! Je me suis toujours senti atypique. J’ai oublié de dire que le patron était vaguement cousin avec Boby Lapointe !</p><p>                              Comprend qui peut !</p><p> </p><p>                  Alors là, on quittait la ville du côté de Ganges ou même de Mende.</p><p> </p><p><strong>      CÔTÉ CELLENEUVE, LA PERGOLA-PETIT BARD</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Revenons quelques années en arrière. Vers le début des années 70.</p><p> </p><p>                  Mes trois premières  années de fac, jusqu’à la licence, je les ai passées, la plupart du temps dans une coquette villa de la Pergola, quartier Petit Bard, à la lisère de l’ancien Celleneuve. Un garage donnant sur le jardin. L’entresol avec grand salon, chambre, petit salon et cuisine-salle de bains. L’étage entièrement dévolu à la fille, unique elle aussi : chambre et immense bureau-bibliothèque. Cour arrière. Aujourd’hui,  résidence inaccessible car verrouillée, clôturée et bardée de caméras de surveillance. La Coopérante, qui venait du Maroc, mais d’ascendance allemande,  blonde aux yeux verts, racée et fière de l’être, divines proportions, était seule depuis quelques semaines, à Montpellier. Elle s’y est fait d’ailleurs d’emblée escroquer par des connaissances peu scrupuleuses. J’étais là au bon moment, au bon endroit, dans un couloir de la fac, à attendre un cours sur Pascal. Le seul problème, c’est qu’il me fallait déménager dès que les parents pointaient le bout de leur nez. Ca a d’ailleurs fait toute une histoire car j’avais laissé imprudemment des pulls dans le placard. La fac était souvent occupée et donc les étudiants en grève. Je travaillais en outre au magasin, histoire de « coopérer » moi aussi aux dépenses communes. Les voisins s’engueulaient tout le temps. La voisine, la trentaine, nous avait pris en amitié. Elle nous faisait passer de la viande provenant de la boucherie de son amant. (Elle me plaisait beaucoup). Ca a donné des scènes épiques dans la rue des Amouriers (ça ne s’invente pas !) avec son mari (cocu mais content comme disait la chanson).</p><p> </p><p>                   Je n’ai pas envie de m’attarder sur cette période durant laquelle j’ai dû entrer de surcroît en psychothérapie, traumatisé que j’étais par les prises de parole impromptues des militants d’extrême gauche qui nous culpabilisaient à foison. Je n’ai pratiquement rien écrit de bon. Toutefois, grâce à l’initiative de nos professeurs de fac, Pierre Caizergues et Paule Plouvier, une revue poétique est née : Borborythmes. C’est ainsi que je me suis lancé dans la grande aventure du texte. Très marqué par Mallarmé, il m’a fallu m’imposer. On confondait vite, chez les militants, une écriture lisible par tous (si l’on peut appeler ça de l’écriture) et poésie, laquelle réclame et relève tout de même d’autres exigences. Je me souviens que l’on distinguait les écrivains et les « écrivants ». J’ai beaucoup lu, à ce moment-là, mais plutôt Marx et Freud, afin de me mettre à la page, au lieu des chefs d’œuvre littéraires qui manquaient encore à ma culture (j’ai beaucoup tardé à lire La Bruyère, Voltaire, ou Chateaubriand). Beaucoup d’ouvrages universitaires que j’ai, pour la plupart oubliés.</p><p> </p><p>                  Je sauve du marasme les vers suivants :</p><p>                  Dans le numéro 3 : un seul mérite d’être cité. Et en corps (comme      disait Lacan)</p><p>                  « <em>Le charbon de tes yeux fait des mines sous mes doigts</em> »</p><p>                  Dans le numéro 4 :</p><p><em>                  « La mer c’et la nausée du désir</em></p><p><em>                  Où les rochers ne jouissent plus</em></p><p><em>                  Que d’un miroir</em></p><p><em>                  Qui pourra sonder le savoir du scorpion</em></p><p><em>                  Qui brûle devant lui</em> »</p><p> </p><p>                  Dans le 6 : « <em>Il est interdit d’écrire lorsque l’on ne croit pas à l’écriture</em></p><p><em>                  Empêche-ton les gens de mourir qui ne croient pas à la mort ?</em> »</p><p> </p><p>                  J’ai l’impression de citer les vers d’un autre, en recopiant ces lignes. Je n’aime pas cette période même si je me suis fait pas mal de relations. Je pense à Isabelle de Wangen, qui a eu ensuite le culot d’interviewer le gangster Mesrine (et un peu avant un Robbe-Grillet quelque peu sadique !), et qui m’a fait découvrir le monde de la justice à Paris. Ou encore Gilda Bennani, l’épouse du célèbre psychiatre marocain, qui voulait me présenter à son voisin Tahar Ben Jelloun, ce que j’ai refusé poliment…</p><p> </p><p>                  La Pergola me fait me remémorer un épisode lumineux de mes 15 ans. Un copain m’avait amené à mobylette, dans ce quartier déjà très populaire dans les années 68. J’avais le bras cassé. Il me présente une fille de mon âge, je la trouve à mon goût de 15 ans et elle veut « sortir » avec moi, comme on disait à l’époque quand on échangeait de chastes baisers. Elle me fait découvrir son monde, un autre monde, celui du Petit Bard, que l’on dirait aujourd’hui « limite », mais que je trouvais fascinant et incroyablement ouvert. Les petits et les grands, les actifs et les oisifs, les filles et les garçons s’y mélangeaient sans discrimination. Je ne sais même pas chez qui je suis et l’on m’y parle comme si j’étais un habitant du quartier. Je m’y plais et je sens bien qu’en pénétrer les arcanes me dégrossirait quelque peu car je ne suis pas très dégourdi. Malheureusement, le copain, sans doute jaloux, nous raconte à chacun des salades ce qui nous fait rompre au bout de quelques jours. Quelques temps plus tard, alors que j’étais hospitalisé pour la cheville cette fois, il passe chez moi et me pique, à la barbe de Zède, pourtant soupçonneuse, mon <em>Sergent Peppers</em> qu’il ne m’a bien sûr jamais rendu… Ne me souviens ni de son prénom ni de celui de la fille.</p><p> </p><p>                  Il m’est arrivé la même chose un peu plus tard à La Paillade, qu’on appelait la ZUP. J’y déjeunais souvent d’un couscous marocain chez des amis de la famille de la Coopérante. Après ma rupture avec l’Unique, d’ailleurs mutée dans la région parisienne,  je me retrouve, sur les conseils de la Maumariée, que j’avais retrouvée entre temps, dans ce quartier quelque peu mal famé du nord de Montpellier. Plus exactement, chez une eurasienne assez jolie dont je suppose qu’elle était de mèche avec celle qui était devenue entre temps une amie.</p><p> </p><p>                  Je buvais pas mal et j’étais toujours dans un tourbillon onirique qui n’excluait pas la lucidité. Disons que je me laissais porter par les événements. Je passe une soirée formidable en boite avec ma nouvelle conquête et là encore, je réalise que je me sens bien parmi tous ces êtres qui défilent dans ma vie, comme dans ces films de Fellini où le héros croise des personnages qui semblent le reconnaître et qu’il ne reverra plus jamais. Que s’est-il passé pour que la relation ne se prolonge pas ? Je l’ignore. Encore une occasion de m’instruire et de m’enrichir que j’ai laissé passer…</p><p> </p><p>                  Nous sommes sur la route de Celleneuve, de Gignac, de Lodève.</p><p> </p><p><strong>      ET ENFIN LES SABINES DIRECTION SÈTE, FRONTIGNAN, AGDE…</strong></p><p> </p><p>                  Ce sera toujours pour nous Chapeau Moche. Ma fille et mon beau-fils l’ont baptisé ainsi et nous y avons vécu deux bonnes années au moins, au bout du bout de la ville dans les années 80. Comme l’immeuble, moderne, surplombait le carrefour, on y entendait en permanence des crissements de frein et des klaxons plutôt agressifs. C’est pire aujourd’hui malgré le tramway.</p><p> </p><p>                  Nous étions à deux pas de la place Flandres-Dunkerque où a été installé le grand M de François Morellet, qui se devine en anamorphose. Composée de tubes métalliques et de rondins de bois, elle a fait jaser plus d’un vieux montpelliérain et les ennemis de l’art contemporain en général. Nous étions à l’inauguration avec Skimao. Georges Frèche avait fait l’un de ses habituels discours dans lesquels il s’avouait béotien en matière artistique. Nous avons demandé à l’artiste si, derrière le M désignant Montpellier, l’on ne pouvait pas lire aussi celui de Morellet… &#8211; Oui, et celui de M… nous a-t-il répondu malicieusement, un peu froissé de l’accueil « fraichien » pour le moins maladroit. Morellet était très poli. Jary un peu moins. Il aurait carrément dit Merdre ! Or les gens aimaient ce maire-là justement pour cette raison : il disait ce qu’il pensait et pensait souvent comme la majorité râleuse.</p><p>                  Je l’ai vu, pour l’inauguration d’une médiathèque, de ce quartier justement, se remémorer sans se tromper une bonne centaine de vers de Victor Hugo, sous les applaudissements du public conquis. Curieux mon rapport à Hugo. Je n’ai compris que tardivement son importance. Il m’a porté chance puisque je suis tombé sur ses poèmes  à l’écrit (après une annulation d’un premier sujet) comme à l’oral de l’agrégation : <em>La légende des siècles</em>. Toutefois, outre ses poèmes, je suis plus sensible à des romans moins lus comme <em>L’homme qui rit </em>ou <em>Les travailleurs de la mer</em>. Et à ses œuvres de jeunesse : <em>Han d’Islande</em> et <em>Claude Gueux</em>, que j’ai fait travailler à mes élèves. Aujourd’hui, je fais partie de l’association des amis de Jean Hugo…</p><p> </p><p>                  C’est ma période la plus stérile d’un point de vue littéraire. D’une part, il me fallait assurer mon gagne-pain et, dans le privé, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. D’autre part, l’appartement était trop petit pour que j’aie un espace à moi. Et puis j’avais été échaudé par deux expériences négatives qui m’avaient fait considérer que le milieu de l’art n’était décidément pas fait pour moi. Fuis la discussion…</p><p> </p><p>                  La coexistence fut délicate au début. Je sortais d’une période de liberté durant laquelle je ruinais ma santé, me dispersais et prenais des mauvaises décisions. Les Sabines me forcèrent à plus de rigueur, me firent réaliser la nocivité de l’alcool et puis on apprend à découvrir l’autre, la vie de famille, pas toujours facile avec un préado perturbé par la séparation mal acceptée, ce qui peut se concevoir. L’ex mari de ma compagne, ma future épouse, a joué de son côté ses dernières cartouches. . C’était de bonne guerre. Je n’en veux à personne. Mon ex compagne nous a mis, au début pas mal de bâtons dans les roues pour ce qui concernait la garde de ma fille. Heureusement,  nous avions des amis, des soutiens et après tout nous apprenions à devenir des grandes personnes. Les Sabines, ce fut une période de profonde mutation. La croisée des chemins.</p><p> </p><p>                  Un jour, nous prendrions l’un de ceux-ci pour nous installer ailleurs.</p><p> </p><p>                  Et nous voilà dans l’ailleurs, à, regretter la ville que nous avons connue, pas forcément ce qu’elle est devenue, à l’instar de la plupart des autres et l’on n’y peut pas grand-chose. Sans doute les trentenaires d’aujourd’hui regretteront-ils les transformations qui s’opèreront d’ici 30 ans, quand nous ne serons plus là pour constater les dégâts, ou au contraire les bienfaits.</p><p> </p><p>                  Nous sommes dans la direction de Sète, Béziers, Perpignan. Oui mais là-bas, je ne connais pas grand monde. Nous prendrons donc la direction opposée. Vergèze. On ne m’a pas laissé le choix. On m’y a envoyé pour y enseigner.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                  J’y suis, j’y reste. La ville, j’y reviens si souvent. Qui a écrit : L’éloignement rapproche ?</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>                                                       ÉPILOGUE</strong></p><p> </p><p>                        Il me faut achever ce livre. Je ne l’enverrai pas à un éditeur. J’aime mieux le gérer moi-même ce qui me donne une entière liberté de décisions. Les conditions de l’édition  ne sont plus les mêmes depuis quelque s années et l’on peut se permettre à présent des expériences qui eussent été impossibles avant l’arrivée massive des ordinateurs, de l’internet et même des livres en ligne.</p><p> </p><p>                        Ainsi rien ne m’empêche de reprendre ce livre, en un avenir proche ou lointain, au fur et à mesure que de nouvelles anecdotes assorties de remarques et de références me reviendront. Je ne fais que suivre les enseignements des maîtres que furent en l’occurrence Montaigne (et ses allongeails) ou Proust (et ses « paperolles »). Je peux ainsi considérer ce travail comme un work in progress.</p><p> </p><p>                        Je voudrais terminer ce Dédale en l’Écusson (et au-delà) par une ces listes rabelaisiennes qui me tiennent tant à cœur et par une allusion au présent, qui me permette de dater temporairement l’ouvrage.  Toutes les nuits, je récapitule ma journée.</p><p> </p><ul><li>Suis allé en voiture faire réparer mon imprimante dont j’avais un besoin urgent pour mon entretien alphabétique avec Claude (Viallat).</li><li>Suis passé à la banque.</li><li>Ai acheté la Gazette de Montpellier et Nîmes.</li><li>Ai reçu quelques demandes et ai répondu à quelques mails.</li><li>Ai eu le temps d’envoyer à Eva mon texte sur François Boisrond au Cailar.</li><li>Suis allé avec Chantal au cours de respiration de Marie-Rose. Au centre on m’a réclamé L’art-vues (que je leur ai promis).</li><li>Ai repris la fin de mon livre sur Montpellier et l’ai pas mal complétée..</li><li>Ai pris le train pour Nîmes pour la visite de presse de l’expo Tursic et Mille. Accueil enthousiaste d’Hélène, la conservatrice de Carré d’art. Retrouvailles avec Cougy et Skimao, avec qui je vais boire un chocolat (lui un Perrier). On a tous aimé cette expo et les artistes. Ai cherché un livre de Régine Detambel que le libraire n’avait pas (En fait c’est moi qui me suis trompé. Elle n’a pas publié de nouveaux romans récemment).</li><li>De retour, ai reçu un coup de fil de Stéphane en pleine opération Combas au Pont du Gard.</li><li>Ai eu le temps de reprendre <em>Guerre et Paix</em>.</li><li>Ai écouté, comme tous les soirs, quelques EP des années 50-60 (Presley, Anthony…).</li><li>Avons regardé un film avec Nathalie Baye (N’ai pas aimé).</li><li>En ai profité pour achever le livre de Ramuncho Matta sur Brion Gysin, qu’il m’a dédicacé à Paris.</li><li>En attendant le coucher, ai achevé la journée avec quelques pages du dernier livre de Valère Novarina.</li><li>Avant de m’endormir, je me suis dit que la fréquentation des artistes et des écrivains m’avait acquis le rare privilège de jouir de l’affection, de la protection d’une nouvelle famille. Malheureusement, comme en toute famille, il faut se résoudre à vois partir les siens. Elle s’effiloche. Et la mienne ne tient qu’à quelque fil.</li><li>Je me suis souvenu, in extremis, de mes prières d’antan, quand j’implorais la protection des miens et terminais toujours par ma sœur et mon cousin. Une énumération bien évidemment. Michel Butor, Marcel Séguier, Maurice Roche, Yves Bonnefoy, Valère Novarina, Jean-Luc Parant, Jean-Paul Martin eussent pu ce soir-là la conclure.</li></ul><p>C’était un jour d’avril 2026. Là après relecture nous sommes le 13 mai. Le 17 juillet.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>         Ce sera quasiment le mot de la fin. Une fin relative puisque je puis modifier ce texte autant de fois que je le désire. C’est déjà parti…</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                  Ce livre a été confié aux bons soins éditoriaux de l’ami Christian Skimao au nom de Chat Messager. Qu’il en soit ici remercié.</p><p> </p><p>                  50 ex représentent la première édition et donc un tirage limité.</p><p> </p><p>                  Les suivantes proposeront un texte à chaque fois modifié.</p><p> </p><p>                  Les prises de vue de la couverture et des premières pages sont de mon pote André Fernandez, photographe des stars : Mascaron, tour extérieure, prise vue sur la rue des Trésoriers de France. Ainsi que la photo finale. Merci l’ami.</p><p> </p><p>            <em>Le plan de Montpellier</em>, page 3, m’a été aimablement confié par l’artiste Pierre Joseph. Il s’agit d’une impression numérique de 2006 (95&#215;95 cm, 3 ex.), reconstitution de mémoire du plan de la ville de Montpellier avec un logiciel vectoriel. Il cadre parfaitement avec ce que j’ai voulu suggérer dans ce livre. Je l’en remercie vivement.</p><p> </p><p>            O, I can try with a little help for ma friends…</p><p> </p><p>                  Les autres photographies sont de CTN et BTN et n’ont qu’un intérêt documentaire : escalier, porte d’entrée, tour intérieure.</p><p> </p><p>                  Merci bien sûr à CTN qui a tout relu, traqué les coquille et m’a soutenu dans ce projet..</p><p> </p><p>                              Il est dédié à la postérité.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                     (<em>Plan de Montpellier</em>, par Pierre Joseph)</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>            </strong></p><p><strong>                </strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>                   BERNARD TEULON-NOUAILLES</strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                   <strong>DÉDALE OU L’ÉCUSSON</strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                (Souvenirs de Montpellier et plus encore)</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                                                      Prologue</p><p> </p><p>                   Je forme une entreprise qui n’eut, du moins à ma connaissance, jamais d’exemple.</p><p> </p><p>                   Les conditions éditoriales actuelles me permettent en effet de corriger, de compléter ou de donner au texte une toute autre orientation autant de fois que je le désirerai ou que se sera mis en branle le mécanisme des associations d’idées. Elle ne s’achèvera donc qu’au moment où je ne serai plus en mesure de la modifier. Dans le pire des cas, le jour où je disparaitrai.</p><p> </p><p>                   Ce n’est pourtant pas un livre de bonne foi, lecteur… Rien ne m’y oblige et je n’ai nulle intention d’y souscrire, à un quelconque pacte de sincérité. J’y écris les souvenirs tels qu’ils me viennent sans hiérarchie ni souci d’authenticité. Comme toujours dans mes écrits, la forme y est prioritaire. Un grand poète écrivit : Le fond n’est pas la cause de la forme mais son effet. J’y souscris totalement.</p><p> </p><p>                   On a tous cherché à esquisser le bilan de sa vie, aussi médiocre qu’elle eût été. Je m’y essaie en ce livre, à partir de quelques vagues d’images arrachées à un océan d’oubli, d’occultations volontaires, de refoulements diront certains.</p><p> </p><p>                   Je m’y suis appliqué touche après touche, comme un peintre, jamais satisfait du résultat et amené à reprendre incessamment son tableau, même si ce dernier finit par échapper au visible, comme dans la nouvelle de Balzac : <em>Le chef d’œuvre inconnu.</em> Je n’ai point cherché à tout dire. Et je suis trop méfiant par rapport à ce que d’aucuns continuent de nommer la vérité pour savoir que mon livre demeurera à jamais incomplet. A compléter autant que faire se pourra donc.</p><p> </p><p>                   Enfin, si le présent dépend du passé, le passé est largement aussi tributaire du présent. Cet ouvrage eût été probablement différent si je l’avais entrepris il y a un lustre, une décennie, vingt  ans sans doute ou aux abords de l’an 2000.</p><p> </p><p>                   J’y mets en exergue ma ville natale : comment je l’ai « habitée » avant que de la quitter comme on quitte son enfance ou sa jeunesse. Je n’en donne pas non plus une représentation exhaustive. Plutôt celle qui me viendrait à l’esprit si je voyais défiler, le jour de l’échéance, quelques instants de mon existence en accéléré, telle que je l’ai vécue, imaginée, interprétée ou mémorisée.</p><p> </p><p>                   Le découpage est dicté par l’enchainement des rues. Le lecteur n’a donc pas droit au chapitre.</p><p> </p><p>   En revanche, il peut sauter des passages, la typographie l’y aide, y revenir plus tard, tout lire d’un seul tenant, inventer son itinéraire, bref choisir son propre parcours.</p><p> </p><p>                   Quant au titre :</p><p> </p><p>                   Dédale : Inventeur du labyrinthe crétois. Par antonomase, le labyrinthe lui-même. En l’occurrence les ruelles de la vieille ville.</p><p>                   Ecusson : bouclier de soldat du Moyen Age représentant les armoiries de la famille. La commune clôture, à Montpellier, adopte la forme d’un écusson.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                       <strong>DÉDALE OU L’ÉCUSSON</strong></p><p><strong> </strong></p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>      EN DESCENDANT LA RUE DES TRÉSORIERS DE FRANCE</strong></p><p> </p><p>                  En naissant, pouvais-je plus mal tomber ?</p><p> </p><p>                  Une chute que l’on eût pu supposer fatale, et qui fut amortie par le toit d’une 4 Chevaux flambant verte, la Mercedes du pauvre, miraculeusement couronnée de deux ou trois matelas providentiels &#8211; des étudiants sans doute aménageaient sous les toits, ou dans notre appartement, je ne me souviens plus. Un peu sonné tout de même et l’épaule un tantinet chagrine. C’est ma petite sœur qui, suite à mes appels réitérés, j’avais une voix fluette avant la puberté, est venue me récupérer en ce piteux état qui ne  m’a jamais quitté. Ce qu’on a ri. Bien sûr, on n’en a pas parlé. (« Mais qu’ils sont c… ces gosses ! »).</p><p> </p><p>                  Pas un chat, ou si peu, dans la rue, fort heureusement… Or pour regagner notre étage, surprise et tintin ! En sortant, Franginette  nous avait  enfermés, au dehors bien entendu. Nous a fallu cogner, au heurtoir de fer en forme de poing,  vert comme la porte,  afin de prévenir la voisine du Troisième<sup> </sup>, Mme Perret. Elle a beaucoup maugréé, ce n’était pas la première fois, puis a fini par condescendre à ouvrir et nous a copieusement gourmandés. Six étages en tout pour ses vielles jambes afin de réparer nos sottises…    On en a ri encore, bien au tiède, près du poêle à charbon, dans la cuisine peinte en jaune canari. L’épaule se rappelle à mon souvenir, de temps à autre. Au fond, en y réfléchissant, je ne pouvais mieux tomber.</p><p> </p><p>                  Je n’ai vu le film de Truffaut, <em>L’argent de poche</em>, la séquence où le bébé chute de la fenêtre d’un immeuble, que bien des années plus tard. Il se peut qu’il m’ait aidé à combler mes défauts de mémoire et à me figurer cette improbable scène, pas tout à fait primitive.</p><p> </p><p>                  Ou rêvée ? Le rêve fait partie du réel, n’est-ce pas ? Il lui apporte de la fantaisie. Sans lui, tout serait si plat, si convenu… J’ai beaucoup rêvé dans ma vie. J’ai beaucoup rêvé de ma vie. J’ai beaucoup rêvé en écrivant ces lignes, ces pages, ce volume même. Et dans les lignes de ma vie :</p><p> </p><p>                  <em>La ligne de vie se creuse en la main du poète la nuit. La ligne d’absence trace un sillon nocturne dans la chair des mots. La ligne de mort s’inscrit à l’aiguille sur le corps des insomnies. Une ligne survit aux neuves lueurs de l’aube, à terrasser les démons. Une ligne revit et s’arme de patience en attente du crépuscule. Une ligne. A la ligne. Alignée. </em></p><p> </p><p>                  (Poème que je viens d’écrire pour un minuscule livre d’artiste,, avec Jacques Clauzel).</p><p> </p><p>                  Je l’ai placée, cette scène de chute, en tout début de ce périple afin de rappeler au lecteur que l’assimilation du protagoniste, ou même du narrateur, à celui qui rédige, ne va pas de soi. Il est vrai que l’autofiction nous a habitués à des confidences sans doute authentiques, vérifiables même… La fiction autorise bien d’autres écarts (Proust réprouvait Sainte-Beuve, à juste raison). Les références littéraires et les citations également ! On écrit toujours dans les pas de nos prédécesseurs.</p><p> </p><p>                  Jadis si je me souviens bien,  j’habitais la superbe ville que l’on prétend occitane. Pas tout à fait grande à l’époque : on y croisait des connaissances de tous âges et à foison. L’écusson n’était qu’un grand village. Dans ma rue, l’épicière s’appelait Mme Calvet, la concierge Mme Meyer. La jolie voisine, la trentaine épanouie, Mme Félix. Il m’arrivait de partir à pied pour faire du stop, vers le nord de la ville, du côté de chez ma grand-mère maternelle : une heure de marche et c’était la campagne ! Les vignes plutôt puis la garrigue à perte de vue.</p><p> </p><p>                  Son village ? <em>Chien de la casse</em> ! Le fameux film de J. B. Durand. Sa place et son griffe ? Mon terrain de jeu ! Son café ? Toute ma prime enfance.</p><p> </p><p>                  Ce même village, que j’appellerai Le Piochet, rendit hommage, du moins ses souverains, dès le premier siècle du second millénaire, au seigneur de Montpellier, à savoir en ces temps-là, un certain Guilhem. J’ai bien senti, à de petites remarques narquoises, que je venais de la grand’ville.</p><p> </p><p>                  La banlieue, c’étaient les bourgades alentour… Celleneuve et Castelnau, Le Plan des 4 seigneurs et Grabels, Lavérune et Montferrier. Plus tard, tandis que je travaillais dans un magasin de la rue St Guilhem, j’avais tout le temps, à midi, de récupérer ma petite fiat bleu-pâle, garée gratuitement à deux pas de la Préfecture, de partir pour la plage en passant par la gare, dite aujourd’hui St Roch, puis l’avenue de Palavas et de reprendre mon poste à 14 h pétantes. Inconcevable à présent, où la circulation est quasiment interdite, où les dimensions de la ville ont triplé et où les trams amènent en permanence des piétons de l’agglo, des cyclistes et des trotteurs. Pour ne point évoquer les engorgements  du côté de Carnon et de l’avenue de Toulouse. Je ne le déplore pas. Je dis ce qui était, en ce jeune temps que les moins de 20 ans…</p><p> </p><p>                  Je dis Palavas, mais j’allais aussi du côté de Maguelonne et son camp de naturistes, ignorant les rapports de son ancien évêque avec la ville de Montpellier, et pas très au fait du passé glorieux de la presqu’île tombée depuis des lustres en désuétude. Lors d’un mariage d’amis, Christine et André, en l’ancienne cathédrale,  j’ai écrit un poème, illustré par Claude Clarbous. J’en extrais quelques vers :</p><p> </p><p>        <em>En ces temps un enfant était prince de la plage</em></p><p><em>        Et tout prince un enfant des plages</em></p><p><em>        Et les plages étaient désertes en ces temps-là</em></p><p><em>        Et la plage en l’occurrence</em></p><p><em>        Etait celle de Maguelone</em></p><p><em>        Avec son sacré vaisseau de pierre</em></p><p><em>        Dans son écrin végétal</em></p><p><em>        Au cœur d’une île</em></p><p><em>        Vouée jadis à d’autres seigneuries</em></p><p> </p><p>                  Pour ne point quitter les temps jadis, revenons à l’appartement familial,  au 2<sup>nd</sup> d’un immeuble cossu. En plein Cœur de la ville même, et je devrais dire Jacques Cœur, dont la statue géante trônait dans l’Hôtel juste en face le nôtre. Je le traversais presque chaque jour.</p><p> </p><p>                  Notre demeure bourgeoise, habitée par des joailliers célèbres, nos propriétaires en fait, cette demeure donc, était flanquée sur sa droite d’une tour Renaissance, ornée à sa base d’une créature que je n’ai jamais pu identifier, sans doute une chimère, ou une sirène, et un peu plus haut d’un griffon. Les mascarons sont légion en ces rues anciennes. Rabelais y avait séjourné quelques années chez son ami, le médecin et fameux botaniste, Rondelet. On découvrait alors la dissection scientifique, et la résurrection des chairs chrétiennes en a pris un coup. Ca bardait pas mal à cette époque déjà. Les guerres de religion faisaient des ravages. L’insécurité dans l’écusson ? Allons donc. Ceux qui s’en plaignent de nos jours n’ont pas connu la peste, les conflits de pouvoir et l’intolérance religieuse.</p><p> </p><p>                  Rabelais : ses listes m’ont toujours fasciné. Envie de l’imiter. Ses excès aussi. J’aime son idée de « substantifique moelle »,  cette idée que derrière les apparences se révèle un sens profond pour qui sait s’armer de patience. Comme un chien face à un os.  Ou un philosophe : Socrate… Laid en apparence et beau en réalité (enfin, de la représentation que l’on s’en fait !).</p><p> </p><p>                  Nous étions sinon pauvres du moins très modestes, la famille ayant été ruinée, dans l’après-guerre, par les dettes de jeu du grand-père paternel. Nous recevions en son nom, dans la boîte aux lettres, des invitations émanant des casinos de  Cannes ou Monte-Carlo. Le samedi, nous partions chez ma grand-mère, rapportions des fruits et légumes de saison, de la charcuterie, du lait bien crémeux et un peu d’argent (la caisse du café n’avait pas de clé). Nous avons ainsi tenu le coup, chichement au début, plus fermement ensuite, grâce au système D.</p><p> </p><p>                  Une plaque à l’entrée de la rue. J’ai souvent imaginé, dans le passé, que l’on juxtaposerait  mon nom à celui du père François. O vanité ! C’est vrai, ça ! On ne compte plus les artistes boudés de leur vivant alors que les coqueluches d’une époque sont très vite oubliées ! Qu’en sera-t-il dans 100 ans ? On débaptise à tout va, par les temps qui courent. Pour peu que le père François ait commis la moindre petite cochonnerie monastique…</p><p> </p><p>                  D’autant que les cochons, a fortiori les porcs, n’ont plus la côte, pas plus que leurs cousins sangliers dont nous humains avons pourtant colonisé le territoire… Les prétextes ne manquent pas. On révise les grands noms de l’Histoire. Facile : ils ne sont plus là pour se défendre.</p><p> </p><p>                  Eh quoi ! Ma consœur, Lise Ott, a bien eu droit  à sa place ! Je lui serinais à chaque rencontre : &#8211; Ca va Lise ? Sans imaginer qu’elle allait nous quitter si tôt, d’une maladie qui ne pardonne pas. Enseignante, Critique d’art, Journaliste, un peu comme moi, si l’on y réfléchit bien. Et en plus j’ai écrit des livres. Je la mérite pas, moi aussi, ma plaque posthume ?</p><p> </p><p>                  De l’unique fenêtre donnant sur la rue,  je reviens à ma tour historique, on pouvait apercevoir les curieux et touristes, contemplant la merveille ce fameux mascaron hybride mi-femme mi-bête, censé protéger l’habitant. De mon côté, si je l’ouvrais, la fenêtre je veux dire, presque une lucarne, ce n’était point pour leur rendre la politesse… C’était afin d’aérer la petite pièce toute en rondeur qui nous tenait lieu de salle de bains, bleu azur si je m’en souviens bien. Si le cordon du pommeau avait été plus long,  j’eusse volontiers arrosé les badauds. J’aimais faire des blagues à l’instar de Panurge, l’homme aux moutons noyés, lequel m’a sûrement inspiré. Il m’est arrivé d’uriner par ladite fenêtre en espérant baptiser quelques rares passants, surtout des belges. L’un d’eux m’a même identifié tandis que j’arrosais son veston beige : ce n’serait pas le man Ken pis, une fois ? Je n’avais aucune chance : j’avais des concurrents voraces en la présence de pigeons nourris par la veuve d’à côté, souillant le véhicule garé dans le court évasement que prenait la ruelle juste à cet endroit-là, chassant du même coup le mendiant qui parfois s’abritait dans l’embrasure du garage nanti. La place était chère. La circulation y est maintenant prohibée mais l’on y croise des vélos et des trottinettes électriques.  </p><p> </p><p>                  Des blagues certes mais aussi des bêtises. Revenons à nos moutons. Au réel je veux dire. En réalité, je me souviens m’être penché dangereusement par-dessus bord d’une des deux hautes fenêtres de la chambre parentale, en leur absence évidemment, afin d’éprouver à la fois ma capacité de résistance aux forces de la gravité, et surtout pour faire mon intéressant, pour que l’on s’intéresse à moi, car je ne doutais point que la mort ne m’épargnât ni que je m’en sortisse indemne sous les bravos et les « ouf ! » de soulagement. La Dauphine voisine, ou quelque autre véhicule providentiel en dessous, n’amortirait-elle pas le choc ? J’en frissonne encore aujourd’hui où je suis sujet au vertige.</p><p> </p><p>                  Je n’ai guère poursuivi l’expérience longtemps et je me demande toujours ce qui m’a retenu. J’éprouvais, à l’instant limite de la bascule, une étrange sensation de bien-être et de plénitude mêlée à un sentiment amer de culpabilité. Les avant-goûts de la transgression,  je suppose. La raison, l’âge que l’on dit de raison, l’a emporté, in extremis. Au bout du compte, j’ai bien fait… J’aurais pu mal tomber…</p><p>                  Plusieurs années plus tard, lors d’un mariage en Dordogne,  dans la famille avunculaire de la Coopérante, vous la découvrirez plus tard,  j’ai failli tomber dans la rivière en crue. J’ai hésité. J’y pense encore en frissonnant. Ca s’est joué à un rien… Me laisser glisser ou ne pas me laisser glisser jusqu’à l’eau déchaînée de la rivière. Ce qui m’a retenu ? L’instinct de vie,  je suppose. Et la vanité… Personne ne m’avait vu sortir. Se suicider, soit ! Mais au moins que ça se sache ! Que ça serve de leçon nom d’un chien… Que l’on s’apitoie sur mon sort… Que l’on se flagelle à force de questions…</p><p> </p><p>                  En compulsant ce matin une Gazette locale, car je reste fidèle à ma ville natale, quittée sans m’en éloigner davantage que la frontière d’un département, j’ai appris que mon nom signifiait en fait « Fabricant de tuiles », et non « petit tuile » ainsi que je l’avais longtemps cru. Par un soir de mistral, elle m’est tombée sur la tête, cette tuile d’argile, du toit du même immeuble, tandis que je rentrais de quelque course domestique, et je ne m’en suis jamais tout à fait remis. Je fus assommé, en bonne et due forme et, à cette époque, on ne dérangeait point les urgences pour un oui ou pour un non. Autour de moi, on a attendu, les rares promeneurs,  que je reprenne mes esprits, on a constaté que tout allait bien et que je n’avais pas oublié mon prénom ni mon âge, ni même mon nom de tuiles, du moins celui que je portais jusqu’à ce que je découvre, à mon entrée en 6<sup>ème</sup>, que j’en avais deux, je ne savais pas trop d’où sortait le second. La tuile sur le crâne, à hauteur de tempe dirons-nous,  justifie sans doute ma vision un peu trouble du monde. En bon solipsiste, j’ai l’impression d’avoir été élu pour je ne sais quelle mission que je n’ai bien sûr jamais accomplie. Me faut ainsi m’accommoder d’un sentiment d’insatisfaction perpétuelle, l’intuition que j’ai souvent de ne pas être là, parmi les autres, mais à côté d’eux. Et aussi cette nécessité que je ressens de compenser un manque originel et qui ne se comblera jamais,  malgré les bienfaits de l’écriture, entre autres.</p><p> </p><p>                  Ma fascination pour Dom Juan, pour tous les Don Juan,  littéraires je veux dire, dont certains aspects m’agacent par ailleurs, vient sans doute de là. La chasse plutôt que la prise. La conquête plus que la maîtrise. Le désir du désir, afin de reconduire le désir. Le mouvement perpétuel si l’on veut.</p><p> </p><p>                  J’ai fait de ce personnage, que j’ai baptisé <em>Doc John</em>, un voisin du zéro. Une nullité. Une sorte de figure algébrique du néant. Les victimes s’y laissent prendre…</p><p> </p><p>                  Voici le premier paragraphe du roman, si l’on peut appeler ça un roman :</p><p> </p><p>                  <em>Il est des êtres, issus du néant, dont la seule vocation semble de l’incarner sans avoir l’air d’y toucher. C’est ainsi qu’est né Doc John, l’ultime avatar en creux d’un héros éponyme dont on a beaucoup commenté l’insatiabilité. D’un autre temps. Baroque. Pas du genre du mien. Je le vois terne, dépourvu de sentiment, subissant les événements et se faisant oublier. Il avait l’intuition de ce néant qu’il nourrissait. Il en assurait la présence. Il se savait attirant toutefois. Avec le recul, on pourra dire qu’il aura vécu dans l’immatériel. La légèreté d’une pensée. La neutralité des actes. Jusqu’à ce que la réalité temporelle le rattrapât… C’est tout le mal que l’on pouvait lui souhaiter, si tant est qu’il le méritât… </em></p><p><em>                  Il était délicieusement vide, jusqu’au vertige. </em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>A propos de zéro,  de néant et de vide,  je m’étais amusé, pour le Chat Messager, à rédiger un <em>Prétexte à la manière</em> de Henri Michaux, intitulé <em>Les alburarismis</em>,  néologisme décliné à partir du nom d’un mathématicien célèbre. J’ai eu le plaisir de le voir publié sur le Net par une revue qui a pris le nom du Magazine aléatoire. Ca m’a bien fait plaisir.</p><p> </p><p>                  <em>Avant de me laisser franchir le seuil de leur inénarrable territoire les alburarismis procédèrent sur ma personne à toute une série d’expériences qu’il me sera malheureusement impossible de toutes me remémorer. J’avais dû, au préalable, absorber un breuvage verdâtre, insipide et inodore (me semble-t-il !), censé me transporter directement chez eux sans passer par les frontières qu’on dit naturelles. En fait, il n’existe pas, du moins à mon avis, de préposé au poste de douane chez ces insulaires jaloux de leur excentricité.</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>Suivait une dizaine de pages de ce voyage imaginaire dans l’illogisme du langage. Ils ont publié aussi mes <em>Ephémérides</em>.</p><p> </p><p>                  Pour en revenir à cet incident qui a stigmatisé mon enfance, c’est ma petite tuile à moi. Comme d’autres leur éclat d’obus. Vous me voyez venir avec la mère Céline ? Une étoile au front. Une blessure impulsive. Elle m’a poursuivi, la mère Céline&#8230; De sa petite musique s’entend… Elle habitait à deux pas de chez moi… C’était ma prof de fac préférée.</p><p>                En passant sous sa fenêtre, je l’entendais gueuler la mère Céline. Le père Ray, autant dire Mon père, c’était un enfant de chœur, à côté d’elle…</p><p> </p><p>        <em>Faut que j’râle, moi ! Faut que j’râle incontinent ! Moi ou un autre ! On râle sans relâche faute de s’taire ! Pas besoin de déblatérer tout de go mes raisons ! Que de trop que j’en aurais des motifs de râler ! Stercorales ! A cause de qui, à cause de quoi ? Des relais cathodiques : La culturintox ! L’américanophilie ! Les Nipponiaiseries ! La saxonitomanie ! Et consort ! And co itou ! Vu que les coprophages, ils trifouillent à tour de bras dans les gogols de la sornette ! Un complot qu’ils nous ourdissent ! Pour qu’on râle ! Pour nos râles ! Pour nous faire râler de nos jérémiades existentielles ! Alors je râle ! S’il y a du râle, y’a d’la bidoche ! D’la bidasse ! D’la carne ! Du carnage ! Du massacre en point de mire ! Au jeu de la tronche d’Abel pardi !</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Alors restait Céline ! Pas pour le pasticher ! Pas pour le plagier ! Pour recueillir, vingt ans après, les reliques de son exaspération quelque peu outrée ! Dans le tamis de ma mémoire ! Félinement sollicitée ! Et alors ! Certes, on nous l’a sacrément connoté le bonhomme : J’entends déjà se lever la fine fleur de la communauté des plaigneux ! moi qui voulais de la pub, je risque d’être servi ! Pensez ! Ce sale type qui traitait les pagoys de râclure de pelle à merde ! Remarquez que, juste après, il précisait qu’il en pensait autant du roi des cons de français moyen ! </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Maintenant fictionnons un peu : si par bonheur les malheurs que l’on sait ne fussent point survenus, qu’aurait-on eu à lui jeter à la tête au Docteur Destouches ? D’avoir déliré en engraissant ses boutons empestés ? D’avoir pris le taureau de notre connerie par les cornes ? D’avoir cultivé les pousses d’infamie qui foisonnent chez tout un chacun ? De s’être fait méchant au nom des vrais pourris ? De s’être sacrifié pour le bien commun ? Alors quel grief ? La même chose qu’au bon  Charles, au fond ! D’avoir chanté le mal pour le mal ! Quand il l’expurge à la racine ! Ah, si Ferdine avait pu prévoir la suite ! Toutes les emmerdes qu’il se préparait ! Ah si le monde avait un peu d’humour ! </em></p><p><em>      (E</em>xtrait d’un <em>Prétexte à la manière</em> de<em>…,  </em>paru dans le Chat messager en 92, sur le thème du carnage, avec les plumitifs en point de mire<em>).</em></p><p><em> </em></p><p>              Sous la douche, je me suis pas mal arrosé des giclées de mots et de citations.  J’en livre quelques-unes qui me restent en mémoire :</p><p> </p><p><em>             Des tuiles et des noues !!! De la nouille au nougat et des nœuds à la trouille !!! Tintin de     nourrissons ! Adieu le poulot !!! A la pouillerie le poupard !!! Aux latrines la figue poupine !!!           A la poubelle !!! Pouah !!! A l’eau !!! A l’eau, mes anges !!! Le vent poussif en poupe !!!           Roupies et groupies mes roulis !!! La quille au bord d’elle !!! Roucoulades en rades !!! Du rouge ! Du rouge !!! Jusqu&rsquo;à bout du rouleau !!! La rousse, bon d’yeux !!! Au dico !!! Du        courage que diable !!! Sus aux rouscailleurs !!! Une rouste !!! Tout votre soûl !!! Gaffe à la            souille !!!</em></p><p><em> </em></p><p>                  J’en passe et des meilleures. Tout cela en écoutant du Wagner marin : <em>Johohoe ! Johohohoe !!! Johohoe ! Johoe ! </em></p><p> </p><p>                  Je lisais <em>Ulysse</em>,  en mon oisive jeunesse, et je le relis encore de temps en temps. Ainsi très, souvent,  je me suis levé de bonne humeur. Au commencement, le commencement en ce nom de nom. J’aime beaucoup les Incipit, à commencer par  <em>l’Intro ibo</em> de Buck Mulligan au tout début de son Odyssée. Pas par hasard. What a joyce ! Je m’embarque pour Ithaque, on l’aura compris. <em>Qui n’a jamais songé à s’embarquer sur un vaisseau de fortune, parmi les récifs aux morsures dentelées qui longent les criques de quelque rivage méditerranéen ? Ah, se sentir à bord d’une impatiente nef, cinglant vers l’or des toisons, les labyrinthes de gloire, les chevelures de serpents ou les genêts du repos, avec l’horizon mental comme ligne de constance ? Quand il nous faut partir, il n’y a nulle nymphe qui tienne…</em></p><p> </p><p>                  Encore un poème. C’est de moi. Où en étais-je, Ah, oui la douche !</p><p> </p><p><em>             Un miracle, pour qui a connu le rituel domestique des bassines et conques,  que cette eau jaillie verticalement et qui s’abîme en pluie sur mes cheveux plus longs que mes bras dénoués, dégouline en galimatias de perles fines enveloppant ma rachitique et giacomettique nudité d’une émergence cyclique, s’insinuant sans tact parmi la diagonale de mon entre-jambes, traversant mes orteils de lion difforme, se précipitant entre les concavités du coin de faïence douce, sprintant à l’orifice ainsi dévoilé pour s’engloutir al fine au dit enfer des conduits, tuyaux et canalisations (ne pas oublier la diérèse), dans un mormorygme satisfait et repu du côté des cache-siphons chromés, afin d’alimenter les azimuts aqueux de quelque rat d’égout, pas dégoûté… </em>(Il s’agit d’un extrait, quelque peu amélioré de <em>Connexités</em>, paru à l’aube des années 80).</p><p> </p><p>                   Et, en hommage à Francis Ponge, l’illustre montpelliérain, qui est à présent à sa place en sa ville natale (mais qui est enterré à Nîmes !): Toujours revenir à la source…</p><p><em>             Surgissant brusquement sous quelque roche tutélaire, et réfléchie, la source, même capricieuse en apparence pour qui s’escrimerait à l’apprivoiser, demeure en définitive intarissable, à peine suivie des yeux où l’emporte son élan naturel, au-delà du bassin qu’elle déborde sans le moindre repentir, tout le temps au devant d’elle-même, à tendre, une fois circonscrites les rives qu’elle sait creuser parmi les marges ruisselantes de la terre-mère alors arrosée, et tout à fait à l’aise (niant seulement son amont d’oublieuses parenthèses), vers ce perpétuel dépassement catastrophique au libre cours, ou encore ces immensités qu’elle connaît déjà, en pure perte toutefois pour ce  qui la concerne mais je m’égare à mon tour et anticipe sans doute trop, de cataractes relatives en étendues toujours toujours ressuscitées… </em></p><p> </p><p>                  Je n’en dis pas plus long, même si ce proême ne finit point en eau de boudin mais paraît, somme toute, plus ou moins potable. Ca coule de source.</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’entre la baignoire encastrée et le miroir embué, voyageant sans le savoir dans le temps, je me prenais des gamelles entortillées le long de l’escalier à vis qui avait dû servir autrefois pour accéder au faîte de la tourelle, de sorte qu’il m’est arrivé à maintes reprises de me retrouver en bas bien plus vite que par le truchement des escaliers normaux, d’une rare et prudente majesté. Grosses étoiles au front et la vive appréhension que les tuiles ne faisaient  que commencer. Le temps de jeter un coup d’œil dans la rue vide et de taper  trois coups pour que les Perret m’ouvrissent. Ils ne gueulaient même plus. Me demandaient comment je ferais quand ils ne seraient plus là. Et en effet, je me le demande encore. Après, je passais par la lucarne entr’ouverte du débarras qui jouxtait la porte d’entrée,  jamais fermée (la lucarne, pas l’entrée). Je n’étais pas plus haut que trois pommes à l’époque. J’aurais fait un parfait petit cambrioleur, ou un contorsionniste, débutant s’entend.</p><p> </p><p>                  Amusant de penser que j’ai pu récemment pénétrer une dernière fois je suppose dans cet appartement par sa porte, étroite, d’entrée au second, à droite. En voulant faire des photos de la rue. La porte verte du bas, toujours aussi lourde et massive, privée de heurtoir et de poignée, était ouverte. Nous avons frappé à tout hasard au 2<sup>ème</sup>. Le locataire s’appelait M. Perrais, bien plus jeune que les Perret du dessus et il nous l’a gentiment fait visiter tel qu’il est devenu. Peu de transformations notables sinon que la salle de bains, dans la tour, est devenue inutilisable. En revanche, c’est grâce à sa voisine du dessus, là où habitaient les Perret justement, nous a-t-il raconté, qu’il a rencontré son épouse et ainsi pu engendrer ses trois enfants. Il était en conséquence très attaché à ces quelques pièces mais contraint, faute de place, de déménager. Si je le voulais, je pourrais donc y retourner. Pourtant, comme dit l’homme illustre : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.</p><p> </p><p>                  Et je retournais à mes ablutions enchantées :</p><p> </p><p>      <em>La piccina.</em></p><p><em>                     La piccina. La</em></p><p>                                          <em>Piccina.                                    </em></p><p><em>                                                     La Piccina, la piccina, la picci    </em></p><p><em>                                                                      na</em></p><p><em>                                                                      Ognor verzozza</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je ne vous parlerais pas de la brosse à piles, vibro-masseuse, qu’avait acquise le coquet Ray lorsqu’il soignait ses cheveux clairsemés. Quelque peu détournée de son usage à des fins onanistes… J’étais plus grand,  je le maintiens.</p><p> </p><p>                  Heureusement elle n’était pas branchée ! Sinon, la presse en eût fait ses choux gras. Ses sous gras. Et le frétillant Cloclo, muni d’un cognant marteau et averti des dangers de courante eau, y aurait regardé à deux fois avant de taquiner son applique ! Sauf que je ne serais pas là pour en parler ! Finalement,  la vie est bien faite… Ca fait combien de fois que j’échappe à la mort  sûre ? J’aurais pu plus mal tomber…</p><p> </p><p>                  Très élégant, le père Ray ! Il se regardait longuement dans la glace de la même salle de bains en déclarant : « Qu’il est beau ! ». Important pour lui la beauté. L’était fier de sa mère, celle-là même qui l’avait abandonné à la naissance, laquelle avait été mannequin, disait-il. Il l’appelait Lilie.</p><p>                  Ne faisait jamais de compliments à notre mère devant nous. Elle se les faisait toute seule ou devant ses amis. Je dois dire qu’il ne nous a pas privés de louanges à ma sœur et à moi : Nous étions « de beaux petits » et il en félicitait la mère Zède quand il était de bonne humeur : « Tu m’as fait de beaux petits ! ». Zède appréciait les compliments et en profitait pour s’en servir elle-même une bonne rasade.</p><p> </p><p>                  Les petits, c’était Nadou Petitou et Nini jolie : (chanté en crescendo) : Ma fiffille, elle est jolie, Ma fifille elle est jolie, sur un air emprunté à des chansons du temps passé que nous ne connaissions guère et surtout, son tube incontesté : <em>Cette petite a malgré tout, de jolies petites joues, partout, partout<strong>. </strong></em>On n’a jamais su quelles joues exactement il évoquait. On aimait bien d’autant qu’il chantait pas mal, à tout prendre. Pourquoi Nini alors que tout le monde attendait Mimi ? Allez savoir… Il semblerait qu’en sa prime enfance, celui qui écrit ces lignes n’ait pas su prononcer le M et l’ait transformé en N (celui de Nadou, il en avait Nadou de la suite, dans les idées…).</p><p> </p><p>                              (Ou alors, il n’arrivait pas à dire Maman…)</p><p> </p><p>                  En fait, le paternel parodiait de airs connus de sa jeunesse (<em>Elle est belle elle est mignonne, c’est une belle gentille personne</em>) et se les appropriait. Ainsi la petite caissière du grand café, devenait : <em>La petite caissière du Pouget</em>. C&rsquo;est-à-dire notre mère. Le compliment était rétroactif. Il faut bien qu’elle lui ait plu du temps béni de leurs fiançailles. En tout cas, lui, il lui avait sacrément plu, c’est indéniable. Leur correspondance l’atteste. Quand elle se vantait de nous avoir portés, il rétorquait, oui mais c’est moi qui les ai conçus.</p><p> </p><p>                  Il trouvait son inspiration un peu partout et, quand il n’était pas en rogne à l’encontre de sa moitié, il nous faisait souvent rire dans ses imitations de Fernandel : <em>On m’appelle Simplet<strong>,</strong></em> ou encore, en y plaçant l’intonation requise, <em>Je n’ai jamais compris l’amour</em>. Il déclinait, de diverses manières les variations du <em>Schpountz, </em>film d’avant-guerre<em>,</em> sur <em>Tout condamné à mort aura la tête coupée</em>. Prenant une voix de tête, il contrefaisait une vieille alcoolique du voisinage que sa nièce appelait, et dont la voix se perdait dans des aigus : <em>Tante Clarisse</em> ! (en appuyant longuement sur la voyelle fermée). &#8211; <em>Du champagne, Du champagne</em> ! En imitant la vieille qui frappe avec sa canne pour réclamer son dû…</p><p> </p><p>                  Son expression de prédilection ? <em>Penses-tu</em>… Il la répétait à tout bout de champ quand il exprimait, ou simulait, le doute ! &#8211; Tout cela finira mal &#8211; Penses-tu ! &#8211; Demain, il va grêler ! &#8211; Penses-tu ! &#8211; Tu sais que toi aussi tu mourras un jour ! &#8211; Penses-tu !</p><p> </p><p>                  Il avait un appétit d’oiseau. De la salade et du fromage lui suffisaient amplement. Aussi a-t-il longtemps gardé la ligne. Quand arrivait le moment du roquefort, sa faiblesse, il demandait un peu de pain pour finir son fromage, puis un peu de fromage pour finir son pain. Et un peu de vin pour finir les deux.</p><p> </p><p>                  Bref on se marrait bien. Sauf quand il gueulait. Là, ça ne rigolait pas… Mais alors pas du tout ! Et c’était très fréquent. Trop fréquent à notre goût.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui, la plupart de ses plaisanteries seraient fustigées par les associations d’obédience féministe.  Je le cite : « <em>Quand tu bats ta femme, si tu ne sais pas pourquoi, dis-toi que de son côté, elle le sait très bien</em> ». C’est la chute qui importait pour lui, pas l’action. L’apodose.</p><p> </p><p>                  En revanche, il était intransigeant question coiffure et fringues. Il ne supportait pas les cheveux longs et les tenues décontractées. Pour lui, seule l’élégance comptait. Son père supposé n’était pas seulement  joueur. Il gérait un magasin de confection de la rue Argenterie, dans le quartier dit aragonais, quand la ville s’est dotée d’un roi ibérique. Il aurait eu de l’or dans les doigts et un flair infaillible. Sauf à la roulette, manifestement. L’était toujours tiré à quatre épingles. Ca vient de famille. Ben moi, non ! Mais où suis-je donc tombé ?</p><p> </p><p>                  Le commerce coule comme du sang dans les veines de la ville. Ses consuls furent  des artisans et marchands. Des drapiers, des teinturiers, des orfèvres. Les laboureurs étaient relégués aux portes de la ville, tout un symbole ! Faut bien bequeter !</p><p> </p><p>                  Je ne me souviens pas qu’il m’ait frappé (une gifle ou deux peut-être, et qui avait dû lui échapper!). En revanche, pour péter un plomb , il savait y faire, changeant sans le vouloir de voix, comme quelqu’un pris en faute, devenant grinçant, simiesque, presque enfantin, ou même féminin. Un personnage très contrasté, à la double personnalité. Quand il ne gueulait pas, on l’aimait bien… Le père Karamazov.</p><p>                  Ceci dit, il arrivait que notre jeune génitrice, peu démonstrative en affection, et plus particulièrement encore avec ma sœur, retrouve son naturel juvénile quand nous rentrions le dimanche soir de chez la mémé. Elle chantait, a capella, de très jolies chansons de son enfance avec une voix fluette qui contrastait avec ses rudesses de langage. Je me souviens de : <em>Michaud veillait le soir dans sa chaumière/Près du hameau, il gardait son troupeau/Le ciel brillait d’une brume légère/ Il se mit à chanter Je vois, Je vois l’étoile du berger</em>.</p><p> </p><p>                  Dans leur correspondance, nous avons retrouvé ce ton-là, un peu mièvre mais plein d’allant, d’enthousiasme, de jeunesse au fond. Elle a dû être bien déçue par la vie…</p><p> </p><p>                  De fait, elle détestait la nature, le moindre nuage l’affolait, un éclair la terrorisait, et je l’imaginais mal dans un cadre bucolique, en pleine nuit,  sous les étoiles, entourée d’animaux, elle qui avait peur de tout, à commencer par la conduite en voiture de son époux, pourtant si prudent. Si bien que les parcours hebdomadaires étaient rythmés de « <em>Attention !</em> » permanents. Au demeurant mon père, lui si soupe au lait, supportait cela ! Quand plus tard, elle me fit le même coup,  j’arrêtai la voiture et lui dis : « Eh, bien prends donc le volant comme ça tu conduiras ainsi que tu l’entends ! » Réponse cinglante et vexée. « &#8211; Tu es un petit imbécile et on ne peut discuter avec toi ! » Ah, Je l’ai souvent entendue celle-là ! Petit imbécile, lequel deviendra grand !</p><p> </p><p>                  L’autre chanson c’était : <em>Il fait beau, le ciel est rose, l’horizon vermeil/Quand la lune se repose lève-toi soleil.</em> Toujours en voiture. En arrivant sur Montpellier, on voyait les lumières de la mer, du côté de Palavas, qui me faisaient rêver.  Comme Bozo le fils du matelot, je construisais mon radeau. <em>Les bois équarris à pied d’œuvre, on doit percer dans les poutrelles et faire jouer les tarières. Et bien cheviller les goujons pour qu’apparaisse au matin, la forme idéale de l’esquif.  Gaillard dressé, bordage achevé, plancher lesté couvert de voliges, et gouvernail bien en poupe, mât planté, de vergue emmanché, voiles taillées avec art et justesse, fixer les drisses et carlingues avant que d’amarrer l’écoute et de sortir enfin les rouleaux… </em></p><p><em>                  </em>7 escales à Ithaque, l’un de mes derniers poèmes<em>. </em>Vous savez comment j’ai conçu  cette strophe ? J’ai relu l’Odyssée et noté soigneusement tous les termes techniques sur l’art de naviguer. Et j’ai fait d’un tel pollen mon miel. Cet art que j’ai, de parler de ce que je ne connais guère…</p><p>                  Une autre, que notre père reprenait de concert, en roulant les r : <em>Demain, ce sera jour de fête, Tout le jour Tout le jour/J’ai mon habit et ma casquette/ Et puis mon tambour… </em></p><p><em> </em></p><p>                  Bon, elle avait chanté <em>Maréchal, nous voilà</em> avec la même conviction. Etait-elle la seule dans ce cas ?</p><p>                  Je me méfie beaucoup du manichéisme et de la tendance des vainqueurs à fustiger les vaincus. C’est le cas pour les anciens résistants (surtout ceux de dernière minute) par rapport aux supposés collabos, ou prétendus délateurs. La réalité n’est jamais aussi tranchée. Il suffit de regarder un arc en ciel pour réaliser que tout est dans la nuance et que le panel est large, qui va de l’infrarouge à l’ultraviolet. C’est pourquoi les procès a posteriori… Des salauds, il y en a partout et dans tous les camps… Je me méfie de ceux qui dénoncent impétueusement mais a posteriori. Leurs raisons ne sont pas toujours si nobles… Ce qui m’a le plus scandalisé dans la vie : le sort des tondues à la libération.</p><p> </p><p>                  Nul n’est totalement mauvais. Souvenons-nous de l’ânier qui épargne le <em>Crapaud </em>d’Hugo dans <em>La légende des siècles.</em> Ou du sultan Mourad qui, après une vie de crime, est épargné par le ciel pour avoir été bon un seul et unique moment, en ayant chassé les mouches autour d’un verrat qui râlait… Il expirait en pleine bonne action… Question à poser aux poètes : Pensez-vous qu’Hitler et ses SS aient pu être bons, l’espace d’un instant ? Même question à propos de Staline, le petit père des peuples, et ses milliers d’espions ? Sartre disait bien qu’un seul acte engageait toute une vie, et même l’espèce humaine. Il avait sa propre définition du salaud, Sartre. Celui qui renonce à la liberté,  qui se croit nécessaire alors que l’existence est pure contingence… Et qui joue ce rôle aux yeux des autres… Les êtres de pouvoir, quoi… Mauvaise conscience du bourgeois révolté et qui n’assume pas son ascendance sociale…</p><p>                  Malgré ces moments enchantés,  nous n’avons pas été heureux. On comprendra pourquoi en lisant les lignes à venir. Il est vrai qu’après tout, le bonheur n’est point un objectif humain en soi,  je ne suis pas aussi naïf. Au fond,  je n’en veux à personne. Chacun se débrouille comme il le peut et voit midi à sa porte. Question de chance ou pas !</p><p>                  Car j’ai bien conscience d’être tout de même né dans un pays merveilleux, n’en déplaise aux râleurs impénitents, dans une époque à tout prendre naguère pacifiste, et d’avoir pu bénéficier de privilèges dont bon nombre de nos semblables dans d’autres contrées, à d’autres époques, n’ont jamais pu bénéficier. La liberté de pensée. La liberté de me déplacer. La liberté sexuelle… Toutefois, nos parents ont accumulé les erreurs et maladresses, les décisions stupides et les raisonnements absurdes. Pourquoi le cacher ?</p><p> </p><p>                  Si bien que nous avons eu, ma sœur et moi, la sidération de notre vie quand l’une de leurs relations, lors d’un repas convivial dans leur villa près du cimetière,  nous a annoncé que nous avions des parents formidables ! Ah bon ! Quelle chance ! Qu’est-ce que ça devait être les autres ! Disons que c’est du 49/51. Tout n’a pas été si mauvais…</p><p> </p><p>                  La remarque m’avait tellement agacé ce soir-là que, afin de mettre mon père mal à l’aise en présence d’une jeune africaine, et ainsi révéler son hypocrisie,  je lui avais demandé s’il se souvenait de sa chanson exotique sur <em>Une cannibale qui bouffait tout ce qu’elle trouvait</em> et qui se terminait par : <em>Un jour, j’lui r’filais 100 balles</em>, <em>Elle me l’a bouffée… You piou piou la la</em>. Bien embêté le pater.  C’était pas très sympa de ma part,  mais je le trouvais un tantinet tartuffe en la circonstance. Il tenait des propos inadmissibles à table, en particulier je le cite, sur « l’odeur des nègres » qu’il servait au magasin, et je ne les avais guère oubliés.  La mère Zède n’était pas en reste. C’était une autre époque, répète-t-on à présent.</p><p> </p><p>                  Je l’appellerai Zède, son vrai sobriquet est trop ridicule pour que je le reprenne ici, du moins quand je puis faire autrement.</p><p> </p><p>                  Son vrai prénom c’est Marie et, au magasin où elle travaillait, un des employés, un vieil homo qui venait quelquefois à la maison, l’appelait Agathe (ou Agate, la pierre fine, ça je ne l’ai jamais su). J’ai très vite renoncé à l’appeler maman. Je l’appelais comme tout le monde l’appelait, par son diminutif et ça lui plaisait assez car elle se sentait ainsi plus jeune. Elle faisait un bond en arrière dans le temps.</p><p> </p><p>                  Ray était flexible et sportif, contrairement à la très sédentaire Zède, souple « comme un verre de lampe » et il n’hésitait pas à payer de sa personne, au café du Piochet, quand il était plus jeune, dès qu’il s’agissait de pasticher les gestes acrobatiques, au sol, du cosaque dansant, dans un numéro très impressionnant d’équilibre et de sauts périlleux. En vieillissant, il s’est empâté et alourdi quelque peu, tout en gardant sa finesse et vivacité d’esprit, son sens de la répartie (parfois un peu lourdingue) et son humour indéniable.</p><p>                  Quand on allait prendre un café, sur la terrasse du Y’ams ou du Y’a bon et qu’un musicien des rues venait brailler quelque complainte en s’accompagnant de la guitare : il me disait, va lui donner 1 franc pour qu’il aille jouer ailleurs. Et il me donnait un franc…</p><p>                  Il me répétait plusieurs fois par semaine à table : « Fuis la discussion ! ». Ca je n’ai jamais su faire. Il est vrai qu’elle dégénérait parfois, alors que mes années d’études s’allongeaient, entre Zède, vu que je contestais systématiquement ses mesquineries, ses propos venimeux envers sa sœur ou sa mère, lesquels se terminaient immanquablement par : « Je discute pas avec un dingue », ou bien par « Tu boufferas des clopinettes » (Super confiance en mon avenir, la mère Teuteu !) ;  ou son leit-motiv : « C’est pas une preuve d’intelligence de ta part !». Elle s’exprimait souvent par dictons.  Aujourd’hui nous nous en amusons. J’y reviendrai.</p><p> </p><p>                  A force de la fuir, la discussion en question,  notre père s’est totalement désintéressé de notre avenir, laissant sa chère et tendre prendre des décisions qui, en général, favorisaient plutôt sa tranquillité à elle que notre destinée à court et à long terme. Il avait une excuse : abandonné dès sa prime jeunesse au fin fond d’un trou lozérien, il avait dû apprendre à se débrouiller. Il pensait que chacun s’avérait à même d’en faire autant. Or nous ne sommes pas tous égaux devant le réel, et c’est sans doute mieux ainsi. Rien de pire que l’uniformité. La faute, si faute il y a, c’est de ne pas s’adapter aux situations nouvelles que propose le réel. Car l’intelligence, c’est justement la capacité d’adaptation. Son excuse est donc à minorer. Lui aussi était un monstre d’égoïsme. La truculente Zède, bien la fille de son père, le disait dans son style imagé, dès qu’il avait le dos tourné : « Il n’y a que lui et les petits oiseaux… ».</p><p> </p><p>                  Comme je suis un peu spécialiste du jeu de mots (les élèves appelaient ça mes teulonnades), il est évident que je le lui dois énormément ? Parmi mes réussites :</p><p>A un collègue malgache qui attendait sa moitié<em> : Ta nana arrive ?</em></p><p><em>Un film « por nos pas por vos » (</em>à des élèves<em>).</em></p><p><em>Ah, vous voulez aller à l’endroit propice. (</em>Cette dernière  a beau coup plu à Geneviève C.<em>)</em></p><p><em>Il est du style bon avec un petit c.</em></p><p><em>Je ne peux pas manger épicé (en même temps).</em></p><p><em> Capable du meilleur et coupable du pire</em></p><p><em>Y’a que les gens sales qui se lavent, </em>celle-là j’ai dû l’emprunter<em>…</em></p><p><em>Vétérinaire ? Faudra te lever tôt… (</em>A ma petite-fille<em>)</em></p><p><em>Faudra trouver une méthode au logis !</em></p><p><em>On ne peut pas être et avoir tété (du goulot).</em></p><p><em>Certains pacifistes, faut pas s’y fier (</em>le Garcin dans<em> Huis clos </em>de Sartre<em>)</em></p><p><em>T’es content ? Si t’es content mieux.</em></p><p><em>T’as l’esprit fécond</em></p><p><em>Qui ne dit mot consent (A Romain Dimo)</em></p><p><em>Que vous êtes qu’on le veuille ou non pénibles… (</em>A des élèves<em>)</em></p><p><em>Arrêtez de me faire ch… aque fois la même chose ! (</em>idem<em>)</em></p><p><em>          T’es arrivé à Dercy ? (</em>A une prof d’italien, qui n’a longtemps pas compris<em>). Journaux ! </em></p><p><em>          Ton pote âgé (</em>à une amie plus jeune<em>).</em></p><p><em>           Emettre des incongruités scatologiques plus élevées que le postérieur  n’autorise.</em></p><p><em>          A vos marques (pour A vos souhaits !)</em></p><p><em>          Dans ces eaux-là, comme dirait Emile.</em></p><p><em>          Et bien je crois qu’on peut l’applaudirrrrr</em> (piqué à un Monsieur Loyal, au cirque).</p><p> </p><p>Je dis aussi, allez savoir pourquoi : <em>C’et bien BonSSS, çaaSSS</em>…</p><p>                  Plus tard j’aimais l’écrivain Maurice Roche, un maître du jeu de mot profond, à qui j’ai consacré un livre  <em>Sous la chair des mots</em> (peintures et couverture du magnifique Alain Clément) parce qu’il avait écrit :</p><p> </p><p><em>  Si je crache dans la soupe, c’est pour lui donner du goût.</em></p><p><em>Quand on pédale dans le yaourt, on finit par faire son beurre (proverbe bulgare).</em></p><p><em>   Puisqu’on passera forcément en dessous, autant mettre la barre très haut.</em></p><p><em>  Tout corps plongé dans l’eau reçoit… un coup de téléphone.</em></p><p><em>  Qui va à la chasse perd sa pêche.</em></p><p><em>  Autrefois, je n’étais pas encore né, mais depuis je me suis rattrapé.</em></p><p><em>  Le manque d’argent aidant, je ne dépense jamais rien.</em></p><p><em>Pour devenir centenaire, faut commencer jeune.</em></p><p><em>Il faut apprendre à encaisser quand on ne touche rien.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Je voudrais bien savoir pourquoi, à l’ère du supersonique et du sous-marin atomique, nous devrions nous contenter d’une musique, d’un art, d’une littérature, en calèche ou en chaise à porteur</em></p><p><em>Dans ma famille, depuis la plus haute Antiquité, on a rendu l’âme tant et      tant de fois que ça a fini par devenir héréditaire.</em></p><p><em>Trop âgé pour mourir jeune, je ne vieillis plus.</em></p><p><em>A mesure que ma vie s’allonge, elle raccourcit.</em></p><p><em>Un homme meurt à chaque seconde (le pauvre type !).</em></p><p> </p><p><em>  Ne crachez pas sur les amis. Ils sont assez sales comme ça.</em></p><p><em>  L’alcool comme la came isole.</em></p><p><em>  Je cause à cause que je veux défendre ma cause bien que cela me cause bien          des emmerdements.</em></p><p><em>  Moi, je veux bien monter sur les barricades, si c’est pour défendre la grasse     matinée, mais pas avant midi !</em></p><p><em>  Le silence bruit.</em></p><p><em>  Bienheureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes car ils n’ont pas fini de s’amuser.</em></p><p><em>  Qu’eSt-ce QUE LETTrE ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>  Jouir de la confiance de son patron, partant ne plus avoir besoin de femmes.</em></p><p><em> Tout devant s’achever dans la tristesse, autant commencer par en finir !</em></p><p><em>  Peindre une croute pour gagner son pain.</em></p><p><em>   Dans la descente, il atteignit les sommets.</em></p><p>   <em>Tout arrive même rien.</em></p><p><em>   Le rire est le propre de l’homme. Donc l’homme est propre.</em></p><p>                  Et j’ai gardé le meilleur pour la fin : <em>La fin happe Roche</em>.</p><p> </p><p>                  On me dira que je cite et ne crée pas. Allons donc, choisir n’est-ce pas s’approprier. ? Et j’ai fait ces sentences les miennes. Ainsi les poètes du XVIème pratiquaient-ils l’innutrition. Et puis, ça fait un siècle que Marcel Duchamp a inventé le ready-made que diable… Il n’empêche j’ai été à la bonne école.</p><p> </p><p>                  La question de la propriété littéraire demeure problématique. Nous utilisons un langage qui nous vient du dictionnaire et donc tout est en fait citationnel. Nous sommes par ailleurs imbibés de tout ce que notre esprit aura absorbé. Pas facile de distinguer ce qui nous appartient en propre de ce que nous avons, à notre insu, et souvent inconsciemment, emprunté. L’IA va bouleverser tout ça…</p><p> </p><p>                  Ceci dit, nous avions, dans la minuscule cuisine avec sa table en formica jaune, où nous « soupions »,  un poste à galène souvent allumé.  Zède reprenait au vol les chansons qui se diffusaient tout en faisant la cuisine, la lessive ou le ménage et un œil extérieur eût pu supposer cette famille heureuse. On écoutait des énigmes policières, des jeux dont le célèbre Jeu des mille francs, et des concerts des chanteurs en vogue. Je me souviens que le présentateur (Albert Raisner sans doute) avait annoncé le premier chanteur à avoir interprété du rock en France. J’attendais Richard Anthony ou Danyel Gérard. Déception, ce fut Georges Ulmer.  <em>Sois pas cruelle</em>, adaptation de <em>Don’t be cruel</em>, un peu affadie, pas si mauvaise au fond. Toutefois, les préjugés de la jeunesse, envers les anciens…</p><p> </p><p>                  Sur la table, c’étaient les ablutions, au moins une fois par semaine. Dans le baquet en laiton, au gant et sous les yeux de tous, une aubaine pour un psychanalyste débutant. On avait droit à des regards complices et des sous-entendus dont nous comprenions bien qu’ils désignaient le monde inconnu des adultes et de leurs rites secrets. On nous lavait les cheveux sous le robinet de l’évier et je me souviens que les yeux piquaient, que les oreilles étaient bouchées, que l’eau était trop chaude et que j’avais la sensation de m’étouffer. Une horreur. La salle de bains fut une sacrée délivrance. Un peu d’intimité, que diable !</p><p>                  J’éprouve la même impression, d’étouffement je veux dire, quand il m’est arrivé d’avoir des crises d’angoisse en voiture ou dans des lieux clos.</p><p> </p><p>                  Tous les jours, nous prenions place autour de cette table, collée au mur, le père Ray au bout près de la fenêtre, à sa gauche le chauffage à charbon, la mère Zède à ses côtés devant la gazinière, puis ma sœur, devant la machine à laver (laquelle faisait disjoncter les plombs en pleine émission de télé. Souvent Ray râlait. « Pour une fois qu’il y avait quelque chose d’intéressant ! »). Et moi à l’autre bout, au plus près du buffet, d’abord en bois blanc puis en formica orangé. Le chauffage fut vite remplacé par un réfrigérateur et déménagea dans le couloir pour nous faire bénéficier des avantages caloriques et inconvénients olfactifs du mazout.</p><p> </p><p>                  Sous le buffet, nos paires de chaussures du lendemain, impeccablement astiquées car Madame not’mère était une maniaque de la propreté. Cela m’a quelque peu inspiré quand j’ai écrit certains passages d’un roman satirique, Les <em>Petites manies, </em>que Jean Joubert avait bien aimé. Nous mettions des pantoufles ou des sandales et empruntions précautionneusement les patins qui glissaient sur les parquets cirés. Quand les parents n’étaient pas là, on jouait avec, tu penses…</p><p><em>      Josette s’est installée dans un des fauteuils en velours grenat. Quand il y avait des invités, elle les recouvrait de housses en plastique. C’est incroyable cette poussière alors qu’elle laisse toujours fermé, sauf pour aérer, en été notamment. Que le moindre courant d’air est sanctionné d’un hurlement rageur. Il lui faudra tout astiquer au plus tôt. A la lumière du lustre en cristal de Bohème, Josette voit mieux les particules qui ne cessent de se déposer comme pour la narguer.</em></p><p> </p><p>                  La petite manie de cette petite mamie, c’était l’aliénation aux objets qu’on dit de bon goût.</p><p> </p><p><em>      Dans son lit de hêtre massif, à demi-balustres, aux moulures sculptées dans la masse, le regard errant sur les motifs floraux et champêtres de la tapisserie rose pâle ou encore sur la table de toilette de style empire, surmontée d’une psyché basculant entre deux candélabres (de sa position couchée, Josette n’aperçoit pas la lyre sur le soubassement), Josette s’est dit qu’au bout du compte, sa retraite n’aurait pas que des inconvénients. </em></p><p><em> </em></p><p>                  Ils suscitent des conflits avec les enfants, les objets, les <em>Choses </em>de Pérec, dans ce court roman<em> :</em></p><p><em> </em></p><p><em>             Et puis il fallait bien meubler l’appartement. Tout le monde en profitait, y compris les gosses. Les jouets ça peut toujours attendre. Pour le peu de temps qu’ils s’en servaient. Et puis en avait-elle eu, des jouets, pendant la guerre ? Une orange, des pantoufles, une robe de chambre et c’était tout. Tandis que cette armoire en noyer du 17<sup>ème</sup>, baroque et de style flamand, avec ses figures engainées et ses moulures formant saillie aux angles, pouvait-elle la laisser échapper alors qu’on la lui cédait à moitié prix ? </em></p><p><em> </em></p><p>                  L’appartement était un cinq pièces, plus de 100 mètres carré, auxquelles, il fallait ajouter la cuisine, la salle de bains, les toilettes, le débarras, deux couloirs carrelés de tomettes répétées, un grand et un petit et pas mal de placards ou cagibis. Pour ça, on ne peut pas dire que l’on ait manqué de place. Le long couloir donnait dans le fond sur la cuisine. </p><p> </p><p>                  A sa droite, le salon (pour regarder la télé, avec une cheminée en marbre, non fonctionnelle), la salle à manger (uniquement pour les grandes occasions, avec une cheminée en biais qui n’a jamais fonctionné mais pour les souliers voués au Père Noël) puis la chambre des parents donnant sur la salle de bains (pas très pratique !).</p><p> </p><p>                  Vers le fond, sur sa gauche, le petit couloir, nos deux chambres et les WC, légèrement en surplomb. On avait l’impression de trôner… Sans public certes mais avec un peu d’imagination…</p><p> </p><p>                  Outre l’Hôtel du grand argentier, avec son escalier d’apparat, ses ferronneries ouvragées et ses colonnes, ioniques au rez-de-chaussée, puis doriques et enfin corinthiennes au fil des étages, l’étroite ruelle  ne manquait pas de commerces à ses deux entrées. Le cordonnier tout au bout, face à une boutique d’encadrement, l’épicière qui me gardait jusqu’à 7 heures du soir et dont le mari me faisait réviser les leçons, un bar un peu louche (ils avaient la télé bien avant nous ! On allait y voir <em>Ivanhoé </em>! ), avec un merle beau parleur qui sifflait les coquettes en les traitant de petites pépées et de cocottes, un réparateur de montres très gentil, un papou gentil comme tout, puis le puits de St Roch, aux vertus miraculeuses dans l’arrière-cour du magasin Prénatal qui nous menait carrément jusqu’à l’angle.</p><p> </p><p>                  Un aveugle y vendait des billets de loterie et le démon de la perversité m’a invité, après plusieurs tentatives infructueuses, à lui en chiper un. Allez comprendre  ce type d’acte impulsif et stupide. Je ne vous dis pas la réprimande et la claque ! Celle-là émanait d’une bonne de la campagne qui nous gardait pendant que les parents travaillaient et qui avait voulu à tout prix découvrir la ville et ses secrets. Elle logeait dans l’une des chambres de notre appart qui fut ensuite louée à des étudiants en médecine. Elle amenait son amant et futur mari et je me souviens d’ébats bruyants à l’heure de la sieste enfantine, aperçus depuis mon lit d’enfant. J’en parlais tant bien que mal, croyant qu’on la battait puisqu’elle gémissait. Les parents prirent ce prétexte. La bonne partit quelques jours plus tard et se maria. Je la regrettais vivement car la suivante fut bien pire, laide, froide et austère… Or elle était déjà mariée. C’était au moins ça ! La vertu était sauve…</p><p> </p><p>                  Ne te marie jamais, me répétait M. Calvet, l’époux retraité de l’épicière, entre deux leçons qu’il me faisait réciter dans leur cuisine privée. Fais-toi curé… Et pourquoi s’était-il marié lui alors ? Les adultes s’accommodent pas mal de contradictions criardes. Il n’avait pas l’air malheureux pourtant, avec son épicière d’épouse. Ils se taquinaient bien de temps en temps…</p><p> </p><p>                  Elle narrait dans le détail, avec classe et délectation, le dernier film de BB qu’elle était allée voir. Je me remémore ses gestes ampoulés, qui se voulaient délicats. Evidemment la Bardot n’était pas aussi belle qu’on le disait, et autres médisances. Ouais… Faut voir ! Pas belle, Bardot ? Non mais tu t’es bien regardée ? M. Calvet, il devait avoir ses raisons. Ou plutôt une bonne : le regret !</p><p> </p><p>                  Juste en face le puits divin,  la maison du crime : l’amant et la maîtresse ayant enterré le mari dans la cave après l’avoir empoisonné et s’étant vite fait attraper. Or le crime pour moi revêt une autre résonance. Dans l’une des entrées de ces immeubles cossus qui délimitaient la rue en son amont, le concierge, un gnome barbu dans les 40 ans,  m’avait fait des propositions déplacées et avait joint le geste à la parole. J’ai ainsi découvert des secrets qu’on a tant de mal à cacher aux gosses bien avant l’âge requis. Je me souviens qu’il faisait noir dans ce couloir non éclairé, muni pourtant d’une minuterie. Le monsieur était très petit, quasiment ma taille enfantine, 8-9 ans, et hideux. Je n’ai pas voulu, malgré son insistance,  le suivre en son antre. Qui sait ce qui s’en fut ensuivi ? J’ai tenté d’en parler, le soir à ceux en qui j’avais toute confiance. « &#8211; Mais qu’est-ce que tu allais f… dans cet immeuble ? Je t’interdis d’y retourner… Qu’il est c… ce gosse ! » C’était moi le gosse, très précoce on le voit… Et pas qu’en connerie…</p><p> </p><p>                  Ma grand-mère appelait tout ce qui était d’ordre sexuel, des sottises. Confondant Yves Montand qu’elle ne trouvait pas très net, et Charles Trenet, elle me mettait en garde contre les vilains messieurs qui font faire des sottises aux enfants.</p><p> </p><p>                  En tout cas, je suis toujours en vie et ce n’est déjà pas si mal. On tombe ou on ne tombe pas, c’est comme ça. Au demeurant, l’épicerie se trouvait à moins de 3 mètres de l’entrée incriminée, on se fût vite préoccupé de mon absence, les parents n’allaient pas tarder à arriver, du moins Zède, 31-32, qui descendait par la rue  Collot (mon père directement par la rue de la Loge).</p><p> </p><p>                  Il y avait tout de même un peu de passage à cette heure où tout un chacun rentrait chez soi, de quoi réfréner la pulsion du nain pervers… De plus, ce dernier risquait sa place et son logement… Quand je vois que l’on cherche, à grand renfort de media et de réseaux sociaux, des responsables un peu partout au-delà de l’agresseur,  je me dis que le hasard et la chance sont rarement pris en compte alors qu’ils jouent un facteur déterminant.</p><p> </p><p>                  Qui était responsable ? L’épicière trop bavarde, mes parents trop confiants ? Mon imprudence juvénile ? Le type, peu favorisé par la nature ? La perversion humaine ? On a tous, sans doute à notre insu, été exposés une fois au moins dans sa vie à une situation traumatisante. L’issue n’a été dramatique que pour quelques-uns, fort heureusement. Le hasard transforme notre existence en destin. Bon après, faut assumer… Ne pas mettre tout sur le dos de boucs émissaires trop commodes à désigner. La vie n’est faite que de choix. Les faits vont si vite. La plupart du temps, on n’a pas le temps de choisir. On en fait tous l’expérience en voiture où une mauvaise décision peut nous être fatale, l’espace d’une seconde.</p><p> </p><p>                  Notre immeuble n’aurait su rivaliser avec le prestigieux hôtel d’en face mais je pense qu’il eût pu, lui aussi, prétendre à un accessit en tant que monument. Son heurtoir en forme de poing fermé sur la massive porte peinte en vert impressionnait plus d’un curieux et donnait envie aux plus audacieux de jouer les mauvais plaisants aux oreilles des résidents.         Deux coups et c’était notre étage car nos grandes fenêtres donnaient sur la rue (les petites sur la cour intérieure ou les toits). Si l’appartement était immense c’est grâce au train de vie passé de nos grands-parents ruinés. Je regrette de ne pas les avoir connus : si tout le monde commet des erreurs, certaines irréparables, je pense à l’abandon d’enfant par passion du baccarat, il faut tout de même regarder le positif. Si l’enfance ne fut pas toute rose, pour ma sœurette comme pour moi, notre cadre de vie était nettement au-dessus de la moyenne et j’en connais qui aujourd’hui dépenseraient des fortunes pour acquérir, ne serait-ce que par location, trois pièces spacieuses, de surcroît communicantes, et deux plus petites, sur deux niveaux, plus des couloirs, les toilettes (au terme de trois degrés d’escalier à monter, sous une lucarne qui donnait chez des voisins, si bien  que l’on regardait toujours vers le haut des fois que…), des garde-robes, un débarras, la cuisine et la fameuse salle de bain dans sa tour renaissante. Un spacieux terrain de jeux et de rêve. Le vestibule donnait sur un large escalier qui s’articulait autour d’un espace vide au centre, entouré de pierres lisses et de forme ovale. J’escaladais régulièrement les ferronneries qui servaient de garde-fous de sorte que je me mettais en danger, dès que les parents avaient le dos tourné s’entend. De la cour intérieure, de forme carrée, et flanquée d’une plante grasse, un yucca sans doute, on pouvait voir la toute petite fenêtre de ma chambre. On eût pu sans doute m’y voir lire un illustré, Akim le roi de la jungle,  un roman pour ado, <em>Les six compagnons et la pile atomique</em> ou  un chef d’œuvre : <em>L’arrache-coeur</em>,  quand la fièvre de la lecture vous prend elle ne vous quitte plus. Et elle est moins destructrice que la fièvre du jeu. Enfin bon : le Quichotte en est le contre-exemple. Là, j’avais 16 ans. L’âge de lire <em>Le diable au corps</em>, une lecture, précisément, de mon âge..</p><p> </p><p>                  Je n’ai vu mon grand-père paternel en chair et en os qu’une fois, dans la foire aux manèges qui se déroulait à l’époque sur l’Esplanade, sans Corum en ces temps-là. J’aurais eu bon nombre de questions à lui poser. Il ne nous a même pas regardés, ni ma sœur ni moi. La deuxième fois, et bien des années plus tard, en images, dans un film avec Delon et Gabin, tourné pas loin de notre demeure, où il interprétait un journaliste judicaire. Il avait dû faire jouer ses connaissances, cannoises et  niçoises, du temps de sa folle et dispendieuse existence. Il me parut bien sérieux, bien comme il faut. En y réfléchissant, je me demande s’il était bien mon grand-père… Après tout, il y avait l’autre nom dans mon patronyme, plus gracieux que son nom d’argile, plus aristocratique même. Nouailles. Mais chut ! <em>Secret de famille</em>… (En fait, contenu dans les initiales  du titre SDF). C’est un roman que nous avons fait paraître chez L’harmattan, avec ma fille cadette, grâce à l’appui de Maguie Albet. J’y imagine celle-ci s’intéressant à un mendiant qui aurait pu être son aïeul. Elle le retrouve à l’endroit précis où je suis tombé, dès les premières pages de ce livre. Elle l’interroge longuement. Il répond toujours de manière ambiguë… J’en cite un passage :</p><p><em>       Bien sûr que je pourrais être ton grand-père. Pour tout le monde je suis un grand-père. Alors pourquoi ne serais-je pas le tien ? Tu vois ma barbe blanche ? Je suis un vrai grand-père. Un vrai grand-père qui a soif. Et tu sais ce qu’on fait à un grand-père qui meurt de soif, quand on est une jeune fille gentille ? Eh bien on va lui acheter une petite bière. Car mourir de soif à côté d’un puits, conviens-en fillette, ça la ficherait un peu mal. Tiens, prends la consigne et tu rapportes la même. Sans cela, je sens que je ne pourrais plus me délier la langue. Le Monoprix n’est pas très loin mais j’ai du mal à me déplacer. J’ai tellement marché dans ma vie que ça m’a coupé les jambes. Va me chercher une canette, ou deux, si c’est pas trop lourd pour tes petits muscles, et je répondrai à toutes les questions qu’il te plaira de me poser.</em></p><p>                  La troisième, c’est sa photo sur la plaque funéraire devant la chapelle familiale, au cimetière St Lazare. Des yeux bleus (ceux de mon père sont noisette), le front haut à la Hugo, un petit air de famille…</p><p> </p><p>                  Ce fut la même chose pour une tante, côté paternel, de Nîmes. Je n’ai découvert son existence, et celle de deux cousins, qu’à l’occasion du décès accidentel de ma cousine, en vélosolex. J’avis 10 ans et on ne m’en avait jamais parlé. J’ai ainsi toujours eu l’impression d’avoir été amputé d’une partie de moi-même. La cousine, je n’arrivais pas à admettre sa mort. Elle était jolie sur les photos. J’imaginais toujours qu’elle allait nous revenir. Ma tante a divorcé, elle a rejoint les témoins de Jéhovah, nous ne l’avons jamais revue. Il paraît qu’elle s’occupait de ma grand-mère, vers la fin de sa vie.</p><p> </p><p>                  Dans ma chambre, tous les soirs, car on nous faisait coucher très tôt dans la semaine, je hurlais à mort ma peur de mourir. Allez savoir d’où je tirais cette idée. Sans doute de la mémé cafetière, et qui répondait, quand on lui demandait ce qui lui ferait plaisir : « Quatre planches et un trou ! » Quand je disais que j’étais mal tombé… Plus tard, je m’inventais des échappatoires : d’abord me disposer en équerre, le dos sur le lit et les jambes pointées contre le mur. Ensuite, quand nous eûmes acquis un transistor, l’oreille collée jusqu’à plus d’heure, en douce bien sûr, à écouter les émissions pour  jeunes du soir. Ma chambre était bien remplie par le lit et un fauteuil. J’avais tout de même un bureau moderne, de plus en plus garni de livres. Un placard peu profond où se nichaient les chaussures et quelques vestes. J’y collais des photos découpées dans les magazines pour la jeunesse.  Zède les arrachait systématiquement. J’en mettais d’autres, qu’elle arrachait tous les dimanches pendant que nous étions à la messe ou ailleurs. Quand la fièvre de l’arrachement vous saisit. André-Pierre Arnal en a fait son mode de prédilection. Grâce auquel j’ai pu rédiger mes <em>Ephémérides, </em>publiés par mon ami Guy Barral (Ed Casinada). Aux titres éloquents… Développés dans le recueil.</p><p> </p><p>                 <em>Mieux vaut arracher l’œil gauche du voisin que tendre la joue à la      poutre du charpentier.</em></p><p><em>                 Si l’arracheur de dent te ment, fustige-le d’une flèche incisive.</em></p><p><em>                 A l’arraché, d’aucuns reprocheront son manque de disposition, non son            panache.</em></p><p><em>                 Arracher une promesse n’est guère à la portée du premier séducteur     venu.</em></p><p><em>                 Il n’est guère aisé d’œuvrer d’arrache-pied sous l’égide d’un coupeur de tête.</em></p><p><em>                On s’arrache les étoiles faute de décrocher la lune.</em></p><p><em>                Ne suppliez jamais le père éternel de s’arracher de son lit de nuages.</em></p><p><em> </em></p><p><em>      </em>Et ainsi de suite jusqu’à la fin du mois, avec en point d’orgue :</p><p><em>           Arracher à André ce qui appartient à César pour le rendre à Pierre.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Les couloirs étaient notre aire de jeu. Le grand, était long d’une bonne dizaine de mètres sur un et demi de large. On tapait dans le ballon même si c’était interdit car Madame not’mère n’y entendait pas malice en matière de parquet ciré. La porte du débarras servait de cage pour le gardien. Le petit (couloir) démarrait sur un minuscule escalier de bois qui permettait de passer d’un niveau à un autre. Un golfe de jour vitré y apportait la lumière et l’on craignait toujours qu’il ne se cassât en cas de pluie forte ou de vilaine grêle. On y jouait à la guerre car j’avais des soldats de plomb, des cow-boys et des indiens en terre cuite, quelques animaux en plastique, de couleur. On larguait l’un d’entre eux sur les bataillons et on comptait le nombre de morts. <em>Faut-il que les parents n’aient rien dans les méninges</em>… (… nous apprend la chanson pacifiste). J’avais également récupéré, je ne sais où, un château-fort en carton-pâte, que je réservais aux figurines chevaleresques, Ivanhoé ou Lancelot du Lac. Le petit couloir, on s’y réfugiait quand ça gueulait et cognait et volait dans la cuisine. On se réconfortait mutuellement et on priait comme on nous l’avait appris. Je dois dire que les prières n’étaient pas très efficaces. Et ça gueulait, quand nous étions très jeunes, souvent, pour des vétilles ! Une remarque ! Un bruit ! Une contrariété !</p><p> </p><p>                  Malgré la présence des étudiants qui louaient les chambres et de leurs fiancés…</p><p> </p><p>                  Un jour, bien plus tard, je suis intervenu et j’ai menacé mon père s’il continuait à faire acte de violence. J’avais tout compris, par anticipation, du sort malheureux des femmes battues. Il a haussé les épaules et est sorti. Ceci dit, Zède était insupportable ! Ce n’est pas une excuse et pourtant elle avait l’art de se faire haïr. Egoïste, intéressée, peu maternelle. Nous l’appelions Folcoche, comme dans le livre de Bazin, nous avions vu une adaptation à la télé, avec Alice Sapritch. Mon père lui a dit un jour : « T’es tellement con que s’il y en avait une de plus con, tu irais la tuer pour rester la seule ! ». Ca avait détendu d’un coup l’atmosphère. Il s’y connaissait, mon père, en matière de connerie… On en a bien ri, après coup, en se remémorant l’événement. En fait, ce n’était pas si drôle…            </p><p> </p><p>                  Au demeurant Zède n’était pas si con&#8230; Loin s’en faut. Elle était très, trop, excessivement, personnelle… Et manipulatrice à souhait mais ça ne se fait pas de le dire.</p><p> </p><p>                  Suite à l’opération de ma cheville, elle voulut absolument que j’obtienne une pension d’invalidité. Elle me persuada de jouer la comédie devant le spécialiste qui ne fut bien sûr pas dupe. C’est lui qui avait raison. Ma cheville ne me fit jamais plus souffrir. Et je suis simplement passé pour un simulateur, à ma grande honte.</p><p> </p><p>                  Chaque maison possède ses coins sombres. Dans la minuscule cuisine où nous mangions tous les jours, se trouvait un placard à cirage et drogueries diverses, qui nous faisait peur, ma sœur et moi, parce que c’était l’antre des cafards et aussi des souris. Il fallait alimenter le poêle de charbon et j’avais une sacrée trouille quand on m’envoyait remplir le seau des quelques boules nécessaires à la combustion nocturne, dans une sorte de réduit sous l’escalier du rez-de-chaussée, où il m’arrivait de croiser quelque rat bien gras. J’ai vu le vieux voisin  du dessus en traquer un avec sa canne. Ce qu’il couinait de trouille, ce pauvre rat ! Aucun risque de propager la peste noire ! Les rats d’aujourd’hui sont propres ! M. Perret est mort prématurément, d’une opération ratée de la cataracte. Le mieux est l’ennemi du bien, mais allez l’expliquer à des chirurgiens ! Ceux d’Albertine Sarrazin, pour ceux qui s’en souviennent ! Il avait perdu, peu de temps avant, son fils dans des conditions stupides. Un apéro trop arrosé, une rambarde à enjamber et le malheureux jeune homme était tombé dans le vide. Comme moi dans mon rêve initial. Avec moins de chance cependant. Ca ne s’explique pas, la chance !</p><p> </p><p>                  En fait, à part nous, il n’y avait que de vieux occupants. Nous les vîmes partir,  les uns après les autres,  la veuve inconsolable du fait de son légitime chagrin, et la perte de ce fils unique pour ne rien arranger, notre voisine de palier Mme (ou Melle) Dombres, toujours affable et à la voix suraiguë mais qui recevait rarement des visites, et bien sûr les vieux proprios, à qui la bijouterie ne survécut que fort peu de temps malgré les efforts de leur fille célibataire. Les petits-enfants venaient les voir. Ils étaient plus âgés que nous et nous sentions bien qu’ils étaient d’un autre monde. Toujours tristes, toujours l’air embarrassé d’être là, tirés à 4 épingles, bien coiffés et ne manquant jamais  la messe du dimanche. Toutes ces personnes auraient pu s’avérer des héros de roman, chacune avait sans doute bien des histoires à raconter. Avec sans doute aussi, leur part D’ombres (Le petit-fils se masturbait-il ?). Tstt ! Pas de ça chez nous ! Point de laisser-aller dans les petites choses !</p><p> </p><p>                  Les Cabanon occupaient tout le premier, avec leurs enfants qui ne tarderaient pas à reprendre l’affaire, rue de loge, perpendiculaire à la mienne. Ils avaient un autre appartement au-dessus de la bijouterie. Ils nous y ont invités une seule fois. Lors de la visite du Général qui descendait de la préfecture à la Comédie dans sa fameuse DS noire. Les rues noires de monde. Ainsi nous avons pu le voir rejoindre  le lieu de son discours, qui nous saluait, du balcon. Nous étions, comme on dit, aux premières loges. La foule était enthousiaste. Les gens applaudissaient. Pensez ! La libérateur de la France, de l’occupation nazi qui mettait enfin un peu d’ordre dans le pays, et promettait l’arrêt de la guerre en Algérie. Les mêmes le chasseraient du pouvoir une décennie plus tard. Ainsi va la vox populi. Ayez pitié d’un pauvre aveugle, criait le vendeur de billets à deux pas du balcon. Villiers (de l’Isle Adam) n’aurait pas mieux dit…</p><p> </p><p>                  Une autre vieille dame mérite d’être évoquée. La vie ne l’avait sans doute pas gâtée. Elle habitait dans un village du côté de Béziers où ma sœur passait ses vacances (On se débarrassait d’elle aussi) chez sa marraine. A la mort de sa fille, veuve elle aussi, mon père décida de la faire vivre avec nous. Il s’agissait en effet de sa tante, la sœur de sa mère.</p><p> </p><p>                  Nous étions plutôt contents au début car elle nous parut tout d’abord affable et puis mon père n’osait pas trop sortir de ses gonds devant elle, ce qui nous faisait du répit. Elle m’avait même acheté, dès son arrivée, un vélo de course, mon rêve. On allait au restau, certains dimanches, moi qui n’y étais pratiquement jamais allé. Je me souviens d’écrevisses à la sauce armoricaine, on s’en mettait plein la serviette. Au bout de quelques semaines, nous commençâmes à déchanter. Elle se montra vite capricieuse, égocentrique, hypocrite, gourmande, calomniatrice et surtout radine envers nous qui faisions tout pourtant pour lui apporter un minimum de tendresse, faute de mémé paternelle.</p><p> </p><p>                  Nous comprîmes plus tard, quand elle déménagea en catimini, que les personnes qu’elle rencontrait, en se baladant, l’après-midi du côté de la Comédie, hantant quelque pâtisserie de luxe, se chargeaient de lui dire pis que prendre de ses hébergeurs et de leur progéniture. Bref  la situation dégénéra même si notre train de vie s’améliora quelque peu. Mes parents achetèrent un appartement en bord de mer, ce qui ne coûtait pas grand-chose en ces temps bénis où le Languedoc faisait fuir les touristes. Aujourd’hui, ils n’auraient pas pu s’offrir son cabinet de toilettes. Nous ne l’avons jamais revue et finalement ne l’avons pas regrettée, sauf qu’elle était partie avec la télé, payée de ses deniers. Plus de Joss Randal ni d’<em>Incorruptibles</em><strong>. </strong>Une semaine après, avec le peu d’argent qu’elle nous abandonnait, nous avions la nôtre, et plus belle encore !</p><p> </p><p>                  J’ai déjà fait allusion au séjour de Rabelais en notre ville, dans mon immeuble. Ce que j’ai retenu de ma longue fréquentation littéraire du moine défroqué ? Sa propension à élaborer des listes. Cela lui permettait de recenser exhaustivement le savoir de  la Renaissance, alors en pleine euphorie. Voici quelques sentences à mon usage, que je n’ai point fait graver, tel Montaigne, sur les solives de ma tour car elle n’en comportait point et qu’elle était de toute façon trop petite. Sinon j’aurais pu « graffer »,  parmi 57 de mes maximes :</p><p><em>Aduler des femmes de lettres n’exalte en rien la virilité.</em></p><p><em>Quelle fureur que de s’acharner à cerner la raison de ses passions.</em></p><p><em>Sans le guide-robe, que deviendrait le ballon ? (Pas de pot)</em></p><p><em>Pourquoi viser l’objet rêvé si le réel à notre porte est.</em></p><p><em>Il ne nous est pas donné de ne point nous contredire !</em></p><p><em>Oui le corps fait littéralement chier l’esprit (- et dans tous les sens).</em></p><p><em>Quand on réalise à quel point le sexe est mal vu…</em></p><p><em>Si je glaviote dans le yaourt, c’est pour baratter dans le mauvais goût.</em></p><p><em>Nul livre ouvert jamais ne souillera le pas de la porte.</em></p><p><em>La Création ne relève pas seulement de la rigolade.</em></p><p><em>Le temps s’en va, tu peux toujours râler, Françoise !</em></p><p><em>On oublie trop vite, mais quoi ?</em></p><p> </p><p>                  Et ma préférée <em>: Ô mes ouailles, où trouver un disciple ! Ou du moins un ami ! Si je connaissais quelqu’un qui en fut digne</em>… Montaigne n’eût pas mieux dit… Je les ai casées dans <em>Jeudi soir Jeudi noir.</em></p><p> </p><p>                  J’aurais pu tenter quelque chose sur les murs de ma chambre, ne serait-ce que pour faire enrager Zède, et sa manie de la propreté. Important pour moi les listes. J’en ai toujours fait : de livres, de disques, de pays, de potes, de petites amies… Une façon de combler les manques…</p><p> </p><p>                  Tous les jeudis matin, et cela nous réveillait, on attendait le cri inquiétant et rauque de la ramasseuse de fringues usagées, la « peillarotte ». &#8211; <em>O peillarot’, y’a  pas des peou</em> ?, chantait-elle plutôt qu’elle ne quémandait.  Il s’agissait d’une gitane et l’on craignait de la croiser quelque jour. On nous disait, à l’âge du père Noël, que si nous n’étions pas sages, elle nous emporterait avec les peilles déchirées qu’elle mettait dans sa carriole (dont on entendait aussi le grincement). Je m’imaginais une vieille femme horrible à souhait, une sorte de sorcière urbaine.</p><p> </p><p>                  Le jour où je la croisais, je me rendis compte que son physique ne cadrait guère avec voix, et que, sans être d’une beauté manifeste, elle avait au moins l’atout de la jeunesse. On se fie trop aux apparences. Ainsi au téléphone, on s’imagine un physique et… .</p><p> </p><p>                  Au village, mon père c’était le marchand de peilles…</p><p>                  Que dire encore ? Dans une alcôve de l’immeuble d’à côté, sur le chemin de l’école, j’ai vu notre instit remplaçant, que j’adorais (Il ressemblait à Gary  Grant) embrasser une jeune et jolie fille. Ca m’a beaucoup ému, troublé, fasciné et fait longuement réfléchir et donné des idées de caresses.</p><p> </p><p>                  Je l’ai retrouvé quelques années plus tard au collège-lycée, qui enseignait l’Histoire. Je ne l’ai pas aimé. Il était imbu de sa personne et peu soucieux d’éveiller sa classe à une matière qui pourtant ne manquait pas d’attrait. Comme on change !</p><p> </p><p>                  Ma sœur avait un petit fiancé, le petit Bousquet, petit-fils d’un professeur qui me donna plus tard quelques cours de maths, en vain tellement il était directif et magistral. Un jour, au bout de la rue, je le vis, le petit Bousquet, se faire bousculer par deux camarades hargneux. N’écoutant que mon sens de la justice, je me précipitais pour lui donner un coup de mains et j’y réussis mieux que bien puisque les deux agresseurs s’enfuirent. On est bien courageux quand on n’a pas douze ans. Il m’en a toujours été reconnaissant et il me saluait quand, devenu grand et costaud, c’aurait été plutôt à lui de me protéger. Bijou, j’en parlerai plus tard, brune aux cheveux très longs, très typée du côté de la Méditerannée, m’a avoué un jour qu’elle avait eu une aventure avec lui, ce qui m’a fait tout drôle. Plus tard, ma sœurette sortit, comme on disait à l’époque, avec l’un des deux frères Aymard, de la colonie de vacances, La Font Rouge. Roger, l’autre s’appelant Jean. Aussi chaque fois que quelqu’un se lamentait : J’en ai marre, immanquablement, je débitais : Roger Aymard. 55 ans après, cela me fait toujours rire.</p><p> </p><p>                  Je m’étais entiché de géographie si bien qu’à l’école primaire, je connaissais le nom des départements et de leur préfecture, que je trouvais sur le calendrier des postes. Je les récitais quand Zède me débarbouillait dans la cuisine. Déjà la manie des listes… Plus tard, je n’ai eu de cesse de visiter chacun d’eux et les villes principales quand c’était possible. Dernièrement, je suis allé à Dunkerque et Arras pour compléter ma liste. A l’heure où j’écris ces lignes, j’ai effectué le tour complet de la France. Ne me manque qu’Ajaccio et deux trois petites villes corses Nord ouest, j’espère bien m’y rendre dans l’année. Il faut une bonne mémoire. Je l’ai de ce qui est ancien (chansons, poèmes, départements…),  moins de ce que je viens de faire, lire ou dire. Parfois, je ne retiens rien du dernier livre lu. Vous me direz…</p><p> </p><p>                  Le même émoi, à la vue de l’instit, l’éveil érectile des sens, je l’ai éprouvé au même moment en feuilletant, dans les toilettes, les magazines féminins qui égayaient Zède.</p><p> </p><p>                  Et notamment les romans-photos qui sévissaient à l’époque, à tout comme les romans à l’eau de rose.</p><p> </p><p>                  Il y avait :</p><p> </p><p><em>Nous deux, parfois un roman photo avec des vedettes de l’époque.</em></p><p><em>Confidences, </em></p><p><em>Intimité (du foyer)</em></p><p><em>Bonnes soirées</em></p><p><em>Paris-Match</em></p><p><em>Ici Paris</em></p><p><em>France-Dimanche</em></p><p> </p><p>                  Cela faisait beaucoup mais, après tout, c’était son argent… Pas beaucoup d’instruction mais du divertissement ! C’est ce que les gens recherchent. Elle était d’avant-garde not’mère !</p><p>                  On ne fêtait jamais nos anniversaires. J’ai attendu mes 20 ans pour fêter le premier, chez la Coopérante  (… plus tard), en deux parties (une au restau, une chez elle). Pré-texte : trop près des fêtes de Noël et du jour de l’an.</p><p> </p><p>                  Et puis l’amélioration du quotidien à payer (fauteuils royaux, commodes princières, lustres de nobles, chandeliers de châtelains…). On se rattrapait sur les paquets de Bonux avec leur cadeau surprise, un indien ou un cow-boy en plastique que l’on ajoutait aux chevaliers du château-fort. Et pour ce qui me concerne, les images des vedettes, je les trouvais dans les boites de Tonimalt, remplaçant le cacao ou la Ricorée.</p><p> </p><p>                  Un jour, on a sonné à la porte à l’heure où habituellement nous passions à table. Ce n’était pas un représentant. …</p><p> </p><p>                  Comme chez Proust, à Combray, voyons, qui ça peut bien être ?????</p><p>                  Il s’agissait du géniteur d’un flirt estival  &#8211;  j’avais 15 ans &#8211; qui avait surpris mon manège avec sa fille (Sissi) pour correspondre en catimini. Ils habitaient alors vers La Pergola. Il nous fit un sermon, me traita devant mes parents de jeune coq et nous quitta en présentant à la vaillante Zède ses hommages. Eclat de rire général dès qu’il eut franchi le seuil. On ne parla plus que de « Mes hommages ».</p><p> </p><p>                  Lors du décès du père Ray, la jeune fille d’alors, devenue une vieille amie, nous rejoignit à la cérémonie – à laquelle la toute nouvelle veuve refusa de participer ! Durant la collation rituelle, je ne manquais pas de lui présenter la fille de « Mes hommages ».  Elle s’en souvenait ! Celle-là fit tomber sa montre, qui s’était soudainement détachée, aux pieds de not’mère ce qu’elle interpréta tout de go comme un mauvais présage. Effectivement, Zède devait partir à son tour trois mois plus tard. Syndrome de glissement, qu’on nous a dit. Et là pas besoin de patins sur le parquet verni.</p><p> </p><p>                  Je n’ai pas été tendre avec elle et sans doute est-ce là son enfer. Ne pas avoir laissé de bons souvenirs dans la mémoire des autres. Toutefois, le temps adoucit tout et porte à l’indulgence. Aujourd’hui, ses expressions toutes faites, le dictionnaire des idées reçues, énoncées en leur temps par esprit de chicane ou de mauvaise foi, nous font bien rire et il nous arrive de les pasticher en imitant sa voix. On ne peut pas se retrouver, ma sœur et moi, sans s’en rappeler une. C’est un peu notre mythologie personnelle. « Non mais tu t’es vu(e) ? »</p><p>                  Une fois, en tournant la tête, lors d’un repas dans la cuisine, ça devait être un jeudi puisque je n’étais pas à la cantine, je vis une bonne femme qui me parut assez sale en plein milieu du couloir. Une vieille gitane avait pénétré notre antre privé. J’ai prévenu les parents et mon père, n’écoutant que sa colère, l’a vertement chassée. Elle n’était pas entrée sans sonner, et en silence, pour rien… C’est assez dire si la confiance régnait en cette époque et si fermer l’appartement n’était pas un réflexe primaire. Pas plus que la porte d’entrée du bas… On imagine aujourd’hui l’inconscience…</p><p> </p><p>                  On s’est plutôt bien entendus, ma sœur et moi, l’adversité tisse des liens, même si Zède a tout fait pour nous monter l’un contre l’autre en inventant de prétendues rivalités. Elle divisait pour régner. Bien sûr il y eut certaines chamailleries. Si je dénonçais, toujours pour me faire bien voir, une de ses bêtises, elle me disait du haut de ses cinq ou six ans : Toa, Tais-toa…. Et si je me vantais de quelque prouesse : Il s’en croaa… Aujourd’hui on dirait : il se la pète, le frangin. Et puis d’abord, c’est pas vrai, je te ferai dire…</p><p> </p><p>                  Elle s’est radoucie sur ses vieux jours, je parle de la mère,  notamment au contact de ses petits enfants, surtout le garçon de la famille. Elle avait un esprit de contradiction poussé à l’extrême et se disputait avec sa cadette, notre tante (laquelle prétendait m’avoir élevé), dès qu’elle en avait l’occasion n’hésitant pas à médire des uns et des autres. Cela a beaucoup nui à l’ambiance familiale. N’en est-il pas de même dans la plupart des familles ?</p><p>                  Ma tante et mon oncle lui rappelaient sans cesse qu’elle s’était très mal conduite à mon égard en m’abandonnant, à la naissance, plus de trois années chez ma grand-mère. Mon père, cela ne le choquait pas puisqu’il avait eu le même début de parcours dans la vie. J’en suis revenu peu dégourdi et peu ouvert au monde environnant. En effet, au village, on m’y surprotégeait et mon espace de vie ne dépassait pas le café et la place. L’adaptation à la ville fut difficile.</p><p>                   Cet abandon, pas total, mes parents venaient toutes les fins de semaine, m’a marqué à vie. Cette impression d’être décalé, pas dans mon assiette, pas au monde comme disait Rimbaud. Et puis les tentations de me jeter par la fenêtre, certes par jeu mais il est des jeux qui en disent longs sur le vide intérieur qui ne se comblera jamais.</p><p> </p><p>                  Pour en terminer avec cet appartement, c’est fou le nombre de copains (puis de copines) qui y sont passés régulièrement et qui me font dire aujourd’hui que l’amitié est toute relative et que celles que l’on qualifie d’enfance sont rares.</p><p> </p><p><em>Qu’est devenu Jean-M. G, un copain de colonie (de vacances), avec qui nous fûmes inséparables pendant au moins 4 ans ? Il m’a appris des airs de guitare classique. Il était impayable quand il contait l’histoire du capitaine des pompiers qui pleurait dans son casque et qui finit se remplir et déborder ce qui fait pleurer le pompier… </em></p><p><em>Qu’est- devenu Claude R, encore un copain de colonie, dont j’ai su plus tard qu’il avait embrassé la carrière de facteur et qui adorait Polnareff ?</em></p><p><em>Qu’est devenu Jean-L.  qui avait loué à la mer à côté de chez moi, avec qui j’ai campé pour la seule et unique fois de ma vie tout près de Palavas, et qui m’a invité à son mariage ?</em></p><p><em>Qu’est devenu l’autre Jean-L . avec qui j’ai fait du stop à nos risques et périls, dormi dans une voiture, fait les 400 coups qui forment la jeunesse ?</em></p><p><em>Qu’est devenu Didier, le rouquin, que de méchantes âmes appelaient Cohn-Bendit, voisin direct du Piochet, compagnon de colonie devenu militaire et dont j’ai été le témoin de mariage ?C’est moi qui l’ai conduit vers sa nuit de noces, Hôtel de Noailles…</em></p><p><em>Que sont devenus Cauquil, Nogaret, les frères Pagès, copains de foot et de cache-cache. Et aussi de ces petites privautés dont parle Voltaire et dont on se souvient plus tard avec attendrissement ? Les derniers je ne les ai jamais vus râler sans se mettre à rire en même temps, ou comment ne jamais se prendre au sérieux. </em></p><p> </p><p>Hervé, de son vrai nom Jean-Louis, je sais ce qu’il est devenu. Il s’est tué d’un coup de carabine<em>…</em></p><p>Je pourrais en citer des dizaines ? Sauf que j’ai oublié leurs noms… Les mecs, si vous me lisez, manifestez-vous (sauf les défunts, ça va de soi. Et en corps si possible…).</p><p>                  Que sont nos amis devenus ?</p><p> </p><p>                  En attendant, on a grandi, mûri, vieilli, m’aigri ?…</p><p> </p><p>                  Nous sommes revenus sur les lieux, un jour avec ma sœur, au 4, rue trésoriers de France. Avons pu entrer dans le hall, monter au deuxième et revoir notre porte d’entrée. Nous sommes restés sur le seuil. On reste souvent sur le seuil. Avec un peu de courage, on aurait pu…</p><p> </p><p>                  Je demeure sur le seuil de la vérité. Car quel est le fil conducteur qui sous-tend ma démarche en ce livre ? Sauver de l’oubli définitif et rendre pertinents des souvenirs qui n’ont aucun intérêt en soi. Il me faut en effet effectuer une sorte de sélection limitée, en fait une infime quantité de références au réel eu égard aux milliers de jours et millions d’heures où j’ai le sentiment d’avoir pourtant vécu. Cette sélection se saurait être exhaustive, d’autant que la mémoire est défaillante, que rien ne l’empêche de livrer une version tronquée de la réalité et que de toutes façons le choix des mots et des phrases que j’emploie la découpent selon une configuration trop pour s’avérer authentique.</p><p> </p><p>                  Seule l’écriture m’importe, et ce que l’on peut en faire, quel qu’en soit le sujet. Concédons qu’en l’occurrence le sujet que je traite est davantage en relation avec le réel, enfin ma relation subjective au réel. Pourquoi aller chercher ailleurs… Il importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  J’avais avoué un jour à Michel Butor que je comptais me lancer dans ce style de projet, lequel consisterait à extraire un certain nombre d’événements insignifiants de mon existence mais qui deviendraient significatifs après coup. Il m’a répondu que cela avait déjà été fait, par Proust.</p><p> </p><p>                  Outre que je n’ai pas le talent, le génie même,  de ce dernier, que j’admire par-dessus tout, je ne recours pas aux phrases longues et périodiques,  je n’appartiens pas au même milieu social et je ne vis évidemment pas à la même époque.           </p><p> </p><p>                  Il faut tout de même écrire même si nos prédécesseurs nous barrent le chemin. Et quand je dis « Il faut », c’est encore très général. Je devrais dire : Il me faut…</p><p> </p><p>                  Ainsi fis-je. Mais pas figé.</p><p> </p><p> <strong>      ON ABOUTIT RUE DE LA RUE DE LA LOGE DES MARCHANDS</strong></p><p> </p><p>                  Rue commerçante, Jacques Cœur y a laissé son empreinte. Mon père, Ray donc, y a longtemps travaillé. Vêtements de confection. Magasin, on ne disait pas boutique à l’époque,  au nom so british. Deux étages. A 15 ans, je balayais, astiquais, nettoyais les vitres. Bien fait pour moi ! Je n’avais qu’à profiter de mes vacances, bien peinard en colonie. Mais j’ai suivi une fille du Piochet… On s’est quittés au bout de  deux jours…</p><p> </p><p>                  Ray m’a immédiatement mis au boulot. Employé en chef par une famille juive qui a toujours été extraordinaire avec moi. M’ont embauché au noir afin que je puisse assurer mes études, me laissaient lire tout mon saoul entre deux clients. M’y encourageaient au contraire. Et sans ironie aucune. Plutôt admiratifs même. Subodoraient sans doute que je serais amené à pratiquer une activité intellectuelle quelque jour. La patronne est venue m’acheter un essai sur Butor que nous signions alors à la librairie Molière, juste en face du Théâtre (aujourd’hui Opéra-Comédie), avec Skimao, qui lui-même y travaillait. Elle me laissait garer sa voiture de sport. Grâce à elle, j’ai pu faire mes deux premiers voyages importants, à Paris et en Suisse. En avion et en train Première classe. Inoubliable ! J’accompagnais leur dernier né, et l’un de ses copains, au ski, il me semble.</p><p> </p><p>                  Ils ont été très indulgents car j’ai fait pas mal de bêtises pendant le voyage (Me suis trompé de train, Suis monté dans le mauvais wagon, les ai laissés dans un cinéma pendant que je visitais, émerveillé, le quartier de l’opéra…). Dans ce magasin, j’ai vu Manitas et ses fameuses bagues, Chirac en campagne (« Bonjour, comment allez-vous ? ») et entr’aperçu, de dos, la mère de mon père, internée après une terrible dépression, en liberté relative, et que je n’ai jamais rencontrée.</p><p> </p><p>                  Mon père se prénommait Raymond. Ce prénom lui semblait vulgaire « Mon c… s’appelle Raymond, quand je l’appelle il me répond »). Aussi se faisait-il appeler Monsieur Georges. Le problème, c’est que le beau-frère du patron se nommait aussi Monsieur Georges. Ca a créé pas mal de malentendus. Quant à moi, je n’aimais pas mon prénom d’autant qu’en mon jeune temps, seul l’acteur Bernard Blier, rondouillard et peu attrayant (malgré son talent) en était affublé. Plus tard Giraudeau, Tapie, Verley, Campan et même Lavilliers viendraient à ma rescousse. Raymond, je l’appellerai Ray,  à l’instar de Ray Charles et puis ça fait plus sexy sans pour autant verser dans la vulgarité.</p><p> </p><p>                  En face du magasin, se trouvait le Tabac, marchand de journaux. Comme beaucoup de « teenagers »,  j’y attendais chaque mois la parution de SLC, Salut les copains. Au-delà des photos et des reportages, deux aspects m’intéressaient et m’intéressent encore aujourd’hui. D’abord la variété et l’originalité des rubriques, lesquelles, a posteriori, me semblèrent posséder des qualités littéraires, transposables dans le style de texte auquel je m’adonne à présent, notamment si l’on y ajoute une dimension ironique liée au décalage temporel.  Ca vaut parfois du Georges Pérec et des auteurs à contraintes :</p><p>                  Je me souviens de : <em>J’adore Je déteste</em>, que je raccourcis sciemment mais qui me donne l’illusion d’être une vedette d’alors, ce à quoi j’aspirais comme tous les jeunes du baby boom. Plus du tout aujourd’hui et sans le moindre regret.</p><p> </p><p><em>      J’adore les randonnées d’été dans la montagne/ Je déteste les plages surpeuplées.</em></p><p><em>      J’adore les nationales peu fréquentées/Je déteste les autoroutes et leurs camions.</em></p><p><em>      J’adore écouter mes disques bien peinard à la maison/Je déteste les chanteurs de rue.</em></p><p><em>      J’adore la Bretagne/Je déteste les zones commerciales et industrielles.</em></p><p><em>      J’adore le Montpellier que j’ai connu/Je déteste les villes tentaculaires.</em></p><p><em>      J’adore les idées généreuses/Je déteste la foule déchainée, capable/coupable du pire.</em></p><p><em>      J’adore les promesses tenues/Je déteste avoir l’impression de m’être fait entortiller.</em></p><p><em>      J’adore les signes de reconnaissance méritée/Je déteste l’injustice. </em></p><p><em>       J’adore les animaux sauvages, et de loin/Je déteste les chiens qui aboient furieusement et crottent un peu partout sans que cela ne dérange les propriétaires indélicats.</em></p><p><em>      J’adore les moments qui précèdent un rendez-vous important/Je déteste attendre mais alors là je déteste vraiment.</em></p><p><em>      J’adore Hoellebecq, surtout celui du début/Je déteste la plupart des écrivains que l’on me conseille et qu’il faut avoir lu.</em></p><p> </p><p>                  Évidemment mes réponses auraient été bien différentes à l’époque. En vieillissant, ce dit-on, on devient misanthrope, prudent, sans doute plus rigide. De mon côté je deviens tolérant. On en apprend autant avec ce genre d’exercice que dans bien des prétendus aveux censées émoustiller l’imagination limitée de certain(e)s lecteurs/lectrices. Et la misère de leur vie sexuelle.</p><p> </p><p>                  La deuxième raison était liée au hit-parade. Si certaines chansons à succès passaient souvent à la radio, bien d’autres étaient laissées pour compte. C’étaient celles-là que je désirais découvrir et posséder. J’avais envie de tout connaître. Toujours ce manque à combler. Ce qui aurait impliqué l’achat de centaines de disques. Me restait la rêverie autour du titre, et parfois une musique de mon cru à partir de paroles sans air ni orchestration.</p><p>                  Ou à en inventer de nouvelles sur un air entendu par hasard. Ca m’est arrivé de m’y essayer,  pour épater telle jeune fille (…plus tard, la boxeuse) en faisant croire qu’elle était de moi. Vu la médiocrité du morceau en question, j’aurais sans doute mieux fait de l’écrire directement. Toujours est-il que j’ai commencé par rédiger des chansons avant de découvrir Mallarmé, Rimbaud et une conception plus élaborée  de la poésie, puis bon nombre de poètes.</p><p> </p><p>                  Parmi les premières, <strong><em>Les allumeuses de gitanes</em></strong>, dont je livre le début et la fin, paraît aujourd’hui d’une auto complaisance insupportable.. Ah, jeunesse !</p><p> </p><p>      C’était ma période Chansons, avant même de dévorer les grands poètes</p><p><em> </em></p><p><em>La vie va et vient dans mon ventre/Comme une vipère timide</em></p><p><em>Un cœur crevé renie le chantre/De mon avidité de vide</em></p><p><em>Il se maîtrise et s’adoucit/Face au troupeau qui lui fait masse</em></p><p><em>Il en oublie sa pénurie/ Sa personnalité d’efface</em></p><p><em> </em></p><p>                  … (Une vingtaine de couplets plus tard).</p><p> </p><p><em>      Quand on s’en fout d’être foutu/Que notre espoir cligne et s’étiole</em></p><p>      <em>Qu’on se dit que tout est fichu/Et que l’on connaît mal son rôle</em></p><p><em>      On cherche des succédanés/Dans la chair des années qui passent</em></p><p><em>      On chérit des temps surannés/Et l’on guérit de guerre lasse</em></p><p><em> </em></p><p>                  Très influencé par les allitérations du toulousain Nougaro et par la noirceur souveraine d’un Léo Ferré pour qui je m’étais pris d’une véritable passion. Ferré, très important Ferré. J’y reviendrai. Je l’aimais bien, tu sais.</p><p> </p><p>                  Dans SLC, de multiples rubriques eussent pu se voir traitées littérairement par des auteurs désireux de ne point adopter la forme traditionnelle du récit linéaire. Celui-ci sans doute fait ses preuves, mais se retrouve concurrencé par d’autres activités artistiques : la BD ou le ciné entre autres, pour ne point évoquer les technologies modernes, les jeux vidéos ou l’IA.</p><p> </p><p>                  Retrouvant quelques numéros au hasard j’ai relevé : <em>30 questions à</em> :</p><p>                                         (En l’occurrence, Moi.)</p><p> </p><p>                  Je m’y essaie :</p><p> </p><p><em>      Pourquoi vous appelle-t-on BTN ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Ce sont mes initiales. Les copains m’en ont assez vite affublé dès la publication de mes premiers textes et je les ai utilisés pour signer mes articles. D’abord pour éviter les fautes sur mon nom (les Thelons, Theulons, Telons et les Noailles, Nouaille ou pire, Nouilles ! avec ou sans trait d’union), ensuite pour distinguer mon travail journalistique de mes productions littéraires (poèmes, romans, nouvelles…). En revanche, à cause du B, beaucoup se sont mis à me baptiser du prénom de  Bertrand, plus distingué que Bernard qui rime avec connard. J’aurais préféré Brice ou Benjamin. D’ailleurs j’ai failli me prénommer Eric. Mais c’était trop scandinave. </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Pourquoi n’êtes vous pas davantage connu ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Est-ce si important ? En fait, je ne fais rien pour. Dans la mesure où je cultive une passion et n’ai pas besoin d’en assumer les conséquences pour vivre, je préfère demeurer discret. Ca évite de devenir une cible facile ou un bouc émissaire. Surtout en ces époques de moralisme sournois. Je refuse les invitations à me produire en public, à animer des émissions de radio etc. Je n’ai pas envie de rencontrer les gens qui auraient pu m’aider, et je crains comme la peste la célébrité, source de tant de maux. De plus, il m’arrive d’avoir épisodiquement le trac, un peu comme j’ai des crises de panique en voiture, et je n’ai plus envie de lutter contre.  Si quelque chose méritait d’être retenu de ce que j’ai produit, cela se fera sans moi. Si non, eh bien tant pis ! J’aurai pris plaisir à écrire et cela m’aura bien occupé l’existence.  Je n’en demandais pas plus.  Et puis, sans doute ne le méritais-je pas ? Qui se préoccupe d’écriture en ces temps d’images hégémoniques et de réseaux sociaux ? De toute façon,  j’ai suffisamment vécu pour savoir que des quantités de choses tombent dans l’oubli assez vite et après tout ce n’est pas plus mal. Il faut savoir reconnaître ses limites. Alors connu, pas connu, au regard de l’immensité de l’univers, cela ne fait pas grande différence. On le sait tous : l’argent ne fait pas le bonheur et il contribue à pas mal de soucis.</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Avez-vous des idoles, des maîtres à penser, des personnes que vous admirez… ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Forcément des écrivains. Tous ceux que je cite en ce livre : Joyce, Proust, Nerval, Montaigne, un certain Céline. Plus tard, Michel Butor, qui m’a appris à structurer mes écrits, Maurice Roche qui m’a enseigné la concision ou Yves Bonnefoy qui m’a réconcilié avec la poésie. Quand j’étais jeune j’adorais Adamo, (que j’aime toujours), Johnny (dont je me suis lassé. Ses adaptations de Go to get you into my life, de Girls ou de When a man loves a woman, sont tout bonnement catastrophiques !) et les Beatles (que je réécoute régulièrement, avec plaisir). En règle générale je préfère les outsiders aux stars. J’aimais mieux Vercruysse que Platini, Rothen que Zidane, Fignon que Hinault ou Van Looy qu’Anquetil. C’est un peu pareil dans le domaine de l’art. Pour ne donner qu’un exemple, j’aime mieux Braque et Masson que Picasso. Et même, parmi mes amis du milieu de l’art, j’ai tendance à privilégier le méconnu par rapport aux superstars : Yves Reynier, Dominique Gauthier, Tjeerd Alkema, Patrick Saytour… Plutôt que Koons, Hirst, Bansky, Cattelan… Pour les Beatles, j’ai un penchant pour Paul alors que la plupart lui préfèrent John. Pour les Stones, Brian Jones. Je n’aime pas rencontrer les gens connus. On ne sait par quel bout les aborder et ils sont dans leur monde à eux. Je préfère éviter.</em></p><p><em> </em></p><p><em>       Quels sont vos plus grands regrets dans la vie ?</em></p><p><em>      A titre personnel,  j’en ai deux essentiellement : celui de ne pas avoir fait de latin ou de grec quand je suis entré au collège, cela  m’a beaucoup pénalisé par la suite quand j’ai dû passer des concours difficiles, et parfois dans des réunions plus ou moins savantes. Je regrette aussi de ne pas avoir travaillé davantage mon anglais ce qui aurait pu m’être fatal lorsque j’ai dû passer lesdits concours. Et lorsque je suis à l’étranger ou même dans certaines visites de presse qui se font à présent dans la langue de Milton. Et aussi : de ne pas avoir eu le courage d’apprendre le solfège et la musique en général alors que ma mère avait bénéficié de cours de piano, instrument dont elle jouait assez bien (mais pas du classique ! Que les succès d’après guerre). Mes parents n’ont pas écouté ceux qui leur disaient que j’avais l’oreille musicale, parlant même de virtuosité. J’ai animé des tas de soirées, à imiter des chanteurs en m’accompagnant à la guitare, mais je pense que j’aurais pu faire mieux. Je regrette aussi, un peu comme tout le monde,  d’avoir fait de la peine à des personnes que j’ai croisées dans ma vie, par bêtise ou peut-être cruauté. Mais bon, chacun a sa part de souffrance, de sottise et de soucis. A une certaine époque, j’ai regretté de ne me pas être installé à Paris où j’avais des relations. Avec le recul, j’ai sans doute bien fait. Ainsi j’aime toujours Paris. </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Et motifs de satisfaction ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      D’avoir vécu une période où le pays n’a pas été frappé par la guerre, en tout cas à partir des événements d’Algérie. On mesure la chance que nous avons eue quand on voit que cela s’agite sur le plan européen et international. D’avoir connu  aussi la libération des mœurs et donc ni frustration ni recours à des échappatoires. Ni culpabilité immédiate. De ne pas avoir été victime du fanatisme. D’avoir vécu l’espoir et l’optimisme du grand soir même si les lendemains ont été plus douloureux. De ne pas avoir perdu de proches avant un âge décent. En revanche,  j’aurai perdu des amis beaucoup trop tôt : Jacky et André dans un accident de voiture (dans laquelle j’aurais pu ou dû me trouver). Jean-Paul Martin, qui m’a tant soutenu, en publiant mes poèmes. Des écrivains… Des artistes… Le collectionneur Georges Desmouliez… </em></p><p><em> </em></p><p><em>      Avez-vous des tics, des manies ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>      Je répète à tout bout de champ : Tu m’diras… comme d’autres ont besoin de la cheville « voilà »… C’est la manifestation de ma pensée dialectique. Je ne peux m’empêcher d’envisager les deux aspects d’un problème. Par ex. je soutiens la cause écologique… Puis vient le fameux Tu m’diras, et j’essaie d’envisager les aspects contraires, ou du moins qui tendent à la nuancer. Quand quelqu’un de mon entourage fait quelque chose d’un peu inattendu, je propose, en roulant les r sur le modèle d’un directeur de cirque dont on m’a rapporté les propos : Eh bien je crois qu’on peut l’applaudir… A merci, je réponds : y’a pas de que… A merci beaucoup, dans l’intimité,  de rien beau c… Quand j’ai une envie urgente d’uriner ou pire encore je répète : ouite ouite ouite, que j’emprunte à un sketch de Magdane. Je dis aussi : Y’a que les gens sales qui se lavent… Il est pas un peu con, lui oh… (avec l’accent d’Elie Kakou imitant un kakou marseillais). Ou : c’est fini, oui ? en pastichant Louis de Funès. Ou : t’inquiète pas, Marcel, sans doute en référence aux Charlots.  Il ou elle n’esr pas fut-fut… Enfin, lorsque je cherche à argumenter de manière quelque peu spontanée, j’ai tendance à recourir à un raisonnement par analogie : c’est comme ceci ou comme cela… Evidemment l’analogie a ses limites et ne fonctionne pas à tous les coups. </em></p><p><em>      Quand je commence une collection, il faut que j’aille jusqu’au bout. Mais on ne peut parler de manie. Plutôt de compulsion répétitive. Le fort-da freudien. On touche là à l’inconscient et je ne suis pas forcément le mieux placé pour en parler.</em></p><p><em>      Depuis toujours, sans avoir de problèmes particuliers avec mes tympans, j’entends un mot ou une expression pour un(e) autre, ce qui m’a fait commettre un nombre incalculable de contresens. Par ex, j’entendais : « Aux 500 chanteurs » pour « O sphinx enchanteur » dans une chanson de la belle époque. Ce qui ne voulait rien dire et fomentait une énigme. Dont je me disais que j’aurais le fin mot quand je serais en âge de comprendre. Dans une chanson d’Adamo je comprenais « l’or gris si fort » alors qu’il s’agissait de l’orgueil. Dans une pièce  célèbre de Feydeau, la protagoniste entend ping-pong, au lieu de pis que pendre. Pas étonnant que je me sois intéressé ensuite à Michel Leiris et sa </em>Règle du jeu<em>. A Billancourt entendu comme Habillé en court, je connaissais par expérience.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Revenons à SLC. Très proche du précédent, mais plus orienté sur la franchise supposée. <em>Le jeu de la vérité</em>. J’étais une vedette et que l’on me soumettait ce questionnaire. Je ne sais plus ce que j’aurais répondu mais voilà ce que je réponds aujourd’hui.</p><p> </p><p>                  Avec une différence : Rien ne me fait aussi peur que le vedettariat et je refuse des tas de propositions honorables dont d’autres rêveraient. J’en cite trois : on m’a demandé de m’occuper d’une maison d’édition. Un grand artiste voulait que je l’accompagne en tant que poète/écrivain dans certaines de ses expos. J’avais été choisi parmi une poignée d’écrivains célèbres pour lire mes textes lors d’une exposition de niveau national… On veut aussi que je participe à une sorte de colloque, un hommage public à un auteur décédé… Refus catégorique… Plus envie.</p><p><em>As-tu déjà triché ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Oui, cela m’est arrivé en classe pour une épreuve d’Histoire, je crois et lors d’un oral du bac. Pour rien d’ailleurs car mes antisèches ne correspondaient pas aux questions posées. Ceci dit je ne sais pas tricher. Ca se lit sur ma figure. Je bafouille, je rougis. Je ne sais pas jouer la comédie, du moins en public. Aussi je m’en abstiens. De même, je ne sais pas mentir frontalement. Sauf dans le noir évidemment. Alors là je me suis pas mal rattrapé…Pourtant il s’agissait moins de mensonges que d’excès passager d’enthousiasme,  de confusion entre désir et sentiments. </em></p><p><em> </em></p><p><em>As-tu volé ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Oui, plus par jeu que par convoitise. Des bricoles : un badge, un bonbon, un magazine porno dans un bureau de tabac. Un livre trop cher, mais avec modération. Jai piqué de l’argent à mon père, quand il était en fond, jamais à des amis. Si ! A une bonne que je détestais, j’ai piqué son fric et comme elle m’a accusé, je me suis arrangé pour la faire virer. Je n’en suis pas fier. J‘avais 12 ans et c en’est pas le plus bel âge de la vie. </em></p><p><em> </em></p><p><em>As-tu essayé d’arnaquer tes amis ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Pas des amis, des relatons. Oui une fois lors d’un réveillon que  j’avais organisé, l’année du bac. Or ils furent plus malins que moi. Ils ont vite découvert le pot aux roses. Et m’ont fait prendre la honte de ma vie et perdre l’envie de recommencer. Et j’y ai été pour ma poche. Une somme dérisoire au demeurant. Belle leçon !</em></p><p><em> </em></p><p><em>Y’a-t-il des moments de ta vie dont tu n’es pas fier ? </em></p><p><em> </em></p><p><em>Evidemment. Je me suis moqué d’un pote qui avait voulu, maladroitement, séduire l’une de mes compagnes avec des motifs un peu lourdingues. On n’a jamais pu se réconcilier et c’est bien dommage car nous avions été très proches pendant deux ou trois ans. J’ai fait pire : j’ai incité un camarade de classe, à l’école primaire, à chaparder je ne sais plus quel objet, pour me faire bien voir de lui, puis l’ai dénoncé à la papetière volée, toujours pour me faire bien voir, des commerçantes. Où peut donc nous conduire le besoin d’affection et de reconnaissance ? Le camarade l’a mal pris. J’ai toutefois échappé à la raclée promise. Avec certaines petites amies,  je n’ai pas été réglo. Flirter avec l’une sous le regard de l’autre. Profiter de l’absence de l’une pour séduire sa copine… Sans doute pour me prouver quelque chose. Pour me venger des périodes difficiles, après mon accident de mob. Celui-ci m’a fait perdre un an de scolarité, pas mal de mes moyens et de mes certitudes. Pourtant ce fut un mal pour un bien : en redoublant, je me suis découvert une véritable passion pour la lecture…Et plein de copains avec qui en parler. Dernièrement, à St Petersbourg, je me suis quelque peu embrouillé avec une vendeuse de glaces qui faisait sûrement son travail d’attrape-touristes. J‘ai refusé de la payer, la plongeant dans un profond embarras vis-à-vis de son employeur. Mon repentir m’a rappelé ce passage de </em>Jacques le Fataliste <em>où un aubergiste change tu tout au tout son attitude quand il réalise que son débiteur va finir avec sa famille sur les routes, à la besace…</em></p><p><em> </em></p><p><em>Quels ont été les plus mauvais moments de votre vie. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Je ne parlerais pas de ma prime enfance parce que je ne m’en souviens guère. C’est ma tante qui m’a rappelé que mes parents m’avaient laissé plus de 3 ans chez ma grand-mère et qu’elle m’avait en partie élevé. Sinon, en priorité : ceux où mes parents m’ont abandonné, deux étés consécutifs, dans un village des alentours, afin de mieux profiter de leurs vacances. </em>Les garçons pleurent<em>, chantait Richard Anthony sur les ondes de la radio, ma principale échappatoire. Ma sœur était de son côté chez sa marraine. Qu’est-ce que je pouvais m’ennuyer chez cette personne que  je ne connaissais pas et qui était la maman d’un vieil ami de mon père ! Elle était liée à Audiberti et pas mal d’écrivains à succès. Quand Nougaro chantait à Montpellier, il lui envoyait un mot bienveillant et des invitations. J’étais trop jeune pour apprécier. Un jour,  je rencontrais deux frères, connus en colonie de vacances. Leur mère m’invita à déjeuner. J’étais tellement ému par la bonne entente familiale, que  je m’enfuis comme un malpropre, en larmes. </em></p><p><em>Plus récemment, ceux durant lesquels mon épouse a été atteinte d’une grave maladie. Et puis deux lieux et deux événements : Albi où j’étais invité à faire une conférence et dont je me suis carapaté à la suite d’une remarque désobligeante d’un artiste parisien, suffisant et malveillant, et Nice où j’ai quitté la salle de conf. au moment où j’allais prendre la parole tout en me demandant ce que je foutais là. Ces deux épisodes m’ont pas mal traumatisé, en tout cas durant des années, et j’en ai tiré des conséquences : j’ai abandonné quelques temps la critique d’art. Ce sont les artistes qui sont venus me chercher.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Les meilleurs ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Il y en a des tas. Je tirerai du lot : quand j’ai vu s’afficher sur l’écran de mon ordi mon admission à l’agrégation. J’en ai dansé de joie. Idem pour mon Capès auparavant. On m’avait tellement seriné que je n’étais pas une bête à concours. </em></p><p><em>Une conférence réussie à Laon, il faut dire que je l’avais préparée. </em></p><p><em>Une conquête surprise, où l’autre a fait les premiers pas. Une collègue, votre idéal au féminin, que vous imaginiez inaccessible et qui vous tend les lèvres alors que vous n’auriez jamais osé, même pas en rêve.  </em></p><p><em>Les rencontres avec Michel Butor, à Nice, à Gaillard ou à Lucinges, parfois en voiture, lequel m’a tant apporté sur sa lecture des grands auteurs et son recours à des structures préétablies dans ses œuvres littéraires. Certaines soirées chez Maurice Roche, à Lagnes, qui me racontait par ordre alphabétique les rencontres de sa vie. Le problème,  c’est qu’il dérapait sous l’emprise de l’alcool. Il fallait donc marcher sur des œufs et ne jamais le contredire. </em></p><p><em>Un trajet aller-retour avec Claude Viallat qui m’a raconté ses débuts. Passionnant.</em></p><p><em>Le jour où mon épouse, qui m’avait tapé dans l’œil, m’a inspecté avant que de m’embaucher dans la boite privée où nous avons plus ou moins débuté notre carrière. Après il y a des moments conventionnels : La naissance de mes filles. De ma petite-fille. Parfois c’est un je ne sais quoi ou un presque rien : un moment de grâce lors d’un voyage ou d’une randonnée. Une remarque qui fait du bien. Un compliment… A condition qu’il ne soit pas fait en public. Une lettre élogieuse et amicale de Vincent Bioulès. Une attention, des vœux, d’un artiste ou d’un écrivain qui me parvient par la poste, alors que je ne m’y attendais pas ou plus.</em></p><p><em>Le plus cocasse ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Un jour d’été, entre midi et deux, ma mère était à la mer, Ray avait amené une copine à lui dans le lit conjugal. J’en avais fait de même, au même moment, dans ma chambrette. Aucun des deux n’osa sortir de peur de rencontrer l’autre, par discrétion de mon côté. La maîtresse d’un jour et ma copine se rencontrèrent en allant toutes deux aux toilettes au même moment. Je n’ai jamais pu savoir de  qui il s’agissait. Cela m’a inspiré un </em>Pré-texte à la manière de Michel Leiris<em>. Je suis parti d’une chanson de Pierre Louki, </em>Pour faire rimer cul avec escarpolette,  il faut bien du talent, il faut bien du talent,<em> en supposant que la personne portait ce prénom et que nous nagions en pleine histoire de c…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                         </em>En voici un extrait. La longueur des phrases est voulue pour  suggérer l’idée de labyrinthe à laquelle on associe souvent la ville :</p><p> </p><p><em>« </em>Toujours est-il que j’étais loin de me douter (à l’époque où je l’écoutais, en pleine jeunesse passablement éthylique et libertine, tandis que je me cherchais en les livres et le regard des autres sans imaginer qu’un jour ces deux lignes et quelques notes les accompagnant résonneraient dans ma mémoire où elles s’étaient à mon insu imprimées, avec une insistance particulière à l’instant de me mettre à rédiger ce prétexte, le troisième d’une série qui devrait en comporter douze, et qui sont  comme une façon de me situer par rapport aux grands noms de notre modernité, en considération de l’influence qu’ils ont exercé sur ma décision d’écrire ou sur mes options esthétiques et intellectuelles) qu’il me serait possible alors un jour de les mettre en relation avec mon admiration pour Michel Leiris, relancée par mon intention d’expliquer à mes Première un texte de lui que  je devais au départ emprunter à <em>Nuits sans Nuits</em> (que m’avait indiqué Bruno Roy) mais que j’ai finalement extrait d’A <em>Cor et à cri</em> et que j’ai intitulé pour des raisons de commodité mais aussi dans l’intention de faire sourire les élèves : le rêve de Fez, ville que j’ai moi-même visitée avec le peintre Fouad Bellamine et qui effectivement se présente tel un labyrinthe en lequel on peut facilement s’égarer, un peu comme tout écrivain tend à se perdre (mais c‘est pour mieux se retrouver) dans le dédale de ses phrases mais l’auteur de ce récit de rêve met ses difficultés à se repérer sur le compte de son angoisse du vieillissement lui interdisant de longues déambulations riches en découvertes tandis qu’une parenthèse (où il est question de <em>parent</em>s avec qui il ne se sent pas à l’<em>aise</em> et qu’il doit à tout prix rejoindre alors que le retard se fait grandissant) me laisse à penser qu’il règle en quelque sorte son compte avec les impératifs familiaux interdisant au créateur de se laisser aller aux nécessaires dérives hors de la norme sociable… »</p><p> </p><p><em>Dis-tu la vérité dans ce livre ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Tel n’est pas mon but. Je ne me situe pas dans la tradition des </em>Confessions<em> de Rousseau qui avait une ambition théologique. Je me sers de certains souvenirs comme des repères afin d’avancer dans la déambulation urbaine et m’approprier la ville mais je suis davantage tourné vers l’aspect formel, ou compositionnel, du livre que vers les révélations scandaleuses. Tel n’est pas mon tempérament. J’essaie de reconstruire ma relation à une ville, ma ville natale, que j’ai quittée sans l’avoir prémédité, à ma façon, comme un artiste se sert d’un plan de ville et le reformule selon de nouvelles lois, de nouveaux critères. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Par ailleurs,  toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. D’autant qu’elles sont souvent subjectives, déformées par la mémoire ou le refoulement. Pirandello l’avait bien résumé : </em>Chacun sa vérité<em>. </em></p><p><em>Deux exemples : ma chute en début d’ouvrage est imaginaire, de même que la tuile qui tombe du toit. La visite au musée etc.</em></p><p><em> </em></p><p><em>T’est-il arrivé d’avoir eu peur ?</em></p><p><em> </em></p><p><em>Pas vraiment. Chaque fois que je me suis trouvé dans une situation dangereuse d’un accident, je n’ai pas vraiment réalisé. Parfois, j’ai été pris dans l’action et n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Ou alors j’ai eu confiance en ma chance, en la vie… C’est rétrospectivement que l’on a peur. Les seules fois où j’ai été pris de panique, c’est dans ma prime enfance, quand  je me suis retrouvé face à un dindon ou à un mouton de ma taille. Ou quand j’ai cru m’être perdu, lors d’une balade avec ma grand-mère en campagne. Je suis plutôt sujet à des phobies qui ne peuvent se contrôler : en voiture, en public, dans l’eau, éventuellement, dans l’avion plus rarement. En revanche, il m’est arrivé d’avoir peur en cauchemar. Ou de m’imaginer des situations traumatisantes : être enterré vivant, exposé au supplice des rats, obligé de sauter en parachute… </em></p><p>                Il y avait aussi <em>les 101 secrets de</em> : (ce qui revient un peu au même sauf que l’on choisit ses confidences sans avoir à répondre à une question). J’en révèle quelques-uns</p><p><em>Quand on accuse quelqu’un d’un vol ou d’une exaction, j’ai toujours peur que l’on ne me croit coupable. Aussi ai-je l’air coupable. Dans le même ordre d’idée, si l’on me parle de  crise cardiaque ou d’AVC ou d’accident lié à la santé, j’imagine toujours que j’en éprouve les symptômes. Quand je prends l’avion, j’envisage le pire et je suis systématiquement les consignes de sécurité que je ne parviens pas à mémoriser. Bref, comme disait ma grand-mère : Je suis un peu maboule. En tout cas superstitieux : A l’instar de Jean-Jacques (Rousseau), je joue parfois ma vie sur le simple fait de rater un geste (jeter un objet dans une poubelle, compter le nombre de passes au jeu de ballon etc.). La liste est inépuisable de mes appréhensions et phobies :</em></p><p><em> </em></p><p>Au passage à niveau, je crains toujours que le train ne m’écrabouille.</p><p>Si je passe sous une aire d’autoroute ou un viaduc, il ne peut que s’effondrer.</p><p>Si un taureau saute par-dessus les barrières, c’est forcément pour foncer sur moi.</p><p>Si la foudre sévit, elle devra forcément s’abattre sur mon dos.</p><p>Si un arbre tombe c’est pour ma pomme.</p><p>L’œil que l’on crève, dans <em>Le chien andalou</em> de Bunuel, ça pourrait être le mien.</p><p>Si une balle se perd, elle ne sera pas perdue pour tout le monde, si je me trouve par hasard dans les parages.</p><p> </p><p><em>Je suis le roi de la gaffe : par ex, j’ai prétendu avoir discuté du cas d’une élève avec son grand-père qui était mon voisin alors que celui-ci était mort dans la semaine, ce que j’ignorais. Elle est sortie de la salle en pleurant</em>. <em>Bien embêté le prof</em>… <em>Cela ne m’a jamais quitté : j’ai félicité le grand peintre R.C.  pour un centaure improvisé sur un livre d’or dans un restaurant, sauf qu’il s’agissait d’un taureau. Heureusement que l’intéressé ne manque pas d’humour !!!</em></p><p><em>Inversement, quand je me sens à l’aise, j’ai pu m’amuser toute une soirée à défendre une thèse paradoxale, uniquement pour le plaisir de pousser un raisonnement jusqu’au bout. Au grand dam bien sûr de mes contradicteurs. Je me souviens l’avoir fait pour les responsables du sang contaminé en pleine découverte du Sida. Parfois je me trompe lamentablement comme cette fois où j’ai insisté pour placer la tombe de Napoléon au Panthéon (à cause d’une chanson de Brassens : Pauvres grands disparus gisant au Panthéon…), alors que je l’avais visitée quelques années plus tôt, aux Invalides. Pourquoi cette obstination suicidaire et idiote ? Le besoin masochiste de s’auto-flageller ? Dernièrement, Claude Viallat m’a fait remarquer que la contrepartie d’un prêt ne pouvait être une offrande. Il m’a fallu réviser mes conceptions et corriger, tout penaud, mon texte… Mais comment peut-on être aveugle devant de telles évidences ? </em></p><p><em>La première fois que je suis entré dans une salle de classe en tant qu’enseignant, je tremblais comme une feuille. Une heure après, j’étais fier comme Artaban.</em></p><p><em>Je suis le roi du jeu de mots bien opportun et en général très apprécié. Je tiens sans doute cela de mon père qui s’amusait à ânonner succucu succulent ou la petite cucu la petite cuillère. Il est bien concon, il est bien content. J’en passe et des meilleures.</em></p><p><em>Personne ne m’a appris à nager. Je me suis débrouillé tout seul, tant bien que mal, tout comme ma sœurette, à la plage de Palavas, quand elle n’était pas envahie de touristes sans-gêne et de crottes de chiens mal éduqués. En revanche, pour la critique d’art,  j’ai eu besoin d’un petit coup de main de mes amis. </em>With a little hand for my friends<em>. Et j’ai eu la chance de rencontrer tout de go quelques-uns de plus grands : d’Alkema et Bioulès à Viallat en passant par Clément, Fournel, Gauthier et Reynier pour ne citer que les plus marquants. En littérature : Outre Michel Butor, Maurice Roche, Yves Bonnefoy j’ai profité des leçons de quelques autres (Parant, Novarina, Laporte). Je suis reconnaissant à Jean-Louis Beaudonnet, et à sa première épouse Claude Sarthou, de m’avoir mis en rapport avec ce milieu et de m’avoir prêté des livres d’art contemporain.</em></p><p><em>Je suis sujet au vertige, depuis toujours. J’ai été traumatisé par une chute d’un perron, chez mon parrain, le berger de Restinclières (Coïncidence : l’amie Domi, qui soigne mes phobies, habite à peine à quelques encablures du lieu du drame), et par un accident de voiture (où ma sœur et moi étions à l’avant. Ma tante et sa sœur bavardaient à l’arrière – et sans ceinture de sécurité !). Un ivrogne nous avait percuté tous feux éteints. En vieillissant, j’ai de plus en plus de mal à conduire sur les autoroutes. Mon appréhension de la prise de parole impromptue en public vient sans doute aussi de là. Cela explique mon perfectionnisme. Une erreur bénigne me gâche la journée. Une faute grave m’empêche de dormir. J’ai besoin de repères, de structures fortes. De garde-fous ? </em></p><p><em>J’ai des tas de petits regrets pour la plupart insignifiants : Par ex, pour une fois que je dinais chez un copain du Piochet, ma tante est venue me chercher pour aller voir au ciné </em>D’où viens –tu, Johnny<em>, avec l’idole d’alors. J’étais furax et même le fait d’avoir vu le film un peu plus tard, assez mauvais du reste, n’a pas effacé la terrible déception. </em></p><p><em>Une autre déception : lors d’un dîner avec des amis de mes parents, avenue d’Assas, je rencontre le 3<sup>ème</sup>gardien du SOM et qui m’invite à récupérer un ballon, chemin de Moularès. Pendant 4 jours,  je ne pense qu’à ça et le jeudi je m’y pointe. Je trouve bien une personne correspondant à son nom mais pas du tout  au joueur en question. Je m’en retourne très chagriné et me demandant si l’on ne s’est pas quelque peu moqué de moi ou du moins si l’on ne s’est pas tout bêtement vanté.</em></p><p><em> J’ai regretté d’avoir fait un détour à mobylette du côté des Aubes pour récupérer mon copain François (perdu de vue), lequel finalement n’a pas voulu venir. Cela m’a fait perdre un précieux temps, à cause duquel j’allais rencontrer sur la route un p… de camion qui a failli me tuer et à cause duquel je me suis retrouvé à l’hôpital avec la cheville cassée. Il n’y a pas de petits faits en soi. Ils s’intègrent à une chaine de coïncidences et finissent par avoir des conséquences plus ou moins graves. On le sait tous : Les petits ruisseaux font de grandes rivières. Une histoire de fille que je connaissais à peine, rencontrée à la porte du car, que je voulais retrouver à Pignan, dans la banlieue montpelliéraine. </em></p><p><em>J’ai lâchement abandonné mon ex-beau-frère, que j’aimais pourtant beaucoup, lors d’une bagarre villageoise. Je ne sais toujours pas ce qu’il m’a pris. Je n’avais même pas peur.</em></p><p><em>Je suis parfois un peu dur de la « comprenette ». Il me faut m’éloigner de la situation pour qu’elle m’apparaisse avec netteté. Aussi dois-je ou ai-je pu passer pour un idiot. J’en donne un exemple précoce : quand j’allais au cinéma, je n’arrivais pas à comprendre que les extraits publicitaires des films à venir étaient conçus comme un  résumé. J’avais l’impression qu’il s’agissait de petits films et donc que j’en avais vu plusieurs quand on rentrait après la séance. Quand un film était permanent, comme ça se faisait beaucoup à l’époque,  j’étais quasiment sûr qu’en retrouvant le moment de notre arrivée, la suite allait être différente et j’étais très  déçu de vérifier que la suite était du pareil au même. </em></p><p><em>Un jour qu’un commerçant de Lunel nous avait invités, Ray ayant travaillé chez lui le matin, je prenais les amuse-gueules et autres apéritifs pour un repas complet. Et je trouvais ça merveilleux qu’au restaurant, on fasse ainsi plusieurs repas. </em></p><p><em>Tout jeune encore, j’ai échangé sans regrets ma trousse entière contre un appointe-crayon qui me faisait envie. Il arrive à des collectionneurs de tellement désirer un objet qu’ils sacrifieraient bien, l’espace d’un instant, à l’extrême, l’ensemble de leurs trésors contre cet objet temporairement inaccessible. Ainsi Don Juan aurait été capable de tout sacrifier, y compris sa vie, ou sa liberté d’agir, pour un seul moment de plaisir intensément souhaité.</em></p><p><em>Je suis très suspicieux envers les colères que l’on prétend saines ou que l’on nous présente comme une vertu. Pour moi, elle n’a jamais été bonne conseillère. Et j’essaie d’éviter d’y céder même si les raisons ne manqueraient pas : sur la route, dans les transports en commun, quand les promeneurs lâchent leurs chiens…</em></p><p><em>Quand il faut choisir entre le chimique et le naturel, je choisis le naturel. Jusqu’à présent cela ne m’a pas trop mal réussi.</em></p><p><em>Vers ma 17è<sup>ème</sup> année, j’ai mis un pull col roulé vers le 31 août, sous prétexte que nous abordions septembre et donc l’automne et autres conneries. Tout ça pour épater la secrétaire du magasin en face le nôtre, qui ne s’est jamais intéressée à moi et pour qui j’avais un début de béguin.</em></p><p><em>Quand je vois des listes de livres publiés, je ne peux m’empêcher d’imaginer que l’on m’en offre un certain nombre, à la suite d’un concours gagné par exemple, et que je peux choisir lesquels. Pourtant la pléthore de publications, dont beaucoup de médiocres à mon goût,  dans les grandes librairies, me donne la nausée. J’ai même esquissé un roman à ce sujet. Le héros y vomissait systématiquement du papier. J’en livre un extrait…</em></p><p>            C’est quand j’ai senti la nausée me gagner alors que je venais d’apprendre que ma femme attendait un garçon que les choses ont commencé à se gâter. Le bonheur, c’est simple comme un coup de fil. Je passais, vers le soir, à mon accoutumée, devant la vitrine d’un confrère, à laquelle je jetais machinalement un coup d’œil furtif, quand j’ai senti comme un étourdissement, un vertige passager mais que je n’ai pu m’empêcher par la suite de mettre en rapport avec ce que le poète au cœur mis à nu définit comme l’aile du vent de l’imbécillité. Je n’ai pas réalisé tout de suite de quoi il s’agissait. J’ai mis ça sur le compte de la fatigue nerveuse, de la chaleur exceptionnelle de ce juillet précoce, du mauvais champagne bu en fin de repas de midi avec le patron et qui décidément avait du mal à passer. J’ai dû ralentir le rythme, moi qui sème aisément mes compagnons de randonnées alpestres, faire semblant de contempler la vitrine de plus près et me coller ainsi contre le verre frais, ce qui m’a fait du bien. Il n’y avait personne à l’intérieur, la boutique avait été fermée en même temps que la nôtre et j’ai pu, en rasant les murs et devantures, sans trop me faire remarquer des passants distraits, rejoindre la station de taxi la plus proche car il n’était pas question de prendre les transports en commun. Claustrophobie oblige. D’autant que je ne puis entrer dans un bus sans me remémorer les voyages interminables dans l’arrière-pays du littoral méditerranéen qui avaient marqué mon enfance, où j’avais restitué aux adultes qui m’entouraient davantage encore que ce que j’avais ingurgité, comme quoi il n’y a pas que les artichauts. Dans le véhicule je me suis senti mieux, presque soulagé et j’ai même plaisanté avec le chauffeur sur mon nouvel état conjugal ce qui ne l’a pas du tout mais alors pas du tout fait rire mais bon on sait ce que c’est qu’un garçon de café dans notre pays. Ensuite je suis rentré dans notre deux-pièces cuisine salle de bains, je n’ai rien dit de l’incident à ma femme, il était stupide de l’alarmer inutilement, surtout dans son état. Nous avons regardé la télé, un plateau sur les genoux, un reportage sur l’anorexie mentale chez les jeunes et j’ai pensé que ça devait être terrible d’être le père d’un enfant-plume.</p><p>         Le lendemain, en début de matinée, devant l’étal des soldes et collections sacrifiées du confrère, alignées comme des panini, tous ces exemplaires abîmés, sans éditeur crédible, certains ayant fait faillite, ou non récupérés par les clients, ou retournés car renvoyés trop tard – j’en étais responsable – je me suis souvenu du malaise de la veille ce qui immanquablement m’a déclenché une crise d’angoisse, assortie du même symptôme, dans l’autre sens toutefois. Je me suis retenu à la planche de bois et me suis déplacé de gauche à droite, à la manière d’un crabe. Chacun vaquait à ses occupations et nul ne m’a posé de questions, fort heureusement car elles suscitent en général chez moi un surcroît d’appréhension, bien compréhensible au demeurant quand on connaît les hommes, qui peut aller jusqu’au vertige. J’ai fait un effort sur moi-même, j’ai inspiré un bon bol d’air à l’arrière-odeur suspecte et mes forces sont revenues, il n’aurait plus manqué que ça que je me trouve mal en plein travail, déjà que le patron m’avait laissé entendre qu’il n’était pas sûr de conserver tout son personnel et qu’il songeait même à fermer la boutique, avec la concurrence des grandes surfaces et cette nouvelle mode des distributeurs à tous les coins de rue – et je ne parle pas des soldeurs et autres artisans des marché aux puces qui entretiennent l’illusion d’une marchandise  très bas prix…</p><p>         Les vacances approchaient. Ce n’était plus qu’une question de semaines. J’ai décidé de passer outre, de n’en référer ni au médecin de famille, ni à mes collègues lesquels en général ont des avis contradictoires qui n’aboutissent qu’à une brouille entre eux et à l’embrouillamini dans mon esprit. J’ai mis en rayon quelques nouveaux arrivages, pas bien fameux en ce début d’été, du moins ceux qui étaient référencés, que voudriez-vous donc qu’ils emportassent sur les plages et je n’y ai plus pensé. La journée est vite passée. Cartons à déballer, cartons à remballer, vérifications des factures, des exemplaires manquants. Porter, rapporter, transporter, on n’imagine pas la dépense d’énergie physique que suppose la cause intellectuelle. Colère du patron pour la énième fois contre l’obligation d’accepter les « offices » alors que la trésorerie est au plus bas et que certains des ouvrages reçus seront vendus au prix coûtant dans certaines grandes surfaces ou les maîtres-soldeurs patentés. J’ai conseillé un ouvrage sur les châteaux franciliens, à visiter en priorité, à des          touristes japonais parlant couramment l’anglais moi qui l’ai appris grâce à la pop de papa. J’ai dégoté des cours de vacances pour des parents inquiets du niveau de leur progéniture en langues vivantes comme quoi je ne suis pas le seul. Enfin, une grosse vente, le patron m’a fait un signe avec le pouce, pour un anniversaire, des photographies de Sao Paulo by night au quotidien moi qui n’ai jamais mis les pieds ou très peu au-delà de mon territoire hexagonal. Dans l’après-midi, une jeune femme qui ressemblait à… une actrice que de toutes façons on ne voit plus, m’a demandé s’il existait des techniques qui aident les futures mamans à se maintenir en forme, j’ai compris qu’elle voulait dire à ne pas trop prendre de poids et je lui ai résumé ce qu’en disait un auteur, un professeur quelconque, dont j’avais offert à sa demande le dernier livre à ma chère et tendre, qui l’avait lu et me l’avait résumé à sa façon, tout comme moi la mienne. Je me suis bien             gardé de dire à l’intéressée que les conseils de base traînent sur Internet, c’eût été aux yeux du patron une faute professionnelle. La jeune femme était ravie. Elle m’a souhaité bonne chance et je me suis dit que c’était un signe, que tout du moins mon rejeton ne serait pas anorexique, ni autiste ni même la proie de diverses névroses à l’instar de son géniteur car je m’étais renseigné, elles ne sont pas héréditaires, du moins pas au sens où on l’entend. J’ai senti alors comme une douleur aiguë analogue aux spasmes intestinaux quand le sandwich-kébab, avalé sur le pouce, contenait trop d’oignons, d’épices pimentées et autres cochonneries, si je puis m’exprimer ainsi et que la pharmacie de service se trouve à l’autre bout de la ville, dans un quartier peu recommandable. Il est vrai que, depuis l’heureuse nouvelle, nous abusions des boissons à bulles : il fallait tout de même informer la terre entière et quand on y pense ça fait tout de même pas mal de monde. Un citrate ou autre adjuvant et cela se guérirait de soi-même. Je n’imaginais pas alors combien je pouvais me tromper.)…</p><ul><li><em>J’ai connu comme tout le monde de grosses déceptions. Je me souviens qu’un 20 août pour ma fête, en colonie de vacances, j’attendais qu’on me la souhaite publiquement comme à l’accoutumée. Or ce soir-là, rompant les habitudes, la direction avait décidé d’honorer un membre de l’équipe, cuisine ou autre. Au moment d’appeler l’heureux élu, mon élan fut interrompu brutalement, mon bonheur coupé net, évanoui d’un seul coup et j’y pense encore aujourd’hui. Le plaisir banni. J’étais très sensible en ces temps-là. </em></li></ul><p><em> </em></p><p>Et ce n’est pas tout, je reviens à SLC :</p><p>                  On y trouvait des <em>Matchs</em> entre deux idoles : Va falloir que je me dédouble, car          j’avoue qu’il m’arrive de ne point pouvoir me décider entre deux idées antagonistes, lesquelles me paraissent avoir autant de défauts que de qualités ? Essayons d’expliciter mon propos.</p><p> </p><p>      Question ? Quelle est votre position par rapport à la meilleure manière de se soigner ?</p><p><em>R 1 : Par les aliments assurément. Manger équilibré en évitant les sucres rapides, les graisses inutiles ou les blés trafiqués. Et l’alcool évidemment, dont j’ai si souvent abusé pour me mettre au diapason de l’ambiance. Ou pour décupler mes capacités sexuelles, m’imaginé-je. Disons plus simplement pour me désinhiber.  Dès que je fais un petit écart, je le ressens immédiatement, en cours ou sur la route. Naturellement, je n’ai pas toujours pensé ainsi et la désintoxication sans intermédiaire ni cure, de mon cru si je puis dire, a été longue mais décisive et quelque peu définitive.</em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : Je me fie en gros à l’avis des médecins. Je suis conscient que l’industrie pharmaceutique fait vivre bien du monde mais enfin si la mortalité dans certains domaines a reculé, c’est bien grâce aux antibiotiques ou aux médicaments permettant de réguler une tension trop forte. Je pense qu’il faut savoir raison garder et, le mieux, c’est d’équilibrer. Surveiller son alimentation et son hygiène de vie et prendre des médicaments indispensables quand c’est nécessaire.</em></p><p><em> </em></p><p>      J’ai du mal à trancher entre les deux positions même si la première me semble la plus attirante. C’est comme en politique. J’ai été de gauche la majeure partie de mon existence, et même, au début, de manière plutôt radicale. Je reconnais pourtant  que les partis ont commis bien des erreurs et je m’en suis un peu éloigné. Sans pour autant basculer vers les extrêmes, encore moins m’imaginer qu’un être providentiel va tout régler d’un coup de baguette magique. A une question sur mes opinions politiques je répondrais donc :</p><p> </p><p><em>R1 : Plutôt à gauche. Ca donne bonne conscience. </em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : Soit plutôt au centre, soit je n’ai plus envie de décider. Aux jeunes de prendre leurs destins en mains.</em></p><p> </p><p>Et le réchauffement climatique ? L’apocalypse que l’on nous promet régulièrement ?</p><p> </p><p><em>R1 : J’y suis assez sensible. La nature se met en colère et c’est bien dans la nature des choses. A l’homme de s’y adapter en agissant avec prudence. Sinon, les catastrophes vont se multiplier. C’est le sort des animaux, sauvages, qui me touche le plus. </em></p><p><em> </em></p><p><em>R2 : On ne peut pas y faire grand-chose. Eviter seulement de ne pas s’agglutiner dans des petits périmètres exposés, ce qui ne peut que décupler le nombre des victimes. C’était la position de Rousseau,  que je fais mienne. S’il était nécessaire qu’une éruption eût lieu, de toute éternité je veux dire, à tel ou tel endroit, je ne suis pas sûr que l’intelligence de l’homme suffise pour en éviter les conséquences. </em></p><p>      Il y avait aussi la rubrique : <em>Je me déteste</em></p><p>      Là j’aurais de quoi révéler : Je me déteste :</p><p><em>Quand je me vois contraint de refuser une invitation pour des raisons que l’autre ne peut pas comprendre. Et me retrouver ensuite rayé de la liste…</em></p><p><em>Quand j’accepte imprudemment une mission que je ne me sens pas la capacité d’accomplir.</em></p><p><em>Quand je suis maladroit face à quelqu’un que j’apprécie, surtout s’il est connu.</em></p><p><em>Quand je ne trouve rien à dire sur le moment et passe la nuit ensuite à énumérer tout ce que j’aurais pu énoncer.</em></p><p><em>Quand je rate une occasion d’acquérir un objet convoité (par manque d’initiative) ou quand j’acquiers sottement un objet que j’ai déjà (par négligence ou malchance). </em></p><p><em>Quand je perds mes moyens ou suis pris d’un trou de mémoire au moment où au contraire j’aurais dû m’affirmer.</em></p><p><em>Quand je sens bien que je déçois quelqu’un qui avait compté sur moi.</em></p><p><em>Quand je confonds deux noms ou prends une personne pour une autre…</em></p><p> </p><p>            J’ai bien fait d’acheter SLC à l’époque<em>.</em></p><p><em> </em></p><p>            J’en profite pour indiquer que, au fil de ces déambulations dans le labyrinthe urbain de mes souvenirs, ou de la reconstitution que j’en fais,  je me rends compte que j’ai matière à écrire au moins dix livres du même genre<em>. </em>Je n’ai sélectionné que ceux qui me sont apparus, par association d’idées et qui concourent à la cohésion de l’ensemble, tout en tentant d’éviter les redondances.</p><p> </p><p>            En outre, si les listes et insertions diverses interrompent le fil de la narration, rien n’empêche le lecteur de le sauter temporairement quitte à y revenir par la suite. On voit bien que ces procédés me servent de pré-textes, au sens strict du terme, et que la supposée vérité m’est donnée de surcroît.</p><p> </p><p>            Ma version imparfaite d’une vérité plus ou moins indécise…</p><p> </p><p><strong>      SI L’ON REMONTE LA RUE EMBOUQUE D’OR, ON REJOINT LA PLACE PETRARQUE</strong></p><p> </p><p>                  Laissant sur sa droite la raide et courte rue Valedau, on remonte par la rue Embouque d’or, vers la place Pétrarque. J’avais un copain, fils unique, et d’une famille assez riche (on lui fêtait son anniversaire), lequel habitait dans une belle demeure en face du cordonnier qui faisait l’angle (j’adorais y aller à cause des odeurs de sciure). On jouait aux cow-boys et indiens mais il se donnait le beau rôle et j’étais toujours le présumé méchant, celui qu’on humilie. Un jour,  j’ai voulu que l’on inverse les règles du jeu. Il s’est fâché et m’a mis à la porte. Ses parents m’ont supplié de revenir. On a son orgueil : je n’ai pas cédé. Il s’appelait Petit et, quand je l’ai revu, quelques années plus tard, il frisait bien les deux mètres. Il en semblait gêné aux entournures. Je me suis souvent demandé si son intelligence était proportionnelle à sa taille et s’il avait aussi grandi dans sa tête. En tout cas, sa mère nous servait des vrais gâteaux de pâtissier. Elle était d’une douceur extrême et ça me changeait diablement. On vivait dans un autre monde. Pas facile de revenir vers le mien et pourtant j’ai tenu bon. On est susceptibles à tout âge…</p><p> </p><p>                  Place Pétrarque, c’était l’Hôtel de Varennes, restauré à partir d’une base médiévale. En fait,  le premier cœur de ville et le premier château de ses fameux fondateurs, les Guilhem, grâce à un don de son suzerain. Pas veinard, le gars ? Sur le chemin des pèlerins, disent les livres d’histoire. Et premier bourg castral avant l’essor. J’habitais donc ce bourg castral, en plein cœur de ville. Que d’aucuns nomment l’Ecusson,  il paraît que ça tient à sa forme particulière. Comme quoi la création d’une ville tient à peu de choses. A l’étage de l’hôtel, vivait un camarade de classe, on se connaissait depuis le CE2, un dandy précoce, habillé toujours impeccable, avec lavallière et veste soignée, dont la maman était un ravissement pour les yeux. Cette dame prétendait avoir eu une aventure juvénile avec  notre Ray quand il était jeune, que celui-ci a toujours niée, ce qui n’était pourtant pas son genre. Le camarade réalisait des dessins à l’encre très dilués dans l’eau et j’improvisais des poèmes sur ce tachisme paysager. Il s’appelait Fréd et je l’ai perdu de vue du côté des Matelles. C’est lui qui m’a fait découvrir Hartung et Soulages. C’est un peu lui qui m’a mis le pied à l’étrier.</p><p> </p><p>                  Dans la salle dite Pétrarque, voutée d’arêtes et d’ogives,  j’ai animé une rencontre avec Michel Butor, venu parler du peintre (et ami) de Supports-Surfaces, André-Pierre Arnal, qui exposait alors galerie Wimmer, rue de la Monnaie, parallèle à l’Embouque d’or, à l’occasion de la parution d’un catalogue auquel je participais. Je me souviens que nous avons performé un arrachement en 4 volets, c’était sa technique, j’en ai un toujours à demeure, tandis que je lisais un poème écrit pour la circonstance :</p><p> </p><p><em>Tu m’arraches et je crie… </em></p><p><em>Tu leur arraches aussi des crises de surprise</em></p><p><em>Tu arraches aux surplis les cris de leur vertige</em></p><p><em>Il écrit quand tu arraches aussi</em></p><p><em>Il arrache à l’écrit les cris de tes vestiges</em></p><p><em>Ils s’écrient ô ces cris quand tu arraches ainsi</em></p><p><em>Tu les arraches à leurs vestiges</em></p><p><em>D’arrache pieds déchires la couleur des plis</em></p><p><em>En quatre aussi te plies dans la douleur des plis</em>…</p><p> </p><p>                  Et ainsi de suite en jouant sur les assonances en i qui produisaient le son aigu que j’associais à l’arrachement.</p><p> </p><p>                  Après mon intervention, je suis vite sorti pour gagner les toilettes, me soulager de la bière que nous avions bue, Michel Butor, Michel Sicard, Skimao et moi, celle-ci ayant eu sur moi un plus grand effet que sur eux manifestement. Si bien que, si l’on me demandait ce que j’ai retenu de tout ce qui s’est dit dans nos discours et les débats qui ont suivi, je répondrais avant tout :</p><ul><li><em>Une forte envie de pisser.</em></li></ul><p><em>(Mais encore…)</em></p><ul><li><em>La physionomie hilare de mon ami Georges, content et fier de son pote de toujours.</em></li><li><em>Bruno Roy qui râlait parce que j’avais lourdement fait allusion à l’embonpoint tardif de l’écrivain. Ce qui ne l’a pas empêché de nous inviter dans sa superbe demeure, route de Ganges où il éditait les magnifiques ouvrages illustrés de Fata Morgana. C’est grâce à lui que je possède une litho de Michaux et une de Bran Van Velde.</em></li><li><em>Les yeux ébaubis de mon professeur de fac, Daniel Moutote, spécialiste de Gide et de Valéry, content de son ancien élève.</em></li><li><em>Une copine, aux initiales flatteuses, BB, venue par solidarité, qui s’endormait pendant le discours de Sicard.</em></li><li><em>Deux de mes élèves au premier rang, qui enregistraient religieusement mes paroles. </em></li><li><em>Quelque élu, qui attendait qu’on le félicite pour le prêt de la salle</em></li></ul><p>                  Très embêtante l’envie inopinée de pisser. Rousseau en parle très bien dans ses <em>Confessions</em> et comment il a manqué une pension royale en raison d’une malformation gênante de la vessie. De mon côté,  je suis très sensible, depuis toujours, aux produits diurétiques. Une eau trop naturelle et je joue les artichauts, à vider plus que je n’ai ingurgité.</p><p>                  Michel, Butor, nous l’avions fait venir, Skimao et moi, pour une conférence à la fac Paul Valéry et pour une quadruple exposition, ponctuée par la parution d’un livre d’artiste : <em>La Quinte major.</em> Il est revenu dialoguer avec mes élèves alors que je travaillais au Cours Daudet, ce qui fait que Laurent Nicollin doit peut-être posséder un exemplaire dédicacé de <em>Degrés.</em> Je l’ai interviewé en public aussi au Domaine d’O, à l’occasion d’une présentation des <em>Anges de la porte</em>, de Jean-Louis Beaudonnet (avec Lise Ott et Skimao). Enfin, Claude Bartoli, quelques temps avant la mort de l’écrivain, l’avait fait intervenir à la Gazette Café mais j’ai refusé d’assurer l’animation. Je n’aime pas le contact avec le public. Je ne m’y sens pas à l’aise. De toute façon, il était tellement bavard que la moindre question nous valait une réponse d’une heure. Passionnante, il est vrai. Je me souviens, j’étais allé le chercher à Marignane, en voiture à cause d’une grève de train, pour le conduire à un vernissage que finalement nous allions rater,  et il m’a débité un cours sur Molière qu’il connaissait par cœur. Il est également revenu pour couvrir l’expo sur les Aborigènes au Musée Fabre et, grâce à lui, j’ai pu dîner à la table de Georges Frèche et de l’équipe municipale. Je lui avais présenté Charlélie Couture, avec qui j’avais brièvement sympathisé. Manifestement ce n’était pas son univers. Le courant n’est pas passé entre les deux.</p><p>            Quelques années auparavant nous avions organisé, Skimao et moi, dans la même salle, une sorte de colloque sur le thème de la Fiction (<em>Fictions Fictions Fictions !).</em> J’y avais lu un petit poème en prose dont j’avais démonté les rouages et qui était composé, en fait, essentiellement de citations. J’avais procédé par collages. Ma thèse était que tout était citationnel et susceptible de devenir fictionnel. Le public était composé d’étudiants venus soutenir leur prof de culture générale, Marc Partouche.  Le débat fut houleux. Bernard Derrieu en tira une petite publication qui est devenue comme on dit « collector »… Miam Miam, elle s’appelait.</p><p> </p><p>            Dans le courant de la soirée, afin d’illustrer mon idée, j’avais lu ce texte, composé à l’aide de citations et censé  traduire avec mes mots l’œuvre d’un étudiant des Beaux-arts de l’époque, que tout le monde a oublié. Il s’appelait Arnaud LT:</p><p><em> </em></p><p><em>Ce jour-là Sainte Véronique rejoignit son amant en chaise à porteur de manière à dégager ses pieds inodores d’un surcroît de turbin. : elle s’adonnait, prenant quelques libertés avec les conventions médiévales, à la pédisturbation à quoi l’avait initié la jeune esclave chinoise que le Maître avait plus ou moins sauvée des eaux. Ses joyaux galbés, ses attaches chantées par les poètes et qu’elle découvrait exhaussé d’un talon haut triangulaire détournaient ses contemporains du spectacle de la rue. Or elle avait décidé d’arriver pour une fois à l’heure. Et son coup de poing américain ne tenait pas à subir les assauts de ceux qui le prenaient pour la plate-forme où la main guigne les espaces interfé-pas- très-moraux. Elle était sereine et béate comme la vierge de Zbraslaw sur un trône féérique et pépiant d’anges. La ligne ondulée du bord de son imperméable évoquait la tradition siennoise. C’était là son seul vêtement si l’on excepte son porte-jarretelles que l’on adorait en général tirer afin de solliciter l’ouverture de la poterne d’Eros…</em></p><p>            J’avais puisé force expressions et citations dans un livre d’art, un autre d’érotisme,  et en avais tiré ce début de fiction.</p><p> </p><p>            L’Artothèque de Montpellier a résidé quelques temps dans ces lieux, à l’étage. Jeanne Struyve (née Dehenry) s’en occupait. Elle y organisait des expos. Nous y retrouvions Georges Desmouliez, l’ancien élu à la culture, qui avait tant fait pour l’art moderne en cette ville (<em>100 artistes dans la ville</em>, c’est lui !). Elle m’avait acheté un livre illustré par un artiste à l’époque. Mais lequel ? Et qu’est-elle devenue ? Et surtout qui s’en souvient ? Ah, ingratitude humaine !</p><p> </p><p>            La Place permet de rejoindre  Jean Jaurès et le quartier de la Condamine, par une sinueuse et petite rue, dite de la petite loge. Où durant un temps assez bref,  j’ai rendu visite à une petite amie dont j’ai oublié le prénom. Le fait ne vaudrait pas la peine d’être mentionné si elle n’avait pas été séduite, plutôt que par ma personne, par la lecture de mon premier livre publié, dont la presse locale avait quelque peu rendu compte. Il s’intitulait <em>Connexités</em> (le jeu de mots comptait à l’époque !) et se voulait une bien modeste adaptation d’<em>Ulysse</em> de Joyce déjà, à la ville dont je suis en train de parler. Celui-ci reprend la structure de celui-là. J’aurais eu au moins une groupie dans ma vie ! Dans cette même rue, on pouvait déjeuner pour 5 F, une misère à l’époque. J’y ai quelquefois mangé avec Ray, l’été, puisque nous bossions au magasin pendant que madame prenait ses aises à la mer… Je me souviens avoir fait craquer, en le regardant fixement,  un ancien combattant de la guerre de 14, un peu sadiquement, parce que j’étais très antimilitariste et que ses décorations m’horripilaient. Il nous a fait une crise, de type épileptique. C’était idiot, j’en conviens. Je me croyais malin…</p><p> </p><p>            Allez savoir pourquoi ce sont ces souvenirs qui me reviennent plutôt que d’autres. Ils nourrissent ce projet et lui donnent tournure. J’aurais écrit ce texte  il y a quelques mois, quelques années même, temps, il aurait été si différent. Contentons-nous de celui-ci. Qu’est-ce que j’y apprends ? Qu’est-ce que je retiens de ma déambulation fictive dans des rues que j’ai tant arpentées ?</p><p> </p><p>            On aboutit donc sur…</p><p> </p><p>            Suspense…</p><p> </p><p><strong>      MAIS AUSSI LA PLACE JEAN JAURÈS ET LES HALLES</strong></p><p> </p><p>                  Une cousine de la famille, et son compagnon André, de vingt ans son cadet, tenaient un étal sur le marché aux fruits et légumes, à l’époque sur la place Jean Jaurès, bien avant l’installation de la statue du héros national et des terrasses de bar. La première fois que je les vis, je les avais baptisés André la pomme et Rose la poire. Il paraît que j’avais vu juste d’instinct et qu’il lui en faisait voir des vertes et des pas mûres. Certains l’appelaient Dédé La banane, allez savoir pourquoi, il n’avait rien d’un rocker. Ils étaient d’une extrême bonté avec moi. Je les aidais, le jeudi en fin de matinée,  en pesant les fruits de mon mieux.</p><p> </p><p>                  Plus tard, André me confierait le soin de monter son étal dès l’aube, l’été, pour me faire un peu d’argent et de le démonter vers les Midi afin de le rapporter dans leur remise, rue Collot, laquelle  rejoignait notre rue. Aujourd’hui, ces remises sont devenues des boutiques et des restaurants.</p><p> </p><p>                  En face la sienne, un local syndical. Une bombe y avait explosé, posée par l’OAS ou quelque extrémiste des années 60, et il ne s’en est fallu que d’un quart d’heure pour qu’elle n’emporte au minimum l’élément féminin du précieux couple,  au pire mes deux parents. Mon père, blême : C’est la révolution ! C’était la première fois que j’entendais ce mot. Je réclamais des explications : Tu comprendras quand tu seras plus grand…</p><p> </p><p>                  André m’amenait au foot,  y compris aux entraînements du jeudi, et me présentait même les joueurs afin de me faire obtenir des dédicaces. Je me souviens de Calmette, Desson, Couronne, et puis de Granci qui venait du village de ma grand-mère et qui lui aussi vendit des fruits et légumes mais sur la Comédie. Dédé m’avait offert un ballon pour ma communion. Mon cadeau préféré, que  j’amenais au collège, histoire de me faire accepter par les plus grands et d’être pris dans une équipe de matchs improvisés. Je déjeunais chez eux, de temps en temps le dimanche, et les repas étaient pantagruéliques. Ils habitaient rue des Aiguerelles, avant de déménager derrière la gare, face à l’école de ma fille B, qu’il leur est arrivé de garder. Rose avait perdu la tête mais son idée fixe était de récupérer l’enfant dans l’école maternelle en face son rez-de-chaussée. Si bien que nous eûmes une grande frayeur un soir, vite dissipée, quand on nous signifia qu’une vieille dame nous avait précédés.</p><p> </p><p>                  Le foot c’était, le SOM (Allez SOOOOOM !), dont le stade se trouvait à Dom Bosco, à deux pas de Miquette, la maîtresse de qui vous saurez bientôt, sur le pont Juvénal. Il a été démoli et remplacé par des immeubles. J’y suis passé dernièrement pour me rendre à l’Arbre blanc, la merveille architecturale, de l’autre côté du Lez. Un instant, je me suis cru revenu quelques décennies en arrière. L’impression d’avoir déjà vécu ce moment. Une réminiscence. Je n’ai pu m’empêcher de penser : C’est ma ville, comme j’aurais dit : c’est la femme de ma vie.</p><p> </p><p>                  Au fur et à mesure que j’avançais, je me suis souvenu que mon copain Péco habitait dans le quartier. Il m’a initié aux rudiments de la guitare basse. Un jour,  j’avais le bras cassé, il m’a transporté à vélomoteur chez un camarade qui a pris le relais et nous sommes allés dans une villa isolée voir je ne sais plus qui. Au retour,  j’étais sur le solex du camarade en question, Péco qui slalomait devant nous, a lourdement chuté. Nous avons ri en le découvrant à terre au premier virage, avant de nous rendre compte que la situation était plus grave que perçue de prime abord. Au-delà de quelques éraflures, il avait tout bonnement perdu, sous le choc, la mémoire. Je crois que le camarade a dû nous ramener l’un puis l’autre  à un arrêt de bus avant de s’occuper du deux roues, rapporté à la villa  Sur le trajet, à pied, l’accidenté en sang a répété en boucle, au moins vingt fois, « Et ma mère, elle est au courant ? » alternant avec : « Ah, on est beaux tous les deux, toi avec ton bras cassé et moi avec mes égratignures ! ». Je l’ai laissé chez lui et ai brièvement répondu aux questions de sa « si » dévouée maman. On s’est inquiétés jusqu’au lendemain matin, où on l’a retrouvé en pleine forme sauf qu’il avait tout oublié, depuis son accident jusqu’au réveil. Ainsi je suis le seul à pouvoir témoigner de ce  laps de temps qui aurait pu lui être fatal puisqu’il avait frôlé le traumatisme crânien. On est souvent les seuls à pouvoir témoigner. C’est même pour cela qu’on écrit. En tout cas,  je sais ce que c’est que d’avoir des trous de mémoire. Si peu de souvenirs nous restent de tout ce que l’on a vécu ! Ce livre en apporte la preuve.</p><p> </p><p>                  Et puis j’ai reconnu l’endroit où,  autrefois, une barrière de voie ferrée barrait la route. Elle a depuis longtemps disparu pour laisser place au trafic urbain. Les miracles ne durent que quelques secondes. Intenses, il est vrai.</p><p> </p><p>                  Rose et André : On a longtemps été voisins par la suite. On est même allé voir quelques matchs à la Mosson du temps où j’avais en charge les cours de français à l’attention des jeunes de l’Equipe (Loulou pensait à tout !). Et son fils Laurent par la même occasion. André,  je suis allé le visiter dans sa maison de repos des Arceaux, vers la fin de ses jours. Quant à Rose, je parvenais à lui faire retrouver, par le chant, des airs de sa jeunesse : <em>Le petit vin blanc, Les roses blanches</em> et même <em>La montagne</em> dont elle était quelque peu originaire. Incroyable l’importance des chansons tout au long de la vie, au point qu’elles demeurent la seule chose qui persiste quand on a tout oublié. Rose avait perdu toute notion du temps et de ses souvenirs. Je suis moi-même capable de restituer des tas de chansons de ma jeunesse que j’ai retenues par cœur, non sciemment mais inconsciemment, parce qu’elles passaient souvent à la radio ou que j’écoutais le disque en boucle. J’en livre une quelques-unes qui me reviennent spontanément en mémoire et que je sauve ainsi de l’oubli général :</p><p> </p><p>                  <em>La plupart des chansons d’Adamo 60-70 à commencer      par Chanson en rondelles</em></p><p><em>                              Ca j’l’ai jamais vu, par Graeme Allwright (amusante      variation sur l’ivrognerie)</em></p><p><em>                  Y’en avait pas beaucoup, de Marcel Amont, chanteur        dont je m’étais quelques temps entiché.</em></p><p>                  <em>Au revoir mon amour, de Richard Anthony (entre            autres,   j’en connais en pagaïe : Si tu as besoin d’un          ami…)</em></p><p><em>                  Sur un dernier signe de la main, de Franck Alamo (un     jour moi aussi je            ferai ce signe !)</em></p><p><em>                  « Qu’est-ce que je fous ici ? », d’Antoine (Je me le suis      souvent demandé).</em></p><p><em>                  L’homme orchestre,  par Hugues Aufray (et Cauchemar    psychomoteur,    toujours de Dylan).</em></p><p><em>                  Hier encore, de Charles Aznavour (Ben oui, on n’peut       pas être et avoir été). J e l’ai interprétée chez André. </em></p><p><em>                  Les rapaces, par Barbara (une critique des faux amis).</em></p><p><em>                  A regarder la mer, par Alain Barrière (Il paraît que je    l’imite très bien !)</em></p><p><em>                  Le trou dans le seau, par Guy Béart (Lui aussi.    Chanson marrante et en boucle)</em></p><p><em>                  Le petit oiseau de toutes les couleurs, par Gilbert   Bécaud              (Bien injustement oublié)</em></p><p><em>                  Misogynie à part, de Georges Brassens (Sa Supplique       est un chef         d’œuvre !)</em></p><p><em>                   L’âge idiot, A  jeun… On est passé à la Fondation, à       Bruxelles)</em></p><p><em>                  « Où va-t-elle ? », de Ronnie Bird (un rock à la </em></p><p><em>                  française.          J’adore !).</em></p><p><em>                  Comme à Ostende, de Jean-Roger Caussimon (Sinistre.     J’y suis allé       pour vérifier).</em></p><p><em>                  J’ai entendu la mer, de Christophe (je l’ai surtout apprécié plus tard).</em></p><p><em>                  Un jeune homme bien, de Petula Clark (une adaptation     réussie des Kinks)</em></p><p><em>                  Conception, de Robert Charlebois (Génial, à ses     débuts !)</em></p><p><em>                  Je suis trop beau, Les Charlots (Une parodie, en   l’occurrence de   Dutronc).</em></p><p><em>                  Soliloque, de Georges Chelon (une de ses chansons             critiques).</em></p><p><em>                  Ah si j’avais pensé, de Noël Deschamps (Où il fustige       les effets de        mode en chanson)</em></p><p><em>                  Le plus difficile, de Jacques Dutronc (Une déflagration      dans son temps !).</em></p><p><em>                  Le silence, de Lény Escudéro (époustouflant sur scène !      Une révélation.)</em></p><p><em>                  La leçon buissonnière de Jean Ferrat (Une voix. Et du      texte !)</em></p><p><em>                  La mémoire et la mer, de Léo Ferré (Chef d’œuvre,          entre autres !     J’en connais pas mal)</em></p><p><em>                  Madame Robert, de Nino Ferrer (Lui aussi, un    spécialiste des listes ! Oh Hé hein bon ! Les cornichons.      Je vends des robes.)</em></p><p><em>                  Teenie Weenie Boppie, de France Gall (du           Gainsbourg, évidemment). A part ça, je ‘en raffole pas. </em></p><p><em>                  Melody Nelson, par Serge Gainsbourg (Ou Rock around the bunker)</em></p><p><em>                  D’accord D’accord, par Danyel Gérard (pas reconnu à     sa vraie valeur).</em></p><p><em>                  La majeure partie du répertoire de Johnny des années       60. Après je décroche.</em></p><p><em>                  L’amitié, de François Hardy, le charme incarné. </em></p><p><em>                  Cigarette, de Jacques Higelin (A ses débuts. Plus tard :     L’attentat à la pudeur)</em></p><p><em>                  Comprend qui peut, de Boby Lapointe et beaucoup plus      si affinités</em></p><p><em>                  Viens sur la montagne, de Marie Laforêt (la fille aux        yeux d’or). </em></p><p><em>                  Bozo, par Félix Leclerc (Un petit bijou finement ciselé).</em></p><p><em>                  Entre 14 et 40 ans, par Maxime Leforestier (La   contestation post             68).</em></p><p><em>                  Société anonyme, d’Eddy Mitchell (comme Johnny,            après l  es années 60,  je décroche, trop américanophile      pour moi).</em></p><p><em>                  La marmite, de Dario Moreno (Une ambiance de             carnaval brésilien à couper le souffle).</em></p><p><em>                  Montparis, de Claude Nougaro (Meilleure que     Toulouse ! N’a pas Connu le même succès. Tout come       Paris-Mai).</em></p><p><em>                  Tes gestes, de Moustaki, mais j’en connais plein    d’autres. Le talent dans la simplicité. </em></p><p><em>                  Non, j’irai pas chez ma tante, de Pierre Perret (Celle-      là, c’est à cause de la mienne chez qui j aimais bien           aller).</em></p><p><em>                  L’oiseau de nuit, de Michel Polnareff, j’en connais            plein. Aussi. Pour sa voix surtout. </em></p><p><em>                  Hôtel des voyageurs de Serge Reggiani (très sensible à       son phrasé mélancolique)</em></p><p><em>                  Un homme plein d’argent, de Dick Rivers. Je l’ai toujours apprécié. </em></p><p><em>                  J’en parlerai à mon cheval, de José Salcy (J’adorais ce      chanteur !)</em></p><p><em>                  Le martien, d’Henri Salvador (Très très drôle. Mes         filles le révéraient).</em></p><p><em>                  L’homme en noir, de Sylvie Vartan (Elle tait si jolie !)</em></p><p><em>                  Alain Aline, de Pierre Vassiliu (Des jeux de mots à la       Lapointe, un peu plus osés ! copain copine, bon pain…)</em></p><p><em>                  Joe Montferrand de Gilles Vigneault : Une diction            pharamineuse !</em></p><p><em>                  </em></p><p><em>                  </em>J’en oublie certainement. Et je ne parle pas des années 80, Baschung, Daho et consorts. Ni de ceux que j’ai aimés mais que je ne chante pas (Véronique Sanson : Chanson pour Bernard). Ni de ceux que je chante mais que je n’aime pas (Le jouet extraordinaire, de Claude François…)</p><p> </p><p><em>                  </em>Pour en revenir à André, lui qui sa vie durant avait été d’une infidélité notoire, visita sa compagne jusqu’au bout, dans l’aile vouée à la gérontologie, de l’hôpital psychiatrique où l’on avait soigné ma grand-mère maternelle. Très attaché à elle malgré ses infidélités passées… Je me suis toujours demandé si derrière son caractère bourru ne se cachait pas une tendresse insoupçonnée envers elle ou bien si, se sentant diminué et solitaire, il s’était en quelque sorte amendé sur ces vieux jours. Mystère ! Ainsi que le filmait Fellini : Et voici le grand Zampano !</p><p> </p><p>                              Quand Zède  nous a fait son syndrome de glissement, on l’a mise dans le même hôpital que feu sa belle-mère honnie. Font d’Aurelle, de triste réputation. Quand quelqu’un avait un comportement excentrique, on disait : « il est bon pour Font d’Aurelle ». La première fois que je suis allé la voir, une vieille dame était allongée près d’elle, sur son lit. Je lui ai demandé de qui il s’agissait et elle m’a répondu : « Eh bien tu la reconnais pas ? C’est ta grand-mère… ».  Ben non,  je ne la reconnaissais pas. Et pour cause : je ne l’avais jamais rencontrée ! Et elle devait être morte depuis belle lurette… En revanche, elle la tolérait manifestement, elle qui l’avait tant haïe. Avait-elle deviné où on l’avait conduite ? S’était-elle réconciliée avec elle ? Dans son esprit je veux dire. Ou bien avait-elle des remords ? Après tout, elle avait vécu dans ce qui avait été son chez elle… Il n’empêche : les deux branches de ma famille eussent pu s’y réconcilier.</p><p> </p><p>                  En tout cas, j’ai senti un grand frisson monter en moi. Je suppose qu’il s’agissait d’une aliénée qui errait ainsi de chambre en chambre, échappant à la surveillance des infirmières. Je suis allé prévenir l’accueil… Quand je m’en suis retourné dans la chambre, la supposée grand-mère était partie. Et Zède ne voyait pas de qui l’on parlait… (« Fous-toi de ma gueule ! »).</p><p> </p><p>                  Mon père aussi s’est rapproché de sa femme (comme disait ma sœur), sur ses vieux jours. C’est plutôt elle qui n’en voulait plus. A chacun sa géhenne.</p><p> </p><p>                  Je regarde systématiquement les résultats de l’équipe de Montpellier. Une habitude d’ancien footballeur… C’est plus le SOM. C’est La Paillade, rebaptisée Mosson. Qu’est-ce j’ai pu m’écorcher les genoux et les coudes durant les matchs improvisés, quasi quotidiennement. Comment je n’ai pas contracté le tétanos, je me le demande encore. Aujourd’hui je m’entaille beaucoup les bras, mais en élaguant, ou nettoyant. </p><p> </p><p>                  Sur cette place, Jean Jaurès, qui résonne encore des tables des marchands et changeurs, j’ai assisté à des bals du 14 juillet,  dégusté mes premières tellines et olives farcies aux anchois dans un bar à pieds noirs, Le petit Nice (Ah ba babababababa). Je me souviens d’un pressing sans clim où je devais apporter des costumes à repasser. Un commerce plus petit où l’on vendait des transistors (mon premier beau-père m’en a offert un quand j’ai dû prendre mon premier « poste » de prof au fin fond du fond du Tarn profond – autant dire en Aveyron !). J’ai acheté, en toute innocence, chez le boulanger, des gâteaux à la maîtresse de Ray, au grand dam de l’épouse trahie, très près de ses sous,  en tous cas pour ce qui concernait les autres. J’avais cru bien faire car j’aimais beaucoup l’intruse et j’ignorais, bien sûr, leur relation. Quand l’adultère fut révélé, nous crûmes, ma sœur et moi, au divorce et franchement nous le souhaitions un peu. Elle était si gentille et,  ma foi, plutôt agréable à regarder. Elle nous aurait bien plu en tant que belle-mère.</p><p> </p><p>                  Tout est rentré dans l’ordre quand on sut que la dame s’était prostituée, dans sa précoce jeunesse, du côté de la Côte d’azur. A fortiori quand elle mourut, d’un accident de la route, à solex, elle travaillait alors dans une boutique à Carnon. Quelques temps auparavant, l’épouse trompée  l’avait maudite ! (« Et sur la tête d’un mort, ça porte malheur, tu peux me croire ! »). En effet, quand on apprit, par un coup de téléphone, le décès de mon grand-père, notre séducteur de paternel se trouvait  avec sa dulcinée… Ca a gueulé très fort en sens inverse pour une fois, dans la voiture, qui nous conduisait au Piochet (me rappelle plus !  Une Peugeot 404 ?).  Et immanquablement,  quand les deux se calment, qui est-ce qui prend ? Les enfants. En l’occurrence ce fut moi.</p><ul><li>Ca va nous faire drôle de voir le Piochet sans papé…</li><li>Ah ça, c’est intelligent !</li><li>Mais qu’il est con ce gosse…</li><li>Surtout tu répètes pas ce genre de conneries à ta grand-mère… Manquerait plus que ça !</li><li>(Ma sœur, surprise et atterrée) !&#8230; Heu, qu’est-ce qu’il a dit, Nadou ? </li><li>Moi : Ben heu, qu’est-ce que j’ai dit ?</li><li>Ferme-la ! Si c’est pour dire des conneries…</li><li>…</li><li>Tu crois qu’ils réalisent ?</li><li>Penses-tu…</li></ul><p>            On nous avait interdit l’enterrement du papé,  officiellement pour ne pas nous choquer. En réalité pour ne pas se compliquer la vie…</p><p>            Notre Ray  a fait des pieds et des mains pour être inhumé dans la chapelle familiale, à l’entrée du cimetière St Lazare, lui qui n’avait aucun rapport depuis son mariage avec sa famille. On a découvert plus tard que le tombeau de sa bonne amie se trouvait à peine à quelques mètres… Si bien que chaque fois qu’on lui rend visite, on ne peut s’empêcher d’aller la saluer. On peut toujours l’y voir en photo. Elle avait 29 ans, précise la plaque.</p><p>                  Les deux amants communiquaient par disques EP interposés, ce qui fait que  j’en trouvais toujours de nouveaux dans nos tiroirs sans trop savoir d’où ils provenaient : <em>Je suis à toi<strong> (</strong></em>pour la vie<strong><em>)</em></strong>, de Patricia Carli, <em>Retiens la nuit</em> (plus étonnant, vu les goûts de mon père !), <em>Sur ma vie</em> et <em>Après l’amour</em> (torride chanson d’Aznavour), <em>Ma Gigolette</em> de Montand (elle en connaissait un rayon la dessus, l’ancienne p… cpoint de suspension, comme chantait Reggiani),  <em>Si la vie était bien faite</em> de <em>Georges Guétary</em>… Et surtout <em>Les mots d’amour</em> (« C’est fou ce que je peux t’aimer, que je peux t’aimer d’amour, ça je peux te le jurer ») de Piaf… Ave (ton regard tout rempli de fièvre.. d’Aznavour encore… Tout un programme… Et ainsi de suite jusqu’à ce que la vérité éclate.   </p><p> </p><p>                  Quelqu’un avait piqué 10 sacs dans la caisse et la drôlesse fut accusée du larcin puis mise à la porte en raison de ses antécédents. Je suspecte fortement quelqu’un d’autre d’avoir fait le coup pour qu’on la soupçonne… Mais qui aurait pu faire ça… Voyons, réfléchissons… A qui profite le crime ?</p><p> </p><p>                  Pour en revenir au caveau, Zède l’entêtée avait refusé tout d’abord et s’était indignée d’avoir à partager la chapelle avec ses anciens beaux-parents qui l’avaient rejetée en tant que belle-fille à l’époque de son mariage, avant l’arrivée de bébé t-n. Mini conseil de famille et récriminations liées au passé (ma mère était rancunière) :</p><p>                  &#8211; 50 années de vie conjugale et je devrais passer l’éternité avec ces cons-là ? (Je cite de mémoire) ?</p><p> </p><p>                  Ca a chauffé, ce jour-là, en conseil de famille…</p><p>                  Or je sus la persuader en un seul argument. Dans son style fleuri à elle… :</p><p>                  &#8211; Ils sont enterrés en-dessous et toi tu seras au-dessus. Tu pourras leur chier dessus autant de fois que tu voudras.</p><p>                  &#8211; Tu as raison, je les emmerde !</p><p> </p><p>                  Et la cause fut entendue, d’autant qu’elle évitait des frais de tombeau. L’urne paternelle fut placée sur l’autel. Il n’aura pas profité trop longtemps de ces semaines de solitude, à dialoguer avec sa douce amie. Zède ne badinait pas sur l’article. Elle l’a vite rejoint. Ray nous chantait souvent une chanson de Salvador : <em>Elle est toujours derrière</em>… <em>Elle a compris c’qu’Monsieur l’maire lui a dit, elle suit son mari</em>… Eh bien, elle a écouté les dires dudit maire : elle l’a suivi… Là où plus personne ne rit.</p><p>                  Le contraire m’étonnerait. Moi je ris : elle est éternellement déposée à deux pas de sa rivale…</p><p> </p><p>                  En tout cas, les relations de mes parents avec ma grand-mère maternelle se dégradèrent tout de suite après la mort du papé,  comme on disait en ces temps-là, devenu infirme après une chute dans l’escalier qui menait du café vers leur appartement à l’étage. Je n’ai jamais beaucoup pu communiquer avec lui et je le déplore. Je me souviens seulement qu’encore valide,  il m’offrit mes premiers illustrés, comme on disait alors (Mickey, Pim Pam Poum, Sylvain et Sylvette),  en m’amenant souvent chez son barbier où l’on pouvait lire gratuitement. Il avait dû être bel homme et ma grand-mère très jolie dans sa jeunesse. </p><p> </p><p>                  La patronne du café du Piochet, rouscaillait contre de mystérieuses « poules », qu’il aurait eues. Il était porté sur la Suze et autre apéritif.  Pas terrible pour un patron de bistro. Demeurée veuve, elle dut dissimuler sa fierté dans ses tabliers de cuisinière et se mettre à travailler comme aide-soignante dans une famille du village qu’elle connaissait. Elle vécut très mal ce changement de train de vie. Elle reprocha amèrement à sa fille son ingratitude, elle qui aurait été gâtée, pourrie (ceci expliquant cela !) durant son enfance, plus que de raison. Ainsi on ne la vit plus pendant des mois et les vacances au Piochet, un véritable paradis pour moi, cessèrent du jour au lendemain. Ce n’est que bien plus tard, quand la situation se débloqua, que je pus retourner y passer mes week-ends.</p><p> </p><p>                  Zède s’y entendait en matière de manipulation. Cela se sent dans sa correspondance de fiancée avec Ray tout juste adulte. Ses conseils ou désirs étaient des ordres, ce qu’en linguistique on appelle des actes de parole indirects.</p><p> </p><p>                  Elle nous mettait sur le dos les griefs de sa mère à son égard en prétendant que c’était nous qui l’avions mal reçue (Effectivement,  j’avais ouvert la porte suite au coup de sonnette ! Et avais annoncé aux commensaux, demeurés attablés : « Tiens, y’a mamé ! »)! Elle s’en persuadait, en rajoutait en racontant à des connaissances et nous culpabilisait auprès de ses relations ! Quand Ray s’est posé la question de la quitter (grand branle-bas à la maison avec visite de la patronne venue réconforter un Monsieur Georges en burn-out, dirait-on aujourd’hui), elle nous a fait prendre la position ridicule des suppliants ! Nous avait même dicté les paroles : « Papa ne pars pas, s’il te plaît ! Reste ! Fais-le pour nous… ».  De vrais petits implorants… Elle est parvenue à ses fins. Pour se faire pardonner ses écarts, ce coquin de Ray lui a acheté une broche. Celle-ci ne lui ayant pas plu, elle l’a fait changer contre je ne sais plus quoi. Je revois encore la tête déçue de mon père lors de la remise du bijou. Et j’entends encore la voix de Zède lui seriner en boucle pendant au mois une heure ses raisons. « C’est beau mais je ne le mettrai pas ! Ca me plaît, mais je ne la porterai jamais… Ca me fait plaisir mais j’aimerais mieux autre chose… ».  Elle était pragmatique. Comme elle avait mis leurs nouveaux amis dans la confidence, en leur demandant  de l’appuyer dans sa requête, il a fini par céder. Un problème en moins à gérer… Fuis la discussion…</p><p> </p><p>                  Place Pétrarque, la Vierge noire ne guérit plus. Ca tombe bien j’ai rarement été malade jusqu’à un âge avancé. J’y  ai habité quelques semaines chez une amie d’alors, Ode, en fait l’ancienne compagne de Jean-Louis dit Hervé, un mordu de philosophie, laquelle avait accepté de m’héberger. J’aurais pu y demeurer, un  appart s’était libéré en face chez elle, mais les circonstances en ont décidé autrement.  Ma sœur avait quitté son mari, moi la mère de ma fille. On a pris un appart ensemble, du coté des hôpitaux. Période difficile d’un point de vue financier mais où l’on s’est finalement bien entendu et amusé. Ode, c’était juste au-dessus du London Tavern, l’un des hauts-lieux de la vie noctambule d’alors. Je m’y suis retrouvé pour le dîner, après une expo performance que nous avions conçue, à Carnon, avec le peintre Serge Lunal et mon ami Georges Merrheim. Ce dernier avait imaginé un accompagnement musical électro-acoustique pendant que l’artiste évoluait dans des décors représentant des Variations sur le pic St Loup. Il s’agissait d’un tableau animé et en relief.</p><p> </p><p>                  J’avais exploré les possibilités de l’ordinateur à la fac des sciences, grâce à un enseignant devenu un ami qui m’avait initié (François Lomécrit), en cours particuliers, à la philo en Première ( ! avec Hervé, justement !), si bien que mes listings couvraient tous les murs. Je les tendais à l’artiste pour qu’il en fasse des listings de papier. Les listes combinaient les mots CARNON et LUNAL. Que reste-t-il de nos beaux jours ? Rien ou si peu. Ces quelques lignes… Maisouestdoncornicar Non ?</p><p> </p><p>                  Ode travaillait comme caissière à la librairie-papèterie Gibert. On s’est rendu mutuellement service dans des périodes un peu difficiles. En fait, son ex-compagnon, et mon ami de lycée, aurait rêvé que l’on se mette ensemble. Peut-être pour se sentir moins coupable. Ou parce qu’il nous aimait tous les deux. Il a tout fait pour, avant de partir à Paris, après plusieurs années de vie commune. Il a tout juste réussi à faire de nous de bons amis qui se sont finalement perdus de vue…</p><p> </p><p>                  Près des Halles, j’avais, encore une fois, un autre copain, ch’ti, je crois qu’il s’appelait Michel. On jouait au ping-pong chez lui, pour moi une merveille ! Il s’était cassé la jambe en sautant à l’élastique en cours de gym (Pas futés les profs de gym ! Et ce n’tait pas leur première victime !).</p><p> </p><p>                   Nous nous retrouvions chez lui, de temps à autre, à trois ou quatre, pour écouter de la musique :  je me souviens de notre découverte émerveillée de l’album <em>Révolver (</em>Beatles), ou de <em>Between the bottoms (</em>Rolling Stones<em>) </em>que nous écoutions sans nous lasser. Nous devions avoir 13 ans et mes vêtements d’hiver étaient une véritable catastrophe. Des anoraks disgracieux. Les vieux pantalons usés de Monsieur Georges, immettables au magasin ! Des chaussures qu’il ne portait plus (Et comme je jouais au foot, après la cantine, celles-ci ne faisaient pas long feu…). Quand ce dernier était si élégant ! Je m’en plaignais à l’économe Zède qui rétorquait qu’elle n’avait pas les moyens, tandis qu’elle meublait notre appartement comme un véritable musée : potiches, lustres, chandeliers, fauteuils, commode… Un jour, les copains me prévinrent : ou je m’habillais un peu plus à la mode ou ils refuseraient de m’emmener avec eux draguer les jeunes filles, sans succès au demeurant. En tout cas tenter d’y parvenir.  Devant ma crise de larmes, miracle,  Zède céda et j’eus droit à un blouson en velours, qu’en plus elle payait au prix coûtant. C’étaient tout de même de bons copains…</p><p> </p><p>                  Vers cette époque, j’étais fan d’Adamo (<em>Ma tête,  La nuit,  Elle</em>…) de Johnny (qui adaptait des airs anglais ou américains) puis de Dutronc (<em>Les gens sont fous, les temps sont flous</em>), Nino Ferrer (<em>Les rois d’Angleterre</em>…). Et des chanteurs que l’on a oubliés (Ronnie Bird, Noël Deschamps, Long Chris…).</p><p> </p><p>                  Chez les filles François Hardy (<em>Catch a falling star, Je changerai d’avis…</em>) et la grande Anne Sylvestre. Dès les années 70, je découvrais les Ferré, Moustaki, Reggiani, Nougaro, Gainsbourg, les canadiens (dont Pauline Julien), puis Higelin, Bashung, Daho et, dans les années 90,  JL Murat. Et puis les chanteurs et groupes  anglais et américains. A leur propos S’il me fallait dresser la liste des titres qui m’ont le plus marqué en ces années EP :</p><p> </p><p><em>Like a rolling stone</em> (Dylan) : J’ai pas tout compris. Je m’en fais une idée par la traduction d’Hugues Aufray, toujours vivant à l’heure qu’il est. Je l’ai même vu dernièrement au Corum. Quand la chanson n’est pas qu’un divertissement.</p><p><em>Sunny afternoon</em> (Kinks) : Remarquable adaptation par Pascal Comelade au toy piano.</p><p><em>It’s all over now</em>  (Rolling Stones) : J’aime mieux la période Brian Jones des Stones.  Brute et authentique. Dick Rivers l’interprétait en français. Pas mal mais moins bien. </p><p><em>Eleonor rigby, Lady Madonna</em> et <em>I saw her standing there</em> (Beatles) : Que des titres de Paul. Mais j’aime aussi tellement d’autres titres qu’ils soient de John (<em>I’m the walrus</em> et <em>Strawberry fields</em>…) et le <em>While my guitar gently weeps</em>, de Georges.</p><p><em>Good vibrations</em> (Beach Boys) : Des harmonies vocales à couper le souffle et une complexité mélodique hors du commun. <em>God ony knows</em> n’est pas mal non plus. Le peintre R. C., très porté sur la musique,  m’a avoué qu’il adorait ce groupe.</p><p><em>I’m a boy</em> (Who) : Là aussi, une rythmique d‘enfer et des voix suraiguës comme on les aime.</p><p><em>Sunshine superman</em> (Donovan). Avec le sitar en accompagnement.</p><p><em>Mr Tambourine man</em>, Les Byrds ou l’art de métamorphoser une chanson bien écrite en un chef d’œuvre absolu. Seul Joe Cooker a su dépasser la version originale des Beatles (<em>With a little help</em>…). Encore un morceau, traduit par Hugues Aufray, que j’interprète régulièrement à l’attention des copains. Surtout pour Cat Equer, l’épouse du peintre, lors de nos anniversaires communs avec son mari Did un très bon peintre méconnu, exilé aujourd’hui en Suisse. A longtemps habité avenue de Toulouse.</p><p><em>Purple Haze (</em>Hendrix<em>) : </em>On était tous en admiration de son jeu de guitare. Tout cela a bien vieilli.</p><p><em>25 or 6 to four, </em>de Chicago<em> : Le retour des cuivres. </em>J’applaudis des deux mains<em>.</em></p><p><em>Try a little tenderness : </em>d’Otis Redding<em>. </em>Associé pour moi à une brève heure de gloire, sur scène.</p><p><em>Me and Boby  Mac Guire</em> (Janis Joplin) : Une des rares chanteuses que j’ai appréciées.</p><p><em>Baby I’m amazed, </em>Paul Mac Cartney : La séparation avec les Beatles ne lui a pas trop mal réussi.</p><p><em>Soul sacrifice : </em>de Santana : on le jouait avec notre bref orchestre, l’année du bac.</p><p><em>Traveling man :</em> Creedence Clearwater revival : idem. Et c’était moi le chanteur.</p><p><em>Pretty woman :</em> de Roy Orbison (la plus belle voix de l’époque)</p><p><em>I dig rock n’roll music </em>par Peter Paul Mary, ce titre uniquement.</p><p><em>Auquel j’aurais pu ajouter les pionniers du rock :</em> Chuck Berry et Little Richard en particulier mais aussi Eddie Cochran et Buddy Holly.</p><p> </p><p>      Plus tard, j’y ajouterais :</p><p> </p><p><em>      Hôtel california (Eagles), Money for nothing (Dire Straight</em>), <em>Born in the Usa (Springsteen</em>), <em>Band on the run</em>  (Mac Cartney/Wings<em>), Super trouper</em> (ABBA), <em>Sweet Jane</em>  et Walk on a wild side (Lou Reed), <em>More than this</em> et <em>Avalon</em> (Brian Ferry)  <em>Everybody wants to rules the world</em> (Tears for fear), <em>Smooth operator (</em>Sade), <em>Purple rain</em> (Prince) mais on change d’époque… Et comment résister à <em>Bad</em> ou <em>Billy Jeans</em> de Michael Jackson ? Je me souviens que mes Premières, au cours Daudet, après un pari que j’avais gagné, m’ont offert le SP <em>Say Say Say</em>, avec Paul Mac Cartney. Caché sous le cahier de textes, afin de me faire la surprise. C’était sympa. Dans la même boite, en cours de Première, un élève assoupi lors d’un de mes cours sur Louise Labé, s’est soudainement réveillé en hurlant : I’m bad ! Grosse émotion, suivie de pas mal de rires. L’élève est devenu musicien. Il jouait de la basse en souriant de bonheur…</p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>J’ai plus de mal avec la production ultérieure<em>.</em></p><p>      A part Brigitte Fontaine et Juliette, Arthur H, Hubert-Felix Thiefaine, le deuxième Christophe et deux trois autres (+ ceux que j’ai précédemment cités).</p><p>      Quant à la pop, je lui ai préféré le classique, l’opéra et le jazz.</p><p>      Quand on a côtoyé les sommets, il est difficile de redescendre. Je suppose que les mélomanes élevés à la grande musique classique ont du mal à apprécier les bluettes et airs populaires.</p><p>      Il en est de même quand on a connu une période faste. Il est dur de passer un jour à la disette.</p><p> </p><p>                  Que reste-t-il de tout cela, dites-le moi ?</p><p> </p><p>      Je me demande parfois si l’important n’est pas ce que l’on dit mais bien ce que l’on ne dit pas. Ceux que l’on ne cite pas.</p><p> </p><p>                  Au point où j’en suis de mon périple,  je réalise que je ne cherche pas mais que je trouve. Que loin d’être rétrospectif ce livre se veut prospectif puisque je ne sais pas quels souvenirs vont émerger de toutes ces années d’existence. Que même s’il semble tourné vers l’arrière, il est en réalité focalisé vers l’avant. Les apparences sont trompeuses. C’est tout l’intérêt des exégèses que de passer outre les évidences.</p><p>                                          Avançons…</p><p> </p><p>                                          Prudemment.</p><p> </p><p>                                         On est dans l’Histoire.</p><p><strong>       PARALLÈLE A MA RUE, LA RUE JACQUES CŒUR !</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  L’Hôtel Jacques cœur demeurait toujours ouvert. Je le traversais pour rejoindre la rue du même nom. Il fallait descendre un court et très large escalier, passer devant la statue du grand argentier (le faîte, puis la chute : il ne faut pas défier les rois et au contraire s’en défier !),  aujourd’hui au Musée Fabre, et l’on pouvait : sur la droite rejoindre l’entrée des Galeries Lafayette, en face la petite église des Pénitents blancs, à gauche se diriger vers l’Ecole Voltaire, mon école élémentaire.</p><p> </p><p>                  Le grand argentier y a connu ses heures de gloire. Son escalier à la française aura été mon aire de jeu, sous les fameux plafonds à caissons aux motifs géométriques et répétés. Les trésoriers ont la réputation de se sucrer. Eh bien, celui-là collectait la gabelle, à savoir l’impôt sur le sel. On ne se sucrait pas à l’époque. Peut-être à la betterave… Colomb n’avait pas affrété ses caravelles. Les bons indiens étaient bien vivants. Sucre ou sel, après avoir été emprisonné par le roi de France, le grand homme, dont la statue géante me toisait de bien haut, a fini ses jours à se faire ch… sur l’Ile de Chio, plutôt sauvage en ces temps-là.</p><p> </p><p>                  Les Galeries furent vite pour moi un lieu à la fois de plaisir et d’angoisse. Plaisir d’abord parce que ses vitrines étaient magnifiques et incitaient au rêve. A Noël, elles étaient illuminées de boules électriques, et animées d’automates, de trains électriques et tout ce que l’imagination humaine a inventé pour émerveiller les enfants. De ceux qui avaient les moyens du moins.</p><p> </p><p>                  A l’étage, on pouvait admirer les jouets et objets de plus près, en parler à table avec le secret espoir que nos suggestions seraient retenues. Ce ne fut jamais le cas,  à ma souvenance. Si ma sœur avait droit à quelque poupée, pour ce qui me concerne, c’étaient les jeux de société ou carrément des fringues neuves, que je ne choisissais pas. Toutefois, demeurait la part de rêve irremplaçable et féconde.</p><p>                  On trouvait de tout dans ce grand magasin qui occupait l’immeuble haussmannien devenu depuis cinéma. En particulier des disques 45 tours et des 25 cm de toutes sortes, on dit vinyles aujourd’hui et,  pour les 45 tours, E.P.  Je n’en achetais que très rarement, avec l’argent gagné dans de petits boulots ou reçu pour les étrennes, et pourtant ! Que de visites je rendais à ces bacs remplis de galettes, avec ou sans centreurs, que je m’efforcerai par la suite de dénicher, à l’âge adulte, histoire de compenser une frustration inextinguible et qui ne m’a jamais quitté. La fringale des galettes.</p><p> </p><p>                  L’angoisse car on me chargea vite des courses du jeudi matin. Outre la peur de commettre des erreurs,  il y avait celle de me faire surprendre par un surveillant zélé car mes parents bénéficiaient de réductions de la part de certaines vendeuses et je ne savais pas trop ce que je payais en fait. Parfois, on me rendait presque autant d’argent en petite monnaie que le billet tendu. En revanche, dès le printemps,  je profitais des comptes flottants pour m’offrir au moins une glace à l’italienne, avec le sentiment de commettre une faute savoureuse. Après tout travail mérite un salaire, non ? La vendeuse m’appelait : Le petit mangeur de glaces.</p><p> </p><p>                  Un peu plus tard, l’un de mes amis d’enfance au Piochet, et aussi en colonie, Didi, avait récupéré un entrepôt, dans les dépendances de l’Hôtel, de ses parents, de petits commerçants du quartier, afin d’en faire sa garçonnière. Un petit paradis, juste en face notre appartement d’enfer.</p><p>                  Nous y amenions nos flirts. Une lycéenne qui s’appelait Eliane ( ?),  jamais revue depuis,  m’a pas mal dégrossi sur les diverses facettes du plaisir féminin. M’a expliqué pas mal de choses que les garçons de nos âges, peu dégourdis, ignoraient. On y improvisait  des surprises-parties. Didi piquait des disques aux Galeries jusqu’au jour où il s’est fait attraper. Cela ne l’a pas empêché de finir dans l’armée et nos chemins ont divergé. Je me souviens d’y avoir amené la Maumariée (… plus tard), dès le premier soir de notre rencontre. Elle marchait sur les pointes, comme une danseuse tout en creusant son abdomen. La relation allait durer quelques mois. La sirène (… tard mais un peu avant)  également. Des yeux verts et une silhouette sportive. Pas une once de graisse. On n’est pas sérieux quand on a 18 ans… J’ai été le témoin de son mariage,  je parle de Didi, lequel n’a pas duré. C’est moi qui l’ai ramené en voiture, de la fiesta du côté de Mèze,  vers sa nuit de noces : Hôtel de Noailles,  la quasi coïncidence m’avait frappé, rue des écoles centrales, derrière Notre dame… J’y serai bien allé à sa place mais pas pour les mêmes raisons.</p><p> </p><p>                  La rue Jacques Cœur, c’étaient en outre les commerces de proximité : une boulangerie spécialisée dans les meringues, une épicerie, une crèmerie, le salon de coiffure du père de Didi, un autre de tricot de sa mère et même une librairie spécialisée dans le scolaire, les jeux pour enfants et la littérature pour la jeunesse. Parmi les rares objets hérités, par mon père, de sa famille paternelle, du moins la supposée, se trouvait, sur une étagère que j’ai conservée,  <em>Robinson Crusoé</em> et toute une série de Jules Verne dans la collection Hetzel. Pourtant,  je ne réussis jamais à lire le texte, me contentant des illustrations. J’ai compris plusieurs décennies plus tard pourquoi quand j’ai infligé à ma fille cadette la lecture quotidienne de <em>20000 lieues sous les mers</em> ou du <em>Tour du monde en 80 jours</em>,  comme pour rattraper le temps perdu. Il semble qu’elle en garde un bon souvenir, malgré  les descriptions interminables et des explications scientifiques à n’en plus finir. C’était une autre époque où l’on prenait le temps de lire et de s’instruire tout en se divertissant. Il m’a fallu, quant à moi, bien du temps, pour devenir un lecteur assidu des contemporains, des modernes puis des classiques. Et je le dois davantage à des camarades de classe plus avertis qu’à des professionnels de l’éducation. La mienne fut brouillonne : d’un côté Sartre ou Camus,  Gide ou Boris Vian (j’ai quasiment tout lu, tout ce qui était disponible) mais aussi des Troyat, des Cesbron, des Bazin… dont j’aurais pu me passer et qui m’ont fait perdre bien du temps. Nul n’en parle aujourd’hui. Ah, relativité !</p><p> </p><p>                  Les Pénitents blancs, on nous y envoyait le dimanche matin, histoire de se débarrasser de nous.</p><p> </p><p>                  Un pontet médiéval traversait la rue de l’actuel Musée archéologique, régulièrement fermé,  jusqu’à la petite église cossue. Pratique de traverser ainsi la rue en catimini, à la fois à l’abri et au-dessus de tout le monde. Ca aurait bien arrangé notre père, qui n’est même pas aux cieux, du temps de ses folies. Nous à la messe, il allait voir sa bonne amie, rue du Pont Juvénal, avec la complicité d’André la Pomme/Banane. La mère préparait le repas. Avec l’argent de la quête, nous achetions des bonbons qui ne coûtaient que quelques centimes à l’époque. J’étais très croyant avant mes dix ans, sans doute sous l’influence de ma mémé. En fait, la notion de paradis me plaisait bien parce que l’enfance n’était pas très heureuse et que j’aurais bien échangé cette vie-ci pour une autre. Je préférais cette petite église de quartier,  réputée pour riches, à l’autre, la paroisse de Notre Dame des Tables où l’on m’envoyait au catéchisme et au patronage hebdomadaire.</p><p> </p><p>                  Nous choisissions, ma sœur et moi, les galeries à l’étage. On pouvait observer les fidèles en vue aérienne et embrasser  l’assemblée d’un seul coup d’œil. Ainsi le spectacle était surtout dans la nef où les jeux de physionomie et les attitudes contrastées faisaient mieux passer les moments les plus ennuyeux, les prêches en chaire et les oraisons et épitres à des corinthiens auxquels je ne comprenais rien et dont j’ignorais l’existence. Quand je pense que Giono explique, dans l’un de ses meilleurs romans,  que la messe, il est vrai solennelle, avait suffi à empêcher un assassin d’agir dans sa lutte intérieure contre l’ennui pascalien… Les nantis étaient là, écoutant des discours qui prêchaient la bienveillance divine envers la pauvreté. Ils adoraient un homme quasiment dénudé ce que, avec mon petit jugement d’alors,  je trouvais sinon indécent, du moins en peu choquant. Elles devaient le trouver bien désirable, les vieilles toupies, ce jeune homme qu’elles vénéraient ! Je me disais que le royaume de Dieu n’était décidément pas fait pour ces gens-là et ne comprenais pas pourquoi ils se montraient si assidus à l’office. Les chameaux ! Ils cherchent à traverser la fente de l’aiguille !</p><p> </p><p>                  Ai-je dit que, juste à côté des Pénitents, vivait la mère Céline (et son mari, spécialiste du divin barbu allemand, antimarxiste en diable) ?</p><p> </p><p>        <em>Ma prof de Fac ! Fallait la voir danser le Rigodon quand elle faisait irruption dans la salle de classe ! Spectaculaire ! Elle était réac comme c’est pas permis mais on prenait notre pied à l’entendre ! Avec un courage pharamineux elle tenait tête à l’adversité dominante ! Quand ça ne jurait que par le vieux Karl et son Manifeste ! Que par Trotsky et Mao qu’on ne lisait même pas ! Ou si peu ! La Barbe, le barbu ! Les glabres jaunes sont les pires à venir ! Et d’une sévérité avec les écrivains ! D’une exigence ! Tel Quel à la poubelle… Le new romance au rebut ! Sartre à entartrer ! Blavoir, au plumard ! Aragon, roi des cons ! Haro sur les nullistes ! Des promesses, toujours des promesses ! De raies qu’on pense… ! Ecoutez donc les béni oui oui… : Pas de réclames, siouplaît ! Ce que vous avez vu, vous  l’avez pas vu. En tout cas, vous la bouclez. Mon pouvoir me vient de plus haut… J’ai toujours été l’enfant chéri… Le petit prodige… Qui saura comment vous châtier,  bandes d’épées… Apocalypse now…. Les anges en hélicoptère ! Little boy et Fat man !!! Les cow-boys qui font la bombe ! Il est eight ‘o clock, Dr Folamour ! Y’a qu’un ch’veu sur la tête à Noeud- Nœud ! Pas de Marcsisme chez nous ! D’aucuns se reconnaîtront ! Qu’ils aillent se faire enluquer ! Reluquer ou relooker ! Il n’y a qu’une dent et  cont’ ce pauv’Jean ! Ca bout là d’d’dans ! Tout mais pas ça ! Mieux vaut mourir à crédit, gueules de déterrés ! C’est dit à qui lira ces lignes !</em> Et autres conneries…</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’on l’aimait bien, la mère Céline, dont l’autre passion était Proust ! Allez comprendre ! 500 pages pour nous dire que Dudule enc… Tatave… Deux styles aux antipodes l’un de l’autre… Eh bien moi j’aime les deux… Pas forcément en même temps…</p><p> </p><p>                  Qui a dit qu’il fallait conserver l’unité de ton dans un roman, nom de nom ? Si c’est nécessaire, oui pourquoi pas ? Mais si l’on veut montrer la diversité du réel ? L’évolution  des choses ?</p><p> </p><p>                  En tout cas, le jeudi, j’étais bon,  outre les courses du matin,  pour le patronage à l’autre église du quartier, plus imposante, Notre Dame des Tables, la plus récente, pas la vraie dont la crypte se trouvait à quelques encablures de l’appartement, et sous l’étal d’André. Nous prenions le car, partions dans les bosquets des villages alentour, lesquels n’existent quasiment plus, détruits par l’urbanisation croissante, les  détestables zones commerciales et les sièges sociaux hors les murs (et certains se plaignent des sangliers !). On s’y ennuyait quelque peu quand on n’avait pas de terrain pour jouer au foot. Quand j’y repense,  je vois des pierres sur les collines boisées et je comprends mieux pourquoi on a nommé le Montpellier des origines Le Clapas. Un peu plus tard, l’été, après la mort du papé, ce serait la colonie des vacances,  toujours sous obédience chrétienne. Là, j’y ai subodoré des choses pas très catholiques à l’époque de la part des révérends pères et sœurs. L’une d’elle, surnommée Belphégor, s’est même mariée à un moniteur… C’est dire…</p><p> </p><p>                  Et le catéchisme à mes heures perdues.</p><p> </p><p>                  De mon côté, dès l’âge de raison, l’esprit critique prit le dessus jusqu’à ce que la lecture de Renan, en Seconde je pense, me fisse basculer définitivement dans quelque chose qui pourrait ressembler à l’athéisme. En revanche,  je reste ébahi par l’esthétique chrétienne telle qu’elle s’exprime dans la majesté des cathédrales, les fresques monastiques et les chefs d’œuvre de la peinture, pour lesquels je n’hésite pas à entreprendre de longs trajets (Piero della Francesca à Arezzo, Holbein à Londres, Mantegna à Mantoue, Bruegel au Prado&#8230; ). Et puis l’exégèse me fascine, les interprétations déviantes, une lecture objective des faits. Je me souviens que je m’étais figuré, entre deux catéchismes, que le fils de l’homme n’était pas réellement mort sur la croix, ce qui expliquait par la suite sa disparition, sa résurrection, les stigmates et même son ascension. Pour moi il s’était simplement évanoui dans la nature. Comme disait Gide de son <em>Thésée</em> : Il avait fait son œuvre, avait vécu. Et donc accompli sa mission de messie. Evidemment, ça n’a pas plu à l’aumônier. On s’est quittés un peu froidement.</p><p> </p><p>                  J’avais dit aussi : Il a bien fallu pour quelqu’un pour créer le monde. Mais qui l’a créé lui ? Cela ne fait que repousser l’origine du problème. Ainsi le monde a très bien pu se créer tout seul… C’était l’esprit malin qui me travaillait sans doute… Satan fait Serpent dans le <em>Paradis perdu</em>, de Milton.</p><p> </p><p>                  Au commencement, le commencement, en ce nom de nom. Ca évite de parler de verbe et autres « johanneries » plus ou moins bibliques. St Jean, je veux dire. Apocalypse, tomorrow.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui je ne crois toujours pas et je n’en suis pas mort…</p><p> </p><p>                  Enfin, j’imagine…</p><p> </p><p>                  Quoique…</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      LAQUELLE SE PROLONGE PAR LA RUE FABRE</strong></p><p> </p><p>                  C’était la rue de mon école. L’école Voltaire. J’y suis allé très tôt. Un an d’avance. Même pas un lustre ! Plutôt bon élève au demeurant. Avec Mme Raynaud, première année, arrivé à Noël, j’étais passé de la treizième à la cinquième place, au fil des compositions. Normal, décrétaient mes parents. Avec Mme Randon, j’étais toujours dans les premiers. Toujours normal ! Monsieur Comes (Caumes ?), taillé comme un rugbyman, me détestait, allez savoir pourquoi. Il m’a fait avaler les crachats de mes camarades souillant le tablier d’une tête de turc du quartier (Il s’appelait Tournemire), croyant que je faisais partie des meneurs. Je l’ai entendu, dans la cour, nier mon intelligence devant Mme Randon qui me défendait. J’en ai fait des cauchemars. Toujours parmi les premiers. Et alors ? Normal, non ? Avec Mme Bigot, une veuve éplorée de fraîche date, famille de pieds noirs (Fais-moi du couscous, chérie !), c’était le yoyo. Un coup 1<sup>er</sup>, Normal !, un coup 4<sup>ème</sup> ou égaré dans les profondeurs du classement. Alors là,  je me faisais enguirlander ! Elle ne m’aimait pas non plus. J’ai toujours attiré certaines antipathies, par maladresse le plus souvent. Pas toujours imméritées, à tout bien considérer.</p><p> </p><p>                  Enfin grâce à M. Randon, le directeur, je me stabilisais. Le salaud, il se sifflait les bouteilles de jus de raisin qui nous étaient destinées. Je suis donc resté 5 ans dans cette école de quartier.</p><p> </p><p>                  Il y avait des gitans dans la classe, bien intégrés au demeurant. Mathieu, Baptista, Ballardo, sans doute un cousin d’Hippolyte Annex, le boxeur. Beaucoup de cruauté à l’heure de la récré. Les souffre-douleurs se voyaient martyrisés dès que les instits avaient le dos tourné. Et comme ils remontaient et descendaient la cour de l’école… Les mollards fusaient. Ou les actes de brutalité. Mais aussi les premiers jeux de ballon, les premiers copains, ceux qui vous dessillent à propos du père Noël. J’ai découvert l’existence des  Chaussettes noires, le groupe de twist,  le joueur de foot monégasque Théo d’origine étrangère et sélectionné en équipe de France, et aussi Picasso, lors d’un cours de peinture un peu libre. Un des maîtres, à l’occasion d’une éclipse exceptionnelle, nous parla un jour de l’an 2000. Je calculais l’âge que j’aurais alors. Ca me paraissait si loin. Je m’en souviens encore. La mémoire est décidément sélective. On m’appelait alors le <em>Petit Pâtissier</em> :</p><p> </p><p>      <em>Au grenier de ma mémoire, j’ai recouvré mon encrier d’enfant.</em></p><p><em>      L’enfance y demeurait attachée, fine pellicule asséchée.</em></p><p><em>      En ce temps-là, je prenais déjà la plume mais me révélais d’une gaucherie maladive dès qu’il s’agissait de noter les beaux pleins et les fins déliés des tristes pages d’écriture. Ma main s’esquivait du côté des marges ; J’étais le prince du pâté. Les maîtres disaient : Tu serais pas un peu pâtissier sur les bords par hasard ?</em></p><p><em>      Les bords ne m’ont jamais quitté…</em> </p><p> </p><p>                  5 ans. Il faut croire que j’ai beaucoup appris. Mais quoi ? Ca j’ai oublié !</p><p> </p><p>                  Curieux que je n’ai point oublié le nom des instits. Alors que je suis incapable de me souvenir du nom de mes profs de lycée : Tata Rebuffy, bonne comme du pain de mie, et Reynes en 6ème (Il me regardait d’un air dégouté et répétait : Le Teulon !), Testu en 4<sup>ème</sup> qui m’a fait découvrir Maupassant, Barrot en 2ne, Brigaud en 1<sup>ère</sup> et  Cascalès en Terminales pour la philo. Un super prof de maths grâce à qui j’ai pris un 15 au bac. Meilleur qu’en français. Ah, le petit vin blanc…</p><p> </p><p>                  Et c’est à peu près tout. …  Ou de la plupart de mes collègues… On fabriquait des balles avec le papier des cahiers de brouillon et on cherchait à piéger le malheureux qui se trouvait dans les buts marqués par deux cartables. C’était une sorte de jeu de paume. On ne lançait pas directement comme un caillou. Juste au-dessous de l’atelier actuel de l’artiste allemande, et enseignante aux Beaux-arts, Nadia Lichtig, spécialiste de la mémoire et des fantômes du passé.</p><p> </p><p>                  On tressait aussi des scoubidous. C’était Sacha qui avait lancé la mode.</p><p>                  Un jour, le frère d’un camarade (je crois qu’il s’appelait Teulé ! Il avait la pelade !), a violemment plongé la main dans la vitre d’une agence qui se trouvait sur la placette qui permet de joindre Jacques Cœur d’un côté et Fabre ou La Monnaie de l’autre. Je vois encore une brave femme du peuple le soutenir par le bras sanglant dont les os étaient à vif et les tendons pendaient et dévaler la rue en criant : « A La miséricorde ! ». Je suppose qu’elle se dirigeait vers l’école afin de téléphoner à l’hôpital… Le gosse hurlait, le pauvre. L’enfance n’est pas de tout repos et certaines blessures marquent à vie. Et pas simplement les cicatrices.</p><p> </p><p>                  L’école a fermé. Elle est devenue maison de repos devant l’éternel. Mouroir pour naufragés de l’existence. Un corps chasse l’autre, comme on dit. J’y suis rentré une fois. Comme la cour m’a paru petite !</p><p>                  Une anecdote m’est revenue en mémoire : dans un recoin ouvert d’une baie, on pouvait acheter des confiseries et autres gâteries. Ray avait conservé une collection de pièces anciennes, de son père je suppose, de même qu’une collection de timbres. Comme elles ressemblaient en plus lourd aux simples Semeuses de 5 f d’alors (en fait 5 centimes), en aluminium commun, j’en chipais quelques-unes pour acheter quelque friandise. La vendeuse fit semblant de ne rien voir. Le larcin découvert,  je me fis houspiller ainsi que je le méritais, moins que je ne le craignais toutefois. Quant aux timbres, je les dilapidais en quelques mois. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Ca reste quand même un bon souvenir.</p><p> </p><p><strong>       </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong>      DE SORTE QUE L’ON ABOUTIT AU MUSÉE DU MÊME NOM</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Le Musée Fabre fut autrefois un collège des jésuites, où avait étudié Ray, de retour d’exil. Lui avait été abandonné par ses parents, ou apparentés, joueurs et fêtards invétérés, chez  une nourrice en Lozère où on lui faisait garder les vaches. Il s’en vantait, les énumérait (La Cerise, la Noiraude…) et nous disait : Et je les garde encore ! Qu’il est bête ! répliquait Zède, qui retrouvait sa spontanéité d’adolescente. Là c’était un bon moment… Vers ses 10 ans,  grâce à la bonté de son supposé aïeul, on le fit revenir et il put suivre un cursus normal, malgré la guerre, jusqu’à la ruine de la famille et la perte des commerces et biens immobiliers, par passion immodérée de la roulette et sous l’emprise des jeux de hasard. On dirait passion toxique aujourd’hui.</p><p> </p><p>                  Comme mon école s’appelait Voltaire, et que Randon nous avait dit que l’on pouvait contempler la statue du grand homme, par Houdon, je me décidais, pour me faire bien voir, tout seul comme un grand moi aussi, à franchir le pas du prestigieux bâtiment dont l’entrée, à l’époque  se trouvait justement dans le prolongement de la rue Fabre.</p><p> </p><p>                  Il était gratuit. Les gardiens n’étaient pas trop regardants et l’un d’entre eux me connaissait, son fils étant dans la même classe que moi. Je lui bredouillai la raison de ma visite et on me laissa rentrer sans difficulté et même avec quelques compliments dont j’étais très friand puisqu’on en était avare chez moi. Aujourd’hui, des panneaux nous avertiraient que certaines scènes pouvaient blesser la sensibilité de nos chères têtes blondes, un peu surprotégées, pas vrai ? Ste Agathe, les deux seins coupés dans deux plats de métal, ça peut traumatiser une âme sensible… Moi, ça me faisait penser à des glaces ou des flans que j’aurais bien dégustées.</p><p> </p><p>                  Je trouvais vite la statue du philosophe, qui me sembla débonnaire, et dont je ne saisissais pas la célèbre ironie,  pourtant si visible. J’en profitais pour regarder autour. L’était bien plus modeste, le musée à l’époque. La plupart des peintures me paraissaient trop sombres, tels bien des tableaux dans les églises, froides de surcroît (si je puis dire). Les sujets religieux m’ennuyaient. Je n’y adhérais pas. Toutefois, les corps de nymphes étaient le plus souvent dénudés. Les statues de déesses antiques trouvaient grâce à mes yeux.  Elles étaient d’un blanc immaculé et longtemps je me suis imaginé ainsi la femme idéale. Je me permis même d’en toucher une. Ainsi la première femme dont j’ai caressé sciemment les seins, fut une créature d’albâtre que je me plais à contempler avec tendresse, à chaque fois qu’il m’arrive de visiter les collections. En même temps, le contact fut plutôt froid, pour une première…  J’ai pu l’identifier : Une <em>Vénus couchée</em>, mollement alanguie, d’un puriste italien, Lorenzo Bartolini. Ceci dit j’aurais bien réchauffé <em>La Frileuse (</em>Houdon, again)…</p><p> </p><p>                  Bref, ce musée participa grandement au réveil, et non éveil &#8211; car il y avait eu un précédent, de mes sens. Ca sert aussi à ça, l’art et ses Beautés fulgurantes. Et puis on s’y aiguise l’œil.</p><p> </p><p>                  Tout ce que je viens de raconter est faux sauf  l’épisode des seins caressés. Je ne sais plus dans quelles circonstances je me suis retrouvé au musée Fabre. Aussi ai-je imaginé cette histoire de Randon et de Voltaire, du gardien aussi. Ainsi, si je me sers d’épisodes vécus je les mêle à des scènes imaginaires car, je le répète, ce n’est pas la stricte vérité qui m’importe. Plutôt la vraisemblable et l’exercice d’une expérience qui  aurait la ville comme trame structurelle. Il importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  J’y retournais plus tard. J’étais davantage attiré par les œuvres modernes. Berthe Morisot et son portrait de femme, haut en couleurs. L’élégante préciosité d’un tableau miniature de Dufy (en fait une corrida !). Les paysages protecteurs de Frédéric Bazille, dont le destin fut si tragique ! Je suppose que le responsable culturel de la municipalité d’alors, Georges Desmouliez, y était pour quelque chose. Il deviendrait bien des années plus tard notre vieil et précieux ami, il dînait souvent à la maison,  notamment quand je recevais des peintres (Viallat, Clément…), et c’est grâce à lui que j’ai pu déjeuner, en sa présence, chez l’immense Pierre Soulages et son épouse Colette. Sur la fameuse terrasse donnant sur la mer. Je me souviens d’un gardien qui s’amusait à interroger les visiteurs sur une œuvre abstraite avant de leur révéler le titre du tableau : <em>Un peu de joie dans beaucoup de tristesse</em>. Et lui de rire et de se moquer grossièrement des snobs qui appréciaient ce genre d’horreur. Eh bien moi, j’appréciais ! J’ai passé une bonne partie de ma vie à me demander pourquoi, et chaque texte que j’écris à ce sujet m’apporte un fragment de réponse. L’œuvre, que j’ai retrouvée, était de Roger Bissière.</p><p> </p><p>                  J’étais loin d’imaginer que, quelques décennies plus tard, j’aurais le plaisir de voir des artistes-amis,  Alain, André-Pierre, Claude, Daniel, Dominique, Stéphane, Patrice, Vincent ou Tjeerd et quelques autres, bénéficier d’expos personnelles en ce même lieu ou intégrer le fond de la collection.</p><p> </p><p>                  Dans les années 80, l’inventif  Jean-Marc Ferrari, animateur de la galerie Medamothi, y avait organisé, salle Renaissance je crois, <em>Futur Corps-passé</em>, anagramme de Supports-Surfaces. Aucun des peintres du groupe n’avait compris le jeu de mots si bien qu’il y eut par la suite quelques raisons de râler, ici aussi. Ils étaient tous présents et vivants. J’ai eu la chance d’en connaître certains dont les postulations esthétiques m’ont marqué à vie. Arnal, Dezeuze, Saytour, Viallat… Et Noël Dolla chez qui j’ai logé plusieurs fois à Nice. Des souvenirs inoubliables.</p><p> </p><p>                  Je ne me suis intéressé à Frédéric Bazille qu’un peu plus tard. Surtout sa dernière période, celle où il ose ! Les nus masculins ! C’est vraiment frustrant que cet artiste si prometteur ait été fauché en pleine jeunesse. On ne saura jamais ce qu’il eût pu produire et s’il aurait égalé ses illustres confrères et amis. J’ai eu l’occasion de travailler sur lui, en toute discrétion, à la demande d’un écrivain (on vient de m’apprendre son décès) qui souhaitait mon avis et me réclamait quelques conseils. Cela m’a d’autant plus flatté qu’il a fait partie ensuite de l’Institut. Moi, c’était le Nobel ou rien. Ce fut rien.</p><p> </p><p>                  Tant mieux. Pas de discours à faire. Ni de justification à fournir ! Fuyons la discussion.</p><p> </p><p>                  Ils sont sur leur terrain nous ne connaissons pas le pays.</p><p> </p><p><strong>        LA RUE MONPELLIERET NOUS MÈNE À L’ESPLANADE</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Une rue en pente qui descend de l’Aiguillerie  où j’avais mes deux coiffeurs :</p><p> </p><p>                  L’un qui m’a provoqué l’un des plus gros chagrins de ma jeunesse quand, de mèche avec l’atroce Zède, il m’a taillé les cheveux en brosse moi qui m’honorais de les porter longs, à la Beatles, ce qui plaisait aux filles, comme la plupart des copains. Comme le petit Tartre se révéla crapaud le jour où il fut privé de ses belles boucles blondes, je devins du jour au lendemain un grand bébé joufflu. Je me fis larguer, ce fut très dur pour moi pendant de longs mois, d’autant que je n’avais pas de moyen motorisé de circulation et ne pouvais me prévaloir de vacances au ski pour faire rêver les copines… L’accident de mobylette n’a rien arrangé… Sédentarité forcée… Prise de poids. Manque de confiance… Et traumatisme tel que j’en suis devenu timide à en rougir ! Je ne vais jamais chez ma coiffeuse, qui pourtant me connaît bien, sans appréhension et je diffère toujours le rendez-vous.</p><p> </p><p>                  L’autre collectionnait les artistes du renouveau figuratif en France, les sétois, un peu en avance sur son temps. J’étais présent chez Ben lors des <em>8 sets à Nice engagés par Christian Laune</em>, qui présida à la naissance de la figuration libre. J’ai rencontré Combas et Di Rosa, galerie des Ponchettes à Nice. Bon contact, aucun des deux n’avait la grosse tête. J’ai écrit un compte-rendu à l’époque ce qui fait que j’ai dû être dans les tous  premiers à évoquer leur carrière. Hervé Di Rosa m’a invité à boire un verre avec lui dans un bar de Sète sur le port et  m’a envoyé le groupe Yaros (Cervera, Biascamano, Consentino) avec qui j’ai sympathisé. J’ai suivi leur carrière en écrivant régulièrement des textes sur eux mais ce n’est que dernièrement que j’ai repris le contact.</p><p> </p><p>                  La rue Montpellieret, la fameuse colline jumelle de la ville d’alors, j’y avais mon bistrot de prédilection. C’est là que j’ai bu un verre de vin blanc avant d’aller passer une épreuve cruciale du bac en Première. A jeun bien entendu,  je ne déjeunais jamais à l’époque. Un peu de café… Je déconseille fortement. Ca n’a pas eu l’effet escompté. Ca a failli même me coûter très cher.</p><p> </p><p>                  Plus tard, sur la placette, à l’emplacement actuel d’une galerie dévolue au Street art,  nous nous réunissions afin de composer le magazine Reg’arts, auquel je contribuais. Et qui devait être finalement assimilé à L’art-vues. A laquelle je contribue toujours. Grâce à la confiance de mon ami Stéphane Jurand, lequel m’a toujours laissé libre de mes choix,  considéré comme un électron libre, et m’a permis donc de m’épanouir dans le journalisme. C’est mon activité principale depuis que j’ai mis un terme à mon travail d’enseignant. Ah, il m’en fallu avaler des couleuvres au début, entre l’une qui me trouvait trop littéraire (Catherine Millet), une autre qui me trouvait meilleur dans la critique des livres qu’en art (Reg’art), une troisième qui tronquait mes textes et ainsi en déformait le sens (Tendances du Sud…)… C’est sûr que si  l’on ôte d’un texte dialectique sa partie antithétique, ça n’a plus du tout la même signification… On apprend tout le temps…</p><p> </p><p>                  L’Esplanade,  je l’ai connue dans tous ses états avant la construction du Corum. Au temps des fêtes foraines, les guitares électriques, rutilantes, qu’on gagnait en jouant me faisaient très envie. Ou plutôt qu’on ne gagnait jamais. D’ailleurs on ne jouait pas, forcément ! On avait droit à un beignet et ça, franchement,  nous adorions. Lui, mon grand-père, jouait depuis peu les figurants dans un film dont l’essentiel se déroulait précisément dans un local du bout de la rue Montpellieret, la deuxième colline de la ville, sur la placette qui reçoit les rues du Collège, de la Monnaie et Glaize.</p><p> </p><p>                  Cette esplanade me rappelle une chanson locale :</p><p>                  <em>Les étudiants de Montpellier/Sont trop fainéants pour travailler/ </em></p><p><em>                  Ils se baladent/Sur l’Esplanade</em>.</p><p> </p><p>                  Je ne les ai pas trouvés cossards quand je les ai rejoints dans les années 70. Tout juste bien trop politisés. Ca ne me déplaisait pas au demeurant. Malheureusement, cela faussait le point de vue sur les œuvres littéraires. Pensez : Corneille à l’aune de la lutte des classes. Les rapports de production dans l’œuvre de Montesquieu ! L’appareil idéologique ou répressif d’état dans les pièces historiques de Shakespeare ! Les infra et superstructures marxiennes à l’œuvre dans la Comédie humaine ! Les valeurs d’échange dans <em>Les lois de l’Hospitalité</em> de Klossowski (Je déconne. Les enseignants, peu curieux, ignoraient jusqu’à son existence !). Même Althusser ne s’en est pas remis. Il a tué son épouse à la hache. Et autres conneries…</p><p> </p><p>                  Cela m’a fait perdre beaucoup de temps que j’aurais dû passer à étudier sérieusement. En revanche les études, philosophiques, appliquées au classique Racine, sur le Temps de Georges Poulet (trois conceptions de plus en plus transcendantes, à l’œuvre dans les pièces), sur la problématique de l’œil vivant chez Starobinski (les divers types de regard), ou les découpages structuralistes (Antichambre, chambre et Monde extérieur) de Barthes m’ont beaucoup apporté. Cela dépoussière les chefs d’œuvre et les fait sortir de l’étude des sources biographiques, de la bibliographie et des notes de bas de page, la scolastique universitaire, quoi. J’oublie les études freudiennes de Charles Mauron et marxistes de Lucien Goldman (évolution du théâtre de Racine en fonction des idéologies, religieuses, fluctuantes, de son temps). Racine n’est qu’un exemple parmi d’autres.</p><p> </p><p>                  Influencé par ces lectures, je m’intéressais surtout à ce que l’on désignait alors comme la dissolution du sujet. On ne disait pas : je parle mais « ça parle » et, au-delà de l’inconscient, on supposait que l’Histoire parlait à travers nous. J’ai ensuite passé ma vie à le reconstruire, à le retrouver. Le sujet je veux dire.</p><p> </p><p>                  L’Esplanade,  j’ai appris récemment qu’elle avait été aménagée sur l’ancienne butte St Denis et qu’un projet haussmannien devait y conduire, à partir de la Préfecture, dans le prolongement de la rue Foch, autrefois Impériale, on imagine le massacre ! Abandonné grâce à la résistance des riverains et en raison du grand nombre d’hôtels particuliers qu’il aurait fallu détruire. Ouf, on l’a échappé belle !  Que seraient devenues toutes ces rues et ruelles tordues dans lesquelles je circule ?</p><p> </p><p>                  Sur l’Esplanade, je me souviens avoir vu de placides girafes et des chameaux très énervés. Ce devait être un cirque. Devenu parking, j’étais présent quand un camarade plus mûr, audacieux, persuadé de sa réussite, s’est mis par défi à faire du charme à une femme mariée, et dans la foulée à une prof d’histoire plutôt laide (Quelle injustice ! C’est moi qui me suis fait engueuler car il m’avait demandé de l’espionner à la suite d’un pari idiot). J’y ai vu aussi un ancien pote, pris de boisson un peu par ma faute, agresser verbalement les passants et notamment les vieux qu’il qualifiait de c…. Son père était commissaire… J’y ai vu enfin le Général Alcazar jouer ses compositions à quelques précoces groupies du côté de la mare aux cygnes auxquels enfant, j’apportai du pain rassis. Interdit aujourd’hui. Une groupie serait forcément sous emprise.</p><p> </p><p>                  Au retour d’une feria nîmoise, où l’on s’était fait embaucher, et entuber, par un restaurant de pieds noirs (Chéri je t’aime, chéri je t’adore,  comme la salsa del pomodoro, ya mustapha…), nous avions pris un pastis, le lundi matin, deux condisciples et moi, juste avant de rejoindre nos camarades en classe. On avait dû faire sauter une heure ou deux, ce devait être l’EPS. De toute façon, nous avions inventé un système qui permettait d’effacer le nom des manquants sur les feuilles d’absence. C’était devant le kiosque Bosc. Nous y refaisions le monde. Bien des années plus tard, j’étais invité au même endroit en tant que VIP par l’un de mes amis faisant partie de la municipalité  Saurel : Guy B, qui fut aussi mon éditeur (le livre objet <em>Ephémérides</em>, réalisé avec André-Pierre Arnal). L’un de ces deux camarades jouait fréquemment avec mon grand-père paternel au cercle de jeu de la rue de Verdun. Comme quoi le démon ne l’avait jamais quitté car il avait largement dépassé la soixantaine. Ce condisciple, bien plus mûr que moi, ne comprenait décidément pas que je n’aie pas la curiosité de revoir ce grand-père-là. C’est que je me souvenais de notre unique rencontre… L’autre tenait un commerce de fromages tout près des Halles. Son affaire, héritée des parents, était florissante et nous enviions tous sa destinée toute tracée alors que nous doutions de la nôtre. Sauf que l’apparition des super puis des hypermarchés fit qu’en une saison sa boite se retrouva en faillite. La dernière fois que je l’ai vu, il était aux portes de la misère. Avec ses accidents qui déjouent tous les calculs… Schopenhauer n’aurait pas mieux dit…</p><p> </p><p>                  Près du bar où j’ai fêté mon bac avec les copains et une Sissi (mes hommages !) pour un temps retrouvée, existait une salle de sport, un peu pionnière dans les années 60, qui s’appelait le Gymnaute. Ray, soucieux d’y entretenir sa ligne, y allait régulièrement et je l’y accompagnais, parfois même j’y allais sans lui. Cela ne me plaisait pas trop : rameur, vélo en salle, trotteur… Un jour, j’ai demandé à essayer le sauna. On agréa ma demande. J’entrais dans le réduit surchauffé, accompagné d’une des employées (ou était-ce la patronne ?). Un type y suait à grosses gouttes. Le problème c’est qu’on m’y oublia. Et que l’idée ne m’en vint pas d’en sortir. Heureusement, la même personne finit par m’en délivrer, inquiète, plus que moi manifestement. J’étais très résistant, semble-t-il. J’aurais pu mourir déshydratée, m’a-t-elle expliqué. De mon côté, j’avais simplement ressenti une intense fatigue. 10 mn de plus et je m’endormais. A partir de ce jour, elle a fait attention et m’a surveillé de plus près. Puis Ray a cessé d’y aller et bien évidemment j’ai fait de même et sans regret. Je devais avoir 14 ans.</p><p> </p><p>                  On n’est pas sérieux, à cet âge-là. Rimbaud n’aurait pas mieux dit.</p><p> </p><p>                  L’Esplanade s’arrêtait brusquement, sur une sorte de falaise abrupte. Le paysage qui s’étendait aurait été parfait pour des peintres amateurs si des barres HLM n’étaient point venues en contrarier la perspective.</p><p> </p><p>                  En bas, le cabinet de mon psychothérapeute, qui s’est servi de mon cas pour nourrir sa thèse. Des phobies de plus en plus fréquentes dont je ne m’expliquais pas la cause : en public notamment, à la fac, mais de façon intermittente. Grâce à lui, au dossier qu’il m’avait préparé, j’ai évité le service militaire. On m’a dit que je ne pourrais jamais devenir prof. Ce qu’on peut dire comme sottises. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  En contrebas aussi le magasin Bréguiboul, spécialisé dans les bonbons. Trois nuits formidables passées avec le fils aux trois fameux jours de tests à Tarascon,… Quant à la fille, une artiste sur laquelle j’ai eu l’occasion d’y aller de ma plume, je l’ai croisée souvent dans maint vernissage. Elle a longtemps travaillé sur le thème du balai, comme prolongement du pinceau mais qui efface de même que le temps qui nous fait oublier. Ne reste alors que la poussière. Rasé le dépôt de bonbons et de réglisses. Le progrès ne fait pas de cadeaux.</p><p> </p><p>                  A sa place aujourd’hui le tramway et le bout du Corum où il m’arrive d’aller voir des concerts (le chanteur Christophe, un peu avant sa mort, Hugues Aufray un peu avec la sienne ; régulièrement différée).</p><p> </p><p>                  On passait par le Boulevard Bonne-Nouvelle et l’on se retrouvait ainsi sous les Beaux-arts. On rejoignait alors le bar d’Edouard, dont Tjeerd Alkema, qui avait son atelier tout près, avait reproduit le nez en sculpture géante, en plâtre il me semble, dont celui-ci n’était pas peu fier. Qui a bon nez a bon membre, lui répétaient les clients. En parler à Gogol. Je lui avais dédicacé un livre : <em>Le nez d’Edouard, s’il eût été plus court, la face du faubourg en eût été changée</em>. Pascal n’aurait pas mieux dit. J’ai habité juste au dessus. Une paire de mois à peine.</p><p> </p><p>                  Pas très loin du bar et du faubourg de Nîmes, Jean-Marc Ferrari et Brigitte Rambaud avaient ouvert une galerie associative baptisée Medamothi, le nom de l’île aux peintres dans Le <em>Quart livre</em> de Rabelais, dont on sait à quel point il m’est précieux. Pendant plusieurs années, grâce à lui, j’ai pu rencontrer des tas d’artistes (Yves Reynier, Anita Molinero, Albert Ayme…) et lui présenter mon ami marocain Fouad Bellamine, qu’il a exposé et avec qui nous avons préparé une collective à Rabat dans une galerie huppée. Cette expo fit scandale et nous dûmes en partir dare-dare (nous : c’était Ferrari et ses formes grotesques en papier adhésif Venilias, en cône, passés à l’encre, Alkema et ses spirales de photos, le vidéaste Lobstein et moi). Nous exposions aussi des papiers découpés de Gauthier, des collages de Reynier et des petits sacs peints d’une virgule de Noëlle Tissier. J’ai riposté par des articles publiés dans la presse de Rabat : <em>Au royaume les aveugles, les borgnes sont rois</em>.  Nous étions en monarchie. Pendant des semaines, je regardais sous le paillasson avant de rentrer chez moi, avenue de Palavas, au cas où quelque bombe…</p><p> </p><p>                  Un peu auparavant j’avais pas mal déconné avec l’amie de cœur de mon hôte, mais là je n’y étais pour rien. C’est elle qui m’a entraîné là où nous n’aurions jamais dû aller. Il n’empêche, encore une fois,  je l’ai échappé belle. D’aucuns auraient pu très mal le prendre. Mais nous avions des projets à honorer. J’en retiens mon premier essai hors journalisme ou revue, paru aux Editions Stouky. Un collector.</p><p> </p><p>                  Les Beaux-arts se trouvaient dans une descente égarée au bout de la rue Salle Lévêque, résidence au Moyen Age de l’évêque de Maguelone, alors en bis-bis avec la dynastie de Guilhem, derrière la moderne Notre Dame et le Musée. J’ai souhaité quelques temps intégrer l’école en tant qu’enseignant. J’avais entrepris des démarches pour ce faire, rencontré le directeur Bessil, le représentant du ministère (Jean-Marie Touratier, lequel m’avait présenté Orlan, au Riche, place de la Comédie, et Gina Pane galerie Laune). Mais j’ai vite compris que les dés étaient pipés, que telle n’était pas ma vocation et ne me suis pas, en définitive, présenté. J’ai bien fait car j’aurais eu du mal à me passer de littérature pure et à me contenter d’écrits de spécialistes de l’art ou de quelques philosophes dans le vent nécessaires en culture générale. C’est l’artiste Claude Sarthou, avec qui j’ai été très lié à une certaine époque, qui l’a obtenu. Elle a d’ailleurs cessé ses activités plastiques. Elle a tout de même réussi à me faire réaliser ma seule œuvre gravée, que ma fille a récupérée parce qu’elle lui plaisait. Sans savoir que j’en étais l’auteur… Une vocation suspendue…</p><p> </p><p>                  Un élu m’avait tellement bien affirmé que je pouvais compter sur son impartialité que j’ai compris que je n’avais aucune chance.</p><p> </p><p>                  Dans une ruelle parallèle, Vieille Aiguillerie, terminée par une statue de St Roch en pèlerin, avec son fidèle chien de légende, vivait un incroyable compositeur, Armand Mirallès, animateur de son association, Frigico. Je pense que l’appartement était squatté car vétuste, tout en demeurant magnifique. J’ai conservé une petite merveille de lui, en cassette, et dédiée à Dada : <em>Les Boniments</em>. Il m’avait enregistré lisant mes textes et il avait une manière particulière de jouer avec une guitare désaccordée qui me sidérait. Très John Cage… Un remarquable performer vocal. Je l’ai vu en concert en première partie d’Henri Chopin, le pionnier du genre…</p><p> </p><p>                  Jean Azemard a exposé dans la hall. Marie Banégas y a joué (du Gatti ?). J’y ai participé à une table ronde avec René Pons et Jean-Claude Hauc..</p><p> </p><p>                  Rue Salle-Lévêque, un camarade de classe, Trousse, orphelin de père et d’une famille très aimante, ce qui n’était pas pour me déplaire. J’ai révisé mon oral du bac chez eux. Le pauvre : il a été le seul de notre classe à redoubler alors qu’il ne le méritait point. Mais victime d’une injustice fondée sur un malentendu, il s’était fait massacrer par un des professeurs, ce qui lui a été fatal.</p><p> </p><p>                  Y vivait aussi Jacques A, psychanalyste émérite, à qui je venais apporter mes exemplaires de tête de Textuerre, plus tard du Chat messager, qu’il nous achetait régulièrement : Viallat, Clément, Alkéma, Gauthier, Reynier, Arnal, Saytour, Dezeuze, Vermeille que du bon ! On se revoit souvent le samedi, du côté de Sommières. Dans une période de dèche absolue, Jacques m’a racheté quelques œuvres de ma naissante collection d’amis généreux, ce qui m’a permis de tenir quelques temps et de liquider quelques dettes. Je lui en ai toujours été reconnaissant. En revanche, je regrette certaines de ces œuvres, auxquelles j’étais attaché.</p><p> </p><p>                  Pour en revenir aux Beaux-arts, si l’on me demandait quelles œuvres m’ont le plus marqué dans ma vie, je les diviserai en trois catégories : les immortelles, celles qui mont initié à l’art moderne ou contemporain, et celles que j’ai pu voir de visu, dans ma situation privilégiée de critique d’art (puisque je fais partie de l’AICA).</p><p> </p><p>                  Parmi les immortelles je distinguerai :</p><p> </p><p><em>La Flagellation du Christ</em>, de Pierro Della Francesca (Je suis allé le contempler à Arezzo).</p><p><em>Adam et Eve</em>, de Cranach, dont le traitement des corps me fascine.</p><p><em>Le retable de l’agneau mystique, des frères Van Eyck. </em>Sommes retournés à Gand pour le voir.</p><p><em>La chambre des époux</em>, de Mantegna (Un jour de l’an inoubliable à Mantoue).</p><p><em>La chute d’Icare</em>, de Brueghel En avons vu de très beau sur l’hiver, à Bruxelles. Mais Icare était en restauration. Il a donc laissé quelques plumes.</p><p><em>L’école d’Athènes</em>, de Raphael (Ben, le Vatican, quoi !).</p><p><em>Les Ambassadeurs</em>, du peintre allemand Hans Holbein et son anamorphose (National Gallery).</p><p><em>La ronde de nuit</em>, de Rembrandt et sa science de la lumière (Amsterdam)</p><p><em>Les ménines</em>, de Vélasquez (Au Prado, évidemment). Et sa mise en abyme.</p><p><em>La mélancolie</em>, de Dürer. Enigmatique à souhait.</p><p>&#8211;<em>Le radeau de la méduse</em>, de Géricault Des dimensions spectaculaires. (Louvre)</p><p>&#8211;<em>La mort de Sardanapale</em>, de Delacroix. La composition m’a toujours fasciné (Louvre).</p><p>&#8211;<em>Olympia</em>, de Manet (Orsay). Le culot incarné et la modernité en marche.</p><p>&#8211;<em>Ta matete</em> , de Gauguin. Plus en odeur de sainteté mais je demeure fidèle à son œuvre.</p><p>-Une des <em>Montagnes Ste Victoire</em>, de Cézanne (C’est notre star du monde méditerranée).</p><p> </p><p>         Expliquer pourquoi me prendrait des pages…</p><p> </p><p>                  Pour l’art moderne et contemporain, c’est davantage l’œuvre dans son ensemble qu’une toile en particulier :</p><p> </p><p>&#8211;<em>Number and Alphabet</em>, de Jasper Johns. On ne peut faire mieux dans la représentation poussée au maximum</p><p>-Les toiles très fluides d’Helen Frankenthaler. La couleur on l’aime ou on l’aime pas.</p><p>-Les toiles très virulentes de Joan Mitchell. La peinture américaine est la plus puissante.</p><p>-Les <em>Women</em> de De Kooning : et la variation sur un thème.</p><p>&#8211;<em>Portrait d’une blonde</em>, de Francis Picabia</p><p>-Giacometti : L’homme qui marche. Pour moi c’est du Beckett incarné.</p><p>-Matisse : <em>L’atelier rouge</em>. C’est le plus grand, indubitablement.</p><p>-André Masson : le plus mal connu des grands surréalistes.</p><p>-Bram Van Velde : Quelque chose me touche mais je ne saurais dire quoi.</p><p> </p><p>                  La rencontre avec les toiles des années 60-70 de Soulages, expo au Musée Fabre (Merci Georges Desmouliez !), avait été déterminante, puis celles de Poliakoff.</p><p> </p><p>                  A partir de Soulages,  je ne manquais pas, dans toutes les villes que je traversais, notamment sur la Côte d’azur, d’écumer les musées et Fondations, galeries et Centres d’art, afin de me nourrir de peinture abstraite,  et au-delà. Léger, Chagall, Matisse, Maeght et ses Calder…</p><p> </p><p>                  Je suis bien obligé d’avouer que j’ai été pris d’une passion temporaire pour Dali, grâce auquel je me suis intéressé à la peinture surréaliste. Suis allé à Cadaquès, à Figuéras. Ai acheté des livres d’art sur lui. Je m’en suis vite lassé. De Dali, je veux dire. Les surréalistes ? J’aime surtout Masson. Certains Chirico. Quelques Max Ernst.</p><p> </p><p>                  Et que j’ai dû m’improviser critique d’art quand la famille de la Coopérante (… plus tard) dégoisait pis que pendre en sortant d’une expo Arman, en Arles, cloitre Ste Trophime, que je trouvais quant à moi inventive, pertinente et à mon goût. Lutter contre les préjugés, les visions étriquées, une conception bourgeoise de l’art, cela m’a toujours plu. Le virus ne m’a jamais quitté, à deux ou trois années près. Ce fut mon premier acte de critique d’art sans le savoir.</p><p> </p><p>                  Parmi les œuvres dont je me suis senti proche</p><ul><li><em>Le disque d’or, de Tjeerd. Un travail in situ tel que les compagnons ont dû en effectuer dans les temps immémoriaux de leur Tour de France. La fameuse coquille, notamment près de la Canourgue. C’est une de ses premières anamorphoses : il a creusé les contours sur le mur et disposé les gravats au sol. Et peint le cercle en doré. C’est superbe. Medamothi 1.</em></li><li><em>L’atelier, de Barcelo, exposé rue Urbain V (Medamothi 2), dont je gardais le local, en ma période un peu bohème, entre deux apparts. C’était nos premiers RV avec ma future épouse. Quand nous parcourons la Collection Lambert, en Avignon, nous ne manquons pas de rendre visite à ce tableau qui nous est cher et que le galeriste parisien a acquis justement quand je gardais les lieux… On a l’impression que le peintre y déverse de la peinture sur nous… Il n’était pas connu alors.</em></li><li><em>Une série de toiles d’Alain Clément que j’avais vues dans son atelier, à Montpellier. Par gestes répétés du poignet et en changeant graduellement de couleurs, le corps de l’artiste se déplaçait vers le centre en saturant de plus en plus la surface. Si bien que le geste, au début perceptible et déterminé, se fond à l’ensemble et se fait indéterminé, produisant comme un effet de miroir. De même en musique un maximum de déterminations dans la composition produit un effet d’indétermination à l’audition. J’ai toujours associé ce procédé à la théorie des catastrophes de René Thom que j’avais découverte dans un article du Monde. Il s’agit de modéliser les basculements topologiques qui font passer du bassin à la fontaine, du fœtus au vivant, du ciel couvert à l’orage, de l’énervement à l’explosion de violence, de la conserve saine à la conserve frelatée, de la vie à la mort comme ses machines à sous qui font dégringoler des pièces au bout d’une série de poussées etc. Alain Clément a illustré avec ce procédé mon texte </em>Connexités<em> paru aux Manuscrits de Textuerre. Il m’a offert un pastel sur papier gris bleu qui illustre parfaitement les propos que je viens de tenir.</em></li><li><em>Un opéra, de Dominique Gauthier, lequel compose ses immenses tableaux selon un protocole préétabli, avec le plus souvent pour base le carré. Il y a donc dans ses peintures une part de déterminé et une part d’imprévu. Chaque année je reçois ses vœux en peinture et ça commence à faire une jolie petite collection. Qui couvre tout un pan de mur. C’est ce que j’essaie de faire dans la plupart de mes livres, à commencer par celui-ci, où je sais par où je passe mais pas ce qui va me revenir en mémoire, ou déclencher mon imagination.</em></li><li><em>Anna Veronica Janssens : incroyable expérience que d’être plongé dans un bain de lumière, grâce à un brouillard artificiel assez dense pour nous perdre dans des teintes de jaune et de rose. On a l’impression de pénétrer une sculpture comme on le ferait d’une architecture et l’on doit se perdre pour mieux se retrouver. Cela m’a rappelé des épreuves initiatiques du style de celles que l’on fait subir aux deux jeunes héros de La Flûte enchantée : Tamino et Pamina.</em></li><li><em>James Turell : la première fois que je suis entré dans des salles obscures telles que les avait conçues James Turell (C’était au Musée des Beaux-arts de Nîmes, l’ancêtre de Carré d’art, et j’ai eu l’occasion de féliciter Bob Calle pour ce choix), j’ai eu l’impression de repartir à zéro par rapport à tous mes préjugés sur l’art. On est noyé dans les ténèbres et, petit à petit, la couleur nous apparaît comme en un bout du tunnel. Sur le mur ou dans un renfoncement. C’est in-photographiable. Il faut le vivre pour le croire. </em></li><li><em>Les Tableaux algébriques de Georges Autard. Ce qui me plaisait dans cette série dévolue aux mathématiques, c’est que Georges faisait coïncider le tableau comme espace au tableau en tant qu’ustensile scolaire. On y trouvait le monochrome (le noir dans le fond, la gestualité manuelle des signes algébriques, la couleur de temps en temps). Et l’idée d’une figure en plan qui se justifie d’elle-même. Un tableau qui représente un tableau.</em></li><li><em>Une série de dessins à l’encre de Daniel Dezeuze : Il nous l’avait offerte pour financer notre revue, Textuerre. Il dessinait un losange ou un carré sur pointe et le divisait grâce à des traits en compartiments géométriques à chaque fois différents. Cela produisait comme des signes calligraphiques, juxtaposés, et donc au bout du compte une amorce d’écriture graphique.</em></li><li><em>Je suis un inconditionnel des collages de certes postales d’Yves Reynier. Les images, leur espace, leur temps, leur couleur et leurs références culturelles s’y mêlent, un peu comme dans l’univers du rêve où tout est rendu compossible. De plus, Reynier parvient à occuper un espace important avec un minimum de concentration. Et puis c’est mon ami : j’adore discuter avec lui</em></li><li><em>Moins connus, les opéras d’André-Pierre Arnal, sortes de cocotes en toiles de petits formats mais accumulées dans des stèles en plexi et dans lesquelles on peut plonger la main pour retirer une œuvre aux dimensions manuelles justement. </em></li><li><em>Difficile de ne pas citer Claude Viallat, mais comment choisir dans l’immensité de sa production ? J’ai une prédilection pour les bâches dont la composition délimite les surfaces où poser les formes et les différentes couleurs. Et par dessus tout, celles où se déploient des contre-formes traitées aussi grâce à l’épandage coloré. Plus des gestes manuels directement au pinceau à l’intérieur des formes cernées.</em></li><li><em>Difficile aussi de ne pas citer Patrick Saytour, je pense en particulier à ces croûtes récupérées dans quelque brocante, mise sous verre épais et translucide et qui se voient transfigurées par l’effet de flou et par l’encadrement.</em></li><li><em>L’histoire de l’art revue et corrigée par Joa Mogarra : je pense à sa spirale de pelure d’orange d’après Smithson. A sa version urinaire de la Fountain de Duchamp. Ou au Mont Lozère. Ou à un spectre de Rorschach, bleu qui ressemble à un caleçon. . </em></li><li><em>La série en vidéo des Pierrick et Jean-Loup, de Pierrick Sorin qui s’invente un frère imaginaire pour filmer des petits sketches burlesques. J’aime aussi ses hologrammes, magiques.</em></li><li><em>Les boules en cire noire de Jean-Luc Parant, que j’ai découvertes, émerveillé, au tout début de ma carrière scripturale. Une ode concrète à la main et aux yeux. </em></li><li><em>Les mystérieux tissus collés et libres de Max Charvolen, qui se sert de l’architecture des lieux où il expose pour en extraire des formes inédites qui n’appartiennent qu’à lui. </em></li><li><em>Les barricades mystérieuses, de Vincent Bioulès, un intérieur où le peintre peint en nous regardant, à la Velasquez, devant des fenêtres qui s’ouvrent sur l’extérieur et sur la peinture tandis qu’une femme, sans doute son épouse Rosa, joue du piano.</em></li><li><em>Des œuvres mythologiques de Combas, telles que son Achille ou Hannibal contournant Sète ou même les Gladiateurs de Narbonne où on sent chez lui, dans la volonté de saturation, come une tentation infinie de l’abstraction et ses limites.</em></li><li><em>Le château dans la tente, de Fabien Boitard, l’un des artistes qui m’a incité à défendre mordicus la peinture, même s’il lui arrive de la malmener.</em></li><li><em>L’homme qui traverse les miroirs, de Philippe Ramette…</em></li><li><em>Certaines toiles de Stéphane Bordarier, avant les monochromes (que j’apprécie aussi), quand il effaçait les couleurs de sa polychromie ocre et brune. </em></li><li><em>Les cartes postales de province, rédigées à l’aide du Bottin découpé, de Valérie Mrejen. </em></li><li><em>Les anagrammes à feuilleter comme un dessin animé d’Armelle Caron.</em></li><li><em>Et bien sûr les plans de ville recomposés par Pierre Joseph, de Pierre Joseph, dont un est mis en exergue en cet ouvrage. </em></li><li><em>Il y a le cas très épineux de C.L. dont j’appréciais particulièrement l’œuvre mais qui est mis au ban du milieu artistique pour des raisons qui impliquent l’homme et non l’artiste. Belle émotion face à ses installations au Musée Soulages, à Nevers, à la Biennale de Venise, au Mac Val, dans les combles de la collection Lambert etc. Mais il y a ces accusations… Prendre son parti serait faire injure aux victimes. Et je ne préfère pas prendre parti. Je m’y suis essayé et les réactions outrées m’en ont découragé. L’artiste est assez grand pour se défendre lui-même. </em></li></ul><p>                  Je pourrai en citer des dizaines mais de moins connues (les <em>Ciel</em> de mon ami Clarbous, les enfants au jardin d’Estelle Contamin, les portraits classiques de Dorothée Clauss, les autoportraits de Jacques Fournel, certaines toiles abstraites de Serge Fauchier, le pic St Loup de Serge Lunal, les photos froissées sur plâtre de Jean Denant, les papiers marouflés aux lignes extra fines de Jacques Clauzel, la photo de maison fantôme signée Nadia Lichtig, les grands tableaux pleins de signes de Patrice Vermeille…)</p><p>      Ou dont  je ne me suis entiché que plus récemment : les scènes de guerre de Cristine Guinamand, les érotiques de Nazanin Pouyandeh, la <em>Flying house</em> de Jeanne Susplugas.…</p><p>      Ou celles des amies, que j’ai à la maison (d’Aline ou Oddbjorg, Carita, Paola, Francesca, Martine, Dominique L…) et côté masculin, Jean-Marc S ou le regretté Luc Bouzat.</p><p>      Ou ceux avec qui j’ai travaillé sur des livres comme André Cervera pour <em>Apparition</em>, Gaspard de Gouges pour : <em>7 escales à Ithaque, </em>Denis Castellas pour<em> Notes d’ombres, </em>Anna Baranek pour<em> L’étang de l’or……</em></p><p><em>      </em>Ou ceux des générations passées, je pense à Soulages, à Alechinsky, à Richarme…</p><p>                Le pâté de maison qui abritait Medamothi a été démoli et remplacé par le service du tram.</p><p> </p><p>                    La démolition a balayé aussi mon ancien garage, Lauvergne, où Ray me payait régulièrement l’entretien ou réparations et même l’essence. Alors là,  je dois dire qu’il a assuré. C’est vrai que nous étions devenus un peu plus prospères. Comme quoi la paternité se révèle à partir du moment où l’enfant n’en est plus un. Il est devenu un quasi-adulte quelque peu tâtonnant puisque j’avais entrepris des études hasardeuses. Peu de places aux concours. Et l’on n’était pas bien préparés, je m’en rends compte à présent. Par rapport à la capitale en particulier. De sorte que malgré les discussions à fuir et les brutalités traumatisantes, nous nous sommes pas mal réconciliés avec le temps et ce n’était point désagréable de discuter avec lui. Il s’emportait toutefois, en matière politique où il était, de gaulliste passé à socialiste version Frèche.</p><p> </p><p>                  Ces garagistes, honnêtes comme on n’en fait plus, m’avaient dégoté une Toyota grise toute racée, à un prix ridicule, et j’avoue que cette voiture aura été celle de ma vie. C’est d’ailleurs avec elle que nous sommes descendus (puis remontés du…) au Maroc, Ferrari, Alkema, Lobstein et moi, plus précisément à Rabat, en traversant toute l’Espagne et le Rif. J’y ai connu là mon premier mirage : je voyais de la neige au lieu du sable du côté de Séville, neige que j’avais subie à mon départ d’Albi où j’avais laissé mon  ami Roland. Et la fatigue aidant… Il fallut nous arrêter pour m’en persuader… Toucher la prétendue neige… Me rendre compte de mon erreur… Jusqu’à l’étape suivante. Nos sens nous trompent. Ne pas toujours croire à ce qu’on se persuade d’avoir vu. Là j’en ai eu la preuve.</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais été un passionné de voitures. En revanche, j’aimais conduire plutôt qu’être conduit et les longues distances ne me faisaient pas peur (Paris, Oslo, Prague, Berlin, Naples, Amsterdam…), quel que soit mon véhicule, et j’en ai eu autant que d’appartements dans la ville dont je parle. Une trentaine en tout.</p><p> </p><p>                  Le père de mon ami Jean-L. tenait un garage en face Lauvergne, sur le pont du Verdanson. Un bel homme très sympathique, qui cumulait certains des défauts des braves gens, ignorant et fier de l’être, homophobe surtout. Il aurait donné sa chemise et en même temps, râleur impénitent, comme beaucoup d’artisans et commerçants.</p><p> </p><p>                  Pourtant aimable et drôle, si l’on aimait ce type d’humour un peu lourd. Sa femme était délicieuse, fine, intelligente, affectueuse et assez jolie. Mon copain était fier, à raison, de sa mère.</p><p> </p><p>                  Lui faisait de la natation et du rugby, à quoi il voulut m’initier, en vain. Il était baraqué et taillé en athlète quoi que de taille moyenne, avait un succès fou auprès des filles et je l’admirais et l’enviais beaucoup. En colonie, à 14 ans et des poussières, il séduisit la monitrice qui en avait plus de 20 et ressemblait à BB. Bien sûr,  elle se fit virer. Lui se fit plaindre, le rusé. Nous étions tous fiers de lui et quelque peu jaloux. Il avait eu accès à des mystères qui nous intriguaient. Ses parents étaient à l’aise, les miens pas trop, aussi la mayonnaise ne prit pas totalement entre eux. Quant à mon copain, nos chemins divergèrent après son premier mariage et quand j’entrepris des études. Je regrette de l’avoir perdu de vue. Il est devenu kiné. Il habita un temps, rue de Castelnau (Ancien chemin, autrefois) presque à l’endroit où ma sœur a repris la villa en laquelle nos parents ont terminé leurs jours. Ce qui fait que je connais bien ce quartier qui mène au cimetière St Lazare. Je n’y ai que des mauvais souvenirs de jeunesse  (la proximité du cimetière sans doute). Il est venu m’acheter un livre, lors de la Comédie du même nom. J’ai apprécié. Il s’agissait de <em>La fin du grand Sam</em>, mon hommage à Beckett. Je l’ai croisé plus tard. « Il est bizarre ton livre », m’a-t-il dit, et répété. Ce n’était pas faux, pour l’essentiel.</p><p> </p><p>                  Manifestement, il n’avait pas aimé. C’est vrai que ce livre est bizarre… Absurde même. C’était tout de même un bon copain.</p><p> </p><p>                  Après mon accident de mob et bien que boitant encore, j’ai voulu m’y remettre au plus vite afin de conjurer l’appréhension. J’ai emprunté son engin à une vague connaissance qui trainait par là avec notre bande du cimetière St Lazare en lui expliquant qu’il s’agissait de parcourir seulement cet ancien chemin – lequel passe devant la Pierre rouge et les ateliers où Fata Morgana faisait éditer ses précieux ouvrages. Une garde rapprochée de copains me protégeait. C’était sans compter sur l’inconscience d’un propriétaire de chien qui, ayant laissé le sien sans laisse, a vu le cabot lui échapper et foncer délibérément sur notre groupe. Les autres ont réussi à l’éviter, pas moi. Chute et grosse frayeur par rapport à ma cheville accidentée. Le courageux proprio en a profité pour s’éclipser. La tête du généreux prêteur quand je lui ai rapporté sa machine avec une pédale tordue… C’était ma période de malchance… Faut pas toujours jouer avec ça…</p><p> </p><p>                  Nous avions tenté, avec Martine A. (la grande galeriste de Paris !) et Marc P. (Directeur d’école d’art et président de l’AICA), une cohabitation qui a vite avorté d’une part parce qu’à ce moment-là, je rencontrais la mère de ma fille ainée, et d’autre part du fait que, travaillant à Albi, je n’y habitais que le WE, et ce n’était pas très pratique pour  écrire ou se reposer. Toujours du passage et des fêtes. Les quelques semaines m’ont plu car c’était la vie de bohème, celle des étudiants des Beaux-arts. Ca reste un bon souvenir.</p><p> </p><p>                  En prolongeant vers la route de Nîmes, entre l’école des Beaux-arts et le cimetière St Lazare, vit le peintre Vincent Bioulès. Il fait partie de ceux qui m’ont mis le pied à l’étrier en acceptant mon premier texte un peu sérieux et non purement amical. Il a toujours été très généreux.  Il a fait deux portraits de moi au fusain. Comme je remontais vers le Faubourg de Nîmes avec le premier, de face,  sous le bras, j’ai été abordé par un mineur isolé assez audacieux. Il a voulu voir le portrait. Il avait repéré mon enregistreur dans la poche de ma veste et j’ai bien compris qu’il le convoitait. Alors je l’ai embobiné en parlant d’outil de travail et je m’en suis tiré avec une pièce que je lui ai donnée avant qu’il ne me la réclame. Le métier de journalisme l’impressionnait, fort heureusement. On ne peut pas dire que j’ai souffert de l’insécurité à Montpellier. Une fois cependant,  j’ai frisé la correctionnelle avec de jeunes gitans qui me surveillaient tandis que  je m’en revenais d’un distributeur, quand nous habitions près de la gare. Là aussi, j’ai réussi à les embrouiller par du baratin et ils m’ont laissé partir. Le baratin m’a souvent servi, dans certains bals musclés, à me tirer d’affaire. Pour en revenir à Bioulès, comme  j’insistais pour qu’il nous aide (nous, c’était la revue Textuerre, fin années 70) d’une série de gravures sur les Fontaines d’Aix, il m’avait surnommé, avec ses copains des Beaux-arts Tenon-mortaise.</p><p> </p><p>                  Il aurait été plus méchant, il serait allé jusqu’à Morpion-punaise.</p><p> </p><p>                  Je n’ai rien contre la mendicité, avec tout le romantisme qui va avec, sauf quand elle devient agressive et pressante. Parmi les SDF qui font la manche, certains cherchent à converser, à trouver un peu de chaleur humaine,  parfois à se faire reconnaître pour peu qu’on les ait connus plus reluisants. Pour d’autres nous ne sommes que des porte-monnaie sur pattes et c’est assez désagréable d’en être réduit à cette image caricaturale. Ou même de passer pour un nanti alors que l’on a du mal à boucler la fin de mois. Un refus, même justifié, et c’est l’insulte ! Ceux-là sont seuls au monde et s’imaginent que le hasard ou le destin ne nous a mis sur leur route que pour jouer le bienfaiteur temporaire. La Providence incarnée ! Or tout le problème est là. Tu donnes à un SDF et te fais invectiver par le suivant. L’obstacle est insoluble. Concédons que les marginaux nous donnent une leçon de relativité. Ils nous rappellent que nous sommes grosso-modo privilégiés, quoi que l’on en dise et en pense, et notamment les démagogues. Et puis,  il eût suffi de presque rien, à certains moments de mon existence pour que je bascule moi aussi dans la marge. Comment l’aurais-je supporté ?</p><p> </p><p>                  J’ai croisé une ancienne élève, devenue SDF, rue Maguelonne, à deux pas de la comédie. Un collègue même, devant la poste Rondelet. Il m’a demandé de l’argent ; Je lui en ai donné.</p><p> </p><p>                  De temps en temps, on voyait se faufiler, dans les rues du Centre ville, la silhouette dégingandée de l’archiduc avec son seau, ses guêtres, sa casquette et son éponge. Il lavait les voitures des riches, et son destin tragique aurait mérité sans doute une nouvelle dans le style de Maupassant. Dans la Grand-rue, un saxophoniste en nœud papillon, assis sur un pliant, déroulait son répertoire, emprunté un peu au jazz, un peu aux standards de la chanson. Ils faisaient partie de la vie quotidienne des habitants. Nul n’eût songé à les chasser. C’est Roch Salager qui m’a rappelé ces figures familières.  Sur l’Esplanade, on croisait souvent la fuyante Farinette, toute de blanc vêtue, et de blanc pomponnée, toujours seule, toujours son carton à dessin à la main, semblant se parler à elle-même, ou sourire à on ne sait qui. Les marginaux nous sont nécessaires. Qui a dit que la marge permettait aux pages de tenir ? Or à qui manquent-ils ?</p><p> </p><p>                  Passage Lonjon, j’étais avec Ray, sans doute travaillions-nous au magasin de Monsieur Georges, nous avons croisé le maire, Maître Delmas. Je ne sais pas ce qui a pris à mon auguste paternel (il aimait utiliser cet adjectif : auguste !) mais il a improvisé tout de go toute une histoire dont j’étais le protagoniste, prétextant que j’étais un peu sot, afin de lui soutirer je ne sais quel renseignement dont j’aurais impérativement besoin et qu’il venait tout juste d’inventer. Grands gestes à l’appui et mine contrite de circonstance. Le maire est demeuré courtois et même disert. Il a multiplié les explications. J’ignore ce qu’il a pensé de nous mais on a bien ri. Ray était un sacré comédien.</p><p> </p><p>                  Dix années confiné dans un coin perdu de Lozère : il s’était bien rattrapé avant la ruine familiale.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>     QUI NOUS CONDUIT VERS LA PLACE DE LA COMÉDIE </strong></p><p> </p><p>                  Pour moi, elle demeurera à jamais L’œuf. Les voitures y tournaient autour. Et les solex et les vespas. Jean-Pierre Beltoise s’y est même garé. On pouvait faire le tour pendant des heures, les panneaux n’étaient pas légion en mon jeune temps. Madame Butor m’a raconté qu’elle s’est un jour égarée et que ses filles avaient baptisé Montpellier la ville des sorcières. Les passants se faisaient prendre en photo. Les couples notamment. J’en ai gardé quelques-unes. Parfois déchirées. Coupés aux ciseaux en deux. Les ruptures, ça ne pardonne pas. On allait au bistro, au restau, au ciné, au théâtre. Y’avait même des expos…</p><p> </p><p>                  Quand j’étais tout jeune, nous prenions le petit train pour Palavas (« pue la vase »), à l’emplacement actuel du Triangle. La petite gare était précédée d’un square, très joliment entretenu (haies, allées, parterre fleuri, vue imprenable sur le Théâtre). J’y ai vu mes futurs amis du groupe ABC installer leurs œuvres et je me souviens, encore lycéen, d’être allé discuter avec eux. Leurs œuvres m’intriguaient. J’avais même prophétisé, sur le livre d’or, qu’ils deviendraient célèbres et je ne me suis pas trompé au moins pour deux d’entre eux. Le tout premier texte qui m’a fait comprendre que j’étais peut-être doué pour la critique d’art était, j’en ai déjà parlé, sur Vincent Bioulès, qui quittait alors l’abstraction géométrique pour la figure et l’exploration matissienne. Il m’a offert alors la « une » de ses gravures, sur les Fontaines d’Aix.</p><p> </p><p>                  Plus tard, nous avons, dans un livre commun, rendu hommage à Michel Butor. Je l’avais rencontré dans une petite galerie du Pyla St Gély qui devait appartenir à son beau-frère. On le critiquait beaucoup pour son changement de cap et non seulement j’y ai adhéré mais je l’ai justifié. Il a apprécié. Alain Clément, je l’ai rencontré un an après, quand il a exposé galerie Frédéric Bazille, à l’angle du théâtre. Il a réalisé la couverture et les exemplaires de tête de mon tout premier livre <em>Connexités</em>, une déambulation dans Montpellier déjà. Puis d’un essai sur Maurice Roche <em>Sous la chair des mots</em>. On est devenus amis.</p><p> </p><p>                  On a réalisé deux livres d’artiste ensemble, et dans l’un il a fait mon portrait. J’écoute souvent ses avis, sans doute très tranchés. Quant à Azemard, il m’a offert une sculpture, quelques semaines avant sa disparition, béton et toile  rigidifiée en couleurs, en me disant : « Profites-en. Je suis très généreux en ce moment. ». Je n’ai compris que plus tard ce qu’il voulait dire. L’œuvre est au-dessus de ma télé. Je la vois donc tous les jours. Alkema, le maître de l’anamorphose, a réalisé les exemplaires de tête de mon <em>Ile au Peintres</em>, à la peinture argentée. Il a fait partie de mes formateurs, à chaque fois que nous prenions un verre au bar d’Edouard. Le voyage au Maroc avec lui a été épique. Il a eu tellement peur, au retour, il y avait de quoi, qu’il s’est sifflé une bouteille de whisky. C’étaient vraiment de bons artistes et des mecs bien.</p><p> </p><p>                  Un souvenir : un gars qui jouait au foot avec nous au Polygone voulut s’accrocher au dernier wagon du petit train de Palavas. Il a mal calculé son coup et s’est retrouvé fichtrement cabossé. Ah, ça rigolait moins en se relevant ! Il m’est arrivé de suivre la voie ferrée à pied jusqu’au pont Juvénal et de me faire copieusement gourmander par un employé. Je ne compte plus les fois où je me suis mis en danger dans ma vie, en toute inconscience s’entend.</p><p> </p><p>                  Le théâtre dit Opéra-Comédie, est associé à trois souvenirs juvéniles de concert : celui de Johnny que j’appréciais particulièrement quand j’étais jeune (plus du tout à l’âge adulte, tout en restant fidèle à l’idole des années 60,  qui nous faisait rêver), celui de Léo Ferré (grâce à qui je me suis lancé dans la poésie et donc dans l’écriture) et celui de Véronique Sanson qui a durant quelque temps représenté le style de femme qui m’attirait. Quelle surprise quand j’ai appris qu’à la même époque, l’un de mes amis, très présent dans ce livre, en images je veux dire, qui s’occupait de tournées, l’avait assez facilement séduite. Mais bon, comme on dit, d’un autre côté, les brunes ne comptent pas pour des prunes…</p><p> </p><p>                  J’y ai assisté à d’autres spectacles. Une élue de la municipalité travaillait dans l’un des magasins confection du patron de mes parents. Elle me faisait profiter de sa carte de sorte que je pouvais assister gratuitement à des pièces de théâtre. Le <em>Macbett (</em>sic<em>), </em>d’Ionesco, m’avait impressionné en particulier la scène où les trois horribles sorcières à la voix grinçante se métamorphosent en superbes créatures en petite tenue. Comme quoi il ne faut jamais se fier aux apparences. Plus tard, j’ai lu <em>La fée aux miettes</em> de Charles Nodier, une de mes œuvres préférées. En revanche, une pièce d’Anouilh, pourtant avec François Périer,  m’avait profondément ennuyé et je ne devais pas être le seul car la moitié du public est partie à l’entracte. Comme quoi tout n’y est pas bon (au théâtre, je veux dire). Pas forcément la faute d’Anouilh mais du metteur en scène…</p><p> </p><p>                  Mon rapport à l’art dramatique est très particulier et ferait bondir les acteurs, metteurs en scène et autres auteurs. J’aime mieux le lire. Pourtant, je suis bon public : je ris franchement aux pièces de Feydeau et de Labiche. Je ne me lasse pas de voir <em>En attendant Godot </em>et il m’est arrivé de faire beaucoup de kilomètres pour assister à des créations signées Valère Novarina, <em>Falstaff, Je suis, </em>ou<em> Vous qui habitez le temps</em>, dont certains passages ont suscité en moi des émotions rares et inoubliables. Aujourd’hui encore,  je me sustente de la lecture de Lars Noren, Strindberg, Ibsen&#8230; Je n’aime pas qu’un comédien, un peu cabot,  s’approprie trop le personnage et que l’on ne s’imagine <em>Kean</em> que sous les traits de Belmondo ou de Drouot. Quand je pense que les acteurs grecs jouaient avec des masques ! J’ai souvent l’impression que le metteur en scène passe à côté de son sujet et, qu’à trop vouloir actualiser le texte, il finisse par friser le contresens. Je m’en suis aperçu aux représentations auxquelles j’ai assisté, de <em>Huis Clos</em>, par ex.</p><p> </p><p>                  Ceci dit, ma défiance par rapport au théâtre va de pair avec mon refus des performances publiques.</p><p> </p><p>                  Ce qui fait que je suis quelque peu de mauvaise foi. Je pense que ce sont les acteurs qui posent problème. Je préfère un bon acteur qu’un acteur connu. J’ai assisté à des représentations où le protagoniste était applaudi à tout rompre alors que je l’avais trouvé très mauvais : je pense à Jean Marais, plus à l’aise dans les cascades au cinéma ou les déguisements de tous ordres. Et je me méfie des cache-misères : l’excès d’effets spéciaux qui dissimule la pauvreté des idées. En revanche, j’ai découvert avec stupéfaction et un immense plaisir, un Nobel scandinave, John Fosse, dont j’ai dévoré l’œuvre théâtrale avant de me lancer dans ses romans. Je serai curieux de voir l’une de ses pièces jouée afin de vérifier si le texte mis en scène me fait autant d’effet.</p><p> </p><p>                  Mes auteurs favoris ? <em>Valère Novarina, hors concours</em>.</p><p><em>Marivaux : plus fin et plus subtil, tu meurs.</em></p><p><em>Beckett : a fait du théâtre le lieu de la condition humaine en son essence.</em></p><p><em>John Fosse : dans la continuité du précédent une heureuse surprise. Et les romans sont encore plus troublants.</em></p><p><em>Les comédies de Shakespeare + les pièces historiques : Chapeau !</em></p><p><em>Tchékhov. On ne se lasse pas de les lire ou relire (voir ou revoir).</em></p><p><em>Lars Noren. Comme John Fosse, les répétitions évolutives en moins. </em></p><p><em>Feydeau et Labiche qui me font mourir de rire.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Plus quelques pièces éparses : Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute,  Art de Yasmina Reda, et Victor ou les enfants au pouvoir, de Roger Vitrac. J’aurais pu citer Brecht, le siècle d’or espagnol où les élisabéthains, mais je ne les connais pas suffisamment. Les comédies de Corneille. Et les divers Don Juan.</em></p><p> </p><p>            Le théâtre ne supporte pas la médiocrité ; De mauvais acteurs, une mauvaise troupe, une faiblesse passagère et le spectacle devient insupportable un peu comme un concert où les musiciens joueraient faux. Inversement, une mauvaise pièce, sans grand intérêt, qui recourt toujours aux mêmes ficelles, jouée par un acteur qui cabotine à l’excès peut obtenir un franc succès public. Bref pour reprendre un titre de Labiche, on nous jette de <em>La poudre aux yeux</em>. On va au théâtre pour rire un peu comme pour assouvir un besoin. Comme certains vont aux p… L’acteur peut faire d’une très mauvaise pièce un chef d’œuvre d’humour et inversement de très mauvais acteurs nous gâchent le plaisir de découvrir ou revoir un chef d’œuvre. On peut s’en rendre compte en regardant les diverses interprétations de <em>l’Illusion comique</em>, de Corneille ou du <em>Dom Juan</em> de Molière.</p><p>                  En revanche, une expérience m’avait troublé au Château d’O. On nous avait conviés, par le biais de mon ami Francis, quelques rares privilégiés, à effectuer un parcours dans une sorte de labyrinthe où nous nous retrouvions, à intervalle régulier confrontés à un comédien seul (le reste des spectateurs passait collectivement d’une caravane à l’autre). C’était d’autant plus troublant que l’acteur nous interpellait et l’on se demandait si l’on devait jouer son jeu ou respecter les distances. Je me souviens qu’il y avait la jeune femme abandonnée qui attendait le retour de l’aimé en préparant le thé, le traitre qui confiait son amertume, le diable emprisonné et qui prétendait qu’on ne l’oublierait jamais (Bingo !),  une femme-glace dans un frigo,  que l’on aidait à fondre et disparaître par apposition des mains… Les acteurs connaissaient nos prénoms ce qui rendait l’expérience d’autant plus marquante. Voilà comment j’aime le théâtre !</p><p> </p><p>                  Au lycée privé où j’ai longtemps travaillé, j’avais tenté une expérience de mise en scène de <em>la Tempête</em> mais l’expérience a tourné court. Je ne pouvais compter sur tous les élèves à la fois. Et je n’étais pas aussi doué que mon ami Georges, qui l’avait montée avec succès. J’ai réitéré l’année suivante avec <em>Huis Clos</em> puis ai laissé tomber et j’ai bien fait. Quand on n’est pas doué pour le cabotinage…</p><p> </p><p>                  J’ai écrit un hommage à Beckett, paru aux Ed CMS de Christian Skimao <em>: La fin du grand Sam. </em>Illustré par Anne-Marie Soulcié, qui a littéralement incarné graphiquement mes personnages au nombre de deux seulement, comme aux origines de l’humanité dans la conception biblique.</p><p>                  Au début l’homme domine la femme. Puis les choses s’équilibrent. Et à la fin, les rapports de force se sont inversés. Pas pour longtemps car la fin invite au recommencement.</p><p> </p><p>        <em>A : Y’a quelqu’un ??? Hé !!! Y’a quelqu’un ici ??? Si y’a quelqu’un allumez la lumière… </em></p><p><em>        B : Y’a quelqu’un ??? Y’a personne alors !!! Mais répondez !!! Répondez !!!</em></p><p><em>        A : Vous n’allez pas nous laisser dans le noir !!!</em></p><p><em>        B : Salauds !!!</em></p><p><em>        A : A mon avis, y’a personne ici.</em></p><p><em>        B : J’ai peur du noir Sam !</em></p><p><em>        A : Mais qu’ils nous parlent, nom de Dieu, Qu’ils nous parlent !</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  L’échéance sauvage</em>, d’inspiration assez voisine, mais traitée sur le mode narratif, paru aux Editions Salvaje (du nom de l’éditeur. Paix à son âme !) est l’un de mes textes préférés, de mon cru, je veux dire. Un quidam doit honorer une commande textuelle avant trois semaines. Il se laisse aller à des flux mentaux sans se préoccuper de respecter les lois de la langue française. C’est justement l’honneur de l’écriture que de les faire évoluer.  J’en livre un bref extrait.</p><p> </p><p>      <em>Ca en fait des jours que je suis là, combien je saurais le dire, mais en haut lieu on doit régler le compte pour moi, à écoute les mots qui passent et le téléphone qui sonne plus. Peut-être la ligne a été coupée. Ca m’évite les différends avec les secrétaires et gonzesses en général. Le Sauvage, parce qu’à ce stade là on saurait parler de civilisé, le boss quoi, il sait où me trouver, c’est lui qui a dégoté la pièce. Une pièce à ma mesure il est vrai ; Cloisons insonorisées, on dirait qu’ils ont mis du liège en dessous, vitres renforcées aux fenêtres murées, celui qui m’aura repéré m’aura bien cherché, faux plafond de placo, je risque pas d’être dérangé par les voisins, ni le voisinage. L’électricité est réduite à une lampe à incandescence avec ampoule opaque, et un sacré culot, de 60 watts environ, je suis pas allé vérifier parce que j’ai pas envie de cramer comme convenu. A la guerre comme à la guerre, j’en connais qui s’en seraient contentés, allez pendant la dernière justement, c’est laquelle déjà ?</em></p><p><em> </em></p><p>                  Les personnages désincarnés de Beckett d’un côté, l’espace métaphysique de la page de l’autre, voilà qui m’aura beaucoup marqué.</p><p> </p><p>                  Mon amie Régine Detambel m’avait proposé d’écrire un texte pour une petite collection qu’elle avait créée et qu’elle se proposait d’illustrer. Ainsi j’ai manuscrit <em>Paroles d’encre</em>. L’inspiration est toujours la même :</p><p> </p><p><em>        C’est toujours la même histoire. On me dit, tu verras, tu seras bien, sans m’expliquer, bien sûr, ce que le bien veut dire. L’endroit est douillet. Tu y seras tel un coq en pâte, dorloté, adulé peut-être dans du papier. Un objet de culte ou de référence.  On me promet la lune, le paradis qui s’est perdu – le pauvre ! à attendre… Moi, naïf, pourtant j’ai l’habitude, je signe les yeux fermés. Quand je les ouvre, il est trop tard. C’est l’envers du décor. Pour le paradis, je veux dire… </em></p><p><em> </em></p><p>                  FR3 m’a interviewé dans le hall du théâtre municipal, à l’occasion d’un festival de poésie, grâce aux bons soins de Frédéric-Jacques Temple, lequel m’avait fait également participer à une émission de radio pour <em>Connexités</em>. J’y avais amené les <em>Variations sur Faust</em> d’Henri Pousseur (la musique sérielle d’avant-garde à cette époque), le premier disque de Pascal Comelade, <em>Séquences païennes</em> (musique répétitive, que  j’adorais dans les années 80) et sans doute du jazz (Lester Young : <em>Ghost a chance</em>). Grâce à un responsable de la culture, j’avais plus ou moins organisé, avec les condisciples de la revue Textuerre, une expo dans le hall du théâtre, avec le concours déjà des artistes qui nous soutenaient, Alkema ou Clément, dont l’incontournable Viallat. Lise Ott avait commenté l’événement dans Midi Libre (en ignorant les grands artistes et mettant l’accent sur Janine Dehenry/Struyve et ses collages d’images). Le festival de poésie avait donné lieu à une publication assez luxueuse. J’y avais  rendu hommage à Francis Ponge sur le thème de la pluie en imitant le référent par des séries systématiques de point d’exclamation !!! J’avais charrié un peu car Ponge détestait Céline. Trop de bruit !!! disait-il !!!</p><p> </p><p>                  Eh bien moi j’aimais les deux !!! Et je n’ai jamais su trancher entre deux postulations antagonistes !!! Entre Matisse et Mondrian !!! Entre Mallarmé et James Sacré !!! Entre Debussy et Wagner !!! Entre le football et la lecture de Faulkner !!! Entre la grande musique et la chanson française !!! Entre les Beatles et Salvatore Adamo !!!</p><p> </p><p>                  Dans ce théâtre, je suis venu en tant qu’élève, revenu avec des élèves ou en simple spectateur. La plupart de mes camarades étaient bruyants et je mes souviens qu’un comédien avait arrêté la représentation d’une pièce de Molière pour nous rappeler à l’ordre, ce qui lui valut d’être copieusement sifflé à la fin. J’avais trouvé ça injuste et me désolidarisais de ce genre de réaction. Je me méfie beaucoup de l’instinct grégaire qui pousse à l’excès et fatalement au pire. Je me souviens du président Pompidou, hué devant le lycée Joffre, pour des rumeurs injustifiées (l’affaire Marcovic !), auxquelles je ne m’associais pas même si je ne me sentais pas, il s’en faut, de son bord. Et j’ai bien fait au vu des révélations ultérieures dont il est sorti blanchi. La foule agit d’abord et réfléchit ensuite c&rsquo;est-à-dire trop tard. </p><p> </p><p>                  Je suis plutôt enclin à la compassion sauf quand l’acte qui la provoque me paraît sur-joué. Même scénario, de la part des élèves,  plus de 20 ans plus tard, en tant que prof, à une représentation de <em>Godot</em> pourtant très réussie. Le théâtre n’a plus le caractère sacré qu’on lui suppose. Mais après tout sait-on si au temps de Sophocle ou de Skakespeare, sur les scènes princières, ou au bon vieux temps du romantisme, il n’en était pas de même ? Que l’on pense à la bataille d’<em>Hernani</em> ! Au demeurant, le doux Gérard Labrunie, dit de Nerval, fut  la preuve vivante que l’on ne vient pas forcément pour la pièce. Dans son cas, pour assouvir un manque affectif, pour éprouver une « conjonction fusionnelle comblante », avec une créature qui incarnait pour lui l’idéal. En l’occurrence, l’actrice. Jenny Colon. Et puis d’aucuns y vont pour se donner bonne conscience culturelle. On se fait sa cure de théâââââtre. Un peu comme ceux qui lisent beaucoup en effet, et font monter les statistiques, mais que des livres grand public, sans épaisseur ni ambition que de divertir ou choquer. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Lors d’un spectacle de Léo Ferré, avec l’incroyable Robert Charlebois en première partie (presque meilleur que le maître), je me suis trouvé dans une situation de dilemme existentiel et sentimental. Je vivais alors depuis peu avec une fille de coopérants du Maroc, dans une villa cossue du quartier devenu le plus dangereux de Montpellier,  la Pergola-Le Petit Bard, aux portes de Celleneuve. Je rêvais de la quitter mais n’osais passer à l’acte car elle avait un sens inouï du scandale public qui me paralysait. Elle savait l’art de manipuler mon entourage. A l’entracte,  je quitte la loge pour aller vers les toilettes. Et je tombe sur une ex, laquelle m’avait été très chère, deux étés auparavant, avec qui je ne m’étais pas montré des plus élégants dans la rupture, ce que je regrettais sincèrement. Je me dirige vers elle. Elle bifurque alors comme si elle ne m’avait pas vu. Je me suis toujours demandé ce qu’il se serait passé si nous avions pu discuter librement. Mon rêve aurait été de partir incontinent avec elle et de planter là l’autre, dont les caprices et scènes continuelles m’épuisaient.</p><p> </p><p>                  Je me suis reconnu par la suite dans une nouvelle de Schnitzler (mais c’est la femme du livre qui vit cet état limite). J’ai appris plus tard, de la bouche de la seconde, qui m’avait entre temps pardonné, entrée par hasard dans un bistrot près des Halles, qu’elle avait voulu commettre l’irréparable, qu’elle se doutait que je serais à ce concert, que c’est davantage pour m’ y voir qu’elle était venue plutôt que pour le chanteur, et qu’au dernier moment elle ne s’était pas senti le courage de me parler. Il est des moments dans l’existence où le destin nous fait signe et où l’on manque d’esprit d’initiative. Or, comme dit la chanson de Dylan, mise Au frais : <em>N’y pense plus tout est bien.</em> Ses initiales étaient MCS, exactement comme la maison d’édition de Skimao, qui au départ incluait le C et le M du Chat Messager, sa revue, qu’il a très vite associée, le malin, à sa compagne, la photographe Marie-Christine Schrijen, aujourd’hui disparue. Drôle de coïncidence. On reste amis sur FB.</p><p> </p><p>                  Je me souviens aussi  du concert de Christian Lavigne, chez qui j’avais pris quelques cours de piano. J’ai découvert assez tard le jazz grâce à des amis perdus de vue qui gravitaient autour des Beaux-arts au début des années 80. Notamment Rémi A, qui est tombé du toit, rue de la Saunerie, en voulant impressionner sa compagne qui le trompait. Il s’est retrouvé handicapé mental, d’un optimisme sans faille. Belle leçon de vie.</p><p> </p><p>                  Un peu aussi parce que le guitariste Gérard Pansanel, que j’admirais beaucoup, et que l’on suivait avec quelques copains quand il jouait dans les bals, avait quitté la pop pour les Wes Montgomery ou John Mac Laughin plus complexes. Ainsi ai-je pu assister à des concerts fabuleux des stars de l’époque :</p><p> </p><p><em>Bill Evans, </em></p><p><em>Weather Report, </em></p><p><em>Sun Ra, </em></p><p><em>Chick Coréa, </em></p><p><em>Herbie Hancock, </em></p><p><em>Art Ensemble of Chicago</em>,</p><p><em>Stan Getz, </em></p><p><em>Dizzie Gillepsie, </em></p><p><em>Gato Barbiéri, </em></p><p> </p><p>                  Qui sais-je encore… Excusez du peu…Puis, quand toutes ces stars ont disparu, je me suis éloigné non du style de musique mais des salles de concert.</p><p> </p><p>                  Moi aussi j’ai voulu participer à des orchestres, avec Peco, avec Costa, puis avec un groupe dont j’ai oublié le nom des membres, et qui me faisaient interpréter, dans un anglais très approximatif, du Creedence Clearwater, du Chicago, du Santana, du Alice, un groupe français bien oublié (<em>De l’autre côté du miroir</em>). Il y avait celui que j’appelais Bongo aux percussions. Il s’agissait de Denis Fournier, qui a fait ensuit carrière.</p><p> </p><p>                  J’ai participé, une dizaine d’années consécutives à la Comédie du livre et l’expérience ne m’a guère plu. Contrairement à mes congénères, je n’ai pas forcément envie de rencontrer le public. Les compliments en direct me dérangent. La complaisance des connaissances ne me dupe plus. Les critiques me dépriment. Les contresens m’exaspèrent. Je n’ai jamais envisagé de vivre de ma plume. Ainsi vendre mon produit ne m’intéresse pas. Les gens veulent surtout approcher les vedettes, de la télé, du cinéma, de la chanson, les quelques stars littéraires qu’il nous reste. On m’a fait dégager de ma place pour recevoir un acteur qui nous infligeait ses mémoires. Placé à côté de Jean-Pierre Chabrol tremblotant ou de Joseph Joffo en verve, les acheteurs potentiels non seulement cachaient mon stand mais ne daignaient pas, ne serait-ce que pour occuper leur temps, jeter un œil à mes modestes productions. J’ai vu un biographe de Delteil un peu pontifiant, faire la grimace quand il s’est agi de s’asseoir à mes côtés, alors que je signais : <em>Qui êtes-vous Michel Butor</em> ? La dernière fois que j’y  ai participé,  j’étais coincé entre un témoin de Jehovah, un prof de gym qui plus est,  de mon ancien lycée, et un nutritionniste bio qui monopolisaient l’attention. Un seul exemplaire acheté par un collègue pour une après-midi dominicale de perdu ! Le Jéhovah quant à lui, avait vendu des dizaines d’exemplaires à toute la communauté. Ce genre de foire n’est décidément pas faite pour moi. Un bon souvenir toutefois : le grand écrivain occitan, Max Rouquette,  que j’ai longtemps ignoré, qui est venu me remercier d’avoir écrit sur une de ses pièces, passée inaperçue auprès de la presse régionale, a fortiori nationale.</p><p> </p><p>                  M’en reviennent d’autres : Marie Rouanet qui m’a fait une très jolie dédicace, que j’ai conservée précieusement.  </p><p> </p><p>                  Ou la poétesse Nicole Drano  qui choisit mon livre, parmi la vingtaine proposée, sur le stand que nous occupions avec l’artiste-éditeur Jacques Clauzel. Je pense aussi à Christine Angot qui avait pris ma défense, face à un artiste-enseignant qui me reprochait des propos, il est vrai excessifs, tenus dans <em>La peinture à l’Ile</em>, sur la politique des Frac et sur l’ego surdimensionné de certains. Je les ai plus que modérés voire rectifiés depuis. Toutefois, un sourire de Marina Vlady, un salut chaleureux et furtif d’Annie Ernaux à distance, quelques mots échangés avec Jean Lacouture ou mes remerciements à Robert Sabatier (qui citait l’équipe Textuerre dans son <em>Anthologie de la poésie française</em>)  ne suffisent pas à effacer de ma mémoire les longues heures dans l’attente du chaland qui ne vient pas et  se presse pour voir les journalistes grande gueule du style Jean-François Khan ou le dernier Goncourt (dont je ne connais pas le nom). Ah si : une bonne rigolade avec Vincent Ravalec et l’impression grisante d’être monté dans l’intérêt de certain(e)s depuis la publication d’un livre. D’avoir des groupies, quoi… Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  La Comédie est rattachée à un très mauvais souvenir. Ray, souvent mal inspiré,  donnant souvent rayson (sic) au dernier qui a parlé, s’était mis en tête de me faire travailler pendant les vacances. J’avais 12-13 ans. Comme du fait de son activité il conversait avec tous les amis de son patron venus acheter un costume, il connaissait le propriétaire d’un kiosque à journaux,  juste devant le Monoprix.</p><p> </p><p>                  Cela n’eût pas été difficile si l’individu en question, ne sachant comment m’occuper et n’osant me confier la caisse, n’avait rien trouvé de mieux que de draguer le chaland, en allant à son encontre afin de  lui proposer je ne sais quel quotidien du matin ou de l’après-midi. J’avais honte d’autant que je croisais sans arrêt des copains du lycée-collège. J’en avais beaucoup alors. Heureusement, l’expérience a tourné court au bout d’une semaine, quand Ray s’est rendu compte que je n’étais pas du tout payé  (On ne m’avait  « engagé » que pour lui rendre service et lui faire plaisir. Il faisait partie de la communauté pourtant, le kiosquier. Pas aussi généreux que mes futurs patrons cependant. J’aurais préféré Jean Rouaud, à tout prendre.</p><p>                  La Comédie aujourd’hui c’est beaucoup de monde. Et dans tout ce monde, trop peu de gens que je reconnais. Ou qui me connaissent. Je ne m’en plains pas. Je le constate c’est tout.</p><p> </p><p><strong>      LAQUELLE DONNE ACCÈS A LA RUE DES ÉTUVES OU AU BD VICTOR HUGO </strong></p><p>                  Rue des étuves. Comment ne point évoquer la librairie Molière, où l’on pouvait croiser de nombreux écrivains. Temple, Joubert, Séguier, les Rouquette, la Detambel, la Teisson et la chouchou des Debernard, Christine Angot. Les librairies sont aujourd’hui envahies de livres. Or livre ne signifie pas littérature. L’ambiguïté du mot culture suscite bien des malentendus. En fait, le niveau général des grands auteurs, du moins ceux qui sont édités,  a bien baissé depuis les années 50 et 60. Les derniers Nobel français le prouvent. Car on pratique l’amalgame. On confond culture et divertissement, écrivain et écrivant, lecteur actif et lecteur soumis, auteur de livre et véritable créateur. On vend, pour subsister, la même chose que dans les supermarchés. La plupart résistent puis ferment. C’est dramatique. Ou bien elles se rattrapent sur les mangas. La multiplication des liseuses n’arrange rien, ni les ventes sur le Net. J’ai polémiqué avec un fabricant de livres d’artistes en forme de guitare, descendant d’une grande famille vouée au champagne, lequel par esprit de contradiction (et différence de classe) me soutenait que les librairies n’avaient jamais été aussi garnies. Il n’avait pas dû y regarder d’assez près.</p><p>                  Je me souviens qu’à la Comédie toute proche, un Goncourt esseulé se plaignait du manque de considération dont il se sentait victime : J’ai tout de même eu le Goncourt, me disait-il ! Félicitations, lui rétorquai-je, en lui tournant le dos pour rejoindre mon humble place.</p><p> </p><p>                  Dans la même rue, une joaillerie appartenait au père d’un de mes camarades de classe qui nous impressionnait beaucoup et ressemblait à Dutronc. De plus, famille assez aisée, ski tous les hivers, cours de musique particulier… Grosse côte auprès des jolies filles. Avec ça assez fin d’esprit et beaucoup d’humour. Ayant bossé tout le mois d’août 68, je m’étais offert une superbe veste en cuir telle que je n’en ai jamais possédée après. Comme les modes changeaient vite et que j’y étais très sensible, j’ai voulu vendre le vêtement au bout de six mois et c’est ce bon copain d’alors qui s’est proposé. Il s’agissait bien sûr d’une occasion.</p><p> </p><p>                  Sauf que le joaillier, méfiant, est allé trouver Monsieur Georges directement au magasin afin de négocier l’affaire devant le patron passablement surpris et sans doute un tantinet soupçonneux. Je n’étais pas au courant de sa démarche et je me suis fait vertement réprimander comme si j’y étais pour quelque chose ! Ca s’est bien terminé finalement. Quelques années plus tard, le même copain faisait la une des journaux à sensation. Il avait tiré à la carabine sur un rival plus athlétique. Je n’ai pas eu le détail de leur différend. Pour en arriver à un tel point de haine irrépressible, il faut sacrément s’être senti humilié. Il n’était pas très grand. Je suppose que sa taille a beaucoup joué dans l’histoire. Il a vengé toutes les victimes de la force terrassant la faiblesse. Pour moi, c’est David vainqueur de Goliath.</p><p> </p><p>                  Comme je ne suis pas très grand non plus, j’ai très bien compris ce qu’il avait dû ressentir même si je n’ai jamais souffert de cette particularité physique qui tracassait tant Montaigne quand il était maire de Bordeaux.</p><p> </p><p>                  Victor Hugo. C’est au premier étage d’un immeuble de ce boulevard pentu, là où jadis il nous arrivait d’aller  au cinéma permanent avec Ray, les dimanche après-midi de pluie et d’ennui (Le Lynx !), impossible de me souvenir du titre d’un film ! <em>Le tigre du Bengale</em> peut-être.</p><p> </p><p>                  C’est dans ces locaux donc que j’ai découvert ma vocation de journaliste de la presse écrite. C’est Michel dit Zoom, poète de la figuration libre, le frère d’André Cervera, le fameux peintre sétois, qui m’avait demandé de le seconder pour les rubriques arts plastiques et littéraires d’un nouveau magazine, Tendances du Sud, dont le patron J.C. Dugrip, résidait à Sète, la ville portuaire où il y a plus d’artistes que d’habitants. .</p><p> </p><p>                  C’est fabuleux ce que les cinémas de l’époque, Le Lynx, Le Rex, L’Odéon, Le Régent, Le Palace et bien entendu le cinéma de la fac de Lettres, proposaient de chefs d’œuvre, souvent sous forme de cycles. J’ai ainsi pu rattraper mon retard relatif au cinéma italien (de Rossellini et Fellini à  Visconti en passant par Antonioni, Bertolucci, Ferreri, Pasolini bien sûr puis les comédies signées Risi, Scola, Comencini, avec des acteurs épatants), scandinave (Bergman en tête), japonais (mes préférés ? Ozu, Misogushi, Kurosawa, Oshima…), allemand (Fassbinder, Herzog, Wenders, Schlöndorff…), anglais (Lester, Russel et surtout Losey) et espagnol (Saura, Arrabal).  J’allais oublier les français, les meilleurs pour moi : Rivette (<em>Céline et Julie</em>…), Rohmer (<em>Ma nuit chez Maud</em>), la nouvelle vague  (Ah, la série des Doisnel ! <em>Le mépris,</em> avec les fesses à Bardot en prime ! <em>Les bonnes femmes</em> de Chabrol !), Duras, Robbe-Grillet mais lui c’était plutôt pour l’érotisme. Et Tati, bien sûr, notre burlesque à nous !  Rappelons que la télé de l’époque proposait au moins deux émissions tardives où découvrir le cinéma international : indien, polonais, yougoslave, égyptien, grec et bien naturellement américain (Je pense à Cassavetes, Boorman, Forman en exil, Altman puis Scorsese etc.).</p><p> </p><p>                  Un souvenir assez drôle : Ma sœur m’avait arrangé un plan avec l’une de ses copines à qui je plaisais, je suppose. Sauf qu’il y a eu malentendu sur le prénom. J’ai vu donc arriver une personne qui n’était pas du tout dans mes goûts et pas celle que j’attendais. J’ai bredouillé n’importe quoi, inventé un prétexte et l’ai plantée là. On en a bien ri. Y’a pas que chez Labiche qu’on trouve de ces coïncidences inimaginables !</p><p> </p><p>                  Dernièrement, je regardais un film des années 80 que j’avais découvert lors de sa sortie. J’ai eu l’impression de ne l’avoir jamais vu. Seules deux trois scènes me restaient en mémoire. Encore me les remémoré-je autrement. Deux heures de films réduites à quelque secondes. Et c’est pareil pour la <em>Comédie humaine</em> ou les <em>Rougon Macquart</em>.  Il en est de même dans nos souvenirs. Seules quelques images émergent. C’est la raison pour laquelle il me paraît impossible de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. Dans ce livre je m’attache plutôt aux coïncidences insufflées par les lieux. Difficile de parler dès lors d’autobiographie au sens où Philippe Lejeune la définit, à savoir tributaire d’un pacte d’authenticité avec le lecteur.</p><p> </p><p><strong>        ET AUSSI À  LA RUE DE VERDUN</strong> :</p><p> </p><p>                  J’allais chercher ma petite sœur à l’école des grandes, des grandes sœurs je veux dire, Bonnes nouvelles. Cette école religieuse était associée pour moi à un drame. On m’avait arraché de chez ma mamé, chez qui je vivais depuis ma naissance, pour m’y scolariser, à Montpellier. J’étais alors dans ma prime enfance. Elle s’appelait Lucienne et le jour de mon arrivée, je pleurais toutes les larmes de mon corps. D’autant que, comme je la réclamais,  je citais son prénom à tout bout de champ, de sorte que l’on me renvoyait alors vers une nonne qui portait le même prénom. La pauvre ne savait plus quoi me dire pour me consoler. Le petit Jésus n’a guère de prise chez les enfants trop jeunes.</p><p> </p><p>                  L’école, mixte pour les tout petits, était vouée à l’éducation de jeunes filles de bonne famille,  ou pas. C’est ainsi que ma sœurette y fit peu ou prou sa scolarité, en uniforme bleu.</p><p> </p><p>                  C’est bien pratique d’avoir une sœur plus jeune. J’ai dû flirter avec la plupart de ses copines, mais jamais deux en même temps (en tout cas je n’en ai pas souvenance). Ce qui m’amusait, c’était qu’on leur enseignait des tas de valeurs morales et religieuses qu’elles s’empressaient, chastement il est vrai, de transgresser dans les bras du premier garçon venu (car je ne me fais pas d’illusion, j’étais là au bon moment et au bon endroit, mais si elles avaient eu davantage le choix…).  Ma sœur râlait : les copines ne viennent plus pour me voir mais pour te voir. Heureusement, cela ne durait jamais longtemps. Et elle en avait toujours des nouvelles. Bon c’est vrai, y’avait mes copains…</p><p> </p><p>                  L’absence de mixité, au collège et au lycée, a été un des grands drames de ma jeunesse. Jusqu’à 14-15 ans, j’ai été gauche, timide, complexé. Avec des périodes d’exaltation et des phases de déprime profonde. J’aurais aimé une compagne du style de la « Michelle» qu’imagine Gérard Lenorman dans sa chanson, justement, que j’aille chercher à la sortie des cours pour boire un chocolat. Bon j’ai dû me contenter des copains. Certes ma petite sœur est venue à la rescousse avec sa bande de camarades. Mais ce n’était pas la même chose et c’était plus tard. Et comment j’imagine la copine de l’époque ? Comme mon épouse actuelle, en plus jeune… Cheveux longs et bruns et grâce naturelle dans la démarche. Intelligente et indulgente.</p><p> </p><p>                  Rue de Verdun, il y avait des cinémas : le Palace, le Capitole, un peu plus loin l’Odéon (devenu Rockstore : j’y ai vu l’incroyable, et regretté,  Jean-Louis Murat, le seul chanteur pour qui j’ai effectué un pèlerinage, de son vivant !), et dans la rue parallèle, le Royal si je ne m’abuse. Une anecdote : j’avais récupéré des places pour un concert d’Emilie Simon (dont nous connaissions la maman), encore toute jeune, à qui d’ailleurs  j’ai présenté ma fille. Nous étions debout devant la scène et une spectatrice se met à me regarder de travers. Au bout d’un moment, elle me lance : « Ah, mais c’est votre parapluie ! Heureusement pour vous que je m’en suis aperçue ! J’allais vous flanquer une paire de gifles ! ».  Je tombe des nues. Son copain s’en mêle et s’agite. De quoi, de quoi ? On fait du gringue à ma copine ? Finalement tout est revenu dans le calme et nous nous sommes prudemment éloignés. Mon neveu et deux de ses amis, plutôt baraqués, se trouvaient derrière nous et nous avions de quoi nous défendre ! Tout de même ! Une étincelle et tout s’embrase sans pondération ! Qui aurait l’idée de caresser les cuisses d’une inconnue en présence de sa femme et sa fille (et des neveux) ? Je vous laisse en déduire ce que vous voulez…</p><p> </p><p>                  Je suis vite devenu cinéphile d’autant que les places n’étaient pas chères. J’y allais plusieurs fois par semaine et pas seulement au Ciné-club. La sortie d’un film de qualité était un événement  et alimentait les conversations pour des raisons contrastées : <em>Barry Lindon</em> pour l’esthétique, <em>La grande bouffe</em> et <em>Salo</em> pour le scandale, <em>Kaspar Hauser</em> pour l’émotion…</p><p> </p><p>                  Celui qui m’a marqué le plus fut : <em>2001, odyssée de l’espace</em>, dont j’élaborais une interprétation pointue, sauce psychanalyse et de ma connaissance relative des théories d’Einstein, qui m’a donné à penser que j’étais doué pour l’herméneutique. Cela m’a beaucoup servi durant mes années d’enseignement et dans ma pratique de la critique d’art. Quand je pense qu’un sondage récent a désigné ce film comme le plus ennuyeux de l’histoire du cinéma, je me dis que, décidément, quelque chose de pourri sévit en ce moment dans le royaume des irrésistibles gaulois. Faut voir le niveau des sondages (je rends fous les sondeurs quand l’un d’eux me demande un avis tranché !) et des jeux : dans quel pays sud-américain se joue le prochain match de l’équipe de France ?  : la Suisse ou la Colombie. Serai curieux de savoir combien ont répondu la Suisse ! Qui a écrit les Lettres de Madame de Sévigné ? Madame de Sévigné ou Mireille Mathieu ? Qui a cassé le vase de Soissons ? Soissons lui-même ? On est tombés bien bas. Et là je fais dans la culture…</p><p> </p><p>                  Rue Boussairolles, à l’époque, c’était le royaume des p…oint de suspension, c’est comme ça que nous les appelions entre garçons. Passionnément nous y pensions, à la p… point de suspension… c’était du Serge, pas Gainsbourg, l’autre. Nous les rêvions ardentes, collaboratives, désintéressées, travaillant pour le plaisir. Grossière erreur de jugement. J’y suis allé quelquefois, trois ou quatre disons, en solitaire, entre deux ruptures. Pas par vice ni besoin spontané, plutôt par curiosité. Très déçu par l’expérience sauf les travaux d’approche, quand on aborde la dame, le cœur battant la chamade, en se demandant si l’on va prendre une torgnole et de surcroît, si l’on va revenir vivant ou intact.</p><p> </p><p>                  J’en retiens le caractère transgressif plus jouissif, à tout prendre, que l’acte sexuel lui-même. J’aurais aimé mieux connaître un milieu qui m’intriguait, et discuter quelque peu avec les filles pour comprendre leur histoire. Manifestement, ce n’était pas au programme et comme je n’étais point en manque, je n’y suis jamais retourné.</p><p> </p><p>                  En revanche, avec les copains du Piochet, un peu avant l’accident qui leur a été fatal (ne reste que Gégé, alors au service militaire !), nous avions écumé les rues chaudes de Valencia en Espagne, lors d’un voyage épique entre garçons. Je n’avais pas l’autorisation de sortie du territoire signée de mes parents. Car j’étais mineur. Heureusement, l’employé de mairie du Piochet connaissait mère grand ; il me fit confiance. C’était en plein mois d’août, l’un des rares où je ne travaillais pas. Ce furent mes deux premières expériences, très réussies en revanche,  avec des femmes un peu mûres (par rapport à moi,  j’avais 17 ans !). L’une d’elle s’appelait Rosita et je lui avais dédié une chanson « por nos ».  J’étais jeune et vigoureux : je l’ai épuisée… Du moins elle me le fit comprendre à ses gestes désespérés et ses soupirs prolongés. elle suait à grosses gouttes. Je crois qu’on avait forcé un peu sur la bibine et sans doute sans le savoir sur des aphrodisiaques pour se donner du courage. Ceci expliquant cela. Ce que je raconte en agacera certain(e)s mais ça reste un souvenir entre jeunes qui avaient la vie devant eux. Les mœurs évoluent certes et il est trop facile de condamner radicalement le passé alors que l’on ne sait pas si l’on ne sera pas condamné soi-même par les êtres qui nous succèderont. C’est déjà le cas. Le destin, l’alcool et l’imprudence ont fait le reste. Si je suis mal tombé au départ,  j’ai eu plus de chance par la suite. Au sortir de l’emprise familiale.</p><p> </p><p>                  Au bout de la rue, Boussairolles, où vivaient les nouveaux amis de mes parents, les C. Ils hébergeaient depuis peu une jeune femme de 20 ans qu’ils amenèrent chez nous, à la mer, avec mission pour moi de lui faire découvrir la ville, de la divertir, lui faire rencontrer du monde. Je ne me faisais pas prier et elle allait vite devenir ma meilleure amie malgré la différence d’âge, si cruciale à l’époque. Ca tombait bien. Je vivais l’une des périodes les plus sombres de ma vie, suite à mon accident : difficultés scolaires,  manque de confiance en moi, plus de petite amie sérieuse. Ce fut un peu la clairière au cœur dans la gaste forêt. Je lui présentais mes copains, elle devait camper avec nous entre Palavas et Carnon, on écumait les dancings, on dormait sur la plage… Elle était fiancée mais l’heureux élu, un herculéen pas commode, habitait Grenoble et ne descendait que fort peu souvent. Elle travaillait, bien sûr le jour, et nous profitions à fond des soirs et des WE pour faire la fête. Bref on a vécu un été formidable et léger, mélange d’innocence, de pudeur, de tendre complicité et d’affection, interrompue par l’arrivée inopinée de ses parents qui mirent de l’ordre dans ce qu’ils considéraient comme une vie dissolue. Comme elle écrivait des poèmes, j’eus envie de m’y mettre aussi et ce furent, grâce à elle, mes premières tentatives d’évasion par l’écriture. Elle s’appelait, et elle s’appelle encore Nana, La The nana, chantait Ferré. Et c’est toujours ma meilleure amie. Son mari Jean-L, que j’appelais Georges comme Moustaki, aussi,  sauf que ce n’est plus son mari. Mais ça reste mon ami.</p><p> </p><p>                  Ce qui est bien, quand on écrit un livre, c’est que rien n’empêche de passer d’un extrême à l’autre. Des p… aux sentiments platoniques. La contradiction n’a jamais été un problème pour moi. Elle porte d’ailleurs un autre nom, mieux accepté, l’ambivalence.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>       QUI NOUS RAPPROCHE ASSEZ VITE DE LA GARE</strong></p><p> </p><p>                  Comme pour l’avion, j’ai pris le train assez tard, à part le petit train de Palavas qui nous permettait de rejoindre, du centre ville, les plages. J’aurais pu y perdre un bras en voulant de la main toucher les pylônes. La bonne m’avait interdit de le faire. La gare, aujourd’hui St Roch, reste associée à un souvenir qui me semble drôle mais qui aurait pu s’avérer hasardeux. J’étais, encore lycéen, le jeune amant d’une femme mariée qui revenait chaque semaine reprendre son travail en attendant une mutation définitive. Le dimanche,  à la vesprée, c’étaient nos retrouvailles. Sauf qu’un soir ses beaux-parents melgoriens (Montpellier a toujours entretenu des relations étroites avec Mauguio), qui la soupçonnaient un brin, ont débarqué en même temps que moi, ont vite compris les raisons de ma présence et m’ont gratifié d’un sermon public, malhabile et virulent. Je ne me démontais pas à l’époque, l’alcool aidant, et je leur ai tenu tête : les sentiments ça ne se commande pas ! Son mariage,  je n’en avais rien à cirer… Soudain, le mari, il s’agissait sans doute d’un complot, a surgi à son tour. Il m’a fermement interpellé. Au lieu de m’excuser, de faire amende honorable et de partir comme il me le demandait, je lui ai rétorqué : <em>Tu préfères que je te tutoie ou vous préférez que je vous vouvoie.</em> Ca l’a décontenancé et il m’a tourné le dos pour récupérer sa femme et lui demander des explications. Et il s’en est allé.</p><p> </p><p>                  Mon esprit de répartie m’a bien fait rire après coup. Je me suis souvent sorti de situations problématiques par l’humour ou l’effet de surprise. Pendant ce temps, l’intéressée se démenait à droite et à gauche, suppliait que l’on ne me fasse point de mal, s’offusquait de la suspicion dont elle était la victime. Je ne sais plus comment elle les a embobinés. Toujours est-il que notre relation a duré plusieurs mois par la suite, dans divers lieux (des hôtels du centre ville, un meublé impasse des arts, rue  Glaize…). Sans souci du même acabit… Le couple a fini par divorcer et la personne en question est longtemps demeurée une amie jusqu’à son changement de région. Elle m’a présenté la mère de ma première fille, a vécu au-dessous de l’étage où nous vivions, rue Boyer, derrière la gare. Elle eut même une aventure tardive avec un de mes élèves… L’avait lu Colette, je suppose. Lequel s’est empressé de me le révéler, à la sortie d’un cours. De manière assez subtile d’ailleurs : Alors, on a habité Impasse des arts ?</p><p> </p><p>                  Comme j’étais avec elle en Corrèze, à préparer le bac, tandis que mes amis se tuaient en voiture, elle est toujours demeurée, aux yeux de la famille, notamment de ma grand-mère, celle grâce à qui j’étais toujours vivant.</p><p> </p><p>                  Une autre fois, je suis parti à l’armée, très brièvement je dois le dire. Ma première épouse m’avait accompagné. Dans le wagon, j’ai reconnu un visage qui me parlait sans pouvoir l’identifier avec précision. Nous ne tardions pas, Georges et moi,  à nous rappeler nos vacances en colonie à La Salvetat, une bonne douzaine d’années plus tôt. Il était tombé de trois mètres de haut en se balançant sur sa chaise de la terrasse où nous prenions les repas communs. Au bout de quelques minutes, nous devenions les meilleurs amis du monde, lui ayant une connaissance formidable de la musique classique et contemporaine (Stockhausen ! Bério ! Xénakis… ), moi ne jurant que par la littérature la plus en pointe. Quelques temps plus tard, il m’aiderait à composer le numéro de la revue Textuerre consacré aux rapports Musique/Ecriture et à confectionner certains passages dodécaphoniques de <em>Connexités</em>. On est allés ensemble à la Sainte Baume assister à une création d’Henri Pousseur, le compositeur belge avec qui j’étais en correspondance. Il y avait Boucourechliev, le compositeur des <em>Archipels</em>. Michel Butor était là, qui m’a présenté son critique : Georges Raillard. C’est toujours l’un de mes meilleurs amis et on se téléphone assez souvent. On est même allés à New York ensemble. Pour en revenir au train, lui s’est arrêté en chemin. Je me suis retrouvé à Commercy, à pleurer comme une madeleine,  d’où j’ai réussi à me faire réformer définitif pour état anxieux et phobique nécessitant des soins prolongés mettant en doute ma destinée. A l’hôpital de Nancy, où l’on m’avait transféré en urgence (avec un faux suicidé), j’expliquai aux médecins militaires que j’avais peur des animaux écrasés et des bouchons de champagne. Je me demande toujours ce qu’ils en ont déduit. Ils ont essayé de ma gaver de médocs que je recrachais aussitôt. La seule fois où l’on m’a forcé à avaler,  j’ai pu vérifier comment l’on pouvait transformer un être à peu près normal en épave, un être vivant en un zombie. Je m’étais fait des copains,  j’ai oublié leur nom. On a fait un super repas à la caserne dont, coup de chance, c’était la fête (le ministre Messmer était même là), on nous a remis une carte de P4, notre solde de la semaine et on nous a mis dans un train (un suicidé, un simulateur et moi). On a traversé la place Stanislas, heureux comme des princes et nous marrant comme des bossus. Heureusement que personne ne nous avait épiés… Ca va te fermer des portes, m’avait-on dit. Tu ne pourras pas faire carrière dans l’enseignement. J’ai enseigné durant quatre décennies et le service militaire a été aboli. Le monde et les temps changent. Dylan avait raison. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Etonnant, l’amitié. Nous n’avions, Georges et moi, aucun atome crochu du temps de la préadolescence et nous en sommes découverts à l’âge adulte. Comme quoi, il faut un certain nombre de coïncidences pour que le miracle opère. On rate ainsi des occasions parce que ce n’est pas le bon endroit, le bon moment, ce que Sartre appelait une situation. Avec  Georges, on aurait pu partir l’un et l’autre un autre soir, ou se retrouver chacun dans un wagon différent, que sais-je encore. La fatalité, quoi !</p><p> </p><p>                  En face la gare, l’Escargot où l’on s’arrêtait manger un bout après les sorties en boite ou en bal très tôt de bon matin. A cette époque, peu de contrôles d’alcoolémie, pas de ceinture de sécurité, pas d’airbags…</p><p> </p><p>                  L’année où j’ai passé mon permis, il y eut plus de 30000 décès sur les routes. On me l’a appris quand j’ai dû faire un stage pour récupérer mes points de permis (deux Stop mordus !). On nous avait demandé quelle avait été l’année la plus meurtrière. J’ai répondu 1972 car c’est celle où j’ai obtenu mon permis. Bingo ! Et parmi eux, deux de mes meilleurs amis (Valencia…). Ces mesures restrictives leur auraient sauvé la vie. Regrets éternels.</p><p> </p><p>                  Notre vieux Ray, hospitalisé pendant des mois, et abandonné de sa douce et tendre,  a eu l’élégance d’attendre la fin du stage pour passer l’arme à gauche, Sacré Mimile, Sacré Gégène… C’est nous les africains qui revenons de loin… Il n’en est pas encore revenu.</p><p> </p><p>                  La gare m’a inspiré un texte, toujours inédit, écrit au jour le jour, avec un collègue enseignant de Vauvert (et son diable) comme interlocuteur imaginaire. Pris par de multiples occupations, je n’ai pas réussi à l’achever. Chaque fois que je m’y attelais, je ne retrouvais plus le rythme des pages précédentes quelque peu échevelées.</p><p> </p><p>  <em>Au bistrot de la gare, j’avais carburé au grog en attendant l’heure fatale tout en me déliant les doigts, engourdis par le froid, vous imaginez à quelle fin. Histoire de m’abrutir au rhum d’autant que mon chemin devait aboutir à cette ville qui conservait pieusement, dans les murs de ces demeures médiévales, les souvenirs des anciens templiers. Je ne suis pas un habitué du rhum, on s’en aperçoit vite. Mais j’étais comme on dit à la croisée des chemins, au moment crucial de la vie, celui des décisions décisives comme la petite fourmi qui voulait à tout prix se rendre à Jérusalem sans crier Victoire. Il fallait fêter ça. Voir l’existence autrement, je veux dire autrement que par le passé, enfin quand je dis l’existence…</em></p><p><em>  Je regardais les gens qui paraissent en vie. Quand je bois je les vois plus beaux que nature. Ca tient un peu à ma myopie. Plus jeunes aussi. Plus souriants. Je dois avoir un instamatic dans l’œil, ma parole. Dommage que l’</em>œil<em> ne soit pas numérique. J’aurais collé ça dans la mémoire de mon seul pote de poche, celui qui ne me contrarie jamais. Quant à l’œil, c’est comme ça que j’ai rencontré les mémés, surtout l’ancienne, la toute dernière, celle que j’ai lâchée, cette enrhumée. Et puis le grog, ça vous tue un rhume en moins qu’il n’en faut pour vous soulager tripes et boyaux, comme disait Rabelais que j’avais dévoré en seconde, et dévorer Rabelais faut quand même se le taper, surtout dans le texte originel, tout ça pour dire que sa trogne hilare se foutait littéralement de moi, sur la fresque murale, très monacale au demeurant qui décorait l’un des murs du bar. Décidément il est partout celui-là. Déjà lors d’un séjour dans les Alpes de Haute-Provence, on s’était fait virer, ça devait être avec Aglaé, d’un trois étoiles, je n’étais pas digne de le recevoir paraît-il, le monde à l’envers quoi, mais bon… Ici ça devait être le nom du bar. Ils vous le mettent à toutes les sauces dans les Restau. Sinon, le grog, je recommande. D’ailleurs je n’ai cessé d’en commander. De préférence aux cachets dont l’effet perdure au-delà des prescriptions et puis l’acidité ne me réussit pas. Le grog, c’est radical. Sans compter, mais rien n’oblige à le faire, qu’on ne voit plus son temps passer. C’est déjà quelque chose… Seulement les gens mais qui n’existent pas, qui vivent si l’on peut appeler ça vivre, quand on se retrouve au comptoir à quémander l’attention du garçon le soir du réveillon pour l’entretenir de ses illusions. Quant à moi ce n’était pas la même chose; J’avais choisi mon exil, cet exil-là. On se choisit l’exil qu’on peut…</em></p><p><em>  Machinalement, je faisais craquer mes doigts douloureux. On connaît sa douleur. J’en avais même vu une. Et alors ? Michaux a bien croisé une colère, une grosse il est vrai.</em></p><p><em>  Au demeurant cette nuit-là les gens, ces gens-là, ils semblaient ne pas me voir. J’avais tellement bu que je leur devenais transparent. Si bien qu’aux alentours de onze heures, j’en arrivais à me demander si j’étais bien présent dans ce bistrot, ou si je me donnais l’illusion d’y faire acte de présence. Car comment expliquer qu’on ne soit pas venu me gratifier d’un brin de conversation, devant mon guéridon, en voie de guérison, en plus c’étaient des vieux précoces les types au bar et d’habitude la vieillesse me colle à la peau si je puis dire. Elle s’attire à moi… Mais je parle-là des Alpes maritimes</em> <em>et ça fait un bail que</em>…</p><p>            Le collègue, je ne l’ai plus revu quand j’ai changé d’établissement. Dommage.</p><p>            Temple protestant, rue Maguelone, à deux pas de la gare. Je ne sais pas comment je me suis retrouvé pris dans un repas collectif dans la cour qui sert de parvis à ce temple que l’on dit néo-roman. Le repas s’est bien déroulé. Or à la fin, certains convives ont commencé à se lancer des quignons de pain ou des serviettes roulées en boule. La responsable du repas, peut-être l’épouse du pasteur, nous  a fait la morale et demandé ce qui avait pu se passer dans nos têtes pour que nous agissions ainsi de façon aussi puérile. Bêtement, sans doute pour briller aux yeux de ma jeune compagne, laquelle venait de Dijon,  je répondais du tac au tac : parce qu’on savait que l’on finirait par nous poser ce genre de questions. C’était méchant, injuste et j’ai aussitôt regretté ses propos indélicats et saugrenus. La maîtresse de maison m’a regardée déçue. J’avais eu deux trois articles dans la presse locale… Elle m’avait bien accueilli. Le problème c’est que la vie n’est pas une vidéo. On ne peut revenir en arrière. On apprend à tout âge.</p><p>            Quand j’étais jeune, que je revenais du Piochet en bus (j’y partais plutôt en stop par mesure d’économie), on disait la gare des cars. J’eus le malheur d’user de ce complément de nom devant un de ces cuistres qui voudraient que l’on soit professeur jour et nuit et à 100 pour cent. Il m’a aussitôt rectifié. On dit la gare routière… Je le sais bien Ducon mais on a longtemps dit gare des cars. Aussi je maintiens cette expression. Sinon, on ne lirait plus le Baudelaire des <em>Aveugles</em> sous prétexte que l’on évite d’user de cette expression. On ne chanterait plus <em>Je voudrais être un noir</em> de Nino Ferrer sous peine d’être suspecté de racisme (alors que c’est le contraire). Et l’on supprimerait les 7 nains de Blanche-neige pour ne pas blesser les gens de petite taille. Ce serait bien dommage Moi qui adore les séries de sept !</p><p> </p><p><strong>       ON REVIENT ALORS SUR L’ESPLANADE, LAQUELLE AMÈNE AU LYCÉE JOFFRE : </strong></p><p> </p><p>                  C’est une ancienne citadelle royale, construite pour mieux surveiller, canon à l’appui, les fauteurs de trouble&#8230; Plus précisément les protestants. Quatre bastions aux angles. Elle abritait les garnisons. Il m’est arrivé de manifester en hurlant, sans trop savoir pourquoi : A bas les lycées-casernes ! Aussi : pourquoi avoir donné à celui-ci le nom d’un maréchal ?</p><p> </p><p>                  On l’appelait lycée mais il faisait aussi office de collège. A cette époque, lorsque l’on y arrivait, on avait droit au bizutage de la part des plus grands. On pouvait se voir déshabiller ou du moins baisser la culotte,  jeter dans une flaque d’eau ou carrément un bassin (et l’on se faisait coller par le pion qui fermait les yeux), attraper simplement et porter sous le bras comme un ballot avant d’être balancé dans les buissons… Ce n’était pas forcément méchant… C’était traumatisant, en tout cas humiliant. Cela ne donnait pas une haute idée des humanités que nous étions censés étudier. Avec le recul, il s’agissait d’initiation, certes crétine, à une existence qui serait semée d’embûches, d’’injustices ou absurdités. Sur ce plan là, c’était très réussi. Les forts abusaient de leur pouvoir. C’est dans la nature des choses. Et la Nature n’est pas seulement cette utopie imaginée par les disciples radicaux d’un Rousseau larmoyant. Elle a ses cruautés et iniquités. Et autres conneries.</p><p> </p><p>                  Bien qu’habitant au plus près du lycée, mes parents n’avaient rien trouvé de mieux que de m’y laisser en demi-pension, qui plus est jusqu’à 19 h, ce qui fait que je ne me retrouvais qu’avec les internes, les « pencus » comme on les appelait. Inutile de dire que j’ai très mal vécu la chose et que ma scolarité s’en est ressentie. J’étais d’autant plus malheureux que je me supposais différent, moins en tant que tel que de ne point comprendre le traitement que l’on m’infligeait alors que j’étais doux comme un agneau et docile comme une brebis. Le cauchemar prit fin en 3<sup>ème</sup>, quand en cours de gym, à cause de la stupidité du prof voulant m’imposer un jeu qui ne me convenait manifestement pas, et bousculé par un plus grand, je fis une mauvaise chute et me fracturai le poignet.</p><p> </p><p>                  Et comme en fin d’année,  je me cassai la cheville,  quand la manie des fractures vous prend on saurait la faire cesser, je pus éviter la demi-pension et terminer les études à17 h, comme les copains. Deux maux pour un bien !</p><p> </p><p>                  La cantine était une horreur. De quoi vous dégoûter des céleris, des petits pois, des haricots surtout et des pourtant si délicieux, bien préparés, épinards. Je n’ai pas pu avaler une tomate crue jusqu’à mes 25 ans. De plus, les excités placés en début de table, qui recevaient les plats consommables, se servaient copieusement, ce qui fait qu’il ne restait rien à ceux du fond.</p><p> </p><p>                  Les pions, une fois encore, fermaient les yeux. Il m’a fallu des années avant de comprendre que les tomates, bien préparées, pouvaient être non seulement mangeables mais succulentes. Succucu….</p><p> </p><p>                  Pendant des années, j’ai dévoré sans me limiter, sans grossir. Après la quarantaine j’ai pris trois, quatre kilos mais suis aussitôt tombé malade et ai dû surveiller mon alimentation, aidé par mon ami Francis et sa thérapie quantique. Je ne suis pas un fin gourmet et considère même que l’on en fait un peu trop sur les restaurants gastronomiques et les chefs étoilés. Les mets les plus simples font ma principale gourmandise. Une bonne ratatouille aux œufs, ça peut avoir l’air tout simple, encore faut-il bien équilibrer les composants et les épices. J’aime le poisson frais, partant la bouillabaisse, suis ravi aujourd’hui de la vogue des poké-bowls. Me suis longtemps délecté de la cuisine asiatique : poulet shop suey, porc aux champignons noirs, canard laqué. M’en suis un peu lassé. Au Maroc, j’ai découvert la pastilla dont je reste friand. Je ne déteste pas le tagine et,  pour en revenir en France, le pot au feu. Enfin j’apprécie par-dessus tout le chocolat noir, sous toutes ses formes.</p><p> </p><p>                  J’ai quand même des souvenirs de plats comme on n’en fait plus : le salmis de pintade de ma tante-marraine, qui illuminait nos Noëls et jours de l’an d’antan (mes parents, jaloux, ne se gênaient pas pour objecter qu’ils lui préféraient la choucroute !). Sa crème anglaise, qu’elle préparait spécialement pour moi, au grand dam de ses propres enfants, mes cousine et cousins. Ma grand-mère aussi était un fin cordon bleu. Elle me faisait participer, les soirs de fête, à la confection des mokas au cacao ou à la pistache, qui me donnent encore l’eau à la bouche. Zède, peu douée au départ, s’est bien améliorée avec le temps et les recettes de Confidences ou de Paris Match. Parmi ses spécialités, que j’étais le seul à apprécier : les champignons à la crème et le poulet aux œufs brouillés. Ma sœur est une spécialiste des fourmis qui montent aux arbres, à base de vermicelles. Quant à mon épouse, elle me surprend tout le temps, avec de petits plats simples, ni gras ni salés ni trop sucrés, à ma convenance : blanquette, poulet au curry, et bien évidemment couscous garni à la tunisienne. Elle est née là-bas.</p><p> </p><p>                  J’ai longtemps fréquenté les restaurants, pas forcément les meilleurs, soit pour marquer une relative réussite sociale, soit pour faire acte de maturité, soit pour échapper aux repas familiaux, soit pour m’isoler avec une possible conquête. Parfois pour faire plaisir à quelque ami(i)e dans le besoin.</p><p> </p><p>                  Au collège-lycée,  je me rattrapais au goûter où le pain était servi à volonté. Il y avait tout de même un foyer où nous pouvions acheter des croissants et des brioches au raisin. Tout mon argent de poche y passait, que je piquais parfois en douce au peu méfiant Ray, pendant qu’il regardait la télé (pour une fois qu’il y a un programme intéressant…)… On pouvait aussi y emprunter des livres. Ainsi mes premiers rapports à la littérature furent des séries pour la jeunesse dont je dévorais tous les volumes, envieux de l’impression de liberté et de joie de vivre qui s’en dégageait. J’ai ainsi lu en séries <em>le Clan des 7</em>, le <em>Club des 5</em>, <em>les 6 compagnons</em> (les gones de la Croix Rousse, à Lyon) et aussi des héros de l’époque, Michel et Alice, de jeunes intrépides qu’on aurait aimé avoir comme amis. Un jour j’ai emprunté <em>Le Grand Meaulnes</em> que je  ne suis pas parvenu à lire. Trop poétique et pas assez narratif selon mon goût d’alors. J’ai très peu lu de livres sérieux jusqu’à ma deuxième Seconde, redoublement consécutif à mon accident de mob. En revanche, outre les revues de musique et chansons (SLC, Rock and folk, Best), je me sustentais des comics : Mandraque le magicien, le Fantôme et les premiers illustrés pour adultes, ou en tout cas grand garçon. Por nos, oui !</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais réussi à adhérer totalement à la BD, encore moins aux mangas. J’en suis resté à Astérix et bien évidemment Tintin mais plus par nostalgie que par amour du genre. J’ai essayé les adaptations de romans célèbres (<em>L’étranger, le Voyage, Frankenstein</em>…). Pas très convaincu. Le seul qui a trouvé grâce à mes yeux est l’adaptation de <em>La Recherche du temps perdu</em>, par Stéphane Heuet, que je reprends de temps en temps. En fait, la BD commence à m’intéresser quand elle se fait peinture.</p><p> </p><p>                  Heureusement, j’étais rentré avec un an d’avance mais les enseignants m’ont autorisé à redoubler la 5<sup>ème</sup>, alors que je ne m’en tirais pas si mal. J’avais seulement raté le troisième trimestre, sans doute en raison du conflit  parental à son degré optimal. Les parents n’ont pas contesté et j’ai redoublé. J’étais plutôt studieux et attentif. Encore fallait-il que l’on m’expliquât bien, ce qui n’était pas toujours le cas. Les professeurs étaient manichéens à cette époque.</p><p> </p><p>                  Il y avait ceux qui suivaient (les bons,  et ils s’adressaient à eux) et ceux qui n’écoutaient pas, les mauvais (par paresse ou manque d’intelligence). Ca a dû faire pas mal de dégâts alors que l’on avait les bases. On était loin de la pédagogie par objectif et de l’élève placé au centre du projet… Ca s’est amélioré après 68. Or entre temps, nous avions mûri. Et nos lacunes avec nous.</p><p> </p><p>                  L’année où j’entrais au collège correspondait à l’arrivée massive des pieds noirs (Po po po po, dis !). Ils étaient hâbleurs, très cordiaux avec les continentaux tout en s’affichant résolument racistes. Je ne comprenais pas tout de leurs récits et exploits. Ils se vantaient d’avoir cassé du « melon » et il me fallut un peu de temps pour comprendre à qui ils faisaient allusion. Quand je suis devenu prof, des années plus tard, mes classes étaient bondées d’élèves issus de l’immigration comme on dit, et ma foi, je n’ai eu que très rarement à m’en plaindre. Tout au plus, fus-je étonné, alors que je faisais un cours sur les diverses versions du déluge, une ébauche de littérature comparée, dans le cadre de l’étude des Textes fondateurs, de voir certains petits musulmans refuser de lire le passage du Coran correspondant. Leur explication me parut claire et j’y renonçais.   </p><p> </p><p>                  J’y suis revenu par la suite, au lycée je veux dire,  pour des stages. Cette fois de l’autre côté de la barrière comme prof. J’avais encore une trop mauvaise opinion de la plupart de ceux qui m’avaient été infligés pour faire montre d’une certaine souplesse. Ainsi asticotais-je, non sans désobligeance, un collègue qui critiquait les nouveaux programmes sous des prétextes douteux (Il contestait le distinguo Convaincre/Persuader). L‘autre n’a pas apprécié et cela aurait pu très mal finir car j’avais affaire à un robuste. Mais l’autorité des conférenciers prévalut et tout rentra dans l’ordre. Cela me fit pas mal de pub auprès des inspecteurs. Ce qui valut par la suite de devenir un familier du rectorat, préparer les sujets d’examens ou dialoguer avec les huiles.</p><p> </p><p>                  De toute ma scolarité,  je ne retiens qu’une poignée de profs aimant vraiment leur métier et les enfants, je veux parler des élèves. Je l’ai déjà dit mais j’ai envie de le redire. Le prof de maths de Terminales qui nous réexpliqua, en un trimestre, le programme de 2<sup>nde</sup> et 1<sup>ère  </sup>et qui m’a permis, contre toute attente, d’obtenir une note plus qu’honorable à l’examen. Une prof de français en 6<sup>ème</sup> (Tata Rébuffy, obèse et quasi aveugle, mais d’une gentillesse exquise !) et un autre en 4<sup>ème  </sup>(M. Têtu qui ne craignait qu’une seule chose : la retraite !). Un prof d’anglais,  un seul, sinon c’étaient les listes à apprendre par cœur ! Un de Sciences avec qui je parlais de Teilhard de Chardin. Et c’est à peu près tout. Autoritarisme glaçant ou au contraire laxisme permanent. Punitions sans le moindre discernement. Moqueries blessantes… Que de mauvais souvenirs ! Et jamais au grand jamais,  je n’eusse imaginé que je puisse un jour m’épanouir dans ce métier-là. En revanche, cette expérience négative m’a été très utile afin de rejeter devant une classe les méthodes par trop directives et rétrogrades. De mon côté, j’ai toujours essayé de faire partager mes passions à mes élèves et, pour ce faire, travaillé d’arrache-pied même si parfois la montagne de recherches aboutissait à une souris d’écoute studieuse. J’ai ainsi creusé beaucoup plus que nécessaire les œuvres de Nerval, les <em>Essais </em>de Montaigne, les différents <em>Don Juan</em> (on en dénombre une bonne centaine : Balzac, Mérimée, Byron, Pouchkine, Verlaine, Max Frish, Tirso bien sûr…), les poèmes de Baudelaire, de Ronsard,  d’Apollinaire ou d’Hugo, ou encore le chef d’œuvre de Chrétien de Troyes, <em>Perceval le Gallois</em>. Cela ne m’empêchait pas de mettre beaucoup de fantaisie et d’humour dans mes explications orales ce qui m’a valu une certaine popularité, y compris vers la fin de ma carrière, dans les différents établissements où je suis passé.</p><p> </p><p>                  Il en est ressorti trois livres, <em>La Ceinte trinité, Doc John et Forval, l’auvergnat, </em>où j’adapte et m’approprie <em>Sylvie, Don Juan</em> et <em>Perceval</em>. Je n’ai même pas pris la peine de les envoyer à des éditeurs.</p><p> </p><p>                  En revanche mes découvertes littéraires majeures, je les ai faites moi-même ou grâce à des copains, des magazines, des émissions : Proust évidemment, Joyce, Faulkner, Kafka et le très contesté LF Céline. De telle sorte qu’arrivé en fac,  j’avais à peu près tout lu du XXème siècle français, et des grand inventeurs (Michaux, Beckett, Leiris, Queneau, Ponge, Blanchot, le nouveau roman…) au grand dam de mes condisciples, dont certains m’appelaient La Boule. Il faut dire qu’un prof de Lettres, pour une fois inspiré,  nous avait conseillé le Bordas : la littérature en France depuis 45, lequel recensait tout ce qui s’était publié de novateur depuis l’après-guerre, y compris les traductions des grands écrivains étrangers. C’est devenu ma Bible et je me suis jeté sur Adamov, Pinget ou Genet pour le théâtre, Musil et Gombrowicz pour les étrangers, et des inclassables comme Klossowski.</p><p> </p><p>                  Je suis souvent parti sur les traces des grands écrivains</p><p> </p><p>                  <em>Dans le Valois si cher à Gérard de Nerval (de Senlis à     Dammartin en   passant par Chaalis et Ermenonville).</em></p><p><em>                  Dans la tour de Montaigne, pas très loin de Bordeaux.</em></p><p><em>                  Sur la tombe de Chateaubriand, au large de St Malo (et à             Combourg !).</em></p><p><em>                  A Ferney Voltaire et aussi à Genève, aux Délices, sa demeure.</em></p><p><em>                  Aux Charmettes chères à Rousseau, au-dessus de   Chambéry.</em></p><p><em>                  Devant le pavillon, fermé, de Canteleu en Normandie,       alias musée sur les traces de Marcel, Proust.</em></p><p><em>                  Dans la maison de Strindberg à Stockholm.</em></p><p><em>                  Dans tous les lieux joyciens de Dublin.</em></p><p><em>                  Dans le Prague de Franz Kafka.</em></p><p><em>                  Dans le bureau de Freud à Vienne.</em></p><p><em>                  Devant les statues de Goethe et Schiller à Weimar.</em></p><p><em>                  En la maison d’Hugo, place des Vosges (et aussi à            Villequier).</em></p><p><em>                  Dans celle de Balzac, à Passy.</em></p><p><em>                  A Manosque, Le Contadour, les villages du Trièves,         pour saluer Giono.</em></p><p><em>                  Sous les tilleuls de Charleville-Mézières, ou les platanes     de Pézenas où joua Molière.</em></p><p><em>                  Aux chutes du Niagara et ses 6810000 lites d’eau par       seconde (Butor, que je visitais in praesentia, à Nice,             Gaillard, Lucinges). </em></p><p><em>                  Et dans les divers lieux de Paris hantés par André           Breton, ou à St Cirq Lapopie.</em></p><p><em>                  Verlaine, Queneau… sans parler des cimetières.</em></p><p><em>                  Descartes à Amsterdam, Pessoa à Lisbonne, Stendhal à     Grenoble, Pascal à Port-Royal des champs, Diderot à             Langres, Sade à Lacoste,            Lamartine au Bourget (une        erreur   de jeunesse !), Ronsard à Tours, La Boétie à             Sarlat, Einstein à Berne, Dante à Florence…</em></p><p><em>                  Dans un café  de St Pétersbourg, j’ai croisé Pouchkine,      un faux&#8230; Un mannequin très bien imité.</em></p><p><em>                  On a raté Tolstoï (pas trouvé) à Moscou.</em></p><p><em>                  Rabelais,  j’habitais sa rue, sans doute aussi son    immeuble, sa tour…</em></p><p><em>                  Maurice Roche,  je passais avec lui des journées à Lagnes où je dormais (Violante, sa femme, a logé quasi     gratuitement ma  fille deux ans à Paris, près de           Denfer…)</em></p><p><em>                  Me suis recueilli sur la tombe de Georges Sand à Nohan,             de Sartre à Montparnasse, de Camus à    Lourmarin…</em></p><p><em>                  Au cimetière marin…</em></p><p><em>                  Suis allé tout près de chez Jean-Louis Murat, juste           avant    sa mort et un peu après (émouvantes rencontres     de fans à midi pile et sans RV, au           cimetière de la    Bourboule !)</em></p><p> </p><p>                  J’ai passé le jour de l’an à Vérone, l’année où <em>Roméo et Juliette</em> était inscrite au programme des Terminales. On peut difficilement pousser plus loin la conscience professionnelle. Aux vacances suivantes, j’allais à Parme mais la Chartreuse nous fut interdite.</p><p> </p><p>                  J’ai mal vécu mes années de fac car je détonais par rapport à la politisation ambiante qui me reléguait au rang de petit bourgeois et d’intellectuel masturbé. Mes vêtements à la mode, je travaillais en même temps au magasin, ne plaidaient pas en ma faveur.</p><p> </p><p>                  J’en suis sorti avec une névrose d’angoisse carabinée et l’on peut dire que la littérature d’un côté, l’enseignement de l’autre se sont révélé de sacrés exutoires.</p><p> </p><p>                  J’ai raté de peu Mai 68, ayant préféré, avec des tas de copines et copains (tous perdus de vue : Outre Jean-Luc, Daniel, Marc, Julien, Michel, Danièle, Cathy, Françoise…)  la plage aux pavés. Ce n’est que plus tard que j’ai compris l’impact du mouvement sur notre mode de vie. Un sentiment général de liberté dont nous avons su profiter avant que l’Histoire ne nous rattrape. C’est l’année où j’ai eu mon Brevet, haut la main. Il faut dire qu’on nous l’avait allégé en raison des événements. La rédaction m’avait inspiré : Faites en caricaturiste pressé le portrait type d’un touriste pressé. Je me suis souvenu de nos vacances à Palavas, avec les amis de nos parents  (plus exactement les parents d’une amie de ma sœur).</p><p> </p><p>                  Et j’ai brodé, beaucoup menti et pas mal exagéré. Déjà…</p><p> </p><p>                  Mes parents me lassaient nager sans se soucier de savoir si j’en avais les capacités. Ainsi aurais-je pu sans doute me noyer cent fois dans les trous d’eaux qui entourent les épis. Cela a failli d’ailleurs arriver alors que je rejoignais un banc de sable et que j’ai été pris de panique en pensant que cela pourrait très bien arriver justement&#8230; Ah, le cerveau !!! Un réflexe de survie m’a sauvé la vie. Toujours est-il que, traumatisé,  j’ai refusé de me mettre à l’eau durant des années. Cela m’a inspiré la fin quelque peu tragique, ironique s’entend, d’un roman, <em>La tornade bleue</em>, que j’ai située quelque part du côté de La Grande Motte, la grande bleue.</p><p> </p><p>                   <em>Un mode de « disparition » : des trous d’eaux autour des digues rocheuses, juste en face de la plage. Une heure : minuit. A cette heure-là personne, en décembre, nul ne s’aventure dans les parages. Une mise en scène : Ma veste avec l’unique exemplaire du manuscrit définitif, imprimé sur des feuilles bleues, ça me paraissait évident, une clé USB, une lettre précisant que tout le reste avait été détruit ou effacé, mon PC portable enfin, ouvert et connecté. J’avais pris mes précautions. Une lettre à Emma, enfin, ou à l’inconnu qui l’aurait ramassée en trouvant ma veste. J’échafaudais un plan effrayant, ou d’une telle simplicité qu’il en devenait pathétique. J’expédiais un SMS à Emma. Je serais à minuit pile sur la plage en face du point zéro. &#8211; Je te donnerai ma réponse à ce moment-là. Laisse ton portable allumé, pour une fois… Il se pourrait que ce soit nécessaire, si tu as tenu un tant soit peu à moi… Je ne pourrai répondre avant… Serai très occupé d’ici-là… Et j’éteignis le portable pour le restant de la journée.…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                    Par association d’idées, l’allusion au cinéaste me fit penser à Godard… Je bus encore quelques rasades ? Je crus entendre le téléphone sonner mais il était trop tard. J’avais de l’eau jusqu’au cou. Le moment de jeter la bouteille à la mer… Je ne sentais plus rien même plus le contact de l’eau pourtant froide en cette saison (Pas aussi froide que dans la baltique mais tout de même ! On était proche de l’hiver. Pour le cadeau de Noël, cette année, je repasserais !). J’étais au fond du trou, du trou d’eau, devrais-je dire. Et pourtant une image bleue s’imposait graduellement à mon esprit, tandis que je commençais à suffoquer. Celle de Belmondo, à la fin de Pierrot le Fou, tentant vainement et à tâtons, d’éteindre la mèche des bâtonnets de dynamite allumée autour de son visage peinturluré de bleu justement. Une tentative de renoncement à un suicide en quelque sorte. Je poussais le pied en atteignant le fond, le fond du trou devrais-je dire, et m’entendis penser fort, jusqu’à crier, en remontant à la surface, après m’être débattu et accroché aux pierres qui formaient une sorte d’escalier, la même chose (ou presque que l’acteur à la fin du film) : Eh, merde ! C’est trop con. Je tenais à la vie plus que je ne l’aurais imaginé, plus qu’à Emma sans doute… Je m’agrippais à la paroi rocheuse. Et c’est là, si je puis dire, que tout a dérapé dans mon esprit… Etais-je encore vivant, dans quelques limbes, dans un état second ? A l’hôpital, transi de froid ? Sur la plage, complètement ivre, dont je n’avais jamais bougé ? Mais non, je ne rêvais pas…</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>La Grande Motte. Claude Viallat m’a demandé d’être son curateur pour son expo à la capitainerie. Insigne honneur. Trop beau pour être vrai. Une consécration.                       </p><p>                  Dans la foulée du brevet,  j’ai passé le concours de l’EN et j’ai été admis, à ma grande surprise, à l’écrit. Articles dans le journal et félicitations générales. Sauf qu’à l’oral, on m’a posé des questions sur l’allégorie dans <em>Notre Dame de Paris,</em> de Victor Hugo et que je ne risquais pas de reconnaître cette figure de style parce qu’aucun professeur ne nous en avait parlé au collège. Pas plus que des métaphores ou des litotes. Je n’ai pas été plus brillant en maths si bien que je ne me suis pas retrouvé instituteur à 20 ans et je m’en félicite.</p><p> </p><p>                  Si les filles nous faisaient tant rêver c’est qu’à cette époque le lycée n’était pas mixte. Cette absence de familiarité nous rendait timorés, empruntés ou au contraire arrogants et grossiers. Des filles, il n’y en avait pas tellement dans mon quartier, ou bien elles ne sortaient pas. Je les ai découvertes soit au village (Marie-Ange, Hélène, Dani…),  soit en colonie de vacances, soit plus tard, grâce aux copines de ma sœur. Puis dans les quartiers périphériques. Je me suis dégrossi sur le tas. Entre dix et quatorze/quinze ans, soit nous les idéalisions, à l’instar des troubadours et poètes (et l’on retrouve Nerval !), soit nous les imaginions naïvement nymphomanes. Ce qui ne nous empêchait pas de les respecter. De les diviniser parfois. Certains, entre les deux,  recherchaient, comme dans le film d’Eustache, un équivalent de la maman.</p><p>                  La réalité est tellement plus complexe et irréductible à des caricaturales et manichéennes approximations. En fait, chaque être est unique et chacun réagit de manière inattendue. On ne peut ainsi rien prévoir.</p><p> </p><p>                  En revanche, découvrir l’autre dans sa nouvelleté, comme dirait Montaigne, est miraculeux, du moins au début.  Et j’avoue que ce fut un enrichissement permanent sur tous les plans, pas seulement celui du plaisir ou de la bonne entente temporaire…</p><p> </p><p>                  Toujours est-il que longue est la liste de mots devenus courants que l’on ne nous a pas appris : anthropocène, résilience, toxique, emprise, paréidolie, sérendipité, factuel, holistique, écosystème, drône, présentiel, emprise, validiste, customisation, wokisme, virilisme, créolisation… Et tous les anglicismes (packaging, burn out, coming out, staff, hacker, follower, cloud, fake news, buzz, holding, streaming, hacker…) ou sigles (LGBT, CODA, PC, QI…). On en apprend tous les jours.</p><p> </p><p>                  Nous notre jargon, c’était plutôt : C’est le pied ! T’as vu ma rape ? On va draguer ? Complètement taré ! Encore un croulant ! Où est garée ta meule ? La tire de ton frangin ? T’as une nana ? Dans mon agenda quand  j’en pique un, un petit boudin, Crac boum hue ! Ho Eh Hein Bon ! Dans la vie, il n y’a que des cactus ! C’est pour le pied ! Qui est in ? Qui est out ? Tu veux ou tu veux pas ? Et bien évidemment : Oh yeah !</p><p> </p><p>                  Le collège lycée, c’était le paradis des blagues. Nous en faisions continuellement. Elles portaient sur des sujets devenus politiquement incorrects dont certains seraient passibles d’amendes ou de condamnation aujourd’hui. Nos cibles :</p><ul><li><em>Les blondes et les femmes dites débauchées.</em></li><li><em>Les homos, on était moins tolérants à l’époque… On était cons, disons-le carrément. Et en même temps, ils nous fascinaient.</em></li><li><em>Les africains, même les plus misérables. En jouant sur leurs accents et difficultés d’élocution.</em></li><li><em>Les infirmes (le bègue et le boiteux).</em></li><li><em>Les animaux parlants.</em></li><li><em>Les fous (on ne connaissait pas les euphémismes).</em></li><li><em>Les parents, ceux des autres en général.</em></li><li><em>Et à ma grande honte : les juifs. Sauf quand l’un d’eux les racontait.</em></li></ul><p>                  C’était sans doute discriminant mais nous n’en avions pas conscience. En tout cas pour ce qui me concerne. Nous étions, en quelque sorte, innocents ou si l’on préfère, irresponsables. Depuis, on nous appris que nous étions coupables puisque l’on nous juge a posteriori, selon les critères des temps nouveaux. J’en tire deux leçons : d’abord que la relecture que les jeunes générations effectuent du passé est tellement éloignée des perceptions de ceux qui l’ont connu qu’à la limite, le relire avec sévérité, c’est sombrer sans le vouloir dans le révisionnisme.</p><p> </p><p>                  Un jugement orienté focalise sur un travers et perd de vue le contexte qui l’a vu naître, ce qui a tendance à fausser la vision que l’on peut avoir dudit passé. Belle leçon d’Histoire pour ceux qui critiquent nos aînés et ancêtres, ce qu’ils ont pensé à telle ou telle époque. Auraient-ils fait mieux ? Font-ils mieux aujourd’hui ? La deuxième est plus restreinte : tous les faiseurs de blague se sentent à la fois coupables et frustrés. Comment s’étonner dès lors qu’en bons nostalgiques du passé, ils se tournent vers des partis qui dénoncent les nouvelles visions du monde. Les démagogues des temps nouveaux. Ou qu’à l’autre extrême, ils fassent amende honorable et épousent les avis des nouveaux inquisiteurs.</p><p> </p><p>                  On va me dire et toi, entre ces extrêmes, où te situes-tu ? – Là où vous me lisez ! Littéralement et dans tous les sens. Il m’importait que ce fût dit.</p><p> </p><p>                  Un rêve récurrent : je suis très en retard et je ne retrouve pas la salle de classe ni même son numéro. Je cherche désespérément parmi des couloirs et labos du lycée. Je me renseigne mais en vain. J’appréhende la confrontation avec le prof et les excuses qu’il va me falloir trouver. Et puis toujours ce fameux bac qui se rapproche et que je vais finir par rater. Quelquefois, c’est moi le prof en retard tandis que les élèves m’attendent mais je ne sais plus dans quelle salle et je me perds dans les couloirs.</p><p> </p><p>                  Un autre, très ancien celui-là : je suis à moitié nu et terriblement gêné par la présence de gens que je croise dans la rue en me dirigeant vers l’école, le collège, ou le lycée.</p><p> </p><p>                  Je n’ai pas appris la leçon et je suis sûr d’être interrogé. Et si je continue ainsi je vais rater l’examen qui approche à grands pas…  Jean Pierre Brisset m’eût beaucoup aidé à interpréter ce rêve. Le sexe est le premier objet que l’enfant examine. L’examen ? Le sexe à main… Un prof de fac a été viré pour avoir proposé ce sujet… Aujourd’hui, il serait lynché !</p><p> </p><p>                  Enfin, j’ai fait au lycée,  l’expérience de la cécité. Tombé lourdement en raison de l’excès de précipitation d’un camarade,  je me suis cassé le poignet. Sur le coup, j’ai perdu la vue un bon quart d’heure. Un camarade, l’un des deux Jean-L.,  m’a conduit à l’infirmerie mais personne n’a compris, ni l’imbécile de prof d’EPS, ni le camarade qui accepta de m’accompagner, que je n’y voyais plus. J’étais dans le noir absolu. La vue n’est revenue qu’au fur et à mesure en cours de trajet si bien que je la recouvrais pleinement en arrivant sur les lieux. Je ne me souviens plus comment j’ai atterri à la clinique (St Jean, déjà !),  où l’on m’a remis l’os en place et posé un plâtre. Dextérité remarquable de l’interne qui m’a trouvé très courageux. C’était en tout début d’année 68. Elle se terminerait par mon accident de mob (St Jean,  de nouveau, rue du professeur Grasset). Ce sont les deux derniers que j’ai subis fort heureusement. Pas de casse depuis mes 15 ans. Je touche du bois.</p><p> </p><p>                  Si j’ai été aveugle, c’est sans doute métaphoriquement, ailleurs, en matière politique en particulier. Mais qu’on se rassure : je n’étais pas le seul. Et ça continue…</p><p> </p><p>                  On m’a mal expliqué la poésie, au lycée. Là encore j’ai dû me débrouiller tout seul. C’est pourtant le genre que j’affectionne à l’écrit, alors que je suis plus sensible aux diverses formes du récit à la lecture. Arrivé en fac, je la connaissais assez mal, par rapport au théâtre et au roman. C’est surtout en devenant prof moi-même que j’ai senti le potentiel de ce genre ancestral dans lequel je me sentais particulièrement à l’aise quand il s’agissait, sinon de l’expliquer ou de l’interpréter, du moins d’en révéler les beautés et de les faire partager aux autres. Comme j’aime les listes, on l’aura compris, je me permets de conseiller la lecture des poèmes suivants…</p><ul><li><em>Tant que mes yeux (Louise Labé)</em></li><li><em>Las, où est maintenant (Du Bellay)</em></li><li><em>Comme un chevreuil (Ronsard)</em></li><li><em>Les deux amis (La Fontaine)</em></li><li><em>Un rêve (Aloysius Bertrand)</em></li><li><em>El Desdichado (Nerval)</em></li><li><em>A celle qui est restée en France (Hugo)</em></li><li><em>Parfum exotique (Baudelaire) mais là il faudrait en citer dix au moins.</em></li><li><em>Le cabaret vert (Rimbaud)</em></li><li><em>Paysage in Lincolnshire (Verlaine)</em></li><li><em>Tombeau d’Edgar Poe (Mallarmé))</em></li><li><em>Mai (Apollinaire)</em></li><li><em>Le matin du monde (Supervielle)</em></li><li><em>Cœur à cœur (Reverdy)</em></li><li><em>Je reviens (Breton)</em></li><li><em>Le pain (Ponge)</em></li><li><em>Les Planches courbes (Bonnefoy)</em></li></ul><p>                  J’ajouterai <em>La Complainte des cloches de Laforgue</em>, qui me rappelle mon agrégation, <em>Les mains libres</em> d’Eluard et Man Ray, que j’ai enseigné en Terminales et  <em>Les espaces de sommeil</em>, de Desnos, qui m’a pas mal touché.</p><p> </p><p>                  Et puis les recueils des amis, Jean-Marie De Crozals, James Sacré , Anne-Marie Jeanjean, Roch…</p><p> </p><p>                  Je ne cite pas la poésie étrangère d’abord parce que je la connais mal, ensuite parce que la poésie est particulièrement difficile à traduire et que l’on ne sait plus si l’on juge le poète ou son traducteur. J’ai tout de même publié <em>Notes d’ombres</em> (pour Denis Castellas), en m’inspirant de Wordsworth.</p><p> </p><p>                  Au-delà de l’impression et du sens,  j’aime l’adéquation de la forme et du contenu. Je traque ainsi les jeux de sonorités pertinents  (assonances et allitérations : le vent du Rhin secoue sur les bords les osiers et les roseaux jaseurs), les effets de rythme (régulier, ternaire etc. : Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées) et les figures de style signifiantes, (oxymoron, chiasme, euphémisme, périphrases, métonymies etc.).</p><p> </p><p>                  Pour moi donc, j’aime non seulement la vie mais la poésie. Et la poésie si rare de la vie.</p><p>                  On m’a souvent signalé mon optimisme malgré mes échecs (aux Beaux-arts, dans une certaine notoriété etc.). Gamin,  je me souviens de m’être baladé dans le quartier des Aubes où mon Ray, tout juste adolescent faisait du patin à roulettes pendant la guerre malgré les menaces de bombardement. Un train passa. Je ne sais plus comment nous en vînmes à parler de déraillement. Je démontrais par A + B, et  j’y croyais dur comme fer,  que le train, s’il avait déraillé, ne pouvait que nous éviter et que la locomotive serait tombée dans la rue qui longeait la voie ferrée, bien plus bas… Vous avez dit optimiste ? J’ai toujours préféré le verre à moitié plein au verre à moitié vide.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>       COMMENT EVITER LE POLYGONE ET SON ANTI/GONE : </strong></p><p> </p><p>                  Là où l’on a construit, depuis belle lurette, les complexes commerciaux du Polygone puis le quartier d’Antigone, derrière le lycée en fait, s’étendait  un nombre incalculable de terrains de sport. J’y ai vu mon oncle maternel jouer avec son équipe rurale, dont il était capitaine (et s’y faire expulser !). J’ai vu le jeune Jean-Louis Gasset  (qui vient de décéder tandis que je rédige ces lignes) slalomer parmi des arrières éberlués par ses dribbles (Une copine de ma sœur avait été son ancien flirt. Et moi itou. Il ne l’a jamais su je suppose)  avant de marquer un but victorieux. J’y ai joué moi-même à chaque fois que j’en ai eu l’occasion car j’ai toujours été un fan de foot.</p><p> </p><p>                  Si je suis, sur mes vieux jours, relativement endurant, et si le cœur tient toujours dans les escaliers ou les rues en pente (rue du Pyla St Gély par ex), je le dois aux milliers d’heures que j’ai passées à incorporer des équipes improvisées à taquiner le ballon rond sur des terrains de hand ou de baskets, plus rarement sur le stade des seniors qui l’accaparaient.</p><p> </p><p>                  La foire d’exposition avait lieu derrière le lycée. Enrico Macias était venu nous saluer derrière le grillage, n’oublions pas qu’il s’agissait d’une ancienne caserne. Je n’aimais pas son style, pourtant  j’avais trouvé le geste sympathique. J’adorais y aller car les parents s’offraient alors une sortie dominicale  (ils avaient des invitations !) et que l’on nous payait des croquemonsieurs et des gaufres en guise de dîner.</p><p> </p><p>                  Zède avait acheté les deux appareils et  jamais je n’en ai mangé de meilleures. Sauf qu’elle n’en faisait jamais, prétextant la fumée, le temps insuffisant, le manque d’ingrédients… Ainsi a-t-on vu déferler les premiers signes du progrès : les machines à laver le linge, les réfrigérateurs, les téléviseurs… entraient petit à petit dans les foyers dont ils ne devaient plus jamais sortir… La chaudière remplaça le poêle à charbon et je n’eus plus à descendre le seau. Il fut remplacé par un jerricane de 5 litres dont on me dit qu’il faisait les muscles. Et comme je suis droitier… Ca manque un peu de muscles à gauche…</p><p> </p><p>                  Antigone, à l’emplacement des anciennes casernes et du SOM, j’y ai situé la première scène de mon roman <em>Les Inséparables</em>. Je me suis arrangé pour que l’héroïne du livre fasse un exposé sur la pièce et le mythe de sa consœur quelques semaines avant de disparaître. J’ai construit le roman comme une tragédie classique. J’ai d’ailleurs demandé à être filmé par la chaîne 6 dans ce même quartier. Cela n’a pas suffi pour que les critiques, et la plupart des lecteurs, ne limitant le sujet de ce roman à un simple fait divers, un suicide collectif dont j’aurais été l’un des témoins éloignés. Ironie du sort : j’ai obtenu 4 voix au défunt Prix Antigone, dont celle de Marie Rouanet (cf. <em>Nous les filles</em>, qui vient également de nous quitter), qu’a finalement obtenu un écrivain marseillais. Il en fallait 6. Je m’en félicite aujourd’hui. Je n’ai jamais apprécié les prix et toute la mascarade qui tourne autour. Je pense que je l’aurais refusé par respect pour la jeune victime qui m’a servi de modèle. Et aussi pour ne pas faire trop de publicités à cette histoire, toujours passible de susciter un procès. De toute façon, il m’aurait été attribué sur un malentendu. Ecrit dans le style assez pauvre, disons blanc, d’Annie Ernaux, il se trouvait dans l’air du temps. Je ne l’avais entrepris pourtant que pour montrer que j’étais capable d’adopter moi aussi cette syntaxe elliptique et réduite à ce que l’on nomme, au collège, des phrases simples. Comme un exercice de style. Si j’avais persisté dans cette voie,  j’aurais pu aspirer au Nobel… Ce livre, je l’ai dédié à Régine Detambel, devenue depuis une amie très chère, qui me semblait incarner une voie différente pour la littérature en déclin de notre beau pays. Je viens d’apprendre qu’elle est élue à l’académie Sciences et Lettres de Montpellier et que j’étais invité à fêter cette élection officielle. Elle m’avait fourni bon nombre de précieux conseils sur l’unité de ton et sur la concision, consignes que j’ai respectées à la lettre. Et comme elle était tentée par l’OULIPO, j’avais glissé moi aussi des contraintes : découpage en trois parties puis qu’il y avait 3 personnages, chacune de 5 chapitres (comme les 5 continents), divisés en 5 paragraphes, les protagonistes eux-mêmes liés jusque dans la mort comme les 5 doigts de la main. Peu de lecteurs ont repéré ces découpages. J’en cite quelques passages pour corroborer mes dires :</p><p><em>Un jour, loin d’ici, je rencontrerai celui qui m’aimera. Il aura une bonne situation. Il sera simple et franc comme moi. Je l’appellerai Hémon et lui dirai : Tu m’aimes Hémon ?</em></p><p><em>L’histoire de la fille d’Oedipe l’avait émue. En seconde, elle l’avait étudié. Certaines tirades lui revenaient en mémoire, y compris dans ses rêves.</em></p><p><em>Direction le quartier qui se nomme Antigone. Elle a d’ailleurs apporté le livre d’Anouilh. C’est ce qui l’avait intriguée au départ : cette homonymie. </em></p><p><em>Elle tombe sur cette réplique : « Que sera-t-il mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle la petite Antigone ? »…</em></p><p><em>Heureusement, elle renonce à exercer sa mémoire et regarde le titre du livre. Ah vous lisez Antigone, comme le quartier ?</em></p><p><em>Elle s’est alors vaguement souvenue d’une réplique lue dans le bus et qu’elle a tronquée quelque peu. Aussi a-t-elle ajouté : Je ne crois pas au bonheur. A cette vie qu’il faudrait aimer à tous prix. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et si ce n’est pas aussi beau que quand j’étais petite, j’aime mieux mourir.</em></p><p><em>Swannie est pucelle aussi. Antigone avait un fiancé ; elle attendait le mariage pour s’offrir à ses caresses.</em></p><p> </p><p>Ca fait déjà pas mal. J’en rajoute pourtant une couche.</p><p> </p><p><em>« Quelle femme heureuse deviendra-t-elle la petite Antigone ? cite-t-elle de mémoire…</em></p><p><em>Certes le quartier Antigone n’est pas trop mal dessiné mais quel besoin une fois encore d’imiter l’art grec ? On n’a rien découvert depuis ?</em></p><p><em>Elle aurait dû emporter son Antigone. Elle eût pu relire le fameux dialogue entre la jeune fille et Créon quand elle répond qu’elle a dit non alors que lui a dit oui.</em></p><p><em>Ensuite elle a repris son Antigone et a lu attentivement la scène avec la nounou.</em></p><p><em>Tu ne vas pas flancher alors que se rapproche l’heure fatale ? Tu es plus forte que cette dégonflée d’Ismène. Qu’en penserait Antigone ?</em></p><p><em>Elle a relu quelques lignes d’Antigone pour se donner du courage.</em></p><p><em>Je sais qu’elle a lu Antigone, bien avant que le petit projet ait germé dans l’esprit de son grand gaillard de concepteur. </em></p><p>                  Eh bien malgré toutes ces références explicites, nul n’a compris mon intention que j’estimais pourtant bien claire.</p><p>                  Ceci dit, je n’approuvais pas l’héroïne dans sa radicalité, son jusqu’auboutisme. Je développais ce que je supposais avoir été sa logique bien à elle jusque dans ses derniers retranchements. Si certains auteurs se confondent avec leur protagoniste, beaucoup savent prendre des distances. Je ne suis pas sûr que Voltaire puisse être assimilé à Candide…</p><p>                  On aura remarqué que je joue avec certains chiffres. Je viens de lire dans Tolstoï, à propos de la Franc maçonnerie,  que le 3 et le 7 étaient des chiffres sacrés. Il n’est pas en effet innocent que <em>Sylvie</em>, de Nerval soit composée de deux fois sept chapitres (l’ascension et la chute), que <em>La modification</em> s’effectue en trois parties de voyage, ni que Montaigne ait au bout du compte proposé trois livres d’<em>Essais (</em>dont le premier tome s’articule autour d’un centre devenu vide et 2 fois 28, jour de sa naissance en février non bissextile). Il est significatif que nous divisons le temps en sept jours de la semaine, l’art en ciel en 7 couleurs où la gamme en 7 notes. Que nous parlions de Sainte Trinité, de processus dialectique en trois étapes, de principes alchimistes, ou que nous disions couramment : jamais deux sans trois, deux temps trois mouvements…</p><p>                  Et je ne parle pas du 12 : apôtres, système horaires quotidien, nombre de mois dans l’année… J’y ai toujours été intuitivement très sensible et m’en suis beaucoup servi dans mes textes et mes cours.</p><p>                  Grâce à mon ami Guy B., sous la municipalité Saurel et qui y a beaucoup travaillé, puis grâce au conservateur G de V (qui m’a fait découvrir Gaston Baissette), la plupart de mes livres, y compris les livres d’artistes, sont déposés à la médiathèque Emile Zola. De temps en temps, il s’en exhume un, selon l’opportunité. En sera-t-il de même pour celui-là ? Il y aurait pourtant bien sa place…</p><p>                  Dans un texte récent je mettais en rapport le Pont du Gard et certaines œuvres de Robert Combas, sur le monde antique des guerres et combattants. L’adolescence assurait le trait d’union : celle de l’humanité, celle durant laquelle l’artiste s’est construit. On peut dire que mon Antigone des <em>Inséparables</em>, dans le quartier d’Antigone justement, établissait la jonction de deux adolescences.</p><p>                  J’ai remis ça sur ce dernier thème avec <em>Forval, l’auvergnat</em>, décliné de <em>Perceval le Gallois</em>, œuvre médiévale qui m’a profondément marqué et dont je n’ai cessé de déchiffrer les mystères. Mon héros doit avoir 17 ans quand démarre l’histoire. Il est inculte et inexpérimenté mais il a de l’énergie à revendre et une audace hors du commun, au début toutefois…</p><p>               <em>Ce jour-là, le très jeune et déjà bel homme au nom encore indécis, le fils de la couturière, sortit de son antre pour la première et avant-dernière fois. Sa mère le lui avait pourtant rigoureusement déconseillé. Elle craignait tant de le perdre prématurément lui aussi. Il n’en avait cure. A presque dix-huit ans, beau comme un apollon pour les unes, doux comme un jésus pour d’autres, les recommandations d’une inconsolable veuve, pas du tout joyeuse, glissent sur votre gilet de laine comme l’eau de pluie sur de la soie satinée. Ses vêtements, parlons-en : les chemises blanches avec une étoile en insigne sur la poche, au col impeccablement empesé, de l’illustre défunt, qu’il n’avait pas eu le temps d’user durant ses diverses tâches ; des culottes courtes de velours à grosse côte, taillées dans les anciens pantalons paternels, au plus près du nombril ; des bretelles héritées d’un aïeul, plus glorieux encore, afin de les maintenir en place ; des chaussettes de nylon très fines, immanquablement noires, extirpées du tiroir dans lequel les fourrait l’époux regretté. Celui-ci avait légué, certes sans le dire mais en mourant tout de même, la plupart de ses chaussures, un peu usées il est vrai par des années de traque, de filature et d’assauts, du talon et du dessous de pied, dont le cuir pourtant, bien lustré, résistait insolemment aux injures du temps. Il eût été dommage de laisser périr ces belles et précieuses reliques, indispensables, achetées avec goût, trois lustres auparavant, par un homme d’action vénéré de ses pairs tout autant que par ses deux autres fils, disparus également entre deux obligations, sur la route, après une histoire de course poursuite avec quelques malfrats, portés sur la musique tzigane. Les mauvaises langues développaient une autre version des faits. Que leur venin les étouffe ! L’honneur de la fratrie demeurait immaculé. De même paraissait, disait-on, l’esprit du jeune homme</em>.</p><p>                  Comme quoi, l’adolescence ne m’a jamais quitté, tout au long de mes écrits.</p><p><strong>       </strong></p><p><strong>      D’UN AUTRE COTÉ, JUSTE APRES LES HALLES CASTELLANE  </strong></p><p> </p><p>                  A l’extérieur des Halles, se trouvaient les boutiques de fleuristes. Parmi ceux-ci un couple qui s’était formé chez les patrons juifs de mes parents, au magasin Surplus (américain), rue St Guilhem, juste en face Simon : il s’y vendait des blue-jeans, des rangers, des marabouts même. Nous entretenions avec eux des rapports cordiaux et je les aimais beaucoup. Marcel et Christiane.</p><p> </p><p>                  Ils étaient très jeunes, à peine 16-17 ans quand ils se rencontrèrent. Lui souffrait des poumons et il disparut assez tôt. Elle me confiait parfois ses bébés pour une partie de la nuit, contre quelques pièces ou billets, je ne sais plus. J’aimais bien parce qu’ils avaient un bar intérieur et des tas de disques que je pouvais écouter en attendant leur retour. Un jour, le cousin primeur, André la pomme/banane, me donna une jolie pièce qui devait être de deux francs pour me remercier de mes efforts à son étal. J’aurais pu satisfaire des convoitises. J’allais tout droit chez les marchands de fleurs et leur achetai un brin de muguet pour la cousine Rose (ça ne s’invente pas !), laquelle était si gentille avec moi. La Pomme m’a copieusement enguirlandé mais la Poire fut très touchée du geste. On voulut que je reprenne le brin pour le donner à ma mère (pour la fête des mamans !) ce que je refusai fermement. Elle avait rejeté avec mépris un petit tableau que l’on nous avait fait confectionner à l’école et je ne tenais pas à renouveler l’expérience (Ma grand-mère, indignée, l’avait récupéré !).</p><p> </p><p>                  Voilà comment on détruit des vocations. Quelques années plus tard, la même Zède, on ne s’en lasse pas, prétendit que les fleurs commandées lors du mariage de ma sœur étaient en nombre insuffisant au regard du prix qu’elle avait payé et rompit tout lien avec le couple en question. Ils eurent beau nous envoyer une lettre de justifications très plausible, rien n’y fit, ce qui ne m’empêchait pas de les saluer à l’occasion. Je n’ai pas très bien compris l’attitude du galant Ray en cette circonstance. Je suppose qu’il n’était pas clair ou qu’il avait ses raisons (Fuis la discussion !). Quant à Zède, je la supputai jalouse (et peut-être n’avait-elle point tort !) de la jolie fleuriste, qui n’habitait pas très loin, je me demande s’il ne s’agissait pas de la rue de la petite loge.</p><p> </p><p>                  Elle me plaisait bien au demeurant. J’ai toujours fantasmé sur des femmes plus âgées (que moi je veux dire). Quand j’ai réalisé mon rêve, au camping de l’Espiguette, je me suis retrouvé dans la position de Baudelaire face à Madame Sabatier. Le rêve s’est brisé. Toujours est-il que la nasillarde (… plus tard), avait neuf ans de plus que moi, était tout ce qu’il a de sexy quelques années durant. C’est depuis la fameuse Madame Félix, la voisine de l’hôtel Jacques Cœur. N’oublions pas que j’ai été élevé par ma tante, ma grand-mère.</p><p> </p><p>                  Toujours est-il qu’en premier année de fac, je dédiais à Chris, c’est notre fleuriste, l’un de mes premiers poèmes, inspiré des <em>Matinaux</em> de René Char. Il doit se trouver dans l’un de mes carnets. Je me souviens de :</p><p>                              <em>Je vends mes soucis/A des inconnus</em>…</p><p> </p><p>                  J’aimerais bien retrouver la suite…</p><p> </p><p>                  Si l’on pousse sur la Place des martyrs de la Résistance, on ne peut manquer la librairie-papèterie Gibert. On y a trouvé quelques temps deux ou trois de mes livres en solde. Ca fait belle lurette que je n’y passe plus pour ça.</p><p> </p><p>                  En remontant la rue Foch, existait un quartier St Firmin autour d’une église et d’un petit bourg.  Il nous est difficile de nous représenter à quoi cette partie détruite de la ville médiévale pouvait bien ressembler. Cela m’inspire deux idées contradictoires. Les choses ne sont pas faites pour durer (encore une « vanité » que d’affirmer le contraire !), et une ville au fond se métamorphose au cours du temps, un peu comme nous nous transformons au cours de notre existence. Nos pensées évoluent et nous sommes constitués d’une multitude de Moi (On a lu son Proust !). Ce en quoi les professionnels de la psyché qui s’y retrouveraient, comme dirait l’autre, l’auraient bien cherché. En revanche, les progrès technologiques, si décriés par d’aucuns qui refusent qu’on les traite de réactionnaires, font que l’on peut tout à fait reconstituer des images de ces lieux absents. La question qui se pose : Pour qui ? Et pour quoi faire ?</p><p>                  Rue St Firmin se trouve la galerie de Samira Cambie, la plus petite des grandes galeries.</p><p> </p><p>                  J’aime me promener dans ces rues en escargot, vestiges du bourg ecclésial et de ses palissades protectrices.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      ON PEUT DESCENDRE LA RUE ST GUILHEM : </strong></p><p> </p><p>                  Les Guilhem et Montpellier, c’est une longue histoire, parfois houleuse mais souvent prospère, des origines au mariage de la pauvre Marie et du roi d’Aragon. Elle possède encore l’hôtel particulier du gouverneur, baron et marquis de Castries.</p><p> </p><p>                  A l’entrée de la rue St Guilhem, jadis, se trouvait la librairie Sauramps, aujourd’hui au Polygone (pour combien de temps encore ?). Je m’y servais beaucoup, je veux dire j’achetais pas mal de livres. Pour mon Bac, mon père m’avait offert le catalogue Dali en forme de boite de chocolats. Une copine, en fait la cousine de mon ami Bob,  y travaillait, qui m’avait fait obtenir le prix coûtant. J’étais surtout content de discuter avec le poète Pierre Torreilles, à qui nous avions consacré un numéro de la revue Entailles. On parlait poésie et mélange des genres. Un peu plus loin, si je tournais à droite, côté de chez Swann,  je me rendais chez Anne-Marie Jeanjean, Impasse du merle blanc, un nom poétique comme l’on n’en invente pas et qui je crois n’existe plus, me souffle-t-on.</p><p> </p><p>                  Ce qu’on a pu discuter, fumer, débattre, boire, s’engueuler, se réconcilier dans ce bureau où nous refaisions le monde, la littérature et composions chaque numéro après avoir fait le compte de nos abonnés quelque peu complaisants ! Anne-Marie était poète, engagée politiquement et féministe. Sans doute en avance sur notre temps. L’aspect visuel et aussi l’aspect sonore étaient très importants pour elle. Elle pratiquait une poésie globale. C’est elle qui a trouvé le nom de la revue Textuerre. Et je lui ai d’ailleurs dédié un poème, qu’elle a édité dans sa micro structure éditoriale : Tardigradéditions… J’en livre le début. Il rappelle de grands moments de l’Histoire, dont nous sommes peu à nous souvenir aujourd’hui…</p><p> </p><p>        <em>Te souviens-tu ?</em></p><p><em>        Les gardes rouges défilaient sous les seins des panthères noires</em></p><p><em>        Le président explosait sur le plateau des halles</em></p><p><em>        Le sujet était mort</em></p><p><em>        Et nous languissions les feux du grand soir</em></p><p><em>        Est-ce que tu t’en souviens</em></p><p><em>        Les foulards ne couraient pas les jupes folles</em></p><p><em>        Les mantilles se taisaient quand piaffait le taurillon</em></p><p><em>        Nous n’étions plus dans nos textes</em></p><p><em>        Et aspirions au merle blanc</em></p><p><em>        Je sais que tu t’en souviens                      </em></p><p><em>        Les filles découvraient leur sexe au fond des salles sombres</em></p><p><em>        Les lunettes noires saignaient dans les stades écorchés</em></p><p><em>        Nous ne parlions plus comme nos pairs</em></p><p><em>        Et attendions d’habiter la lune</em></p><p><em> </em></p><p>                  Si je tournais à gauche, rue trésoriers de la bourse, la rue des officiers royaux des cours souveraines, côté de Guermantes, face à la maison de Heidelberg, le pendant de ma rue Trésoriers de France, c’était l’antre de J.C. Hauc et de son épouse, prématurément disparue, Ghis. Anne-Marie c’était la fidélité à la poésie comme genre et la recherche d’un renouvellement calligraphique qui devait l’amener à travailler l’art chinois,  Jean-Claude c’était l’avant-garde littéraire (notamment Tel Quel), le goût du soufre (Sade et Bataille) et une solide connaissance de la psychanalyse, laquelle me fascinait en ces temps-là. Je traçais ma voie textuelle entre ces deux tendances. Je m’intéressais au renouvellement des formes romanesques, ou textuelles en général, à l’aspect compositionnel des textes dans leur relation au référent tiré du réel, et à l’apport des autres disciplines (Peinture et Musique essentiellement) dans l’évolution scripturale. Jean-Claude, plus mûr que moi, était bien plus sage et mesuré alors que je ruais dans les brancards sans précautions aucune, à l’instar d’un « spontaneo » (dixit mon ami Dédé, se référant à la corrida). C’est lui qui m’a procuré mon premier poste de prof, en milieu rural, et m’a permis ainsi d’y faire mes premières armes. C’est indirectement grâce à lui que j’ai rencontré la femme de ma vie puisqu’il m’a indiqué la boîte privée où elle travaillait. C’était avant que je ne passe les concours auxquels ces années d’initiation m’ont sérieusement préparé. Et deux de mes meilleurs amis furent soit son collègue soit son élève. On ne se voit plus tout en restant en contact et le respect mutuel demeure…</p><p> </p><p>                  Premier mariage de ma sœur… J’habitais quelques temps chez Jean-Claude, ayant quitté l’Unique (…plus tard). Nous nous sommes retrouvés, mon cousin et moi avec deux filles qui nous ont accompagnés jusque à l’aube. Mais qui sont-elles et comment en sommes-nous arrivés là ? Mystère. On devait être sacrément éméchés.</p><p> </p><p>                  Nous avons publié ensemble un texte intitulé <em>Abattage</em>, inspiré des sculptures en acier, représentant des peaux de bovins pliées, du sculpteur Attila. Je m’y essayais à l’écriture érudite, à la mode dans les années 85-90.</p><p> </p><p>                  J’avais intitulé le mien <em>Considérations barbares</em>. En voici l’incipit :</p><p> </p><p>        <em>Comme le terrible et sage « fléau de Dieu » franchissait le Rhin en direction de l’Arar et des champs catalauniques, une rumeur se répandit, au sein des cinq cent mille hommes qui composaient son armée.</em></p><p><em>      Un éclaireur, nommé Sin’t Ock aurait ramené, d’un village abandonné en hâte par ses habitants, une plaque métallique, d’une hauteur avoisinant le hun et demi environ, vaguement rectangulaire, d’origine, de matière et de fonction inconnue.</em></p><p><em>      Or la particularité de ce métal, inédit aux yeux de cette peuplade barbare, consistait en ce qu’il donnait une impression de vie, se métamorphosait, changeait toutes les nuits de forme, selon les différents quartiers présentés par la lune.</em></p><p><em>      Plus troublant encore, il prenait, vu d’une certaine distance, la forme d’une silhouette humaine qu’on eût dit écrasée des suites de quel mystérieux accident ? Une silhouette prisonnière de la matière. Une âme spectrale recluse dans les limbes du métal….</em></p><p> </p><p>                  Le livre, objet, est introduit justement, comme pris en sandwich entre les deux pliures du métal en forme de peau suspendu. En le relisant je me rends compte que j’ai utilisé le verbe ramené là où l’on eût attendu rapporté. Je connais très bien la différence, ayant corrigé de nombreuses fois des élèves. Pourquoi ai-je maintenu ramené ? Je l’ignore aujourd’hui. Il est probable que j’étais parti à l’origine sur un être vivant, transformé ensuite en ce fameux objet mystérieux.</p><p> </p><p>                  Quelquefois, quand je relis mes textes,  ce qui est rare, j’ai du mal à retrouver mes intentions d’antan. Il en est de même pour la plupart de nos souvenirs, plus ou moins douloureux.</p><p> </p><p>                  Dans cette même rue, le poète de la figuration libre, Michel Zoom, c’était son pseudonyme, m’a menacé de me casser la figure. Il devait m’aimer bien pour ne pas l’avoir fait. Il s’agissait d’un malentendu. Michel m’avait mis le pied à l’étrier du journalisme et je lui en étais donc redevable. Quand le magazine pour lequel nous travaillions a déposé le bilan, il a été question de créer quelque chose de plus modeste (en fait Reg’art) et j’ai donné mon accord, aux nouveaux commanditaires. Je ne savais pas que Michel avait négocié de son côté et que j’avais été choisi parce que j’avais accepté des conditions de rémunération qu’il avait refusées. Il s’était donc senti trahi et voulait s’en venger, par la force on l’aura compris. Je ne sais plus quel argument je lui ai assené pour me tirer d’affaire, toujours est-il qu’il est revenu sur sa décision et que nos rapports ont été, par la suite, on ne peut plus courtois et cordiaux. J’ai deux assiettes peintes par lui et je suis content qu’une galerie de Sète ait choisi son pseudo comme nom de baptême. Et puis entre gens intelligents… Cela nous amène à réfléchir sur les quiproquos qui peuvent s’avérer dramatiques, comme dans certaines pièces sombres de Musset. Une collègue m’avait pris en grippe car elle me croyait suffisamment en bons termes avec les inspecteurs pour avoir pu négocier avec eux un déplacement de poste qui se jouait entre elle et moi. En fait, la « magouille » s’était faite à mon insu et je n’y étais d’autant moins pour quelque chose que je souhaitais ledit déplacement. On ne dira jamais assez le rôle des malentendus dans les tragédies qui nourrissent les faits divers.</p><p> </p><p>                  Rue St Guilhem se trouvait un magasin spécialisé dans les jeans Levi’s. J’y travaillais avec Agathe (… le collègue homo)  et le beau-frère,  juif marié à une catholique, du patron, soit avec les deux soit alternativement avec l’un ou avec l’autre,  les mois de juillet ou d’août. Travailler avec Agathe (ou pas), c’était un enfer, sauf qu’elle respectait la nécessité pour moi de lire et, je dois le dire, les nombreuses visites que je recevais, qui semblaient la flatter même, ou aiguiser sa curiosité. Elle connaissait (ou inventais ?) des expressions pittoresques et cocasses, qui lui venaient de ses origines rurales et de la grande gueule (on disait la « maïsse ») alcoolisée de mon grand-père paternel. Pensez, un cabaretier de village ! Fier de ses deux filles et qui les gâtait tant qu’il pouvait !      </p><p>                  C’est dans ce même café que se déroule la scène finale du <em>Chien de la casse</em>. Pour en revenir à ses expressions, elles nous font rire aujourd’hui que nous les recevons avec du recul.</p><p><em> </em></p><p><em>-Qui parle derrière  parle à mon cul !</em></p><p><em>-Je vais te dire : Moi, ça me dégoute… (Devant des gens bien : Ca m’horripile !).</em></p><p><em>-Prends-moi pour un con ! Variante : Prends-moi pour un autre !</em></p><p><em>-Un gros que dalle plié dans du papier fin (ça c’était pour les récompenses scolaires).</em></p><p><em>-Tu m’as compris, tu m’as…</em></p><p><em>-T’as mal à le tête, eh bien ça  n’ira pas plus haut…</em></p><p><em>-Eh bien je veux dire (pour quelqu’un arrivant en retard) souvent suivi de : On saura le temps qu’il faut…31-32 !</em></p><p><em>-Tu peux croire que pardon, (parfois enrichi de) : Tu le fais pas exprès.</em></p><p><em>-Je te préviens : Y’a rien à bouffer (à un familier) à manger (à un indésirable)</em></p><p><em>-Qui c’est qui vient nous faire ch… (bruit de sonnette).</em></p><p><em>-Elle se porte bien, la fille (devant un super canon, on disait pin-up, à la tété).</em></p><p><em>-Fous-toi de ma gueule !</em></p><p><em>&#8211; Toi et ta sœur, vous êtes deux cons ensemble et ton père est encore plus con parce qu’il vous donne raison.</em></p><p><em>-On voit bien que c’est pas toi qui paie…</em></p><p><em>-Ton père, il en fout pas une rame…</em></p><p><em>-(Si un cumulus apparaît dans le ciel bleu) : Ca marque mal…</em></p><p><em>Et en cas d’orage, même à l’abri : signes de croix ponctués d’un : &#8211; hmmmm ! plaintif. </em></p><p><em>-Il fait un vent à décorner les cocus.</em></p><p><em>-Je te préviens, ce n’est pas moi qui m’en occuperai (si on lui annonçait la naissance d’un enfant).</em></p><p><em>-Tu la fous mal (si elle nous trouvait mal habillé ou mal coiffé).</em></p><p><em>-Non mais, tu t’es vu (e) ?(idem)</em></p><p><em>-Si tu le manges pas je le mange (S’il restait un yaourt pour deux).</em></p><p><em>-Le foie gras, c’est du snobisme. J’aime autant le pâté Olida. Même remarque pour le caviar.</em></p><p><em>&#8211; Si tu crois que les cailles vont te tomber toutes rôties…</em></p><p><em>-Tu raconteras ça à Plumeau (Jamais comprise : Peut-être : Plus haut dans la hiérarchie ? Ce qui signifiait qu’elle ne me croyait pas). Variante : Tu feras dire ça à…</em></p><p><em>-Anda, Maria, vengue que tu quiera a la rumba… (Autre énigme !).</em></p><p><em>-Si je te guinche, tu viens ?</em></p><p><em>-Tu es dégourdi comme un plat de nèfles (ou de nouilles).</em></p><p><em>-Tu es souple come un verre de lampe…</em></p><p><em>-Où tu es encore allé « baroulér » ? Ce à quoi mon père ajoutait un nasillard : Rôdeur ! </em></p><p><em>-Tu nous prends pour Rothschild ?</em></p><p><em>-Comment il est mort ? Il a oublié de respirer…</em></p><p><em>-Il est au boulevard des allongés (le cimetière)</em></p><p><em> </em></p><p>                  Pas toujours très féminin, tout cela, ni très maternel… A la longue et avec le recul ça finit pas devenir drôle et on est enclin à l’indulgence. La matouse, comme on disait entre copains (on ne disait pas daronne !), avait sans doute des excuses. Mariée trop jeune, ayant eu des gosses trop tôt (dont un frère ainé, perdu à la naissance, et dont on ne nous a, bien entendu, jamais parlé), ses espoirs de réussite sociale se sont effondrés avec la ruine du grand-père lequel lui avait déclaré : Vous n’êtes pas le genre de belle-fille que j’aurais aimé avoir ! Dur Dur le père prodigue ! Il ne l’a jamais revue. Elle était comme ça la mère Zède.</p><p> </p><p>                  Concédons que le père lui laissait gérer absolument tout, à tel point qu’un jour elle lui déclara comme argument suprême,  que tous les papiers de la maison étaient à son nom et qu’elle était chez elle. La réaction fut violente, en paroles seulement, mais le poing sur la table… : Je suis chez moi !</p><p>                                         (Penses-tu ?)</p><p> </p><p>                  Elle était sincèrement éprise, du fin fond de son village viticole, mais le bovarysme et la réalité ça fait deux. Ce village, mes grands-parents, et le sentiment d’abandon que j’y ai cruellement éprouvé, m’a inspiré deux livres, lesquels racontent la même histoire : <em>Le Prince et le boucher</em>,  <em>L’as de pique</em>.</p><p>                  Et puis, sa vie conjugale fut une suite d’illusions perdues. Son beau-père qui ne l’accepte pas, Ray qui n’assure pas, les difficultés du quotidien… Ce garçon, notre aîné, qui n’est pas né à terme et que ma grand-mère m’assure avoir enterré dans une remise de son village, à quelques pas du café.</p><p> </p><p>                  Ca fait beaucoup pour une enfant gâtée (dixit la sienne de « matouse »). Pas très reconnaissante. Elle a refusé de recevoir sa mère, malade et hospitalisée, un ultime dimanche, alors que celle-ci était sur le point de décéder. Bien sûr nous avons pris parti pour la mémé.</p><p><em> </em></p><p>                  Puisque j’évoque le rire, en  revoyant un vieux copain des années 60,  je me suis rendu compte qu’il était sans doute l’un de ceux qui m’avaient fait le plus rigoler dans ma vie. Il s’appelait Bob et du haut de ses 11 ou 12 ans, il toisait notre moniteur de colonies de vacances, prof de maths durant l’année, qu’il appelait je ne sais plus pourquoi Escabèche, en lui disant d’un ton entendu et familier : Méfie ! Il écrivait des poèmes d’amour, assez bien tournés d’ailleurs, qui se terminaient toujours par la mort de la dulcinée. Je lui disais alors : Tu baiseras jamais si tu continues comme ça… J’avais mis ses textes en musique : Elle est là sur la plage, elle a passé une nuit bien sage Qu’elle est belle sur son lit De feuilles toutes pourries…  Il m’avait raconté une histoire de perroquets mâle ou femelle. Il suffisait de les secouer et d’attendre qu’il crie : Tu me les casses pour en déterminer le sexe. Cette histoire m’est revenue en visitant récemment l’exposition parisienne d’un artiste très en vue et qui dessinait des oiseaux, JLV. La médiatrice nous a expliqué qu’il les avait choisi parce qu’il était difficile d’en déterminer le sexe… Je lui aurais bien indiqué la solution mais ce n’eût point été très correct. D’autant que le sexe aujourd’hui…</p><p> </p><p>                  Un autre copain du Piochet, le fils de l’épicier, qui ne manquait pas d’humour non plus, voulant prévenir les autres de la présence d’un abbé dans les parages s’était écrié en chantant : y’a l’abbébé, y’a l’abbébé, y’ a la bebête…</p><p> </p><p>                  Ma petite sœur devenue grande quand elle raconte des histoires atteint les sommets du comique de mime. Son chef d’œuvre : l’histoire du crapaud à grande gueule qui rencontre un boa lequel justement se nourrit de crapauds à grande gueule et qui répond en baissant d’un ton « Il ne doit pas y en avoir beaucoup dans le coin ! », on est dans du grand art qui s’ignore et au naturel. Faut la voir répondre à un publicitaire au téléphone, en imitant la voix d’une petite fille : Ah, non mon papa, il fait caca ! Ah non maman elle est partie aux courses. Mais non je ne suis pas à l’école, je ne mange pas à la cantine, moi…</p><p> </p><p>                  Ou répondre innocemment à la question Qui ? : Kate…</p><p> </p><p>                  Ma sœur a une devise : pars du principe que j’ai toujours raison, ça te fera gagner du temps. Et elle a toujours raison. On imagine tout le temps perdu…</p><p> </p><p>                  Et sur le point de se dire au revoir : Si tu vois le bossu, dis-lui de se redresser…</p><p> </p><p>                  Quand je suis revenu quelques mois à la maison, après ma rupture avec la Coopérante, elle avait mis un mot sur la table familiale : Nadou est revenu… Youpee ! La mère Zède ne l’entendait pas de cette oreille. Et les engueulades ont été légion. Du coup, je me suis installé prématurément chez l’Unique…</p><p> </p><p>                  Je me souviens aussi d’un camarade qui recopiait des chansons pendant les cours. Jo Péco, ancien chanteur à la croix de bois, d’origine italienne, cela ne posait aucun problème à l’époque, pas plus qu’avec les espagnols. Durant l’un de ceux-ci, plus mortel que les autres, je lui demandais de qui. Il avait d’abord marmonné, puis chuchoté et la troisième fois, comme je ne comprenais toujours pas, hurlé : Sheila ! De sorte qu’il s’est pris deux heures de colle. Toute la classe a bien ri ! Il jouait de la basse et nous envisagions un temps de monter un orchestre. On a répété quelques fois, dont une ou deux avec Pascal Comelade au piano, mais celui-ci ne s’en souvient plus. On avait 15 ans.</p><p> </p><p>                  Ray pouvait être très drôle quand il ne s’énervait pas pour un rien. Notamment quand un client lui avait perdre son temps et était reparti sans rien lui acheter. Un con !!! Il adaptait des chansons dramatiques de Mouloudji en se servant d’une collègue comme chèvre-émissaire (<em>Petite Paulette/Ne sois pas bébète et viens dans mes bras/Que je te dorlote/Que je te pelote mais ne le dis pas</em>) ou faisait des jeux de mots un peu lourdingues (J’ai la bite rude. Ou  &#8211; chanté  :  Je te la coupe coupe coupe. Je te la coupe coupe-rai !). Pourtant, ses plus grands succès, c’étaient les chants militaires qu’il apprenait à tous les gamins de la famille, ou au-delà, en les faisant défiler par ordre de taille tout en faisant semblant de jouer du tambour ou de la trompette <em>: Sacré Mimile, Sacré Génène, te fais pas de bile, je crois qu’on engraisse. Un militaire doit pas s‘en faire, t’en fais donc pas, tout s’arrangera, la classe viendra…</em> Ou : C’est nous les <em>Africains qui revenons de loin</em>… <em>De Meknès à Tataouine, de Casa à Biribine, En avant dans la poussière, Marchons les légionnaires</em>. Moi qui aimais la géographie…</p><p> </p><p>                  Il avait fait l’armée, avec une fine moustache, et avait plein d’anecdotes à nous raconter, notamment comment il avait été déporté, pendant la guerre… à Sète… Grâce à l’intervention de son prodigue papa.  Ou comment il s’était procuré des vêtements trop grands pour lui, de sorte qu’il passait pour malade aux yeux des sentinelles qui le laissaient aller et venir. Ainsi, au lieu de la corvée de chiottes, il allait sur l’île singulière manger des gâteaux… Les enfants des autres l’adoraient.  De notre côté, on le respectait même s’il il nous faisait de temps en temps un peu peur…</p><p> </p><p>                  Bon dans sa vie, à part des descentes estivales sur la côte, chez son ami d’enfance Henri, on ne peut pas dire qu’il ait été un as du voyage.…</p><p> </p><p>                  Si ! A la fin de sa vie, exhorté par son ami Pierrot, il s’est payé la Guadeloupe, et en avion même. J’aurais aimé voir la tête de Zède dans les airs ! Atttentttiooonnn !!!</p><p> </p><p>                  Face à un obstacle il prenait une voix de tête et chantonnait : Yyyoupe-là… !</p><p> </p><p>                  En atteignant la cinquantaine, il s’est un peu calmé,  question violence conjugale. Il est vrai que nous n’étions pas toujours là pour assister à leurs jeux de scène.</p><p>                  Il faisait répéter à qui voulait l’entendre : Zézète bébête tout le monde sait ça… Pas si bête, la bébête, qui s’est bien vengée, en le laissant dépérir dans un hôpital durant plusieurs années, sans aller le voir, sous prétexte qu’elle était bien plus malade que lui et donc la plus à plaindre. Et en plus c’était vrai ! Ai-je dit qu’elle n’avait pas voulu venir aux funérailles, pourtant à quelques encablures à peine de chez elle ? On a compris quelques jours plus tard que son univers venait de s’écrouler… Elle a perdu pied et n’a pas tardé à nous quitter.</p><p> </p><p>                  Moi l’armée, c’est un train pour Commercy, quelques contacts qui eussent pu s’avérer intéressants, beaucoup de cruauté et les immédiates vexations pour les bleus-bites, impossibilité totale de parler écriture ou lecture, cheveux rasés alors que la mode était aux cheveux longs. Je n’ai jamais su ce que les psychiatres avaient conclu de mon bouchon de champagne. Je me souviens que j’avais reçu une carte découpée d’encouragements de Michel Butor. Avant de partir j’avais remis à mes comparses de Textuerre, la confection du numéro qui lui était consacré et qui m’a valu d’être un peu considéré dans le milieu de ses amis (Henri Pousseur, Jean Roudaut, Jean-François Lyotard…) et de quelques écrivains d’alors (Michel Vachey). La tête de mes proches quand ils me virent tondu comme un condamné à mort selon Jean Genet !</p><p> </p><p>                  De temps en temps, quand Ray s’avérait de bonne humeur, il déclarait d’un ton solennel et d’une voix grave : Y’a qu’un maître ici, c’est moi (ce que nous aurions pu aisément contester) ! Ce à quoi Zède répondait systématiquement : Le maître de ses fesses. Il le prenait bien. On riait.</p><p> </p><p>                  Plus rarement, il lui arrivait d’entonner des chansons plus tendres : La Samaritaine qui veut aller chercher de l’eau à la fontaine, ce que Jésus refuse (pas sympa, le Jésus !) mais il la voit pleurer et finit par lui en donner. Ou A la claire fontaine, m’en allant promener, qu’il interprétait très lentement, presque en ânonnant. Il aimait bien les histoires d’eau, le paternel.</p><p> </p><p>                  Le comique Roland Magdane dans la seconde partie réussit systématiquement à me dérider avec ses sketches sur le barbecue, les courses au supermarché, ses décalages avec son épouse supposée ou les facéties de son pépé. Blanche Gardin aussi parce qu’elle ose évoquer des sujets brûlants. Il semblerait qu’on ne le lui ait pas pardonné.</p><p> </p><p>                  J’avais arrêté de lire SLC, forcément. Dans les années 70, c’était devenu vulgaire, commercial, de mauvaise qualité. Néanmoins,  j’aime bien parcourir  certains numéros lorsque j’en retrouve. J’essaie de me replonger dans l’état d’esprit de celui que j’étais quand je le dévorais, de moins en moins assidûment, au fil des années, puis plus du tout quand j’ai laissé tomber la sinistre variétoche (qui avait pour elle tout de même sa fraîcheur) pour la chanson dite de qualité, la pop, le jazz de l’après le be-bop,  surtout le classique (et en particulier l’opéra  et les concertos pour piano), et aussi la musique contemporaine (sérielle et répétitive). Tout de même,  quelques rubriques méritaient qu’on les sauvât du naufrage. En particulier :</p><p> </p><p><em>Connaissez-vous bien BTN ?</em></p><p><em> </em></p><ul><li><em>Tous les matins, une chanson française, plus rarement de langue anglaise (Born in the USA, Hôtel California…), me trotte par la tête. Souvent, je ne l’aime même pas et quelquefois je la déteste. Impossible toutefois de m’en débarrasser. Il arrive qu’elle soit induite par un mot (Nous, les amoureux, de Jean-Claude Pascal) ou un prénom (Caroline, d’Henri Salvador) ou une coïncidence. Le plus souvent, elle vient me hanter jusqu’à midi puis je n’y pense jamais plus. Aujourd’hui, c’était Les filles en sucre d’orge, un morceau pop à la française de Ronnie Bird, bien oublié et c’est bien dommage. Parfois, il s’agit d’un air d’opéra mais en ce cas-là, il s’agit de Mozart ou Wagner. Du classique : Debussy, Ravel, Satie… Un peu de jazz aussi, celui que l’on mémorise aisément : Gato Barbiéri, Dollar Brand, Stan Getz..</em></li></ul><p>Ou encore : <em>Ce qu’en pense BTN</em> :</p><ul><li><em>De la politique…</em></li><li><em>« Moi, ça me dégoute »</em></li><li><em>Des conflits de tous ordres</em></li><li><em>La plupart sont insolubles. Inhérents à la nature humaine.</em></li><li><em>Du fanatisme ?</em></li><li><em>Il me fait peur…</em></li><li><em>Du retour de la morale ?</em></li><li><em>Tout autant. Un peu de tolérance, ou du moins de la nuance, serait la bienvenue.</em></li><li><em>De la pollution ?</em></li><li><em>La maison brûle et nous regardons ailleurs.</em></li><li><em>Des mouvements sociaux ?</em></li><li><em>Même réponse que ci-dessus.</em></li><li><em>Du sur-tourisme ?</em></li><li><em>Je ne comprends pas pourquoi certains vont chercher bien loin ce à quoi ils ne s’intéressent pas.</em></li><li><em>De la Chine ?</em></li><li><em>Ca y est, elle s’est réveillée… Céline l’avait prédit !</em></li><li><em>De l’avenir ?</em></li><li><em>Aussi terrible que le passé, ni plus ni moins</em></li><li><em>Pessimiste ?</em></li><li><em>Non réaliste à tendance verre plein plutôt que vide.</em></li><li><em>De ceux qui trouveront ton livre auto-complaisant ?</em></li><li><em>L’égoïsme c’est celui qui ne parle pas de moi…</em></li></ul><p>            Le magasin où je travaillais devint vite un lieu de rencontre. Claude Viallat m’y a apporté les couvertures du numéro de Textuerre consacré aux rapports Peinture/Ecriture pour laquelle il avait réalisé une série d’inédits. Une main pariétale en bleu. En route, il s’était fait mordre par un chien. J’y ai vendu des jeans à deux des Clodettes de Claude François. Je recevais plusieurs coups de fil dans l’après-midi, comme un vrai chef d’entreprise. Heureusement, le fils du patron, celui-ci ayant disparu prématurément (« Y’a des choix chez nous » sic), ne m’en tenait pas rigueur. Je lisais continuellement entre deux clients. L’été en particulier, ils se faisaient rares en début d’après-midi. Un jour, je parcourais un livre de vulgarisation consacré à Hegel, il me semble, une vieille dame est entrée avec sa petite-fille. Elle avait un fort accent américain. Elle m’a demandé ce que je lisais et m’a précisé que son mari était écrivain.  Joseph Delteil a-t-elle ajouté fièrement. &#8211; Le surréaliste, ai-je répondu ? &#8211; Oui, c’est cela même. Je vois que vous êtes connaisseur… J’ai expliqué que j’étais étudiant et que le nom de Delteil me disait vaguement quelque chose.  Elle m’a invité à connaître son mari dans leur mas de Grabels. Naturellement, je n’y suis jamais allé. Je ne jurais que par les auteurs que je considérais comme innovants à l’époque et notamment ceux du Nouveau roman.  J’ai acheté <em>Sur le fleuve amour</em>, ça ne m’a pas plu. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert, avec surprise, l’auteur de <em>Saint Don Juan</em>.</p><p> </p><p>            Je me suis quelque peu rattrapé par la suite avec Max Rouquette, qui habitait juste à côté du magasin, rue St Guilhem, et que je suis allé interviewer chez lui : un homme délicieux ! Et terriblement malicieux…  </p><p> </p><p>            J’avais particulièrement été frappé par un de ces contes, les <em>7 Bonheurs de Jean de l’âne</em> qui traitait allégoriquement de la dépossession de la terre occitane par le malicieux roi de France mais qui fustigeait, par-dessus tout, la vanité humaine, et l’absence de discernement. <em>Le roi Lear</em> n’était pas très loin. Il m’avait expliqué que les plus grands dramaturges étaient également des auteurs de nouvelles. Il écrivait en occitan. Mes rapports à cette langue ont été quelque peu en dents de scie. Petit, je le comprenais puisque la plupart des clients du café villageois le pratiquaient ; ils ne disaient pas : Il pleut mais Plaù. A prononcer Plo-ou. A 20 ans,  je ne voulais pas en entendre parler et je me moquais de mon copain Jean-Gab Cosculluela qui soutenait certains auteurs dans un numéro d’Entailles. Avec le temps, et grâce à Max Rouquette entre autres, je me suis réconcilié avec cette langue, et aussi à Guy B,  au point de m’en servir pour Le <em>Prince et le Boucher</em> et <em>L’as de Pique </em>qui se déroule au Piochet. J’en donne quelques exemples :</p><p> </p><p><em>A maï : répété à tout bout de phrase par effet de redondance : Il a du pot, a maï…</em></p><p><em>As vist, pitchonet ? To tanben ; quand seras grandet, seras benleù, on as ! </em></p><p><em>Toca me lo cuol</em></p><p><em>Teh, le pitchounet. Boudiou…</em></p><p><em>Tan vau aquel temp que la piogia !</em></p><p><em>Pas res des neo ?</em></p><p><em>Macarel ! </em></p><p><em> </em></p><p><em>            L’as de Pique</em> est découpé en trois parties :</p><p> </p><p><strong>Le roi de cœur</strong> (une soirée avec) où le parrain est inspiré librement de mon grand-père maternel.</p><p><strong>Les reines de trèfle</strong> (au fil des semaines et des mois) : la marraine, de ma grand-mère et les poules supposées du parrain. Tout a été inventé et écrit avec contrainte (une poule par jour).</p><p><strong>Le valet de carreau</strong> : L’étudiant, un personnage imaginaire, l’ambigu de cette trilogie alchimique,  qu’a superbement illustré le dessinateur nîmois, brut, Michel Cadière.</p><p><strong><em>L’As de pique</em></strong>, un peu moi-même, est inventé,  dans des décors de l’enfance. J’ai imaginé un fait divers à l’envers. C&rsquo;est-à-dire que je multiplie les signes censés signaler au lecteur la révélation finale, qui explique son placement dans cette famille d’accueil du Piochet, son anorexie et son aphasie initiale. J’ai mis énormément de choses dans ce livre et qui sont passées inaperçues. Voici les deux incipits.</p><p> </p><p><em>Atout, atout et ratatout !</em></p><p><em>Il est tombé le couperet…</em></p><p><em>Radieux, le patron abat le roi de cœur et un valet de carreau de derrière les fagots. Il se frotte les mains, avale une gorgée de Suze Picon (pourquoi Picon parce que c’est bon !) et dans un étranglement satisfait, conclut :</em></p><p><em>-Vous êtes encore dedans les bleus !</em></p><p><em> </em></p><p><em>C’est qu’il a sa réputation à soigner le souverain des lieux. Certes, il sait se montrer courtois le cas échéant – à condition de ne point dépasser les bornes, hein ? Car enfin, pour qui se prennent-ils, ces blancs-becs, dégoulinant de brillantine, venus dévergonder les donzelles de notre Piochet ? Lui donner de leçons de belote, lui apprendre à jouer aux cartes, quand nul n’ignore qu’il règne en monarque absolu sur le canton, et sans doute bien au-delà. Même qu’il a battu les as du secteur, depuis des années, allez, des lustres devrait-on dire, dans cette salle de café qui est le sien, son domaine à lui, son fief en quelque sorte.</em></p><p><em> </em></p><p><em>            Le prince et le boucher</em>, sorti quelques années auparavant, est une version à la fois expurgée et réécrite en chapitres linéaires du roman précédent. Le Prince, c’est l’enfant qui découvre le monde d’abord dans un village occitan, puis dans tout le département grâce au vieux bus de son parrain, enfin la ville et toutes les autres villes grâce au succès international. Le sachant perdu et espérant ainsi le sauver,  l’étudiant lui révèle le secret de sa naissance et le drame dont il a été la victime, et qui implique le jeune boucher du village, amoureux de sa mère, la reine du Carnaval.</p><p> </p><p><em>Imaginez une bourgade de nos contrées méridionales avec ses rues en circulade &#8211; ou si vous préférez en escargot – serpentant le long d’une antique colline, son clocher en ruine qui s’aperçoit de la nationale et les vestiges de son château médiéval, récemment exhumés. Vous l’avez sans doute traversée. On la traverse tous un jour ou l’autre. D’aucuns prétendent qu’il fait bon y vivre. Elle sent fort le raisin de table, le thym des garrigues et la chicorée des chemins de traverse. On y pique-nique, en été, au lieu dit le dolmen, sorte de grotte souterraine creusée au sein d’un tertre entouré de vignes en friche et d’oliviers à l’abandon. </em></p><p><em> </em></p><p><em>Dans le temps on y trouvait une mercerie, deux épiceries, trois boulangeries. Il n’en reste qu’une. En descendant vers la route neuve, entre le droguiste et les douches municipales, on achetait ses viandes chez le boucher. Il n’y a plus de boucher au Piochet. Les bigotes pressent le pas devant la boutique au rideau de fer tiré. Certaines  se signent. Je raconterai pourquoi. Autrefois, on y croisait le curé, l’instituteur et deux taverniers. Les tavernes demeurent, il faut bien se changer les idées, mais les propriétaires n’y sont plus du tout les mêmes, les habitués non plus. </em></p><p> </p><p><em>            </em>Comme on peut le constater, la même histoire, racontée sous deux formes différentes à quelques années de distante, ce n’est plus tout à fait la même. Ainsi est-il intéressant de lire les diverses variations que certains écrivains,  je pense à Flaubert ou Claudel, ont donné d’un même chef d’œuvre.</p><p> </p><p>            Revenons à nos moutons. Un rêve récurrent : C’est l’heure de rentrer chez soi. Le magasin se remplit tout de même de clients à chaque fois que je veux fermer la porte. Ils sont de plus en plus nombreux. Je me mets en colère, j’ai sûrement un rendez-vous, mais en vain.</p><p> </p><p>            Hélène Trintignan a ouvert très tôt sa galerie rue de l’ancien Courrier avant de s’installer rue St Guilhem. Du temps où j’habitais la ville, je lui faisais de fréquentes visites. Je couvrais ses expositions dans la presse locale. Elle a toujours été très généreuse avec moi. Demandait à des artistes, et pas des moindres, de me dédicacer un catalogue enrichi d’un dessin (Debré),  me faisait envoyer un Duport ou une sérigraphie de Buraglio, m’offrait des cadeaux de Noël somptueux : une gravure de Goetz, une gouache de Christine Boumeester, un tableautin inspirée des <em>Nymphéas</em>, de Cane. Je protestais mais elle y tenait énormément. Savoir ce qu’on écrit est apprécié donne envie de continuer. C’est grâce à des personnes comme elle que j’ai persévéré dans la critique d’art.</p><p> </p><p>            A l’angle de la rue Ste Anne, se trouvait une pâtisserie, Fesquet je crois. Agathe (dixit Gaston) la gourmande y allait tous les jours s’acheter une douceur bien grasse et sucrée. Le soir elle se contentait de deux yaourts afin de faire croire à son auguste époux  qu’elle s’était mise au régime. Sauf qu’elle ne perdait pas de poids. Un peu plus bas, dans une rue à gauche, St Jean je suppose, s’était installé un fabricant de chantilly. Le dimanche, j’étais commis d’office et je revenais avec plus de crème qu’il n’en faut pour accompagner les fraises. Ces desserts dominicaux font partie de nos meilleurs souvenirs avec nos parents. Bon après, il fallait passer l’après-midi, on s’ennuyait ferme quand on ne rejoignait pas des amis. Or ce qui est pris est pris. Il faut parfois se contenter du minimum pour apprécier l’existence dans son ensemble. Même quand on est mal « tombé ».</p><p> </p><p>            Un peu plus bas, rue de la Valfère et place de  l’école Lamartine, nous attendions du haut de nos dix ans, le car qui devait me/nous conduire deux mois entiers, cinq années consécutives, à la colonie de vacances, très loin de chez nous, à la Salvetat sur Agout, dans les montagnes noires, à plusieurs heures de route de notre Ecusson. Les copains eux, ne restaient qu’un mois. Sentiment intense d’abandon très très mal vécu même si les copains et des filles… Mon premier flirt se nommait Chantal, déjà, une orpheline à lunettes, avec de jolis yeux bleus. Mœurs indécises des directeurs/directrices, curés ou abbés et moniteurs. Je m’en suis tout de même servi de cadre pour <em>La Ceinte trinité</em>, adaptation du <em>Sylvie</em>, de Gérard de Nerval. Et j’y suis retourné par la suite, comme en pèlerinage.</p><p> </p><p>            Jean-Marie De Crozals y organise tous les ans son festival de poésie. J’aime beaucoup ce poète, transfuge de Textuerre, grâce à qui j’ai toujours gardé un lien avec ce genre ancestral que j’avais abandonné parce que la mère Denis (Roche, l’auteur de <em>Louve basse</em>) le trouvait ringard et que l’on écoutait facilement, dans notre jeune temps, les terroristes littéraires et fossoyeurs de tout crin.</p><p> </p><p>            L’une des administratrices de la colonie, une vielle fille assez laide et courte sur patte, se faisait appeler Grande sœur. Elle tenait une mercerie dans ce quartier où habitaient les noys, (o-i) comme on disait des gitans, certains disaient aussi les caraques. Parmi eux le Capitaine, un vieux sage à la casquette de marin. On n’en trouve plus aujourd’hui, pas plus que du côté de Candaule. Ils sont relégués à la Cité Gély, où j’ai travaillé un an et où j’ai perdu mystérieusement mes essuie-glaces. Ayant surpris des câlins trop appuyés de la part de nos moniteurs, nous sommes allés trouver, munis de notre naïveté et de notre sens de la justice, Bob et moi, la souriante mercière. Celle-ci n’a pas apprécié nos insinuations et nous a carrément chassés de sa boutique, comme si nous étions coupables d’imagination malveillante… On fermait beaucoup les yeux à l’époque… A moins que la petite Grande sœur ait eu des choses à se reprocher… Nous ne le saurons jamais.</p><p> </p><p>            Bien plus tôt,  j’avais 8 ou 9 ans, on m’avait mis l’été dans un centre aéré. Nous partions en car vers l’extérieur de la ville, à Bionne exactement,  pas encore colonisé par la communauté gitane. Le chauffeur s’arrêtait à tous les quartiers de sorte que le véhicule était plein, près de la Mosson. Baraquement et tables pour le déjeuner et le goûter. Le BB de Bardot, la star que vous savez, se promenait tous les après-midis avec la bonne, ce qui nous faisait rêver. Certains avaient repéré que je connaissais par cœur les paroles des chansons à succès de l’époque. On ne disait pas encore tube. Lequel faisait un tabac.</p><p> </p><p>            Ainsi, tous les matins, surmontant ma timidité grâce aux encouragements collectifs, je mettais l’ambiance en chantant <em>C’est écrit dans le ciel.</em> Je ne comprenais pas toutes les paroles. Je disais : Nous aurons la télévision/Et le manteau de vision, alors qu’il s’agissait du vison. Tout le car reprenait en chœur C’est écrit dans le ciel, et j’ai eu ainsi ma minute quotidienne de gloire.</p><p> </p><p>            Je me suis inspiré d’un souvenir de ce centre aéré, mélangé avec un autre de la colonie estivale, car nous aussi, ceux de ma génération, connaissons l’hybridité, afin de rédiger une scène primitive de <em>La Ceinte trinité</em>, en hommage discret à Nerval. J’ai fait du narrateur un petit malade, la coqueluche du lieu où il passe ses vacances, entouré de jeunes filles compatissantes.</p><p> </p><p><em>Et puis trois ou quatre accords, en arpèges, sur des cordes fines, quand on ne connaît que peu ou prou la musique, ça fait toujours sa petite impression ! Toujours est-il qu’elle respirait la pureté, qu’elle avait quelque chose d’immaculé, d’angélique, je n’aurais su le  désigner ainsi à l’époque, mais qui m’avait profondément troublé. Etait-ce la fièvre, en tout cas je tremblais. N’étais-je point plongé dans une sorte de rêve ? Un de ces moments idéaux qui égayent une vie ? – « Ma reine », murmurai-je !</em></p><p>            Effectivement, A Bionne, une adolescente aux gestes nobles, nous faisait asseoir autour d’elle et inventait des jeux. Elle me faisait toujours gagner. J’étais, comme on dit, son favori. Et elle s’appelait Reine, prénom qui n’est pas si courant.</p><p> </p><p><em>Quand elle eut terminé, trop rapidement à mon gré, je lui tendis les bras. Elle comprit ma requête et me tendit spontanément les siens. Nous nous étreignîmes ainsi durant de longues secondes. Je sentais son cœur qui battait à l’unisson du mien. Je respirais un parfum qui n’avait rien à voir avec celui de mes petites amoureuses de douze ou treize ans. La douceur de sa joue contre ma joue. En même temps, j’eus un tel accès de fièvre que je sentis le visage qui me brûlait et tous mes sens défaillir.</em></p><p>            Évidemment cela ne s’est pas passé ainsi. Ni à ce moment-là, ni jamais.</p><p> </p><p>            J’ai vécu dans une villa près de Bionne, route de Lavérune avec Bijou, toute en félinité (… plus tard), en l’absence de Serge et Odile Lunal, un peintre de mes amis. Il y fut cambriolé et porta ses pénates ailleurs. Lui qui ne fermait jamais sa porte… Il dut s’y résoudre à son corps défendant.</p><p>            C’est dans cette rue St Guilhem qu’un jour de semaine,  je tombais par hasard, n’ayant aucune raison d’emprunter cet itinéraire, puisque j’avais rendez-vous avec un journaliste connu, rue d’Alger près de la gare, dans les locaux de Midi Libre, sur mon comparse Jean-Claude Hauc, avec qui j’étais temporairement quelque peu en froid après avoir quitté Textuerre. Il devait se rendre au Cours Daudet afin de rencontrer les directeurs pour une éventuelle embauche et n’était guère emballé. Il me refile le tuyau et, en attendant l’heure de l’interview (il s’agissait de <em>L’ile aux peintres, </em>le Medamothi de Rabelais),  j’appelle à tout hasard. J’en avais un peu marre en effet de faire la navette entre ma ville natale et la frontière houleuse du Tarn et de l’Aveyron même si, avouons-le,  je bénéficiais d’un emploi du temps de rêve au lycée agricole du Viaur, entre St Afrique et Albi où j’ai laissé des amis (Roland surtout, Rosie, Jean-Luc B, Maryvonne et Papou…)… La secrétaire me dit de passer si je suis libre sur le champ. Je m’y rends, elle me prévient que  je devrais assurer un cours aux alentours de 16 h, avec des Seconde. Passé l’interview (effectivement j’eus les honneurs de la presse et passai pour un prodige dans mon nouvel établissement), je rentre rue Boyer où je vivais alors,  prépare vaguement, un cours sur Ronsard (Quand vous serez bien vieille…) puisque l’on m’avait dit que les élèves auraient leur Lagarde et Michard du 16ème. A 15h 55, j’arrive à Daudet et là, surprise, pas de Lagarde et Michard ! Comme je n’ai pas non plus le mien, qui est resté à Albi, même si je connais le poème par cœur, je me dis qu’entre l’orthographe et la ponctuation de l’époque,  je n’ai pas le temps de dicter un texte trop complexe pour que les élèves aient la photocopie du poème à temps. J’opte pour le <em>Mai</em> d’Apollinaire (<em>Alcools, Rhénanes</em>), de circonstance puisque nous y sommes (en mai, je veux dire), entièrement non-ponctué. Claire, la secrétaire, comme dit Salvador, me le tape sous ma dictée avec les moyens du bord et nous l’apporte juste au moment où j’entre en classe. .. Ta Ta Tan…</p><p> </p><p>            Je repère au fond l’un des deux directeurs et une très jolie brune, très piquante, qui prend des notes en levant la tête de temps à autre. Je distribue mon <em>Mai</em> aux élèves en leur expliquant la situation et commence mon cours. Tout se passe au mieux, de toute façon,  je n’ai rien à perdre, et à la fin les élèves viennent me féliciter, certains me disent qu’ils aimeraient m’avoir comme prof. Or déjà on m’invite à entrer dans le bureau du directeur. On me complimente… La jolie brune intervient, elle a une question à poser. Je flaire le piège et me tiens sur mes gardes. Est-ce que je fais mon cours toujours de la même manière ? Bien sûr que non, réponds-je instantanément. Je n’ai pas fait prendre des notes car je n’avais pas le temps sinon d’aller jusqu’au bout du texte et que j’ai pensé que vous vouliez tester ma capacité à tenir et à intéresser une classe. Bingo. Eh bien, c’est parfait.</p><p> </p><p>La semaine suivante, j’étais embauché. Je cumulais donc deux emplois. La jolie brune est toujours brune et toujours aussi charmante. Pour la remercier du coup de pouce, grâce auquel je suis revenu travailler sur Montpellier, je l’ai épousée.</p><p> </p><p>            Mais ceci est une autre histoire.</p><p> </p><p>            Joli agencement des étoiles du destin. Kundera en raconte un des plus tragiques, non sans ironie, dans <em>La valse aux adieux</em>.</p><p> </p><p>            Je suis resté treize ans au Cours Daudet : j’y suis arrivé, j’étais encore en poste à Albi et très vite j’ai senti qu’il allait falloir me battre afin de conserver le nouveau. Ce que j’ai fait. J’ai énormément travaillé mes cours, histoire de rattraper le temps perdu. Et bien sûr mes textes littéraires d’un côté, mes articles pout la presse de l’autre s’en sont pas mal ressentis. Au début, je vivais rue Boyer avec la Nasillarde (… plus tard), et ma toute petite fille ainée, puis j’ai papillonné un peu à droite et à gauche chez des copains et copines avant de rejoindre le carrefour de la Lyre puis le boulevard Clémenceau. Ensuite, installé avec la femme de ma vie : les Sabines, les Sylvains Croix d’argent, la rue des deux ponts et la rue Ste Catherine, derrière la gare, avant le grand départ.</p><p> </p><p>            La rue Ernest Michel (Cours Daudet) se trouvait dans le prolongement de la poste Rondelet. Je m’y suis fait des amis : les Drob, les Beauj (témoin de mariage), les Gource que j’ai perdus de vue depuis notre départ vers le Gard, vers chez nous, vergézois. J’en garde de bons souvenirs : la directrice était très accommodante à mon égard, j’ai pu réaliser mon rêve, malgré mon trac, de me produire en concert lors d’une fête annuelle (j’ai chanté une fois du Capdevielle, une autre fois Beatles et Beach Boys, une dernière du Renaud).</p><p> </p><p>            J’y ai rencontré des élèves et parents d’élèves formidables, dont François-Bernard Michel, qui m’avait confié ses trois fils en cours particuliers et qui me conseilla de contacter la maison d’édition La Manufacture afin de leur proposer un essai sur Butor. Ce que je fis avec succès.</p><p> </p><p>            Tout allait bien mais la boîte privée, un ancien couvent, battait de l’aile et ne tarda pas à fermer pour laisser place à de l’immobilier. Un jour, je croisais mon ancien prof de fac, Pierre Caizergues, spécialiste de Cendrars et de Cocteau, qui a toujours été de bon conseil et qui avait encouragé mes premiers poèmes. Il m’expliqua que les conditions d’accès aux concours avaient beaucoup changé et que je devrais tenter au minimum le Capès. Ce que je fis. A ma plus grande surprise je fus admis à l’écrit grâce à une note maximale en dissertation (sur le Romantisme !). Je croise un étudiant admissible comme moi,  avec 20 ans de moins, j’étais à la gare pour acheter un billet de train (l’oral se passait à St Cloud, près de Paris),  et celui-ci me parle d’une 3<sup>ème</sup> épreuve dont je n’avais nulle connaissance, une sorte d’analyse de documents d’une séquence pédagogique. Coup de fil à mon bon ange, lequel me renvoie au CRDP (Documentation pédagogique) pour consulter les annales du concours. Je m’y rends, je consulte, me fais une petite idée et me rends à Paris la fleur au fusil. Bingo, admis avec les honneurs, malgré une note catastrophique en anglais. Mais j’ai bien fait rire les examinateurs. Pensez avec mon accent du Sud et les « è » que l’on prononcé é ou les « un » qui deviennent « in »… Je commençais dès lors une nouvelle carrière : Au collège Fontcarrade, puis à Champollion avant mutation à Vergèze, Lunel, Milhaud mais entre temps j’avais l’agrégation en poche. Comme quoi le hasard fait bien les choses et il m’a pas mal été utile en ma vie. Faut savoir l’exploiter, c’est tout.</p><p> </p><p>            La belle brune : ému par ses souvenirs d’enfance, et pressé par une directrice de collection, Maguy Albet,  j’ai écrit pour elle <em>Le pays bleu </em>à partir de ses souvenirs d’enfance<em>, </em>en Tunisie puis en Auvergne<em>. </em>Le livre lui a tellement fait plaisir qu’elle l’a offert à ses parents. Incompréhension totale, énorme malentendu et scène de famille avec menace de procès auquel mon-beau fils, malicieusement,  a fini par mettre bon ordre. Comme quoi entre les intentions et les réactions des gens… Cela m’a servi de leçon.</p><p> </p><p>            J’en livre un des passages les plus émouvants. Il s’agit de son premier Noël de petite fille, en France, plus précisément en Auvergne, le pays gris :</p><p> </p><p>            <em>Enfin son tour vint. Son cœur battait à tout rompre. Elle n’osait s’avancer avec tous ces gens, tout ce bruit. Sa mère dut la pousser. Elle était parmi les dernières. Chacun s’affairait à admirer son jouet. Nul ne s’intéressait, à part peut-être la petite noire, à une petite-fille au teint hâlé qui s’appelait Claire, comme second prénom. Mais… Non ce n’est pas possible. Le père Noël a dû faire une erreur. On a dû mal l’informer. Ce qu’il tient à la main est bien petit. C’est un cadeau de pauvre, ou du moins d’enfant pas sage. Très intimidée, la petite s’est approchée. Mais les pères Noël sont futés. Ils savent</em> <em>tout, devinent tout. Il a compris Fifi. Aussi, après des banalités d’usage que seules les maîtresses et les dernières familles écoutaient à présent, il lui dit : Ne t’en fais pas fillette, l’année prochaine c’est toi qui auras le plus beau cadeau. Et, à l’intention des parents, un sourire crispé : Et pour cette petite fille, qui a l’air si gentille, une double ration de chocolat s’il vous plaît ; Et il lui a fait signe de s’en retourner, non sans l’avoir embrassée, afin d’achever sa distribution. La petite s’en est retournée vers ses parents, ses deux paquets de chocolat dans une main et dans l’autre la sœur jumelle ou à peu près, de la poupée chipie du pays bleu. Les larmes brillaient dans le fond de ses yeux. La maîtresse, embarrassée, s’est approchée. Mais maman a déclaré : elle est contente, pensez c’est son premier Noël en France, pas vrai Mistinguette ? Elle est si sensible… et autres propos mensongers que Fifi a eu tout à fait raison d’oublier…</em></p><p><em>            Après le vin d’honneur, durant lequel Fifi a regardé les jouets des autres, on s’est vite éclipsés. Son père lui tenait la main. Il lui a dit d’un air désolé : Allez, viens fifille. Tu as entendu ce qu’a dit le père Noël. Il tient toujours ses promesses, tu sais ?&#8230;</em></p><p><em>            Il n’empêche. Qu’est-ce que c’était que ces pères Noël, dans ce pays gris, qui faisaient de gros et beaux cadeaux aux enfants insupportables et qui offraient d’affreuses poupées aux fillettes sages comme des images.</em></p><p><em>            </em></p><p>            J’ai dit que j’avais été malheureux, durant mon enfance, mais il y a eu pire… L’immigration forcée. La découverte d’une région où le soleil brille surtout par son absence. Les difficultés d’insertion. L’indifférence. L’injustice sociale… Il ne s’agissait évidemment pas de critiquer la famille. Plutôt les conditions d’accueil des pauvres, venus à leur corps défendant du Maghreb. Mes beaux parents étaient elle sicilienne et lui sarde !  En tout cas, cela incite à la prudence. Surtout dans une société devenue procédurière.</p><p> </p><p>            Rue St Guilhem, dans l’appartement de je ne sais plus trop qui,  j’ai fumé mon premier joint. Expérience ratée. L’herbe était sèche. Absolument aucun effet. Je ne suis jamais tombé dans la drogue même si elle m’a, à l’instar de tout ado, tenté. Sans doute la succession des décès prématurés des idoles de la pop m’a-t-elle incité à la circonspection. Et puis j’avais l’alcool, cet ami qui vous veut du mal.</p><p> </p><p>            Grâce à la jolie brune, piquante, je m’en suis, depuis belle lurette, assez rapidement sorti.</p><p> </p><p>            La rue St Guilhem est à présent piétonne et bondée de monde. Je l’emprunte souvent mais ne m’y arrête point. A la rigueur pour y déjeuner d’un Poke bowl ou y goûter d’un chocolat. Un vrai.</p><p>            On accède facilement à l’église Ste Anne, le plus haut point de la ville, et rue adjacentes où l’on a pu voir pas mal d’expos de qualité grâce aux bons soins de D. Thévenot puis de Numa Hambursin. On me laissait fréquemment chez la retoucheuse, la très gentille Madame Lux, la lumière incarnée, rue Terral, dont la fille avait tous les derniers disques des idoles. J’adorais, d’autant que goûters et dessins animés ou Histoires sans paroles à la télé. C’était le quartier de « noys » ou si l’on préfère des gitans sédentarisés. Ils étaient plutôt sympas et de temps à autre, on entendait Manitas, ou l’un de ses innombrables cousins gratter la guitare, et chanter de leur voix rauque si particulière.</p><p> </p><p>            On n’en voit plus aujourd’hui, pas plus que dans le secteur de Candaule, où les parents d’un copain tenaient un restau que je fréquentais. La ville est devenue Bobo. Elle ne manque pas de classe mais de crasse.</p><p>            Le souvenir embellit tout. Enfin, le plus souvent… Pas toujours…</p><p> </p><p>            Il reste quelques zones d’ombres…</p><p> </p><p><strong>            </strong>Ne nous étendons pas sur le sujet.</p><p> </p><p><strong>QUE J’AI TENDANCE A ASSOCIER A LA GRAND RUE JEAN MOULIN</strong></p><p><strong> </strong></p><p>            Elle est célèbre pour son Hôtel St Côme, siège de la chambre de commerce mais ancien amphithéâtre d’anatomie. Grâce au chirurgien Lapeyronie, aujourd’hui hôpital de renom, où est décédé mon ami tout juste agrégé, Claude Colin. Je lui avais refilé le virus butorien et il s’était lancé dans une thèse sur l’aviation dans son œuvre (<em>Réseau aérien</em>… <em>Icare à Paris</em>…). On allait souvent le voir dans les PO… La vie ne fait pas de cadeaux.</p><p> </p><p>            La Grand rue, au début de laquelle se trouvait le magasin Alda (les prénoms des 3 premiers enfants du patron de mes parents). Je faisais la navette pédestre  entre ce magasin et la rue St Guilhem dès que l’on avait besoin de moi en particulier pour gérer les retouches à effectuer sur tel ou tel vêtement. Plus tard le Simon de la rue St Guilhem s’est installé face à Alda. J’étais alors client,  plus du tout un vendeur. Au grand dam de mes parents qui s’étaient imaginés que je pourrais cumuler l’enseignement la semaine et le magasin le week-end. C’est assez dire l’idée que les gens du peuple, comme on dit, se font du travail des enseignants. Que des fainéants !</p><p> </p><p>            J’ai eu une aventure un peu torride de quelques semaines à peine, alors que la maumériée était retournée dans sa Corrèze régler ses affaires familiales, peut-être un mois avec une lycéenne brune de mon âge, l’année du bac, dont la sensualité très particulière me fascinait. Elle avait eu deux amants avant moi, dont un africain, et entrait en transe dès que la musique la poussait sur la piste de danse. Notre relation ne s’est pas prolongée parce que j’étais pris ailleurs (la maumariée) et cela m’est souvent arrivé, durant mon oisive jeunesse,  de me retrouver devant un dilemme que j’ai la plupart du temps assez mal géré. Le seul intérêt de ces erreurs de discernement c’est qu’elles laissent ouvertes les portes de l’imaginaire, que se serait-il passé si…,  quand les choses tournent mal ailleurs.</p><p> </p><p>            Je ne suis en effet jamais revenu en arrière. Le passé est le passé et ce qui est fait est fait. Cette lycéenne, appelons-là Eliane ( ?), prénom courant à l’époque, m’avait entendu dire que je connaissais, dans la Grand-rue, juste en face Alda, un médecin qui pratiquait les avortements clandestins mais sans risque. C’est un copain de vacances, ou plutôt de travail estival à l’Espiguette (encore un météore dans ma vie !), q ui me l’avait présenté alors que nous déambulions dans les rues de la ville ainsi que je le fais à présent. L’Eliane en question est revenue me voir, quelques semaines après la fin de notre liaison. Elle voulait l’adresse de ce médecin, pour une copine m’assurait-elle, que je me suis empressée de lui donner. Je n’ai pas cherché à en savoir plus. Je me suis souvent demandé par la suite si je n’étais pas l’un des responsables de son drame temporaire car je ne doute pas qu’elle m’ait menti à propos de sa copine supposée. Je ne l’ai croisée qu’une fois, teinte en blonde et en compagnie de son amant africain, avec qui elle était, semble-t-il, retournée.…</p><p> </p><p>            Ray a mal vécu sa retraite anticipée,  puisqu’ayant commencé très tôt, à 16 ans, avant même la cinquantaine, il avait le nombre de trimestres requis. Sa moitié ne lui épargnait pas ses sarcasmes. Aussi ne tarda-t-il pas à reprendre ses activités, dans deux boutiques de la Grand-rue. L’un assez huppé, une grande marque nationale, ce qui lui assura une sorte de promotion tardive. L’autre plus épisodique, certains jours seulement. Le patron, était un passionné de pétanque et se faisait tondre par les gitans aux boules plombées.  Ray n’a jamais su ou pu décrocher. La fibre du commerce que lui avait transmise son père et grand-père. C’est triste de voir que seul le travail (et l’esprit de camaraderie que l’on y associe dans certains milieux, transfiguré par de la nostalgie rétroactive), constitue la seule raison de vivre du plus grand nombre. Jean-François Lyotard prétendait, dans une intervention orale, que le prolétaire jouissait de son aliénation. Qui a parlé du politiquement correct ?</p><p> </p><p>            En lisant <em>Guerre et Paix</em>, dernièrement, je me suis rendu compte que le prince André professait le même type de raisonnement, agacé qu’il était par la naïveté humaniste du comte Bezoukhov, le protagoniste du livre. Sartre traite du même sujet dans <em>Le diable et le bon Dieu</em>. En choisissant le Bien on suscite souvent le contraire, par des voies  plus détournées. Pour ce qui me concerne, je me suis donné à fond dans ma profession d’enseignant mais il n’a jamais été question pour moi de mettre tous mes œufs dans le même panier. J’ai cultivé d’autres activités. J’ai l’impression d’être une exception.</p><p> </p><p>            Dans la Grand-rue du Grand homme, Jean Moulin, habitaient deux apprentis écrivains qui avaient créé les éditions Coprah, et avaient ainsi publié un texte qui m’avait marqué : <em>Expérience homotextuelle</em>. Il ne s’agissait pas d’évoquer l’homosexualité, question un peu tabou jusqu’aux années 80, mais la possibilité d’écrire à deux mains, si l’on peut dire. J’avais trouvé ça épatant. Une leçon à l’attention des individualistes et égotistes de tous poils.</p><p> </p><p>            Comme tout un chacun je me suis posé de questions sur l’homosexualité, au moment de la puberté. J’ai très vite compris que telle n’était pas mon orientation. Non seulement je pense que chacun a le droit de vivre sa sexualité comme il l’entend, à condition qu’elle ne soit pas nuisible pour autrui s’entend,  mais il m’est arrivé d’être le témoin d’un mariage homosexuel. Celui de mon beau-fils. Et fier de l’être. A Castelnau même.</p><p> </p><p><strong>        SI L’ON REVIENT SUR SES PAS, ON PEUT CONTOURNER LA PRÉFECTURE EN DIRECTION DE LA RUE DE L’UNIVERSITÉ</strong></p><p> </p><p>                  Place des martyrs de la résistance.  La préfecture. J’avais créé une petite structure éditoriale, que j’ai baptisée BTN édition, en toute modestie. Cela m’a permis de publier une monographie qui donne un aperçu de mes préoccupations d’alors. Je l’avais conçue comme une toile du peintre à qui elle était destinée : André-Pierre Arnal. En jouant sur une alternance géométrique et quasi musicale de textes et de photos d’œuvres. Cela n’a manifestement pas convaincu, sauf peut-être Francine, l’épouse du peintre. Il n’en reste plus que très peu d’exemplaires,  malheureusement. Aussi ai-je été déçu de ne pas voir cet ouvrage, témoin d’une époque,  dans quelque vitrine de sa rétrospective au Musée Fabre. Un autre ouvrage, <em>L’île aux peintres</em>,  est construit à partir de l’architecture pour lequel il a été conçu : l’ancien Medamothi. Tjeerd Alkema avait réalisé brillamment les exemplaires de tête, à la peinture d’argent.</p><p> </p><p>                  Il y eut aussi <em>Huit et demi</em>, dans le prolongement du second volet de <em>8 sets à Nice engagés par Christian Laune</em>. Michel Butor avait aimé ce poème, <em>L’histrion</em> (sur le nîmois Jean Laube qui plantait des conquistadores de toile cirée dans les murs). En voici un extrait :</p><p> </p><p>                  <em>A moi que je, torse bombé, jambes campées, collet poilu</em></p><p><em>                  L’étoile a promu droite, aiguillant un tel sort, qui             dissipe mes incertitudes.</em></p><p><em>                  Je n’aurai lors de cesse que votre dévolu ne se       satisfasse</em></p><p><em>                  Mais foin de civilités, trêve d’atermoiements.</em></p><p><em>                  A quel péril m’exposerai-je, où s’affligent la veuve et         l’orphelin ?</em></p><p><em>                  Vers quel réduit de l’histoire orienterait-on tes talents        crédités ? </em></p><p><em>                  Par les dieux de l’appétit, je me sens de taille à     déglutir toute la pièce</em> !    …</p><p>                                                             …</p><p>                  La Place Chabanneau fut un temps mon quartier général, autour le la fontaine de l’Intendance. J’y retrouvais deux comparses de Textuerre : Yves Antoine et Brigitte Agulhon. Je partageais avec le premier, qui découvrit son homosexualité à cette période, un intérêt marqué pour le style de L.F. Céline, la trilogie allemande notamment. Brigitte, c’était plutôt sa poésie. Elle enseignait la langue parlée au Moyen Age, l’ancien français, ce qui m’a bien aidé quand je passais les concours. Elle remplaçait temporairement le titulaire, abattu accidentellement par un chasseur trop zélé. Le premier est décédé d’une maladie de peau idiote après avoir été l’amant d’un écrivain parisien assez connu. La seconde m’a invité pour fêter ses 50 ans dans ses  Cévennes originelles, ce qui m’a beaucoup touché. On s’est depuis perdus de vue.</p><p> </p><p>                  Je me souviens de ses vers : <em>Quai Malaquais, où je n’ai jamais été/Tous ses visages, Revus en rêve… </em>Ces vers me reviennent en mémoire, chaque fois que je vais à Paris et que j’éprouve corporellement, la « <em>courbe du métro</em> ».</p><p><em> </em></p><p>                  Rue Bonnier d’Alco, Guy B, futur élu au patrimoine, ancien bibliothécaire émérite et pilier de la Société archéologique, grand aficionado devant l’éternel, tenait sa boutique d’occasion <em>La vie des choses</em>. Je lui avais acheté un magnétophone à bande, comme on n’en trouvait déjà plus, dont j’avais besoin pour écouter <em>Liège à Paris,</em> que m’avait envoyé le compositeur belge Henri Pousseur (rencontré à la Ste Baume). Comme il m’avait fait un bon prix, nous avions sympathisé. Il m’impressionnait car il avait écrit à Lacan et que celui-ci lui avait répondu, à propos d’un mystique du 17<sup>ème</sup>, Jean Joseph Surin, dont la lecture l’avait tellement frappé qu’il en avait de but en blanc abandonné son engouement pour le structuralisme alors dominant. Partant pour faire l’apologie de celui-ci, à l’instar du Montaigne censé rédiger celle de Raymond Sebond, il avait abouti à une thèse totalement opposée, qu’il n’a par la suite jamais reniée. Derrière la muraille, la liberté de penser…</p><p> </p><p>                  Rue de l’université, se trouvait le bouquiniste Colin. J’achetais – et revendais souvent – la plupart de mes livres de poche, chez lui. J’étais fréquemment fourré dans son antre, entre la seconde et la Terminale, car je lisais environ deux ou trois livres par semaine, quand la passion de la lecture vous prend, elle ne s’assouvit jamais…  J’avais deux sortes de lecture : les auteurs qui m’intéressaient, dont je voulais absolument tout lire, ce que j’ai fait, je pense en particulier à Gide, Boris Vian, Sartre, Camus, Kafka… Et puis ceux que l’on me conseillait ou dont j’avais entendu parler, et que je désirais découvrir : je pense à Proust, en commençant par <em>Un amour de Swann</em>…  Céline (<em>Le Voyage</em> bien sûr), ou Musil, <em>L’Homme sans qualités</em>…  Et le nouveau roman : Nathalie Sarraute (<em>Planétarium</em>) Robbe-Grillet (<em>Les gommes</em>) puis naturellement Michel Butor (<em>La Modification</em>). On me parlait de <em>L’enfer</em> de Dante, aussi ai-je voulu acquérir La <em>Divine Comédie</em> dans une édition plus chère, pour laquelle il fallut casser la tirelire. J’ai appris plus tard que ce bouquiniste avait des talents cachés de photographe spécialisé dans le Nu féminin. Il a demandé à mon amie japonaise, Nobuko, de poser pour lui. Comme quoi, les apparences sont trompeuses. Il me semblait la sagesse incarnée, malgré sa barbe à la Landru et son épouse assez quelconque. Derrière cette austérité se cachait un esthète. Un peu particulier mais un esthète. Esthète de quoi ? Esthète de cheval, aurait dit le grand et méconnu Boby, dont je connais toutes les chansons par cœur.</p><p> </p><p>                  Pour Proust, accrochez vous ferme, c’est Johnny, fin des années 60, lors d’un concert à Richter, avec mes copains du Piochet et mon amie Nana, qui avait recommandé au public la lecture de Proust en fumant du haschich, durant une improvisation dont il était coutumier. Il en avait pris un peu trop ce soir-là. Comme quoi les bonnes idées viennent souvent de là où on ne les attend pas. J’ai lu Proust et  je me suis toujours demandé comment faire mieux… Que faire après ?… Le mieux : faire malgré…</p><p> </p><p>                  Un peu en dessous de Colin, la librairie La Découverte s’était installée quelques années. Je m’y servais fréquemment car elle était quelque peu à la mode et plutôt marquée à gauche. J’ignorais alors que son directeur allait devenir l’éditeur de mon roman <em>Les Inséparables</em>, qui m’a valu un beau succès d’estime dans la région.</p><p>                  Les frère Azéma, avaient une boutique de musique. C’étaient d’anciens animateurs de bals. Dès que j’ai pu m’émanciper du carcan familial, j’écumais les bals plus volontiers que les boites, moins populaires et destinées à un public déjà plus nanti et souvent adulte.</p><p> </p><p>                  Des amis de mes parents ayant vécu près de là, je m’offre une digression au sujet de l’amitié.</p><p>                  Mes parents n’avaient pas une once d’imagination ni d’esprit d’initiative. La fin de semaine, c’était immanquablement chez mes grands-parents (avant la mort du grand-père), où d’ailleurs je me plaisais beaucoup,  d’autant que j’y retrouvais le décor de ma prime enfance. Sinon, c’est simple, on ne faisait rien. Tu veux pas que ça gueule ? La situation s’est améliorée eu-égard aux amis qu’ils ont réussi à se constituer, grâce à ma sœur ou à moi-même, ou bien à de vieux copains de jeunesse ou de régiment de Ray (Henri, Robert, Pierre, Francis…) car Zède n’avait pas d’amis ni d’amies, vous en doutiez. Ainsi l’horizon s’est quelque peu éclairci :</p><ul><li><em>Grâce aux invitations que nous recevions (Zède s’arrangeait pour inviter tout le monde en une seule fois à l’occasion d’une confirmation ou communion par exemple) régulièrement. On découvrait l’ouverture d’esprit, la tendresse naturelle, la compréhension des enfants…</em></li><li><em>Grâce aux pique-niques collectifs du dimanche printanier avec plein de copains, malheureusement avec trop peu de filles de notre âge. Les paniers étaient originaux et copieux et je m’en régalais, moi qui détestais la cantine.</em></li><li><em>Grâce à la gentillesse des mamans qui nous chouchoutaient. Soit par des goûters fabuleux tous les jeudis. Soit par des cadeaux inespérés du style disques 45 tours.</em></li><li><em>Grâce au séjour partagé à la mer, sans doute l’un des rares mois d’été où je me suis senti quelque peu heureux. Les parents, devant leurs amis, devenaient tout doux et compréhensifs. Ils m’appelaient le « petit frère ». En Septembre, je déchantais…</em></li><li><em>Grâce à l’impression rassurante de normalité dans laquelle nous baignions alors et qui a forcément déteint sur le couple parental, en particulier sur le paternel, manifestement plus détendu en présence de ces amis-là</em>.</li></ul><p>            Plus tard,  j’ai fait étudier à mes élèves le fameux texte des <em>Essais</em> où, sous prétexte d’évoquer son alter ego La Boétie, Montaigne énumère les diverses formes d’amitié afin de les exclure de l’expérience extraordinaire qu’il est censé en avoir faite. Il n’y  a d’ailleurs aucune raison de douter de sa sincérité. Il exclut celles qui nous sont dictées par le devoir (envers les parents et les proches), ou par les obligations (mon médecin, mon curé, mon voisin…). Il la distingue de l’amour, qu’il s’agisse de celui envers les femmes (nous disons aujourd’hui hétéro) ou envers quelqu’un du même sexe (la pédérastie à la grecque). Pour lui, il s’agit d’une force inexplicable et fatale qui ne peut se justifier que par l’intervention du destin ou de la providence. Il évoque le mythe des âmes-sœurs, comme disait l’Aristophane du<em> Banquet</em>. J’ai eu la chance d’avoir de bons amis et des amies précieuses à toutes les périodes de ma vie.</p><p> </p><p>            Pourquoi n’ai-je pas rencontré mon La Boétie ? Parce que ce type d’amitié, ne se découvre. qu’une fois tous les trois siècles. Autrement dit, jamais. Du moins sur le plan de l’amitié pure. Et puis pour en faire quoi ? Je me demande si elle serait tenable et si le décès prématuré de celui-là n’a pas suscité une sorte d’idéalisation inconsciente, qui peut-être n’eût pas résisté aux aléas de la durée.</p><p>                  On est alors dans le quartier de la Canourgue, avec sa fontaine des Licornes, son Hôtel Richier de Belleval, ancien palais Ste Croix dont il reste trop peu de traces, un peu comme notre prime jeunesse. Aujourd’hui restaurant réputé et restauration réussie avec les céramiques et le plafond peint du grand escalier (Marlène Mocquet) réalisés grâce à Numa Hambursin (mon filleul à l’AICA, ce dont je ne suis pas peu fier), tout ainsi que l’entrée ornée des cœurs démultipliés du grand américain Jim Dine. Je l’ai connu Hôtel de ville et je crois me souvenir être venu un jour me soulager le compte en banque en raison de tas de PV municipaux impayés. Toujours pour stationnement gênant. Aujourd’hui les rues sont quasiment piétonnes.</p><p> </p><p>                  Devant le Fontaine de la licorne, la toute jeunette Boxeuse (…plus tard, bientôt en fait), qui vivait dans une rue adjacente, m’avait présenté sa petite bande dont elle aurait voulu que je devienne le chef,  comme dans la chanson. J’ai refusé sous des prétextes odieux alors que je ne m’en sentais tout simplement pas l’envergure. Entre ce qu’on dit et ce qu’on pense…</p><p> </p><p>                  Un artiste de renom  m’a un jour demandé, devant un galeriste nîmois, pourquoi je n’étais pas devenu le Restany des années 80. Outre que je n’en avais sans doute pas les capacités ni l’envergure, ni le désir, et aussi que j’ai vite été écœuré par certaines attitudes un peu sectaires de quelques artistes parisiens, je ne me sens pas du tout l’étoffe d’un chef. Certes,  il m’est arrivé de mener à bien des tâches délicates que l’on m’avait confiées (délégué, rapporteur d’un groupe, président de jury…). Or j’ai trop conscience de mes faiblesses, liées sans doute à un certain retard au démarrage, de  sorte que je me sens davantage attiré par la situation d’exécutant ou de conseiller. Si tant est que les consignes fournies soient claires et réalistes. Je ne recherche pas les honneurs car ils sont vains et que la notoriété est une source de maux permanente. Elle déclenche des envies, des jalousies, des sentiments d’injustice, de l’incompréhension et il doit falloir une sacrée armure blindée pour en assumer toutes les conséquences néfastes. Dans le meilleur des cas, des illusions et faux-semblants.</p><p>                  Regardez en politique, où l’on est davantage haï que traité avec respect, et où nul n’échappe à la moindre erreur ou défaillance. Le bon politique, c’est le politique mort. Et en corps…</p><p> </p><p>                  En contrebas, la cathédrale St Pierre, où j’ai fait ma communion solennelle, en aube comme ça se faisait à l’époque. Une photo sous le porche en témoigne. J’y ai l’air benoit. C’est plus grand que je deviendrai urbain. J’avais eu des cadeaux dont aucun ne me plaisait puisqu’ils étaient choisis par Zède  qui se moquait bien des désirs de ses enfants. Une gourmette, une chevalière, et le pire : l’aube communiante que l’on considérait donc comme une offrande, celle de mes parents en l’occurrence… Repas de famille et de (leurs) amis… J’eus tout de même un peu d’argent de poche. On me fit dormir avec la tante d’un copain, embauchée pour faire la cuisine. Elle a pleuré toute la nuit, peut-être d’en être réduite à un tel manque de considération et de tact. C’est elle qui par la suite me disait que, si j’avais été là, mes amis, dont son neveu, ne se seraient pas tués en voiture… Allez savoir.</p><p> </p><p>                  Pauvre cathédrale, construite sur l’emplacement d’un ancien monastère. C’est ça l’histoire : une succession de souvenirs enfouis. Elle subit bien des vicissitudes du temps des guerres de religion. Elle a même failli être remplacée par une concurrente, un peu plus haut, vers la rue Ste Croix et la fameuse Canourgue. On peut toujours voir les deux petites tours à toiture en poivrière. Les deux carrées, Urbain et Benoit, possèdent encore d’élégantes baies géminées.</p><p> </p><p>                  La faculté de médecine m’aurait peu marqué si Rabelais, dont on voit un buste au Jardin des Plantes (du Belleval sus-cité), n’y avait  étudié et sans doute pratiqué la dissection. J’adorais sa façon d’établir des listes comme s’il voulait effectuer un recensement exhaustif des connaissances de son époque (les jeux, de Gargantua par ex). Il témoignait par là même de la soif de savoir qui caractérise pour nous la Renaissance.</p><p> </p><p>                  Aujourd’hui, lorsque l’on fait des listes, c’est plutôt lié au commerce (Butor, dans <em>Mobile</em> recense le nom des produits manufacturés vendus par correspondance. Ce livre s’inspire de son format plutôt généreux) ou pour témoigner de la suprématie de la consommation. J’ai voulu m’expliquer sur ce phénomène dans une revue pédagogique. Mon objectif était de faire passer de la liste de plus en plus détaillée à la description. Je m’inspirais de <em>La complainte du progrès</em>, de Boris Vian et des chansons de Nino Ferrer (<em>Je vends des robes</em>) où la présence et le nombre illimité des <em>Choses</em>, comme disait Pérec, finissent par créer un sentiment de stress éperdu. Peut-être lié à la peur du vide. Ou celle d’oublier quelque chose. Et quand on sait qu’il a fini par se suicider (c’était la minute psychanalyse sauvage !)… Déjà, avant de connaître Rabelais, j’avais ce goût de la liste et je recopiais, pour me distraire, les départements et leur préfecture ou encore le classement des coureurs du tour de France. Si l’on pousse un peu, on comprendra mieux comment je suis passé de la liste à la collection (de disques et de livres principalement).</p><p> </p><p>                  Dans la rue de l’Université se trouve la fac de droit. Je ne sais pourquoi je m’étais figuré que je pouvais très bien,  au vu de mes résultats du bac, m’inscrire à cette fac du centre ville. Ce que j’ai fait mais je n’y suis jamais allé. L’été précédent, travaillant dans un camping de l’Espiguette,  je m’étais fait pas mal de copines et copains, dont un plus âgé, avec qui nous écumions la plage à la recherche de relations éphémères (Je me souviens d’une allemande mignonne à croquer, de petites marseillaises adorables, d’une intellectuelle à lunette très à mon goût, d’une caissière trop bien pour moi, et avec qui ça a vite « clashé »…). A cette époque, j’étais plutôt révolté ou comme on dit rebelle. A la rentrée,  j’ai compris que ce copain temporaire, avec qui j’avais noué des relations de complicité, à une époque où j’avais besoin de me rassurer, militait pour un syndicat d’étudiant aux idées radicalement contraires aux miennes. Cela ne nous empêchait pas de bien nous entendre. Même si je ne comprenais pas pourquoi il ne partageait pas mon nouvel engouement pour Léo Ferré, qu’on nous passait en boucle, en musique de fond tandis que nous vendions nos légumes d’été ou renflouions les rayons vides. Comme quoi, on peut toujours trouver des compromis. Bon c’est vrai qu’on ne s’est plus revus… J’ai oublié son nom et prénom. Appelons-le René, je ne suis sûr de rien. Je n’ai pas la mémoire des noms. Ainsi je ne me souviens plus du nom de mes élèves et quand j’en rencontre, j’ai l’impression d’avoir affaire à des inconnus (es). Comme on change…</p><p> </p><p>                  Dernièrement, en regardant la télé,  je me suis aperçu que l’entraîneur d’un grand club parisien avait fait partie de mes élèves… Par déduction car bien évidemment, je ne l’avais pas reconnu.</p><p>                  A propos de Ferré, la tête de Ray entrant dans ma chambre au moment où Ferré rugissait : <em>Sur la scène y’a Danton le cœur sur la détente/Tout prêt à refoutre la merde avant qu’on referme sa gueule</em> ! Le disque a failli y passer et il m’a fallu des trésors de diplomatie pour lui expliquer que l’on ne pouvait pas limiter <em>Amour Anarchie</em> à ces deux vers un peu virulents. J’ai voulu lui faire écouter <em>La mémoire et la mer</em>, ma chanson pré-ferrée (si l’on peut dire). Magnifique morceau quelque peu hermétique sauf quand le poète écrit : <em>Dans le désordre de ton cul/Poissé dans les draps d’aube fine/Je voyais un vitrail de plus/Et toi fille verte, mon spleen</em>.  Pas très convaincu le pater. Mais mon savoir l’impressionnait. Le disque a été sauvé.</p><p> </p><p>                  Il avait sa petite culture à lui, acquise je suppose entre sa dixième (départ de la montagne pour s’installer en ville) et sa quinzième année (où il avait quitté le collège pour le magasin). Il avait appelé deux canaris que nous eûmes quelque temps : Athos et Aramis. Il parlait quelquefois de Balzac (<em>Le père Goriot</em>, surtout), s’était fait offrir Stendhal (<em>Le rouge et le noir</em>) pour son anniversaire. Sur ses vieux jours, il s’est mis à dévorer, avec mon aide accrue, tous les Rougon-Macquart. Il avait même entrepris de rédiger ses mémoires. Or il avait commis l’imprudence de m’en faire lire des extraits et, comme je ne jurais que par Beckett, Joyce ou Céline, mes critiques sur son style classique ont fini par le dissuader : il n’a jamais poursuivi… Là j’ai commis une belle faute…</p><p> </p><p>                  Donnant sur la rue université, la rue Urbain V, le pape reconnaissant envers la ville et qui a permis la construction de la fac de médecine. Paul Valéry y avait établi ses quartiers. Brigitte Rambaud avait relancé le projet,  inventif et dynamique,  Medamothi.</p><p>                  Parmi les nombreuses expos (art italien des années 80, proche de la Transavanguardia, l’ibérique catalan Vallribéra, le couple suisse des Dafraoui, des italiens trans- avant-garde, la galerie Lambert etc.), je me souviens plus particulièrement d’une des premières en France de Miguel Barcelo,  on a même dîné avec lui, que j’ai dû être l’un des premiers à commenter. Je lui ai d’ailleurs offert le livre (<em>La peinture à l’île</em>), en catimini, au Musée des Beaux-arts à Nîmes. Brigitte m’avait confié les clés du lieu de sorte que je surveillais de temps à autre l’exposition. Délicieux moments passés avec celle qui devait devenir mon épouse, alors en pleine rupture tendue. Bien embêtés en revanche quand est apparu le couple Dezeuze, chez qui j’avais déjeuné la semaine précédente. Je réalise en écrivant ses lignes que nous disposions aussi de son appart au tout début de l’ancienne route de Nîmes au rond point de Castelnau, où vivait alors Brigitte et sans doute Armand Mirallès. A la Collection Lambert, nous avons sympathisé avec une médiatrice qui nous a pris en photo devant la toile intitulée <em>L’atelier</em>, sous laquelle nous passions ces moments furtifs de retrouvailles, entre deux affrontements. Elle nous reconnaît à chaque fois que l’on y retourne. Et on se remémore ces précieux souvenirs.</p><p> </p><p>                  Perpendiculaire à la rue de l’université, la rue Fournarié, en laquelle habite mon amie de fac Agnès, que prolonge la rue école de pharmacie où l’Espace d’art contemporain La Panacée a remplacé l’ancienne faculté. Naguère, une petite librairie spécialisée dans l’occasion la terminait avant de déboucher sur la rue St Gély. Je ne sais plus pourquoi je me suis retrouvé à la descendre avec Valère Novarina encore peu connu. J’ai fait semblant d’avoir quelque chose à récupérer et lui ai sorti, comme par miracle, des bacs un exemplaire, que j’avais repéré, de <em>La Lutte des morts</em>, que je me suis empressé d’acquérir en lui disant qu’il était de plus en plus célèbre, que c’était un signe… Mazette ! L’on trouvait ses livres en seconde main… Il me l’a dédicacé, agrémenté de l’un de ses précieux dessins. En écrivant ses lignes, je viens d’apprendre sa disparition. Il m’avait réconcilié avec le théâtre. Il a eu l’élégance, avant de disparaître, de me faire envoyer son tout dernier livre, malheureusement posthume.</p><p> </p><p><strong>       OU SE DIRIGER VERS LE PEYROU</strong> <strong>PAR LA RUE FOCH</strong> :</p><p> </p><p>                  L’ancienne place royale, en fait la colline du Puy Arquinel. Son château d’eau (imitant un temple), ses arceaux et sa statue équestre du Roi soleil et c’est vrai que ce dernier règne en maître en cette ville, où l’on a conservé, fort heureusement, de profondes ruelles. J’y ai vu,  petit, des concours de hula-hoop. De cerceau en couleurs.</p><p> </p><p>                  Toujours en remontant la rue Foch, notre boulevard Haussmann à nous, on croise les bains rituels, rue de la Barralerie. Jouxtant la synagogue. Il s’agit du Mikvé, l’un des mieux conservés d’Europe. Il est dommage que cette coutume antique et médiévale ait petit à petit disparu alors qu’elle se maintient dans d’autres pays, je pense à Budapest, où les bains publics demeurent populaires.</p><p> </p><p>                  Le Palais de justice. Il est construit sur l’emplacement du dernier château d’un des Guilhem les plus puissants. Un jour,  je n’y croyais pas, moi qui n’y mis jamais les pieds, ce fut comme un cauchemar,  on y fit mon procès. Un florilège non sélectif, fort heureusement, les plaignantes les plus hardies, les plus motivées,  à la barre. J’ai pensé bien fort à Valère Novarina afin d’attribuer un nom original à chacune des protagonistes. Car <em>Moi aussi</em> j’y ai droit… Et bien sûr de la scène du bordel de James Joyce dans <em>Ulysse</em>… Cela allait sans dire mais ça ne coûte rien de le faire. Là où j’ai vu que nous frôlions le délire, c’est quand j’ai compris que le tribunal, de je ne sais quelle cour, avait pris l’apparence d’un jeu d’énigmes. J’ai assorti les protagonistes, triées sur le volet, d’une chanson de circonstance. Et je n’ai nullement cherché à reproduire un vrai procès.</p><p>                  Ça a commencé avec une amourette insignifiante, du côté de la Canourgue (dévolu aux chanoines), emplacement du deuxième château des Guilhem. Ca ne badinait pas à cette époque. Mon crime n’était pourtant pas bien grand.</p><ul><li><em>Accusé, jurez-vous de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ?</em></li><li><em>Certainement pas.</em></li><li><em>Tiens et pourquoi donc ?</em></li><li><em>Parce que je ne la connais pas moi-même. Et puis aussi…</em></li><li><em>On vous écoute…</em></li><li><em>Parce que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. </em></li><li><em>Bon alors ne levez-pas la main et ne dites pas je le jure. </em></li><li><em>Ca me va. Au fait, qu’est ce que je fais ici ?</em></li><li><em>On va vous le dire. Madame, qui fûtes jadis une toute mignonne et innocente jeune fille, vous pouvez commencer… ?</em></li></ul><p><strong>         La petite boxeuse </strong>(Tout m’entraîne <em>Irrésistiblement</em> vers toi…)</p><p><em> </em></p><p><em>Z’étais toute zeune et lui l’avait 15 zans et quelques zétinzelles</em></p><p><em>Za compte les pouzzières à cet âze</em></p><p><em>Des bobards qu’il m’a contés et moi z’y ai cru </em></p><p><em>Que pour moi il quittait l’autre</em></p><p><em>Zauf qu’avec elle Z’en est retourné au bout d’un zour zeulement</em></p><p><em>C’était le premier M. le zuze, z’en ai beaucoup pleuré</em></p><p><em>Le zeul qui compte au fond en tout cas qui vous marque</em></p><p><em>On ze dit que za commenze bien mal</em></p><p><em>Za m’a traumatisée pour touzours</em></p><p><em> </em></p><p><em>Le juge : Accusé qu’avez-vous à dire pour votre défense ?</em></p><ul><li><em>C’est la faute au Présent, M. Le président. Les années comptaient doubles en zes temps heu en ces temps lointains qu’évoque Isab… heu madame ! Nous étions Eté 68. Madame était jolie, et même plutôt mûre pour son âge. Mais moi, j’étais soucieux des moqueries des copains. Je sais que c’était stupide mais c’est comme ça et on ne me juge pas sur mon intelligence passée.  Elle me paraissait trop jeune. L’autre, comme elle dit, Dan….. enfin, l’autre, ne la compromettons pas, a su y faire et profiter de cet avantage. Ca s’est d’ailleurs vite, et mal, terminé. Et puis la petite a fait son chemin. Or, j’en suis un peu l’instigateur, même à mon insu.</em></li></ul><p><em>Le juge : C’est ça, retournez la situation à votre avantage. Vous regrettez au moins ?</em></p><ul><li><em>Mais naturellement ! On regrette toujours les bons moments de sa jeunesse. Et franchement, j’aurais mieux fait d’effectuer un bout de chemin avec celle que vous appelez Madame. Ca m’aurait évité des déceptions et des accidents idiots. L’autre m’a laissé tomber dès notre arrivée, sous le même prétexte que celui invoqué par la plaignante. Je voudrais ajouter une chose : madame m’a écrit les plus jolis vœux que j’ai reçus en ma vie ! Malgré nos quelques disputes et pour venir te les faire oublier, j’espère que ces quelques vœux arriveront à temps. Joliment tourné, non ?</em></li><li><em>Oui, z’avais heu j’avais trouvé ça dans un traité de savoir vivre… </em></li><li><em>Que demandez-vous, madame, qu’attendez-vous de ce procès…</em></li><li><em>Oh, moi, du moment que monsieur fait amende honorable… Et puis c’est vrai que ze, heu que je suis passée à autre chose depuis belle lurette. C’était mal parti, c’est tout. C’est difficile à vivre, un rêve brisé…</em></li><li><em>Eh bien madame, merci de votre témoignage. Vous pouvez y aller… Au fait pourquoi l’appelez-vous la boxeuse ? </em></li><li><em>Parce que la dernière fois que je l’ai vue, elle sortait avec un boxeur au nom très célèbre.</em></li></ul><p><em>Le juge : Nous appelons maintenant l’accusatrice n°2 </em></p><p> </p><p><strong>        La rurale (</strong>I’m your <em>Venus</em>, I’m the fire of your desire).</p><p><em>Moi c’est heu l’inverseu, un an heu de plus, heu ça comp&#8211;teu </em></p><p><em>L’était heu pas très stableu, in-ca-pa-bleu deu tenir en placeu</em></p><p><em>M’avait fixé heu un rendez-vous</em></p><p><em>Je l’attendais un peu commeu on es-pè-reu</em></p><p><em>Et m’a plantée heu là heu en pleine fêteu</em></p><p><em>Pour fricoter hein avec une au-treuu</em></p><p><em>Et un jour où heu je n’avais pu veunir</em></p><p><em>S’est consolé heu avec mon ami-eu la me-illeu-reu (la garce !)</em></p><p><em>J’ai retenu heu mon frère-heu voulait leu réduireu en bouillieu</em></p><ul><li><em>Accusé ?</em></li><li><em>C’est la faute à l’alcool, Monsieur qu’on nomme grand. Les copains étaient portés sur la picole. D’ailleurs ils en sont morts et Madame n’ignore point ce détail. J’étais mineur à l’époque. On ne réalise pas à cet âge les conséquences de ses actes. Pour la petite histoire, l’autre à laquelle il est fait allusion, une piscénoise (Salut Boby !), je n’avais pas tout à fait rompu avec elle… C’était plutôt l’inverse… </em></li><li><em>Bref, vous n’assumez pas…</em></li><li><em>Bien sûr que si mais avec des circonstances atténuantes. D’ailleurs madame est restée une amie.</em></li><li><em>Vous confirmez ?</em></li><li><em>Euh, oui ! Mais ça m’a fait mal sur le moment. Après, on oublie forcément. On a assez d’une vie pour oublier…</em></li><li><em>Accusé avez-vous quelque chose à ajouter ?</em></li><li><em>Madame attendait sans doute trop de moi. Comme ma mère de mon père. Elle venait d’un milieu rural et je bénéficiais du prestige des lumières de la ville. En plus, mon arrière grand-père avait ouvert un magasin très en vogue en son village. Le prestige du nom a beaucoup joué. Ca n’aurait pas marché… Si j’ai fait du mal, je le regrette vivement.</em></li><li><em>Êtes-vous satisfaite ?</em></li><li><em>Euh, oui, monsieur n’est pas le seul coupable en l’affaire. Et je me suis bercée d’illusions. La ville et la campagne n’ont décidément pas les mêmes valeurs.</em></li><li><em>Bon, pour l’instant, vous ne vous en tirez pas trop mal. Attendons la suite…</em></li></ul><p><strong>      La gardienne (de prison</strong>) : (Jamais de la vie, on ne l’oubliera…)</p><p> </p><p><em>Moi j’n’sais pas c’que j’ fich’ là</em></p><p><em>On est r’sté quelqu’ 3 mois ensembl’</em></p><p><em>J’lui ai tout appris c’qu’ j’ savais</em></p><p><em>Et Dieu sait s’y avait à récurer</em></p><p><em>L’est v’nu me r’joindr’ à la Prison</em></p><p><em>Pas la maison d’arrêt  l’ancienn’ boit’ en centre-vill’</em></p><p><em>J’gardais l’expo d’ dessins d’ mon patern’</em></p><p><em>M’y a fait c’qu’j’ai cru de l’amour et l’soir mêm’ m’a plaquée</em></p><p><em>On s’est jamais r’vus d’puis… </em></p><p><em> </em></p><ul><li><em>On attend vos explications ?</em></li><li><em>C’est que je suis honnête, Monsieur qui connaissez la loi, mieux que moi en tout cas. J’avais d’autres projets en tête, incompatibles avec les parties de plaisir en permanent comme au ciné. Car la plaignante était gourmande. Et au bout d’un moment, rester enfermés dans une chambre, quand les copains vous réclament, et le grand air et vos chères études…</em></li><li><em>Ah c’est maintenant que je te connais scélérat… Tout de même, plus un signe à partir de ce jour. Jamais on ne m’avait traitée de la sorte. Et jamais depuis.</em></li><li><em>Accusé, cachez au moins votre turpitude sous des voiles un peu plus crédibles…</em></li><li><em>C’est promis, Monsieur qui savez… </em></li><li><em>Vous faites amende honorable.</em></li><li><em>Bien sûr. Bien sûr. Très honorable même ! Quitte à obtenir une mention…</em></li></ul><p><em> </em></p><p>            J’ai plein de souvenirs relatifs à la boîte de nuit appelée La Prison (juste en face la galerie Boite noire, de mon ami Christian Laune),  où j’ai passé de nombreuses après-midi du dimanche à 16-17 ans. Avec la rivale de la rurale notamment, piscénoise plus âgée que moi. J’y ai rencontré celle qui allait devenir une de mes meilleures amies avant de partir au Maroc. Un peu à l’AGEM aussi, le Pou qui pleure,  rue de la Croix d’or, en face la mienne.  C’était la période la plus difficile de ma vie. J’étais mal dans ma peau, suite à ce fameux accident de mobylette, sur la route de Béziers (évidemment je voulais y rejoindre une fille ! De Pignan je me souviens.), à cause d’un p… de camion qui n’a même pas pris le temps de s’arrêter. Un jour un grand costaud, plutôt beau au demeurant,  Thierry il me semble, est venu me trouver en me demandant s’il était vrai que je prétendais lui casser la figure. Je m’en étais vanté auprès d’un flirt commun, la piscénoise déjà mentionnée. A ma grande surprise, au lieu de se montrer menaçant, d’autant que je ne faisais pas le poids face à sa stature d’athlète, il m’expliqua que la discussion était toujours préférable et que, de son côté, il était pacifiste et déterminé à s’expliquer. On s’est mis d’accord tous les deux d’abord pour devenir copains, ensuite pour mettre les choses au point avec la semeuse de zizanie. Je le connaissais de vue au lycée où il avait la réputation de semer la pagaïe en classe. Il aurait même été violent avec un professeur. Toujours est-il qu’il s’est retrouvé interné en asile psychiatrique et qu’il y a fini sa vie assez vite, bourré de médicaments censés le calmer. Lui si créatif se retrouvait dans l’incapacité de produire le moindre poème. Les électrochocs,  ça ne détruit pas seulement les angoisses ni les pulsions. J’ai appris que sa sœur, traumatisée par le sort de son aîné, avait suivi le même chemin. Je l’ai longtemps regretté et j’ai vu, de temps à autre, comme cela, des météores traverser le ciel de ma vie avant que de disparaître à jamais. Je n’en donnerai pour exemple qu’un camarade de lycée, nous étions tous deux délégués, avec qui j’entretenais des relations on ne peut plus amicales, je me souviens d’un réveillon, qui s’est payé en guise de voyage de noces un séjour dans les pays de l’est, il était communiste, dont il n’est jamais revenu, officiellement pour cause d’accident de voiture… Je l’ai appris incidemment, de la bouche de son frère aîné, venu acheter un jeans au magasin quelques mois plus tard.</p><p> </p><ul><li><em>Et vous réclamez madame ?</em></li><li><em>Oh, je pense qu’il y a des cas plus graves que le mien</em>… <em>J’aurais bien aimé lui donner une paire de gifles, en public, pour lui faire honte, mais c’est trop tard. Je m’en fiche à présent. </em></li><li><em>Je remercie la plaignante de son indulgence. Je garde quant à moi un bon souvenir de notre rencontre. Mais 3 mois de chaine sans voir le jour, c’était ma peine…</em></li><li><em>Bon ça va, on vous a compris. Le cas suivant, c’est du plus grave ! Ah, oui quand même !</em></li><li><em>J’en conviens !</em></li></ul><p><strong>         La sirène (</strong>Toi qui suce ton pouce quand tu es endormie, <em>Tes gestes</em>. Georges Moustaki<strong>).</strong></p><p><em> </em></p><p><em>Ce que je le voulais, mesdames et messieurs</em></p><p><em>Idéal (!) pour moi qu’il était ce garçon !</em></p><p><em>De sorte qu’en ses pattes j’ai plongé (authentique !)</em></p><p><em>L’était ensoleillée notre plage si  jolie</em></p><p><em>Sans hésitation, sans fard (mais avec phare) me suis naïvement donnée</em></p><p><em>Mais de sable et de larmes finit toujours l’amour d été</em></p><p><em>Malgré la distance on s’est revus quelques fois</em></p><p><em>J’en ai fait une maladie M’avait écrit C’était fini</em></p><p><em>J’ai cru ma vie terminée Reusement entourée que j’étais</em></p><ul><li><em>Vous pouvez préciser ?</em></li><li><em>J’ai tenté de mettre fin à mes jours </em></li><li><em>Accusé vous avez des excuses je présume ?</em></li><li><em>Non, sauf que j’ai longtemps ignoré ce fait, Monsieur qui avez fait les 400 coups avant moi (J’ai les lieux et les dates !). En tout cas, madame est là pour en parler. Ca me soulage. Pour ma défense, je dirais que la jeunesse s’accommode de la satisfaction immédiate du désir. L’éloignement nous a séparés. Mais ça a été une jolie histoire. </em></li><li><em>Oui mais qui aurait pu mal finir. Ca ne plaide toujours pas en votre faveur…</em></li><li><em>Evidemment, si vous n’appelez à la barre que des cas de conscience…</em></li><li><em>Encore une fois. Vous regrettez ? </em></li><li><em>Forcément. La vie à cette époque était un tourbillon… Pas trop le temps de peser les conséquences de nos actes. Et puis on dit souvent : Un mal pour un bien. Allez savoir si la décision prise était la bonne.</em></li><li><em>Madame, vous souhaitez une condamnation ?</em></li><li><em>Ah quoi bon ? J’ai déjà dit de vive voix à Monsieur ce que j’avais à lui dire… Escortée de mes sœurs et copines de l’époque… S’il a eu quelques remords, je suis en partie vengée.</em></li><li><em>Si je n’avais pas des remords, madame ne serait pas dans ce livre…</em></li><li><em>Ce n’est pas faux…</em></li><li><em>Le juge : Je suis sidéré de l’indulgence des plaignantes.</em></li><li><em>C’est que je ne suis pas aussi mauvais, dans le fond.</em></li><li><em>C’est ce que disent en général les irresponsables.</em></li><li><em>Monsieur le juge vous tentez d’influencer les jurés…</em></li><li><em>Bon, faites venir à la barre le cas suivant…</em></li><li><em>Mais c’est qui, vous la connaissez ?</em></li><li><em>C’est plutôt à vous qu’il faut le demander.</em></li><li><em>En tout cas je ne la reconnais pas…</em></li><li><em>Heu, Me too…</em></li></ul><p><strong>                Lerrarehumanumest </strong>(<em>Mais qu’est-ce que je fous ici ?</em> Antoine<strong>).</strong></p><p><strong> </strong></p><p><em>Ce garçon est un sophiste dans l’âme M’a laissé croire que je lui plaisais </em></p><p><em>Ce pourceau d’Epicure copain du frangin il couchaillait avec ma grand’sœur </em></p><p><em>A fait table rase dès le lendemain Descartes était battu à plate couture</em></p><p><em>Je n’en suis toujours pas revenue M’a plus adressé sa parole de tout le Banquet</em></p><p><em>Comme si j’étais fautive C’est pas immoral ça par delà le bien et le mal</em></p><p><em>Monsieur qui vous y connaissez en nature humaine comme moi en physique quantique</em></p><p><em>Et le Kant dira-t-on, l’y a pensé Faut le punir messieurs et mesdames les jurés </em></p><p><em>C’est Un nuisible Un libertin Un serpent Le diable </em></p><ul><li><em>Accusé, on vous écoute.</em></li><li><em>J’étais pris dans une autre relation et ne m’en suis pas caché à l’époque. Après, que voulez-vous, la chair est faible. Et j’ai cédé. Je l’ai aussitôt regretté et n’ai pas voulu poursuivre. Ca aurait été pire si celle-là avait duré. J’en ai parlé au frère de la plaignante, qui a compris ma décision. Et qui m’a donné raison. </em></li><li><em>Mais vous vous rendez compte le traumatisme que vous lui avez fait subir, à la plaignante comme vous dites ?</em></li><li><em>La question est plutôt de savoir si elle n’aurait pas subi un traumatisme pire, d’une part si je l’avais repoussée et donc frustrée dans son aspiration momentanée de l’époque, d’autre part en poursuivant une aventure qui n’était pas destinée à se pérenniser. </em></li><li><em>Pas très convaincant, votre argumentaire…</em></li><li><em>Désolé, je n’ai pas trouvé mieux…</em></li><li><em>Mais la plaignante vous aimait…</em></li><li><em>Pas facile de délimiter les bornes d’un sentiment. Ce que je remarque c’est qu’on le valorise quand il s’agit des plaignantes et qu’on l’ignore ou minimise quand il s’agit du mien. Messieurs les jurés apprécieront.</em></li><li><em>Donc vous ne vous amendez pas.</em></li><li><em>Si ! Si ! Je demande pardon. J’ai manqué d’élégance. J’aurais dû m’expliquer. Je regrette. En fait, nous n’étions pas sur la même longueur d’ondes. Certains en ont fait des films. Palpitants même.</em></li><li><em>Mademoiselle, que réclamez-vous ?</em></li><li><em>La peine de mort. On devrait rayer ces individus de la carte.</em></li><li><em>Sacredieu ! Vous n’y allez pas de main morte…</em></li><li><em>La main, ça sert aussi à frapper, jusqu’à plus sang ! Mes consœurs me comprendront… Et pas seulement celles qui sont dans cette salle, et les autres qui auraient pu porter plainte, elles aussi…</em></li><li><em>Calmez-vous. Et faites preuve d’un minimum de patience.</em></li><li><em>Ah voici du lourd encore, mais que vois-je, madame sourit, et vous salue même…</em></li><li><em>Ben oui et alors ? Qu’est-ce que vous croyez ? </em></li></ul><p><strong>           La maumariée </strong>(<em>Je t’aimais bien tu sais</em>, Léo Ferré)</p><p><strong> </strong></p><p><em>Moi m’aura séduite dès le premier soir Monsieur le procureur</em></p><p><em>J’avais pourtant dit que j’étais mariée moi</em></p><p><em>M’a fait des scènes huit mois durant me faire ça à moi</em></p><p><em>M’a fait quitter ma famille à moi mon mari à moi</em></p><p><em>Mon boulot tout cuit à moi et ma province belle natale même la mienne</em></p><p><em>Et quand tout fut fait selon ses désirs les siens remarquez-le bien pas les miens</em></p><p><em>M’a expliqué à moi qui vous parle qu’on commettait une erreur</em></p><p><em>Qu’il était trop jeune pour moi et autres conneries</em></p><p><em>Me dire ça à moi </em></p><ul><li><em>Alors là c’est le pompon. Non, mais vous réalisez la portée de vos actes ?</em></li><li><em>Oui, madame me l’a assez répété, Monsieur que l’on paie pour faire respecter les normes, et elle a mené sa vie sans moi et cela ne lui aurait pas trop mal réussi ce me semble si la fatalité ne s’en était pas mêlée. Y’avait du monde au portillon. </em></li><li><em>Ce n’est pas une raison… Madame semble pointer du doigt votre jalousie…</em></li><li><em>Quand on vous invite dans un restau qui ne vous fait pas payer, que votre compagne s’absente dans la cuisine pendant un bon quart d’heure et que vous entendez le patron lui dire de revenir seule, y’ a de quoi se poser des questions, non ? </em></li><li><em>Madame ?</em></li><li><em>Je n’ai jamais trompé, monsieur. La preuve : je le lui ai juré.</em></li><li><em>Tout de même, la quitter au moment où elle vient pour vous rejoindre…</em></li><li><em>J’ai effectivement regretté ma décision par la suite, notamment au vu de qui s’en est ensuivi tout de go. C’aura été mon châtiment. Trois ans d’enfer. Nos destins se sont croisés plusieurs fois, et nous sommes demeurés amis.</em></li><li><em>C’est vrai ! Cela n’excuse pas tout.</em></li><li><em>Si vous voulez me faire dire que j’étais jeune et inconscient, je le concède volontiers. D’autres en sont décédés ou ont provoqué des morts sur la route. Et je suis prêt à demander pardon, vous vous en doutez. D’autant que c’est sans doute à madame que je dois d’être encore en  vie et sans doute aussi mon succès au bac. Madame sait de quoi je parle. </em></li><li><em>Vous avez toujours réponse à tout…</em></li><li><em>Comme tout le monde, Monsieur qui êtes-là afin de faire respecter la loi…</em></li><li><em>Madame, vous proposez un châtiment ?</em></li><li><em>Non, il s’est châtié lui-même, et plutôt deux fois qu’une…</em></li></ul><p><em> </em></p><p>            Nous avons vécu quelques mois ensemble avec la maumariée. Rue Barthes, à l’angle du Peyrou, puis rue des arts, près de la clinique St Jean où j’avais été opéré de la cheville mais aussi du bras puis ré-opéré quand il s’est agi de m’enlever la broche. Et pour une question d’ongle incarné. Dans quelques hôtels de l’écusson aussi. Je me souviens d’une engueulade nocturne assez tonitruante pour des motifs futiles. Le lendemain nous partions vers le centre de la France, chez elle en fait,  où je devais réviser, à l’hôtel, la partie orale de mon bac au cas où. Voyage galère avec panne, train et stop, re-panne au retour… En rentrant, la femme de ménage, Madame Juju, formidablement affectueuse celle-ci, me déclare : « Mon petit, je n’ai pas une bonne nouvelle à t’annoncer, va voir sur ton lit. ».  J’ai pensé à un échec cinglant  au bac. En fait, il s’agissait d’un article du Midi Libre qui évoquait, photo à l’appui, l’accident dont avaient été victimes mes copains du Piochet, Jacky et André. La nuit même de l’engueulade. J’ai toujours pensé que c’étaient eux qui m’avertissaient de la terrible nouvelle. Il y avait aussi une lettre de la rurale qui s’étonnait de ne pas m’avoir retrouvé aux obsèques… Aux yeux de ma grand-mère, qui habitait le Piochet et s’inquiétait quand je rentrais très tard, c’est la maumariée qui m’avait sauvé. Et le Bon Dieu accessoirement. Ca c’est une autre histoire qui la regarde. En tout cas c’est la maumariée qui m’a présenté la nasillarde<em>. </em>Quand on parlait de vengeance…</p><p><em> </em></p><ul><li><em>Et c’est quoi cette histoire d’engueulade et de scènes.</em></li><li><em>Sans doute un peu de jalousie, à bon escient. Madame était très courtisée. On ne peut pourtant pas dire que j’aie été jaloux dans la vie. J’aurais été de mauvaise foi. Je comprends les raisons de l’autre et de toute façon, quand ça ne me convenait pas, j’étais déjà ailleurs. Il s’agirait plutôt de sentiment d’injustice. J’admets qu’il relève d’un tantinet d’orgueil mal placé. Quoi qu’il en soit, en mûrissant, on doit pouvoir prendre du recul. En revanche, il m’est arrivé d’être non pas jaloux mais envieux, des qualités d’un autre ou d’une autre. Moins de sa réussite que de son épanouissement. D’avoir trouvé sa voie…</em></li><li><em>Passons au cas suivant. C’est du très très lourd… Si l’on veut bien me passer l’expression.</em></li><li><em>Je confirme</em>…</li></ul><p><strong>         La Coopérante</strong> : (<em>Il est fatigué, le prince charmant</em><strong>… </strong>Michel Delpech<strong>)</strong></p><p> </p><ol><li><em> qui prenez plaisir à faire c… tout le monde</em></li></ol><p><em>J’arrivais des anciennes colonies putain ça craignait et j’avais besoin d’un type clean</em></p><p><em>Je le voulais et je l’ai eu et c’est moi qui voulais M. l’infâme qui jugez</em></p><p><em>Je le pensais notez combien j’étais c… prudent intelligent et solide</em></p><p><em>N’a pas voulu ce salaud de l’être innocent qui germait en moi</em></p><p><em>Je lui ai tout offert L’ai présenté aux miens non mais quelle nullasse</em></p><p><em>Pour moi c’était du tout cuit comme on dit pour la vie tu parles Charles</em></p><p><em>Je l’ai logé et nourri et blanchi Et quand on s’est séparés</em></p><p><em>      N’a même pas cédé une ultime fois à mes légitimes et ultimes avances</em></p><ul><li><em>Et ça ne vous dérange pas de l’avoir poussée au crime</em></li><li><em>Si bien sûr. Mais comment faire autrement On peut assumer ses actes, pas les erreurs des autres, surtout si l’on n’a rien demandé Et tel était mon cas. </em></li><li><em>Vous ne pouvez tout de même lui reprocher son innocence ! </em></li><li><em>Disons qu’elle était plutôt inattendue à son âge…</em></li><li><em>Vous semblez être remonté envers la plaignante…</em></li><li><em>Moi Allons donc Demandez-lui plutôt si ça la dérangeait de m’avoir menacée, pour rien, d’un couteau de cuisine. Quand on parle de violence conjugale… </em></li><li><em>Ce n’est pas le sujet…</em></li><li><em>Elle était excessive en tout…</em></li><li><em>Ce n’est pas le sujet !</em></li><li><em>D’une tendance aiguë à la sur-possession… </em></li><li><em>Ce n’est toujours pas le sujet…</em></li><li><em>Partait pour de mystérieux rendez-vous qui sentaient l’espionnage… </em></li><li><em>Oh !!!</em></li><li><em>M’a fait un scandale chez des amis à Cannes où des amis nous avaient amenés à un spectacle saphique, ou obligé à partir dare-dare d’un film de Fellini… M’a avoué ensuite qu’elle couchait avec des filles derrière mon dos…</em></li><li><em>Et homophobe avec ça…</em></li><li><em>Non, cet aspect ne me déplaisait pas au fond mais c’est pour vous dire si la vie n’était pas facile. Impossible dans ces conditions d’envisager la naissance d’un enfant. Et puis pas de boulot ! Et je ne vous parle pas de la famille. La mère complètement dingue. Totalement coincée. Raciste. Suffisante ! Manipulatrice ! Hautaine et méprisante ! A leur décharge, je faisais tout pour les choquer ! Bref,  je n’ai jamais voulu la revoir. M’a fait fâcher avec mon successeur qui a dû s’en mordre les doigts, même s’il était sincèrement épris. Ce n’est pas faute pourtant, de l’avoir prévenu. Mais ce qui est fait est fait. Je ne garde que le positif : un voyage à Florence, un mariage en Dordogne (et la cuite de ma vie), des débuts prometteurs mais qui ont très vite mais alors très très vite tourné court… J’ai passé deux ans et demi à me mordre les doigts. Ca fait du mal à la longue… Et pas qu’aux doigts…</em></li><li><em>Et vous ne pensez pas que, si elle agissait comme cela c’est parce qu’elle a senti que vous ne l’aimiez pas ?</em></li><li><em>Eh bien, en ce cas-là on en parle ou on quitte, ou on laisse partir… On n’agit pas en enfant gâtée qui se croit au-dessus de tout le monde…</em></li><li><em>Et vous madame, comment souhaiteriez vous voir le prévenu châtié ?</em></li><li><em>Châtré oui ! Qu’on les lui coupe, une bonne fois pour toutes !</em></li><li><em>C’est peut-être un peu tard, non ? Il y a prescription !</em></li><li><em>Pour lui, sans doute, pour moi non. La vengeance est un plat qui gagne à se voir réchauffé. Ca lui apprendra à me dédaigner de la sorte…</em></li><li><em> On vous préviendra…. Ben dites donc : une peine de mort, une émasculation, ça promet lors des délibérations. </em></li><li><em>Et ce n’est pas fini… (mais qui parle ?)</em></li><li><em>Faut pas exagérer. Je n’ai pas laissé que des mauvais souvenirs…</em></li></ul><p><strong>         L’Unique (à muter) </strong>(<em>Quelque chose en moi ne tourne pas rond<strong>… </strong></em>Téléphone<strong><em>)</em></strong></p><p><em> </em></p><p><em>Moi ne sais comment me suis retrouvée mariée</em></p><ol><li><em> le shérif lui non plus manifestement ne savait pas.</em></li></ol><p><em>Ca n’a pas duré longtemps on s’est tous deux bien trompés moi surtout (rires)</em></p><p><em>Bon c’est vrai que ne l’ai pas cherché qu’un peu </em></p><p><em>Ne me suis pas gêné pour lui en faire voir </em></p><p><em>Il n’était pas mon genre d’homme</em></p><p><em>Mais ne vais pas tout prendre sur moi Tout de même Y’a des limites </em></p><p><em>A dit à ma meilleure amie (la garce !) qu’il n’avait jamais eu de sentiment pour moi</em></p><p><em>Et ça n’ai pas du tout mais alors pas du tout aimé</em></p><p><em>Du jour au lendemain pft  n’existais plus rayée sur sa s… de carte </em></p><ul><li><em>J’ai l’impression que vous êtes un spécialiste de la fuite. C’est vrai ça, pourquoi avoir épousé madame ?</em></li><li><em>Sur un coup de tête. Je n’ai jamais pu supporter de voir pleurer quelqu’un. A plus fortes raisons à cause de moi.</em></li><li><em>Si Madame pleurait, elle avait ses raisons, non ?</em></li><li><em>Oui mais comme disait l’autre, son mal venait de plus loin. Une éternelle insatisfaction. Rapports conflictuels avec les parents. On ne peut pas tout me mettre sur le dos. De toute façon, la vie, la vie professionnelle, nous a séparés et c’est ce qu’elle avait de mieux à faire.</em></li><li><em>Vous tournez facilement la page.</em></li><li><em>C’est un peu ça la jeunesse. On fonce et l’on apprécie mal les dégâts potentiels. Seul le présent compte. Le rétroviseur, c’est pour plus tard. Il y a un temps pour vivre, un autre pour regretter.</em></li><li><em>Malgré vos repentances publiques, on a l’impression qu’au fond de vous-même vous ne déplorez jamais rien.</em></li><li><em>Que je regrette ou pas, quelle différence ?</em></li><li><em>Mais pensez un peu aux victimes.</em></li><li><em>Mais j’y pense. Sauf que ça ne fait pas avancer les choses ni pour elles ni pour moi. Moi aussi j’ai été une victime. A ma façon du moins. Pour répondre à votre question, vous avez raison. Je regrette mais cela ne signifie pas que je n’aurais pas fait la même chose s’il nous était possible de revivre certains moments cruciaux de notre vie. Ah, si on pouvait deviner la suite… Et même : le temps ne fait rien à l’affaire… </em></li><li><em>Bien, que réclame madame ?</em></li><li><em>Oh moi rien. Je lui ai fait du mal. Il me l’a rendu au centuple. J’ai tiré un trait sur tout ça. Il a l’air de s’être stabilisé. Je suis content pour lui…</em></li><li><em>Bel exemple de magnanimité.</em></li><li><em>… Dont je remercie la non-plaignante. On ne peut pas vivre dans la rancœur.</em></li><li><em>Mais c’est vous mon bon ami, qui l’imaginez, cette rancœur…</em></li><li><em>… ? Ah ? Bon… Ben v’la aut’chose…</em></li><li><em>Mais quelle étrange odeur, qui vous monte a nez…</em></li></ul><p><strong>         La fleur de moutarde</strong> <em>(C’est le dessert que sert l’abominable homme des neiges. </em>Lio)</p><p> </p><p><em>Moi c’est cousine-cousin (par alliance)</em></p><p><em>Sa Lolita de 20 ans ou quasi-tout comme</em></p><p><em>L’antidote des frasques du printemps</em></p><p><em>Une tocade une passion passagère une utopie</em></p><p><em>Vagues projets de ménage M. le Marshall</em></p><p><em>M’amenait au concert de jazz (peux pas piffer le jazz !)</em></p><p><em>Ma décision prise Sur le point de tout plaquer</em></p><p><em>Adieu les projets veaux moutons et cochons </em></p><p><em>Engagement ailleurs je présume</em></p><p><em>Et moi hop Ni vu ni connu je t’embrouille Disparition des radars</em></p><p><em> </em></p><p><em>&#8211;    On a l’impression que vous ne saviez pas trop ce que vous vouliez alors.</em></p><p><em>&#8211;    C’est vrai que je me laissais porter par les événements…</em></p><p><em>&#8211;    Ils ont bon dos les événements. Je n’entends parler ici parler que de concupiscence.</em></p><p><em>&#8211;    Elle a bon dos la bête à deux…</em></p><p><em>&#8211;    Et ça vous amuse, par dessus le marché…</em></p><p><em>&#8211;    Je m’amuse de cette inconstance qui m’apparaissait comme un art de vivre mais qui m’a fait perdre un temps fou dans d’autres domaines. En plus, j’ai l’impression, très désagréable, de n’avoir semé que des mauvais souvenirs.</em></p><p><em>&#8211;     Bon, je vais vous faire un aveu. Nous n’avons retenu que certains griefs et pas fait intervenir les motifs de satisfaction. Les dépositions sont uniquement à charge. Et quand je dis nous, en fait c’est de vous qu’il s’agit. C’est vous-même qui vous accusez. </em></p><p><em>&#8211;     Vous me rassurez. Faudra quand même que j’envisage aussi le bon côté des choses mais la nature humaine nous porte plutôt vers l’auto-flagellation. On a tous  du  Christ en croix en nous. Ah, le judéo-christianisme…</em></p><p><em>&#8211;     Amen.</em></p><p><em>&#8211;     La plaignante a quelque chose à ajouter ?</em></p><p><em>&#8211;    Non, je suis très heureuse à présent. Autant qu’on peut l’être quand on se contente de peu…</em></p><p><em>&#8211;    Remarque on ne peut plus sage… La moutarde ne vous monte plus au nez…</em></p><p><em>&#8211;     Très drôle…, comme on dit à Dijon.</em></p><p><em>&#8211;     Mais j’entends de la musique brésilienne, ça vous parle ?</em></p><p><em>&#8211;    Un peu, oui…</em></p><p><em> </em></p><p><strong>         Bijou : (</strong><em>The girl from Ipanema</em>, Astrud Gilberto)</p><p><em> </em></p><p><em>Pour moi ce fut un vrai feu de paille assez ardent je dois le dire</em></p><p><em>Beaucoup d’enthousiasme au début de mon côté comme du sien</em></p><p><em>Pas le coup de foudre mais pas loin</em></p><p><em>On allait à la mer au ciné au resto on bourlinguait</em></p><p><em>Mais il jouait sur d’autres tableaux ce que je me refusais à admettre</em></p><p><em>Si vous saviez les couleuvres qu’il m’a fait avaler</em></p><p><em>Et Albi par ci et Dijon par là</em></p><p><em>Pourtant je connaissais ses failles</em></p><p><em>Bref j’ai rompu et ses larmes soudaines m’ont ému</em></p><p><em>Suis revenue mais M. avait sa fierté Il m’a laissé partir sans un mot le nigaud</em></p><p><em>Et qui c’est qui l’a consolé ! Miche ! Ma meilleure amie…</em></p><ul><li><em>Pas très logique tout ça</em></li><li><em>C’est vrai. Je m’en suis voulu mais c’était trop tard.</em></li><li><em>Vous avez de bonnes raisons, je suppose.</em></li><li><em>Disons que durant les quelques jours d’éloignement, j’avais eu le temps de m’habituer à cet échec, à cette rupture. Et puis, j’avais d’autres cordes à mon arc, d’autres ouvertures. Il faut toujours compenser ses faiblesses par de nouvelles forces, je veux dire d’autres expériences. On en apprend tous les jours.</em></li><li><em>Et les larmes ?</em></li><li><em>Une faiblesse passagère. La fatigue. Je me suis senti vieillir d’un seul coup ! </em></li><li><em>Madame, êtes-vous satisfaite par les réponses de votre ennemi ?</em></li><li><em>Oui Oui, vous savez, on est toutes plus ou moins passées à autre chose. Et parfois de bien plus graves… Je crois que notre ami se fait beaucoup d’illusions. La plupart l’ont depuis longtemps oublié.</em></li><li><em>(Quelques cris de protestations. J’aimerais bien savoir d’où ils provenaient. Par simple curiosité).</em></li><li><em>Vous ne réclamez donc point de châtiment exemplaire ?</em></li><li><em>C’était un autre temps avec d’autres mœurs. Seuls celles et ceux qui l’ont vécu peuvent le comprendre…</em></li><li><em>Et la copine ?</em></li><li><em>Ca c’était de bonne guerre. Il a sans doute pensé que ça me ferait râler ? </em></li><li><em>Accusé, vous confirmez ?</em></li><li><em>Oui et non. Elle avait ses qualités spécifiques. C’était bien qu’elle soit là. Je l’ai revue sur une plage un jour, avec deux gosses. Ca m’a fait tout drôle…</em></li><li><em>En tout cas, manifestement, elle ne fait pas partie des plaignantes…</em></li><li><em>(une voix) Vous allez voir que le coupable ici présent va finir par se faire plaindre à ce rythme-là…</em></li><li><em>On a toujours de bonnes excuses, des raisons plausibles. Cela ne justifie pas tout mais atténue la stupidité de nos actes.</em></li><li><em>Vous êtres en train de plaider votre cause, là.</em></li><li><em>Sans le vouloir, je vous le jure…</em></li><li><em>Tiens, une normande, dites donc on voyage avec vous…</em></li></ul><p><strong>         La normande (</strong><em>Slave of love</em><strong>… </strong>Brian Ferry<strong>)</strong></p><p><strong> </strong></p><p><em>Il était éblouissant à cette époque Ce qu’il parlait bien </em></p><p><em>Et à bon escient Et puis quelle culture</em></p><p><em>Il tranchait sur tous ses collègues</em></p><p><em>C’est moi toute ébaubie qui ai fait les premiers pas sur un quai de gare</em></p><p><em>Aussi désolé En souvenir de ce si beau moment Je ne dirai rien contre lui</em></p><p><em>J’étais tout feu tout flamme Il était du genre à éteindre l’incendie</em></p><p><em>Et puis plus de 1000 kms c’est trop pour un seul Homme tel que je le fantasmais</em></p><p><em>On s’est retrouvé à Paris où il m’a présentés sa supposée meilleure amie d’alors</em></p><p><em>M’a même pas signifié que c’était terminé A suivi sa voie royale (Tu parles, Charles !). </em></p><p><em>-Accusé, on vous tend la perche !Je vous remercie Monsieur l’autre moi-même. Madame a bien résumé la situation. L’éloignement ne rapproche pas toujours.  Ma fille est née alors que nous venions de nous retrouver lors d’un stage en région parisienne Ma vie professionnelle devenait compliquée. Madame a refait sa vie et je suppose que j’y suis un peu pour quelque chose </em></p><ul><li><em>Ca c’est sûr…</em></li><li><em>Ainsi tout est bien qui finit bien ?</em></li><li><em>Il n’empêche ! Vous avez participé à la destruction d’un couple !</em></li><li><em>Il ne devait pas être bien solide… </em></li><li><em>Ce n’est pas une excuse. Vous ne pouviez pas le prévoir…</em></li><li><em>Vous savez quand une personne bien sous tous rapports fait les premiers pas alors que vous ne lui aviez rien demandé et que jamais vous n’auriez imaginé que…</em></li><li><em>Epargnez-nous vos sophismes ! Pire : vos forfanteries…</em></li><li><em>Bon madame que souhaiteriez-vous pour atténuer votre déception passée ? </em></li><li><em>Moi rien, j’ai misé sur le mauvais cheval c’est tout mais il m’a aidé à franchir l’obstacle et je suis bien forcé de le confirmer aujourd’hui</em></li><li><em>Accusé, cette remarque plaide en votre faveur.</em></li><li><em>Je remercie madame…</em></li><li><em>Ecris-nous un joli petit livre. On sera quittes à jamais…</em></li><li><em>Mais j’entends des éclats de voix, ou de verre d’outre-tombe… De qui s’agit-il cette fois. ?</em></li></ul><p><strong> </strong></p><p>   <strong>La nasillarde</strong> (Une nuit que j’étais à me morfondre…)</p><p><em>Mmoi je mm’en fous je suis mmorte à présennt</em></p><p><em>Et je l’aurais été mmaintes fois auparavannt</em></p><p><em>Si je nnn’avais pas loupé tous mmes suicides</em></p><p><em>Mm’a récupéré et mm’a redonnnné l’espoir je dois le dire</em></p><p><em>Onn a bricolé unne nnouvelle fanmille</em></p><p><em>Mmais pour mmieux mme lâcher unme gosse sur les bras</em></p><p><em>Pourtannt j’avais bienn du succès mmoi danns mmon gennre</em></p><p><em>Ya même un yéyé qui m’a draguée</em></p><p><em>Je nnmméritais pas cette hunmiliationn, Mnonsieur Mmachin Truc Chose Bidule Ennginn </em></p><p><em>&#8211;    Et vous n’avez pas honte ?</em></p><p><em>&#8211;   Bien sûr,  pour la gosse. J’ai fait au mieux pour elle par la suite. Quand les parents ne s’entendent plus, c’est pire. J’en sais quelque chose. Je pense qu’elle a compris en grandissant. Je signale que j’ai pas mal expié : Madame m’avait tout pris, mon salaire, ma voiture, ma fille surtout. J’ai vécu six mois dans la misère, privé de visites. Ne survivant que grâce à des expédients, des amis fidèles et les cours particuliers. </em></p><p><em>&#8211;  Mais nnnonnn qu’est ce qu’il raconnnte…</em></p><p><em>&#8211;  Un peu facile. Vous avez quelque chose à ajouter pour votre défense ?</em></p><p><em>&#8211;    Une semaine après notre rupture, madame se trouvait un « fiancé ».  Après m’avoir mis un œil au beurre noir, il importait que ce fût dit. Après, ça s’est bien arrangé,  je dois le dire. Le beurre a tourné au clair, à l’huile en quelque sorte. </em></p><p><em>&#8211;   Oui mais bon. Les excès, cela peut se concevoir, pour échapper au désespoir.</em></p><p><em>   &#8211;   Madame buvait et cela me faisait honte. M’a bousillé une voiture alors que l’on ne roulait déjà plus  sur l’or depuis qu’elle avait perdu son boulot pour un menu larcin, complètement idiot.</em></p><p><em>&#8211;   Parce que vous ne buviez pas peut-être ?</em></p><p><em>&#8211;   Sans doute. Mais je tenais l’alcool. Je n’ai que fort rarement été saoul durant toute ma vie.</em></p><p><em>&#8211;   Et c’est tout ? </em></p><p><em>&#8211;   Non j’avais fait une rencontre capitale. Celle que l’on attend toute sa vie. J’allais pas la laisser passer. </em></p><p><em>&#8211;  Oui et elle il l’a épousée. Avec moi il voulait pas…</em></p><p><em>&#8211;  Chut ! Justement écoutons l’intéressée. Sans doute tranchera-t-elle ce dossier bien complexe.</em></p><p><em>&#8211; Ennncore une fois, faut que j’m’efface… Vous mmmériteriez que je me suicide devannt vous…</em></p><p><em>&#8211; Oui, oui on revient vers vous, écoutons la jolie brune piquante qui s’avance vers nous… Madame, vous avez, semble-t-il quelque chose à nous déclarer…</em></p><p><em> </em></p><p>                  Certes, Monsieur paraît à première vue condamnable…</p><p>      Il évoque une époque où l’égalité homme-femme n’était même pas envisagée. Les filles étaient des princesses potentielles en quête du Prince Charmant ! Celui-ci ne pouvait que décevoir mais avec le recul, chacune a poursuivi sa trajectoire de vie…</p><p>                  Monsieur est donc resté ancré pour elles dans l’imagerie du souvenir narcissique.</p><p>                  Les premiers pleurs passés, les amoureuses bafouées ont pu se forger une solide expérience et même si l’inconstance de Monsieur est condamnable, ce dernier fait bel et bien partie de l’époque heureuse de leur jeunesse.</p><p>                  C’est sans doute la raison pour laquelle la majorité d’entre elles sont restées ses amies même si au départ elles désiraient se venger.</p><p>                  Qu’elles se rassurent, il a lui-même été perturbé par son instabilité et la meilleure preuve de sa fragilité c’est qu’aujourd’hui, par le biais de l’écriture, il revit ses moments de trahison pour se libérer de sa culpabilité.</p><p>                  Voilà ce que je peux dire aujourd’hui moi qui connais bien son évolution…  </p><p> </p><p>                  (Question pour le lecteur : Qui parle ? la jolie brune ou le narrateur qui imagine ses pensées ?)</p><p> </p><p>                  Je donne à présent la parole au procureur :</p><p> </p><p>                  <em>Messieurs les jurés, depuis que le monde est monde, et la justice ce qu’elle est, jamais au grand jamais, on n’aura vu cas aussi ostensiblement condamnable…</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je n’ai pas écouté la suite du réquisitoire. Encore moins celui de mon plaidoyer. Et je suis parti avec la jolie brune piquante. De toute façon, tout n’est pas véridique, encore moins exhaustif, en ces histoires. J’ai supposé, complété, reformulé. Le souvenir est très subjectif.  J’ai quitté les lieux ainsi qu’on sort d’un mauvais rêve, et je ne suis pas près d’y revenir. C’est que je connaissais le verdict. <em>Allongeons d’l’avant, bonnes gens, allongeons d’l’avant</em> ! préconisait, en chantant, le conteur canadien.</p><p> </p><p>                  Qu’ai-je retenu de toutes ces relations :</p><ul><li><em>Une certaine confiance en moi-même (important quand on est ado).</em></li><li><em>Qu’une relation suivie vaut mieux que des expériences multiples.</em></li><li><em>Que le sexe et le sentiment, ça peut faire deux.</em></li><li><em>Qu’à faire n’importe quoi on ne gagne pas grand-chose.</em></li><li><em>Qu’il ne faut pas trop jouer avec le feu.</em></li><li><em>Que c’est bien de s’appuyer sur l’expérience. Pas trop tout de même.</em></li><li><em>Qu’on finit toujours par sortir d’une situation inextricable. </em></li></ul><p><em>(Patience et longueur de temps…)</em></p><ul><li><em>Que la musique, le cinéma, le théâtre, bref l’art quoi, justifient bien des compromissions.</em></li><li><em>Que se tourner vers la jeunesse c’est à coup sûr replonger dans ses erreurs.</em></li><li><em>Que le ciel le soleil et la mer c’est bien mais qu’il ne faut pas en abuser.</em></li><li><em>Que susciter le désir étonne mais vous revigore à vie.</em></li><li><em>Qu’on ne change pas quelqu’un qui a commencé à dégringoler…</em></li></ul><p>                   Je n’ai tout de même pas osé passer sous l’arc de triomphe du Roi-soleil, avec ses références aux victoires qui ont affaibli le pays.</p><p> </p><p>                  Tout ce que vous venez de lire est imaginaire même si s’appuyant sur des faits réels à la base. Le style des plaignantes est parfaitement fantaisiste.</p><p> </p><p>                  Quant aux procès… Ils me font une peur bleue tout comme les réactions intempestives d’une foule. Une erreur d’interprétation sur un mot, une expression ou même un silence et voilà votre sort scellé. Meursault en a fait l’expérience à ses dépens. Qui nous prouve en effet qu’une phrase prononcée de manière en apparence insultante n’était pas en fait une citation ironique ? Qu’il n’a pas joué sur ce que les stoïciens nomment la polyphonie énonciative. Par ex, si je dis : Il n’est pas un peu con lui oh ! en parlant d’un  copain étourdi par ex. Je ne traite pas la personne de con. Je rappelle la citation d’Elie Kakou, censée faire rire le public. Les erreurs d’interprétation foisonnent dans la vie courante. Je me souviens d’une rumeur, quand nous étions ados, d’une possible aventure entre Manitas et l’actrice Jeanne M. rapportée par les adultes. Elle avait sa source dans le fait que le guitariste pavoisait en ville avec une superbe voiture et qu’interrogé sur sa rencontre avec la comédienne, sans doute pour botter en touche, il avait déclaré, en se couchant sur le capot : Jeanne, la voilà…  Les imbéciles en avaient conclu qu’elle lui avait payé la voiture en échange de se  services. Si l’on part de ce genre de déclaration pour juger du sort d’un individu, on risque de commettre pas mal d’erreurs. Et l’erreur n’est dans les objectifs et attributions de la justice…</p><p> </p><p>                  Je pourrais citer des tombereaux d’exemples.</p><p>                  Tout de même. La question se pose : Que reste-t-il de nos amours ?</p><p> </p><p>                  Et de nos amis ? Tout ce temps passé parfois à les fréquenter pour aboutir à une absence totale de suivi dans les relations. Dans la prochaine vie, je me méfierai.</p><p> </p><p><strong>       VENONS-EN AU PEYROU</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Pour le tout premier numéro de la revue littéraire Le Chat messager, dont nous nous occupions avec Skimao, j’avais rédigé <em>12 épures liminaires au vu du millénaire à venir</em>. Il s’agissait de fêter les 1000 ans de la ville à l’étymologie douteuse. Pastel ? Jeunes filles ? Epiciers ? Poissonniers ? Pêne ou verrou ? Je m’y imaginais sur la promenade du Peyrou, toisant les toits de la ville, sa perspective classique et ses alentours montagneux. J’en extrais les meilleurs moments. J’en prends 12, un par strophe à peu près.</p><p><em>A tant faire que de rédiger un site méticuleux de signes sur le tas, mettre impérativement dans le mille en invoquant, par-devers tel monticule, l’un des plus exigeants parmi les derniers phares de cette fin de siècle. (NDLA : Je pense qu’il s’agissait de Francis Ponge, natif de Montpellier).</em></p><p><em>Bertrand le Téméraire n’a vécu que le temps de ronger sa moutarde au nom d’une pierre divine ; on se contentera du Peyrou, l’espace de cette Amérique de propositions, heure sur heur élaborée.</em></p><p><em>Tout est plat pour peu qu’on s’aventure au faîte d’un prétendu Mont Pelé : les platanes, les promeneurs placides (on en a vu d’autres plus « jeunes » au jardin des plantes), les sept à neuf planètes qu’on observe mieux que de la Babotte.</em></p><p><em>Mon exil intérieur grimpe d’un cœur sec les escaliers rectilignes de cette merveille blanche que je ne vise qu’à hanter.</em></p><p><em>J’ai découvert une nef parfaitement plane avec ses ailes de pigeon repliées…</em></p><p><em>Les noces de Cana rivalisent d’impudeur effarouchée avec le commerce florissant…</em></p><p><em>Un pavillon s’érige en point de fuite et vous plonge en un bassin de jouvence qui me grise de termes…</em></p><p><em>Il a donc mis le nez à l’air, notre St loup cornu, figé dans sa mélancolie farouche. Autrefois je le faisais tenir entre mes deux doigts de jouvenceau.</em></p><p><em>La ligne rouge des balisiers, avec leurs oreilles de plantes grasses, grandes ouvertes au tout venant, isolée sur fond de pelouse</em>…</p><p><em>L’une va plonger dans le plan d’eau que la seconde traverse tandis que la dernière me regarde évaluer l’heure à partir du cadran solaire au sol (Enfant, sur cette eau évaporée, glissa ma caravelle de rêve manquante sous le château évanoui). </em></p><p><em>La garrigue à l’horizon entre deux airs : celui du thym et des asperges sauvages dont on truffe les omelettes baveuses. Aride et broussailleuse la définit parfaitement.</em></p><p><em>Les épiciers et les poissonniers ne peuvent décemment plus faire résonner les chèques, avec ou sans provisions, sur les tables de leur patronne révolue.</em></p><p>                  C’est vrai qu’enfant j’avais un bateau que je faisais glisser sur le plan d’eau. Je n’arrivais pas à me mettre en tête que celui-ci ne pourrait m’embarquer et traverser ledit plan. Ainsi étais-je à chaque fois déçu quand on m’y emmenait (Il devait s’agir de la bonne).</p><p>                  Je réalise à présent que le monde m’apparaissait de façon naïve ou brute. Les peintures médiévales, sans rapport de proportion, me parlaient instantanément. Je ne voyais pas de contradiction entre les personnages et les tours ou les remparts des châteaux dans lesquels on les faisait pénétrer. On ne sollicite pas suffisamment l’esprit de l’enfance.</p><p> </p><p>                  Plus tard, j’aimais traverser le Peyrou pour me rendre à la Foire aux ânes, sous les Arceaux : on pouvait y dénicher des merveilles. Et puis le quartier devenait piéton et franchement, cela changeait la vie. J’apprécie la résurrection actuelle de ces brocantes sur les jardins ou parfois sous, quand le dessus est pris par Noël ou la Foire aux associations.</p><p> </p><p>                  Devant le plan d’eau, nous avons assisté à un concert de la grande chanteuse américaine (tout ce que font les américains est grand), prêtresse du protest-song, Joan Baez. Ma cadette était bien gênée car je disais à tout bout de champ : Vous croyez qu’elle Baez encore ?, sous les regards mi-amusés mi-désapprobateurs de quelques curieuses et curieux.</p><p> </p><p>                  Avec le Peyrou, on achève le tour de la commune clôture laquelle définit la forme de l’Ecusson et passe entre autres par la tour de la Babotte et celle de Nostradamus, la tour des Pins, remplacés par des cyprès, sans dommage pour l’instant malgré lés prophéties catastrophistes. Son archère et ses mâchicoulis. A l’époque, on s’y protégeait du Prince noir. Des nos jours, on s’en invente. Celui-ci m’a inspiré quelques prophéties mises en quatrains, pour Michel Cadière. En voici le début… :</p><p> </p><p>      <em>Dans le feu de l’action se love le bouffon</em></p><p><em>      L’eau féconde du ciel est minérale en diable</em></p><p><em>      Et le soleil inonde le glaive évocateur</em></p><p><em>      Jusqu’à ce que l’ermite tombe en sa caverne </em></p><p><em>      </em></p><p>                  Et la fin :</p><p><em> </em></p><p><em>  Mais le mat est sans nom et l’échec est sans nombre</em></p><p>  (Dans une autre vie j’ai dû être alchimiste).</p><p> </p><p>                  Après le Peyrou,  par l’avenue d’Assas, on rejoignait l’appartement d’amis des parents (en fait de Ray). La dame s’appelait Mimi B,  je ne connais pas son prénom, et nous l’adorions. Elle était belle et gentille ! Ca nous changeait ! Ils habitaient les HLM dans le quartier que l’on nomme aujourd’hui Hôpitaux-Facultés. Elle confectionnait pour goûter des cakes dont nous raffolions et dont j’aimerais bien retrouver la recette (les cakes valent bien des madeleines, allez !). J’y allais quelquefois le samedi, car on se fait des copains partout et qu’elle avait trois fils, sauf qu’un jour on voulut que ma sœur m’accompagnât. Ca m’embêtait, allez savoir pourquoi, je suppose que j’avais honte d’avoir à surveiller une gamine, si bien que je pressais le pas pour la semer. En même temps, je pensais que c’était un jeu. Au bout d’un moment, le jeu ne lui a plus convenu, elle en a eu assez et s’en est retournée seule au magasin des parents. Elle était jeune encore,  disons huit ou neuf ans et elle pouvait faire de mauvaises rencontres. De mon côté, je pensais toujours qu’elle me suivait mais se cachait, par jeu ou par malice. Arrivé chez Mimi, interrogatoire à la Caïn dans la Bible : Bernard, qu’as-tu donc fait de ta sœur ? Réprimande appuyée mais sans violence et invitation à faire le parcours à l’envers. Pas de sœur sur le chemin et l’angoisse qui commence à monter.</p><p> </p><p>                  Arrivé au magasin, la boule au ventre, ouf ! La petite sœur était là… Belle engueulade et toujours pas de beigne…  (Les beignes, je les ai toujours prises quand je ne les méritais pas…). En revanche, j’ai droit au procès collectif des employés et du patron réunis. Moi, rouge comme une pivoine, incapable de me défendre, convaincu de mon tort. Bon, on m’aurait expliqué calmement qu’il me faudrait dorénavant faire preuve de plus de prudence, ça aurait sans doute eu le même effet. Les procès traumatisent mais ne guérissent pas. En tout cas, ma sœurette était saine et sauve et je m’en félicite.</p><p> </p><p>                  Avenue d’Assas, c’est  là que je suis né ! A 19 h en janvier ! Comment ne pas avoir peur du noir au point d’en devenir frileux ! Avenue du professeur Grasset, presque en face l’ancienne clinique St Jean. Cheville cassée, j’y suis resté un bon mois avant d’être hébergé chez ma tante, à St Bauzille de la Sylve,  auprès d’une petite amie qui s’appelait Odile. Puis retourné pour enlever la broche de ma cheville et, dans la foulée, ongles incarnés. L’horreur ! La chambre était toujours pleine de copains et quelques copines. Parmi elles, la boxeuse (plus tard…), mais je n’ai pu lui parler devant tout ce monde… L’une des pires périodes de ma vie. Je m’en suis bien remis mais à force de rames, toute !</p><p> </p><p>                  St Jean, St Roch, St Eloi, St Charles : c’est qu’il y en avait des cliniques et hôpitaux, dont certains en centre ville ! Et des noms de rue de savants célèbres ! Je m’en suis rendu compte lors de la réception de Régine Detambel à l’académie des sciences et lettres de Montpellier : les Bouisson (-Bertrand), les Broussonnet, les Delpech, les Flahaut, les Chaptal, Pasteur, et bien sûr les hôpitaux : et Gui de Chauliac, Arnaud de Villeneuve, Lapeyronie … où mon père a pratiquement fini ses jours…</p><p> </p><p>                  Après le Peyrou, c’était déjà un autre monde. On est manifestement sur le départ…</p><p> </p><p><strong>       EN ARPENTANT LE BOULEVARD JEU DE PAUME, ON REJOINT LA RUE ST DENIS</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Rue, St Denis, rien à voir avec celle de Paris (célébrée par Audiberti version Nougaro  : « A minuit je sucre des fraises, j’ai la feuille de vigne embrasée… Je me lève je pèse mon pèze. Rue St Denis y’a bon baiser. »…). Mes arrière grands-parents paternels y tenaient un magasin qui fut remplacé par une animalerie puis par la vente de fromages de l’arrière pays. Ils avaient ouvert également une boutique de confection dans la plus grande bourgade la plus proche du Piochet. J’étais un bon parti ! Ruiné mais qui sait ? Merci les aïeux !</p><p> </p><p>                  (Zède s’est fait couillonner, avec ces rêves de grandeur marchande !)</p><p> </p><p>                  J’y ai un souvenir plus tardif mais assez précis. On trouvait des tas de magasins de disques en ville. Avec l’argent que j’avais gagné l’été en travaillant, je me suis payé une dizaine de vinyles de musique classique. J’étais en effet un peu en déficit en tant que mélomane, à part les incontournables Bach, Mozart et Beethoven, alors que je m’étais forgé, en autodidacte, une culture picturale assez solide, déficit que j’ai voulu combler en me procurant au moins les bases. Aussi ai-je acheté, en vrac :</p><p> </p><ul><li><em>Les tableaux d’une exposition de Moussorgski (pour compléter ma culture artistique)</em></li><li><em>Shéhérazade, de Rimski-Korsakov, dont le leitmotiv me plaisait. Et encore et toujours. </em></li><li><em>La symphonie Fantastique, de Berlioz, un peu tonitruant mais c’était l’époque.</em></li><li><em>Les ouvertures d’opéras de Wagner, dont la première, Tannhäuser. Je me suis découvert une véritable passion pour Wagner, sa musique en tout cas, sans connotation idéologique, et en distinguant sa musique de ce que je savais sur l’homme. Ceux qui mêlent les deux n’ont rien compris à l’art. La Tétralogie m’a beaucoup inspiré. J’ai visionné, durant des heures, la version pour la scène de Patrice Chéreau. Et j’ai fait un saut à Bayreuth… </em></li><li><em>Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, forcément lié au film 2001, Odyssée de l’espace, pour moi l’un des meilleurs à l’échelle de toute une vie. Il m’a marqué au plus au point et j’avais développé toute une théorie sur l’interprétation de la fameuse stèle de métal en forme de parallélépipède. A la fois figure algébrique ne représentant rien d’autre que la possibilité d’aller voir ailleurs, plus loin, tant est infinie la capacité du désir de se reconduire. La distance entre l’homme est la stèle représentait le manque qui suscite la résurrection permanente du désir. Je mêlais ça de mes connaissances sommaires sur Nietzsche et Einstein… Et j’obtenais une interprétation plausible.</em></li><li><em>Les gymnopédies de Satie, c’est simple, direct, efficace, décisif, souvent drôle.</em></li><li><em>Les préludes de Chopin, on ne s’en lasse pas. C’est incroyablement moderne. Gainsbourg ne s’y est pas trompé. Et Chopin n’est pas que l’amant fiévreux de George Sand.</em></li><li><em>Le prélude à l’après-midi d’un faune, de Debussy, qui complétait ma lecture de Mallarmé et faisait, par sa discrétion, un peu contrepoint avec Wagner. Je me suis toujours accommodé des contradictions et ceux qui me le reprochent n’ont qu’à balayer devant leur porte… Très visuel, en outre : on imagine assez bien les danseurs de Diaghilev incarner cette musique qui ensorcèle ou envoute.</em></li><li><em>Le Concerto pour la main gauche, de Ravel : une prouesse ! Mais certains passages vous demeurent diablement en tête. </em></li><li><em>Le Sacre du printemps, d’Igor Stravinsky, avec son fameux accord inlassablement répété sur un rythme de danse endiablée.</em></li><li><em>Et plus inattendu, l’opus 19, un quatuor à cordes d’Anton Webern (1905 !), que j’avais écouté par hasard sur France Musique et qui m’avait pris aux tripes. L’écriture peut</em> <em>rendre compte de certaines choses mais difficilement de l’émotion qui vous saisit à l’écoute de ce mouvement lent en crescendo et decrescendo, aisément mémorisable et que je n’attendais pas de la part de ce sériel réputé difficile. Si Proust l’eût entendu, nul doute qu’il s’en fût inspiré pour sa petite phrase de Vinteuil, consubstantiellement liée à son amour pour Odette. Huit minutes de pur bonheur…</em></li><li><em>La suite sur Faust, d’Henri Pousseur, notamment la scène de la caverne, où il fait en quelques phrases musicales entrecoupées de cris et clameurs, un résumé de la technique pianistique de Bach à Webern. J’aurais aimé faire de même en littérature mais pour qui ? Et à quoi bon ?</em></li></ul><p>                  Encore un de mes grands regrets : aimer certes la musique, sans en cerner toutes les richesses, faute de culture musicale de base.</p><p> </p><p>                  Si l’on prolonge par le boulevard Clémenceau, on rejoint la route de Toulouse, la rivale et capitale de la nouvelle région agrandie.</p><p> </p><p>      Du Languedoc et Roussillon, on s’est perdu en Occitanie.</p><p> </p><p>      T<strong>ANDIS QUE LA RUE AIGUILLERIE DEGRINGOLE VERS LE BOULEVARD LOUIS BLANC</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  J’ai vécu quelque part dans un immeuble de cette rue au début de ma relation avec ma première épouse, camarade de faculté et fille d’un écrivain (pourquoi ne pas dire son nom : Séguier, aujourd’hui bien oublié ! Auteur du <em>Noyer d’Amérique</em>, dont l’héroïne est justement sa fille), et un peu connu dans la région qui m’a toujours honoré de son affectueuse considération. On se téléphonait assez souvent jusqu’à sa tardive disparition. Et j’ai hérité de sa bibliothèque et de sa discothèque. Il m’appelait « Mon fils «  et avait déclaré à son épouse : « Il faudra bien que ce Teulon nous aille », jouant malicieusement sur mon double patronyme. Quant à sa fille, nos relations furent en dents de scie. Pourtant, je fus initié grâce à elle à la musique classique et à un certain cinéma de qualité. J’oubliais : aux randonnées pédestres. Ce qui est drôle, c’est qu’elle occupait l’appartement des frères Pagès, qui furent longtemps mes meilleurs copains de foot et de collège. C’est par Marcel, mon ex beau-père, c’était son prénom, que j’en suis venu à la critique littéraire. Il avait développé toute une théorie sur les rapports entre l’écriture moderne et le judaïsme, lui-même étant protestant, dont il admirait les récits fondamentaux et les messages sous-jacents.</p><p>                  En fait, sa fille m’a présenté à des amis qui possédaient une petite peinture un peu automatique correspondant exactement au type d’illustration, une machine désirante, qui me paraissait adaptée à un numéro de la revue Textuerre dont je m’occupais. Ces amis connaissaient le peintre, lequel enseignait aux Beaux-arts. Quelle ne fut notre surprise à tous les deux en nous rendant compte que nous nous connaissions depuis les années de collège-lycée…</p><p>                  Il s’appelait Jean-Louis, sa femme Claude, et je dois dire qu’ils m’ont tous les deux servis un temps de mentors : en me faisant confiance, en me prêtant des livres d’art, en me présentant des artistes importants. La vie nous a séparés mais on a passé de sacrés bons moments ensemble et je pense que sa production n’est pas reconnue à sa juste valeur.</p><p> </p><p>                  Nous formions une bande d’amis, Robert, Christophe, Charles et souvent Hicham, Christine, et surtout Marie, notre témoin de mariage (le premier, pour mémoire), qui habitait près du boulevard de Strasbourg. Coïncidence : elle est partie s’installer en la capitale alsacienne pour que son fils puisse profiter de son père. Elle nous a invités quelques jours au bord de la mer, tout près de Carthagène. On se sentait libre comme l’air en attendant de travailler pour de bon. La bohème, comme a chanté l’autre Charles.</p><p> </p><p>                  J’étais alors en fac de lettres, à mi temps puisque je travaillais au magasin des parents.</p><p> </p><p>                  A Notre Dame des tables, pas la vraie dont la crypte demeure sous la place Jean-Jaurès, c’est celle qui abritait la vierge noire, j’ai été malgré moi initié au latin si bien que je n’ai pas eu de difficulté à entrer dans  l’<em>Ulysse</em> de Joyce qui démarre en fanfare sur la fameuse pédanterie parodique de Buck Mulligan : <em>Introibo ad altàre dei</em>. La suite fut plus coriace.</p><p> </p><p>                  Je me souviens de :</p><p> </p><p><em>In nomine Patris et filli et Spriritus Sancti</em>. (auquel on répondait…) : <em>Amen !</em></p><p> </p><p><em>Kyrie, éleison</em>, (repris par le troupeau : <em>Kyrie, éleison</em>), suivi de <em>Christe, éleison</em>, puis retour à <em>Kyrie</em> (qui ne nous faisait pas forcément rire avant que le jeu de mot nous saute aux oreilles de manière criarde (Et laids ils sont !). Quand je me suis mis un peu à réfléchir,  je me demandais pourquoi on dissociait ainsi le Seigneur du Christ puisqu’ils étaient censés être une seule et même personne. Les voies/voix du seigneur sont décidément impénétrables.</p><p> </p><p><em>Gloria in exelsis deo</em> : Ca, j’aimais bien parce que le chant se déroulait sur un gracieux decrescendo modulé. C’est vrai que le latin est doux à entendre, et même sans musique, très musical. Brassens l’a bien saisi dans sa fameuse chanson qui clame : Sans le latin, la messe nous emmerde. Et sans doute aussi le Giono du <em>Roi sans divertissement</em>, dont l’assassin n’agissait jamais les nuits de messes solennelles.</p><p> </p><p><em>Dominus Vobiscum</em>. Là il fallait répondre <em>Et cum spiritu tuo</em>, et je me doutais que le <em>tuo</em> signifiait toi, alors je regardais l’abbé ou le curé du coin de l’œil pour voir s’il ne prenait pas la mouche… Habituellement, on le vouvoyait. On répétait plusieurs fois ce dialogue pendant la messe et j’ai fini par conclure qu’il s’agissait d’un dialogue de sourds.</p><p><em>Deo gratias</em> : A début, je pensais qu’il s’agissait de la fin de la messe. Et non ! C’était l’épitre ou quelque chose dans ce genre. Il y avait un autre <em>Deo Gratias</em> à la fin. Les pitres, c’est souvent nous qui les faisions, au catéchisme.</p><p> </p><p><em>Per omnia saecula saeculorum</em> (on répondait <em>Amen</em>) : Une jolie vision de l’éternité. Pour des êtres voués à la vie temporaire, joli programme et bel exemple de Vanité !</p><p> </p><p><em>Hic est enim calix</em> (Ceci est le calice) : J’ai très vite repéré que l’élévation du calice censé contenir le sang du Christ, en fait un vin de messe, commençait par ce démonstratif Hic, que je trouvais bien opportun pour la circonstance (Hic et Nunc !). Surtout que le curé semblait l’apprécier particulièrement.</p><p> </p><p><em>Agnus Dei, que tollis peccata mundi, miserere nobis/dona nobis pacem</em> : j’adorais le <em>tollis peccata</em> qui me faisait penser à une pétarade. Je me disais qu’Adam et Eve avaient bien merdé (et que c’était tant mieux, sinon on s’embêterait dans un monde parfait, asexué et aseptisé). Et donc pété aussi… Des bruits de paix auraient sévi, paraît-il, dans ce ménage…</p><p><em>Domine non sum dignus</em> (j’ai oublié la suite) mais en gros j’étais censé être guéri. Je n’ai jamais été gravement malade durant mon enfance, et quand je l’étais un tant soit peu, gros rhume ou angine, on m’envoyait tout de même en classe. Meilleur moyen de guérir. De fait, on ne s’est jamais occupé de mes dents ni de mes yeux, malgré les divers avertissements de la médecine scolaire. Cela n’a pas arrangé ma myopie. Ni mes caries ultérieures. Le bon Dieu était avec moi. Il faut croire…</p><p> </p><p>Et surtout : <em>Ite missa est</em> &#8211; et là c’était l’ultime et désiré <em>gratias</em>. Et l’on était peinard jusqu’au dimanche suivant. On pensait alors au repas de midi, forcément meilleur qu’à la cantine. Ah, non j’oubliais, avant la communion solennelle y’avait le catéchisme. Le jeudi à l’époque. Le problème c’est que plus on nous en disait, plus j’avais tendance à critiquer. Trop de contradictions sur la question du bien et du mal conçu par le Créateur. On a fini par une rupture à l’amiable.</p><p> </p><p>                  La prière n’a jamais été mon fort. Très jeune je récitais, comme on nous le recommandait, le <em>Notre père</em>. Je terminais toujours ma prière par des énumérations : les parents, les oncles et tantes paternels, les grands parents-maternels et c’est à peu près tout donc je terminais par, moi, ma sœur, mon cousin. Je ne suis jamais allé au-delà ? Quand ma cousine est née, je ne faisais plus la prière…</p><p>                  Cela me rappelle que mon ami Roch Salager, qui partage avec moi certains éditeurs de poésie, est très croyant et ne rate jamais une messe ou une cérémonie funèbre. Très ouvert sur tous les plans par ailleurs. Il habite derrière le boulevard Louis Blanc.</p><p> </p><p>                  Un souvenir, dans ma période chrétienne, avant mes 10 ans : le mécréant Ray me faisait part de son scepticisme quant à l’existence de Dieu. Il ne croyait qu’en ce qu’il voyait : Et le cul de mon curé, tu l’as vu ? Et pourtant il existe, andouille ! Eh bien il ne m’a rien dit. Il a même reconnu la pertinence de mon argument. Zède en a bien évidemment en a rajouté : on ne traite pas son père d’andouille ! Elle le traitait bien de c… pourtant… Pas souvent en face il est vrai.</p><p> </p><p>                  C’est à cette paroisse que se rattachait le patronage où je passais, avec les copains du quartier, mes jeudis après-midi. On nous amenait en car à l’extérieur de la ville, soit pour jouer au foot, soit pour prendre l’air et nous ennuyer en pleine nature, soit quand il faisait mauvais au cinéma de la paroisse Ste Bernadette, très près de ce qui deviendrait bien plus tard la fac Paul Valéry, et son fabuleux ciné-club. Au patronage, c’étaient soit des westerns (<em>La captive du désert</em>), soit des films un peu orientés style cathos (<em>La maison du bonheur</em>), soit des tableaux de la misère humaine (<em>Sans famille</em>). On nous avait passé en boucle l’Ali Baba, avec Fernandel. Le très cabotin Ray reprenait une  de ses répliques, quand il était en verve : <em>T’es gentille, tu sais ?</em> En général, c’était destiné à ma sœur ou à une invitée. J’avais l’art de me faire des tas de copains à cette époque. Je les ai pour la plupart tous perdus de vue. Si je réunissais tous ceux que j’ai fréquentés, parfois de manière assidue et préférentielle, je pourrais remplir un zénith. Il ne m’en reste que très peu aujourd’hui et il m’arrive de le déplorer. Bon,  on peut se permettre d’entretenir des relations gratuites quand on est jeunes et que l’on se sent peu responsabilisés. Plus tard, le cercle se restreint à la famille et au domaine professionnel.</p><p> </p><p>                  Pour peu que l’on déménage et la vie amicale devient un désert où résistent une poignée de plantes grasses, rescapées du marasme. Heureusement, le milieu de la culture favorise en permanence de nouvelles rencontres si bien que la solitude ne pèse que modérément, surtout si l’on demeure bien entouré.</p><p> </p><p>                  Je n’ai jamais été mêlé au milieu du cinéma. Tout au plus ai-je élaboré une vidéo pour un film que ma fille a consacré à mon ami-artiste Yves Reynier.  Et proposé à un scénario sur Michel Butor à Bernard Rapp et sa fameuse émission sur les 100 écrivains du XXème, selon lui. Scénario que j’avais confié, à l’époque à la belle sœur d’André-Pierre Arnal, Charlotte, qui m’avait contacté à ce sujet.</p><p> </p><p>                  Nous avons entrepris ensemble le voyage jusqu’à Lucinges. Il doit me rester des enregistrements. Ce qui demeure quand on a tout oublié.</p><p> </p><p>                  On se garait un peu partout en ville. Le Centre n’était pas piéton alors. J’ai pris d’innombrables PV de stationnement. Pour le jour de l’an, deux ados, bien sous tout rapport, que je croisais souvent en ville,  m’ont piqué ma voiture, me rappelle plus laquelle, Simca ou quelque chose dans le genre. J’avais entendu dire qu’un gang sévissait à Palavas. Je fais vite une déclaration chez les flics du cours Gambetta, moins encombrés à l’époque. Ils me regardent en se marrant,  je me demande pourquoi. J’appelle mon beau-frère de l’époque, Yoyo selon ma sœur, et il m’accompagne en direction de la mer. Et, face à l’étang, sur qui nous tombons ? Sur nos voleurs en panne, sans doute pour avoir noyé le moteur. Le beauf les interpelle avec détermination et les deux jeunes s’enfuient dans les roseaux. N’écoutant que notre courage, nous les poursuivons à nos risques et périls. Comme quoi quand on est dans l’action&#8230;  Les flics se sont bien marrés quand je leur ai relaté au téléphone l’épisode. En fait, ils ne m’ont sans doute pas cru et ont pensé que je ne me souvenais tout bêtement plus de l’endroit où je m’étais garé la veille, en rentrant du réveillon. Et que la mémoire m’était revenue… Eh bien c’était vrai. Je le jure. Nous fûmes deux, je le maintiens.</p><p> </p><p>                  Il m’est arrivé, dans un autre quartier, le mas Drevon, de courser une silhouette qui venait de voler son sac à une vieille dame. J’ai réussi à la coincer en voiture dans une impasse avant de me rendre compte qu’il s’agissait d’une femme, la trentaine révolue, de la corpulence d’un ado, sans doute en manque ou prise d’alcool. Toujours est-il que je lui demandais de me rendre le sac, ce qu’elle fit, après quelque secondes d’hésitation. Je réalisais alors combien je m’étais mis en danger. En admettant qu’elle ait eu un complice&#8230;</p><p> </p><p>                  Or le danger fut bien plus grand quand je rapportais le sac à la vieille dame. Celle-ci se confondit certes en remerciements. Cependant,  la foule des curieux grossissait et certains m’avaient vu lui restituer le sac, de sorte que d’aucuns pensèrent que j’étais tout bonnement le voleur, repentant. La polémique grossissait, la vieille dame prise en charge s’éloignait et je ne dus mon salut qu’à l’intervention providentielle de l’avisé Ray,  qui m’entraîna du côté des Sylvains où nous vivions. Je me suis toujours méfié des mouvements de foule et des réactions grégaires et stéréotypées, à l’emporte-pièce, à la recherche du bouc-émissaire du jour. Quand je pense que certains en appellent aux quatre volontés du Peuple souverain… Une injustice peut en cacher une autre ! Je suis rentré en décrétant : Je suis un héros. C’est pas si souvent. Sous les bravos… Un zéro, oui !</p><p> </p><p>                  Autant ses mouvements peuvent m’émouvoir, en images, dans le cinéma russe par ex, <em>La mère</em> d’après Gorki ou l’éternel <em>Potemkine</em>, autant j’en appréhende les réactions édictées par la haine, irresponsables et excessives. Je cite Céline : « Et de s’écraser toujours plus, toujours davantage, à faire gicler le sang, partout des yeux, des oreilles, des corps piétinés, de leurs chausses, en bouillie de chairs », lit-on dans <em>La &#8211; </em>pourtant très médiévale &#8211; <em>Volonté du Roi Krogold</em>.</p><p>                  Curieux que dans mes rêves récurrents, je ne retrouve pas ma voiture, toujours dans ce quartier qui conduit au faubourg de Nîmes. Comme quoi les rêves demeurent obstinément aux ères préhistoriques de notre existence. J’en fais régulièrement d’autres. Je dois repasser le bac et évidemment je ne connais rien du programme. Je suis en cours et le nombre d’élèves augmente au fil des minutes de sorte que je ne tiens plus la classe : plus je m’énerve, plus ça dégénère. Je suis poursuivi par un taureau tout noir qui finit par concentrer sa fureur vers moi. En principe je me réveille pour lui échapper.</p><p> </p><p>                  Ceci dit, le songe, comme disait Strindberg, ne vire pas systématiquement au cauchemar. Dans le cas des grands parkings que j’imagine du côté de la cathédrale St Pierre ou du Faubourg de Nîmes, ils ont un aspect rassurant. Comme si je retrouvais une vieille connaissance. Cela me fait penser à ce rêve d’Henri Michaux où il découvre avec ravissement un lac sur la place de l’opéra. On a plus envie de prolonger le rêve que de l’abréger.</p><p> </p><p>                  Juste avant la place Notre Dame se trouvait le magasin de sport d’un ancien joueur du SOM, réputé très dur, voire dangereux, au point qu’un livre aurait été écrit sur lui : <em>Le voyou du football</em>. Il nous faisait acheter des tenues dans sa boutique et comme il était en même temps prof de gym, il faisait à chaque rentrée,  nos shorts et maillots, son beurre. Les élèves qui arboraient  sa tenue, maillot et chaussettes jaunes, ou orange, ne passaient pas inaperçus et les anciens, parfois même ses collègues disaient : Encore un élève à Bénèfle (c’est comme ça que nous l’appelions). Il était très rancunier et je me le suis mis à dos en répondant trop spontanément à l’une de ses questions sur un joueur (Marc ?) qu’il nous désignait du doigt afin de se vanter de l’avoir formé : « Celui-là, il est nul ! ».  En revanche, il ne connaissait qu’un seul sport,  le foot, ce qui m’arrangeait bien. Pas de saut en hauteur ni de corde à nœuds à grimper. Il organisait des tournois et faisait systématiquement gagner ses équipes en sifflant des penalties  imaginaires ou en oubliant des hors-jeux criards. En son absence, au magasin, il y avait toujours quelque monsieur plutôt jeune et sportif qui venait courtiser sa femme et sa belle-sœur je suppose. Bref il devait être cocu. Et nous arborions ses couleurs.</p><p> </p><p>                  Je n’aimais pas le cours de gymnastique. Je n’avais pas la souplesse de mes camarades et n’ai jamais pu,  jambes raides, ramasser un objet à mes pieds. J’étais nul au grimper de corde et comme j’avais le vertige, c’est d’ailleurs ainsi que je m’en suis aperçu, je ne parvenais pas à traverser le portique. Le saut en hauteur était un cauchemar pour moi. Seule la course me convenait, qu’elle soit de vitesse ou d’endurance.</p><p> </p><p>                  Allez savoir pourquoi, je m’étais entiché d’un joueur du SOM, qui se nommait Archimbeau, comme le vendeur d’huitres de Bouzigues. Je ne l’ai pourtant jamais vu marquer un but. On disait de lui qu’il était pistonné par son père qui occupait un poste important à la direction du club. Mes copains le traitaient de « brèle » ou de chèvre,  mais je l’aimais bien car il était vaillant et semblait ne jamais se décourager. J’avais repéré qu’il penchait la tête quand il revenait vers son camp après une attaque avortée. Ainsi m’a-t-on vu, pendant trois mois, adopter la même attitude, courir incessamment vers le ballon et ne jamais marquer un but,  revenir dans mon camp la tête penchée, je ne sais plus de quel côté. J’entends encore une voix de crécelle hurler dans le stade avè l’accent : Allez SOOOOM. Et le SOM perdait toujours !</p><p> </p><p>                  Rue de la Carbonnerie, plus exactement Impasse du Broussonet, on peut croiser Christian Laune dans sa galerie voutée, Chantiers Boîtes noires, chez qui j’ai réalisé jadis une performance d’écriture en direct, à sa demande. J’y ai aussi fait des cochonneries à son insu. C’est fou le nombre d’artistes importants qui sont passés par sa galerie. C’est lui qui a engagé à deux reprises 8 sets à Nice amenant pêle-mêle Di Rosa et Mogarra, Bordarier et Combas, Laube et Caillol, Marc Aurelle… J’étais au Pour et Contre chez Ben le soir où le mouvement a été baptisé La figuration libre. J’ai dû faire partie des tous premiers commentateurs (le premier ?) de Combas et Di Rosa. Je suis resté très ami avec Mogarra, même si celui-ci a quelque peu coupé les ponts avec un milieu qui l’a déçu. Laune a exposé Gasiorowski, Sicilia, Convert… Un peu avant, il avait fait ses premières armes, accompagné de Marc Aurelle, avec la galerie Errata, (toute première présentation de Combas, magnifique expo de Saytour puis des niçois Dolla, Lanneau et Ben…). Il vient de m’annoncer que Boite noire va fermer et que je suis invité à la dernière. C’est fait. Très émouvant.</p><p> </p><p>                  Le boulevard Louis Blanc est associé, outre notre tentative de vie en communauté au-dessus du bar d’Edouard, à une relation torride avec une femme mariée et qui aurait pu mal finir. J’en frémis aujourd’hui tellement je me suis mis en danger et je réalise combien de temps j’ai perdu que j’aurais pu passer à étudier, préparer mes concours, lire et écrire tandis que je vivais en hédoniste à me ruiner la santé. L’oisiveté est la mère de tous les vices. Elle procure finalement des motifs de satisfaction minables au regard de nos ambitions si l’on en a. En l’occurrence, le besoin d’oublier mes échecs aux concours, les doutes quant à l’avenir… On peut se réjouir des moments de partage dans un premier temps mais l’absurdité et la médiocrité nous gagnent et l’on se rend compte que l’on a dilapidé beaucoup de ce précieux temps qui va si vite et ne se rattrape plus. C’est un peu la leçon de la <em>Peau de chagrin. </em>On privilégie, dans une course suicidaire en avant, le plaisir immédiat et au bout du compte, on n’a pas avancé d’un pouce sur les priorités que l’on s’était fixées.</p><p> </p><p>                  A côté du bar, une agence où travaillait l’ancien compagnon de la Nasillarde, à, cause duquel elle avait tenté de se suicider. Le patron ou directeur n’avait pas cru nécessaire de lui rendre ses clés, ce qui me gênait lorsque nous entendions du bruit,  la nuit, du côté du rez-de-chaussée. Après plusieurs réclamations téléphoniques, je décide de prendre les choses en main…</p><p> </p><p>                  N’écoutant que ma témérité d’alors, et même s’il s’agissait d’un bien plus fort que moi, je rentre en trombe dans son bureau où il m’avait fait dire, par la secrétaire, qu’il ne pouvait pas me recevoir. Le gars le prend mal et me prévient qu’il ne me donnera pas d’argent (comme quoi il ne devait pas être très clair !). Je lui réponds calmement que je ne viens pas pour ça. Il se détend, je lui explique les motifs de ma visite et il se fait plus cordial. Nous nous quittons les meilleurs amis du monde, clés en poche. Ah, si l’argent…</p><p> </p><p>                  Louis Blanc : Y vit encore le couple d’artistes Vermeille/Soulcié, injustement mis sur la touche par les divers décideurs du milieu de l’art,  ne serait-ce qu’en notre région. Lui est un graveur hors pair et le monde qu’il crée dans ses peintures est unique en son genre. Elle, de son côté, grâce à ses portraits, précède la vogue du féminisme actuel. Elle a pertinemment illustré <em>La fin du Grand Sam</em>, mon hommage à Beckett, pièce en trois actes où l’Homme est graduellement  malmené au bénéfice de la Femme. Nous y avons dîné avec Roger Laporte, Fata Morgana, et Frédéric-Jacques Temple, excusez du peu…</p><p> </p><p>                  Ce boulevard fait partie de la ceinture qui permet de se faire une idée la Commune clôture, et ses remparts protecteurs, réunissant Montpellier et Montpellieret. Il se terminait naguère par l’enceinte de l’hôpital général St Charles, aujourd’hui désaffecté, construit sur l’ancien enclos des Carmes. Les hôpitaux, et même les cliniques privées, ont quitté le cœur de ville et ça fait belle lurette que St Eloi ne se trouve plus rue de l’université.</p><p> </p><p>                  Autrefois, on entrait par la porte d’Italie, le Pyla St Gely, pour rejoindre la porte l’Espagne, dans le prolongement de l’actuelle Grand rue Jean Moulin. Le boulevard Louis Blanc, délimitait le cœur de Ville et de l’ancien Écusson. On y rejoignait jadis la route de Nîmes, d’Avignon, de Marseille et Lyon. Partant, de Vergèze. Cela ne saurait tarder.</p><p> </p><p><strong> </strong></p><p><strong>      ET DONC VERS LE QUAI DU VERDANSON…</strong></p><p> </p><p>                  J’y ai habité tout un été, en pleine séparation avec ma première épouse. Un simple studio, avec de quoi se laver et de quoi écrire. Je ne mangeais jamais chez moi à cette époque estudiantine. Au-dessus vivait un trio d’amis. Il n’empêche, les périodes d’euphorie alternaient avec le découragement et l’angoisse du lendemain. Je ne savais pas de quoi ce dernier serait fait et il n’était pas question de poursuivre dans le commerce qui me faisait vivre. Le poste providentiel qui se libérait à Valence d’Albi est venu corriger tout cela. J’ai cédé l’appart à ma copine Claire, alors dans la dèche, encore une dont je viens d’apprendre le décès, ai récupéré  celui de mon épouse (toujours la première) au Mas Drevon, tandis qu’elle était mutée dans la région parisienne, en tant que prof elle aussi. J’ai quand même eu le temps, dans cet immeuble du temps jadis, de rédiger le début de <em>Connexités</em>. Une déambulation dans les rues de Montpellier déjà. Mais en quête de connexions de la littérature avec d’autres activités : la peinture, l’image en mouvement, la sculpture, l’architecture, la danse, la musique… Tout ce qui peut nous nourrir, quoi !</p><p> </p><p>                  En bas de l’immeuble, en renfoncement circulaire, en bout de rue Villefranche, l’atelier d’Alain Clément, avant son déménagement, et aujourd’hui de Vincent Bioulès.</p><p> </p><p>                  François Lagarde y a également habité avant d’émigrer vers l’avenue de Lodève. Nous fûmes quelques temps très proches puis nos relations se sont délitées, je suppose que je l’ai déçu. Il aimait bien les gens célèbres. Quand on attend trop de moi… Toujours est-il qu’il a fait quelques photos extraordinaires, dont une qui m’a servi de couverture pour <em>L’île aux peintres, </em>qu’il m’a bien aidé quand je me suis lancé dans l’édition. On a fait des fêtes formidables chez lui et il m’a présenté Valère Novarina (devenu un ami et l’un de mes auteurs de prédilection), Bernard Lamarche-Vadel (qui m’a fait publier dans sa revue Artistes) ou encore Renaud Camus, alors le protégé de Barthes, chez qui je suis allé ensuite avec Delphine Renard avant qu’il ne se mette à la politique et à ses théories du grand remplacement. Incidemment, Lagarde il m’a fait rencontrer Bryon Gysin mais je n’ai pas accroché. D’autres encore. Il nous a vite quittés : il avait conçu une grosse manifestation sur Ernst Junger à Montpellier mais la municipalité, frileuse, l’a annulée, pour des raisons discutables. Cet échec l’a durablement affecté.</p><p>                  Je me souviens qu’il avait organisé une lecture avec Jean-Noël Vuarnet à la maison des 100 regards, dans le quartier de l’Aiguelongue. Lui et Jean-Marc. Ferrari, puis Brigitte Rambaud, ont été des animateurs formidables durant les années 80. Même le Net ne s’en souvient plus…</p><p> </p><p>                  <em>Connexités </em>: Le livre est ir-résumable, en gros un narrateur erre dans les rues de Montpellier à la recherche d’un certain Maurice (en fait Maurice Roche, l’auteur de <em>Compact</em>).</p><p> </p><p>                  Au fil de ses pérégrinations compliquées de digressions, il croise sept artistes qui chacun lui révèlent une technique littérarisable. Elle est échangée et aussitôt mis en pratique contre un os du crâne et un 7<sup>ème</sup> des droits d’auteur. Je résume de mémoire une composition complexe. Il se peut que je fasse des erreurs. Or l’erreur est humaine…</p><p> </p><p><em>Le début plantait le décor, la ville, et s’ancrait résolument dans l’écriture moderne : Céline était sollicité tout comme Joyce, et Rabelais évoqué puisque le livre commence rue trésoriers de France où il habita,  et moi itou. J’y prends une douche de culture avant de démarrer ma quête dans les rues de la ville. </em></p><p><em>Pour le cinéma et l’image vidéo, je m’étais servi de Tjeerd Alkema qui promenait sa caméra dans les ruelles du centre, pratiquant ainsi une sculpture par déplacement. Je m’en inspire encore en ces pages. Pour une scène se déroulant sur la Comédie,  j’avais emprunté à Jacques Fournel et Jean-Luc Saumade, leur balayage systématique des arènes de Nîmes. Je réalisais ce balayage en 7 secondes, du cinéma Gaumont, ancienne demeure royale, puis hôtel Nevet, avant que de faire Le bonheur des dames, jusqu’au théâtre.</em></p><p><em>Pour la musique, et là il ne s’agit plus de fiction mais d’authenticité,  j’avais demandé à mon ami Georges Merrheim de m’expliquer le système dodécaphonique. Je suis incapable aujourd’hui de révéler la genèse de cette partie truffée aussi de citations connectées, à part qu’elle m’a servi pour composer la mise en page en recourant à des séries prédéterminées. Des contraintes en quelque sorte. Nous sommes vers le Triangle et l’avenue Frédéric Mistral.</em></p><p><em>Pour la peinture, j’ai repris graphiquement le système d’Alain Clément qui partait des zones latérales de ses toiles, emplies de gestes colorés, identifiables comme tels, pour venir se confondre au centre dans un effet miroir-écran, avec impossibilité de reconnaître lesdits gestes à présent mélangés. J’avais donc établi deux colonnes qui, au fil des pages se rejoignaient partiellement puis totalement à la fin. Un monochrome en quelque sorte. J’avais choisi un lieu symbolique : les Beaux-arts d’alors, derrière Notre Dame des tables. </em></p><p><em>Pour la danse, je me suis simplement amusé à faire danser les lignes sur la page. Les textes provenaient surtout de citations, de lettres d’une amie-lectrice parisienne (Catherine F.), de souvenirs et de réflexions sur la chorégraphie. Caroline Carlson m’avait inspiré. J’utilisais notamment des verbes d’action injonctifs. Nous étions alors dans l’axe, qui va de la rue St Guilhem au Boulevard du jeu de Paume.</em></p><p><em>Pour l’architecture,  j’avais construit la page de manière assez complexe : en haut des extraits de la Bible, le Genèse, en bas des citations scientifiques. Au milieu, l’Histoire de Thomas le transparent, ouvertement emprunté à Maurice Blanchot. Cette séquence tourne autour de la cathédrale St Pierre. </em></p><p><em>Pour le final,  je n’ai plus d’os à distribuer. J’avais bouclé mon itinéraire. Je fuyais par le plan d’eau et l’aqueduc des arceaux qui prolonge le Peyrou, sans doute pour me retrouver ensuite dans l’eau de ma douche initiale. En fond, le Pic St Loup cher à Serge Lunal et la lune qui se reflète dans le plan d’eau. </em></p><p>                  Pour en revenir à Claire, elle  a été triplement importante pour moi : d’abord elle est venue me consoler à la fin d’une conférence peu glorieuse et  nous sommes vite devenus amis. Ensuite, comme elle écrivait, elle m’a inspiré le début de mon hommage à Beckett. « Y’ a quelqu’un ? », « Y’a personne ? »,  viennent directement des écrits qu’elle m’avait montrés à l’époque, quand elle habitait rue du Pont de Lattes. Le reste est venu sans peine.</p><p> </p><p>                  Enfin, elle m’a fréquemment logé quand je montais à Paris, notamment pour une biennale à laquelle participait Fouad Bellamine, ou encore bien plus tard, quand j’ai passé le Capès ou l’agrégation. En alternance avec mon ami Robert, à présent sur la Côte d’azur, ou Gildas Bennani, partie s’installer au Maroc. C’est fou le nombre de montpelliérains qui ont quitté Montpellier !</p><p> </p><p>                  Claire, comme l’eau qui coule dans le Verdanson (ancien Merdanson) dans le lit duquel se trouve, paraît-il la « font putanelle ». Ca ne s’invente pas. C’est que l’on avait besoin d’eau pour teinter les draps en rouge écarlate qui concouraient à l’essor commercial de la ville. Les garrigues s’en souviennent, où l’on ramassait la cochenille au pied des chênes Kermes. Car l’ingéniosité humaine n’a pas de limites, surtout.            </p><p> </p><p>                  Quitter Montpellier. Impensable et pourtant !</p><p> </p><p>                  Ce que je ne tarderais pas à faire, y compris dans ce livre !</p><p> </p><p>                  Mais pas graduellement, par à coups, jusqu’à la décision irrévocable.</p><p>                  Je ne vais m’en tenir à présent qu’aux lieux que j’ai par la suite habités.</p><p> </p><p>                  Mon ami Roch, poète et ancien musicien, habite toujours le quartier. Je l’ai rencontré quand il était bouquiniste, entre deux carrières. Tout près du théâtre Lakanal (aujourd’hui Tabards) où j’ai participé à une table ronde sur la peinture, avec Hauc et René Pons, puis à une lecture de mes textes, enregistrés par Pascal Comelade, sur une de ses improvisations au synthé. C’était avant que sa carrière n’éclate.</p><p> </p><p>                  Roch m’appelle à chaque mi-temps d’un grand match de foot et nous refaisons le monde. La marche du monde comme disait Giono. De nos chers disparus. De nos publications. De nos problèmes de santé. J’ai rarement vu quelqu’un utiliser un langage juste et châtié même pour des évocations les plus quotidiennes et banales.</p><p> </p><p>      <strong>            </strong></p><p><strong>      SORTONS QUELQUE PEU DE L’ÉCUSSON, POUR ÉVOQUER L’AVENUE DE PALAVAS</strong> </p><p> </p><p>                  J’ai bien conscience d’avoir entrepris une besogne qui évolue en permanence par rapport à mon projet initial. Je cherchais à rayonner à partir d’un lieu initial, la rue trésoriers de France, au cœur de l’Histoire de la ville. A partir d’un certain âge, disons celui de la maturité, je me limite aux lieux que j’ai habités et qui s’éloignent petit à petit de l’écusson. Comme victime d’un effet centrifuge. Je triche un peu en ne respectant pas la chronologie.</p><p> </p><p>                  Avenue de Palavas, l’Écusson, on le rejoint pourtant assez vite à pied.. A ce moment-là, on se retrouvait à la station balnéaire en moins d’un quart d’heure. Pas de Pré d’arènes, de feux tous les cent mètres et de rond point assassin pour vous écœurer de la circulation. On roulait plus vite mais sans trop de danger. Une exception toutefois : un grand-père s’est fait renverser sous mes yeux. Il marchait vraiment lentement et en oblique, au milieu de la rue, et en dehors des passages protégés, juste en deçà d’une côte. Je vois encore la peau se décoller de l’asphalte, dégoulinant de sang. L’ambulance est vite arrivée. On en a beaucoup parlé, dans le quartier  jusqu’au lendemain. Puis on a parlé de la Pologne et de Lech Walésa. On entendait <em>Bette Davis eyes</em> à la radio.  Et <em>Victime de l’amour</em>.</p><p> </p><p>                  J’y ai vécu une paire d’années. Les propriétaires habitaient en dessous. Leur fils, très beau jeune homme bien sous tous rapports et amoureux de ma compagne d’alors, était toujours fourré chez nous. Il se prostituait du côté des jardins de Peyrou, nous livrait des anecdotes croustillantes sur ses divers clients  et tenait à tous prix à me faire découvrir les joies de l’homosexualité. Je n’ai pas cédé à ses instances,  je n’avais pas de penchant marqué de ce côté-là, et il faut croire que le ciel,  auquel je ne crois pas m’en a récompensé, disons que le hasard a pour moi bien fait les choses, puisque les années Sida n’allaient pas tarder à montrer le bout de leur tragique nez. On amorçait les années funestes…</p><p> </p><p>                  C’étaient pourtant des années d’insouciance et de fête, d’alcool aussi, dont on ne se méfie jamais assez. Ce fut pour moi une période assez prolixe sur le plan de la critique d’art.</p><p> </p><p>                  Je m’exportais, dormais chez les artistes, à Nice, Toulouse ou Marseille, passais mon temps à circuler en voiture d’une ville à l’autre. Ma compagne d’alors me répétait : T’es toujours jamais là. Je vivais, je dois le dire, en hédoniste d’autant que je partageais mon temps entre ma ville et le petit village à côté d’Albi où je travaillais. Une double vie en quelque sorte. J’avais plein de nouveaux amis. J’avais l’impression que rien ne me résistait. Que l’on n’attendait que moi dans une école d’art. En fait, dans l’art comme ailleurs, sévit le struggle for life et j’ai manqué d’humilité tout en jouant à mes dépens le rôle du candide. Je ne le regrette point aujourd’hui parce que j’ai pu enseigner ce qui me tenait le plus à cœur, la littérature. D’ailleurs, dans la hiérarchie de mes activités préférées, au-delà du charnel je veux dire, je citerais.</p><p><em>En premier, La littérature – et de la meilleure croyez-moi, ainsi que le chantait Michel Jonasz.</em></p><p><em>En second, L’écriture. C’est un vice chez moi. Depuis l’adolescence. </em></p><p><em>En troisième positon, Chanter. J’adore ça, en petit comité. Je me sens plus à l’aise. En tout cas j’ai adoré.</em></p><p><em>J’ai chanté en public : </em></p><ul><li><em>A 15 ans, en colonie de vacances A toi de choisir, de Richard Anthony, en duo avec mon flirt d’alors, Dani, du Piochet. Je jouais déjà de la guitare pour les copains. Ca séduit beaucoup, une guitare ! Ça fait son petit effet. Surtout si la voix suit…</em></li><li><em>A 17 ans Que je t’aime et Je suis né dans la rue, accompagné par l’orchestre lors d’un bal de village. Je m’étais pas mal amélioré à la guitare. Et j’avais mon petit succès, d’estime… </em></li><li><em>Senorita, de Capdevielle, accompagné par des profs et élèves. A la fête des Cours Daudet, à Montpellier. Une vraie salle. Un peu les chocottes mais tout s’est bien passé.</em></li><li><em>Dès que le vent tournera, de Renaud, avec des élèves, dans une autre salle..</em></li><li><em>Nowhere man, des Beatles, avec des collègues- (Et aussi Kokomo, des Beach Boys), dans la cour du Cours. Je tenais la basse, à la Paul Mac Cartney. Des félicitations en fin de concert.</em></li><li><em>Le bon vieux temps du rock’n roll, de Johnny, avec mon ami Jean-Marie, hélas disparu, virtuose de la guitare, et qui a mis en musique un de mes recueils de poésie Etlesmotspourledire. Pour la fête du collège Fontcarrade. </em></li><li><em>Mourir dans tes bras, d’Adamo, devant l’ancien groupe de mon ami André, ancien musicien et photographe, notamment de la couverture de ce livre. Et aussi vendeur de disques aux Puces de La Paillade. C’est comme ça que l’on s’est connus. Une autre fois j’ai chanté chez lui Résident de la république, de Baschung. </em></li></ul><p><em> </em></p><p><em>  En 4<sup>ème</sup>, aller au cinéma ou regarder un bon film. Il en reste.  </em></p><p><em>En cinq, Chiner dans quelque brocante ou marché aux puces, librairie d’occasion ou disquaire. </em></p><p><em>En six, Visiter des expositions d’art contemporain ou les grands musées du monde entier. Ceux qui ne connaissent que mes activités de critique d’art seront sans doute étonnés de voir que celui-ci n’apparaît qu’en sixième position, et souvent contraint et forcé. On a tous connu ça dans la vie. On voulait faire une activité et c’est dans une autre que ‘on a réussi. </em></p><p><em>En 7, Ecouter de la musique bien tranquillement chez moi, un peu tous les genres avec une nette préférence pour le classique (que j’écoute beaucoup aussi à la radio).</em></p><p><em>J’aurais mauvaise grâce à ne point ajouter : regarder un bon match de foot, avec mon équipe favorite qui gagne. On se ne refait pas. On ne guérit jamais de son enfance. Bien peinard, à la télé. </em>        <em>Surtout pas dans un stade. Certains matchs m’ont traumatisé à vie. Les prétendus supporters du moins. </em></p><p><em> J’aime aussi beaucoup voyager, dans des villes et des pays ou des régions qui m’attirent</em>. <em>Parce que le nom me fait rêver, parce qu’y ont vécu des artistes que j’admire, parce qu’ une opportunité se présente : la Norvège grâce à Oddjborg, la Finlande grâce à Carita, la Maroc grâce à Fouad Bellamine. Madrid et sa région, Naples et la cote amalfitaine, ou encore Dublin avec Roland, Moscou et St Pétersbourg avec ma sœur et mon beau frère Titoche, New York avec Georges… </em></p><p><em> J’aurais pu y ajouter bien évidemment Enseigner. Cela aura dépendu, des années, des établissements, des classes et des élèves</em>. A Albi et à Montpellier, ça s’est plutôt bien passé sauf au collège de Fontcarrade mais c’’était dans des conditions particulières. J’expérimentais les méthodes nouvelles préconisées par l’IUFM au jour le jour. J’étais le seul à le faire et sans aucun repère. Ca s’est passé moyennement à Vergèze, mais plutôt bien à Vauvert, le lycée de Lunel ou de Milhaud. Avec les élèves du moins. Pas toujours avec les profs et leurs perpétuelles revendications, leur refus systématique de l’innovation, leur jalousie parfois. Heureusement certains collègues sortent du lot : Jawad, Amand, Richard, Sylvie… En revanche, il ya tellement de contraintes désagréables et inutiles : conseil de classe, discussions inutiles, copies et devoirs obligatoires, que je ne peux mettre l’enseignement dans mes préférences.</p><p><em> </em></p><p>            J’y ajouterai bien aussi : <em>Passer une bonne soirée entre amis ou dans le meilleur des cas, en famille. Même si ça ne finit pas toujours bien pour peu que l’on aborde les sujets qui fâchent. </em></p><p><em> </em></p><p>            J’ai écrit pas mal de poèmes pour des anniversaires, des mariages, des événements, des amis… Je pars en principe d’un air connu et j’y adjoins mes paroles. Je l’ai fait pour ma sœur (<em>Imagine,</em> de Lennon), pour mon beau-frère (<em>Jérome, c’est moi)</em>, pour mon beau-père (<em>Gentlemen cambrioleur,</em> de Dutronc), pour mon fugace gendre (<em>Toi, l’auvergnat)</em>, pour ma tante (<em>Ratata </em>d’Antoine), mon oncle (<em>Suzette)</em>, mon père (<em>Rock’n’roll collection </em>de Laurent Voulzy), ma cousine  (<em>Ta Katy t’a quitté)</em>,  pour mes filles (<em>Ma tête,</em> d’Adamo, <em>La chanson douce,</em> d’Henri Salvador…) et ma petite-fille (<em>Ti amo,</em> de Toto Cotugno),  pour l’ami Jojo (<em>Mon copain Bismark,</em> de Nino Ferrer) et pour l’ami Pierre (<em>Space odity,</em> de Bowie<em>), Les filles du port de Brest </em>pour Isabelle M. et Oddjie, Oh Marie Energie (<em>Mamie Blue</em>) et <em>L’important c’est la rose </em>pour Marie G, <em>Comme toi </em>de Goldmann pour l’amie Delph, <em>Le cauchemar psychomoteur,</em> d’Hugues Aufray pour JP G, <em>Tombe la neige </em>pour Tatsumi,  <em>Gaby </em>pour le Gab, <em>Les 3 cloches </em>pour Didi, <em>A l’eau de la claire fontaine </em>pour Béa H. … je ne peux citer tout le monde, et bien évidemment pour CTN (<em>Juanita Banana </em>de Salvador et surtout <em>La maison où j’ai grandi </em>de Françoise Hardy)…</p><p>                  Zède ne m’a inspiré aucune chanson. Pierre Perret c’en était chargé avant moi…</p><p> </p><p>                  Les années 80, c’était la liberté et en même temps, quelque chose ne tournait pas rond. Peut-être le fait d’avoir mis entre parenthèses l’écriture qui me passionnait. Ou la différence d’âge avec ma compagne. Je n’avais pas choisi cette relation. Je m’explique.</p><p>                  J’avais succombé à ce que Zweig nommait la pitié dangereuse. Non que ma compagne fût handicapée mais parce que je l’avais, sans le vouloir, écartée de ses tendances suicidaires. Et que je craignais la récidive.</p><p> </p><p>                  L’appartement possédait une grande terrasse, laquelle surplombait l’avenue. C’est ce qui m’avait séduit la première fois que je l’ai visité. Ce n’est pas aussi courant,  une terrasse en ville. On y invitait pas mal de monde, notamment des artistes. Je me souviens y avoir reçu Patrick Saytour. Ou d’un repas auquel  étaient présents Noël Dolla, Sylvie Durastanti (eu deuil du cinéaste Jean Eustache) et, pour la première fois, Skimao. Je voulais créer un journal artistique. Les copains d’alors, Jean-Marc Ferrari et François Lagarde, m’en ont dissuadé et je pense qu’ils ont eu raison car j’étais loin d’être mûr pour ce genre de projet. C’est dans cette atmosphère que j’ai conçu <em>L’île aux peintres</em>, en référence directe à Rabelais et à la galerie Medamothi. Format à l’italienne, ou si l’on préfère, horizontal. Je considérais alors la page comme la parente pauvre de la production littéraire. J’y évoquais par ex, Anita Molinero ou les jeunes nîmois. Certes Mallarmé avec son coup de dé, était directement allé à l’essentiel, Apollinaire s’était essayé aux <em>Calligrammes</em>, nous connaissions les <em>Cantos Pisans</em> de Pound et j’avais une vénération pour le <em>Mobile</em> de Michel Butor. J’avais envie d’y apporter ma petite touche personnelle. Malheureusement, personne n’a compris ni appuyé ma démarche. Les artistes et les lecteurs en général s’intéressaient au fond, au contenu, et pas du tout à la manière dont celui-ci était mis en forme, à la manière d’un plasticien ou d’un compositeur de musique spatiale. <em>L’île aux peintres</em> reproduisait par la mise en page, l’espace dans lequel s’étaient déroulé des expositions que je commentais en marge, tandis que la partie carré adjacente, en fait le gros de l’espace de la galerie, était composé de mes réflexions sur une année d’activités. C’est dans cet espace que Tjeerd Alkema avait sculpté son disque d’or.</p><p> </p><p>                  Je devais remettre ça quelques années plus tard, avec la complicité de Claude Viallat (que j’avais interviewé pour l’occasion). Le livre s’intitulait <em>La peinture à l’île</em>. Cette fois j’avais découpé la page en trois. Deux couloirs latéraux où je transposais tous les textes écrits dans l’année (Autard, Parant, Dezeuze, Bordarier, les regretté Serge Lunal et Luc Bouzat…) ou encore inédits (dont un sur Barcelo, peu connu à l’époque) et la partie centrale où je commentais mon année de production, au fil des mois. Je recourais à 3 caractères typographiques différents. La galerie Brousse, un immense appartement, rue Brousse précisément, vers le boulevard Jeu de Paume, exposa la plupart des œuvres que je possédais de tous les artistes cités dans le livre. Ma sœur en a fait un film. Je suis reconnaissant à Luc Bouzat d’être venu me chercher alors que j’avais abandonné la critique d’art. Lui, Marie Ducaté et Jeanne Gérardin m’ont ainsi maintenu à flot après que j’eus coulé, de m’être sabordé, dans des conditions contestables il est vrai (Albi et Villa d’Arson à Nice).</p><p> </p><p>                  Dans<em> La Peinture en archipel, </em>publié par le soin de Claude-Henri Bartoli<em>, </em>galeriste rue Leenhardt à l’époque<em>, </em>je pris des risques inutiles et idiots. J’attaquais sans discernement la politique des Frac afin de défendre les artistes que j’appréciais au premier rang desquels Dominique Gauthier (qui réalisa de magnifiques exemplaires de tête) et Jacques Clauzel, pour qui j’avais écrit des poèmes publiés en livres d’artistes. La mise en page était néanmoins plus sage : pleine page, marges resserrées afin de produire un effet de respiration. Commentaires polémiques et texte critiques. J’avais choisi Marc Aurelle, Dominique Gutherz, les méconnus Bertrand Vivin ou Bernard Michez, Frédéric Khodja, Viallat encore et toujours, Valère Novarina dans sa partie graphique, l’incontournable Alain Clément et mes potes de l’époque. Les passages polémiques circulèrent dans les milieux autorisés du fait des réseaux très actifs et je fus mis temporairement au ban. Je me suis bien rattrapé depuis. Et le niçois Denis Castellas, qui avait très mal pris certains passages du livre, est devenu un ami. Nous avons publié ensemble <em>Notes d’ombre. </em>Toujours format à l’italienne, come dans ce livre.</p><p> </p><p><em>                  </em>Un bébé TN pointant le bout de sa frimousse, nous dûmes déménager<em>.</em></p><p><em> </em></p><p> </p><p><strong>      ET DERRIÈRE LA GARE, LA RUE BOYER</strong> :</p><p> </p><p>                  Décidément, je me suis rapproché petit à petit de la gare, comme si inconsciemment je préparais le départ. Aujourd’hui je viens en ma ville natale de mon village par le train. Nous habitions au 2<sup>nd</sup> d’un immeuble des années industrielles, tel qu’il s’en construisit une flopée tout autour de la gare des temps jadis. La maumariée habitait au premier. Un salon-bureau où je recevais tantôt mes élèves tantôt mes amis. Une grande chambre,  une plus petite pour le bébé. Deux balcons.</p><p> </p><p>                  Pas trop de bruit même si le quartier était réputé mal famé. J’ai fait piquer un vieux cocker encombrant, supplanté par un caniche, ce dont je ne suis pas fier. L’un des plus mauvais moments de ma vie. Il s’appelait Ulysse. Et comme j’écris ce livre en pensant à Joyce…</p><p>                  (Et revenant de Dublin. Une petite pensée pour Ulysse).</p><p>                  J’y ai vécu avec la mère de ma fille ainée, qui venait de naître. Nous y avons aussi rompu. La maumariée me l’avait présentée, elle l’avait récupérée après un suicide raté, alors qu’elle vivait une période difficile. Elle s’adonnait au naturisme, l’été, du côté de Maguelonne et m’y avait plus ou moins entraîné. Je n’aimais pas du tout. J’avais l’impression de retrouver l’esprit de compétition qui sévit un peu dans tous les milieux et principalement sportifs. Vous avez-vu comme ils sont beaux mes seins ? Vous avez-vu comme la mienne est plus grosse que la sienne ? Je pensais à Boris Vian et à ces Bigle-moi. Tant qu’il s’agit de professionnalisme, c’est tout à fait normal (si tant est que l’on puisse définir la norme). C’est insupportable dans le quotidien : l’automobiliste qui double à deux fois la vitesse autorisée ou vous fait une queue de poisson et un doigt d’honneur, le regard hautain du grand Goliath sur le petit David qui lui a fait une remarque sensée, le nanti pas toujours méritant qui vous écrase de son mépris de classe…</p><p> </p><p>                  Arrivé à ce point de ma déambulation urbaine, il convient de Faire le point. Qu’en aurais-je appris ?</p><p><em>D’abord que les souvenirs, plus ou moins précis, offrent une matière inépuisable que l’on peut modeler à souhait.</em></p><p><em>Ensuite que la structure de la ville, en tout cas du Centre-ville, l’</em><em>Écusson</em><em>, me permet de leur donner une forme. Les associations d’idées font le reste. La forme à la fois fermée et ouverte, permet de contenir le trop grand afflux des souvenirs.</em></p><p><em>Egalement qu’il ne suffit pas d’être un héros. On peut s’avérer des plus médiocres et cependant trouver matière à réflexion. Les héros, on les admire,  mais on a bien du mal à les imiter. Le plus grand nombre se reconnaît dans la médiocrité, a fortiori si l’on a tenté d’en sortir ou que l’on en est sorti.</em></p><p><em>Enfin et surtout, que j’ai conscience d’avoir joué avec les codes du genre autobiographique. En proposant des façons inhabituelles de parler de soi. En jouant sur la véracité supposée de ce que l’on affirme mais là j’ai eu bien des prédécesseurs, et des plus illustres.</em></p><p><em> </em></p><p><em>Changement de technique : j’en profite pour improviser des variations stylistiques ou pour revisiter mes anciens textes, quelques-uns en tout cas, dès lors qu’ils illustrent mon propos.</em></p><p><em> </em></p><p>                  Je briguais, l’ai-je dit, un poste de culture générale aux Beaux-arts mais, devant m’imposer dans mon statut d’enseignant dans le privé, je ne l’ai point préparé. Quand j’ai rompu avec la Nasillarde,  je me suis retrouvé avec un rappel d’impôts qui m’a obligé à vendre quelques œuvres que les amis m’avaient donnés : un dessin « historique » de Dominique Gauthier,  une boule de Jean-Luc Parant, un magnifique Saytour sur toile cirée bien kitch, un dessin de Dezeuze… Je m’en suis toujours voulu. C’est un de mes grands regrets même si je me suis rattrapé depuis.</p><p> </p><p>                  Le siège social du Chat messager se trouvait dans un immeuble de cette même rue, orné au dessus de son entrée d’un bas-relief vantant la classe ouvrière comme on n’en fait plus. Quand Skimao partait en vacances, ou pour son Alsace natale, il me laissait les clés et et les plantes à arroser. Je furetai alors dans sa bibliothèque où je faisais des découvertes : Quignard, Pérec, Perros notamment.</p><p> </p><p>                  Les Mogarra (et notamment l’artiste Joa, que je connais depuis le lycée et ses manifs ! et que j’admire beaucoup) habitaient boulevard de Strasbourg. On se rendait mutuellement des services, on fêtait des anniversaires. On a même fait un réveillon improvisé ensemble. J’y étais avec la nasillarde (et le bébé) mais j’avais invité une certaine Louisa, une brève aventure que j’avais rencontrée place de la Comédie, qui me consolait de mes déboires albigeois, danseuse de son état, plutôt jolie et originaire d’Algérie, toute seule ce soir-là. Ce n’était pas une bonne idée.</p><p> </p><p>                  Un galeriste de nos relations était présent et c’est lui qui, au petit matin, est rentré avec la jeune femme, émigrée on ne peut plus intégrée comme on disait alors. Ca reste quand même un bon souvenir de réveillon. Je ne l’ai plus jamais revue.</p><p> </p><p>                  J’en déduis : Qu’un prénom peut en cacher un autre et que les galeristes s’ouvrent aussi sur l’international.</p><p><strong>      </strong></p><p><strong>      PUIS LA RUE DES DEUX PONTS</strong></p><p> </p><p>                  Avec ma nouvelle famille (mon épouse, mon beau-fils, ma fille et notre bébé), après une escapade à l’ouest, nous avons pris la décision de retourner vers le centre ville, au plus près de l’ Écusson. Plus pratique pour le travail, plus spacieux par rapport aux résidences modernes et plus de murs pour y loger les œuvres. Il est vrai du bric et du broc.</p><p>                  Là nous sommes dans un autre univers, cosmopolite et musclé. Et moi dans un autre pan de mon existence. J’y ai vécu quelques temps. La maison m’a inspiré un roman : <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>, notamment l’épisode de la cave à Kafka. Il fut publié par mes amis les Jansen, plus particulièrement Aline  qui en illustra, avec beaucoup de pertinence, les principaux épisodes, dans leur petite structure éditoriale Nacsel. Format et design volontairement proche de celui de Gallimuche mais en gris, rapport au thème pluvieux. Dans ce roman,  je racontais que, en bon en émule du messie, et afin de conjurer le mauvais sort s’abattant sur la ville sous forme de pluie boueuse,  un apprenti écrivain s’attribuait, pour consigne l’écriture d’un livre sacré et propitiatoire. Sauf qu’à la suite d’une indiscrétion, tous ses supposés amis et collègues se succédaient pour l’en empêcher. Il finit par sortir pour chercher l’inspiration et revient se casser la figure dans la cave où justement une machine automatique est en train de taper le titre de son roman, inspiré par le jeudi saint.</p><p>                                                                             …</p><p><em>      Désœuvré, en proie à un sinistre cafard, j’écrivais mon nom sur les vitres embuées donnait sur la rue. Ce déluge de sang me hantait. Il pleuvinait, pleuvassait, pleuvotait depuis tant de temps dans ma tête. Le découragement gagnait du terrain. La ville paraissait atterrée, amorphe, anémiée. Les rumeurs les plus folles circulaient. Les suicides se multipliaient. Les rixes molles décimaient les boit-sans-soif. Les illuminés hurlaient à la mort. Les bagages s’emplissaient. Les armoires se vidaient/ L’exode se préparait.</em></p><p><em>        Je résistais pourtant dans le naufrage collectif. Au début je m’étais cru responsable, à l’instar de mes compatriotes. Combien d’oiseaux de mauvais augure avaient prêché dans le désert urbain ? « Le temps est proche où le sang lavera le sang, ou l’injuste périra, où le ciel vous engouffrera ». Nul n’est prophète en sa ville…</em></p><p><em>        Je résistais pour ne pas sombrer, mû par l’intime conviction que mon heure approchait, que la Rédemption devait s’opérer par mon intercession, qu’en me désignant comme fautif aux yeux de mes semblables, je les sauverais du même coup qui m’absoudrait. Vous ne me croyez guère, hommes de peu de foi. Peu m’en chaut vous savez ? La liqueur d’arbouse a parlé.</em></p><p><em>      Je me sentais comme habité, comme investi, comme animé d’une mission introspective dont dépendait le sort de mes pareils en la ville – mais en quoi elle consistait je l’ignorais encore. </em></p><p><em>      … Soudain ce fut comme une révélation.</em></p><p><em>      … Un gros mensonge parbleu ! Une fable bien de chez nous ! Une parabole géante et en bonne et due forme ! Dont je serai le prophète, que dis-je le prophète, le héraut ! </em></p><p><em> </em></p><p>      Et quelques 150 pages plus loin :</p><p> </p><p><em>      Avant de dévaler les escaliers de ce maudit trou noir, j’avais allumé distraitement l’ordinateur, sans trop de conviction, puisque je ne savais que fort mal m’en servir. Quelle surprise d’entendre l’imprimante se mettre en marche sans me demander mon avis. Le tracteur fonctionnait en continu. Aussi le rouleau de papier perforé se mit-il à pousser son interminable cri de déréliction ; des caractères gras et majuscules s’imprimaient. J’essayais de lire mais j’avais si mal à la tête ! J’arrachai la première  feuille tandis que l’imprimante continuait de ronfler. Et la pluie de tomber…</em></p><p><em>        </em></p><p><em>                    Au milieu de la page, était consigné ce qui me sembla être un titre : JEUDI SOIR, JEUDI NOIR.</em></p><p> </p><p>                  Ce livre, qui aurait dû comporter 7 volumes,  je l’ai renié pendant des années tellement l’échec en fut cinglant. Il ne supportait pas la comparaison, me disait-on de toute part, avec <em>Les Inséparables.</em> J’en ai relu des passages dernièrement et je regrette de ne pas l’avoir poursuivi. J’avais seulement esquissé le premier paragraphe de Vendredi matin, chagrin.</p><p> </p><p>                  Une anecdote le concernant : Aline et Franz Jansen m’avait réservé un espace de lecture, lors d’une fête-anniversaire en leur villa d’Assas. J’explique en gros l’argument du livre. Je commence ma lecture. J’y évoque l’épouse du narrateur qui fait tout, dans le livre, pour l’empêcher de mettre à l’œuvre son projet salutaire. Une excitée m’interrompt, se lance dans une diatribe sur le sort des épouses aliénées et exploitées de sorte que  je ne puis continuer à lire. Naturellement, cela n’avait rien à voir avec le sujet du livre mais seulement avec l’expérience de l’excitée en question. Déjà que je n’aimais pas lire…</p><p> </p><p>                  Une autre fois, je devais lire des textes de Jacques Clauzel et je me laisse submerger par l’émotion. J’espère que tout de même que l’auditoire aura été sensible à ma présentation et au nouveau style que je propose. Non rien : soit des remarques sur ma lecture comme telle (comme si je passais un examen) soit des poètes chevronnés dont l’un me précise que je n’aurais pas dû lire debout mais assis (chacun sa technique, mec !), l’autre qu’il ne faut jamais passer après lui… Excusez-le du peu… C’est comme au théâtre : on ne vient pas voir comment est interprété un texte. On vient voir jouer les acteurs… On ne vient pas découvrir un poème. On vient voir l’interprète. Pas étonnant que les arguments Ad hominem prolifèrent. Au lieu d’une bonne démonstration.</p><p><em> </em></p><p>                  Cet appartement aurait été pour nous l’idéal, spacieux, plutôt bien situé par rapport au boulot, aux écoles et à l’accès vers le centre à part qu’il souffrait d’une vétusté criarde dont nous nous rendions compte au fil des jours. Nécessité de changer les plombs à chaque fois que fonctionnait une machine, chauffage au mazout insuffisant et ruineux, salle de bains et tuyauterie d’un autre temps. C’est à la suite d’une fuite conséquente,  à la veille de partir en vacances, que nous avons dû faire venir en urgence un plombier qui n’accepta le risque qu’à condition qu’on lui surveille sa camionnette. Pensez, une rue derrière la gare ! Bref il répara et nous descendîmes remettre l’eau, coupée pendant les travaux dans la fameuse cave à Kafka de mon livre <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>. Sauf que par réflexe, épuisés et la lucidité en berne, nous fermâmes la porte blindée qui jouxtait celle de l’entrée au rez-de-chaussée. Comment sortir, si je puis dire, de cette situation ? Nous sonnâmes autant que nous pûmes, tapâmes à la vitre, gueulâmes tout notre saoul, téléphonâmes en continu… : les deux filles dormaient et dormaient profondément. Impossible de les réveiller. Une voisine du 3ème, avec qui nous avions sympathisé, proposa de nous héberger. Finalement, le voisin du dessus, long comme une anguille, et un tantinet audacieux, trouva la solution : il descendit, à ses risques et périls, de sa fenêtre intérieure, glissa sur l’encorbellement végétal de notre cour intérieure et ouvrit la porte de la cuisine, fort  heureusement ouverte. Nous tenions notre sauveur ! Et à minuit tout était réglé, à part qu’un courant d’air s’en mêla, qui cassa la vitre de ladite porte de ladite cuisine. Il y a des soirs comme ça… Me suis vengé sur la souris qui traversait régulièrement la salle à manger. Trop gourmande la coquine ! Un bout de fromage, selon la méthode ancienne, et nous en fûmes débarrassés. Après coup, on a bien ri…</p><p> </p><p>                  Un peu avant, nous nous plaignions, auprès du même voisin du dessus du bruit de sa machine à laver qu’il faisait fonctionner tous les soirs. Celui-ci fut bien étonné et jura qu’elle ne marchait que le jour. Nous comprîmes vite que la chambre où nous dormions jouxtait une boutique spécialisée dans la photocopie et qui faisait tourner ses machines toute la nuit. Pas question pour eux d’arrêter leur activité nocturne. Nous avons fini par changer de chambre.</p><p> </p><p>                  D’autant qu’une nuit, je me réveillais en sursaut. Le double plafond, imbibé d’eau, venait de me tomber sur la figure. Encore la machine à laver du voisin du dessus ? L’agence se déplaça et démontra à l’intéressé que cela venait forcément de sa baignoire, placée au-dessus de la chambre.    </p><p> </p><p>                  Evidemment, le voisin nia et nous montra que rien ne signalait la moindre fuite. Il fallut toute l’astuce et la patience du propriétaire de l’agence pour détecter celle-ci, infime en effet, mais les petits ruisseaux font de grandes rivières. Et qui vous tombent, comme le ciel, sur la tête. </p><p> </p><p>                  Dans la nouvelle chambre, bruit infernal émanant des tuyaux et du plafond toutes les nuits à trois heures du matin. Le vieux monsieur du dessus, ancien employé à la SNCF et habitué aux horaires décalés, faisait nuitamment sa lessive. Et il n’avait pas l’intention de changer ses habitudes… Pas facile la vie en commun en Centre-ville.</p><p> </p><p>                   Ces anecdotes nous font rire aujourd’hui. Comme quoi rien ne vaut la distance, la distanciation disent les brechtiens, pour désamorcer les petits drames de l’existence. Et autres conneries.</p><p>                  C’était un véritable QG. Nous y recevions des tas d’amis, d’artistes et d’écrivains. Une fois,  j’ai invité Roger Laporte dont le minimalisme en écriture est bien connu. Il se targuait d’être le beau-frère de Derrida. Ses goûts en matière d’arts plastiques le portaient vers Zao Wou Ki et une abstraction délicate et mesurée. J’avais invité aussi Vincent Bioulès, lequel au contraire étalait, dans de grandes toiles figuratives, sa virtuosité colorée. Ce dernier ne cessa de taquiner son vis-à-vis avec la malice assez subtile qu’on lui connaît et j’eus bien peur que nous allions au clash. Comme quoi il ne faut jamais s’amuser à marier la carpe et le lapin. Et j’ai pu constater que, même à l’intérieur des élites il existe des haines irréconciliables. Bernard Derrieu était là, qui réussit, par des questions pertinentes, à désamorcer les sujets de conflit.  Dans cet appartement, Valère Novarina, est passé nous voir. Jean-Michel Vecchiet, que j’avais invité pour une expo perso galerie Arcana y a dormi, et je me demande si l’un de mes artistes préférés, ami de longue date, Joachim M., qui habitait tout près, n’est pas un jour venu désencrasser le hall avant que sa carrière n’éclate et ne lui évite ses basses besognes alimentaires</p><p> </p><p>                  J’avais fait confectionner un gâteau dont la partie du dessus, à la pâte d’amande, avait la forme d’un de ces motifs répétés qui caractérise l’œuvre de Claude Viallat.  J’ai fait plus tard la même chose pour Dominique Gauthier. Nous étions dans le salon, sans doute à prendre l’apéritif avant de nous mettre à table, quand quelqu’un fit remarquer qu’un rodeur semblait reluquer quelque chose dans la voiture garée devant notre fenêtre. L’artiste, et son épouse Henriette, furent pris de panique car la voiture était la leur et l’objet en question leur valise qu’ils emportaient, après le repas, pour un séjour dans le Roussillon. Je me précipitai vers la fenêtre,  le rodeur s’en alla et Claude récupéra prudemment l’objet de l’annulé délit. C’est que nous vivions tout de même dans un quartier chaud, avec pas mal d’ivrognes, de drogués et de petits délinquants. Pascale K. qui avait habité les lieux juste avant notre installation, me racontait qu’un jour un clochard l’avait poursuivie avec une seringue ensanglantée en menaçant de lui inoculer le SIDA. Nous n’avons pas eu, de notre côté, à en pâtir tout en ayant bien conscience d’habiter un quartier à problèmes. Nous eûmes des démêlés avec les jeunes du 2<sup>nd</sup> qui balançaient systématiquement leurs mégots dans notre cour et qui, nous ayant entendu râler, avaient jeté gratuitement des pétards contre notre porte et sur notre auvent en toile. Je leur envoyais un mot des plus conciliants et tout rentra dans l’ordre.</p><p> </p><p>                  Cet appartement devint un véritable petit musée empli de toutes les petites œuvres que m’avaient données, depuis mes débuts, tous les copains et copines artistes. La plupart n’avaient pas de valeur financière en tant que telles,  plutôt des souvenirs de relations épisodiques avec un tel ou un tel. Une poignée seulement devait avoir un peu de valeur, ce que l’on ignorait à l’époque. L’appartement était composé de deux grandes parties, traversées toutes deux par un long couloir. A gauche une immense chambre d’ami qui avait dû être autrefois la salle d’attente d’un médecin. Un peu plus loin la pièce qui nous servait de chambre et sur la gauche, la cuisine qui donnait sur la cour. Au fond, jouxtant cette dernière, un salon qui devait dû être le cabinet du docteur. De l’autre côté, la salle de bain, la chambre des filles et une immense salle à manger donnant sur la rue, partant sur la gare. Il y avait vraiment de quoi meubler les murs et la tapisserie moderne. Juste à l’entrée nous avions accroché un immense autoportrait au fusain de Jacques Fournel, estampillé de concept AUTOSATISFACTION. Si bien qu’en partant le matin, nous avions l’impression qu’il nous reprochait notre sortie : Où tu vas ? Et en rentrant qu’immanquablement il nous interrogeait, à la manière d’une  jalouse ou d’un jaloux : D’où tu viens ? Jacques Fournel, et sa compagne Noëlle Tissier, future directrice du Crac de Sète, quelques années plus tôt, me recevaient souvent dans leur appartement rue d’Alger, et j’en ressortais toujours enrichi.</p><p> </p><p>                  Même les couloirs étaient interminables. Mon beau-fils y garait aisément sa moto.</p><p> </p><p>                  C’est là que j’ai écrit mon essai sur Maurice Roche, <em>Sous la chair des mots</em>. Très potes avec Maurice quand il habitait Langres dans le Vaucluse.</p><p> </p><p>                  On s’appelait souvent et on a fini par s’engueuler. J’en ai rendu responsable l’éditeur qui tardait à publier le livre, malgré un contrat signé, ce qui fait que j’ai décidé de me débrouiller par mes propres moyens et grâce à des souscriptions d’amis proches. Zède, incroyable mais vrai, a accepté de m’avancer la somme nécessaire à l’impression  (Je te le prête car je sais que toi tu me le rembourseras, sous-entendu, pas ta sœur !).  Je l’avais confiée au compagnon, parfois inquiétant d’une amie, la peintre Anne M (je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser !). Alain Clément m’avait confectionné une trentaine de peintures que  j’ai pu vendre aux avocats, psychanalystes et architectes de mes relations. Si bien que je disposais assez rapidement de liquidités. Eh bien, croyez-le si vous le voulez,  Zède me téléphonait tous les jours en prétextant qu’elle avait besoin de la somme et je lui ai tout remboursé dans les trois semaines ayant suivi le prêt ! On ne se refait pas. Quant à la confiance…</p><p> </p><p>                  On avait un collègue et copain marocain, Tayeb, qui avait ouvert une boucherie rue du pont de Lattes. Nos nous y servions sans nous préoccuper de savoir si la viande était halal ou pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’agissait pas de porc, ce qui ne nous empêchait pas de manger des saucissons. On faisait dans l’exotique, des gâteaux chez le libanais, des spécialités chinoises chez une copine de ma sœur, des kebabs chez le turc…</p><p> </p><p>                  Pourtant, le prix du loyer excessif par rapport au confort, l’augmentation brusque des impôts locaux, la gestion difficile des Sylvains dont nous demeurions encore propriétaires, la saleté qui sévissait autour de l’appart en particulier des possesseurs de chiens indélicats, la difficulté pour trouver où se garer, la nécessité de payer un parking couvert et protégé etc. firent que nous déménageâmes un peu plus loin, à notre grand, aussi grand que l’appartement regret…</p><p> </p><p>                                          (éternel).</p><p> </p><p><strong>      </strong></p><p><strong>      SANS OUBLIER LA RUE STE CATHERINE</strong></p><p> </p><p>                  Notre dernier appartement familial à Montpellier, derrière la gare. Au rez- de-chaussée, un vrai garage individuel comme on n’en fait plus. Un véhicule, censé être en panne, rempli de polonais était garé devant. Ils travaillaient à laver les pare-brises  le jour et rentraient le soir où ils se saoulaient comme des cochons. Et comme ils n’avaient pas de cabinet de toilettes, ils venaient pisser contre le portail. Ils ont vite compris que cela nous dérangeait et le chef  les a incités à uriner ailleurs. En fait, on se sentait protégés. Nul n’aurait songé à leur ravir leur territoire. Ni à nous chercher noise. On eût appelé alors la Pologne au secours.</p><p> </p><p>                  Juste en face, une bande d’étudiants, à majorité asiatiques, faisaient la fête carrément tous les soirs. Une nuit, n’y tenant plus, j’ai mis l’électrophone à fond avec une chanson de Sheila qui traînait sur le pick-up de ma plus jeune fille (<em>Vous les copains je ne vous oublierai jamais, </em>adaptation d’un tube anglais<em>)</em>. Que pensez-vous qu’il s’en suivît ? Ils comprirent avec humour la signification du geste, et combien les sons se propageaient fort de voisin à voisin, ils s’excusèrent et promirent de faire moins de bruit. De toute façon, ils ne tardèrent pas à déménager, laissant dans la rue une quantité invraisemblable de vêtements de luxe qui fit le bonheur des habitués du Secours populaire à quelques mètres de là.</p><p>                  Au début de la rue, se trouvait un garage tenu par deux frères du style robuste. Tout le quartier y faisait effectuer ses révisions. Un jour ils mirent en vente une R 21 toute nacrée et carénée de façon assez spectaculaire,  je dois le dire, un peu comme une voiture de compétition. Elle n’était pas très chère et le duo me promettait de l’entretenir au besoin. Je l’acquis. Jamais je n’ai senti autant le prestige que confère un véhicule. Dès que nous nous garions quelque part, des curieux venaient nous interroger à son sujet. Comme je suis très peu porté sur la mécanique, ce sont souvent eux qui me faisaient miroiter les avantages du turbo. Les gitans de la région la reluquèrent rapidement. Les deux premières fois,  ils n’eurent pas de chance puisque j’arrivais alors qu’ils étaient en pleine action. La troisième fut la bonne : je la récupérais en piteux état à plus de 200 bornes de mon domicile et me décidais à la vendre, à, la fois à contrecœur et soulagé (Comme quoi l’ambivalence…).  J’en retirais à peine le prix des pneus que je venais tout juste de changer. Cela nous apprendra à viser plus haut que nos assises le permettent…</p><p> </p><p>                  Je ne développerai pas les quelques autres lieux qui suivent où j’ai séjourné trop peu de temps : c’est pour dire si je connaissais bien la ville.</p><p><em> </em></p><p><em>La rue Soubleyras, du côté des Arceaux, grâce aux bons soins de Skimao, qui m’a prêté son appart, rez de chaussée sur cour, une quinzaine de jours en période de dèche. Je ne l’ai jamais oublié. </em></p><p><em>Dans la continuité,  j’ai dû dormir quelques nuits chez mon amie Marie, témoin peu vigilante, de mon premier mariage, qui m’a ouvert  son canapé. C’est qu’il est des moments dans la vie, où il vaut mieux ne pas trop montrer le bout  de  son nez. C’était l’Estanove, si je me souviens bien, du côté de la voie rapide. </em></p><p><em>Une nuit passée chez des inconnus, un peu plus âgés que moi, rue du Courreau, et qui m’avaient gracieusement hébergé,  jugeant que je n’étais pas en état de rentrer chez moi. Ca devait être en fin de Première. J’ai eu de la chance. J’aurais pu très mal tomber.</em></p><p><em>Vers la même époque, dans le deux pièces, vers le pont Juvénal, d’une amie (Raymonde ?) béarnaise connue à l’Espiguette,  où j’avais travaillé tout un été. Je dormais parfois chez elle, en tout bien tout honneur. Une fois, j’ai tellement vomi que son évier était plein. Mauvaise surprise au réveil. Elle l’a bien pris. Elle a seulement murmuré : Tu fais ch… Elle m’appelait Son pote et réciproquement. </em></p><p><em>Au retour de mon intervention avortée à la médiathèque d’Albi, autour de la trentaine, déprimé,  je me suis retrouvé chez une mère de famille que je ne connaissais ni des lèvres ni des dents, une amie de Louisa, la relation ayant coupé court, ça devait être rue Leenhardt. J’ai rarement été saoul, deux ou trois fois, dans ma vie, mais là c’est le trou noir. </em></p><p><em>J’ai dormi rue  St Barthélémy. Une copine menaçait de s’y suicider. Et comme j’avais promis à celui qui l’avait quitté de veiller sur elle. On n’a qu’une parole.</em></p><p><em>Enfin, j’ai dormi plusieurs fois vers le Plan Cabanes. On était toute une bande d’amis autour de Nana et la maumariée. C’était en quelque sorte du camping en ville. Ils étaient fanas de Boby Lapointe et j’ai pu, grâce à eux, apprendre ses chansons par cœur. Photographes aussi. Superbe reportage sur les toits de la ville. </em></p><p> </p><p>                  Il doit en manquer  deux ou trois. Sans compter celles dont j’ai déjà parlé ça et là.</p><p><em> </em></p><p><em>Je n’ai jamais dormi chez mes parents, rue de Castelnau, l’ancien Ancien chemin de. A deux pas du cimetière.</em></p><p> </p><p>      Et ce fut le grand départ… dans un an cela fera trente ans. Qui l’eût cru. L’eusses-tu cru ?</p><p> </p><p>                  Enfin, dans mes écrits, certains lieux se manifestent :</p><p> </p><p>Montpellier en priorité, ne serait ce que dans <em>Connexités</em>, <em>Jeudi soir Jeudi noir</em>, <em>Les Petites manies</em>. Et autres conneries.</p><p>      Le Pouget, dans l’Hérault pour <em>Le prince et le boucher </em>et <em>L’as de pique.</em></p><p><em>      </em>La Salvetat sur Agout, dans<em> La Ceinte trinité.</em></p><p><em>      </em>Le Larzac en général, dans <em>Forval l’Auvergnat.</em></p><p>      Marseille, dans <em>Les Inséparables (</em>et aussi le village de Fontanes, dans l’Hérault<em>)</em></p><p><em>      </em>New-York, dans<em> Zoom sur Manhattan. </em>Et, dernièrement, dans<em> Apparition. </em></p><p><em>      </em>Le littoral méditerranéen notamment La Grande Motte, dans <em>La tornade bleue</em> mais aussi la Grèce éternelle dans 7<em> escales à Ithaque</em>.</p><p><em>      </em>Des pays imaginaires dans<em> : Les alburarismis.</em></p><p>      Et Paris, dans <em>Rencontre capitale, </em>inédit.</p><p> </p><p><em>                              Rencontre capitale ? </em>En voici un extrait<em>…</em></p><p><em> </em></p><p><em>Il avait ressenti un besoin impérieux, irrésistible de P.aris. Ce nom-là, pas question de l’ignorer. On a tous ses trucs pour ne point l’égarer. Chacun a le sien. En cinq lettres, une pour chaque doigt mais seule la première qui compte, la capitale. </em></p><p><em>Tous les deux, trois mois, il venait s’y ressourcer. C’était, comment dire, chronique.</em></p><p><em>En province, quand on est las des imitations, on finit par se payer le modèle.</em></p><p><em>Les moyens de transport vous le rendent si proches. Et que dire de l’essor formidable des communications. On peut tout faire de ses dix doigts, et qui sait si l’image à venir ne créera pas l’illusion d’épouser les images. Il suffit parfois d’une paire de lunettes.</em></p><p><em> </em></p><p><em>La province se répand de périphéries en zones urbanisées. A peine si l’on s’aperçoit que l’on vient de quitter sa ville. Le temps d’un quotidien – mais lequel ? – et l’on est déjà rendu. </em></p><p><em>Si bien qu’on peut se demander si P.aris n’est pas le lieu de villégiature de la province, sa banlieue centripète ou… comment dire, son trou noir, son soleil en creux. </em></p><p><em>La F.rance profonde véritable. Et d’abord n’a-t-elle pas tout aspiré de forces vives (quand elle ne s’aspire pas elle-même)? Celle où il est loisible de penser. Et de dé-penser, c’est selon.</em></p><p><em>Les raisons d’une visite ne manquent pas. D’autant que cet homme-là avait une manière singulière de s’y promener. Je ne dis pas qu’elle est unique, qu’elle n’a pas connu jadis son heure de gloire, je dis qu’elle n’a plus cours de nos jours : pas le temps, plus d’envie, trop de monde même la nuit. D’ailleurs la nuit sévit-elle toujours à P.aris ?</em></p><p><em>Il partait d’un terminus de métro &#8211; ou d’autobus &#8211; et descendait vers le fleuve – lui aussi, il savait son nom mais il a ses homonymes&#8230; Petit à petit il s’élaborait une représentation mentale assez fidèle, à l’image d’une cervelle avec des zones d’influx et de turbulence qu’il désignait par périphrase : le monument destiné aux invalides de guerre, le palais présidentiel, la plus belle avenue du monde.</em></p><p><em>Oh, même à son âge, moins de la trentaine dirons-nous – car les hommes aussi ont un jour trente ans – on n’est pas dupe. Ou alors on ne l’est que sciemment. P.aris n’était plus P.aris, je veux dire la reine du monde. La ville de lumière n’était que l’ombre de ce qu’elle avait été. Ses feux étaient passablement éteints, dépassés, en hauteur ou en misère. Que lui importait ? Ce monde était sans intérêt. Les quotidiens n’en parlaient que trop. Il s’évacuait de lui-même, se vidait de tous ses mots de sang. L’hémorragie d’images semblait à son comble. L’imposture faisait illusion, puisque telle était sa vocation pérenne.</em></p><p><em>Cette ville avait perdu sa langue. C’est à lui de la trouver. On ne doute de rien quand on n’a que trente ans. On a néanmoins quelques excuses.</em></p><p><em>Il avait publié, dans une de ces revues rares et chères que s’arrachent les institutions mais qu’on ne trouve guère en librairie, du moins ce qu’il en reste, un commentaire élogieux d’un écrivain marginal, de ceux que les gens d’esprit vénèrent mais que personne n’a jamais pris la peine d’approfondir. Son nom importe peu. On l’a déjà oublié, bien qu’existant encore.</em></p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>La prochaine fois,  j’écrirai à nouveau sur Paris. Il m’en est arrivé bien des choses là-haut.</p><p><em> </em></p><p><em>                  </em>Rien pour l’instant sur Vergèze où je vis depuis bientôt trente ans. Rien sur Nîmes la rivale. C’est vers Montpellier que je reviens toujours. La Montpellier que je regrette. Celle dont je me suis senti l’enfant, le protégé, l’œuvrant et même le chantre mais qui ne me rendra jamais l’amour, la considération que je lui aurai portée. On peut le vérifier en ce <em>Dédale</em>.</p><p> </p><p>                  Avant d’en finir en beauté, une liste alphabétique, du style jeu SLC : Pas plus de 3 lignes.</p><p> </p><p>Amitié : Ca reste un mystère. Celui des affinités électives. Pour certains c’est une évidence fatale. Pour d’autres on se rend compte combien on les apprécie quand ils vous manquent. A fortiori quand ils ont disparu.</p><p>Bernard : Je n’aime pas mon prénom dont la sonorité en « ard » me déplait. Heureusement, j’ai remplacé le D par un T. J’ai failli m’appeler Eric. On aurait ainsi pu cerner plus aisément mes états d’âme.</p><p>CTN : Qu’aurais-je été sans toi/Qui vins à ma rencontre/… Tout le monde t’apprécie, plus que moi-même parfois. Ca doit signifier quelque chose. Tout ce que  j’ai fait de bon, je te le dois (enseignement, littérature, art…).</p><p>Désir : C’est un peu le moteur de toutes choses. Dans sa multiplicité.</p><p>Echecs : J’en ai connu, et sûrement suscité, plusieurs. Je ne le regrette point car ils m’ont remis sur le bon chemin et appris à ne pas trop m’enthousiasmer avant d’avoir mes arrières bien assurés.</p><p>Filles : Je suis très heureux d’avoir eu deux filles et une petite-fille. J’ai l’impression  de ne pas leur avoir assez appris mais c’est sans doute un signe de vanité que de vouloir à tout prix pérenniser.</p><p>Gauche : J’ai longtemps voté à gauche. Je suis plus nuancé à présent. Seuls les extrêmes m’inquiètent. Je suis souvent gauche au premier abord devant les puissants. Je regrette après coup. Ou je me répète inlassablement ce que j’aurais dû leur dire. Je suis encore plus gauche quand il y a du monde, du grand monde même. Dans les meetings par exemple.</p><p> : J’éprouve de la honte pour bien des mauvaises actions que j’ai commises. Or l’on ne peut revenir en arrière et que le pardon n’efface pas tout. J’essaie en conséquence de ne pas trop m’en culpabiliser. Surtout s’il s’agit de vétilles (qui marquent pourtant  à vie) : un pénalty raté lors d’un match entre classes au lycée. J’entends encore un spectateur : Il est nul ce 9 !!! Le 9 c’était moi… J’ai honte d’avoir taquiné ma grand-mère, un peu lourdement, parce qu’elle avait voté Giscard. Elle croyait avoir voté pour le président des jeunes. Elle ne comprenait pas mes moqueries. Je la faisais « bisquer » avec ça. Et quand je rentrais à l’aube, elle « se calcinait ».</p><p>Intolérance/Injustice : ce sont les deux types d’action qui déclenchent en moi des réactions d’indignation et de révolte. Avec la privation de liberté mais franchement sur ce point-là je n’ai pas trop à me plaindre. Sauf que de nos jours, on doit surveiller nos propos. Chassez l’autorité, elle revient au galop. Plus sournoise.</p><p>Journalisme : Un de mes paradoxes. Je n’aime pas leur mentalité, leur agressivité, leur côté donneur de leçon, leur recherche du sensationnel et au bout du compte leur irresponsabilité. Et pourtant, je suis l’un d’eux sans l’avoir voulu. En autodidacte et ma foi, ça me réussit pas trop mal.</p><p>Kafka et autres auteurs : J’ai toujours préféré les auteurs réputés difficiles, non par snobisme mais par goût de la difficulté, l’envie d’en triompher. A part Kafka, on comprendra sans peinte mes passions pour Proust et Beckett, Joyce et Leiris, Michaux, Novarina, Maurice Roche ou Michel Butor. En remontant dans le temps : Dostoïevski, Nerval, Diderot, Montaigne, Rabelais, Chrétien de Troyes.</p><p>Le Pouget : J’y ai passé mon enfance et ma jeunesse. C’était le contrepoint de la ville. J’étais très content du film de JB Durand d’autant que la fin se déroulait dans le café de mes grands-parents. En même temps, que de regrets que mes deux livres sur le village n’aient pas trouvé leur public (pas pour la gloire, je m’en fous, mais parce que j’aime ces livres !).</p><p>Montpellier : C’est ma ville et elle apparaît dans la plupart de mes récits. J’y retourne souvent. J’en rêve. Il lui arrive de me décevoir, de m’inquiéter. Je lui pardonne volontiers et j’y retourne.</p><p>Professeur : Qui l’eût cru ? Que je devienne professeur quand tout m’en détournait à commencer par la peur de ne pas savoir tenir une classe. J’ai pris ma fonction très au sérieux et rien ne me ravissait plus que d’entendre les élèves me demander : Comment ça se fait que vous ne soyez pas comme les autres ?</p><p>          Questionnement : Je n’ai jamais cessé de me poser des questions philosophiques sans être un grand lecteur des philosophes, dont l’abstraction me décourage.</p><p> </p><p>                  J’ai retenu :</p><p> </p><p>      <em>de Platon l’allégorie de la caverne</em></p><p><em>      de Descartes le doute hyperbolique</em></p><p><em>      de Leibnitz l’harmonie préétablie</em></p><p><em>      de Diderot que tout est matière en transformation</em></p><p><em>      de Rousseau la néfaste division du travail</em></p><p><em>      de Kant, la révolution copernicienne</em></p><p><em>      de Hegel l’idée même de dialectique</em></p><p><em>      de Marx le matérialisme historique (Infrastructure et Superstructure)</em></p><p><em>      de Kierkegaard les principes fondamentaux de l’existentialisme</em></p><p><em>      de Nietzsche l’opposition entre apollinien et dionysiaque</em></p><p><em>      de Freud les vicissitudes de la libido</em></p><p><em>      de Bergson l’étude du comique et du rire</em></p><p><em>      de Husserl l’importance acquise par la phénoménologie de la perception</em></p><p><em>      de Sartre l’idée que nos choix orientent notre existence</em></p><p><em>      de Bachelard la mise en symbole des quatre éléments</em></p><p><em>      de Lacan les 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse</em></p><p><em>      de Foucault que les normes sociales créent la marge</em></p><p><em>      de Deleuze les concepts de rhizome et de machine désirante</em></p><p><em>      de Derrida l’idée que l’écrit précède la parole (si j’ai bien compris)</em></p><p> </p><p>                  La 13<sup>ème</sup> revient c’est encore la première, disait Nerval.  Moi ce sera finalement la 20 ème. La voici. Une phrase de Schopenhauer me revient souvent en tête : « <em>Avec ses expériences déçues et ses accidents qui déjouent tous les calculs, la vie porte l’empreinte d’un caractère propre à inspirer le dégoût</em> ». Sauf que je n’y adhère pas. Ou je cherche des solutions, quand elle me vient en tête.</p><p> </p><p>                  Le même Nerval ajoutait un 14<sup>ème</sup> chapitre à <em>Sylvie </em>de façon à équilibrer les deux parties antagonistes de 7 chacune : les illusions, la réalité.  Et puisue j’ai cité Lacan : « <em>De ce qui ne perdure que de perte pure à ce qui ne parie que du père au pire</em> ». Comprenne qui pourra. J’en apprécie les allitérations. J’ai même mis des Q pour laisser passer les P.</p><p> </p><p>Religion : Le pari pascalien ne m’a pas convaincu. Je préfère les théories du Big Bang et les cosmogonies quantiques. Et surtout la paix tout en sachant qu’elle n’est pas dans la nature de l’homme. La guerre, la violence,  on ne peut pas l’éviter mais pas, bon dieu ! Pour des questions religieuses !</p><p>Sœur : C’est super d’avoir une sœur. J’aurais aimé en avoir plusieurs comme certains de mes copains. Une plus âgée en tout cas. Ca m’aurait ouvert d’autres horizons. Mais il m’aurait fallu plusieurs existences.</p><p>Thom : Il m’a suffi d’une page dans Le monde pour découvrir ce mathématicien suisse, connu pour sa Théorie des Catastrophes. Je suis bien sûr incapable de le lire dans le détail même si son modèle topologique m’aura servi tout au long de ma carrière et de mes écrits.</p><p>Urbanisme : Quelle horreur que ces zones industrielles ou commerçantes qui défigurent les abords des grandes villes ! Ah si les gens pouvaient relire Rousseau.</p><p>Voyages : Je m’y suis mis sur le tard. Ils ont moins forgé ma jeunesse que ma maturité. Je suis toujours enchanté de retrouver Paris. Mes préférés ? Manhattan, les chutes du Niagara, Berlin, Moscou, la côte amalfitaine, la Sicile, Budapest, Stockholm, Amsterdam, la région de Séville, la Bavière, les Alpes et la Bretagne…</p><p>      En Russie j’avais emporté <em>Humiliée et offensés</em>, de Dostoïevski. A Prague, <em>Risibles amours</em> de Kundera, à Dublin <em>Les exilés</em>, de James Joyce, en Allemagne  <em>La montagne magique, </em>à New York un Paul Auster déprimant (<em>Le voyage d’Anna Blume</em>)… Que vais-je bien pouvoir emporter durant la traversée pour la Corse ? Les œuvres complètes de Tino ou le Mémorial de Ste Hélène ? Remarque : Avec l’ami Roland nous avons pas mal sillonné l’Italie : Naples et son Vésuve, la région romaine, Milan… Et aussi l’Espagne, Barcelone, l’Escurial, Tolède&#8230; Plus récemment Dublin pour un parcours joycien. .</p><p>Western : J’adorais Clint Eastwood au cinéma durant l’adolescence. J’ai évolué vers un cinéma moins accessible dont je suis très friand. La nouvelle vague, Rohmer, Rivette, Eustache. Le cinéma japonais des années 50-70, Stanley Kubrick surtout, les allemands, quelques américains… Et le burlesque des années 20. Ou Tati.</p><p>Yéyé : je suis né avec les yéyés. J’ai beaucoup écouté et d’une certaine façon cela m’a mis sur la voie de la musique plus sérieuse : chansons à texte, puis groupes anglo-saxon, musique classique et contemporaine ou jazz. Bashung et Murat.</p><p>Zorro : Mes héros ? Ceux des illustrés de ma jeunesse : Marco Polo, Le fantôme, Mandraque le magicien, Ivanhoé, Kit Carson. Puis ceux de mes premiers livres lus : les 6 compagnons, le clan des 7, le club des 5. Enfin, des chanteurs (Adamo, Murat), des stars du rock (Paul Mac Cartney surtout) ou du ciné (James Dean). Peu de héros littéraires ou plutôt, j’en aime trop.</p><p> </p><p>      (J’aurais bien inclus Skimao mais le S était pris par Sœur, le C par CTN et le M par Montpellier…).</p><p> </p><p>                  Il eût été amusant de terminer le parcours du centre ville sur la lettre Z. J’aurais pu mettre Zède mais je déteste le diminutif qui me l’a inspiré. Comment peut-on s’appeler Zézette ? Que ceux que je n’ai pas cités, et Dieu sait s’il y en a, me pardonnent. Pourtant, je n’en ai pas fini avec ma ville. J’ai l’impression qu’elle m’a repoussé quelques fois aux confins de sa périphérie.</p><p> </p><p>                  Cette année-là, 1995, je démarrais mon stage d’un an à l’IUFM (Et revoilà l’école normale !).  Ce qui est drôle c’est que je croisais d’anciens élèves qui ne comprenaient pas ce que je faisais là, pensaient que j’étais leur enseignant.</p><p> </p><p>                  Malgré la défiance de certains, je m’en suis bien sorti. D’autres n’ont pas eu cette chance. En tout cas, j’ai pu vérifier que la confrontation à de plus jeunes collègues ne me posait pas de problème. Autrement dit, que j’étais resté jeune. Ce fut une belle année. Je publiais <em>Les inséparables</em> et amorçais mon activité de journaliste.</p><p> </p><p>                  A partir de cet endroit du livre, je bouleverse quelque peu la chronologie au bénéfice de l’espace. Et j’accélère le tempo. J’évoque en effet le postérieur avant l’antérieur dans la continuité de mon fil directeur : je sors petit à petit de la ville.</p><p><strong> </strong></p><p><strong> </strong></p><p><strong>      L’AVENUE CLÉMENCEAU</strong></p><p> </p><p>                  Comme elle aboutit route de Toulouse on peut considérer que ce fut une halte avant le saut vers l’inconnu hors du département. Nous n’y sommes point encore.</p><p> </p><p>                  J’y ai passé quelques mois, seul, dans un appartement quelque peu vétuste et pourtant plein de charme, chauffé par la boulangerie du dessous. Il était très pratique pour moi puisque très près de mon lieu de travail et que je pouvais y amener les quelques élèves qui me réclamaient des cours particuliers. Un salon donnant sur la rue, une salle de bains donnant sur le ciel et jouxtant une cuisine à l’ancienne, un long couloir, une chambre au fond et une pièce servant de bureau sur le côté. Très sombre au demeurant. Il appartenait à un copain de ma sœur qui travaillait alors dans la brocante, avec tout ce qu’elle comporte de trouble. Un jour j’ai été cambriolé. Comme c’était ma période de dèche extrême, les voleurs, (dont je soupçonne quelque connaissance d’alors), durent en être pour leur déception. Toujours est-il qu’en descendant dans la rue, je croise un commissaire de police, ancien colon estival, accompagné d’un de ses collègues. Je lui relate ma mésaventure et il demande à aller voir les lieux. Alors là,  j’ai pu assister à l’une de ces scènes que l’on voit dans les mauvaises séries télévisées où les flics en service se relaient, rasant les murs, révolver au poing, afin de coincer l’éventuel intrus ! Naturellement,  il n’y avait personne, ce que j’aurais pu leur dire s’ils me l’avaient demandé. La tête qu’ils firent en revanche quand ils pénétrèrent l’antre du brocanteur… Jamais vu un bazar pareil ! Tout son stock entreposé sans nul souci de rangement. Une vraie déchèterie. L’atelier de Bacon à Dublin.</p><p> </p><p>                  Envie d’autre chose. Vieux garçon, vieux gars con. Vieux gars qu’on méprise.</p><p>                  Malgré les cours particuliers, j’étais tellement fauché qu’il est arrivé à ma compagne actuelle, nous étions au début de notre relation, de m’acheter une tranche de jambon dans l’un des commerces du coin, aujourd’hui disparus.</p><p> </p><p>                  Nous y avons mangé une fois avec celui qui allait devenir mon beau-fils, très jeune à l’époque. Il adorait chanter (pour ça on s’entendait bien !). On n’a que des chanteurs dans la famille. Il m’a interprété la chanson du Hérisson qui se trouve dans Emilie jolie. Plus tard nous nous sommes apitoyés sur la mort de Balavoine – (balle d’avoine). Sommes même allés sur sa tombe à Biarritz. Et puis on aimait les calembours à la Boby Lapointe. Quand il s’est pacsé on lui a chanté une variante de l’Hélicon, pom pom pom pom. On suivait le Top 50 et je lui achetais le magazine. Bref à travers lui je retrouvais mes engouements de jeunesse.</p><p> </p><p>                  Cette année-là,  j’ai eu la chance d’enseigner dans le supérieur et ma foi, je ne m’en suis pas trop mal sorti. J’ai dû abandonner car cela demandait trop de boulot. Très bon contact avec les étudiants qui m’avaint pris en affection. Un bon souvenir. Plus tard, je serais amené à former des stagiaires, mes futurs collègues.</p><p> </p><p>                  En même temps que je quitte l’Ecusson pour les quartiers et la périphérie, je dis adieu à  l’enfance montpelliéraine et la jeunesse dissipée, c’est le moins que l’on puisse dire.</p><p> </p><p><strong>      BEAUCOUP PLUS LOIN, ROUTE DE TOULOUSE, LE MAS DREVON : RUE VILLENEUVE D’ANGOULÊME</strong></p><p>                  C’était un immeuble tout en longueur, en forme de barre, pompeusement baptisé le Florence. Un attrape-nigaud pour qualifier un immeuble moderne au sens péjoratif du terme.  Autant dire une barre. Au quatrième étage sans ascenseur, avec vue imprenable sur celui d’en face, sa sérénissime Venise (en fait il s’agissait du Pavie, où vivait ma future épouse, la jolie brune, CTN), copie conforme du Florence comme quoi certains ne voyagent pas beaucoup. Un salon, une cuisine et une chambre. C’était l’Unique, ma première épouse, qui avait dégoté cet appartement, distant du centre ville, afin de s’éloigner de sa mère qui y travaillait et passait la voir tous les jours. On entendait les voisins se disputer à travers les murs. Un soir les flics débarquèrent pour les séparer. On entendait nos pas et paroles, quand je recevais, c&rsquo;est-à-dire assez souvent. On s’était mariés un peu naïvement, et je dois le confesser assez bêtement, en pensant d’une part à des bourses auxquelles nous aurions droit (et que nous eûmes en effet), d’autre part au fameux rapprochement de conjoints qui devait lui permettre de redescendre assez rapidement de la région parisienne. Elle avait en effet réussi un concours nécessitant une mutation.</p><p> </p><p>                  Je n’allais pas tarder de mon côté à partir dans le Tarn, trois ou quatre jours par semaine, pour y enseigner moi-même notre langue. J’avais ainsi tous les avantages de la vie de célibataire. Ce que j’ignorais c’est que celle qui allait devenir la femme de ma vie habitait en face, au Venise justement. Le destin nous avait rapprochés, pour la 2<sup>ème</sup> fois, la première c’étaient des cours communs à la fac, mais trop tôt et donc encore en vain…</p><p> </p><p>                  A cette époque j’écrivais des poèmes. On était passé de Borborythmes à Entailles.</p><p> </p><p>                  Un saut qualitatif. Je cherchais une écriture littérale, blanche et visuelle.</p><p>                  En voici un exemple. Nous en avons fait un livre plus tard, avec Serge Lunal, paru aux Editions Rivières de mon ami Jean-Paul Martin.</p><p> </p><p>                  Il m’a édité environ 70 petits livres.</p><p> </p><p>      <em>   Du</em></p><p><em>                     Point de re-pè-re</em></p><p><em>                                         Où le sol de taille</em></p><p><em>                                                                  Un gl’acier</em></p><p><em>                                                                                 G’lissant dé-</em></p><p><em>                  rape       </em></p><p><em>                       chaque courbe a son arrêt de mort</em></p><p><em>                                                     paraphe irréductible</em></p><p><em>                                                                   impossible</em></p><p><em>                                                                                   qui fuit       </em></p><p><em>                                                     à l’instant où son socle    </em></p><p><em>                                                                                        se barre</em></p><p> </p><p>                  Le voisin du dessous vivait avec sa sœur et prenait son rôle très au sérieux. Celle-ci était divorcée et flanquée d’un môme en bas âge. 9 h du soir et c’était pour lui l’extinction des feux. Aussi, les motifs de friction et de polémiques étaient-ils légion. Il se radoucit quand je lui annonçais mon départ. Je me souviens, pour me faire pardonner mes nuisances,  je lui avais offert des tas de chemises dont je n’avais plus l’utilité et qu’il se proposait d’aller vendre aux puces. Le facteur avait une sœur qui venait me faire le ménage, je m’alimentais un peu n’importe comment et dînais en général au restaurant. Je ne me préoccupais en rien du lendemain et vivais au jour le jour. J’avais des tas de potes et commençais à côtoyer le milieu artistique et littéraire. Je me souviens qu’Alain Clément était venu m’apporter les exemplaires de tête de <em>Connexités</em>, que je n’avais pas hésité à envoyer à Roland Barthes ou Jean-François Lyotard, lesquels m’avaient répondu.</p><p> </p><p>                   Je commençais à rendre visite à Roger Laporte, extraordinaire écrivain, beau-frère de Derrida, qui m’impressionnait beaucoup et dont l’œuvre m’intriguait, me fascinait. Alain m’avait offert un pastel que j’ai toujours devant les yeux. Je l’avais punaisé et il m’a fait remarquer qu’il fallait absolument l’encadrer. Leçon comprise et je m’y suis appliqué par la suite. C’est pendant cette période que je me suis rendu compte que j’aimais écrire des textes sur les artistes. Et que je m’en suis fait des amis : Vincent Bioulès pour commencer puis très vite, Serge Lunal (bien oublié depuis son décès) et Dominique Gauthier à qui je suis resté fidèle.</p><p> </p><p>                  Bien des copains et copines ont défilé dans cet appartement.</p><p> </p><p>                  La ville vous happe et vous assène ses séductions auxquelles on ne sait d’autant moins résister qu’on associe la jeunesse à l’insouciance. Avec le recul, un peu de modération n’aurait pas été  de trop. J’ai toujours compté sur la chance et elle ne m’a pas trop manqué,  j’en conviens… Cependant, elle aurait pu se voir étayée par un peu plus de rigueur, de sérieux et d’études approfondies. Je vivais en hédoniste afin de juguler mes angoisses et je ne faisais que les renforcer. Je me suis ainsi compliqué la vie. On ne peut revenir en arrière et le regret ne sert à rien. Mieux vaut ne retenir que le positif. En tout cas, j’ai trouvé cet équilibre en m’éloignant de la ville (pas trop loin tout de même), d’un commun accord avec ma compagne et l’on peut dire que nous n’avons jamais eu, jusqu’à présent, à regretter notre décision.</p><p> </p><p>                  Au début, très peu de temps au fond,  j’y vivais avec l’Unique. On y a même fêté notre bref mariage. En fait, j’ai vite compris qu’elle avait des vues sur l’un de mes meilleurs amis, plus conforme à ses goûts. Cela m’a sans doute blessé au début, on a quand même son orgueil, mais a contribué à me détacher d’elle assez vite. J’ai rencontré, sur las bancs de la fac, une certaine Hélène, qui méritait bien son nom, un peu paumée après le suicide de son compagnon. Je l’ai présentée à l’infidèle. Celle-ci m’a poussé vers l’Hélène en question avec qui j’ai filé le parfait coton pendant deux trois mois. Des départs à l’étranger, une mutation obligée ont fait le reste. Il n’a même pas été question de suivre qui que ce soit et l’aventure en est restée là. J’ai donc vécu au Mas Drevon tout seul, si l’on peut dire…</p><p> </p><p>                  Cet appartement aurait bien des choses à nous conter. Je n’en retiendrai qu’une situation qui aurait pu me coûter cher. Je me trouvais, pour la nuit, en galante compagnie quand on frappe des coups violents à la porte. C’est le compagnon de la compagne en question. Il a repéré sa voiture dans le parking et voudrait avoir quelques explications. Je l’embrouille quelque peu avant d’ouvrir. L’infidèle en petite tenue se cache dans les toilettes. J’ouvre en bâillant (et en pyjama !), et il s’excuse de me réveiller, me réexplique son problème. Je feins de ne point comprendre de qui il parle en jouant sur des homonymies bien commodes de prénoms, car je prêtais fréquemment mon appartement durant mes absences, quand je travaillais à Albi. Le jaloux jette tout de même, par acquis de conscience, un coup d’œil dans la chambre proche de l’entrée, n’y  aperçoit personne dans mon lit défait et en déduit que sa bonne amie a dû se garer là par commodité et partir dormir ailleurs chez quelque copine. Très bien. Tout est bien qui finit bien. L’excité s’excuse encore et reprend sa recherche. L’intéressée se hâte de s’habiller, de téléphoner à la copine (ma sœur ?)  en question et nous nous en tirons avec quelque frayeur au-dessus de la normale. Elle s’empresse de les rejoindre. La suite m’échappe. Et je m’en retourne dans les bras de Morphée.</p><p> </p><p>                  Ca aurait pu finir bien plus mal.</p><p> </p><p>                  J’ai quitte Le Florence pour Louis Blanc puis, très vite, pour l’avenue de Palavas. J’étais au Florence quand, alors que je devais descendre sur Marseillan afin de retrouver un couple d’amis, la maumariée m’a téléphoné de venir consoler sa copine mail en point. C’était la nasillarde. Et une période difficile en point de mire. Heureusement, il m’en reste le meilleur : ma fille.</p><p> </p><p><strong>      ET LES SYLVAINS, LA CROIX D’ARGENT</strong>,</p><p> </p><p>                  Mon épouse, la définitive, on s’est mariés assez vite, était devenue propriétaire d’un deux pièces assez joli mais tout petit. Il donnait sur un bosquet, notre lieu de promenade. Et sur un terrain de tennis où je jouais, mal je dois le dire, avec mon ami Christian, notre voisin.</p><p>                  C’est là que j’ai écrit la partie qui m’incombait du livre sur Butor, co-signé avec Skimao. Comme j’aime les listes, je citerais les œuvres   qui m’ont le plus marqué et justifient mon intérêt pour son œuvre.</p><ul><li>L’emploi du temps <em>où un employé français dans une ville anglaise se perd dans le labyrinthe de l’écriture après s’être enlisé dans celui de la ville et rate deux occasions de réussir sa vie sentimentale. L’ouvrage est construit sur une forme canonique</em>.</li><li>Degrés,<em> où trois narrateurs se succèdent pour décrire une simple heure de cours au sein d’un lycée parisien, le premier se perdant dans son projet trop ambitieux pour ses frêles épaules. Nombreuses références culturelles, forcément, pour un lieu d’initiation à la culture.</em></li><li>Mobile <em>:</em> <em>Une façon toute nouvelle de représenter le monde, plus particulièrement les Etats-Unis, pour ce qu’ils incarnent de mode de vie, de pays de rêve mais aussi pour le fond fangeux sur lequel il se construit. La narration est remplacée par une poétique spatiale du slogan, des citations, des spécificités d’un état. Un livre unique qui encore beaucoup à nous apprendre. Une exploration des vertus spatiales de la page, dont je me suis pas mal inspiré. Une révolution typographique.</em></li><li>Essais sur les Essais<em>:</em> <em>Une incroyable plongée, fort audacieuse, dans la genèse de l’œuvre de Montaigne, de son projet initial aux derniers allongeails. Un travail numérologique étonnamment convaincant. Une exhumation du rôle crucial joué par La Boétie.</em></li><li>Histoire extraordinaire<em>:</em> <em>Etude approfondie d’une lettre de Baudelaire relatant un rêve du poète à son meilleur ami et exécuteur testamentaire. Ce rêve contient des trésors de ramifications  vers l’ensemble de la démarche et de l’œuvre. Place importante accordée à la gestion de la sexualité.</em></li><li>6810000 litres d’eau par seconde<em>:</em> <em>Encore une œuvre étonnante, unique en son genre, admirablement structurée et qui prend pour prétexte les chutes de Niagara, son Histoire et son actualité sur fond de chute et de Châteaubriand. Cela m’a donné envie d’y aller. C’est fait. </em></li><li>Les 5 tomes de Répertoire<em>:</em> <em>Où par petites touches ou fragments davantage développés, l’écrivain rend hommage à ses pairs, à tel aspect peu étudié de leurs œuvres dont il renouvelle la lecture. Celle de Zola et son roman expérimental, de Flaubert à travers la spirale des 7 péchés capitaux, de Proust en mettant en exergue 7 femmes, sur la modernité de Mme de la Fayette, sur la caractère profane du Caravage, sur la variation chez Monet, sur le contraste entre l’art de Rothko et la ville de New York, sur l’interprétation des lignes chez Mondrian, et, un peu avant tout le mode, Leiris, Joyce, Faulkner, Pound, JL Parant, Mallarmé selon Boulez, l’opéra… 21 textes par volume, ce qui fait au bout du compte, un de moins que les </em>Essais <em>de Montaigne. Ca se boit comme du petit lait et on apprend énormément de choses, la lecture des chefs d’œuvre en est</em> <em>renouvelée. Mais ce n’est point trop universitaire… Et nous ne bûmes point frais ! </em></li></ul><p>            Michel Butor ne respectait jamais les prescriptions universitaires qui imposent une bibliographie et des notes de bas de page. Il a eu à en pâtir en France. A la suite de quelques propos maladroits je me suis mis, de mon côté la gent en question, à dos. Et Dieu sait s’ils ne pardonnent pas ! L’imprudence, l’impudence a fortiori,  est irrémédiablement condamnée. Je m’en suis rendu compte aussi avec les éditeurs, ou du moins les directeurs de collection. Mieux vaut les flatter et leur faire un cour assidue.</p><p> </p><p>            J’aime d’autres livres de Butor, notamment le plus connu (<em>La modification</em>) mais j’avoue qu’après <em>Intervalle</em>, diffusé par la télé à une époque où l’on pouvait se le permettre, je m’en éloigne quelque peu. J’accroche moins et prends moins de plaisir à découvrir sauf de temps à autre pour des essais toujours aussi pertinents (<em>Improvisations sur Flaubert</em>, <em>sur Michaux</em>). Beaucoup trop de poèmes et de textes quelque peu complaisants sur des artistes inconnus. Beaucoup de redites et l’impression que la flamme n’y est plus. Un peu d’auto-complaisance vers la fin, avec des œuvres testamentaires qui ne nous éclairent pas autant que l’écrivain, immense rappelons-le, veut bien le dire. Toujours est-il que Michel Butor aura longtemps été mon mentor et que sans doute sans lui ne me serais-je pas lancé si confiant dans une conception de la littérature plus élaborée qu’à l’ordinaire.</p><p> </p><p>            J’avais très peu d’œuvres, sur les murs,  à cette époque mais on s’est vite dit que, si l’on ne se fiait qu’à cet aspect, il nous faudrait vite envisager plus grand. Dans le salon, à part un lit mural qui avait la particularité d’être rabattable le jour, nous disposions d’un inévitable canapé. C’est là que je me suis rendu compte que je pouvais faire plusieurs activités en même temps : regarder la télé, corriger des copies, répondre au téléphone, traiter des problèmes du quotidien et surveiller les résultats du foot à la radio. Souvent la lecture remplaçait les copies. Cette habitude ne m’a jamais quitté. L’inconvénient c’est que parfois l’une de ses activités était bien faite (par ex, les copies) et le reste s’abimait dans un flou artistique si bien que le lendemain j’aurais été bien incapable de résumer le film regardé, oui de quoi j’avais parlé, dans le détail, au téléphone. Le manque de concentration peut en effet nous jouer bien des tours…</p><p> </p><p>            L’appartement était petit donc et l’on y vivait régulièrement à cinq dont deux enfants et un ado, un peu turbulent comme tous les ados. Toutefois, le manque de place, la proximité bruyante d’un collège, l’expansion urbaine du quartier, la délinquance, et surtout l’opportunité de retrouver le Centre et de viser plus grand, ont précipité notre départ, au grand dam des voisins qui nous avaient adoptés. </p><p>                  Nous y avons fêté notre mariage, plutôt intimement d’abord avec les témoins et amis, puis avec la famille, en attendant la naissance du nouveau bébé. C’est nous qui avons réglé la facture. Rubis sur l’ongle.</p><p> </p><p>                  Ca m’a bien plu l’exercice de la paternité. J’aimais bien m’occuper des filles. Prendre l’ainée sur mes genoux quand elle était petite comme pour lui apprendre à conduire, et que je la reconduisais chez sa mère, lui prévoir des activités pendant la semaine de vacances (luge d’été, cheval, patinage), lui enregistrer des chansons qu’elle écoutait pieusement et connaissait souvent par cœur… Lui enregistrer ses émissions préférées et les regarder avec elle. J’ai fait ce que j’ai pu pour lui rendre la vie agréable. Pas facile, tandis que sa mère perdait pied… J’étais en stage à Nanterre quand elle est née, où j’avais retrouvé la Normande mais je dus partir illico presto et l’aventure en resta là. Elle était mal engagée et n’était pas faite pour durer.</p><p> </p><p>                  Ca été plus simple avec la benjamine qui a eu droit à une vie plus équilibrée. Je m’en suis beaucoup occupé  durant l’enfance. Lectures le soir, protection tout terrain en ville, nombreux voyages : en Allemagne, Tchéquie, Angleterre ; Italie, Espagne, Pays Bas, Belgique, Alpes, Pyrénées…). Ca été un peu dur quand elle est partie à Lyon ou à Paris afin d’effectuer ses études. On s’est beaucoup inquiétés. Tout n’a pas été parfait mais on a échappé au pire. La vie passe trop vite.</p><p> </p><p>                  Ne pouvions pas rester dans un endroit pareil. On a tous les inconvénients de la ville sans en avoir les avantages, malgré le tout petit bois, rescapé du massacre, qu’on nous a temporairement concédé.</p><p> </p><p>                  Les Sylvains, c’est déjà un peu la nature…</p><p> </p><p><strong>      AU BOUT DE LA VILLE, LE CARREFOUR DE LA LYRE</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  A la suite de ma rupture assez violente avec la nasillarde,  je me retrouvais dépouillé d’un peu tout, privé de visites à ma fille (cela ne dura heureusement que quelques semaines), sans voiture et sans argent. J’avais pris un appartement assez éloigné du centre ville, que nous partagions plus ou moins avec ma sœur. L’emplacement l’arrangeait d’autant qu’elle travaillait à deux pas, à l’hôpital. Alors là,  j’ai connu ce que c’était la France du travail, celle qui se lève tôt,  qui se tape 3 heures de bus matin et soir, qui se prive de tout et a bien du mal à joindre les deux bouts. Les cabines téléphoniques pillées par les petits délinquants qui les rendaient inopérantes. Les motos vrombissantes abonnées au rodéo dominical sous les minces balcons d’une HLM sans le moindre charme, la vue donnant sur un terrain vague, voué à des constructions tentaculaires. Pas la période la plus glorieuse de ma vie et pourtant, on finit par s’adapter à tout et les moments de fête ou de bonnes surprises en prennent d’autant plus de valeur rétroactive.</p><p> </p><p>                  En même temps que le Capès, j’avais tenté l’agrégation. L’épreuve avait lieu dans un établissement sise près de l’école d’architecture, autant dire près du plan des 4 seigneurs où habitaient Brigitte et Yves. Le seul accident de ma vie, ce fut en tentant de les rejoindre chez eux, juste après ma rupture avec la Coopérante. J’avais obtenu une bourse mais n’avais rien préparé. Dommage d’ailleurs parce que c’est <em>Jacques le fataliste</em>, de Diderot qui est tombé cette année-là et que j’aurais sans doute eu des arguments. Je devais faire acte de présence. Un très violent orage s’est déclenché à l’heure du concours, inondant certaines rues, compliquant la circulation, rendant la route peu visible, ce qui fait que je suis arrivé en retard. Il m’a fallu parlementer pour avoir le droit d’entrer dans la salle.</p><p> </p><p>                  Heureusement, je n’étais pas le seul retardataire. Sinon, j’aurais dû rembourser l’argent touché. Parfois un impondérable peut susciter bien des effets dont on se serait bien passé. Je l’ai échappé belle.</p><p> </p><p>                  Le patron de la boite privée m’avait demandé de participer à une réunion, de son parti ou de l’association commerciale dont il faisait partie, très près de cet appartement. On nous avait demandé de définir notre conception de la politique. J’avais déclaré, à la grande surprise de mes confrères, qu’elle me faisait penser à un chien. Il me fallait expliciter : parce que la peau lie tique (on a lu son Lacan !). L’organisateur a déclaré ensuite au patron : Le débat fut d’un niveau inattendu ce soir ! Je me suis toujours senti atypique. J’ai oublié de dire que le patron était vaguement cousin avec Boby Lapointe !</p><p>                              Comprend qui peut !</p><p> </p><p>                  Alors là, on quittait la ville du côté de Ganges ou même de Mende.</p><p> </p><p><strong>      CÔTÉ CELLENEUVE, LA PERGOLA-PETIT BARD</strong></p><p><strong> </strong></p><p>                  Revenons quelques années en arrière. Vers le début des années 70.</p><p> </p><p>                  Mes trois premières  années de fac, jusqu’à la licence, je les ai passées, la plupart du temps dans une coquette villa de la Pergola, quartier Petit Bard, à la lisère de l’ancien Celleneuve. Un garage donnant sur le jardin. L’entresol avec grand salon, chambre, petit salon et cuisine-salle de bains. L’étage entièrement dévolu à la fille, unique elle aussi : chambre et immense bureau-bibliothèque. Cour arrière. Aujourd’hui,  résidence inaccessible car verrouillée, clôturée et bardée de caméras de surveillance. La Coopérante, qui venait du Maroc, mais d’ascendance allemande,  blonde aux yeux verts, racée et fière de l’être, divines proportions, était seule depuis quelques semaines, à Montpellier. Elle s’y est fait d’ailleurs d’emblée escroquer par des connaissances peu scrupuleuses. J’étais là au bon moment, au bon endroit, dans un couloir de la fac, à attendre un cours sur Pascal. Le seul problème, c’est qu’il me fallait déménager dès que les parents pointaient le bout de leur nez. Ca a d’ailleurs fait toute une histoire car j’avais laissé imprudemment des pulls dans le placard. La fac était souvent occupée et donc les étudiants en grève. Je travaillais en outre au magasin, histoire de « coopérer » moi aussi aux dépenses communes. Les voisins s’engueulaient tout le temps. La voisine, la trentaine, nous avait pris en amitié. Elle nous faisait passer de la viande provenant de la boucherie de son amant. (Elle me plaisait beaucoup). Ca a donné des scènes épiques dans la rue des Amouriers (ça ne s’invente pas !) avec son mari (cocu mais content comme disait la chanson).</p><p> </p><p>                   Je n’ai pas envie de m’attarder sur cette période durant laquelle j’ai dû entrer de surcroît en psychothérapie, traumatisé que j’étais par les prises de parole impromptues des militants d’extrême gauche qui nous culpabilisaient à foison. Je n’ai pratiquement rien écrit de bon. Toutefois, grâce à l’initiative de nos professeurs de fac, Pierre Caizergues et Paule Plouvier, une revue poétique est née : Borborythmes. C’est ainsi que je me suis lancé dans la grande aventure du texte. Très marqué par Mallarmé, il m’a fallu m’imposer. On confondait vite, chez les militants, une écriture lisible par tous (si l’on peut appeler ça de l’écriture) et poésie, laquelle réclame et relève tout de même d’autres exigences. Je me souviens que l’on distinguait les écrivains et les « écrivants ». J’ai beaucoup lu, à ce moment-là, mais plutôt Marx et Freud, afin de me mettre à la page, au lieu des chefs d’œuvre littéraires qui manquaient encore à ma culture (j’ai beaucoup tardé à lire La Bruyère, Voltaire, ou Chateaubriand). Beaucoup d’ouvrages universitaires que j’ai, pour la plupart oubliés.</p><p> </p><p>                  Je sauve du marasme les vers suivants :</p><p>                  Dans le numéro 3 : un seul mérite d’être cité. Et en corps (comme      disait Lacan)</p><p>                  « <em>Le charbon de tes yeux fait des mines sous mes doigts</em> »</p><p>                  Dans le numéro 4 :</p><p><em>                  « La mer c’et la nausée du désir</em></p><p><em>                  Où les rochers ne jouissent plus</em></p><p><em>                  Que d’un miroir</em></p><p><em>                  Qui pourra sonder le savoir du scorpion</em></p><p><em>                  Qui brûle devant lui</em> »</p><p> </p><p>                  Dans le 6 : « <em>Il est interdit d’écrire lorsque l’on ne croit pas à l’écriture</em></p><p><em>                  Empêche-ton les gens de mourir qui ne croient pas à la mort ?</em> »</p><p> </p><p>                  J’ai l’impression de citer les vers d’un autre, en recopiant ces lignes. Je n’aime pas cette période même si je me suis fait pas mal de relations. Je pense à Isabelle de Wangen, qui a eu ensuite le culot d’interviewer le gangster Mesrine (et un peu avant un Robbe-Grillet quelque peu sadique !), et qui m’a fait découvrir le monde de la justice à Paris. Ou encore Gilda Bennani, l’épouse du célèbre psychiatre marocain, qui voulait me présenter à son voisin Tahar Ben Jelloun, ce que j’ai refusé poliment…</p><p> </p><p>                  La Pergola me fait me remémorer un épisode lumineux de mes 15 ans. Un copain m’avait amené à mobylette, dans ce quartier déjà très populaire dans les années 68. J’avais le bras cassé. Il me présente une fille de mon âge, je la trouve à mon goût de 15 ans et elle veut « sortir » avec moi, comme on disait à l’époque quand on échangeait de chastes baisers. Elle me fait découvrir son monde, un autre monde, celui du Petit Bard, que l’on dirait aujourd’hui « limite », mais que je trouvais fascinant et incroyablement ouvert. Les petits et les grands, les actifs et les oisifs, les filles et les garçons s’y mélangeaient sans discrimination. Je ne sais même pas chez qui je suis et l’on m’y parle comme si j’étais un habitant du quartier. Je m’y plais et je sens bien qu’en pénétrer les arcanes me dégrossirait quelque peu car je ne suis pas très dégourdi. Malheureusement, le copain, sans doute jaloux, nous raconte à chacun des salades ce qui nous fait rompre au bout de quelques jours. Quelques temps plus tard, alors que j’étais hospitalisé pour la cheville cette fois, il passe chez moi et me pique, à la barbe de Zède, pourtant soupçonneuse, mon <em>Sergent Peppers</em> qu’il ne m’a bien sûr jamais rendu… Ne me souviens ni de son prénom ni de celui de la fille.</p><p> </p><p>                  Il m’est arrivé la même chose un peu plus tard à La Paillade, qu’on appelait la ZUP. J’y déjeunais souvent d’un couscous marocain chez des amis de la famille de la Coopérante. Après ma rupture avec l’Unique, d’ailleurs mutée dans la région parisienne,  je me retrouve, sur les conseils de la Maumariée, que j’avais retrouvée entre temps, dans ce quartier quelque peu mal famé du nord de Montpellier. Plus exactement, chez une eurasienne assez jolie dont je suppose qu’elle était de mèche avec celle qui était devenue entre temps une amie.</p><p> </p><p>                  Je buvais pas mal et j’étais toujours dans un tourbillon onirique qui n’excluait pas la lucidité. Disons que je me laissais porter par les événements. Je passe une soirée formidable en boite avec ma nouvelle conquête et là encore, je réalise que je me sens bien parmi tous ces êtres qui défilent dans ma vie, comme dans ces films de Fellini où le héros croise des personnages qui semblent le reconnaître et qu’il ne reverra plus jamais. Que s’est-il passé pour que la relation ne se prolonge pas ? Je l’ignore. Encore une occasion de m’instruire et de m’enrichir que j’ai laissé passer…</p><p> </p><p>                  Nous sommes sur la route de Celleneuve, de Gignac, de Lodève.</p><p> </p><p><strong>      ET ENFIN LES SABINES DIRECTION SÈTE, FRONTIGNAN, AGDE…</strong></p><p> </p><p>                  Ce sera toujours pour nous Chapeau Moche. Ma fille et mon beau-fils l’ont baptisé ainsi et nous y avons vécu deux bonnes années au moins, au bout du bout de la ville dans les années 80. Comme l’immeuble, moderne, surplombait le carrefour, on y entendait en permanence des crissements de frein et des klaxons plutôt agressifs. C’est pire aujourd’hui malgré le tramway.</p><p> </p><p>                  Nous étions à deux pas de la place Flandres-Dunkerque où a été installé le grand M de François Morellet, qui se devine en anamorphose. Composée de tubes métalliques et de rondins de bois, elle a fait jaser plus d’un vieux montpelliérain et les ennemis de l’art contemporain en général. Nous étions à l’inauguration avec Skimao. Georges Frèche avait fait l’un de ses habituels discours dans lesquels il s’avouait béotien en matière artistique. Nous avons demandé à l’artiste si, derrière le M désignant Montpellier, l’on ne pouvait pas lire aussi celui de Morellet… &#8211; Oui, et celui de M… nous a-t-il répondu malicieusement, un peu froissé de l’accueil « fraichien » pour le moins maladroit. Morellet était très poli. Jary un peu moins. Il aurait carrément dit Merdre ! Or les gens aimaient ce maire-là justement pour cette raison : il disait ce qu’il pensait et pensait souvent comme la majorité râleuse.</p><p>                  Je l’ai vu, pour l’inauguration d’une médiathèque, de ce quartier justement, se remémorer sans se tromper une bonne centaine de vers de Victor Hugo, sous les applaudissements du public conquis. Curieux mon rapport à Hugo. Je n’ai compris que tardivement son importance. Il m’a porté chance puisque je suis tombé sur ses poèmes  à l’écrit (après une annulation d’un premier sujet) comme à l’oral de l’agrégation : <em>La légende des siècles</em>. Toutefois, outre ses poèmes, je suis plus sensible à des romans moins lus comme <em>L’homme qui rit </em>ou <em>Les travailleurs de la mer</em>. Et à ses œuvres de jeunesse : <em>Han d’Islande</em> et <em>Claude Gueux</em>, que j’ai fait travailler à mes élèves. Aujourd’hui, je fais partie de l’association des amis de Jean Hugo…</p><p> </p><p>                  C’est ma période la plus stérile d’un point de vue littéraire. D’une part, il me fallait assurer mon gagne-pain et, dans le privé, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise. D’autre part, l’appartement était trop petit pour que j’aie un espace à moi. Et puis j’avais été échaudé par deux expériences négatives qui m’avaient fait considérer que le milieu de l’art n’était décidément pas fait pour moi. Fuis la discussion…</p><p> </p><p>                  La coexistence fut délicate au début. Je sortais d’une période de liberté durant laquelle je ruinais ma santé, me dispersais et prenais des mauvaises décisions. Les Sabines me forcèrent à plus de rigueur, me firent réaliser la nocivité de l’alcool et puis on apprend à découvrir l’autre, la vie de famille, pas toujours facile avec un préado perturbé par la séparation mal acceptée, ce qui peut se concevoir. L’ex mari de ma compagne, ma future épouse, a joué de son côté ses dernières cartouches. . C’était de bonne guerre. Je n’en veux à personne. Mon ex compagne nous a mis, au début pas mal de bâtons dans les roues pour ce qui concernait la garde de ma fille. Heureusement,  nous avions des amis, des soutiens et après tout nous apprenions à devenir des grandes personnes. Les Sabines, ce fut une période de profonde mutation. La croisée des chemins.</p><p> </p><p>                  Un jour, nous prendrions l’un de ceux-ci pour nous installer ailleurs.</p><p> </p><p>                  Et nous voilà dans l’ailleurs, à, regretter la ville que nous avons connue, pas forcément ce qu’elle est devenue, à l’instar de la plupart des autres et l’on n’y peut pas grand-chose. Sans doute les trentenaires d’aujourd’hui regretteront-ils les transformations qui s’opèreront d’ici 30 ans, quand nous ne serons plus là pour constater les dégâts, ou au contraire les bienfaits.</p><p> </p><p>                  Nous sommes dans la direction de Sète, Béziers, Perpignan. Oui mais là-bas, je ne connais pas grand monde. Nous prendrons donc la direction opposée. Vergèze. On ne m’a pas laissé le choix. On m’y a envoyé pour y enseigner.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                  J’y suis, j’y reste. La ville, j’y reviens si souvent. Qui a écrit : L’éloignement rapproche ?</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><strong>                                                       ÉPILOGUE</strong></p><p> </p><p>                        Il me faut achever ce livre. Je ne l’enverrai pas à un éditeur. J’aime mieux le gérer moi-même ce qui me donne une entière liberté de décisions. Les conditions de l’édition  ne sont plus les mêmes depuis quelque s années et l’on peut se permettre à présent des expériences qui eussent été impossibles avant l’arrivée massive des ordinateurs, de l’internet et même des livres en ligne.</p><p> </p><p>                        Ainsi rien ne m’empêche de reprendre ce livre, en un avenir proche ou lointain, au fur et à mesure que de nouvelles anecdotes assorties de remarques et de références me reviendront. Je ne fais que suivre les enseignements des maîtres que furent en l’occurrence Montaigne (et ses allongeails) ou Proust (et ses « paperolles »). Je peux ainsi considérer ce travail comme un work in progress.</p><p> </p><p>                        Je voudrais terminer ce Dédale en l’Écusson (et au-delà) par une ces listes rabelaisiennes qui me tiennent tant à cœur et par une allusion au présent, qui me permette de dater temporairement l’ouvrage.  Toutes les nuits, je récapitule ma journée.</p><p> </p><ul><li>Suis allé en voiture faire réparer mon imprimante dont j’avais un besoin urgent pour mon entretien alphabétique avec Claude (Viallat).</li><li>Suis passé à la banque.</li><li>Ai acheté la Gazette de Montpellier et Nîmes.</li><li>Ai reçu quelques demandes et ai répondu à quelques mails.</li><li>Ai eu le temps d’envoyer à Eva mon texte sur François Boisrond au Cailar.</li><li>Suis allé avec Chantal au cours de respiration de Marie-Rose. Au centre on m’a réclamé L’art-vues (que je leur ai promis).</li><li>Ai repris la fin de mon livre sur Montpellier et l’ai pas mal complétée..</li><li>Ai pris le train pour Nîmes pour la visite de presse de l’expo Tursic et Mille. Accueil enthousiaste d’Hélène, la conservatrice de Carré d’art. Retrouvailles avec Cougy et Skimao, avec qui je vais boire un chocolat (lui un Perrier). On a tous aimé cette expo et les artistes. Ai cherché un livre de Régine Detambel que le libraire n’avait pas (En fait c’est moi qui me suis trompé. Elle n’a pas publié de nouveaux romans récemment).</li><li>De retour, ai reçu un coup de fil de Stéphane en pleine opération Combas au Pont du Gard.</li><li>Ai eu le temps de reprendre <em>Guerre et Paix</em>.</li><li>Ai écouté, comme tous les soirs, quelques EP des années 50-60 (Presley, Anthony…).</li><li>Avons regardé un film avec Nathalie Baye (N’ai pas aimé).</li><li>En ai profité pour achever le livre de Ramuncho Matta sur Brion Gysin, qu’il m’a dédicacé à Paris.</li><li>En attendant le coucher, ai achevé la journée avec quelques pages du dernier livre de Valère Novarina.</li><li>Avant de m’endormir, je me suis dit que la fréquentation des artistes et des écrivains m’avait acquis le rare privilège de jouir de l’affection, de la protection d’une nouvelle famille. Malheureusement, comme en toute famille, il faut se résoudre à vois partir les siens. Elle s’effiloche. Et la mienne ne tient qu’à quelque fil.</li><li>Je me suis souvenu, in extremis, de mes prières d’antan, quand j’implorais la protection des miens et terminais toujours par ma sœur et mon cousin. Une énumération bien évidemment. Michel Butor, Marcel Séguier, Maurice Roche, Yves Bonnefoy, Valère Novarina, Jean-Luc Parant, Jean-Paul Martin eussent pu ce soir-là la conclure.</li></ul><p>C’était un jour d’avril 2026. Là après relecture nous sommes le 13 mai. Le 17 juillet.</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>         Ce sera quasiment le mot de la fin. Une fin relative puisque je puis modifier ce texte autant de fois que je le désire. C’est déjà parti…</p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p>                  Ce livre a été confié aux bons soins éditoriaux de l’ami Christian Skimao au nom de Chat Messager. Qu’il en soit ici remercié.</p><p> </p><p>                  50 ex représentent la première édition et donc un tirage limité.</p><p> </p><p>                  Les suivantes proposeront un texte à chaque fois modifié.</p><p> </p><p>                  Les prises de vue de la couverture et des premières pages sont de mon pote André Fernandez, photographe des stars : Mascaron, tour extérieure, prise vue sur la rue des Trésoriers de France. Ainsi que la photo finale. Merci l’ami.</p><p> </p><p>            <em>Le plan de Montpellier</em>, page 3, m’a été aimablement confié par l’artiste Pierre Joseph. Il s’agit d’une impression numérique de 2006 (95&#215;95 cm, 3 ex.), reconstitution de mémoire du plan de la ville de Montpellier avec un logiciel vectoriel. Il cadre parfaitement avec ce que j’ai voulu suggérer dans ce livre. Je l’en remercie vivement.</p><p> </p><p>            O, I can try with a little help for ma friends…</p><p> </p><p>                  Les autres photographies sont de CTN et BTN et n’ont qu’un intérêt documentaire : escalier, porte d’entrée, tour intérieure.</p><p> </p><p>                  Merci bien sûr à CTN qui a tout relu, traqué les coquille et m’a soutenu dans ce projet..</p><p> </p><p>                              Il est dédié à la postérité. </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p> </p><p><img loading="lazy" decoding="async" class="size-medium wp-image-8553 aligncenter" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/64840be8-e1c7-4773-b1cf-4f7caa6f8518-200x300.jpg" alt="" width="200" height="300" srcset="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/64840be8-e1c7-4773-b1cf-4f7caa6f8518-200x300.jpg 200w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/64840be8-e1c7-4773-b1cf-4f7caa6f8518.jpg 300w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></p><p> </p><p><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-medium wp-image-8555 aligncenter" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/IMG_1883-200x300.jpg" alt="" width="200" height="300" srcset="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/IMG_1883-200x300.jpg 200w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/IMG_1883.jpg 427w" sizes="(max-width: 200px) 100vw, 200px" /></p><p> </p><p> </p><p> </p>								</div>
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		<title>RETOURS EN BOUCLES AVEC CLAUDE VIALLAT (catalogue la grande Motte)</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/07/09/retours-en-boucles-avec-claude-viallat-catalogue-la-grande-motte/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 09 Jul 2026 09:21:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>
		<category><![CDATA[Critique]]></category>
		<category><![CDATA[Essais]]></category>
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					<description><![CDATA[                  Texte BTN pour catalogue La Grand eMotte, accompagné d&#8217;un avant-propos et d&#8217;u entreien alphabétoqie (à paraître) CLAUDE VIALLAT HIER ET AUJOURD’HUI                                       Figure Forme L’exposition estivale de Claude Viallat, Capitainerie de La Grande Motte, réunit toutes les conditions à même d’incarner un jalon majeur de sa riche carrière.       TROIS ASPECTS D’UNE MEME PRODUCTION [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[		<div data-elementor-type="wp-post" data-elementor-id="8581" class="elementor elementor-8581">
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									<p>                 </p><p>Texte BTN pour catalogue La Grand eMotte, accompagné d&rsquo;un avant-propos et d&rsquo;u entreien alphabétoqie (à paraître)</p><p>CLAUDE VIALLAT HIER ET AUJOURD’HUI</p><p>                                      Figure Forme</p><p>L’exposition estivale de Claude Viallat, Capitainerie de La Grande Motte, réunit toutes les conditions à même d’incarner un jalon majeur de sa riche carrière.</p><p>      TROIS ASPECTS D’UNE MEME PRODUCTION</p><p>           Certes les visiteurs qui connaissent d’ores et déjà l’œuvre de Claude Viallat y retrouveront les toiles libres, sur tissus imprimés, dont certains de très grands formats, jalonnés régulièrement de la forme abstraite et répétée qui est devenue son image de marque. Ils y trouveront également des objets confectionnés par l’artiste, à partir de matériaux pauvres ou récupérés, assemblés de bric et de broc, qui prouvent que ce membre de Supports-Surfaces s’est intéressé également au volume et à des techniques de fabrication primitives.</p><p>          Il convient de rappeler que la découverte de la forme qui a rendu Viallat célèbre se fit par hasard, un bloc de mousse trempé dans de la javel. Quelque peu hésitante au départ, elle trouve ses contours définitifs grâce à des pochoirs astucieux imaginés par le peintre à partir de calendriers de la Société générale. Engagé dans la déconstruction radicale du tableau, l’artiste effectue une table rase dans les conventions picturales avant que ne s’amorce la reconstruction. L’exploration de la surface, et la question du support deviennent de plus en plus significatives au fur et à mesure qu’il avance dans sa carrière. A la Grande Motte, dans la continuité des 60 ans de la forme, célébrés en sa galerie Ceysson-Bénétière, à St Etienne, on pourra voir plusieurs tissus imprimés, principalement de motifs taurins, sans châssis et donc libres, qui tendent vers la simplification. Moins de couleurs, moins de contre-formes, moins d’accentuation des cernes, le support sous-jacent tend à exprimer davantage ses qualités particulières, incitant davantage encore au dialogue avec les couleurs du peintre…</p><p>          Quant aux objets, en l’occurrence des bois flottés, ils relèvent d’une activité ancestrale, la cueillette. Ces bois flottés, c’est un peu du monde des pêcheurs du Grau qui se glisse en la ville nouvelle, aux pyramides modernes,  telles des fleurs poussées sur du sable. C’est un peu de la culture gardoise et des traditions camarguaises qui traversent ainsi le fleuve Vidourle et laissent leur empreinte, grâce à l’un des plus grands peintres actuels.</p><p>          Les visiteurs y découvriront enfin de la peinture figurative, d’inspiration tauromachique, sur d’imposants panneaux de bois disposés en quatre triptyques et un diptyque, peinture de représentation à laquelle ils ne s’attendaient sans doute pas.</p><p>            Cette peinture reprend un motif ancestral lié aux traditions camarguaises que l’artiste mêle, dans des peintures récentes, à sa forme contemporaine. Figure et forme font ainsi bon ménage, de même que présent et passé, hier et aujourd’hui. .</p><p>   LE JEUNE VIALLAT</p><p>           Claude Viallat a souhaité revenir en effet sur le passé de  sa jeunesse et de ses années d’étude, dans la continuité des œuvres de 1957 à 1962 montrées au Moco rendant hommage aux Beaux-arts de Montpellier (<em>Une Histoire singulière</em>). On y voyait, d’un côté, trois tableaux figuratifs sur le thème de <em>La guerre</em>, Un <em>Bœuf écorché</em>, trois portraits peints et un dessin, une nature morte, un paysage en contre plongée figurant Aubais, sa ville d’enfance (et son château), de l’autre l’apparition de la forme en 1966, confrontée à une toile libre plus récente. Au début des années 60,  Claude Viallat est étudiant mais, appelé sous les drapeaux et confronté de plein fouet à la guerre d’Algérie, il interrompt ses études avant de les reprendre, une fois démobilisé. Le style du <em>Bœuf</em> et des tableaux de <em>Guerre, </em>peut être qualifié d’expressionniste. Le bœuf en particulier se réfère ouvertement à Soutine, et indirectement à Rembrandt.</p><p>           L’œuvre qui sera présentée, sur panneaux, est de 1963. Admis aux Beaux-arts de Paris, le jeune Viallat, qui vient en outre de se marier, bénéficie d’un prêt d’honneur de la municipalité d’Aubais, commune qu’il habite depuis sa naissance à Nîmes. La rencontre avec la capitale s’avère déterminante : découverte de l’abstraction dominante, puis du pop art (il cèdera à cette tendance le temps d’une série de « cibles », que l’on peut qualifier de « militaires »), confrontation aux grands peintres américains qui ne lésinent pas sur les formats gigantesques, amitiés avec quelques artistes prometteurs (Buraglio, Bioulès, Parmentier…),  premiers contacts avec les galeries&#8230; En contrepartie du prêt accordé, Claude Viallat réalise alors, pour la ville d’Aubais, cette œuvre imposante, à partir de scènes tauromachiques. Jamais il ne s’était attaqué à des formats aussi démesurés et cette œuvre incarne en quelque sorte son adieu à un certain type de figuration, avant  le virage de l’abstraction. Elle est dès lors car elle prouve l’attachement foncier de l’artiste au dessin, à la figure, au-delà de son intérêt pour la matière et la couleur qui caractérise sa production.</p><p>           Chaque panneau mesure 1 mètre 53 de large pour 2 m 45 de haut, de sorte que le triptyque mesure en définitive 4 m 60  sur 2 m 15. L’ensemble fait 21 mètres, ce qui est évidemment monumental. C’est la municipalité actuelle, son maire  Angel Pobo et son conseiller à la culture, Robin Boucheteil, qui nous prêtent généreusement, à la demande de l’artiste, cette œuvre exceptionnelle qui a longtemps séjourné dans la salle des fêtes du village. Rappelons que la même municipalité a organisé récemment, une grande exposition où les œuvres du regretté Patrick Saytour (autre célébrité d’Aubais), et celles de Claude Viallat se répondaient dans les divers espaces du château.</p><p>           Le support est rigide. Il s’agit de bois. Jusqu’en 65-66, Claude Viallat demeure en effet fidèle au châssis. Ce n’est qu’à la suite d’une découverte fortuite &#8211; il est alors du côté de Nice (L’Escarène), ville où il a enseigné de même qu’à la Seyne sur mer &#8211; qu’il adoptera la toile libre, ce qui lui permet de montrer la double face de la toile, de la faire intervenir dans l’espace, selon des modalités inédites ou encore de l’accrocher de façon tout à fait singulière et originale.</p><p>            Certes les panneaux sont figuratifs, la peinture des scènes de courses dites libres ou de corrida. Il s’agit toutefois d’une représentation non réaliste et non dépendante de la perspective linéaire. La scène est avant tout composée de formes et<em> de couleurs en un certain ordre assemblées</em>,<a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a> les protagonistes ne sont pas peints de manière léchée, on repère sans doute une succession de plans et il arrive que le personnage en arrière-plan (incarnant sans doute le spectateur) soit figuré aux mêmes dimensions que le protagoniste au premier plan. On est plus proche d’une figuration que l’on dira elle aussi libre (après tout Viallat fut un grand lecteur et amateur de bande dessinée européenne), que de l’hyperréalisme ou que du réalisme social. Otons les figures, le dessin disparaît et ne restent que les rapports de couleur, que Claude Viallat ne tardera guère à adopter, à systématiser même. Il se trouve justement que la dernière expo estivale de 2025 en la Capitainerie fut celle de Robert Combas, grand figuratif devant l’éternel et grand consommateur lui aussi de BD. Ces panneaux prouvent que la figure, traitée de manière expressionniste,  a hanté le jeune Viallat, deux décennies avant son cadet, et qu’elle a abouti à la découverte et l’exploration de la forme.</p><p>            Entre-temps, il a découvert ses maîtres, notamment Matisse pour la couleur et Picasso pour le dessin et sans doute aussi la composition. Soutine pour l’expressionnisme. Pensons aussi, au nîmois Chabaud dans la continuité du fauvisme.</p><p>            Entre temps également, voulant se dégager de toute influence, il s’est ingénié à faire table rase, à la recherche d’éléments de base : le support, la surface, la forme. Tout en maintenant une intention résolument picturale.</p><p>      1963 : AUX PORTES DE LA CAMARGUE</p><p>            1963, c’est l’année où le nom de Jean Balladur est retenu pour concevoir La Grande Motte, celle où il est nommé architecte en chef de l’aménagement du littoral. L&rsquo;année où sa proposition est retenue de sorte qu’il pilote l’urbanisme de la station balnéaire. Celle-ci naîtra en 65. Controversée à ses débuts, elle bénéficie aujourd’hui du label envié de Patrimoine du XXème siècle.</p><p>          En 63,  le monde de l’art en France est divisé en trois tendances : le maintien d’une figuration fortement rénovée depuis Matisse et Picasso ; l’art abstrait alors dominant (Soulages et Hartung en tête, et la découverte des grands abstraits américains), le Pop art et ses variantes, notamment le nouveau réalisme, celui d’Arman par exemple, que Claude Viallat rencontre du côté de Nice (où il sera un temps professeur). Nice, comme Paris, est une ville en pleine effervescence.</p><p>          63, pour Claude Viallat, c’est la croisée des chemins. C’est Paris, précisément et une tradition (paysages, portraits, nature morte…) qu’il quittera pour la modernité, la contemporanéité d’une démarche qui a fini par s’imposer dans le paysage artistique français. Ce qui ne l’empêche pas sur le plan humain, de conserver des attaches rurales, son goût des spectacles taurins, et son attachement au dessin. Quelques années plus tard, il s’installe à Nîmes, y cultive son amitié avec Nîmeno 1 et devient un familier de la feria et de ses célèbres corridas.</p><p>          Quant à  La Grande Motte, elle s’est, depuis ses origines, enorgueillie de se trouver aux portes de la Camargue. Un territoire marqué par un certain nombre de traditions. Celles des manades, ces troupeaux que l’on voit paître librement, sous l’œil des gardians chevauchant leur superbes chevaux blancs, figures pittoresques et typiques d’une région très marquée par une configuration géographique particulière. Ici chaque village est fier de ses  « abrivados », de ses « bandidos », de ses « encierros », lesquels font partie des coutumes locales comme d’autres se glorifient de leur carnaval ou de leur fête de l’oignon. Claude  Viallat a ainsi choisi un motif en rapport de proximité avec le lieu, la ville par laquelle il a été invité.      </p><p>      LE MOTIF TAURIN </p><p>         Habitant d’Aubais, fréquentant les villages gardois des alentours, Claude Viallat ne pouvait échapper à la présence familière des taureaux dans les manades locales et à tout le folklore qui l’accompagne. Il est vite devenu « aficion » des courses camarguaises. Il s’y essaie en amateur. A Aubais, les parvis des maisons sont maculés de ces empègues (empreintes) que la jeunesse estampille sur les murs chaque année lors des fêtes votives. Elles ont sans doute été décisives dans le choix du peintre de recourir lui aussi  à la marque d’une forme, sur un support de tissu. La répétition lui ayant sans doute été suggérée par les éponges imbibées de peinture dans les anciennes cuisines provençales. La Camargue, c’est certes le flamand rose, les chevaux dits camarguais mais c’est avant tout le taureau. Voulant réaliser une œuvre de son cru, Claude Viallat a tout naturellement choisi, pour la ville d’Aubais, un sujet qui lui correspondait. Et qui de surcroît avait été traité par une tradition de grands artistes, Goya sans doute mais surtout Picasso (ne serait -ce que <em>Guernica, </em>et la collection du Musée de Céret où il est très présent, dans cette Catalogne française d’où est originaire l’épouse de Claude Viallat).</p><p>          Dans le cadre de son Diplôme de fin d’étude aux Beaux-arts de Montpellier, toujours au début des années 60, le tout jeune artiste de l’époque devait présenter au jury un mémoire en relation avec sa région. Claude Viallat a choisi un thème taurin : <em>La manade du Languedoc</em>.</p><p>           Pour l’artiste qui vient de séjourner, le temps de son service militaire, en Algérie, une telle œuvre, monumentale, aboutissement de ses recherches antérieures, voire réceptacle de ses diverses influences (Viallat est encore étudiant, ne l’oublions pas), est à placer dans la continuité des toiles sur la guerre présentées au Moco. L’ombre de la mort, ou simplement du danger, y rôde en permanence. Elle est présente dans les scènes allégoriques de guerre comme dans ces triptyques taurins. Sur la piste, deux courages s’affrontent. La force brute, naturelle, défendue avec noblesse, et l’art plus posé, qui nous définit comme être civilisé, ayant précisément dompté en soi la violence aveugle, celle de la Barbarie inhérente elle aussi à notre nature. La violence y est en quelque sorte ritualisée et métaphorique. Sublimée.</p><p>UNE FIDELITE A TOUTE ÉPREUVE</p><p>            Ces panneaux figuratifs et taurins seront accompagnés d’œuvres bien plus récentes (2010-2018) en contrepoint : légères, souples, bien plus dépouillées et non soumises aux lois du all over (toute la surface peinte), éventuellement suspendues dans l’espace. Un détail attire l’attention : elles conservent les motifs imprimés qui les déterminent,  des taureaux, des chevaux, et des bateaux.   </p><p>        En 1963, Claude Viallat aime certes la couleur ou la matière mais il demeure attaché à la virtuosité, au dynamisme, à la gestualité que favorise le dessin. On s’en aperçoit vite dans la série de panneaux proposée à la Capitainerie de La Grande Motte. Que ce soit dans le diptyque consacré à la course camarguaise, ou dans les quatre triptyques, auxquels j’attribue des titres évidents : 1) L’Abrivado  2) La charge du taureau sur le picador, 3) Le picador désarçonné 4) Le coup de grâce. Le taureau, sous la forme d’une masse noire aux contours parfaitement identifiables, est toujours en action (ou en réaction pour le dernier triptyque). Il poursuit, il attaque, il écume. Traduire par le dessin et la composition ce qu’il a observé et ressenti, semble l’objectif que s’est fixé l’artiste en cette suite. Une impression générale de vitalité s’en dégage. Courir devant le taureau, c’est la course pour la vie. Tourner le dos au taureau, c’est tourner le dos à la mort.</p><p>           Rappelons que le <em>Musée des cultures taurines, </em>à Nîmes où il habite, porte le nom du peintre ainsi que nom ainsi que celui d’Henriette, son épouse, qui vient malheureusement de nous quitter. Ceux qui suivent le travail de Claude Viallat savent qu’il ne rate jamais une occasion, depuis quelques décennies, de présenter soit des dessins taurins soit des objets faisant allusion à la course camarguaise, aux troupeaux qui composent les manades, ou encore à la corrida. On a pu le vérifier naguère à l’espace Jaurès de Vauvert, à l’orée encore et toujours de la Camargue. N’oublions pas qu’il est depuis bon nombre d’années devenu nîmois, qu’il vit dans cette ville aux arènes célèbres. Et que Picasso confectionnait, d’un guidon et d’une selle, une sculpture taurine très proche du ready-made.</p><p>            Les bois flottés qui seront montrés adoptent, le plus, souvent une physionomie taurine.</p><p>DES SIGNES AVANT-COUREURS</p><p>           Cette œuvre est ainsi une œuvre clé : Claude Viallat y paie sa dette à la figure et à la pratique du dessin, tout en préparant sa mutation à venir et sa carrière ultérieure. Nombreux sont les signes en effet, dans chacun des triptyques qui, pris isolément, pourraient passer pour abstraits. On voit la forme s’y esquisser. Il n’est  pas inutile de rappeler qu’elle pointera assez vite,  sa « corne «  (sic)  à droite<a href="#_ftn2" name="_ftnref2">[2]</a>.  Il suffit d’isoler le dernier panneau du triptyque  « Le coup de grâce », où n’apparaissent ni le taureau ni le torero,  pour s’apercevoir que nous évoluons dans un univers de pures formes et de couleurs diverses. Si l’on observe bien la forme d’un nuage, un motif quelconque du côté de la barrière, ou l’espace entre la cuisse et la queue du taureau, les curieux ne manqueront de voir s’insinuer, cette forme particulière.          </p><p>            Les couleurs y  sont traitées de  manière synthétique, par grandes zones unifiées. Le sol de l’arène suggérée est jaune, le ciel est bleu, les barrières rouges… Ces dernières, dans la réalité, sont en bois, matériau qui sert de support à ces panneaux, comme pour les rapprocher le plus possible du référent (les arènes).  Mis bout à bout, ces panneaux ressemblent à ceux qui définissent le territoire même de l’arène sauf qu’ils ne sont pas prévus pour se boucler en cercle. On comprend très vite l’intérêt de la monumentalité de l’œuvre. Les personnages y sont au moins à taille humaine, impliquent donc le corps du regardeur et le placent dans une situation proche de celle vécue par l’homme, le torero, dans l’arène.</p><p>            Le rapport entre les couleurs est traité de la même manière que dans la plupart des toiles libres ou sur les supports divers que développera Claude Viallat tout au long de ces séries qui rythment sa carrière : l’une jouant par rapport à l’autre, par contraste essentiellement.</p><p>         Les recours à des bâches, à des tissus déjà usagés voire usés, à des supports peu compatibles avec un art d’agrément, nous montre un homme cherchant la simplicité toute primitive et ainsi donc l’universalité. Il en est de même de ses objets, souvent réalisés par assemblage ou raboutage de morceaux récupérés dans un souci de recyclage (écologique avant l’heure ?) : bois flottés ou brulés, planches, tissus utilisés, cordes, cerclage d’osier, tronçon, contreplaqué, tressage, carton, pot de peinture, panier, boite fromage…. Cette façon de combiner relève des premiers gestes rudimentaires, d’un savoir-faire instinctif et ancestral. La forme elle-même, dans son rapport aux pochoirs répétées des cuisines provençales ou aux fameuses empègues imprimées sur les murs, témoigne de références à une réalité rurale, brute et autochtone.</p><p>            .</p><p>           Pour en revenir aux toiles libres, aux tissus imprimés qui seront présentés à la Grande Motte, elles sont travaillées au sol avant de se voir redressées ou disposées dans l’espace selon les spécificités du lieu. La toile posée au sol, l’artiste, dans son atelier, peut tourner autour d’elle, la traverser en marchant dessus et réaliser ainsi de grands formats. On peut alors noter la présence implicite du corps de l’artiste, qui domine en fin de compte son sujet, d’autant qu’il peut le plier ou l’emporter ensuite afin de le disposer comme il l’entend. Dominer son sujet, se mesurer à lui : On n’est pas si loin, au fond, du torero dans l’arène.  La toile aussi, tout comme le taureau,  a ses exigences et ne se laisse pas manœuvrer sans réagir.</p><p>BTN (AICA France)</p><p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1">[1]</a>     Maurice Denis, dans <em>Art et critique</em>, 1890. : « Se rappler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. »</p><p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2">[2]</a> Sens, de la lecture des œuvres, défini par la galerie de l’artiste : Jean Fournier.</p>								</div>
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<div class=" pt-cv-content-item pt-cv-2-col" ><div class="pt-cv-thumb-wrapper pull-left "><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/05/29/open-the-door-l-a-c-de-sigean/" class="_self pt-cv-href-thumbnail pt-cv-thumb-left" target="_self" ><img loading="lazy" decoding="async" width="643" height="1024" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/IMG_2251-1.jpg" class="pt-cv-thumbnail pull-left" alt="" /></a></div>
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<div class=" pt-cv-content-item pt-cv-2-col" ><div class="pt-cv-thumb-wrapper pull-left "><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/05/29/lencre-de-lenfance-2/" class="_self pt-cv-href-thumbnail pt-cv-thumb-left" target="_self" ><img loading="lazy" decoding="async" width="200" height="267" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/IMG_1932-rotated.jpg" class="pt-cv-thumbnail pull-left" alt="" /></a></div>
<div class="pt-cv-colwrap"><div class="pt-cv-taxoterm above_title"><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/enseignant/articles/' title='Articles' class='pt-cv-tax-articles'>Articles</a><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/critique/' title='Critique' class='pt-cv-tax-critique'>Critique</a><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/critique/essais/' title='Essais' class='pt-cv-tax-essais'>Essais</a></div><h4 class="pt-cv-title"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/05/29/lencre-de-lenfance-2/" class="_self" target="_self" >COMBAS AU PONT DU GARD : GUERRE ET PAIX</a></h4><div class="pt-cv-content">COMBAS AU PONT DU GARD GUERRE ET PAIX Combas au Pont du Gard, cela peut toujours se concevoir certes. Oui mais ...</div><div class="pt-cv-rmwrap"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/05/29/lencre-de-lenfance-2/" class="_self pt-cv-readmore btn btn-success" target="_self" >Lire La Suite…</a></div><div class="pt-cv-meta-fields"><span class="entry-date"> <time datetime="2026-05-29T12:41:37+02:00">29 mai 2026</time></span><span> / </span><span class="author"> <a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/author/bernardtn/" rel="author">Bernard Teulon-Nouailles</a></span></div></div></div>
<div class=" pt-cv-content-item pt-cv-2-col" ><div class="pt-cv-thumb-wrapper pull-left "><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/01/16/lencre-de-lenfance/" class="_self pt-cv-href-thumbnail pt-cv-thumb-left" target="_self" ><img loading="lazy" decoding="async" width="850" height="567" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/01/Saulnier-Credit-Jean-Pierre-Loubat.jpg" class="pt-cv-thumbnail pull-left" alt="" /></a></div>
<div class="pt-cv-colwrap"><div class="pt-cv-taxoterm above_title"><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/poemes/' title='Poèmes' class='pt-cv-tax-poemes'>Poèmes</a></div><h4 class="pt-cv-title"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/01/16/lencre-de-lenfance/" class="_self" target="_self" >L&rsquo;ENCRE DE L&rsquo;ENFANCE</a></h4><div class="pt-cv-content">L’ENCRE DE L’ENFANCEAvec l’encre de l’enfanceOn fabrique des traitsDroits comme des IEt qui à peine formésA peine posés sur la ...</div><div class="pt-cv-rmwrap"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/01/16/lencre-de-lenfance/" class="_self pt-cv-readmore btn btn-success" target="_self" >Lire La Suite…</a></div><div class="pt-cv-meta-fields"><span class="entry-date"> <time datetime="2026-01-16T16:03:16+01:00">16 janvier 2026</time></span><span> / </span><span class="author"> <a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/author/bernardtn/" rel="author">Bernard Teulon-Nouailles</a></span></div></div></div>
<div class=" pt-cv-content-item pt-cv-2-col" ><div class="pt-cv-thumb-wrapper pull-left "><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2025/04/07/nicolas-sanhes-catalogue-expo-musee-de-guetary/" class="_self pt-cv-href-thumbnail pt-cv-thumb-left" target="_self" ><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2025/04/Nicolas-Sanhes-a-La-Mouche.jpg" class="pt-cv-thumbnail pull-left" alt="" /></a></div>
<div class="pt-cv-colwrap"><div class="pt-cv-taxoterm above_title"><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/critique/' title='Critique' class='pt-cv-tax-critique'>Critique</a><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/critique/essais/' title='Essais' class='pt-cv-tax-essais'>Essais</a></div><h4 class="pt-cv-title"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2025/04/07/nicolas-sanhes-catalogue-expo-musee-de-guetary/" class="_self" target="_self" >Nicolas Sanhes : catalogue expo Musée de Guéthary (Pays basque)</a></h4><div class="pt-cv-content">                                        ...</div><div class="pt-cv-rmwrap"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2025/04/07/nicolas-sanhes-catalogue-expo-musee-de-guetary/" class="_self pt-cv-readmore btn btn-success" target="_self" >Lire La Suite…</a></div><div class="pt-cv-meta-fields"><span class="entry-date"> <time datetime="2025-04-07T16:48:55+02:00">7 avril 2025</time></span><span> / </span><span class="author"> <a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/author/bernardtn/" rel="author">Bernard Teulon-Nouailles</a></span></div></div></div>
<div class=" pt-cv-content-item pt-cv-2-col" ><div class="pt-cv-thumb-wrapper pull-left "><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2025/04/07/anniversaire-18-ans-elya/" class="_self pt-cv-href-thumbnail pt-cv-thumb-left" target="_self" ><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="768" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2025/04/Elyasite.jpg" class="pt-cv-thumbnail pull-left" alt="" /></a></div>
<div class="pt-cv-colwrap"><div class="pt-cv-taxoterm above_title"><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/textes-de-circonstance/' title='Textes de circonstance' class='pt-cv-tax-textes-de-circonstance'>Textes de circonstance</a></div><h4 class="pt-cv-title"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2025/04/07/anniversaire-18-ans-elya/" class="_self" target="_self" >Anniversaire 18 ans Elya</a></h4><div class="pt-cv-content">       Pour les 18 ANS D’ELYA(sur l'air de Perque ti amo de Richie et Poveri)T’avais cinq six ansEt ...</div><div class="pt-cv-rmwrap"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2025/04/07/anniversaire-18-ans-elya/" class="_self pt-cv-readmore btn btn-success" target="_self" >Lire La Suite…</a></div><div class="pt-cv-meta-fields"><span class="entry-date"> <time datetime="2025-04-07T16:28:10+02:00">7 avril 2025</time></span><span> / </span><span class="author"> <a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/author/bernardtn/" rel="author">Bernard Teulon-Nouailles</a></span></div></div></div></div></div> </div> 				</div>
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		<title>L&#8217;ENCRE DE L&#8217;ENFANCE</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 16 Jan 2026 15:03:16 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[L’ENCRE DE L’ENFANCE Avec l’encre de l’enfance On fabrique des traits Droits comme des I Et qui à peine formés A peine posés sur la page Semblent n’avoir qu’une visée Avec l’encre de l’enfance On crée des êtres verticaux Qui n’aiment pas la solitude Ils sont un peu comme nous Etre seuls ça les inquiète [&#8230;]]]></description>
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									<p style="text-align: center;">L’ENCRE DE L’ENFANCE</p><p style="text-align: center;">Avec l’encre de l’enfance</p><p style="text-align: center;">On fabrique des traits</p><p style="text-align: center;">Droits comme des I</p><p style="text-align: center;">Et qui à peine formés</p><p style="text-align: center;">A peine posés sur la page</p><p style="text-align: center;">Semblent n’avoir qu’une visée</p><p style="text-align: center;">Avec l’encre de l’enfance</p><p style="text-align: center;">On crée des êtres verticaux</p><p style="text-align: center;">Qui n’aiment pas la solitude</p><p style="text-align: center;">Ils sont un peu comme nous</p><p style="text-align: center;">Etre seuls ça les inquiète</p><p style="text-align: center;">Et on les trouve vite assemblés</p><p style="text-align: center;">Mais même à deux mais même à trois</p><p style="text-align: center;">Ou quand l’un reste distant des autres</p><p style="text-align: center;">L’être a horreur du vide</p><p style="text-align: center;">A plus forte raison de demeurer planté</p><p style="text-align: center;">Dans son coin d’espace</p><p style="text-align: center;">A se poser des questions Qui tuent</p><p style="text-align: center;">Avec l’encre de l’enfance</p><p style="text-align: center;">On fait alors naître</p><p style="text-align: center;">Des bouquets de rêve</p><p style="text-align: center;">Et le trait sort  de lui-même</p><p style="text-align: center;">Pour s’adonner au mouvement</p><p style="text-align: center;">Aux méandres de l’imaginaire</p><p style="text-align: center;">Et même à deux et même à trois</p><p style="text-align: center;">Le trait n’est plus jamais seul</p><p style="text-align: center;">Avec l’encre de l’enfance</p><p style="text-align: center;">Il dispose alors à ses côtés</p><p style="text-align: center;">D’une amie comme animée</p><p style="text-align: center;">Qui tend à dissiper l’angoisse</p><p style="text-align: center;">Nous la nommerons poésie</p><p style="text-align: center;">Cette encre  de l’enfance</p><p style="text-align: center;">Elle ne se limite pas à divertir</p><p style="text-align: center;">Elle est baume à la solitude</p><p style="text-align: center;">Remède à la rectitude</p><p style="text-align: center;">Elle est tout simplement la vie</p><p style="text-align: center;">(Pour Jean-Marc Saulnier, en vue de l&rsquo;édition d&rsquo;un catalogue)</p><p> </p><p>Photo : JP Loubat</p>								</div>
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<div class="pt-cv-colwrap"><div class="pt-cv-taxoterm above_title"><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/enseignant/articles/' title='Articles' class='pt-cv-tax-articles'>Articles</a><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/critique/' title='Critique' class='pt-cv-tax-critique'>Critique</a><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/critique/essais/' title='Essais' class='pt-cv-tax-essais'>Essais</a></div><h4 class="pt-cv-title"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/07/09/retours-en-boucles-avec-claude-viallat-catalogue-la-grande-motte/" class="_self" target="_self" >RETOURS EN BOUCLES AVEC CLAUDE VIALLAT (catalogue la grande Motte)</a></h4><div class="pt-cv-content">                 Texte BTN pour catalogue La Grand eMotte, accompagné d'un avant-propos et d'u entreien alphabétoqie (à paraître)CLAUDE VIALLAT HIER ET AUJOURD’HUI                                   ...</div><div class="pt-cv-rmwrap"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/07/09/retours-en-boucles-avec-claude-viallat-catalogue-la-grande-motte/" class="_self pt-cv-readmore btn btn-success" target="_self" >Lire La Suite…</a></div><div class="pt-cv-meta-fields"><span class="entry-date"> <time datetime="2026-07-09T11:21:20+02:00">9 juillet 2026</time></span><span> / </span><span class="author"> <a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/author/bernardtn/" rel="author">Bernard Teulon-Nouailles</a></span></div></div></div>
<div class=" pt-cv-content-item pt-cv-2-col" ><div class="pt-cv-thumb-wrapper pull-left "><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/05/29/open-the-door-l-a-c-de-sigean/" class="_self pt-cv-href-thumbnail pt-cv-thumb-left" target="_self" ><img loading="lazy" decoding="async" width="643" height="1024" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2026/05/IMG_2251-1.jpg" class="pt-cv-thumbnail pull-left" alt="" /></a></div>
<div class="pt-cv-colwrap"><div class="pt-cv-taxoterm above_title"><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/romans-et-autres-ouvrages/inedits/' title='Inédits' class='pt-cv-tax-inedits'>Inédits</a><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/romans-et-autres-ouvrages/' title='Romans et autres ouvrages' class='pt-cv-tax-romans-et-autres-ouvrages'>Romans et autres ouvrages</a></div><h4 class="pt-cv-title"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/05/29/open-the-door-l-a-c-de-sigean/" class="_self" target="_self" >DEDALE OU L&rsquo;ECUSSON (DEBUT, BROUILLON)</a></h4><div class="pt-cv-content">                          (Plan de Montpellier, par Pierre Joseph)                                                                   BERNARD TEULON-NOUAILLES                      DÉDALE OU L’ÉCUSSON                    (Souvenirs ...</div><div class="pt-cv-rmwrap"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/05/29/open-the-door-l-a-c-de-sigean/" class="_self pt-cv-readmore btn btn-success" target="_self" >Lire La Suite…</a></div><div class="pt-cv-meta-fields"><span class="entry-date"> <time datetime="2026-05-29T12:56:20+02:00">29 mai 2026</time></span><span> / </span><span class="author"> <a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/author/bernardtn/" rel="author">Bernard Teulon-Nouailles</a></span></div></div></div>
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<div class="pt-cv-colwrap"><div class="pt-cv-taxoterm above_title"><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/enseignant/articles/' title='Articles' class='pt-cv-tax-articles'>Articles</a><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/critique/' title='Critique' class='pt-cv-tax-critique'>Critique</a><a href='https://bernard-teulon-nouailles.fr/category/critique/essais/' title='Essais' class='pt-cv-tax-essais'>Essais</a></div><h4 class="pt-cv-title"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/05/29/lencre-de-lenfance-2/" class="_self" target="_self" >COMBAS AU PONT DU GARD : GUERRE ET PAIX</a></h4><div class="pt-cv-content">COMBAS AU PONT DU GARD GUERRE ET PAIX Combas au Pont du Gard, cela peut toujours se concevoir certes. Oui mais ...</div><div class="pt-cv-rmwrap"><a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/2026/05/29/lencre-de-lenfance-2/" class="_self pt-cv-readmore btn btn-success" target="_self" >Lire La Suite…</a></div><div class="pt-cv-meta-fields"><span class="entry-date"> <time datetime="2026-05-29T12:41:37+02:00">29 mai 2026</time></span><span> / </span><span class="author"> <a href="https://bernard-teulon-nouailles.fr/author/bernardtn/" rel="author">Bernard Teulon-Nouailles</a></span></div></div></div>
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		<title>Nicolas Sanhes : catalogue expo Musée de Guéthary (Pays basque)</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2025/04/07/nicolas-sanhes-catalogue-expo-musee-de-guetary/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 07 Apr 2025 14:48:55 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Critique]]></category>
		<category><![CDATA[Essais]]></category>
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					<description><![CDATA[                                                        CINQ NUANCES DE BLEU             L’œuvre picturale de Nicolas Sanhes n’est pas de celles qui cherchent à séduire instantanément et, à l’instar de beaucoup de celles évoluant [&#8230;]]]></description>
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									<p>                                                        CINQ NUANCES DE BLEU</p><p>            L’œuvre picturale de Nicolas Sanhes n’est pas de celles qui cherchent à séduire instantanément et, à l’instar de beaucoup de celles évoluant dans l’abstraction, elle ne s’appréhende pas tout de go.</p><p>            Plusieurs voies nous sont offertes pour tenter d’en découvrir des clés potentielles :</p><p>            La première est la plus simple. Le grand public s’imagine souvent que l’artiste peint toujours sous le coup de l’inspiration, un peu comme un poète pratiquant l’écriture automatique ou un musicien pris dans les transes de l’improvisation. Même si tout travail implique, à un moment ou à un autre, un minimum d’intuition, Nicolas Sanhes n’envisage pas l’acte pictural de cette manière spontanée. Il fait appel à un protocole prédéterminé où chaque chose est à sa place, car la composition joue un grand rôle dans sa production. C’est ce qui explique les divers éléments, récurrents, que l’on finit par identifier dans ses séries, et qui font partie de ce que l’on pourrait appeler son vocabulaire, lequel définit son originalité en tant que peintre, en deux mots son style. Pourtant, si certains amateurs d’art ont une vague idée de la présence d’une composition dans les œuvres classiques, ils la considèrent comme linéaire, dessinée sur la surface, à partir de la juxtaposition de figures, lignes et points de fuite. Ici encore Nicolas Sanhes surprend car il ne distribue pas, à proprement parler, ses divers plans dans l’espace mais dans le temps. En 7 étapes précisément, qui vont de l’épandage d’un fond coloré à l’introduction de quelques formes de son cru, puis d’une ligne moyennement fine, ensuite d’une sorte de fenêtre à l’intérieur de la forme. Suivent (ce qu’il nomme) des « tenseurs », au nombre de deux, et qui font partie de ce protocole original que j’évoquais plus tôt (en quelque sorte son image de marque). Viennent ensuite des lignes ténues et cursives, assez envahissantes et grouillantes, le véritable intestin grêle, ou deuxième cerveau de ce corpus pictural, avant le retour des tenseurs qui viennent clore en quelque sorte le champ pictural, ce qui nous renvoie incidemment au thème de la clé, dont ils ont quelque peu la forme stylisée. On peut penser à un circuit, fermé, labyrinthique, où seul le regard se retrouve et s’impose une direction, fût-elle complexe. Ainsi ce sont divers plans qui se succèdent dans le temps qui nous apparaissent contigus sur l’espace de la toile. On n’est donc pas dans l’improvisation que d’aucuns pourraient imaginer. On est face à du construit.</p><p>            La seconde tient à ce qu’une œuvre est d’autant plus pertinente qu’elle témoigne de  l’esprit de son temps. Ce n’est pas toujours facile, quand on a chois l’abstraction, à moins de jouer sur les effets lyriques d’un expressionnisme débridé, et c’est pourtant le pari que s’est fixé Nicolas Sanhes. L’époque se caractérise par la suprématie de l’image et souvent et l’expression déchainée de messages tendancieux, pas toujours approfondis. Nicolas Sanhes tourne le dos à cette facilité, car sa peinture correspond à un espace de résistance qui restitue l’époque autrement. La profondeur, que notre temps a perdue au profit de l’agitation de surface, il la trouve dans ce fond coloré qui amorce son processus en sept étapes. Les havres indispensables de tranquillité par rapport à la fureur et au bruit environnants, seraient plutôt suggérés par les plages plus ou moins géométriques qu’il nomme des formes, à propos desquelles il avance le concept de « géométrie incidente ». Celles-ci ne sont pas parfaites, elles s’accommodent d’un certain déséquilibre parce qu’il faut bien en passer par là, l’expérience du déséquilibre, si l’on veut trouver l’équilibre idéal, en quelque sorte notre assiette. Et puis parce que notre existence même est vouée au déséquilibre, c’est lui qui nous fait avancer, rien n’est jamais parfait, le manque suscite le désir etc. Quant aux lignes elles répondent à cette dynamique tâtonnante qui caractérise notre mode de vie, frénétique, constamment en mouvement, résolument dynamique. Chez Sanhes, la ligne fonctionne en circuit fermé car nos itinéraire sont souvent un peu toujours les mêmes. Enfin, les tenseurs qui viennent rappeler la planéité de la surface picturale, ce sont les garde-fous, les limites à notre liberté d’agir, au fond le rappel permanent que nos actions ne sont pas aussi libres que nous le souhaiterions mais balisées par notre finitude, les lois sociales, nos capacités individuelles… Ce que nous rappellent aussi les limites du tableau. Comme on le voit, et je n’ai fait ici qu’esquisser quelque pistes, une œuvre d’art peut parler d’une époque autrement. Y compris grâce à un vocabulaire formel ou abstrait.</p><p>            La troisième clé fait intervenir un nouvel aspect à ne pas négliger : le recours du peintre à l’ordinateur. Ce parti-pris prouve qu’il est, en tant qu’individu comme en tant qu’artiste, en phase avec son époque, à laquelle il emprunte sa technologie la plus pratique, la plus avancée et, en tant que telle, capable de faire avancer la peinture. Les artistes auraient tort de s’en priver d’autant qu’elle permet non seulement des expérimentations formelles mais une précision absolue, garante de l’équilibre, de la gestion des déséquilibres, ou de la cohésion recherchée (pas étonnant que l’artiste utilise beaucoup les rouleaux de scotch, ou d’adhésifs, qui définissent la largeur des lignes). Elle assure, cette technologie,  un nombre de variations infinies sur un même thème mais sans les approximations de l’improvisation. Ainsi, la machine et l’homme font-ils bon ménage dans un but créatif, ce qui est plutôt encourageant pour l’avenir, tout en mettant en évidence la notion d’Hybridité, bien dans l’air du temps, mais qui a tendance à effrayer alors que Sanhes vise plutôt l’osmose, la cohérence, la conciliation des contraires. Ce recours à l’ordinateur fait passer du virtuel au réel puisqu’un certain nombre de propositions seront retenues pour être projetées sur la toile. En fait, l’ordinateur est venu supplanter les premières tentatives de Sanhes en peinture : simples projections en deux dimensions des anciennes sculptures (« Ma sculpture est la structure primitive de ma peinture ») en trois dimensions, et qui nous faisaient passer d’un réel (la sculpture) à son ombre portée, sa projection sur la toile. Ainsi, dans chaque tableau, le peintre fait-il table rase et remet-il à chaque fois sur le métier son ouvrage, dans un défi constamment renouvelé. L’ordinateur fait économiser du temps puisqu’il évite les erreurs qui aboutiraient à l’échec et au découragement qui s’ensuit. Il est ainsi, ce compagnon de plus en plus performant, un outil précieux, partie intégrante du protocole de création. Et il prouve que l’artiste sait s’accommoder des apports extérieurs à la peinture, pour peu que l’on sache en user intelligemment.</p><p>            La quatrième entrée est en rapport avec la couleur dominante de la série présentée au pays basque, le bleu, profond, intense, tendant vers le nocturne. C’est cette profondeur qui intéresse le peintre, d’abord pour se démarquer de la superficialité ambiante ou, si l’on préfère de surface, ensuite parce que la profondeur confronte l’individu à la situation de l’homme dans l’univers et aux grandes énigmes de la condition humaine, ce qui signifie que ce travail prend des accents métaphysiques. Aussi parce que le bleu est la couleur par excellence vouée à l’espace, qu’il s’agisse de celui qui nous entoure ou qu’il s’agisse de l’espace infini dans lequel nous nous tentons de nous évaluer, d’évaluer notre présence au monde. Cette couleur est d’autant plus importante pour le peintre qu’il la met en exergue dans le titre de son exposition à Ghéthary, emprunté à Cézanne : <strong>Une somme suffisante de bleutés</strong>/<em>pour faire sentir l’air</em>. Effectivement, dans ses tableaux, Sanhes décline des valeurs  de bleus qui vont fonctionner entre eux par nuances ou contrastes, opacités et transparences, matité et luisance. Il ne cherche pas à suggérer du volume comme chez son illustre prédécesseur mais à créer du vide entre divers plans, ce qui revient à parler d’espace, au fond comme dans ses sculptures. C’est cette préhension tactile du vide qui lui importe et justifie le caractère itératif de sa quête, toujours recommencée car le vide absolu on ne l’atteint jamais. Mais l’on peut tenter d’en isoler des fragments, d’en suggérer la respiration, de montrer comment il s’articule avec le plein dans ce jeu d’équilibre qui est le fer de lance ce cette production.</p><p>            Ajoutons qu’au bord de l’océan, ce bleu peut prendre, pour le grand public, une dimension nouvelle, qualifions-la d’abyssale et intégrer, outre l’espace celui des inconnus sous-marins, puisqu’après tout nous nous immergeons du regard dans la peinture. Bachelard associe l’eau au rêve et à mieux y regarder, la compossibilité spatiale obtenue par Sahnes, sur ses tableaux, fonctionne un peu comme le rêve qui combine des éléments différents dont on tire au réveil du sens, une cohésion. Parti de la ferme familiale et des premières sculptures outils, Sanhes a fini par conquérir l’espace du rêve. Ce n’est pas par hasard s’il vit à Paris, la ville du rêve par excellence (que l’on pense au Surréalisme !).</p><p>            La cinquième, et nous atteignons un chiffre symbolique, à l’image de la main qui permet de saisir le réel, me semble en relation avec les quantités, sinon infinies, du moins non négligeables de possibilités de permutations qui s’offrent à l’artiste. Chiffre auquel le peintre recourt lui-même quand il distribue sur la toile ses tenseurs. Comme pour ses sculptures, le protocole adopté est garant d’une grande variété de productions (de formes, de distributions des tenseurs, de disposition et de longueur des lignes etc.) qui situe l’artiste dans la catégorie des sériels, ceux qui adoptent la série. On ne recherche pas le chef d’œuvre mais Tout l’œuvre, dans ses différents aspects. Non comme le croient les naïfs et malveillants pour des questions de facilité mais au contraire pour des raisons de complexité. Nul ne saurait prétendre peindre le tableau idéal, définitif dont parle Balzac dans l’une de ses nouvelles. On peut l’approcher cet idéal, mais en sachant qu’on se contentera de le frôler. C’est cette imperfection foncière, appelons-la déséquilibre, qui permet de continuer la quête picturale. Au fond, ses lignes sinueuses qui grouillent à la surface du tableau métaphorisent bien toute la complexité de la démarche, avec ses avancées et ses impasses, ses succès et ses égarements. L’œil du regardeur partage cette sensation. Car le format des peintures est bien moins imposant que celui des sculptures, qui sont gigantesques par rapport à la taille humaine. Un homme grand, tel que l’est Nicolas Sanhes, bras tendus vers le haut, pourrait s’inscrire dans leur contour. On ne s’y sent pas complètement perdus malgré le bleu spatial (et « océanique ») qui s’y fait jour. Ainsi la peinture est à notre portée pour qui veut s’y livrer à une méditation sur ses tenants et aboutissants ou tout simplement se laisser submerger par le plaisir esthétique.</p><p>            Cinq clés qui n’en excluent pas d’autres, par exemple le fait que l’artiste travaille au sol puis redresse son tableau ce qui fait que lignes et formes paraissent en suspension. Cette action amorce une nouvelle problématique de l’espace, une gestion originale du vide et de l’équilibre général. On peut également s’intéresser davantage à la planéité de l’espace pictural et remarquer que, si la sculpture peut toujours, au sens strict du terme, s’écrouler, les éléments qui composent le tableau, intrinsèquement, ne sauraient, au sens concret du terme, suivre la même voie… On atteindrait alors le chiffre sept, lui aussi hautement symbolique, celui des 7 éléments du protocole. Toutefois ces cinq clés me semblent suffisantes pour permettre au grand public, souvent déconcerté mais également désireux d’apprendre, d’aborder simplement mais sûrement une œuvre qui de prime abord peut paraître énigmatique, pour ne pas dire hermétique. C’est justement dans ces cas de figure que l’on a besoin de clés.</p><p>BTN (AICA France)</p><p>Texte publié dans le catalogue en ligne + version tapuscrite  Musée de France. Expo Juin 2025</p><p><img loading="lazy" decoding="async" class="size-medium wp-image-7965 aligncenter" src="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2025/04/Nicolas-Sanhes-a-La-Mouche-300x200.jpg" alt="" width="300" height="200" srcset="https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2025/04/Nicolas-Sanhes-a-La-Mouche-300x200.jpg 300w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2025/04/Nicolas-Sanhes-a-La-Mouche-768x512.jpg 768w, https://bernard-teulon-nouailles.fr/wp-content/uploads/2025/04/Nicolas-Sanhes-a-La-Mouche.jpg 1024w" sizes="(max-width: 300px) 100vw, 300px" /></p>								</div>
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		<title>MEDITERRANEE en 7 Escales (avec Pascal de Gouges)</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2024/02/07/mediterranee-en-7-escales-avec-pascal-des-gouges/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 07 Feb 2024 09:53:39 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>
		<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[                                                           GASPARD DES GOUGES             Dans les paysages marins composés par Gaspard des Gouges, tout est factice : les rochers, les îles, les ruines, la mer et même, à bien y réfléchir (…) le ciel qui est pris en photo dans un miroir. Les rochers sont peints sur siporex, polystyrène ou plâtre ; la mer joue carte [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[		<div data-elementor-type="wp-post" data-elementor-id="6577" class="elementor elementor-6577">
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									<p>                                                           GASPARD DES GOUGES</p>
<p>            Dans les paysages marins composés par Gaspard des Gouges, tout est factice : les rochers, les îles, les ruines, la mer et même, à bien y réfléchir (…) le ciel qui est pris en photo dans un miroir. Les rochers sont peints sur siporex, polystyrène ou plâtre ; la mer joue carte sur table bleue nappé d’un cellophane ; les nuages semblent trop denses pour apparaître à leur véritable place ; ce sont des fruits et légumes familiers qui tiennent lieu d’îles ou récifs, il est vrai étranges. L’image et le réel ça fait deux, et même trois, vu l’usage du miroir qui, comme on le sait, réfléchit selon ses propres codes.</p>
<p>            Le recours au format carré concourt à cet effet de déréalisation. Nous sommes dans l’image avant que d’être dans un paysage ou un portrait. Dans une zone intermédiaire. Le portrait rêvé d’une Méditerranée particulière et le paysage maritime qui se profile à l’horizon. On peut même dire qu’il renvoie à un procédé spécifiquement pictural (souvenons-nous de Joseph Albers), sachant que Gaspard de Gouges a commencé comme peintre, de portraits justement. En effet, la peinture associe la matière, la lumière et les couleurs. Or les rochers sont peints en amont de couleurs chaudes ou brunes, léchés par la lumière naturelle et l’on peut en apprécier le grain, les nuances de surface et les valeurs. Cette photographie est plastique. Sa dimension picturale saute aux yeux. Les fruits et légumes sont choisis pour leur couleur bien dans le ton de la composition,.</p>
<p>De surcroît, le carré est une forme parfaite ce qui coïncide avec la volonté de l’artiste de suggérer la totalité (des quatre éléments notamment : eau de la mer, feu du soleil, air des nuages, terre des rochers), l’équilibre, sans doute même l’espérance – ce que le poète intitulait <em>Une invitation au voyage</em>. Il va de pair avec la recherche d’une impression de concentration induit par la présence de  ou blocs latéraux, qui redoublent et développent en informel, les lignes pures du cadre. Les côtés se font côte.</p>
<p>            Le voyage se fait imaginaire. Nul besoin de se déplacer. Une table de jardin et quelques accessoires suffisent à l’artiste dont le bleu du ciel est la seule contrainte. L’image qu’il propose suffit au spectateur. Ce n’est plus le corps qui appréhende et occupe le lieu mais les yeux, mais la main. La main de l’artiste qui fabrique les artefacts. Les yeux qui plongent dans ces ouvertures suggérées par les rochers latéraux. Les dimensions ne sont pas modestes par hasard. Il s’agit de s’approprier la Méditerranée. Et cette illusion de possession ne peut se réaliser qu’en toute humilité, en la présentant à portée des yeux, à portée de main. Pour le corps, il faut s’y déplacer. Ainsi se trouve-t-on dans une image photographique plutôt que devant un véritable paysage. La photo se revendique avant tout comme photo. On pourrait créer à cet égard un curieux oxymore : une distanciation rapprochée. Au demeurant, ce format modeste correspond à peu près à celui qui contiendrait, à échelle réelle, le visage du regardeur (artiste ou spectateur, acquéreur, collectionneur). Ainsi le paysage regardé, évoque, par métonymie, la présence d’un regardeur. Il est perçu à partir de notre modeste échelle de perception.</p>
<p>            Face à l’horizon, on est souvent pris d’un sentiment d’infinitude, de curiosité aussi, tout en sachant que, plus nous voyagerons, moins nous serons assouvis car la perspective de la répétition, du renouvellement perpétuel et de l’infinitude se heurte à notre finitude justement. C’est sans doute la raison pour laquelle certaines images de Gaspard de Gouges recourent à la ruine, sur le modèle, romantique, des nostalgies d’un âge d’or que les grands peintres ne se sont pas privés de représenter. Les rochers, qui densifient le paysage, nous ramènent à notre condition. Nous vivons sur terre, et sédentaires. La porte qui va de l’imaginaire au réel est une porte étroite. On remarquera en effet que les anfractuosités ciselées des rochers entrent en vif contraste avec l’Horizon, et la mer calmée. L’espérance se heurte au réel, tel Ulysse naguère, tenu de demeurer, à son grand regret, voire désespoir, sur ses îles de rêve.</p>
<p>            La Méditerranée que propose Gaspard de Gouges n’est donc pas authentique. Elle est subjective. Elle a maille à partir avec les souvenirs d’enfance, les références culturelles et les voyages accomplis. La notion de jeu est capitale : elle renvoie aux maquettes et au monde tout petit avec lesquels les enfants forgent leur imaginaire. En fait, elle est recréée : elle est re-Création mais aussi récréation par rapport à la fureur et au bruit de l’actualité et de l’Histoire. L’Humain en effet brille par sa quasi-absence, en apparence du moins : série des ponts et présence de bateau. Sauf que c’est lui qui tire les ficelles et nous libre en pâture le paysage re-créé. Re-composé. Comme s’il accordait au monde, en modèle réduit, à partir de sa crique imaginaire, une nouvelle naissance. Une re-Naissance en quelque sorte. Après tout, la vie est un voyage.</p>
<p>            Or, on ne sait jamais quel sera le destin ni de l’être, ni de la chose, ni de tout ce qui vient au monde. De là découle ce sentiment de mystère qui saisit à la contemplation de ses photos et qui relèvent de ce que les surréalistes nommaient Inquiétante étrangeté. C’est que, dans un monde trop parfait, le danger guette. L’homme s’accommode mal du paradis. Gaspard de Gouges, qui travaille par séries thématiques, est sensible à de grandes causes : humanitaires ou écologiques. Ce n’est pas pour rien, qu’il modèle des ponts détruits, qu’il recourt non sans humour à des fruits et légumes tenant lieu de récifs ou qu’il travaille avec une remarquable économie de moyens. Ses paysages inspirent le repos mais l’artiste n’est pas dupe. Il sait qu’au terme d’un voyage, quel qu’il soit, on est confrontés au drame, à la tragédie, à l’angoisse du lendemain. Sa Méditerranée est une mer de rêves mais qui a dit que tout était idéal dans un Rêve ? BTN</p>
<p><a href="https://www.gasparddegouges.com/fr/artworks/2294191/mediterranee-imaginaire">https://www.gasparddegouges.com/fr/artworks/2294191/mediterranee-imaginaire</a></p>
<p style="text-align: center;"><strong>7</strong> <strong>Escales en Méditerranée</strong></p>
<p style="text-align: center;">Qui n’a jamais songé</p>
<p style="text-align: center;">A s’embarquer</p>
<p style="text-align: center;">Sur un vaisseau de fortune</p>
<p style="text-align: center;">Parmi les récifs</p>
<p style="text-align: center;">Aux morsures dentelées</p>
<p style="text-align: center;">Qui longent les criques</p>
<p style="text-align: center;">De quelque rivage</p>
<p style="text-align: center;">Méditerranéen</p>
<p style="text-align: center;">Ah se sentir à bord</p>
<p style="text-align: center;">D’une impatiente nef</p>
<p style="text-align: center;">Cinglant vers l’or des toisons</p>
<p style="text-align: center;">Les labyrinthes de gloire</p>
<p style="text-align: center;">Les chevelures de serpents</p>
<p style="text-align: center;">Ou les genêts du repos</p>
<p style="text-align: center;">Avec l’horizon mental</p>
<p style="text-align: center;">Comme ligne de constance</p>
<p style="text-align: center;">Les écueils sont un théâtre</p>
<p style="text-align: center;">Où viennent buter les mots</p>
<p style="text-align: center;">Et les merveilleux voyages</p>
<p style="text-align: center;">Sont ceux qu’on imagine</p>
<p style="text-align: center;">            *</p>
<p style="text-align: center;">A l’instar des héros anciens</p>
<p style="text-align: center;">Attiser l’appétit d’un navire</p>
<p style="text-align: center;">Encor tout enivré d’olives</p>
<p style="text-align: center;">Comme oublié des olympiens</p>
<p style="text-align: center;">Et la vague divine en paix</p>
<p style="text-align: center;">Se plonger dans l’aventure</p>
<p style="text-align: center;">En quête d’un éden</p>
<p style="text-align: center;">Méditerranéen</p>
<p style="text-align: center;">Et vétilles si les vents se lèvent</p>
<p style="text-align: center;">Et Sollerre et Galerne et Bise</p>
<p style="text-align: center;">Si le ciel soudain succombe</p>
<p style="text-align: center;">Si l’obscure tempête s’irrite</p>
<p style="text-align: center;">Si le mât tombe La voile s’affale</p>
<p style="text-align: center;">Et rompent les avirons</p>
<p style="text-align: center;">Lorsque Mort se profile</p>
<p style="text-align: center;">Et chavire les comparses</p>
<p style="text-align: center;">Un mot peut ramener le calme</p>
<p style="text-align: center;">Un mot peut tout apaiser</p>
<p style="text-align: center;">Un mot balaie tous les Si</p>
<p style="text-align: center;">On finit seul comme en un leurre</p>
<p style="text-align: center;">            *</p>
<p style="text-align: center;">Rêver d’Apollonius de Tyr</p>
<p style="text-align: center;">Filant du côté d’Antioche</p>
<p style="text-align: center;">Où le fourbe usurpateur</p>
<p style="text-align: center;">Ourdissait sa perte</p>
<p style="text-align: center;">Car mort et mer sont</p>
<p style="text-align: center;">Du maître des eaux les filles</p>
<p style="text-align: center;">Quand des vents il se sent parent</p>
<p style="text-align: center;">Méditerranéen</p>
<p style="text-align: center;">Et j’aurais des amis en Tarce</p>
<p style="text-align: center;">D’où je partirais pour Sirène</p>
<p style="text-align: center;">Férir le chevalier au dragon</p>
<p style="text-align: center;">Fort de son pacte démonial</p>
<p style="text-align: center;">Ma fille captive à Mytilène</p>
<p style="text-align: center;">Sa mère au temple d’Ephèse</p>
<p style="text-align: center;">Je quitterais l’Ethiopie conquise</p>
<p style="text-align: center;">De moi on désespérait au royaume</p>
<p style="text-align: center;">Ce royaume échoue sur ces termes</p>
<p style="text-align: center;">Il n’est guère de ce monde</p>
<p style="text-align: center;">Le poète aspire à l’immensité</p>
<p style="text-align: center;">Et son port pure porte étroite</p>
<p style="text-align: center;">            *</p>
<p style="text-align: center;">Dans la mer écumante du poème</p>
<p style="text-align: center;">S’ourdissent des voyages de mots</p>
<p style="text-align: center;">Des mots s’évasant vers le large</p>
<p style="text-align: center;">Des mots d’horizon qui s’éloigne</p>
<p style="text-align: center;">Des mots d’azur si guette l’ennui</p>
<p style="text-align: center;">Les mots obscurs de la tourmente</p>
<p style="text-align: center;">Et puis près des îles et baies</p>
<p style="text-align: center;">Des mots fourbus de délivrance</p>
<p style="text-align: center;">L’embarcation se sait précaire</p>
<p style="text-align: center;">Il est trop tard pour renoncer</p>
<p style="text-align: center;">Là bas s’agite l’Espérance</p>
<p style="text-align: center;">Là bas est la félicité</p>
<p style="text-align: center;">Dans quelques jours Dans si peu d’heures</p>
<p style="text-align: center;">Accoster sera jeu d’enfant</p>
<p style="text-align: center;">La crique riante frémit déjà</p>
<p style="text-align: center;">De ses clameurs amicales</p>
<p style="text-align: center;">La barque a chaviré</p>
<p style="text-align: center;">Sous le poids du malheur</p>
<p style="text-align: center;">Et de la cupidité</p>
<p style="text-align: center;">Les mots sombrent devant la réalité brute</p>
<p style="text-align: center;">            *</p>
<p style="text-align: center;">Quand il nous faut partir</p>
<p style="text-align: center;">Il n’y a nulle nymphe qui tienne</p>
<p style="text-align: center;">Les bois équarris sont à pied d’œuvre</p>
<p style="text-align: center;">On doit percer dans les poutrelles</p>
<p style="text-align: center;">Et faire jouer les tarières</p>
<p style="text-align: center;">Et bien cheviller les goujons</p>
<p style="text-align: center;">Pour qu’apparaisse au matin</p>
<p style="text-align: center;">La forme idéale du radeau</p>
<p style="text-align: center;">Le gaillard dressé Le bordage achevé</p>
<p style="text-align: center;">Le plancher lesté recouvert de voliges</p>
<p style="text-align: center;">Le gouvernail bien en sa poupe</p>
<p style="text-align: center;">Le mât planté De sa vergue emmanché</p>
<p style="text-align: center;">Les voiles taillées avec art et justesse</p>
<p style="text-align: center;">Fixer les drisses et carlingues</p>
<p style="text-align: center;">Avant que d’amarrer l’écoute</p>
<p style="text-align: center;">Et de sortir enfin les rouleaux</p>
<p style="text-align: center;">C’était compter sans la rafale de mots</p>
<p style="text-align: center;">Que le grand ébranleur destine à l’audace</p>
<p style="text-align: center;">Hestia protège qui  revient</p>
<p style="text-align: center;">Et le reste s’égare en écriture</p>
<p style="text-align: center;">            *</p>
<p style="text-align: center;">Le paysage respire le calme</p>
<p style="text-align: center;">L’équilibre du jour</p>
<p style="text-align: center;">Les nuages réfléchissent</p>
<p style="text-align: center;">Et semblent jouer un rôle</p>
<p style="text-align: center;">Dans leur ciel de décor</p>
<p style="text-align: center;">Ils assurent le spectacle</p>
<p style="text-align: center;">Et passent Un nuage</p>
<p style="text-align: center;">Ca fait passer du temps</p>
<p style="text-align: center;">Ballottée la chaloupe</p>
<p style="text-align: center;">Tangue Un faux mouvement</p>
<p style="text-align: center;">Et la voilà renversée</p>
<p style="text-align: center;">Comme ces vieux rafiots</p>
<p style="text-align: center;">Prompts à sancir</p>
<p style="text-align: center;">Dans les livres d’aventures</p>
<p style="text-align: center;">Ou les récits oraux</p>
<p style="text-align: center;">Des anciens marins</p>
<p style="text-align: center;">Les nuages ne forment paysage</p>
<p style="text-align: center;">Que dans la naïve chimère</p>
<p style="text-align: center;">Des poètes Ils sont menace</p>
<p style="text-align: center;">Muette et tourmente à venir</p>
<p style="text-align: center;">            *</p>
<p style="text-align: center;">De tels voyages ont tous un terme</p>
<p style="text-align: center;">De même s’achève le tableau</p>
<p style="text-align: center;">Car l’espace aussi se limite</p>
<p style="text-align: center;">Et non le cours du temps seul</p>
<p style="text-align: center;">Quand on embarque sur l’eau</p>
<p style="text-align: center;">Comme en nos corps on débarque</p>
<p style="text-align: center;">Et on rêve depuis lors</p>
<p style="text-align: center;">De Méditerranée</p>
<p style="text-align: center;">Mais la fin connaît ses confins</p>
<p style="text-align: center;">Cela s’appelle Continuer</p>
<p style="text-align: center;">Renaissance ou Recommencer</p>
<p style="text-align: center;">Dans les mirages du réel</p>
<p style="text-align: center;">Ou les dédales de l’esprit</p>
<p style="text-align: center;">Icare sait voler sans chute</p>
<p style="text-align: center;">Et l’Art se sait si long</p>
<p style="text-align: center;">Si consacré le temps est court</p>
<p style="text-align: center;">Si tout en ce monde est faux</p>
<p style="text-align: center;">L’illusion devient la norme</p>
<p style="text-align: center;">Et se fait parfois plus vraie</p>
<p style="text-align: center;">Que Nature En Méditerranée</p>
<p> </p>
<p>(Jean-Gabriel Cosculluela m&rsquo;a fait parvenir ce commentaire-poème dont je le remercie affectueusement).</p>
<p style="text-align: center;"><strong>A l&rsquo;épreuve de l&rsquo;inconnu</strong></p>
<p>à Bernard Teulon-Nouailles</p>
<p>à Gaspard de Gouges</p>
<p>Partir, écrire. Se déplacer, s&rsquo;exposer, se risquer à l&rsquo;inconnu, d&rsquo;un regard, se risquer à l&rsquo;inconnu.</p>
<p>Ithaque. L&rsquo;insularité d&rsquo;une terre, d&rsquo;une langue, d&rsquo;une terre autre, d&rsquo;une langue autre. Le nomade est autre, le natal est autre.</p>
<p>La terre est natale, le nomade est natal. </p>
<p>[…] <em>ce n&rsquo;est pas ramener ce que l&rsquo;on découvre à ce que l&rsquo;on connaît déjà, mais c&rsquo;est exposer ce que l&rsquo;on connaît à l&rsquo;épreuve de l&rsquo;inconnu, c&rsquo;est ça le rapport du natal </em>[&#8230;] <em>Le natal, c&rsquo;est ce que j&#8217;emporte avec moi malgré moi</em> (1).</p>
<p>Ne pas se départir de partir, d&rsquo;écrire. <em>S&rsquo;ourdissent des voyages de mots […] des mots d&rsquo;horizon qui s&rsquo;éloigne </em> (2).</p>
<p>Remettre de la distance dans le regard. <em>Et le reste s&rsquo;égare en écriture</em> (3).</p>
<p>Aller conjuguer des mouvements au-delà de l&rsquo;infinitif.</p>
<p>Partir, écrire sans se départir d&rsquo;être et d&rsquo;être autre.</p>
<p>Etre dans le voir, dans l&rsquo;étrangeté, fut-elle inquiétante, dans le risque et le vertige de voir. Partir avec le mal de mot, comme le mal de mer. <em>C&rsquo;est peut-être parce que nous sommes sources de mouvements […] des </em>accélérations<em> qui sont à  la fois le plus </em>nôtres<em> et le plus étrangères […] nos nous du moment et du </em>moment venant (4).</p>
<p>Ithaque. Le moment venant est l&rsquo;instant d&rsquo;écrire la lumière dans les yeux, les mains, dans le mot et la mer,  dans le réel, cet horizon qui s&rsquo;éloigne, le retour encore loin.</p>
<p><em>Garde toujours au cœur l&rsquo;idée d&rsquo;Ithaque</em> [&#8230;]</p>
<p><em>Et si tu la trouves pauvre, ce n&rsquo;est pas que tu te sois trompé</em> […]</p>
<p><em>Plus loin, toujours, beaucoup plus loin, plus loin</em> [&#8230;]<br /><em>et quand vous croyez être arrivés,<br />sachez trouver de nouveaux chemins</em> (5).</p>
<p><em>Et cela donne une image qui est à la foi le comble de lieu et l’absence de lieu. C’est peut-être cela l’écriture : le comble du lieu et l’absence de lieu</em> (6)</p>
<p>Ithaque. Le réel se nomme, mer et mot et mer, yeux, mains, il se nomme de renaître dans ce voyage, le réel traversé, inattendu, d&rsquo;être et d&rsquo;autre. La terre est natale, le nomade est natal à l&rsquo;épreuve de l&rsquo;inconnu.</p>
<p>Jean Gabriel Cosculluela</p>
<p>15 -16 octobre 2024</p>
<ul>
<li>André du Bouchet, entretien avec Elke de Rijcke in revue L&rsquo;Etrangère n°16-17-18 (éd. La Lettre volée), 2007, pp. 279-280</li>
<li>Bernard Teulon-Nouailles, Gaspard de Gouges, <em>Sept étapes à Ithaque</em>, Cabrières, GDG et Vergèze, BTN, 2024, n. p.</li>
<li>Bernard Teulon-Nouailles, Gaspard de Gouges, op. cit.</li>
<li>Paul Valéry, <em>Monsieur Teste</em>, Paris, Gallimard, coll. L&rsquo;Imaginaire n°39, 2023, p. 120</li>
<li>Lluis Llach,<em> Viatge a Itaca</em>, chanson, trad. Montserrat Prudon</li>
<li>Bernard Noël, <em>Du jour au lendemain</em>, entretiens avec Alain Veinstein, Coaraze, L’Amourier, 2017, p. 339</li>
</ul>
<p> </p>
<p style="text-align: center;">James Sacré m&rsquo;a autorisé à publier ces quelques lignes qu&rsquo;il m&rsquo;a envoyées par mail. Je l&rsquo;en remercie chaleureusement.</p>
<p> </p>
<p>« Oui, j’ai bien reçu tes S<em>ept escales à Ithaque</em>, vos sept escales, car il y a les images, photographies reconstruites je ne sais trop comment, mais qui mêlent si fortement des paysages marins de la Méditerranée à son histoire, à ce que nous en imaginons, avec à la fois de l’humour et aussi comme un tremblement d’inquiétudes et de tragique immobilisé dans le silence qu’on retrouve dans tes poèmes. J’aime beaucoup ces formes courtes dans lesquelles tu mets aussi bien ta saisie des images que ton savoir de l’antiquité, et de la Méditerranée il me semble. Mais ils ajoutent du mouvement aux images, les délivrent de leur immobilité, et même si « tout s’égare en écriture » ils ajoutent » de la familiarité vivante : on finit peut-être « seul comme en un leurre », mais n’empêche qu’on a voyagé sans bouger (dans les images)/ en bougeant (dans les poèmes) et qu’on y reste agréablement (légèrement inquiet) égaré dans ce leurre. Ce leurre qu’est peut-être toujours un poème qu’on vient d’écrire en se leurrant justement ! »<br />‌</p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p><div class="oceanwp-oembed-wrap clr"><iframe title="Sept escales à Ithaque" type="text/html" width="1200" height="550" frameborder="0" allowfullscreen style="max-width:100%" src="https://lire.amazon.fr/kp/card?preview=inline&linkCode=kpd&ref_=k4w_oembed_YIPM9GVCI7kvgD&asin=B0D69JX944&tag=kpembed-20"></iframe></div></p>
<p> </p>
<p> </p>								</div>
				</div>
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									<p></p><table width="27%"><tbody><tr><td> </td></tr><tr><td> </td></tr><tr><td> </td></tr><tr><td> </td></tr></tbody></table><p class="wp-block-paragraph"> </p>								</div>
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			</item>
		<item>
		<title>APPARITION en pensant à ANDRE CERVERA</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2025/01/27/apparition-en-pensant-a-andre-cervera/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 27 Jan 2025 15:23:44 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://bernard-teulon-nouailles.fr/?p=7256</guid>

					<description><![CDATA[                 APPARITION pour ANDRE CERVERA                                                               APPARITION                                                                        I Il m’est apparu par un beau matin Comme un frère que l’on retrouve Comme une image au bout de mes doigts Comme un astre se réveille D’un long sommeil sous la terre                         II Il m’est apparu et j’ai battu des mains Et j’ai vite [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[		<div data-elementor-type="wp-post" data-elementor-id="7256" class="elementor elementor-7256">
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									<p style="text-align: center;">                 APPARITION pour ANDRE CERVERA</p>
<p style="text-align: center;">                                                              APPARITION                                               </p>
<p style="text-align: center;">                        I</p>
<p style="text-align: center;">Il m’est apparu par un beau matin</p>
<p style="text-align: center;">Comme un frère que l’on retrouve</p>
<p style="text-align: center;">Comme une image au bout de mes doigts</p>
<p style="text-align: center;">Comme un astre se réveille</p>
<p style="text-align: center;">D’un long sommeil sous la terre</p>
<p style="text-align: center;">                        II</p>
<p style="text-align: center;">Il m’est apparu et j’ai battu des mains</p>
<p style="text-align: center;">Et j’ai vite pris mes pinceaux</p>
<p style="text-align: center;">Saisi sur le champ ce rêve d’un instant</p>
<p style="text-align: center;">Et j’ai compris qu’il partageait ma joie</p>
<p style="text-align: center;">Et sûrement aussi mes futures peines</p>
<p style="text-align: center;">                        III</p>
<p style="text-align: center;">Et le désir de jouer m’a repris</p>
<p style="text-align: center;">D’improviser d’anciennes chamailles</p>
<p style="text-align: center;">D’incarner cette commune présence</p>
<p style="text-align: center;">Ce corps à qui ne manquait que la vie</p>
<p style="text-align: center;">En lui restituant ses chaleureux élans</p>
<p style="text-align: center;">                        IV</p>
<p style="text-align: center;">Comme nous nous sommes bien battus</p>
<p style="text-align: center;">Et ce n’était pas seulement pour rire</p>
<p style="text-align: center;">Et nous avons ri toute la journée</p>
<p style="text-align: center;">Et le soleil t’a renvoyé dans tes limbes</p>
<p style="text-align: center;">Il me fallait fixer nos vertiges mouvants</p>
<p style="text-align: center;">                        V</p>
<p style="text-align: center;">Or  j’avais eu le temps de te présenter</p>
<p style="text-align: center;">La déesse qui conserve avec piété</p>
<p style="text-align: center;">En son antre des fruits de saveur rare</p>
<p style="text-align: center;">Que tu as tenté de chiper dont un en forme</p>
<p style="text-align: center;">De banane et vous vous êtes bien engueulés</p>
<p style="text-align: center;">                        VI</p>
<p style="text-align: center;">J’ai reconnu ta voix grave aux accents</p>
<p style="text-align: center;">De pêche en grande mer là où les tsars dinent</p>
<p style="text-align: center;">A l’huile près de la rue Rue Méditerranée</p>
<p style="text-align: center;">Cette voix que l’on ne perd jamais</p>
<p style="text-align: center;">Et qui survit à l’outre-tombe</p>
<p style="text-align: center;">                        VII</p>
<p style="text-align: center;">Il n’empêche on devait aller vite</p>
<p style="text-align: center;">On a si peu de temps pour l’éphémère</p>
<p style="text-align: center;">Les mimiques d’ironie sur ton visage</p>
<p style="text-align: center;">Ta mince silhouette si sûre de soi</p>
<p style="text-align: center;">Et les gestes familiers que je garde secrets</p>
<p style="text-align: center;">                        VIII</p>
<p style="text-align: center;">Je t’ai fixé dans ton hybride état</p>
<p style="text-align: center;">Entre le monde d’où tu viens</p>
<p style="text-align: center;">Au fin fond de ma mémoire</p>
<p style="text-align: center;">Et celui où je vis comme en transit</p>
<p style="text-align: center;">Car on sait nous autres les limbes</p>
<p style="text-align: center;">                        IX</p>
<p style="text-align: center;">Ce qu’on nomme réalité tu me connais</p>
<p style="text-align: center;">Et moi ça ne peut faire que deux</p>
<p style="text-align: center;">Le monde est ma représentation</p>
<p style="text-align: center;">Ainsi des êtres à qui je prodigue la vie</p>
<p style="text-align: center;">Viennent-ils visiter mon espace</p>
<p style="text-align: center;">                        X</p>
<p style="text-align: center;">Peindre c’est comme entrer en transe</p>
<p style="text-align: center;">Et faire renaître ces créatures</p>
<p style="text-align: center;">A qui ne manque qu’un corps</p>
<p style="text-align: center;">Que je rétablis à partir du mien</p>
<p style="text-align: center;">Tel le démiurge recrée son monde</p>
<p style="text-align: center;">                        XI</p>
<p style="text-align: center;">Car rien ne m’assurait que le lendemain</p>
<p style="text-align: center;">Tu m’honorerais d’un rendez-vous pérenne</p>
<p style="text-align: center;">Chaque jour contient en germe chaque vie</p>
<p style="text-align: center;">S’y révèlent au matin les merveilles</p>
<p style="text-align: center;">De l’univers que l’on quitte à la fin</p>
<p style="text-align: center;">                        XII</p>
<p style="text-align: center;">Et nous avons parlé de tes projets</p>
<p style="text-align: center;">Car tu te sentais dans ton assiette</p>
<p style="text-align: center;">Tu souhaitais que l’on fît de tes poèmes</p>
<p style="text-align: center;">Des recueils soignés Et qui surprennent</p>
<p style="text-align: center;">Ceux qui sont nés dix ans plus tard</p>
<p style="text-align: center;">                        XIII</p>
<p style="text-align: center;">Ainsi je te régénère dès lors que tu me manques</p>
<p style="text-align: center;">J’imagine nos joutes longues et précieuses</p>
<p style="text-align: center;">Moi qui suis fait du feu des terres de l’Afrique</p>
<p style="text-align: center;">Dont la danse me met en branle Et toi</p>
<p style="text-align: center;">Qui te sustentes de menues gouttes d’eau</p>
<p style="text-align: center;">                        XIV</p>
<p style="text-align: center;">Au fur de ces images que tu m’inspires</p>
<p style="text-align: center;">J’introduis les voyages que tu n’as point faits</p>
<p style="text-align: center;">Où ta pensée m’a suivi peut-être précédé</p>
<p style="text-align: center;">Dans les pavillons rouges du rêve chinois</p>
<p style="text-align: center;">Ou face aux dix bras de l’inde divine</p>
<p style="text-align: center;">                        XV</p>
<p style="text-align: center;">Et aussi que je n’ai pas encor effectués</p>
<p style="text-align: center;">Dans les temples du Siam dont les singes sont rois</p>
<p style="text-align: center;">Ou le long des bords du Nil narguant les crocodiles</p>
<p style="text-align: center;">Défiant les cartels au cœur du Mexico ancien</p>
<p style="text-align: center;">Ou souillant de vodka le terrible moscovite</p>
<p style="text-align: center;">                        XVI</p>
<p style="text-align: center;">Cette pagaille que tu aurais mise à New York</p>
<p style="text-align: center;">Arrachant quelques poils à ce « cong » de King Kong</p>
<p style="text-align: center;">Puis sautant dans un taxi jaune direction</p>
<p style="text-align: center;">Broadway pour y faire ton show Cervera ans Cie</p>
<p style="text-align: center;">Avant de tout démolir au Moma y’a de quoi</p>
<p style="text-align: center;">                        XVII</p>
<p style="text-align: center;">Sais-tu qu’un lieu d’art porte à présent ton nom</p>
<p style="text-align: center;">Que tu t’es inventé pour ne point faire d’ombre</p>
<p style="text-align: center;">Mais qui t’a doté d’un éternel gros plan</p>
<p style="text-align: center;">Toi qui adorais écrire avec les mots de mer</p>
<p style="text-align: center;">Car s’il fut un sétois c’est sûr eh bien c’est toi</p>
<p style="text-align: center;">                        XVIII</p>
<p style="text-align: center;">Les sétois faut se lever bonne heure</p>
<p style="text-align: center;">Pour les dénicher à présent Entre les hordes de touristes</p>
<p style="text-align: center;">Qui terrassent l’odeur des pêcheurs</p>
<p style="text-align: center;">Et ces nouveaux venus rêvant d’être enterrés</p>
<p style="text-align: center;">Au Cimetière poètes sauf  le talent ça va de soi</p>
<p style="text-align: center;">                        XIX</p>
<p style="text-align: center;">Cela t’aurait sans doute mis en rogne</p>
<p style="text-align: center;">Et inspiré l’un de ces textes de ton cru</p>
<p style="text-align: center;">Comme on dit de derrière les fagots</p>
<p style="text-align: center;">Où les pillards en eussent pris pour leur grade</p>
<p style="text-align: center;">Surtout ayant subi la hausse des loyers</p>
<p style="text-align: center;">                        XX</p>
<p style="text-align: center;">D’un autre côté tu aurais apprécié</p>
<p style="text-align: center;">Que l’on parle de Sète en leur fière capitale</p>
<p style="text-align: center;">Et au-delà aux quatre coins du monde</p>
<p style="text-align: center;">Car parler de Sète la ville des artistes</p>
<p style="text-align: center;">C’est parler de toi c’est parler de nous</p>
<p style="text-align: center;">                        XXI</p>
<p style="text-align: center;">Moi j’ai créé pour toi des limbes terrestres</p>
<p style="text-align: center;">Où ta visite serait attendue et non obligée</p>
<p style="text-align: center;">Car tu n’es pas de ceux à qui l’on en impose</p>
<p style="text-align: center;">Et moins encor cette terrible loi du silence</p>
<p style="text-align: center;">Signes sur un papier qui sera co-signé</p>
<p> </p>
<p>Ce texte devrait prochainement faire l&rsquo;objet d&rsquo;une publication</p>
<p>Une version courte doit être publiée par Le livre Pauvre de Daniel Leuwers. La même traduite par Patricio Sanchez pour une revue chilienne.</p>
<p style="text-align: center;">APPARITION 2<br /><br />Il m’est apparu par un beau matin<br /><br />Comme un frère que l’on retrouve<br /><br />Comme une image au bout de mes doigts<br /><br />Comme un astre se réveille<br /><br />D’un long sommeil sous la terre<br /><br /><br /><br />Et le désir de jouer m’a repris<br /><br />D’improviser de vieilles chamailles<br /><br />D’incarner cette commune présence<br /><br />D’animer ce corps auquel ne manquait que la vie<br /><br />Et lui restituer ses chaleureux élans<br /><br /><br /><br />Que nous nous sommes bien battus<br /><br />Et ce n’était pas seulement pour rire<br /><br />Et nous avons ri toute la journée<br /><br />Et le soleil t’a renvoyé dans tes limbes<br /><br />Il me fallait fixer nos vertiges en mouvements<br /><br /><br /><br />Car rien ne m’assurait que le lendemain<br /><br />Tu m’honorerais d’un rendez-vous<br /><br />Chaque jour contient en germe chaque vie<br /><br />S’ y révèlent au jour les merveilles du monde<br /><br />Sauf qu’il nous faut les quitter à la fin<br /><br /><br /><br />Ainsi je te recrée dès lors que tu me manques<br /><br />J’imagine nos longs et précieux combats<br /><br />Moi qui suis fait du feu des terres de l’Afrique<br /><br />Dont la danse me met en branle et en transe<br /><br />Et toi qui te contente de menues gouttes d’eau<br /><br /><br /><br />Au fur de ces images que tu m’inspires<br /><br />J’introduis tous les voyages que tu n’as pas faits<br /><br />Où ta pensée m’a suivi peut-être précédé<br /><br />Dans les pavillons rouges du rêve chinois<br /><br />Ou face aux dix bras de l’inde divine<br /><br /><br /><br />Et j’ai créé pour toi des limbes terrestres<br /><br />Où ta visite serait attendue non point obligée<br /><br />Car tu n’es pas de ceux à qui l’on en impose<br /><br />Et moins encor la terrible loi du silence<br /><br />Signes sur un papier qui sera co-signé</p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p> </p>
<p style="text-align: center;">                                        </p>								</div>
				</div>
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									<p></p><table width="27%"><tbody><tr><td> </td></tr><tr><td> </td></tr><tr><td> </td></tr><tr><td> </td></tr></tbody></table><p class="wp-block-paragraph"> </p>								</div>
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		<title>OPEN THE DOOR (L.A.C. de Sigean)</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2024/03/28/open-the-door/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 28 Mar 2024 16:08:50 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Critique]]></category>
		<category><![CDATA[Essais]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://bernard-teulon-nouailles.fr/?p=6672</guid>

					<description><![CDATA[OPEN THE DOOR, AU LAC DE SIGEAN                                                                           OPEN THE DOOR Le L.A.C. est un lieu magique, pour les artistes, car il se prête à toutes les expériences, grâce à son espace ample et généreux. On peut ainsi déposer des œuvres au sol, à la manière de sculptures ou installations, occuper les murs comme [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[		<div data-elementor-type="wp-post" data-elementor-id="6672" class="elementor elementor-6672">
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									<p style="text-align: right;">OPEN THE DOOR, AU LAC DE SIGEAN</p><p>                                                                          OPEN THE DOOR</p><p>Le L.A.C. est un lieu magique, pour les artistes, car il se prête à toutes les expériences, grâce à son espace ample et généreux. On peut ainsi déposer des œuvres au sol, à la manière de sculptures ou installations, occuper les murs comme on l’entend, de séries de dessins ou peintures, passer allègrement des parois à l’espace, envisager de circuler d’une salle à l’autre, et même suspendre certaines pièces de manière à orchestrer cette volumétrie, certes impressionnante, mais qui autorise tous les aménagements virtuellement concevables.</p><p>Les deux artistes sollicitées en ce début d’année 2024 ne s’y sont pas trompées. Aux alignements d’allumettes empaquetées au sol, sur drap brodé, d’Aude Hérail Jäger répondent les carreaux de céramique peints de paysages, scénettes et portraits, sélectionnés par Tisna Westerhof. Aux représentations d’enfants, sur toile suspendues, de l’une, dès le seuil des anciens chais, fait écho la série de <em>SENTINELLES</em>, flottantes avec légèreté, de l’autre, sur papier en grand format. A la célébration du toucher, dans les grands rouleaux de papier divaguant de la franco-londonienne, Aude, répliquent la broderie, la couture ou encore le collage, activités manuelles s’il en est, dans des groupes de petits formats disposés le long des murs de la part de notre néerlandaise, adoptée par la capitale britannique, Tisna. L’espace, dans son ensemble est ainsi pris en compte, chacune avec son langage spécifique, un peu comme l’on entre dans une nouvelle maison, en couple ou pas, après déménagement, et que l’on y dispose, selon ses goûts et priorités, ses affaires, dans certains endroits privilégiés. Si tant est que la maison ait la porte ouverte… <em>The open door</em>…</p><p>On voit se profiler la cohérence de cette exposition commune. Les deux artistes se complètent d’abord par leur féminisme plus ou moins pondéré, que l’on appréciera grâce à leur interprétation de <em>La Science de la Maison</em>, dans l’une des deux salles : il s’agit d’un manuel à usage domestique, rehaussé en l’occurrence de dessins, et dévié de son objectif purement pragmatique. Aude rend hommage à La Femme assassinée qui répétait inlassablement, par écrit, <em>Je Dois Dormir, </em> victime de la virilité aveugle. Tisna recourt à des objets ou pratiques liés à la féminité, ou à l’univers intérieur auquel on l’associe pour l’emprisonner (mouchoirs, napperons, assiettes…).</p><p>On repère assez vite un intérêt commun pour l’univers de l’enfance. Cette enfance aux jeux et activités qui demeurent un mystère pour l’adulte qui l’a oubliée, cette enfance source de joies et de tragédies, vulnérable et innocente, cette enfance que Tisna aime à représenter au bleu de Delft, à la néerlandaise, sur de petits formats de bois bordés de dorures, tandis qu’Aude s’inspire des cubes alphabétiques de nos écoles primaires afin de réinventer, disposé en colonnes colorées, un ABC aux thèmes orientés : Fire, Heat, Wind, Wave…. De son côté, Tisna brode, peint et coud, sur des mouchoirs, des cœurs alphabétiques binaires, associés à des motifs de révolte : B comme Brexit, C for Crime, G for Gun, L for Liar etc. Encore un point commun, la lutte pour des causes nobles : l’urgence climatique pour Aude, qui recourt à la fois au concept et à la sculpture qu’elle a pratiquée au début de sa carrière ; le racisme chez Tisna, qui reprend, sur ses assiettes ou tissus, des scènes de violence ordinaire de la part de policiers américains envers des communautés opprimées et n’hésite pas à utiliser leur langage, tel un slogan.</p><p>Au demeurant, la famille, la cellule familiale, est très présente. Encore un thème qui rapproche les deux femmes : en rapport avec la disparition des êtres chers chez Aude (le dessin de la tante Simone dormant du temps de sa jeunesse ; la mère, à l’origine de la collecte des allumettes brûlées au quotidien, et enterrée à présent dans sa terre natale, à Narbonne, tout près du Lac de Sigean) ; en relation avec l’éloignement imposé aux familles pour Tisna, notamment durant le confinement. La porte est en tout cas ouverte à l’attention du public convié à la découverte des thèmes et êtres chers à chacune, tels qu’ils sont figurés ou suggérés dans les œuvres présentées, mais aussi sur ce qui les rapproche et justifie cette exposition duelle. En d’autres termes, la porte est ouverte sur leur amitié dévoilée, leur connivence, leur complicité artistique. Au demeurant, un artiste n’est jamais totalement seul. Il a l’Histoire de sa pratique à ses côtés.</p><p>Mais pénétrer ce lieu investi par les deux artistes, ce n’est pas seulement se voir confronté à du concret, à des formes, des matières, des couleurs… En témoignent : les frottages d’escaliers d’Aude, au graphite, sur rouleaux de papier, interminables, disposés en vagues, comme pour mettre en abyme le lieu d’exposition même, entre mer et montagne, cette mer qui fascinait tant Piet Moget, déferlant dans l’espace. Ils traduisent clairement sa volonté d’échapper à la pesanteur, de passer du sol à l’espace, de la terre au ciel, et de s’élever vers la vie spirituelle. De même, ce n’est pas pour rien que les guerrières dansantes d’Aude, ou les portraits d’enfants de Tisna, ou sont présenté(e)s en hauteur, suspendu(e)s, obligeant à lever les yeux.  Enfants à la fois forts, tranquilles mais aussi fragiles, ce que souligne cet accrochage peu commun. Il s’agit de donner de l’air, un peu de détachement, de recul, un supplément d’âme à des réalités terrestres, à des images précises ; celles que figure nettement Tisna comme celles qui se décèlent dans les frottages d’Aude, et qui font penser à des spectres de Rorschach ou aux expériences phénoménologiques qu’évoquait autrefois Léonard de Vinci (incitation à la rêverie éveillée à partir des murs souillés de beaucoup de taches). En suggérant cette tentative d’Élévation (pour parler comme Baudelaire), les deux artistes nous ouvrent les portes de la vie de l’esprit et ne se contentent pas de faire œuvre esthétique ni même simple production artistique, fût-elle pertinente. Le grave, qui nous bouleverse tant dans cette vie-ci, devient léger si on le considère à la lumière du cosmos, avec le recul nécessaire, si on lui fait prendre un tant soit peu de hauteur. Tisna incarne bien cette relativité en recourant à des assiettes en papier ou de fins mouchoirs décoratifs, afin de figurer ses scènes d’émeutes, de mutilation, d’arrestations musclées… Les supports sont détournés de leur fonction rassurante et décorative pour traiter de sujets qui lui tiennent à cœur. Aude privilégie un matériau léger : le papier. Elle ne cache pas son admiration pour l’esthétique nippone de la fragilité, et son caractère aérien.</p><p>Cette légèreté assumée n’est pas gratuite : la Mort hante les deux œuvres. Elle vient nous rappeler la vulnérabilité des existences, bien figurées par les allumettes disposées au sol sur drap approprié, quasi funéraire, en hommage à la mère, du côté d’Aude ; bien représentées également, dans les scènes brodées de Tisna, par ces êtres qui se sont trouvés au mauvais endroit au mauvais moment et n’avaient commis pour seul délit que de revendiquer la couleur de leur peau. Tisna est en outre sensible à la cause des migrants, ceux qui périssent en mer pour avoir voulu rejoindre le pays de leurs rêves. Une vie paraît bien fragile face à l’immensité des éléments. Chez Aude, la Mort est inséparable de la notion de passage, que l’on trouve dans ses frottages de corridor, dans la thématique de l’escalier (dont Bachelard jadis soulignait la hardiesse), et dans cette réhabilitation d’une mère assassinée par son mari, promis à une mort certaine au front, victime injuste de sa fidélité, de son amour et de son infériorisation face au code d’honneur des hommes. C’est le sujet de l’acrylique, tragique, sur toile, suspendue elle aussi : <em>Je Dois Dormir</em>.</p><p>La porte incarne cette notion de passage.</p><p>Traitant toutes deux de sujets aux retombées métaphysiques, les deux artistes, dans cette exposition, font œuvre commune dans la perspective d’une émancipation loin d’être acquise encore, de nos jours, pour les femmes artistes. On connaît le livre de Virginia Woolf <em>Une Chambre à Soi</em>, que l’on peut décliner, pour les artistes : Un atelier pour soi. Toutefois, l’exposition n’a pas que des aspects polémiques ou tragiques. Elle est à l’image de la vie. Ondoyante et diverse : contrastée. Les mots Life, Home, Here, Pause, apparaissent dans l’alphabet sur cubes d’Aude. Les scènes enfantines de Tisna témoignent à la fois d’une confiance dans le devenir et d’une exigence de pureté. Un peu comme dans l’alchimie, il faut traverser bien des épreuves avant d’acquérir une once de cette lumière qui nous nourrit. Aude par exemple, a dû observer bien des détails des grands chefs d’œuvre (Rembrandt, Rubens, les fresques antiques…) afin de composer ces guerrières protectrices, coiffées et munies d’objets symboliques, syncrétiques au fond de tous ces fragments d’espace et de temps rapprochés. Guerrières de rêves, composés de fragments multiples, flottant sur leur support de papier comme ce dernier dans l’espace. Guerrière de réconciliation d’éléments disparates… A même de fédérer les contraires et le chaos… De représenter une Unité retrouvée… On suppose que la maîtrise de la couture ou de la broderie, qui caractérise Tisna, est le produit de bien des heures d’exercices méticuleux et laborieux. L’épreuve c’est ce qui permet l’accomplissement, l’épanouissement, au fond l’issue (et l’on revient vers la porte). Ce qu’espèrent les deux artistes, c’est que le public, averti ou pas, à qui l’on ouvre les portes de cette exposition, à l’accès, on le constatera, aussi léger qu’un seuil d’hospitalité japonaise, en ressorte enrichi, émotionnellement, esthétiquement, intellectuellement et bien sûr dans sa vie spirituelle.</p><p>A y regarder de plus près, en apparence, ces réalisations qui semblent tournées vers le passé : familial pour Aude (mère, tante…), originaire justement, de l’Aude ; en rapport avec les crimes perpétrés depuis des décennies pour Tisna, réservent quelque surprise. Les deux artistes cultivent en fait l’hybridité, ce sujet si brûlant aujourd’hui dans l’art contemporain qui n’en finit pas d’assembler, de combiner, de confronter afin de concevoir l’humanité future&#8230; Tisna, on l’a vu, recourt à des pratiques traditionnelles, artisanales et domestiques telle la broderie, ou les motifs décoratifs, pour traiter de thèmes brûlants dont certains défraient l’actualité, je pense à la cause migratoire. Elle associe tradition du support et modernité de l’image. Passé et Présent. Aude compose ses <em>SENTINELLES</em>, lesquelles n’ont pas de modèles précis dans l’Histoire, par le truchement de multiples emprunts à des détails d’œuvres observées dans les musées du monde entier. Il en résulte ces figures tutélaires qui  apparaissent comme sacrées sans doute parce qu’elles prouvent que le métissage culturel est possible, et qu’elles préfigurent les êtres de demain. Composés de multiples cultures. Corps multiples en quelque sorte.</p><p>A cela il faut ajouter l’inclusion, sous forme de deux patchworks (un français, un britannique), d’œuvres non réalisées par les artistes mais par la cinquantaine de participants, toute génération confondue, d’un atelier pédagogique. Bel exemple d’ouverture à l’autre, aux autres, y compris des non-professionnels. L’artiste et le non-artiste mis sur le même plan, en l’occurrence impliqués dans un même espace.</p><p>Une telle exposition suppose de surcroît le déplacement des corps dans l’espace. Les artistes ont conçu un véritable parcours et même un aller-retour. Il est essentiel, ce corps, dans l’œuvre d’Aude dont les <em>SENTINELLES</em> s’apparentent à des danseuses, transitoires elles aussi dans leur support flottant de papier. Il intervient dans ses frottages, qu’ils soient en corridors, dans un escalier complexe ou sur une table d’atelier, espace intime, un lieu à soi comme la chambre de Virginia. Le corps c’est justement ce qui est de passage entre deux néants ou deux éternités. Il est maltraité, malmené, molesté dans les scènes empruntées à l’Histoire de l’actualité récente, à laquelle se réfère Tisna. Cependant, dans les deux cas, les deux œuvres, il s’agit d’en exorciser les excès ou les méfaits, d’en épurer les scories et de dépasser les apparences : la violence, la mort, les altérations fatales&#8230; L’art permet ce grand nettoyage. D’où le sous-titre envisagé pour cette exposition : <em>Airing The Wash</em>. L’art à la fois comme moyen de sublimation, capacité de dépassement et nouvelle famille. Il ne s’agit pas de frotter pour frotter, de dénoncer pour dénoncer seulement, mais pour améliorer la condition humaine, à l’échelle de chacun, fût-ce dans la cuisine, dans l’atelier, ou… dans l’espace d’exposition. De s’intégrer à la grande famille de l’art. Tisna rend pérenne une image d’enfant en transfigurant, en rendant concret, matériel, définitif, son portrait particulier. Aude, dans ses SENTINELLES mouvantes, fait des artistes qui l’ont précédée, son héritage familial. Pour parler comme Montaigne elle fait de leur pollen son miel.</p><p>Entrer dans cette exposition du L.A.C., c’est un peu comme pénétrer l’intimité des deux créatrices, dans leurs hantises et affections. Autant dire traverser l’espace intime d’une maison, d’autant que celui du L.A.C. est subdivisé en fantômes de salles, ou si l’on préfère en propositions thématiques spécifiques. On peut même y découvrir, en revenant sur ses pas, des œuvres que l’on n’avait pas perçues à l’aller. Et c’est bien là l’intention des deux artistes. Que celui qui pénètre en ces lieux, plongé dans la matière et les images, n’en ressorte pas tout à fait comme il y était entré. Qu’ayant fait l’expérience du corps, de la violence et de la mort, il prenne conscience de se trouver dans un Ici et Maintenant bienveillant, fait de légèreté et d’espoir (Hope). De confiance en l’art. Qu’il se sente des ailes, des Elles…</p><p>Mais qu’il aborde ensuite l’extérieur avec davantage de détermination et d’énergie, de confiance en la grande famille humaine, et dans celle de l’art, bref qu’il ait envie de s’envoler, de s’évader, de cette maison vers les plaines et forêts, les campagnes, les montagnes et les étendues maritimes toutes proches. Vers le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, et bien au-delà… BTN</p>								</div>
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		<title>MON ADIEU (A YVES BONNEFOY) avec Alexandre Hollan</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2019/09/20/mon-adieu-a-yves-bonnefoy/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 20 Sep 2019 13:12:51 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[  MON ADIEU Cet arbre il me le faut dépouillerDe mon espritOublier même ce qu’est l’espritOublier que c’est un arbreEt ne plus même disposer des mots pour le direPour désigner Atteindre cette rive qu’il dessineDe son feu renaissantEt me sentir ce conquérant perpétuelQui ne dérobe de toisonQue la lumière entre les branchesLes gouttes célestes à [&#8230;]]]></description>
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									<p style="text-align: center;"><em> </em></p><h2 style="text-align: center;">MON ADIEU</h2><p style="text-align: center;">Cet arbre il me le faut dépouiller<br />De mon esprit<br />Oublier même ce qu’est l’esprit<br />Oublier que c’est un arbre<br />Et ne plus même disposer des mots pour le dire<br />Pour désigner</p><p style="text-align: center;">Atteindre cette rive qu’il dessine<br />De son feu renaissant<br />Et me sentir ce conquérant perpétuel<br />Qui ne dérobe de toison<br />Que la lumière entre les branches<br />Les gouttes célestes à la chute des feuilles</p><p style="text-align: center;">Cet être il me le faut pleurer<br />Comme on pleure une divinité champêtre<br />Et ces larmes sont des présences<br />Qu’ignore la divine passante<br />Mais qui donnent au Poète<br />Un avant-goût d’éternel amour</p><p style="text-align: center;">Cet être cet arbre il me le faut aimer<br />Et croire en lui tel l’enfant qui prend la barque<br />Du passeur en toute confiance<br />Et sait qu’il peut toucher du doigt l’arbre dans l’eau<br />Et se noyer dans son feuillage<br />Sous le regard intemporel des étoiles du fleuve</p><p style="text-align: center;"> </p><p style="text-align: center;"> </p><p style="text-align: center;"><em>Texte écrit la veille du décès d&rsquo;Yves Bonnefoy et envoyé à sa fille, Mathilde, sur les conseils d&rsquo;Alexandre Hollan. Le Poète avait en effet dicté à sa fille un dernier mot d&rsquo;adieu. </em><em>L&rsquo;ouvrage a été publié par les Eds de Bourdaric, illustré par Alexandre Hollan.</em></p>								</div>
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		<title>Le Petit pâtissier, pour Anne Slacik</title>
		<link>https://bernard-teulon-nouailles.fr/2019/07/03/le-petit-patissier/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Teulon-Nouailles]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 03 Jul 2019 09:39:56 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
		<category><![CDATA[Anciens poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[Au grenier de la mémoire, j&#8217;ai retrouvé mon encrier d&#8217;enfant. L&#8217;enfance y demeurait attachée, fine pellicule asséchée. En ce temps-là, je prenais déjà la plume mais me révélais d&#8217;une gaucherie maladive dès qu&#8217;il s&#8217;agissait de noter les beaux pleins et les fins déliés des tristes pages d&#8217;écriture. Ma main s&#8217;esquivait du côté des marges. J&#8217;étais [&#8230;]]]></description>
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<p class="wp-block-paragraph">Au grenier de la mémoire, j&rsquo;ai retrouvé mon encrier d&rsquo;enfant. </p>



<p class="wp-block-paragraph">L&rsquo;enfance y demeurait attachée, fine pellicule asséchée. </p>



<p class="wp-block-paragraph">En ce temps-là, je prenais déjà la plume mais me révélais d&rsquo;une gaucherie maladive dès qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de noter les beaux pleins et les fins déliés des tristes pages d&rsquo;écriture.            Ma main s&rsquo;esquivait du côté des marges. J&rsquo;étais le prince du pâté. Les maîtres disaient : Tu serais pas un peu pâtissier sur les bords par hasard ? </p>



<p class="wp-block-paragraph">Les bords ne m&rsquo;ont jamais quitté. Quant aux pâtés… </p>



<p class="wp-block-paragraph">Ces taches, à présent, je les veux perpétuer. </p>



<p class="wp-block-paragraph">C&rsquo;est en leur nom que j&rsquo;ai pris le pli d&rsquo;écrire. </p>



<p class="wp-block-paragraph"> Dans la marge germent des fleurs sans nom et qui n&rsquo;ont nul besoin de senteurs pour embaumer le recoin où je suis consigné. Je les vois s&rsquo;épanouir et qui prennent des couleurs. Je les voudrais pâles, comme le rose irisé de mes joues, le bleu céleste de mes veines. Les fleurs c&rsquo;est le début du paradis à condition de ne jamais en occulter la tige. La tige est à la plume ce que la fleur est à l&rsquo;encrier. </p>



<p class="wp-block-paragraph"> Vers d&rsquo;improbables zéniths poignent les franges infinies des étoiles d&rsquo;ombre et même l&rsquo;ombre de ces soleils qui n&rsquo;éclaireront jamais. Une enfance en dispense. Le soleil, les étoiles, ça se tue à la tâche. Or quelle merveille quand un solitaire en herbe            s&rsquo;ingénie à cueillir de tels éclats. Et la plume du vent qui n&rsquo;en finit pas de balayer les ténébreux nuages. Là-haut. Là-haut. </p>



<p class="wp-block-paragraph"> De l&rsquo;autre côté des aubes nuptiales  la silhouette des titans s&rsquo;estompe au creux fumeux des incendies. Nulle  alouette n&rsquo;y brûle sa tête à tire d&rsquo;ailes. Le feu sacré des émules des            dieux s&rsquo;attise à d&rsquo;autres fins. Le flanc des volcans s&rsquo;arpente en toute  quiétude même si le groupe a fixé son arrêt car l&rsquo;esprit des sommets sied mal aux tâcherons du nombre. La tache aveugle, grattée à bon escient, aura tout englouti. Quant au sens, il est trop tôt pour en inspirer la clé. </p>



<p class="wp-block-paragraph"> Quand la plume fait défaut, on  écoute, au bord des eaux de l&rsquo;invisible, le chant cannelé des roseaux. Les oreilles se nichent dans l&rsquo;œil de l&rsquo;intérieur, noyé par les marais du songe. Le danger serait de s&rsquo;y enliser mais qui ne sait que cette pensée vous replonge à la surface. Foin de rejets méphitiques, l&rsquo;air est pur sous les eaux qu&rsquo;on n&rsquo;a point usagées. On peut même y déceler l&rsquo;écho des narcisses célestes qui visent en vain à se renouveler. </p>



<p class="wp-block-paragraph"> Dans l&rsquo;encrier de mon enfance se débattaient aussi des lettres, de celles qui se constellent en mot.            </p>



<p class="wp-block-paragraph">J&rsquo;aurais été bien sot de n&rsquo;en point profiter. </p>



<p class="wp-block-paragraph">La vie me devait bien ça, et la mort, et les maîtres. </p>



<p class="wp-block-paragraph">C&rsquo;est parfois pathétique, la condition de « pâtissier ». </p>



<p class="wp-block-paragraph">Certains n&rsquo;y entendent goutte, ni note, ni rien. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Ceux-là n&rsquo;auront jamais goûté la saveur d&rsquo;un pur pâté. </p>
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									<p style="text-align: center;"><span style="color: #3366ff;">Ce texte a été publié dans la collection Manuscrits peints d&rsquo;Anne Slacik, accompagné de peintures originales de l&rsquo;artiste. On peut contacter l&rsquo;artiste ou se procurer l&rsquo;ouvrage en écrivant au 34, boulevard de Stasbourg à ST Denis (93200) ou par email : <a href="mailto:anne.slacik@wanadoo.fr">anne.slacik@wanadoo.fr</a></span></p>
<p>Anne Slacik a illustré des ouvrages pour Fata Morgana, Rémy Maure, les éditions Tarbuste ou Aencrages entre autres, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;auteurs comme Francis Ponge ou de Marguerite Yourcenar, Ovide ou Cummings, Charles d&rsquo;Orléans ou Pïerre Sansot..</p>
<p>Dans la collection des Manuscrits Peints elle a invité une bonne centaine de poètes parmi lesquels on retiendra Butor ou Bernard Noël, Skimao ou Jean-Gabriel Cosculluela, René Pons ou Bernard Chambaz, et Jean-Pierre Faye, Claude Minière, Joël Vernet, Franc Ducros, Véronique Vassiliou, Dominique Grandmont, Jacques Demarcq, Claude Royet-Journoud etc. Et BTN last but not the least&#8230;</p>								</div>
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									<p>Ce texte, remanié et rebaptisé vient de sortir dans un recueil d&rsquo;hommages à Pierre Caizergues chez Fata Motgana.</p>								</div>
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