DEDALE OU L’ECUSSON (DEBUT)

EN DESCENDANT LA RUE DES TRESORIERS DE FRANCE

                  En naissant, pouvais-je plus mal tomber ?

                  Une chute que l’on eût pu supposer fatale, et qui fut amortie par le toit d’une 4 Chevaux flambant verte, la Mercedes du pauvre, miraculeusement couronnée de deux ou trois matelas providentiels – des étudiants sans doute aménageaient sous les toits, ou dans notre appartement, je ne me souviens plus. Un peu sonné tout de même et l’épaule un tantinet chagrine. C’est ma petite sœur qui, suite à mes appels réitérés, j’avais une voix fluette avant la puberté, est venue me récupérer en ce piteux état qui ne  m’a jamais quitté. Ce qu’on a ri. Bien sûr, on n’en a pas parlé. (« Mais qu’ils sont c… ces gosses ! »).

            Pas un chat, ou si peu, dans la rue, fort heureusement… Or pour regagner notre étage, surprise et tintin ! En sortant, Franginette  nous avait  enfermés, au dehors bien entendu. Nous a fallu cogner, au heurtoir de fer en forme de poing,  vert comme la porte,  afin de prévenir la voisine du Troisième , Mme Perret.  Elle a beaucoup maugréé, ce n’était pas la première fois,  puis a fini par condescendre à ouvrir et nous a copieusement gourmandés. Six étages en tout pour ses vielles jambes afin de réparer sottises… On en a ri encore, bien au tiède, près du poêle à charbon, dans la cuisine peinte en jaune canari. L’épaule se rappelle à mon souvenir, de temps à autre. Au fond, en y réfléchissant, je ne pouvais mieux tomber.

                  Je n’ai vu le film de Truffaut, L’argent de poche, celle où le bébé chute de la fenêtre d’un immeuble, que bien des années plus tard. Il se peut qu’il m’ait aidé à combler mes défauts de mémoire et à me figurer cette improbable scène, pas tout à fait primitive.

                  Ou rêvée ? Le rêve fait partie du réel, n’est-ce pas ? Il lui apporte de la fantaisie. Sans lui, tout serait si plat, si convenu…  J’ai beaucoup rêvé dans ma vie. J’ai beaucoup rêvé de ma vie. J’ai beaucoup rêvé en écrivant ces lignes, ces pages, ce volume même. Et dans les lignes de ma vie :

                  La ligne de vie se creuse en la main du poète la nuit. La ligne d’absence trace un sillon nocturne dans la chair des mots. La ligne de mort s’inscrit à l’aiguille sur le corps des insomnies. Une ligne survit aux neuves lueurs de l’aube, à terrasser les démons. Une ligne revit et s’arme de patience en attente du crépuscule. Une ligne. A la ligne. Alignée.

                  C’est un poème que je viens d’écrire pour un minuscule livre d’artiste (avec Jacques Clauzel).

                  Je l’ai placée, cette scène de chute, en tout début de ce périple afin de rappeler au lecteur que l’assimilation du protagoniste, ou même du narrateur, à celui qui rédige, ne va pas de soi. Il est vrai que l’autofiction nous a habitués à des confidences sans doute authentiques, vérifiables même… La fiction autorise bien d’autres écarts (Proust réprouvait Sainte-Beuve, à juste raison). Les références littéraires et les citations également ! On écrit toujours dans les pas de nos prédécesseurs.

                  Jadis si je me souviens bien,  j’habitais la superbe ville que l’on prétend occitane. Pas tout à fait grande à l’époque : on y croisait des connaissances de tous âges et à foison. L’écusson n’était qu’un grand village. Dans ma rue, l’épicière s’appelait Mme Calvet, la concierge Mme Meyer. La jolie voisine, la trentaine épanouie, Mme Félix. Il m’arrivait de partir à pied pour faire du stop, vers le nord de la ville, du côté de chez ma grand-mère maternelle : une heure de marche et c’était la campagne ! Les vignes plutôt puis la garrigue à perte de vue.

                  Son village ? Chien de la casse ! Le fameux film de J. B. Durand. Sa place et son griffe ? Mon terrain de jeu ! Son café ? Toute ma prime enfance. Ce même village, que j’appellerai Le Piochet, rendit hommage, du moins ses souverains, dès le premier siècle du second millénaire, au seigneur de Montpellier, à savoir en ces temps là, un certain Guilhem. J’ai bien senti, à de petites remarques narquoises, que je venais de la grand’ville.

                  La banlieue, c’étaient les bourgades alentour… Celleneuve et Castelnau, Le Plan des 4 seigneurs et Grabels, Lavérune et Montferrier. Plus tard, tandis que je travaillais dans un magasin de la rue St Guilhem, j’avais tout le temps, à midi, de récupérer ma petite fiat bleu-pâle, garée gratuitement à deux pas de la Préfecture, de partir pour la plage en passant par la gare, dite aujourd’hui St Roch, puis l’avenue de Palavas et de reprendre mon poste à 14 h pétantes. Inconcevable à présent, où la circulation est quasiment interdite, où les dimensions de la ville ont triplé et où les trams amènent en permanence des piétons de l’agglo, des cyclistes et des trotteurs. Pour ne point évoquer les engorgements  du côté de Carnon et de l’avenue de Toulouse. Je ne le déplore pas. Je dis ce qui était, en ce jeune temps que les moins de 20 ans…

                  Je dis Palavas, mais j’allais aussi du côté de Maguelonne et son camp de naturistes, ignorant les rapports de son ancien évêque avec la ville de Montpellier, et pas très au fait du passé glorieux de la presqu’île tombée depuis des lustres en désuétude. Lors d’un mariage d’amis, Christine et André, en l’ancienne cathédrale,  j’ai écrit un poème, illustré par Claude Clarbous. J’en extrais quelques vers :

        En ces temps un enfant était prince de la plage

        Et tout prince un enfant des plages

        Et les plages étaient désertes en ces temps-là

        Et la plage en l’occurrence

        Etait celle de Maguelone

        Avec son sacré vaisseau de pierre

        Dans son écrin végétal

        Au cœur d’une île

        Vouée jadis à d’autres seigneuries

                  Pour ne point quitter les temps jadis, revenons à l’appartement familial,  au 2nd d’un immeuble cossu. En plein Cœur de la ville même, et je devrais dire Jacques Cœur, dont la statue géante trônait dans l’Hôtel juste en face le nôtre. Je le traversais presque chaque jour. Notre demeure bourgeoise, habitée par des joailliers célèbres, nos propriétaires en fait, cette demeure donc, était flanquée sur sa droite d’une tour Renaissance, ornée à sa base d’une créature que je n’ai jamais pu identifier, sans doute une chimère, ou une sirène, et un peu plus haut d’un griffon. Les mascarons sont légion en ces rues anciennes. Rabelais y avait séjourné quelques années chez son ami, le médecin et fameux botaniste, Rondelet. On découvrait alors la dissection scientifique, et la résurrection des chairs chrétiennes en a pris un coup. Ca bardait pas mal à cette époque déjà. Les guerres de religion faisaient des ravages. L’insécurité dans l’écusson ? Allons donc. Ceux qui s’en plaignent de nos jours n’ont pas connu la peste, les conflits de pouvoir et l’intolérance religieuse.

                  Rabelais : ses listes m’ont toujours fasciné. Envie de l’imiter. Ses excès aussi.

                  Nous étions sinon pauvres du moins très modestes, la famille ayant été ruinée, dans l’après-guerre, par les dettes de jeu du grand-père paternel. Nous recevions en son nom, dans la boîte aux lettres, des invitations émanant des casinos de  Cannes ou Monte-Carlo. Le samedi, nous partions chez ma grand-mère, rapportions des fruits et légumes de saison, de la charcuterie, du lait bien crémeux et un peu d’argent (la caisse du café n’avait pas de clé). Nous avons ainsi tenu le coup, chichement au début, plus fermement ensuite, grâce au système D.

                  Une plaque à l’entrée de la rue. J’ai souvent imaginé, dans le passé, que l’on juxtaposerait  mon nom à celui du père François. O vanité ! C’est vrai, ça ! On ne compte plus les artistes boudés de leur vivant alors que les coqueluches d’une époque sont très vite oubliées ! Qu’en sera-t-il dans 100 ans ? On débaptise à tout va, par les temps qui courent. Pour peu que le père François ait commis la moindre petite cochonnerie monastique…

                  D’autant que les cochons, a fortiori les porcs, n’ont plus la côte, pas plus que leurs cousins sangliers dont nous humains avons pourtant colonisé le territoire… Les prétextes ne manquent pas. On révise les grands noms de l’Histoire. Facile : ils ne sont plus là pour se défendre. Eh quoi ! Ma consœur, Lise Ott, a bien eu droit  à sa place ! Je lui serinais à chaque rencontre : – Ca va Lise ? Sans imaginer qu’elle allait nous quitter si tôt, d’une maladie qui ne pardonne pas. Enseignante, Critique d’art, Journaliste, un peu comme moi, si l’on y réfléchit bien. Et en plus j’ai écrit des livres. Je la mérite pas, moi aussi, ma plaque posthume ?

                  De l’unique fenêtre donnant sur la rue,  je reviens à ma tour historique, on pouvait apercevoir les curieux et touristes, contemplant la merveille ce fameux mascaron hybride mi femme mi bête, censé protéger l’habitant. De mon côté, si je l’ouvrais, la fenêtre je veux dire, presque une lucarne, ce n’était point pour leur rendre la politesse… C’était afin d’aérer la petite pièce toute en rondeur qui nous tenait lieu de salle de bains, bleu azur si je m’en souviens bien. Si le cordon du pommeau avait été plus long,  j’eusse volontiers arrosé les badauds. J’aimais faire de blagues à l’instar de Panurge, l’homme aux moutons noyés, lequel m’a sûrement inspiré. Il m’est arrivé d’uriner par ladite fenêtre en espérant baptiser quelques rares passants, surtout des belges. L’un d’eux m’a même identifié tandis que j’arrosais son veston beige : ce n’serait pas le man Ken pis, une fois ? Je n’avais aucune chance : j’avais des concurrents voraces en la présence de pigeons nourris par la veuve d’à côté, souillant le véhicule garé dans le court évasement que prenait la ruelle juste à cet endroit-là, chassant du même coup le mendiant qui parfois s’abritait dans l’embrasure du garage nanti. La place était chère. La circulation y est prohibée mais l’on y croise des vélos et des trottinettes électriques.  

                  Des blagues certes mais aussi des bêtises. Revenons à nos moutons. Au réel je veux dire.

                  En réalité, je me souviens m’être penché dangereusement par-dessus bord d’une des deux hautes fenêtres de la chambre parentale, en leur absence évidemment, afin d’éprouver à la fois ma capacité de résistance aux forces de la gravité, et surtout pour faire mon intéressant, pour que l’on s’intéresse à moi, car je ne doutais point que la mort ne m’épargnât ni que je m’en sortisse indemne sous les bravos et les « ouf ! » de soulagement. La Dauphine voisine, ou quelque autre véhicule providentiel en dessous,  n’amortirait-elle pas le choc ? J’en frissonne encore aujourd’hui où je suis sujet au vertige. Je n’ai guère poursuivi l’expérience longtemps et je me demande toujours ce qui m’a retenu. J’éprouvais, à l’instant limite de la bascule, une étrange sensation de bien-être et de plénitude mêlée à un sentiment amer de culpabilité. Les avant-goûts de la transgression,  je suppose. La raison, l’âge que l’on dit de raison, l’a emporté, in extremis. Au bout du compte, j’ai bien fait… J’aurais pu mal tomber…

                  Plusieurs années plus tard, lors d’un mariage en Dordogne,  dans la famille avunculaire de la Coopérante, vous la découvrirez plus tard,  j’ai failli tomber dans la rivière en crue. J’ai hésité. J’y pense encore en frissonnant. Ca s’est joué à un rien… Me laisser glisser ou ne pas me laisser glisser jusqu’à l’eau déchaînée de la rivière. Ce qui m’a retenu ? L’instinct de vie,  je suppose. Et la vanité… Personne ne m’avait vu sortir. Se suicider, soit ! Mais au moins que ça se sache ! Que ça serve de leçon nom d’un chien… Que l’on s’apitoie sur mon sort… Que l’on se flagelle à force de questions…

                  En compulsant ce matin une Gazette locale, car je reste fidèle à ma ville natale,  que j’ai quittée sans m’en éloigner davantage que la frontière d’un département, j’ai appris que mon nom signifiait en fait « Fabricant de tuiles », et non « petit tuile » ainsi que je l’avais longtemps cru. Par un soir de mistral, elle m’est tombée sur la tête, cette tuile d’argile, du toit du même immeuble, tandis que je rentrais de quelque course domestique, et je ne m’en suis jamais tout à fait remis. Je fus assommé, en bonne et due forme et, à cette époque, on ne dérangeait point les urgences pour un oui ou pour un non. Autour de moi, on a attendu, les rares promeneurs,  que je reprenne mes esprits, on a constaté que tout allait bien et que je n’avais pas oublié mon prénom ni mon âge, ni même mon nom de tuiles, du moins celui que je portais jusqu’à ce que je découvre, à mon entrée en 6ème, que j’en avais deux, je ne savais pas trop d’où sortait le second. La tuile sur le crâne, à hauteur de tempe dirons-nous,  justifie sans doute ma vision un peu trouble du monde. En bon solipsiste, j’ai l’impression d’avoir été élu pour je ne sais quelle mission que je n’ai bien sûr jamais accomplie. Me faut ainsi m’accommoder d’un sentiment d’insatisfaction perpétuelle, l’intuition que j’ai souvent de ne pas être là, parmi les autres, mais à côté d’eux. Et aussi cette nécessité que je ressens de compenser un manque originel et qui ne se comblera jamais,  malgré les bienfaits de l’écriture, entre autres.

                  Ma fascination pour Dom Juan, pour tous les Don Juan,  littéraires je veux dire, dont certains aspects m’agacent par ailleurs, vient sans doute de là. La chasse plutôt que la prise. La conquête plus que la maîtrise. Le désir du désir, afin de reconduire le désir. Le mouvement perpétuel si l’on veut.

                  J’ai fait de ce personnage, que j’ai baptisé Doc John, un voisin du zéro. Voici le premier paragraphe du roman, si l’on peut appeler ça un roman :

                  Il est des êtres, issus du néant, dont la seule vocation semble de l’incarner sans avoir l’air d’y toucher. C’est ainsi qu’est né Doc John, l’ultime avatar en creux d’un héros éponyme dont on a beaucoup commenté l’insatiabilité. D’un autre temps. Baroque. Pas du genre du mien. Je le vois terne, dépourvu de sentiment, subissant les événements et se faisant oublier ? Il avait l’intuition de ce néant qu’il nourrissait. Il en assurait la présence. Il se savait attirant toutefois. Avec le recul, on pourra dire qu’il aura vécu dans l’immatériel. La légèreté d’une pensée. La neutralité des actes. Jusqu’à ce que la réalité temporelle le rattrapât… C’est tout le mal que l’on pouvait lui souhaiter, si tant est qu’il le méritât…

                  Il était délicieusement vide, jusqu’au vertige.

 

                  A propos de zéro,  de néant et de vide,  je m’étais amusé, pour le Chat Messager, à rédiger un Prétexte à la manière de Henri Michaux, intitulé Les alburarismis,  néologisme décliné à partir du nom d’un mathématicien célèbre. J’ai eu le plaisir de le voir publié sur le Net par une revue qui a pris le nom du Magazine aléatoire. Ca m’a bien fait plaisir.

                  Avant de me laisser franchir le seuil de leur inénarrable territoire les alburarismis procédèrent sur ma personne à toute une série d’expériences qu’il me sera malheureusement impossible de toutes me remémorer. J’avais dû, au préalable, absorber un breuvage verdâtre, insipide et inodore (me semble-t-il !), censé me transporter directement chez eux sans passer par les frontières qu’on dit naturelles. En fait, il n’existe pas, du moins à mon avis, de préposé au poste de douane chez ces insulaires jaloux de leur excentricité.

 

                  Suivait une dizaine de pages de ce voyage imaginaire dans l’illogisme du langage. Ils ont publié aussi mes Ephémérides.

                  Pour en revenir à cet incident qui a stigmatisé mon enfance, c’est ma petite tuile à moi. Comme d’autres leur éclat d’obus. Vous me voyez venir avec la mère Céline ? Une étoile au front. Une blessure impulsive. Elle m’a poursuivi, la mère Céline… De sa petite musique s’entend… Elle habitait à deux pas de chez moi… C’était ma prof de fac préférée.

                En passant sous sa fenêtre, je l’entendais gueuler la mère Céline. Le père Ray, c’était un enfant de chœur, à côté d’elle…

      Faut que j’râle, moi ! Faut que j’râle incontinent ! Moi ou un autre ! On râle sans relâche faute de s’taire ! Pas besoin de déblatérer tout de go mes raisons ! Que de trop que j’en aurais des motifs de râler ! Stercorales ! A cause de qui, à cause de quoi ? Des relais cathodiques : La culturintox ! L’américanophilie ! Les Nipponiaiseries ! La saxonitomanie ! Et consort ! And co itou ! Vu que les coprophages, ils trifouillent à tour de bras dans les gogols de la sornette ! Un complot qu’ils nous ourdissent ! Pour qu’on râle ! Pour nos râles ! Pour nous faire râler de nos jérémiades existentielles ! Alors je râle ! S’il y a du râle, y’a d’la bidoche ! D’la bidasse ! D’la carne ! Du carnage ! Du massacre en point de mire ! Au jeu de la tronche d’Abel pardi !

 

      Alors restait Céline ! Pas pour le pasticher ! Pas pour le plagier ! Pour recueillir, vingt ans après, les reliques de son exaspération quelque peu outrée ! Dans le tamis de ma mémoire ! Félinement sollicitée ! Et alors ! Certes, on nous l’a sacrément connoté le bonhomme : J’entends déjà se lever la fine fleur de la communauté des plaigneux ! moi qui voulais de la pub, je risque d’être servi ! Pensez ! Ce sale type qui traitait les pagoys de râclure de pelle à merde ! Remarquez que, juste après, il précisait qu’il en pensait autant du roi des cons de français moyen !

 

      Maintenant fictionnons un peu : si par bonheur les malheurs que l’on sait ne fussent point survenus, qu’aurait-on eu à lui jeter à la tête au Docteur Destouches ? D’avoir déliré en engraissant ses boutons empestés ? D’avoir pris le taureau de notre connerie par les cornes ? D’avoir cultivé les pousses d’infamie qui foisonnent chez tout un chacun ? De s’être fait méchant au nom des vrais pourris ? De s’être sacrifié pour le bien commun ? Alors quel grief ? La même chose qu’au bon  Charles, au fond ! D’avoir chanté le mal pour le mal ! Quand il l’expurge à la racine ! Ah, si Ferdine avait pu prévoir la suite ! Toutes les emmerdes qu’il se préparait ! Ah si le monde avait un peu d’humour !

 

      (C’était un extrait d’un Prétexte à la manière de…,  paru dans le Chat messager en 92, sur le thème du carnage, avec les plumitifs en point de mire).

 

              Sous la douche, je me suis pas mal arrosé des giclées de mots et de citations.  J’en livre quelques-unes qui me restent en mémoire :

             Des tuiles et des noues !!! De la nouille au nougat et des nœuds à la trouille !!! Tintin de   nourrissons ! Adieu le poulot !!! A la pouillerie le poupard !!! Aux latrines la figue poupine !!!           A la poubelle !!! Pouah !!! A l’eau !!! A l’eau, mes anges !!! Le vent poussif en poupe !!!             Roupies et groupies mes roulis !!! La quille au bord d’elle !!! Roucoulades en rades !!! Du rouge ! Du rouge !!! Jusqu’à bout du rouleau !!! La rousse, bon d’yeux !!! Au dico !!! Du        courage que diable !!! Sus aux rouscailleurs !!! Une rouste !!! Tout votre soûl !!! Gaffe à la      souille !!!

 

                  J’en passe et des meilleures. Tout cela en écoutant du Wagner marin : Johohoe ! Johohohoe !!! Johohoe ! Johoe !

                  Je lisais Ulysse,  en mon oisive jeunesse, et je le relis encore de temps en temps. Ainsi très, souvent,  je me suis levé de bonne humeur. Au commencement, le commencement en ce nom de nom. J’aime beaucoup les Incipit, à commencer par  l’Intro ibo de Buck Mulligan au tout début de son Odyssée. Pas par hasard. What a joyce ! Je m’embarque pour Ithaque, on l’aura compris. Qui n’a jamais songé à s’embarquer sur un vaisseau de fortune, parmi les récifs aux morsures dentelées qui longent les criques de quelque rivage méditerranéen ? Ah, se sentir à bord d’une impatiente nef, cinglant vers l’or des toisons, les labyrinthes de gloire, les chevelures de serpents ou les genêts du repos, avec l’horizon mental comme ligne de constance ? Quand il nous faut partir, il n’y a nulle nymphe qui tienne…

                  Encore un poème. C’est de moi. Où en étais-je, Ah, oui la douche !

      Un miracle, pour qui a connu le rituel domestique des bassines et conques,  que cette eau jaillie verticalement et qui s’abîme en pluie sur mes cheveux plus longs que mes bras dénoués, dégouline en galimatias de perles fines enveloppant ma rachitique et giacomettique nudité d’une émergence cyclique, s’insinuant sans tact parmi la diagonale de mon entre-jambes, traversant mes orteils de lion difforme, se précipitant entre les concavités du coin de faïence douce, sprintant à l’orifice ainsi dévoilé pour s’engloutir al fine au dit enfer des conduits, tuyaux et canalisations (ne pas oublier la diérèse), dans un mormorygme satisfait et repu du côté des cache-siphons chromés, afin d’alimenter les azimuts aqueux de quelque rat d’égout, pas dégoûté… (Il s’agit d’un extrait, quelque peu amélioré de Connexités, paru à l’aube des années 80).

                   Et, en hommage à Francis Ponge, l’illustre montpelliérain, qui est à présent à sa place en sa ville natale (mais qui est enterré à Nîmes !): Toujours revenir à la source…

             Surgissant brusquement sous quelque roche tutélaire, et réfléchie, la source, même capricieuse en apparence pour qui s’escrimerait à l’apprivoiser, demeure en définitive intarissable, à peine suivie des yeux où l’emporte son élan naturel, au-delà du bassin qu’elle déborde sans le moindre repentir, tout le temps au devant d’elle-même, à tendre, une fois circonscrites les rives qu’elle sait creuser parmi les marges ruisselantes de la terre-mère alors arrosée, et tout à fait à l’aise (niant seulement son amont d’oublieuses parenthèses), vers ce perpétuel dépassement catastrophique au libre cours, ou encore ces immensités qu’elle connaît déjà, en pure perte toutefois pour ce  qui la concerne mais je m’égare à mon tout et anticipe sans doute trop, de cataractes relatives en étendues toujours toujours ressuscitées…

                  Je n’en dis pas plus long, même si ce proême ne finit point en eau de boudin mais paraît, somme toute, plus ou moins potable. Ca coule de source.

                  Toujours est-il qu’entre la baignoire encastrée et le miroir embué, voyageant sans le savoir dans le temps, je me prenais des gamelles entortillées le long de l’escalier à vis qui avait dû servir autrefois pour accéder au faîte de la tourelle, de sorte qu’il m’est arrivé à maintes reprises de me retrouver en bas bien plus vite que par le truchement des escaliers normaux, d’une rare et prudente majesté. Grosses étoiles au front et la vive appréhension que les tuiles ne faisaient  que commencer. Le temps de jeter un coup d’œil dans la rue vide et de taper  trois coups pour que les Perret m’ouvrissent. Ils ne gueulaient même plus. Me demandaient comment je ferais quand ils ne seraient plus là. Et en effet, je me le demande encore. Après, je passais par la lucarne entr’ouverte du débarras qui jouxtait la porte d’entrée,  jamais fermée (la lucarne, pas l’entrée). Je n’étais pas plus haut que trois pommes à l’époque. J’aurais fait un parfait petit cambrioleur, ou un contorsionniste, débutant s’entend.

                  Et je retournais à mes ablutions enchantées :

                  La piccina.

                                 La piccina. La

                                                     Piccina. La                                          na

                                                                      Piccina, la piccina, la picci   

                                                                      Ognor verzozza

                  Je ne vous parlerais pas de la brosse à piles, vibro-massante, qu’avait acquise le coquet Ray lorsqu’il soignait ses cheveux clairsemés. Quelque peu détournée de son usage à des fins onanistes… J’étais plus grand,  je le maintiens.

                  Heureusement elle n’était pas branchée ! Sinon, la presse en eût fait ses choux gras. Ses sous gras. Et le frétillant Cloclo, muni d’un cognant marteau et averti des dangers de courante eau, y aurait regardé à deux fois avant de taquiner son applique ! Sauf que je ne serais pas là pour en parler ! Finalement,  la vie est bien faite… Ca fait combien de fois que j’échappe à la mort  sûre ? J’aurais pu plus mal tomber…

                  Très élégant, le père Ray ! Il se regardait longuement dans la glace de la même salle de bains en déclarant : « Qu’il est beau ! ». Important pour lui la beauté. L’était fier de sa mère, celle-là même qui l’avait abandonné à la naissance, laquelle avait été mannequin, disait-il. Il l’appelait Lilie. Ne faisait jamais de compliments à notre mère devant nous. Elle se les faisait toute seule ou devant ses amis. Je dois dire qu’il ne nous a pas privés de louanges à ma sœur et à moi : Nous étions « de beaux petits » et il en félicitait la mère Zède quand il était de bonne humeur : « Tu m’as fait de beaux petits ! ».  Zède appréciait les compliments et en profitait pour s’en servir elle-même une bonne rasade.

                  Les petits, c’était Nadou Petitou et Nini jolie : (chanté en crescendo) : Ma fiffille, elle est jolie, Ma fifille elle est jolie, sur un air emprunté à des chansons du temps passé que nous ne connaissions guère et surtout, son tube incontesté : Cette petite a malgré tout, de jolies petites joues, partout, partout. On n’a jamais su quelles joues exactement il évoquait. On aimait bien d’autant qu’il chantait pas mal, à tout prendre. Pourquoi Nini alors que tout le monde attendait Mimi ? Allez savoir… Il semblerait qu’en sa prime enfance, celui qui écrit ces lignes n’ait pas su prononcer le M et l’ait transformé en N (celui de Nadou, il en avait Nadou de la suite, dans les idées…).

                  Ou alors, il n’arrivait pas à dire Maman…

                  En fait, le paternel parodiait de airs connus de sa jeunesse (Elle est belle elle est mignonne, c’est une belle gentille personne) et se les appropriait. Ainsi la petite caissière du grand café, devenait : La petite caissière du Pouget. C’est-à-dire notre mère. Le compliment était rétroactif. Il faut bien qu’elle lui ait plu du temps béni de leurs fiançailles. En tout cas, lui, il lui avait sacrément plu, c’est indéniable. Leur correspondance l’atteste. Quand elle se vantait de nous avoir portés, il rétorquait, oui mais c’est moi qui les ai conçus.

                  Il trouvait son inspiration un peu partout et, quand il n’était pas en rogne à l’encontre de sa moitié, il nous faisait souvent rire dans ses imitations de Fernandel : On m’appelle Simplet, ou encore, en y plaçant l’intonation requise, Je n’ai jamais compris l’amour. Il déclinait, de diverses manières les variations du Schpountz, film d’avant-guerre, sur Tout condamné à mort aura la tête coupée. Prenant une voix de tête, il contrefaisait une vieille alcoolique du voisinage que sa nièce appelait, et dont la voix se perdait dans des aigus : Tante Clarisse ! (en appuyant longuement sur la voyelle fermée). – Du champagne, Du champagne ! En imitant la vieille qui frappe avec sa canne pour réclamer son dû…

                  Son expression de prédilection ? Penses-tu… Il la répétait à tout bout de champ quand il exprimait, ou simulait, le doute ! – Tout cela finira mal – Penses-tu ! – Demain, il va pleuvoir ! – Penses-tu ! -Tu sais que toi aussi tu mourras un jour ! – Penses-tu !

                  Il avait un appétit d’oiseau. De la salade et du fromage lui suffisaient amplement. Aussi a-t-il longtemps gardé la ligne. Quand arrivait le moment du roquefort, sa faiblesse, il demandait un peu de pain pour finir son fromage, puis un peu de fromage pour finir son pain. Et un peu de vin pour finir les deux.

                  Bref on se marrait bien. Sauf quand il gueulait. Là ça rigolait pas… Mais alors pas du tout ! Et c’était très fréquent. Trop fréquent à notre goût.

                  Aujourd’hui, la plupart de ses plaisanteries seraient fustigées par les associations d’obédience féministe.  Je le cite : « Quand tu bats ta femme, si tu ne sais pas pourquoi, dis-toi que de son côté, elle le sait très bien ». C’est la chute qui importait pour lui, pas l’action. L’apodose.

                  En revanche, il était intransigeant question coiffure et fringues. Il ne supportait pas les cheveux longs et les tenues décontractées. Pour lui, seule l’élégance comptait.  Son père supposé n’était pas seulement  joueur. Il gérait un magasin de confection de la rue Argenterie, dans le quartier dit aragonais, quand la ville s’est dotée d’un roi ibérique. Il aurait eu de l’or dans les doigts et un flair infaillible. Sauf à la roulette, manifestement. L’était toujours tiré à quatre épingles. Ca vient de famille. Ben moi, non ! Mais où suis-je donc tombé ?

                  Le commerce coule comme du sang dans les veines de la ville. Ses consuls furent  des artisans et marchands. Des drapiers, des teinturiers, des orfèvres. Les laboureurs étaient relégués aux portes de la ville, tout un symbole ! Faut bien bequeter !

                  Je ne me souviens pas qu’il m’ait frappé (une gifle ou deux peut-être, et qui avait dû lui échapper!). En revanche, pour péter un plomb , il savait y faire, changeant sans le vouloir de voix, comme quelqu’un pris en faute, devenant grinçant, simiesque, presque enfantin, ou même féminin. Un personnage très contrasté, à la double personnalité. Quand il ne gueulait pas, on l’aimait bien… Le père Karaymazov.

                  Ceci dit, il arrivait que notre jeune génitrice, peu démonstrative en affection, et plus particulièrement encore avec ma sœur, retrouve son naturel juvénile quand nous rentrions le dimanche soir de chez la mémé. Elle chantait, a capella, de très jolies chansons de son enfance avec une voix fluette qui contrastait avec ses rudesses de langage. Je me souviens de : Michaud veillait le soir dans sa chaumière/Près du hameau, il gardait son troupeau/Le ciel brillait d’une brume légère/ Il se mit à chanter Je vois, Je vois l’étoile du berger.

                  Dans leur correspondance, nous avons retrouvé ce ton là, un peu mièvre mais plein d’allant, d’enthousiasme, de jeunesse au fond. Elle a dû être bien déçue par la vie…

                  De fait, elle détestait la nature, le moindre nuage l’affolait, un éclair la terrorisait, et je l’imaginais mal dans un cadre bucolique, en pleine nuit,  sous les étoiles, entourée d’animaux, elle qui avait peur de tout, à commencer par la conduite en voiture de son époux, pourtant si prudent. Si bien que les parcours hebdomadaires étaient rythmés de « Attention ! » permanents. Au demeurant mon père, lui si soupe au lait, supportait cela ! Quand plus tard, elle me fit le même coup,  j’arrêtai la voiture et lui dis : « Eh, bien prends donc le volant comme ça tu conduiras ainsi que tu l’entends ! » Réponse cinglante et vexée. « – Tu es un petit imbécile et on ne peut discuter avec toi ! » Ah, Je l’ai souvent entendue celle-là ! Petit imbécile, lequel deviendra grand !

                  L’autre chanson c’était : Il fait beau, le ciel est rose, l’horizon vermeil/Quand la lune se repose lève-toi soleil. Toujours en voiture. En arrivant sur Montpellier, on voyait les lumières de la mer, du côté de Palavas, qui me faisaient rêver.  Comme Bozo le fils du matelot, je construisais mon radeau. Les bois équarris à pied d’œuvre, on doit percer dans les poutrelles et faire jouer les tarières. Et bien cheviller les goujons pour qu’apparaisse au matin, la forme idéale de l’esquif.  Gaillard dressé, bordage achevé, plancher lesté couvert de voliges, et gouvernail bien en poupe, mât planté, de vergue emmanché, voiles taillées avec art et justesse, fixer les drisses et carlingues avant que d’amarrer l’écoute et de sortir enfin les rouleaux… 7 escales à Ithaque, l’un de mes derniers poèmes. Vous savez comment j’ai conçu  cette strophe ? J’ai relu l’Odyssée et noté soigneusement tous les termes techniques sur l’art de naviguer. Et j’ai fait d’un tel pollen mon miel. Cet art que j’ai, de parler de ce que je ne connais guère…

                  Une autre, que notre père reprenait de concert, en roulant les r : Demain, ce sera jour de fête, Tout le jour Tout le jour/J’ai mon habit et ma casquette/ Et puis mon tambour…

 

                  Bon, elle chantait Maréchal, nous voilà avec la même conviction. Etait-elle la seule dans ce cas ?

                  Je me méfie beaucoup du manichéisme et de la tendance des vainqueurs à fustiger les vaincus. C’est le cas pour les anciens résistants (surtout ceux de dernière minute) par rapport aux supposés collabos, ou prétendus délateurs. La réalité n’est jamais aussi tranchée. Il suffit de regarder un arc en ciel pour réaliser que tout est dans la nuance et que le panel est large, qui va de l’infrarouge à l’ultraviolet. C’est pourquoi les procès a posteriori… Des salauds, il y en a partout et dans tous les camps… Je me méfie de ceux qui dénoncent impétueusement mais a posteriori. Leurs raisons ne sont pas toujours si nobles… Ce qui m’a le plus scandalisé dans la vie : le sort des tondues à la libération.

                  Nul n’est totalement mauvais. Souvenons-nous de l’ânier qui épargne le Crapaud d’Hugo dans La légende des siècles. Ou du sultan Mourad qui, après une vie de crime, est épargné par le ciel pour avoir été bon un seul et unique moment, en ayant chassé les mouches autour d’un verrat qui râlait… Il expirait en pleine bonne action… Question à poser aux poètes : Pensez-vous qu’Hitler et ses SS aient pu être bons, l’espace d’un instant ? Même question à propos de Staline, le petit père des peuples, et ses milliers d’espions ? Sartre disait bien qu’un seul acte engageait toute une vie, et même l’espèce humaine. Il avait sa propre définition du salaud, Sartre. Celui qui renonce à la liberté,  qui se croit nécessaire alors que l’existence est pure contingence… Et qui joue ce rôle aux yeux des autres… Les êtres de pouvoir, quoi… Mauvaise conscience du bourgeois révolté et qui n’assume pas son ascendance sociale…

                  Malgré ces moments enchantés,  nous n’avons pas été heureux. On comprendra pourquoi en lisant les lignes à venir. Il est vrai qu’après tout, le bonheur n’est point un objectif humain en soi,  je ne suis pas aussi naïf. Au fond,  je n’en veux à personne. Chacun se débrouille comme il le peut et voit midi à sa porte. Question de chance ou pas ! Car j’ai bien conscience d’être tout de même né dans un pays merveilleux, n’en déplaise aux râleurs impénitents, dans une époque à tout prendre naguère pacifiste, et d’avoir pu bénéficier de privilèges dont bon nombre de nos semblables dans d’autres contrées, à d’autres époques, n’ont jamais pu bénéficier. La liberté de pensée. La liberté de me déplacer. La liberté sexuelle… Toutefois, nos parents ont accumulé les erreurs et maladresses, les décisions stupides et les raisonnements absurdes. Pourquoi le cacher ?

                  Si bien que nous avons eu, ma sœur et moi, la sidération de notre vie quand l’une de leurs relations, lors d’un repas convivial dans leur villa près du cimetière,  nous a annoncé que nous avions des parents formidables ! Ah bon ! Quelle chance ! Qu’est-ce que ça devait être les autres ! Disons que c’est du 49/51. Tout n’a pas été si mauvais…

                  La remarque m’avait tellement agacé ce soir-là que, afin de mettre mon père mal à l’aise en présence d’une jeune africaine, et ainsi révéler son hypocrisie,  je lui avais demandé s’il se souvenait de sa chanson exotique sur Une cannibale qui bouffait tout ce qu’elle trouvait et qui se terminait par : Un jour, j’lui r’filais 100 balles, Elle me l’a bouffée… You piou piou la la. Bien embêté le pater.  C’était pas très sympa de ma part,  mais je le trouvais un tantinet tartuffe en la circonstance. Il tenait des propos inadmissibles à table, en particulier je le cite, sur « l’odeur des nègres » qu’il servait au magasin, et je ne les avais guère oubliés.  La mère Zède n’était pas en reste. C’était une autre époque, répète-t-on à présent.

                  Car je l’appellerai Zède, son vrai sobriquet est trop ridicule pour que je le reprenne ici, du moins quand je puis faire autrement. Son vrai prénom c’est Marie et, au magasin où elle travaillait, un des employés, un vieil homo qui venait quelquefois à la maison, l’appelait Agathe (ou Agate, la pierre fine, ça je ne l’ai jamais su). J’ai très vite renoncé à l’appeler maman. Je l’appelais comme tout le monde l’appelait, par son diminutif et ça lui plaisait assez car elle se sentait ainsi plus jeune. Elle faisait un bond en arrière dans le temps.

                  Ray était flexible et sportif, contrairement à la sédentaire Zède, souple « comme un verre de lampe » et il n’hésitait pas à payer de sa personne, au café du Piochet, quand il était plus jeune, dès qu’il s’agissait de pasticher les gestes acrobatiques, au sol, du cosaque dansant, dans un numéro très impressionnant d’équilibre et de sauts périlleux. En vieillissant, il s’est empâté et alourdi quelque peu, tout en gardant sa finesse et vivacité d’esprit, son sens de la répartie (parfois un peu lourdingue) et son humour indéniable.

                  Quand on allait prendre un café, sur la terrasse du Y’ams ou du Y’a bon et qu’un musicien des rues venait brailler quelque complainte en s’accompagnant de la guitare : il me disait, va lui donner 1 franc pour qu’il aille jouer ailleurs. Et il me donnait un franc…

                  Il me répétait plusieurs fois par semaine à table : « Fuis la discussion ! ». Ca je n’ai jamais su faire. Il est vrai qu’elle dégénérait parfois, alors que mes années d’études s’allongeaient, entre Zède, vu que je contestais systématiquement ses mesquineries, ses propos venimeux envers sa sœur ou sa mère, lesquels se terminaient immanquablement par : « Je discute pas avec un dingue », ou bien par « Tu boufferas des clopinettes » (Super confiance en mon avenir, la mère Teuteu !) ;  ou son leit-motiv : « C’est pas une preuve d’intelligence de ta part !». Elle s’exprimait souvent par dictons.  Aujourd’hui nous nous en amusons. J’y reviendrai.

                  A force de la fuir, la discussion en question,  notre père s’est totalement désintéressé de notre avenir, laissant sa chère et tendre prendre des décisions qui, en général, favorisaient plutôt sa tranquillité à elle que notre destinée à courte et long terme. Il avait une excuse : abandonné dès sa prime jeunesse au fin fond d’un trou lozérien, il avait dû apprendre à se débrouiller. Il pensait que chacun s’avérait à même d’en faire autant. Or nous ne sommes pas tous égaux devant le réel, et c’est sans doute mieux ainsi. Rien de pire que l’uniformité. La faute, si faute il y a, c’est de ne pas s’adapter aux nouvelles formes que propose le réel. Car l’intelligence, c’est justement la capacité d’adaptation. Son excuse est donc à minorer. Lui aussi était un monstre d’égoïsme. La truculente Zède, bien la fille de son père, le disait dans son style imagé, dès qu’il avait le dos tourné : « Il n’y a que lui et les petits oiseaux… ».

                  Comme je suis un peu spécialiste du jeu de mots (les élèves appelaient ça mes teulonnades), il est évident que je le lui dois énormément ? Parmi mes réussites :

A un collègue malgache qui attendait sa moitié : Ta nana arrive ?

Un film « por nos pas por vos » (à des élèves).

Ah, vous voulez aller à l’endroit propice. (Cette dernière  a beau coup plu à Geneviève C.)

Il est du style bon avec un petit c.

Je ne peux pas manger épicé (en même temps).

 Capable du meilleur et coupable du pire

Y’a que les gens sales qui se lavent, celle-là j’ai dû l’emprunter

Vétérinaire ? Faudra te lever tôt… (A ma petite-fille)

Faudra trouver une méthode au logis !

On ne peut pas être et avoir tété (du goulot).

Certains pacifistes, faut pas s’y fier (le Garcin dans Huis clos de Sartre)

T’es content ? Si t’es content mieux.

T’as l’esprit fécond

Qui ne dit mot consent (A Romain Dimo)

Que vous êtes qu’on le veuille ou non pénibles… (A des élèves)

Arrêtez de me faire ch… aque fois la même chose ! (idem)

         T’es arrivé à Dercy ? (A une prof d’italien, qui n’a longtemps pas compris). Journaux !

         Ton pote âgé (à une amie plus jeune).

         Emettre des incongruités scatologiques plus élevées que le postérieur n’autorise.

         A vos marques (pour A vos souhaits !)

         Dans ces eaux-là, comme dirait Emile.

 

Et bien je crois qu’on peut l’applaudirrrrr (piqué à un Monsieur Loyal, au cirque).

Je dis aussi, allez savoir pourquoi : C’et bien BonSSS, çaaSSS

                  Plus tard j’aimais l’écrivain Maurice Roche, à qui j’ai consacré un livre  Sous la chair des mots (peintures et couverture du magnifique Alain Clément) parce qu’il avait écrit :

 

Si je crache dans la soupe, c’est pour lui donner du goût.

Quand on pédale dans le yaourt, on finit par faire son beurre (proverbe bulgare).

Puisqu’on passera forcément en dessous, autant mettre la barre très haut.

Tout corps pongé dans l’eau reçoit… un coup de téléphone

Qui va à la chasse perd sa pêche.

Autrefois, je n’étais pas encore né, mais depuis je me suis rattrapé.

Le manque d’argent aidant, je ne dépense jamais rien.

 

Je voudrais bien savoir pourquoi, à l’ère du supersonique et du sous-marin atomique, nous devrions nous contenter d’une musique, d’un art, d’une littérature, en calèche ou en chaise à porteur

Dans ma famille, depuis la plus haute Antiquité, on a rendu l’âme tant et tant de fois que ça a fini par devenir héréditaire.

Trop âgé pour mourir jeune, je ne vieillis plus

A mesure que ma vie s’allonge, elle raccourcit

Pour devenir centenaire, faut commencer jeune.

Il faut apprendre à encaisser quand on ne touche rien.

Un homme meurt à chaque seconde (le pauvre type !).

Ne crachez pas sur les amis. Ils sont assez sales comme ça.

L’alcool comme la came isole.

Je cause à cause que je veux défendre ma cause bien que cela me cause bien des emmerdements.

Moi, je veux bien monter sur les barricades, si c’est pour défendre la grasse matinée, mais pas avant midi !

Le silence bruit

Bienheureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes car ils n’ont pas fini de s’amuser.

Qu’eSt-ce QUE LETTrE ?

 

Jouir de la confiance de son patron, partant ne plus avoir besoin de femmes.

Tout devant s’achever dans la tristesse, autant commencer par en finir !

Peindre une croute pour gagner son pain

     Dans la descente, il atteignit les sommets

     Tout arrive même rien

     Le rire est le propre de l’homme. Donc l’homme est propre.

                  Et j’ai gardé le meilleur pour la fin : La fin happe Roche.

                  On me dira que je cite et ne crée pas. Allons donc, choisir n’est-ce pas s’approprier. ? Et j’ai fait ces sentences les miennes. Ainsi les poètes du XVIème pratiquaient-ils l’innutrition. Et puis, ça fait un siècle que Marcel Duchamp a inventé le ready-made que diable… Il n’empêche j’ai été à la bonne école.

                  La question de la propriété littéraire demeure problématique. Nous utilisons un langage qui nous vient du dictionnaire et donc tout est en fait citationnel. Nous sommes par ailleurs imbibés de tout ce que notre esprit aura absorbé. Pas facile de distinguer ce qui nous appartient en propre de ce que nous avons, à notre insu, et souvent inconsciemment, emprunté. L’IA va bouleverser tout ça…

                  Ceci dit, nous avions, dans la minuscule cuisine avec sa table en formica jaune, où nous « soupions »,  un poste à galène souvent allumé.  Zède reprenait au vol les chansons qui se diffusaient tout en faisant la cuisine, la lessive ou le ménage et un œil extérieur eût pu supposer cette famille heureuse. On écoutait des énigmes policières, des jeux dont le célèbre Jeu des mille francs, et des concerts des chanteurs en vogue. Je me souviens que le présentateur (Albert Raisner sans doute) avait annoncé le premier chanteur à avoir interprété du rock en France. J’attendais Richard Anthony ou Daniel Gérard. Déception, ce fut Georges Ulmer.  Sois pas cruelle, adaptation de Don’t be cruel, un peu affadie, pas si mauvaise au fond. Toutefois, les préjugés de la jeunesse, envers les anciens…

                  Sur la table, c’étaient les ablutions, au moins une fois par semaine. Dans le baquet en laiton, au gant et sous les yeux de tous, une aubaine pour un psychanalyste débutant. On avait droit à des regards complices et des sous-entendus dont nous comprenions bien qu’ils désignaient le monde inconnu des adultes et de leurs rites secrets. On nous lavait les cheveux sous le robinet de l’évier et je me souviens que les yeux piquaient, que les oreilles étaient bouchées, que l’eau était trop chaude et que j’avais la sensation de m’étouffer. Une horreur. La salle de bains fut une sacrée délivrance. Un peu d’intimité, que diable ! J’éprouve la même impression, d’étouffement je veux dire, quand il m’est arrivé d’avoir des crises d’angoisse en voiture ou dans des lieux clos.

                  Tous les jours, nous prenions place autour de cette table, collée au mur, le père Ray au bout près de la fenêtre, à sa gauche le chauffage à charbon, la mère Zède à ses côtés devant la gazinière, puis ma sœur, devant la machine à laver (laquelle faisait disjoncter les plombs en pleine émission de télé. Souvent Ray râlait. « Pour une fois qu’il y avait quelque chose d’intéressant ! »). Et moi à l’autre bout, au plus près du buffet, d’abord en bois blanc puis en formica orangé. Le chauffage fut vite remplacé par un réfrigérateur et déménagea dans le couloir pour nous faire bénéficier des avantages caloriques et inconvénients olfactifs du mazout.

                  Sous le buffet, nos paires de chaussures du lendemain, impeccablement astiquées car Madame not’mère était une maniaque de la propreté. Cela m’a quelque peu inspiré quand j’ai écrit certains passages d’un roman satirique, Les Petites manies, que Jean Joubert avait bien aimé. Nous mettions des pantoufles ou des sandales et empruntions précautionneusement les patins qui glissaient sur les parquets cirés. Quand les parents n’étaient pas là, on jouait avec, tu penses…

      Josette s’est installée dans un des fauteuils en velours grenat. Quand il y avait des invités, elle les recouvrait de housses en plastique. C’est incroyable cette poussière alors qu’elle laisse toujours fermé, sauf pour aérer, en été notamment. Que le moindre courant d’air est sanctionné d’un hurlement rageur. Il lui faudra tout astiquer au plus tôt. A la lumière du lustre en cristal de Bohème, Josette voit mieux les particules qui ne cessent de se déposer comme pour la narguer.

                  La petite manie de cette petite mamie, c’était l’aliénation aux objets qu’on dit de bon goût.

      Dans son lit de hêtre massif, à demi-balustres, aux moulures sculptées dans la masse, le regard errant sur les motifs floraux et champêtres de la tapisserie rose pâle ou encore sur la table de toilette de style empire, surmontée d’une psyché basculant entre deux candélabres (de sa position couchée, Josette n’aperçoit pas la lyre sur le soubassement), Josette s’est dit qu’au bout du compte, sa retraite n’aurait pas que des inconvénients.

 

                  Ils sont objets de conflits avec les enfants, les objets, les Choses de Pérec, dans ce court roman :

 

             Et puis il fallait bien meubler l’appartement. Tout le monde en profitait, y compris les gosses. Les jouets ça peut toujours attendre. Pour le peu de temps qu’ils s’en servaient. Et puis en avait-elle eu, des jouets, pendant la guerre ? Une orange, des pantoufles, une robe de chambre et c’était tout. Tandis que cette armoire en noyer du 17ème, baroque et de style flamand, avec ses figures engainées et ses moulures formant saillie aux angles, pouvait-elle la laisser échapper alors qu’on la lui cédait à moitié prix ?

 

                  L’appartement était un cinq pièces,  plus de 100 mètres carré, auxquelles, il fallait ajouter la cuisine, la salle de bains, les toilettes, le débarras, deux couloirs carrelés de tomettes répétées, un grand et un petit et pas mal de placards ou cagibis. Pour ça, on ne peut pas dire que l’on ait manqué de place. Le long couloir donnait dans le fond sur la cuisine. 

                  A sa droite, le salon (pour regarder la télé, avec une cheminée en marbre, non fonctionnelle), la salle à manger (uniquement pour les grandes occasions, avec une cheminée en biais qui n’ a jamais marché mais pour les souliers au Père Noêl) puis la chambre des parents donnant sur la salle de bains (pas très pratique !). Vers le fond, sur sa gauche, le petit couloir, nos deux chambres et les WC, légèrement en surplomb. On avait l’impression de trôner… Sans public certes mais avec un peu d’imagination…

                  Outre l’Hôtel du grand argentier, avec son escalier d’apparat,  ses ferronneries ouvragées et ses colonnes, ioniques au rez-de-chaussée, puis doriques et enfin corinthiennes au fil des étages, l’étroite ruelle  ne manquait pas de commerces à ses deux entrées. Le cordonnier tout au bout, face à une boutique d’encadrement, l’épicière qui me gardait jusqu’à 7 heures du soir et dont le mari me faisait réviser les leçons, un bar un peu louche (ils avaient la télé bien avant nous ! On allait y voir Ivanhoé ! ), avec un merle beau parleur qui sifflait les coquettes en les traitant de petites pépées et de cocottes, un réparateur de montres très gentil, un papou gentil comme tout, puis le puits de St Roch, aux vertus miraculeuses dans l’arrière-cour du magasin Prénatal qui nous menait carrément jusqu’à l’angle. Un aveugle y vendait des billets de loterie et le démon de la perversité m’a invité, après plusieurs tentatives infructueuses, à lui en chiper un. Allez comprendre  ce type d’acte impulsif et stupide. Je ne vous dis pas la réprimande et la claque ! Celle-là émanait d’une bonne de la campagne qui nous gardait pendant que les parents travaillaient et qui avait voulu à tout prix découvrir la ville et ses secrets. Elle logeait dans l’une des chambres de notre appart qui fut ensuite louée à des étudiants en médecine. Elle amenait son amant et futur mari et je me souviens d’ébats bruyants à l’heure de la sieste enfantine, aperçus depuis mon lit d’enfant. J’en parlais tant bien que mal, croyant qu’on la battait puisqu’elle gémissait. Les parents prirent ce prétexte. La bonne partit quelques jours plus tard et se maria. Je la regrettais vivement car la suivante fut bien pire, laide, froide et austère… Or elle était déjà mariée. C’était au moins ça ! La vertu était sauve…

                  Ne te marie jamais, me répétait M. Calvet, l’époux retraité de l’épicière, entre deux leçons qu’il me faisait réciter dans leur cuisine privée. Fais-toi curé… Et pourquoi s’était-il marié lui alors ? Les adultes s’accommodent pas mal de contradictions criardes. Il n’avait pas l’air malheureux pourtant, avec son épicière d’épouse. Ils se taquinaient bien de temps en temps… Elle narrait dans le détail, avec classe et délectation, le dernier film de BB qu’elle était allée voir. Je me remémore ses gestes ampoulés, qui se voulaient délicats. Evidemment la Bardot n’était pas aussi belle qu’on le disait, et autres médisances. Ouais… Faut voir ! Pas belle, Bardot ? Non mais tu t’es bien regardée ? –

  1. Calvet, il devait avoir ses raisons. Ou plutôt une bonne : le regret !

                  Juste en face le puits divin,  la maison du crime : l’amant et la maîtresse ayant enterré le mari dans la cave après l’avoir empoisonné et s’étant vite fait attraper. Or le crime pour moi revêt une autre résonance. Dans l’une des entrées de ces immeubles cossus qui délimitaient la rue en son amont, le concierge, un gnome barbu dans les 40 ans,  m’avait fait des propositions déplacées et avait joint le geste à la parole. J’ai ainsi découvert des secrets qu’on a tant de mal à cacher aux gosses bien avant l’âge requis. Je me souviens qu’il faisait noir dans ce couloir non éclairé, muni pourtant d’une minuterie. Le monsieur était très petit, quasiment ma taille enfantine, 8-9 ans, et hideux. Je n’ai pas voulu, malgré son insistance,  le suivre en son antre. Qui sait ce qui s’en fut ensuivi ? J’ai tenté d’en parler, le soir à ceux en qui j’avais toute confiance. « – Mais qu’est-ce que tu allais f… dans cet immeuble ? Je t’interdis d’y retourner… Qu’il est c… ce gosse ! » C’était moi le gosse, très précoce on le voit… Et pas qu’en connerie…

                  Ma grand-mère appelait tout ce qui était d’ordre sexuel, des sottises. Confondant Yves Montand qu’elle ne trouvait pas très net, et Charles Trenet, elle me mettait en garde contre les vilains messieurs qui font faire des sottises aux enfants.

                  En tout cas, je suis toujours en vie et ce n’est déjà pas si mal. On tombe ou on ne tombe pas, c’est comme ça. Au demeurant, l’épicerie se trouvait à moins de 3 mètres de l’entrée incriminée, on se fût vite préoccupé de mon absence, les parents n’allaient pas tarder à arriver, du moins Zède, 31-32, qui descendait par la rue  Collot (mon père directement par la rue de la Loge).

                  il y avait tout de même un peu de passage à cette heure où tout un chacun rentrait chez soi, de quoi réfréner la pulsion du nain pervers… De plus, ce dernier risquait sa place et son logement… Quand je vois que l’on cherche, à grand renfort de media et de réseaux sociaux, des responsables un peu partout au-delà de l’agresseur,  je me dis que le hasard et la chance sont rarement pris en compte alors qu’ils jouent un facteur déterminant. Qui était responsable ? L’épicière trop bavarde, mes parents trop confiants ? Mon imprudence juvénile ? Le type,  peu favorisé par la nature ? La perversion humaine ? On a tous, sans doute à notre insu, été exposés une fois au moins dans sa vie à une situation traumatisante. L’issue n’a été dramatique que pour quelques-uns, fort heureusement. Le hasard transforme notre existence en destin. Bon après, faut assumer… Ne pas mettre tout sur le dos de boucs émissaires trop commodes à désigner. La vie n’est faite que de choix. Les faits vont si vite. La plupart du temps, on n’a pas le temps de choisir. On en fait tous l’expérience en voiture où une mauvaise décision peut nous être fatale, l’espace d’une seconde.

                  Notre immeuble n’aurait su rivaliser avec le prestigieux hôtel d’en face mais je pense qu’il eût pu, lui aussi, prétendre à un accessit en tant que monument. Son heurtoir en forme de poing fermé sur la massive porte peinte en vert impressionnait plus d’un curieux et donnait envie aux plus audacieux de jouer les mauvais plaisants aux oreilles des résidents. Deux coups et c’était notre étage car nos grandes fenêtres donnaient sur la rue (les petites sur la cour intérieure ou les toits). Si l’appartement était immense c’est grâce au train de vie passé de nos grands-parents ruinés. Je regrette de ne pas les avoir connus : si tout le monde commet des erreurs, certaines irréparables, je pense à l’abandon d’enfant par passion du baccarat, il faut tout de même regarder le positif. Si l’enfance ne fut pas toute rose, pour ma sœurette comme pour moi, notre cadre de vie était nettement au-dessus de la moyenne et j’en connais qui aujourd’hui dépenseraient des fortunes pour acquérir, ne serait-ce que par location, trois pièces spacieuses, de surcroît communicantes, et deux plus petites, sur deux niveaux, plus des couloirs, les toilettes (au terme de trois degrés d’escalier à monter, sous une lucarne qui donnait chez des voisins, si bien  que l’on regardait toujours vers le haut dès fois que…) , des garde-robes, un débarras, la cuisine et la fameuse salle de bain dans sa tour renaissante. Un spacieux terrain de jeux et de rêve. Le vestibule donnait sur un large escalier qui s’articulait autour d’un espace vide au centre, entouré de pierres lisses et de forme ovale. J’escaladais régulièrement les ferronneries qui servaient de garde-fous de sorte que je me mettais en danger, dès que les parents avaient le dos tourné s’entend. De la cour intérieure, de forme carrée, et flanquée d’une plante grasse, un yucca sans doute, on pouvait voir la toute petite fenêtre de ma chambre. On eût pu sans doute m’y voir lire Akim le roi de la jungle, Les sic compagnons et la pile atomique ou L’arrache-coeur,  quand la fièvre de la lecture vous prend elle ne vous quitte plus. Et elle est moins destructrice que la fièvre du jeu. Enfin bon : le Quichotte en est le contre-exemple. Là, j’avais 16 ans. L’âge de lire Le diable au corps, une lecture, précisément, de mon âge..

                  Je n’ai vu mon grand-père paternel en chair et en os qu’une fois, dans la foire aux manèges qui se déroulait à l’époque sur l’Esplanade, sans Corum en ces temps-là. J’aurais eu bon nombre de questions à lui poser. Il ne nous a même pas regardés, ni ma sœur ni moi. La deuxième fois, et bien des années plus tard, en images, dans un film avec Delon et Gabin, tourné pas loin de notre demeure, où il interprétait un journaliste judicaire. Il avait dû faire jouer ses connaissances, cannoises et  niçoises, du temps de sa folle et dispendieuse existence. Il me parut bien sérieux, bien comme il faut. En y réfléchissant, je me demande s’il était bien mon grand-père… Après tout, il y avait l’autre nom dans mon patronyme, plus gracieux que son nom d’argile, plus aristocratique même. Nouailles. Mais chut ! Secret de famille… (En fait, contenu dans les initiales  du titre SDF). C’est un roman que nous avons fait paraître chez L’harmattan, avec ma fille cadette, grâce à l’appui de Maguie Albet. J’y imagine celle-ci s’intéressant à un mendiant qui aurait pu être son aïeul. Elle le retrouve à l’endroit précis où je suis tombé, dès les premières pages de ce livre. Elle l’interroge longuement. Il répond toujours de manière ambiguë… J’en cite un passage :

       Bien sûr que je pourrais être ton grand-père. Pour tout le monde je suis un grand-père. Alors pourquoi ne serais-je pas le tien ? Tu vois ma barbe blanche ? Je suis un vrai grand-père. Un vrai grand-père qui a soif. Et tu sais ce qu’on fait à un grand-père qui meurt de soif, quand on est une jeune fille gentille ? Eh bien on va lui acheter une petite bière. Car mourir de soif à côté d’un puits, conviens-en fillette, ça la ficherait un peu mal. Tiens, prends la consigne et tu rapportes la même. Sans cela, je sens que je ne pourrais plus me délier la langue. Le Monoprix n’est pas très loin mais j’ai du mal à me déplacer. J’ai tellement marché dans ma vie que ça m’a coupé les jambes. Va me chercher une canette, ou deux, si c’est pas trop lourd pour tes petits muscles, et je répondrai à toutes les questions qu’il te plaira de me poser.

                  La troisième, c’est sa photo sur la plaque funéraire devant la chapelle familiale, au cimetière St Lazare. Des yeux bleus (ceux de mon père sont noisette), le front haut à la Hugo, un petit air de famille…

                  Dans cette chambre, tous les soirs, car on nous faisait coucher très tôt dans la semaine, je hurlais à mort ma peur de mourir. Allez savoir d’où je tirais cette idée. Sans doute de la mémé cafetière, et qui répondait, quand on lui demandait ce qui lui ferait plaisir : « Quatre planches et un trou ! » Quand je disais que j’étais mal tombé… Plus tard, je m’inventais des échappatoires : d’abord me disposer en équerre, le dos sur le lit et les jambes pointées contre le mur. Ensuite, quand nous eumes acquis un transistor, l’oreille collée jusqu’à plus d’heure, en douce bien sûr, à écouter les émissions pour  jeunes du soir. Ma chambre était bien remplie par le lit et un fauteuil. J’avais tout de même un bureau moderne, de plus en plus garni de livres. Un placard peu profond où se nichaient les chaussures et quelques vestes. J’y collais des photos découpées dans les magazines pour la jeunesse.  Zède les arrachait systématiquement. J’en mettais d’autres, qu’elle arrachait tous les dimanches pendant que nous étions à la messe ou ailleurs. Quand la fièvre de l’arrachement vous saisit. André-Pierre Arnal en a fait son mode de prédilection. Grâce auquel j’ai pu rédiger mes Ephémérides, publiés par mon ami Guy Barral (Ed Casinada). Aux titres éloquents… Développés dans le recueil.

                  Mieux vaut arracher l’œil gauche du voisin que tendre la joue à la poutre du charpentier.

                  Si l’arracheur de dent te ment, fustige-le d’une flèche incisive.

                  A l’arraché, d’aucuns reprocheront son manque de disposition, non son panache.

                  Arracher une promesse n’est guère à la portée du premier séducteur venu.

                  Il n’est guère aisé d’œuvrer d’arrache-pied sous l’égide d’un coupeur de tête.

                  On s’arrache les étoiles faute de décrocher la lune.

                  Ne suppliez jamais le père éternel de s’arracher de son lit de nuages.

 

                  Et ainsi de suite jusqu’à la fin du mois, avec en point d’orgue :

                  Arracher à André ce qui appartient à César pour le rendre à Pierre.

 

                 

                  Les couloirs étaient notre aire de jeu. Le grand, était long d’une bonne dizaine de mètres sur un et demi de large. On tapait dans le ballon même si c’était interdit car Madame not’mère n’y entendait pas malice en matière de parquet ciré. La porte du débarras servait de cage pour le gardien. Le petit (couloir) démarrait sur un minuscule escalier de bois qui permettait de passer d’un niveau à un autre. Un golfe de jour vitré y apportait la lumière et l’on craignait toujours qu’il ne se cassât en cas de pluie forte ou de vilaine grêle. On y jouait à la guerre car j’avais des soldats de plomb, des cow-boys et des indiens en terre cuite, quelques animaux en plastique, de couleur. On larguait l’un d’entre eux sur les bataillons et on comptait le nombre de morts. Faut-il que les parents n’aient rien dans les méninges… (… nous apprend la chanson pacifiste). J’avais également récupéré, je ne sais où, un château-fort en carton-pâte, que je réservais aux figurines chevaleresques, Ivanhoé ou Lancelot du Lac. Le petit couloir, on s’y réfugiait quand ça gueulait et cognait et volait dans la cuisine. On se réconfortait mutuellement et on priait comme on nous l’avait appris. Je dois dire que les prières n’étaient pas très efficaces. Et ça gueulait, quand nous étions très jeunes, souvent, pour des vétilles ! Une remarque ! Un bruit ! Une contrariété !

                  Malgré la présence des étudiants qui louaient les chambres et de leurs fiancés…

                  Un jour, bien plus tard, je suis intervenu et j’ai menacé mon père s’il continuait à faire acte de violence. J’avais tout compris, par anticipation, du sort malheureux des femmes battues. Il a haussé les épaules et est sorti. Ceci dit, Zède était insupportable ! Ce n’est pas une excuse et pourtant elle avait l’art de se faire haïr. Egoïste, intéressée, peu maternelle. Nous l’appelions Folcoche, comme dans le livre de Bazin, nous avions vu une adaptation à la télé, avec Alice Sapritch. Mon père lui a dit un jour : « T’es tellement con que s’il y en avait une de plus con, tu irais la tuer pour rester la seule ! ». Ca avait détendu d’un coup l’atmosphère. Il s’y connaissait, mon père, en matière de connerie… On en a bien ri, après coup, en se remémorant l’événement. En fait, ce n’était pas si drôle…  

      Au demeurant Zède n’était pas si con… Loin s’en faut. Elle était très, trop, excessivement, personnelle… Et manipulatrice à souhait.

                  Suite à mon opération de la cheville, elle voulut absolument que j’obtienne une pension d’invalidité. Elle me persuada de jouer la comédie devant le spécialiste qui ne fut bien sûr pas dupe. C’est lui qui avait raison. Ma cheville ne me fit jamais plus souffrir. Et je suis simplement passé pour un simulateur, à ma grande honte.

                  Chaque maison possède ses coins sombres. Dans la minuscule cuisine où nous mangions tous les jours, se trouvait un placard à cirage et drogueries diverses, qui nous faisait peur, ma sœur et moi, parce que c’était l’antre des cafards et aussi des souris. Il fallait alimenter le poêle de charbon et j’avais une sacrée trouille quand on m’envoyait remplir le seau des quelques boules nécessaires à la combustion nocturne, dans une sorte de réduit sous l’escalier du rez-de-chaussée, où il m’arrivait de croiser quelque rat bien gras. J’ai vu le vieux voisin  du dessus en traquer un avec sa canne. Ce qu’il couinait de trouille, ce pauvre rat ! Aucun risque de propager la peste noire ! Les rats d’aujourd’hui sont propres ! M. Perret est mort prématurément, d’une opération ratée de la cataracte. Le mieux est l’ennemi du bien, mais allez l’expliquer à des chirurgiens ! Ceux d’Albertine Sarrazin, pour ceux qui s’en souviennent ! Il avait perdu, peu de temps avant, son fils dans des conditions stupides. Un apéro trop arrosé, une rambarde à enjamber et le malheureux jeune homme était tombé dans le vide. Comme moi dans mon rêve initial. Avec moins de chance cependant. Ca ne s’explique pas, la chance !

                  En fait, à part nous, il n’y avait que de vieux occupants. Nous les vîmes partir,  les uns après les autres,  la veuve inconsolable du fait de son légitime chagrin, et la perte de ce fils unique pour ne rien arranger, notre voisine de palier Mme (ou Melle) Dombres, toujours affable et à la voix suraiguë mais qui recevait rarement des visites, et bien sûr les vieux proprios, à qui la bijouterie ne survécut que fort peu de temps malgré les efforts de leur fille célibataire. Les petits-enfants venaient les voir. Ils étaient plus âgés que nous et nous sentions bien qu’ils étaient d’un autre monde. Toujours tristes, toujours l’air embarrassé d’être là, tirés à 4 épingles, bien coiffés et ne manquant jamais  la messe du dimanche. Toutes ces personnes auraient pu s’avérer des héros de roman, chacune avait sans doute bien des histoires à raconter. Avec sans doute aussi, leur part D’ombres (Le petit-fils se masturbait-il ?).

                  Les Cabanon occupaient tout le premier, avec leurs enfants qui ne tarderaient pas à reprendre l’affaire, rue de loge, perpendiculaire à la mienne. Ils avaient un autre appartement au-dessus de la bijouterie. Ils nous y ont invités une seule fois. Lors de la visite du Général qui descendait de la préfecture à la Comédie dans sa fameuse DS noire. Les rues noires de monde. Ainsi nous avons pu le voir rejoindre  le lieu de son discours, qui nous saluait, du balcon. Nous étions, comme on dit, aux premières loges. La foule était enthousiaste. Les gens applaudissaient. Pensez ! La libérateur de la France, de l’occupation nazi qui mettait enfin un peu d’ordre dans le pays, et promettait l’arrêt de la guerre en Algérie. Les mêmes le chasseraient du pouvoir une décennie plus tard. Ainsi va la vox populi. Ayez pitié d’un pauvre aveugle, criait le vendeur de billets à deux pas du balcon. Villiers (de l’Isle Adam) n’aurait pas mieux dit…

                  Une autre vieille dame mérite d’être évoquée. La vie ne l’avait sans doute pas gâtée.

                  Elle habitait dans un village du côté de Béziers où ma sœur passait ses vacances (On se débarrassait d’elle aussi) chez sa marraine. A la mort de sa fille, veuve elle aussi, mon père décida de la faire vivre avec nous. Il s’agissait en effet de sa tante, la sœur de sa mère.

                  Nous étions plutôt contents au début car elle nous parut tout d’abord affable et puis mon père n’osait pas trop sortir de ses gonds devant elle, ce qui nous faisait du répit. Elle m’avait même acheté, dès son arrivée, un vélo de course, mon rêve. On allait au restau, certains dimanches, moi qui n’y étais pratiquement jamais allé. Je me souviens d’écrevisses à la sauce armoricaine, on s’en mettait plein la serviette. Au bout de quelques semaines, nous commençâmes à déchanter. Elle se montra vite capricieuse, égocentrique, hypocrite, gourmande, calomniatrice et surtout radine envers nous qui faisions tout pourtant pour lui apporter un minimum de tendresse, faute de mémé paternelle. Nous comprîmes plus tard, quand elle déménagea en catimini, que les personnes qu’elle rencontrait, en se baladant, l’après-midi du côté de la Comédie, hantant quelque pâtisserie de luxe, se chargeaient de lui dire pis que prendre de ses hébergeurs et de leur progéniture. Bref  la situation dégénéra même si notre train de vie s’améliora quelque peu. Mes parents achetèrent un appartement en bord de mer, ce qui ne coûtait pas grand-chose en ces temps bénis où le Languedoc faisait fuir les touristes. Aujourd’hui, ils n’auraient pas pu s’offrir son cabinet de toilettes. Nous ne l’avons jamais revue et finalement ne l’avons pas regrettée, sauf qu’elle était partie avec la télé, payée de ses deniers. Plus de Joss Randal ni d’Incorruptibles. Une semaine après, avec son argent, nous avions la nôtre, et plus belle encore !

                  J’ai déjà fait allusion au séjour de Rabelais en notre ville, dans mon immeuble. Ce que j’ai retenu de ma longue fréquentation littéraire du moine défroqué ? Sa propension à élaborer des listes. Cela lui permettait de recenser exhaustivement le savoir de  la Renaissance, alors en pleine euphorie. Voici quelques sentences à mon usage, que je n’ai point fait graver, tel Montaigne, sur les solives de ma tour car elle n’en comportait point et qu’elle était de toute façon trop petite. Sinon j’aurais pu « graffer »,  parmi 57 de mes maximes :

  • Aduler des femmes de lettres n’exalte en rien la virilité.
  • Quelle fureur que de s’acharner à cerner la raison de ses passions.
  • Sans le guide-robe, que deviendrait le ballon ? (Pas de pot)
  • Pourquoi viser l’objet rêvé si le réel à notre porte est.
  • Il ne nous est pas donné de ne point nous contredire !
  • Oui le corps fait littéralement chier l’esprit (- et dans tous les sens).
  • Quand on réalise à quel point le sexe est mal vu…
  • Si je glaviote dans le yaourt, c’est pour baratter dans le mauvais goût.
  • Nul livre ouvert jamais ne souillera le pas de la porte.
  • La Création ne relève pas seulement de la rigolade.
  • Le temps s’en va, tu peux toujours râler, Françoise !
  • On oublie trop vite, mais quoi ?

                  Et ma préférée : Ô mes ouailles, où trouver un disciple ! Ou du moins un ami ! Si je connaissais quelqu’un qui en fut digne… Montaigne n’eût pas mieux dit… Je les ai casées dans Jeudi soir Jeudi noir.

                  J’aurais pu tenter quelque chose sur les murs de ma chambre, ne serait-ce que pour faire enrager Zède, et sa manie de la propreté. Important pour moi les listes. J’en ai toujours fait : de livres, de disques, de pays, de potes, de petites amies… Une façon de combler les manques…

                  Tous les jeudis matin, et cela nous réveillait, on attendait le cri inquiétant et rauque de la ramasseuse de fringues usagées, la « peillarotte ». – O peillarot’, y’a  pas des peou ?, chantait-elle plutôt qu’elle ne quémandait.  Il s’agissait d’une gitane et l’on craignait de la croiser quelque jour. On nous disait, à l’âge du père Noël, que si nous n’étions pas sages, elle nous emporterait avec les peilles déchirées qu’elle mettait dans sa carriole (dont on entendait aussi le grincement). Je m’imaginais une vieille femme horrible à souhait, une sorte de sorcière urbaine.

                  Le jour où je la croisais, je me rendis compte que son physique ne cadrait pas à sa voix, et que, sans être d’une beauté manifeste, elle avait au moins l’atout de la jeunesse. On se fie trop aux apparences. Ainsi au téléphone, on s’imagine un physique et… .

                  Au village, mon père c’était le marchand de peilles…

                  Que dire encore ? Dans une alcôve de l’immeuble d’à côté, sur le chemin de l’école, j’ai vu notre instit remplaçant, que j’adorais (Il ressemblait à Gary  Grant) embrasser une jeune et jolie fille. Ca m’a beaucoup ému, troublé, fasciné et fait longuement réfléchir et donné des idées de caresses.

                  Je l’ai retrouvé quelques années plus tard au collège-lycée, qui enseignait l’Histoire. Je ne l’ai pas aimé. Il était imbu de sa personne et peu soucieux d’éveiller sa classe à une matière qui pourtant ne manquait pas d’attrait. Comme on change !

                  Ma sœur avait un petit fiancé, le petit Bousquet, petit-fils d’un professeur qui me donna plus tard quelques cours de maths, en vain tellement il était directif et magistral. Un jour, au bout de la rue, je le vis, le petit Bousquet, se faire bousculer par deux camarades hargneux. N’écoutant que mon sens de la justice, je me précipitais pour lui donner un coup de mains et j’y réussis mieux que bien puisque les deux agresseurs s’enfuirent. On est bien courageux quand on n’a pas douze ans. Il m’en a toujours été reconnaissant et il me saluait quand, devenu grand et costaud, c’aurait été plutôt à lui de me protéger. Bijou, j’en parlerai plus tard, m’a avoué un jour qu’elle avait eu une aventure avec lui, ce qui m’a fait tout drôle. Plus tard, ma sœurette sortit, comme on disait à l’époque, avec l’un des deux frères Aymard, de la colonie de vacances, La Font Rouge. Roger, l’autre s’appelant Jean. Aussi chaque fois que quelqu’un se lamentait : J’en ai marre, immanquablement, je débitais : Roger Aymard. 55 ans après, cela me fait toujours rire.

                  Je m’étais entiché de géographie si bien qu’à l’école primaire,  je connaissais le nom des départements et de leur préfecture, que je trouvais sur le calendrier des postes. Je les récitais quand Zède me débarbouillait dans la cuisine. Déjà la manie des listes… Plus tard, je n’ai eu de cesse de visiter chacun d’eux et les villes principales quand c’était possible. Dernièrement, je suis allé à Dunkerque et Arras pour compléter ma liste. A l’heure où j’écris ces lignes, j’ai effectué le tour complet de la France. Ne me manque qu’Ajaccio et deux trois petites villes corses Nord ouest, je suis d’ailleurs en train de prospecter. Il faut une bonne mémoire. Je l’ai de ce qui est ancien (chansons, poèmes, départements…),  moins de ce que je viens de faire, lire ou dire. Parfois, je ne retiens rien du dernier livre lu. Vous me direz…

                  Le même émoi, à la vue de l’instit, l’éveil érectile des sens, je l’ai éprouvé au même moment en feuilletant, dans les toilettes, les magazines féminins qui égayaient Zède.

Et notamment les romans-photos qui sévissaient à l’époque, à l’instar des romans à l’eau de rose.

                  Il y avait :

  • Nous deux,
  • Confidences,
  • Intimité (du foyer)
  • Bonnes soirées
  • Paris-Match
  • Ici Paris
  • France-Dimanche

                  Cela faisait beaucoup mais, après tout, c’était son argent… Pas beaucoup d’instruction mais du divertissement ! C’est ce que les gens recherchent. Elle était d’avant-garde not’mère !

                  On ne fêtait jamais nos anniversaires. J’ai attendu mes 20 ans pour fêter le premier, chez la Coopérante  (… plus tard), en deux parties (une au restau, une chez elle). Pré-texte : trop près des fêtes de Noël et du jour de l’an.

                  Et puis l’amélioration du quotidien à payer (fauteuils royaux, commodes princières, lustres de nobles, chandeliers de châtelains…). On se rattrapait sur les paquets de Bonux avec leur cadeau surprise, un indien ou un cow-boy en plastique que l’on ajoutait aux chevaliers du château-fort. Et pour ce qui me concerne, les images des vedettes, je les trouvais dans les boites de Tonimalt, remplaçant le cacao ou la Ricorée.

                  Un jour, on a sonné à la porte à l’heure où habituellement nous passions à table. Ce n’était pas un représentant. Il s’agissait du géniteur d’un flirt estival – j’avais 15 ans – qui avait surpris mon manège avec sa fille (Sissi) pour correspondre en catimini. Ils habitaient alors vers La Pergola. Il nous fit un sermon, me traita devant mes parents de jeune coq et nous quitta en présentant à la vaillante Zède ses hommages. Eclat de rire général dès qu’il eut franchi le seuil. On ne parla plus que de « Mes hommages ».

                  Lors du décès de notre père, la jeune fille d’alors, devenue une vieille amie, nous rejoignit à la cérémonie – à laquelle la toute nouvelle veuve refusa de participer ! Durant la collation rituelle, je ne manquais pas de lui présenter la fille de « Mes hommages ».  Elle s’en souvenait ! Celle-là fit tomber sa montre, qui s’était soudainement détachée, aux pieds de not’mère ce qu’elle interpréta tout de go comme un mauvais présage. Effectivement,  Zède devait partir à son tour trois mois plus tard. Syndrome de glissement, qu’on nous a dit. Et là pas besoin de patins sur le parquet verni.

                  Je n’ai pas été tendre avec elle et sans doute est-ce là son enfer. Ne pas avoir laissé de bons souvenirs dans la mémoire des autres. Toutefois, le temps adoucit tout et porte à l’indulgence. Aujourd’hui, ses expressions toutes faites, le dictionnaire des idées reçues, énoncées en leur temps par esprit de chicane ou de mauvaise foi, nous font bien rire et il nous arrive de les pasticher en imitant sa voix. On ne peut pas se retrouver, ma sœur et moi, sans s’en rappeler une. C’est un peu notre mythologie personnelle. « Non mais tu t’es vu(e) ? »

                  Une fois, en tournant la tête, lors d’un repas dans la cuisine,  ça devait être un jeudi puisque je n’étais pas à la cantine,  je vis une bonne femme qui me parut assez sale en plein milieu du couloir. Une vieille gitane avait pénétré notre antre privé. J’ai prévenu les parents et mon père, n’écoutant que sa colère, l’a vertement chassée. Elle n’était pas entrée sans sonner, et en silence, pour rien… C’est assez dire si la confiance régnait en cette époque et si fermer l’appartement n’était pas un réflexe primaire. Pas plus que la porte d’entrée du bas… On imagine aujourd’hui l’inconscience totale…

                  On s’est plutôt bien entendus, ma sœur et moi, l’adversité tisse des liens, même si Zède a tout fait pour nous monter l’un contre l’autre en inventant de prétendues rivalités. Elle divisait pour régner. Bien sûr il y eut certaines chamailleries. Si je dénonçais, toujours pour me faire bien voir, une de ses bêtises, elle me disait du haut de ses cinq ou six ans : Toa, Tais-toa…. Et si je me vantais de quelque prouesse : Il s’en croaa… Aujourd’hui on dirait : il se la pète, le frangin. Et puis d’abord, c’est pas vrai, je te ferai dire…

                  Elle s’est radoucie sur ses vieux jours, je parle de la mère,  notamment au contact de ses petits enfants, surtout le garçon de la famille. Elle avait un esprit de contradiction poussé à l’extrême et se disputait avec sa cadette, notre tante (laquelle prétendait m’avoir élevé), dès qu’elle en avait l’occasion n’hésitant pas à médire des uns et des autres. Cela a beaucoup nui à l’ambiance familiale. N’en est-il pas de même dans la plupart des familles ? Bref, ce qui est fait est fait.

                  Ma tante et mon oncle lui rappelaient sans cesse qu’elle s’était très mal conduite à mon égard en m’abandonnant, à la naissance, plus de trois années chez ma grand-mère. Mon père, cela ne le choquait pas puisqu’il avait eu le même début de parcours dans la vie. J’en suis revenu peu dégourdi et peu ouvert au monde environnant. En effet, au village, on m’y surprotégeait et mon espace de vie ne dépassait pas le café et la place. L’adaptation à la ville fut difficile.

                   Cet abandon, pas total, mes parents venaient toutes les fins de semaine, m’a marqué à vie. Cette impression d’être décalé, pas dans mon assiette, pas au monde comme disait Rimbaud. Et puis les tentations de me jeter par la fenêtre, certes par jeu mais il est des jeux qui en disent longs sur le vide intérieur qui ne se comblera jamais.

                  Pour en terminer avec cet appartement, c’est fou le nombre de copains (puis de copines) qui y sont passés régulièrement et qui me font dire aujourd’hui que l’amitié est toute relative et que celles que l’on qualifie d’enfance sont rares.

Qu’est devenu Jean-M. G, un copain de colonie (de vacances), avec qui nous fûmes inséparables pendant au moins 4 ans ? Il m’a appris des airs de guitare classique. Il était impayable quand il contait l’histoire du capitaine des pompiers qui pleurait dans son casque et qui finit se remplir et déborder ce qui fait pleurer le pompier…

Qu’est- devenu Claude R, encore un copain de colonie, dont j’ai su plus tard qu’il avait embrassé la carrière de facteur et qui adorait Polnareff ?

Qu’est devenu Jean-L.  qui avait loué à la mer à côté de chez moi, avec qui j’ai campé pour la seule et unique fois de ma vie tout près de Palavas, et qui m’a invité à son mariage ?

Qu’est devenu l’autre Jean-L . avec qui j’ai fait du stop à nos risques et périls, dormi dans une voiture, fait les 400 coups qui forment la jeunesse ?

Qu’est devenu Didier, le rouquin, que de méchantes âmes appelaient Cohn-Bendit, voisin direct du Piochet, compagnon de colonie devenu militaire et dont j’ai été le témoin de mariage ?

Que sont devenus Cauquil, Nogaret, les frères Pagès, copains de foot et de cache-cache. Et aussi de ces petites privautés dont parle Voltaire et dont on se souvient plus tard avec attendrissement ? Les derniers je ne les ai jamais vus râler sans se mettre à rire en même temps, ou comment ne jamais se prendre au sérieux.

Hervé, de son vrai nom Jean-Louis, je sais ce qu’il est devenu. Il s’est tué d’un coup de carabine

Je pourrais en citer des dizaines ? Sauf que j’ai oublié leurs noms…

                  Que sont nos amis devenus ?

                  En attendant, on a grandi, mûri, vieilli, m’aigri ?…

                  Nous sommes revenus sur les lieux, un jour avec ma sœur, au 4, rue trésoriers de France. Avons pu entrer dans le hall, monter au deuxième et revoir notre porte d’entrée. Mais nous ne saurons sans doute jamais ce qui se passe derrière. Nous sommes restés sur le seuil. On reste souvent sur le seuil.

                  Je demeure sur le seuil de la vérité. Car quel est le fil conducteur qui sous-tend ma démarche en ce livre ? Sauver de l’oubli définitif et rendre pertinents des souvenirs qui n’ont aucun intérêt en soi. Il me faut en effet effectuer une sorte de sélection limitée, en fait une infime quantité de références au réel eu égard aux milliers de jours et millions d’heures où j’ai le sentiment d’avoir pourtant vécu. Cette sélection se saurait être exhaustive, d’autant que la mémoire est défaillante, que rien ne l’empêche de livrer une version tronquée de la réalité et que de toutes façons le choix des mots que j’emploie la découpent selon une configuration trop pour s’avérer authentique.

      Seule l’écriture m’importe, et ce que l’on peut en faire, quel qu’en soit le sujet. Concédons qu’en l’occurrence le sujet que je traite est davantage en relation avec le réel, enfin ma relation subjective au réel. Pourquoi aller chercher ailleurs… Il importait que ce fût dit.

                  J’avais avoué un jour à Michel Butor que je comptais me lancer dans ce style de projet, lequel consisterait à extraire un certain nombre d’événements insignifiants de mon existence mais qui deviendraient significatifs après coup. Il m’a répondu que cela avait déjà été fait, par Proust.

                  Outre que je n’ai pas le talent, le génie même,  de ce dernier, que j’admire par-dessus tout, je ne recours pas aux phrases longues et périodiques,  je n’appartiens pas au même milieu social et je ne vis évidemment pas à la même époque.

                  Il faut tout de même écrire même si nos prédécesseurs nous barrent le chemin. Et quand je dis « Il faut », c’est encore très général. Je devrais dire : Il me faut…

                  Ainsi fis-je. Mais pas figé.

 ON ABOUTIT RUE DE LA RUE DE LA LOGE DES MARCHANDS

                  Rue commerçante, Jacques Cœur y a laissé son empreinte,. Mon père, Ray donc, y a longtemps travaillé. Vêtements de confection. Magasin, on ne disait pas boutique à l’époque,  au nom so british. Employé en chef par une famille juive  qui a toujours été extraordinaire avec moi. M’ont embauché au noir afin que je puisse assurer mes études, me laissaient lire tout mon saoul entre deux clients. M’y encourageaient au contraire. Et sans ironie aucune. Plutôt admiratifs même. Subodoraient sans doute que je serais amené à pratiquer une activité intellectuelle quelque jour. La patronne est venue m’acheter un essai sur Butor que nous signions alors à la librairie Molière, juste en face du Théâtre (aujourd’hui Opéra-Comédie), avec Skimao, qui lui-même y travaillait. Elle me laissait garer sa voiture de sport. Grâce à elle, j’ai pu faire mes deux premiers voyages importants, à Paris et en Suisse. En avion et en train Première classe. Inoubliable ! J’accompagnais leur dernier né, et l’un de ses copains, en colonie de vacances au ski, il me semble.

                  Ils ont été très indulgents car j’ai fait pas mal de bêtises pendant le voyage (Me suis trompé de train, Suis monté dans le mauvais wagon, les ai laissés dans un cinéma pendant que je visitais, émerveillé, le quartier de l’opéra…). Dans ce magasin, j’ai vu Manitas et ses fameuses bagues, Chirac en campagne (« Bonjour, comment allez-vous ? ») et entr’aperçu, de dos,  la mère de mon père, internée après une terrible dépression, en liberté relative, et que je n’ai jamais rencontrée.

                  Mon père se prénommait Raymond. Ce prénom lui semblait vulgaire. Aussi se faisait-il appeler Monsieur Georges. Le problème, c’est que le beau-frère du patron se nommait aussi Monsieur Georges. Ca a créé pas mal de malentendus. Quant à moi, je n’aimais pas mon prénom d’autant qu’en mon jeune temps, seul l’acteur Bernard Blier, rondouillard et peu attrayant (malgré son talent) en était affublé. Plus tard Giraudeau, Tapie, Verley, Campan et même Lavilliers viendraient à ma rescousse. Raymond, je l’appellerai Ray,  comme Ray Charles et puis ça fait plus sexy sans pour autant verser dans la vulgarité.

                  En face du magasin, se trouvait le Tabac, marchand de journaux. Comme beaucoup de « teenagers »,  j’y attendais chaque mois la parution de SLC, Salut les copains. Au-delà des photos et des reportages, deux aspects m’intéressaient et m’intéressent encore aujourd’hui. D’abord la variété et l’originalité des rubriques, lesquelles, a posteriori, me semblèrent posséder des qualités littéraires, transposables dans le style de texte auquel je m’adonne à présent, notamment si l’on y ajoute une dimension ironique liée au décalage temporel.  Ca vaut parfois du Georges Pérec et des auteurs à contraintes :

                  Je me souviens de : J’adore Je déteste, que je raccourcis sciemment mais qui me donne l’illusion d’être une vedette d’alors, ce à quoi j’aspirais comme tous les jeunes du baby boom. Plus du tout aujourd’hui et sans le moindre regret.

      J’adore les randonnées d’été dans la montagne/ Je déteste les plages surpeuplées.

      J’adore les nationales peu fréquentées/Je déteste les autoroutes et leurs camions.

      J’adore écouter mes disques bien peinard à la maison/Je déteste les chanteurs de rue.

      J’adore la Bretagne/Je déteste les zones commerciales et industrielles.

      J’adore le Montpellier que j’ai connu/Je déteste les villes tentaculaires.

      J’adore les idées généreuses/Je déteste la foule déchainée, capable/coupable du pire.

      J’adore les promesses tenues/Je déteste avoir l’impression de m’être fait entortiller.

      J’adore les signes de reconnaissance méritée/Je déteste l’injustice.

      J’adore les animaux sauvages, et de loin/Je déteste les chiens qui aboient furieusement et crottent un peu partout sans que cela ne dérange les propriétaires indélicats.

                  Evidemment mes réponses auraient été bien différentes à l’époque.  En vieillissant, on devient misanthrope,  prudent,  sans doute plus rigide. Paradoxalement plus tolérant. On en apprend autant avec ce genre d’exercice que dans bien des prétendus aveux censées émoustiller l’imagination limitée de certain(e)s lecteurs/lectrices. Et la misère de leur vie sexuelle.

                  La deuxième raison était liée au hit-parade. Si certaines chansons à succès passaient souvent à la radio, bien d’autres étaient laissées pour compte. C’étaient celles-là que je désirais découvrir et posséder. J’avais envie de tout connaître. Toujours ce manque à combler. Ce qui aurait impliqué l’achat de centaines de disques. Me restait la rêverie autour du titre, et parfois une musique de mon cru à partir de paroles sans air ni orchestration. Ou à en inventer de nouvelles sur un air entendu par hasard. Ca m’est arrivé de m’y essayer,  pour épater telle jeune fille, en faisant croire qu’elle était de moi. Vu la médiocrité du morceau en question, j’aurais sans doute mieux fait de l’écrire directement. Toujours est-il que j’ai commencé par rédiger des chansons avant de découvrir Mallarmé, Rimbaud et une conception plus élaborée  de la poésie, puis bon nombre de poètes.

                  Parmi les premières, Les allumeuses de gitanes, dont je livre le début et la fin, paraît aujourd’hui d’une auto complaisance insupportable.. Ah, jeunesse !

      C’était ma période Chansons avant même de dévorer les grands poètes

 

La vie va et vient dans mon ventre/Comme une vipère timide

Un cœur crevé renie le chantre/De mon avidité de vide

Il se maîtrise et s’adoucit/Face au troupeau qui lui fait masse

Il en oublie sa pénurie/ Sa personnalité d’efface

 

                  … (Une vingtaine de couplets plus tard).

      Quand on s’en fout d’être foutu/Que notre espoir cligne et s’étiole

      Qu’on se dit que tout est fichu/Et que l’on connaît mal son rôle

      On cherche des succédanés/Dans la chair des années qui passent

      On chérit des temps surannés/Et l’on guérit de guerre lasse

 

                  Très influencé par les allitérations du toulousain Nougaro et par la noirceur souveraine d’un Léo Ferré pour qui je m’étais pris d’une véritable passion. Ferré, très important Ferré. J’y reviendrai. Je l’aimais bien, tu sais.

                  Dans SLC, de multiples rubriques eussent pu se voir traitées littérairement par des auteurs désireux de ne point adopter la forme traditionnelle du récit linéaire. Celui-ci sans doute fait ses preuves, mais se retrouve concurrencée par d’autres activités artistiques : la BD ou le ciné entre autres, pour ne point évoquer les technologies modernes, les jeux vidéos ou l’IA.

                  Retrouvant quelques numéros pris au hasard j’ai relevé : 30 questions à :

      En l’occurrence, Moi.

      Je m’y essaie :

Q : Pourquoi vous appelle-t-on BTN ?

 

R : Ce sont mes initiales. Les copains m’en ont assez vite affublé dès la publication de mes premiers textes et je les ai utilisés pour signer mes articles. D’abord pour éviter les fautes sur mon nom (les Thelons, Theulons, Telons et les Noailles, Nouaille ou pire, Nouilles ! avec ou sans trait d’union), ensuite pour distinguer mon travail journalistique de mes productions littéraires (poèmes, romans, nouvelles…). En revanche, à cause du B, beaucoup se sont mis à me baptiser du prénom de  Bertrand, plus distingué que Bernard qui rime avec connard. J’aurais préféré Brice ou Benjamin. D’ailleurs j’ai failli me prénommer Eric. Mais c’était trop scandinave.

 

Q : Pourquoi n’êtes vous pas davantage connu ?

 

R : Est-ce si important ? En fait, je ne fais rien pour. Dans la mesure où je cultive une passion et n’ai pas besoin d’en assumer les conséquences pour vivre, je préfère demeurer discret. Ca évite de devenir une cible facile ou un bouc émissaire. Surtout en ces époques de moralisme sournois. Je refuse les invitations à me produire en public, à animer des émissions de radio etc. Je n’ai pas envie de rencontrer les gens qui auraient pu m’aider, et je crains comme la peste la célébrité, source de tant de maux. De plus, il m’arrive d’avoir épisodiquement le trac, un peu comme j’ai des crises de panique en voiture, et je n’ai plus envie de lutter contre.  Si quelque chose méritait d’être retenu de ce que j’ai produit, cela se fera sans moi. Si non, eh bien tant pis ! J’aurai pris plaisir à écrire et cela m’aura bien occupé l’existence.  Je n’en demandais pas plus.  Et puis, sans doute ne le méritais-je pas ? Qui se préoccupe d’écriture en ces temps d’images hégémoniques et de réseaux sociaux ? De toute façon,  j’ai suffisamment vécu pour savoir que des quantités de choses tombent dans l’oubli assez vite et après tout ce n’est pas plus mal. Il faut savoir reconnaître ses limites. Alors connu, pas connu, au regard de l’immensité de l’univers, cela ne fait pas grande différence. On le sait tous : l’argent ne fait pas le bonheur et il contribue à pas mal de soucis.

 

 

Q : Avez-vous des idoles, des maîtres à penser, des personnes que vous admirez… ?

 

R : Forcément des écrivains. Tous ceux que je cite en ce livre : Joyce, Proust, Nerval, Montaigne, un certain Céline. Plus tard, Michel Butor, qui m’a appris à structurer mes écrits, Maurice Roche qui m’a enseigné la concision ou Yves Bonnefoy qui m’a réconcilié avec la poésie. Quand j’étais jeune j’adorais Adamo, (que j’aime toujours), Johnny (dont je me suis lassé.  Ses adaptations de Go to get you into my life, de Girls ou de When a man loves a woman, sont catastrophiques !) et les Beatles (que je réécoute régulièrement, avec plaisir). En règle générale je préfère les outsiders aux stars. J’aimais mieux Vercruysse que Platini, Rothen que Zidane, Fignon que Hinault ou Van Looy qu’Anquetil. C’est un peu pareil dans le domaine de l’art. Pour ne donner qu’un exemple, j’aime mieux Braque et Masson que Picasso. Et même, parmi mes amis du milieu de l’art, j’ai tendance à privilégier le méconnu par rapport aux superstars : Yves Reynier, Dominique Gauthier, Tjeerd Alkema, Patrick Saytour… Plutôt que Koons, Hirst, Bansky, Cattelan… Pour les Beatles, j’ai un penchant pour Paul alors que la plupart lui préfèrent John. Pour les Stones, Brian Jones. Je n’aime pas rencontrer les gens connus. On ne sait par quel bout les aborder et ils sont dans leur monde à eux. Je préfère éviter.

 

Q : Quels sont vos plus grands regrets dans la vie ?

 

R :  A titre personnel,  j’en ai deux essentiellement : celui de ne pas avoir fait de latin ou de grec quand je suis entré au collège, cela  m’a beaucoup pénalisé par la suite quand j’ai dû passer des concours difficiles, et parfois dans des réunions plus ou moins savantes. Je regrette aussi de ne pas avoir travaillé davantage mon anglais ce qui aurait pu m’être fatal lorsque j’ai dû passer lesdits concours. Et lorsque je suis à l’étranger ou même dans certaines visites de presse qui se font à présent dans la langue de Milton. Et aussi : de ne pas avoir eu le courage d’apprendre le solfège et la musique en général alors que ma mère avait bénéficié de cours de piano, instrument dont elle jouait assez bien (mais pas du classique ! Que les succès d’après guerre). Mes parents n’ont pas écouté ceux qui leur disaient que j’avais l’oreille musicale, parlant même de virtuosité. J’ai animé des tas de soirées, à imiter des chanteurs en m’accompagnant à la guitare, mais je pense que j’aurais pu faire mieux. Je regrette aussi, un peu comme tout le monde,  d’avoir fait de la peine à des personnes que j’ai croisées dans ma vie,  par bêtise ou peut-être cruauté. Mais bon, chacun a sa part de souffrance, de sottise et de soucis. A une certaine époque, j’ai regretté de ne me pas être installé à Paris où j’avais des relations. Avec le recul, j’ai sans doute bien fait. Ainsi j’aime toujours Paris.

 

Q : Et motifs de satisfaction ?

 

R :  D’avoir vécu une période où le pays n’a pas été frappé par la guerre, en tout cas à partir des événements d’Algérie. On mesure la chance que nous avons eue quand on voit que cela s’agite sur le plan européen et international. D’avoir connu  aussi la libération des mœurs et donc ni frustration ni recours à des échappatoires. Ni culpabilité immédiate. De ne pas avoir été victime du fanatisme. D’avoir vécu l’espoir et l’optimisme du grand soir même si les lendemains ont été plus douloureux. De ne pas avoir perdu de proches avant un âge décent. En revanche,  j’aurai perdu des amis beaucoup trop tôt : Jacky et André dans un accident de voiture (dans laquelle j’aurais pu ou dû me trouver). Jean-Paul Martin, qui m’a tant soutenu, en publiant mes poèmes. Des écrivains… Des artistes… Georges Desmouliez…

 

Q : Avez-vous des tics, des manies ?

 

R : Je répète à tout bout de champ : Tu m’diras… comme d’autres ont besoin de la cheville « voilà »… C’est la manifestation de ma pensée dialectique. Je ne peux m’empêcher d’envisager les deux aspects d’un problème. Par ex. je soutiens la cause écologique… Puis vient le fameux Tu m’diras, et j’essaie d’envisager les aspects contraires, ou du moins qui tendent à la nuancer. Quand quelqu’un de mon entourage fait quelque chose d’un peu inattendu, je propose, en roulant les r sur le modèle d’un directeur de cirque dont on m’a rapporté les propos : Eh bien je crois qu’on peut l’applaudir… A merci, je réponds : y’a pas de que… A merci beaucoup, dans l’intimité,  de rien beau c… Quand j’ai une envie urgente d’uriner ou pire encore je répète : ouite ouite ouite, que j’emprunte à un sketch de Magdane. Je dis aussi : Y’a que les gens sales qui se lavent… Il est pas un peu con, lui oh… (avec l’accent d’Elie Kakou imitant un kakou marseillais). Ou : c’est fini, oui ? en imitant Louis de Funès. Ou : t’inquiète pas, Marcel, sans doute en référence aux Charlots.  Enfin, lorsque je cherche à argumenter de manière quelque peu spontanée, j’ai tendance à recourir à un raisonnement par analogie : c’est comme ceci ou comme cela… Evidemment l’analogie a ses limites et ne fonctionne pas à tous les coups.

      Quand je commence une collection, il faut que j’aille jusqu’au bout. Mais on ne peut parler de manie. Plutôt de compulsion répétitive. Le fort-da freudien. On touche là à l’inconscient et je ne suis pas forcément le mieux placé pour en parler.

      Depuis toujours, sans avoir de problèmes particuliers avec mes tympans, j’entends un mot ou une expression pour un(e) autre, ce qui m’a fait commettre un nombre incalculable de contresens. Par ex, j’entendais : « Aux 500 chanteurs » pour « O sphinx enchanteur » dans une chanson de la belle époque. Ce qui ne voulait rien dire et fomentait une énigme. Dont je me disais que j’aurais le fin mot quand je serais en âge de comprendre. Dans une chanson d’Adamo je comprenais « l’or gris si fort » alors qu’il s’agissait de l’orgueil. Dans une pièce  célèbre de Feydeau, la protagoniste entend ping-pong, au lieu de pis que pendre. Pas étonnant que je me sois intéressé ensuite à Michel Leiris et sa Règle du jeu. A Billancourt entendu comme Habillé en court, je connaissais par expérience.

 

                  Revenons à SLC. Très proche du précédent, mais plus orienté sur la franchise supposée. Le jeu de la vérité. J’étais une vedette et que l’on me soumettait ce questionnaire. Je ne sais plus ce que j’aurais répondu mais voilà ce que je réponds aujourd’hui.

                  Avec une différence : Rien ne me fait aussi peur que le vedettariat et je refuse des tas de propositions honorables dont d’autres rêveraient. J’en cite trois : on m’a demandé de m’occuper d’une maison d’édition. Un grand artiste voulait que je l’accompagne en tant que poète/écrivain dans certaines de ses expos. J’avais été choisi parmi une poignée d’écrivains célèbres pour lire mes textes lors d’une exposition de niveau national… On veut aussi que je participe à une sorte de colloque, un hommage public à un auteur décédé… Refus catégorique… Plus envie.

  • As-tu déjà triché ?

 

  • Oui, cela m’est arrivé en classe pour une épreuve d’Histoire, je crois et lors d’un oral du bac. Pour rien d’ailleurs car mes antisèches ne correspondaient pas aux questions posées. Ceci dit je ne sais pas tricher. Ca se lit sur ma figure. Je bafouille, je rougis. Je ne sais pas jouer la comédie, du moins en public. Aussi je m’en abstiens. De même, je ne sais pas mentir frontalement. Sauf dans le noir évidemment. Alors là je me suis pas mal rattrapé…Pourtant il s’agissait moins de mensonges que d’excès passager d’enthousiasme, de confusion entre désir et sentiments.

 

  • As-tu volé ?

 

  • Oui, plus par jeu que par convoitise. Des bricoles : un badge, un bonbon, un magazine porno dans un bureau de tabac. Un livre trop cher, mais avec modération. Jai piqué de l’argent à mon père, jamais à des amis.

 

  • As-tu essayé d’arnaquer tes amis ?

 

  • Pas des amis, des relatons. Oui une fois lors d’un réveillon que j’avais organisé, l’année du bac. Or ils furent plus malins que moi. Ils ont vite découvert le pot aux roses. Et m’ont fait prendre la honte de ma vie et l’envie de recommencer. Et j’y ai été pour ma poche. Une somme dérisoire au demeurant. Belle leçon !

 

  • Y’a-t-il des moments de ta vie dont tu n’es pas fier ? 

 

  • Je me suis moqué d’un pote qui avait voulu, maladroitement, séduire l’une de mes compagnes avec des motifs un peu lourdingues. On n’a jamais pu se réconcilier et c’est bien dommage car nous avions été très proches pendant deux ou trois ans. J’ai fait pire : j’ai incité un camarade de classe, à l’école primaire, à chaparder je ne sais plus quel objet, pour me faire bien voir de lui, puis l’ai dénoncé à la papetière volée, toujours pour me faire bien voir, des commerçantes. Où peut donc nous conduire le besoin d’affection et de reconnaissance ? Le camarade l’a mal pris. J’ai toutefois échappé à la raclée promise. Avec certaines petites amies, je n’ai pas été réglo. Flirter avec l’une sous le regard de l’autre. Profiter de l’absence de l’une pour séduire sa copine… Sans doute pour me prouver quelque chose. Pour me venger des périodes difficiles, après mon accident de mob. Celui-ci m’a fait perdre un an de scolarité, pas mal de mes moyens et de mes certitudes. Pourtant ce fut un mal pour un bien car, en redoublant, je me suis découvert une véritable passion pour la lecture…Et plein de copains avec qui en parler. Dernièrement, à St Petersbourg, je me suis quelque peu embrouillé avec une vendeuse de glaces qui faisait sûrement son travail d’attrape-touristes. J‘ai refusé de la payer, la plongeant dans un profond embarras vis-à-vis de son employeur. Mon repentir m’a rappelé ce passage de Jacques le Fataliste où un aubergiste change tu tout au tout son attitude quand il réalise que son débiteur va finir avec sa famille sur les routes, à la besace…

 

  • Quels ont été les plus mauvais moments de votre vie.

 

  • Je ne parlerais pas de ma prime enfance parce que je ne m’en souviens guère. C’est ma tante qui m’a rappelé que mes parents m’avaient laissé plus de 3 ans chez ma grand-mère et qu’elle m’avait en partie élevé. Sinon, en priorité : ceux où mes parents m’ont abandonné, deux étés consécutifs, dans un village des alentours, pour partir en vacances. Les garçons pleurent, chantait Richard Anthony sur les ondes de la radio, ma principale échappatoire. Ma sœur était de son côté chez sa marraine. Qu’est-ce que je pouvais m’ennuyer chez cette personne que  je ne connaissais pas et qui était la maman d’un vieil ami de mon père ! Elle était liée à Audiberti et pas mal d’écrivains à succès. Quand Nougaro chantait à Montpellier, il lui envoyait un mot bienveillant et des invitations. J’étais trop jeune pour apprécier. Un jour,  je rencontrais deux frères, connus en colonie de vacances. Leur mère m’invita à déjeuner. J’étais tellement ému par la bonne entente familiale, que  je m’enfuis comme un malpropre, en larmes.

 

Plus récemment, ceux durant lesquels mon épouse a été atteinte d’une grave maladie. Et puis deux lieux et deux événements : Albi où j’étais invité à faire une conférence et dont je me suis carapaté à la suite d’une remarque désobligeante d’un artiste parisien, suffisant et malveillant, et Nice où j’ai quitté la salle de conf. au moment où j’allais prendre la parole tout en me demandant ce que je foutais là. Ces deux épisodes m’ont pas mal traumatisé, en tout cas durant des années, et j’en ai tiré des conséquences : j’ai abandonné quelques temps la critique d’art. Ce sont les artistes qui sont venus me chercher.

 

  • Les meilleurs ?

 

  • Il y en a des tas. Je tirerai du lot : quand j’ai vu s’afficher sur l’écran de mon ordi mon admission à l’agrégation. J’en ai dansé de joie. Idem pour mon Capès auparavant. On m’avait tellement seriné que je n’étais pas une bête à concours.

Une conférence réussie à Laon, il faut dire que je l’avais préparée.

Une conquête surprise, où l’autre a fait les premiers pas. Une collègue, votre idéal au féminin, que vous imaginiez inaccessible et qui vous tend les lèvres alors que vous n’auriez jamais osé, même pas en rêve. 

Les rencontres avec Michel Butor, à Nice, à Gaillard ou à Lucinges, parfois en voiture, lequel m’a  tant apporté sur sa lecture des grands auteurs et son recours à des structures préétablies dans ses œuvres littéraires. Certaines soirées chez Maurice Roche, à Lagnes, qui me racontait par ordre alphabétique les rencontres de sa vie. Le problème,  c’est qu’il dérapait sous l’emprise de l’alcool. Il fallait donc marcher sur des œufs et ne jamais le contredire.

Un trajet aller-retour avec Claude Viallat qui m’a raconté ses débuts. Passionnant.

Le jour où mon épouse, qui m’avait tapé dans l’œil, m’a inspecté avant que de m’embaucher dans la boite privée où nous avons plus ou moins débuté notre carrière. Après il y a des moments conventionnels : La naissance de mes filles. De ma petite-fille. Parfois c’est un je ne sais quoi ou un presque rien : un moment de grâce lors d’un voyage ou d’une randonnée. Une remarque qui fait du bien. Un compliment… A condition qu’il ne soit pas fait en public. Une lettre élogieuse et amicale de Vincent Bioulès. Une attention, des vœux, d’un artiste ou d’un écrivain qui me parvient par la poste, alors que je ne m’y attendais pas ou plus.

 

  • Le plus cocasse ?

 

  • Un jour d’été, entre midi et deux, ma mère était à la mer, Ray avait amené une copine à lui dans le lit conjugal. J’en avais fait de même, au même moment, dans ma chambrette. Aucun des deux n’osa sortir de peur de rencontrer l’autre, par discrétion de mon côté. La maîtresse d’un jour et ma copine se rencontrèrent en allant toutes deux aux toilettes au même moment. Je n’ai jamais pu savoir de  qui il s’agissait. Cela m’a inspiré un Pré-texte à la manière de Michel Leiris. Je suis parti d’une chanson de Pierre Louki, Pour faire rimer cul avec escarpolette,  il faut bien du talent, il faut bien du talent, en supposant que la personne portait ce prénom et que nous nagions en pleine histoire de c…

 

            En voici un extrait. La longueur des phrases est voulue pour suggérer l’idée de labyrinthe à         laquelle on associe souvent la ville :

 

« Toujours est-il que j’étais loin de me douter (à l’époque où je l’écoutais, en pleine jeunesse passablement éthylique et libertine, tandis que je me cherchais en les livres et le regard des autres sans imaginer qu’un jour ces deux lignes et quelques notes les accompagnant résonneraient dans ma mémoire où elles s’étaient à mon insu imprimées, avec une insistance particulière à l’instant de me mettre à rédiger ce prétexte, le troisième d’une série qui devrait en comporter douze, et qui sont  comme une façon de me situer par rapport aux grands noms de notre modernité, en considération de l’influence qu’ils ont exercé sur ma décision d’écrire ou sur mes options esthétiques et intellectuelles) qu’il me serait possible alors un jour de les mettre en relation avec mon admiration pour Michel Leiris, relancée par mon intention d’expliquer à mes Première un texte de lui que  je devais au départ emprunter à Nuits sans Nuits (que m’avait indiqué Bruno Roy) mais que j’ai finalement extrait d’A Cor et à cri et que j’ai intitulé pour des raisons de commodité mais aussi dans l’intention de faire sourire les élèves : le rêve de Fez, ville que j’ai moi-même visitée avec le peintre Fouad Bellamine et qui effectivement se présente tel un labyrinthe en lequel on peut facilement s’égarer, un peu comme tout écrivain tend à se perdre (mais c‘est pour mieux se retrouver) dans le dédale de ses phrases mais l’auteur de ce récit de rêve met ses difficultés à se repérer sur le compte de son angoisse du vieillissement lui interdisant de longues déambulations riches en découvertes tandis qu’une parenthèse (où il est question de parents avec qui il ne se sent pas à l’aise et qu’il doit à tout prix rejoindre alors que le retard se fait grandissant) me laisse à penser qu’il règle en quelque sorte son compte avec les impératifs familiaux interdisant au créateur de se laisser aller aux nécessaires dérives hors de la norme sociable… »

  • Dis-tu la vérité dans ce livre ?

 

  • Ce n’est pas mon but. Je ne me situe pas dans la tradition des Confessions de Rousseau qui avait une ambition théologique. Je me sers de certains souvenirs comme des repères afin d’avancer dans la déambulation urbaine et m’approprier la ville mais je suis davantage tourné vers l’aspect formel, ou compositionnel, du livre que vers les révélations scandaleuses. Tel n’est pas mon tempérament. J’essaie de reconstruire ma relation à une ville, ma ville natale, que j’ai quittée sans l’avoir prémédité, à ma façon, comme un artiste se sert d’un plan de ville et le reformule selon de nouvelles lois, de nouveaux critères.

 

  • Par ailleurs, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. D’autant qu’elles sont souvent subjectives, déformées par la mémoire ou le refoulement. Pirandello l’avait bien résumé : Chacun sa vérité.

Deux exemples : ma chute en début d’ouvrage est imaginaire, de même que la tuile qui tombe du toit. La visite au musée etc.

 

T’est-il arrivé d’avoir eu peur ?

  • Pas vraiment. Chaque fois que je me suis trouvé dans une situation dangereuse à l’instar d’un accident, je n’ai pas vraiment réalisé. Parfois, j’ai été pris dans l’action et n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Ou alors j’ai eu confiance en ma chance, en la vie… C’est rétrospectivement que l’on a peur. Les seules fois où j’ai été pris de panique, c’est dans ma prime enfance, quand je me suis retrouvé face à un dindon ou à un mouton de ma taille. Ou quand j’ai perdu ma grand-mère, lors d’une balade. Je suis plutôt sujet à des phobies qui ne peuvent se contrôler : en voiture, en public, dans l’eau, éventuellement, dans l’avion plus rarement. En revanche, il m’est arrivé d’avoir peur en cauchemar. Ou de m’imaginer des situations traumatisantes : être enterré vivant, exposé au supplice des rats, obligé de sauter en parachute…

                Il y avait aussi les 101 secrets de : (ce qui revient un peu au même sauf que l’on choisit ses confidences sans avoir à répondre à une question). J’en révèle quelques-uns

  • Quand on accuse quelqu’un d’un vol ou d’une exaction, j’ai toujours peur que l’on ne me croit coupable. Aussi ai-je l’air coupable. Dans le même ordre d’idée, si l’on me parle de crise cardiaque ou d’AVC ou d’accident lié à la santé, j’imagine toujours que j’en éprouve les symptômes. Quand je prends l’avion, j’envisage le pire et je suis systématiquement les consignes de sécurité que je ne parviens pas à mémoriser. Bref, comme disait ma grand-mère : Je suis un peu maboule. En tout cas superstitieux : A l’instar de Jean-Jacques (Rousseau),  je joue parfois ma vie sur le simple fait de rater un geste (jeter un objet dans une poubelle, compter le nombre de passes au jeu de ballon etc.). La liste est inépuisable de mes appréhensions et phobies :

 

Au passage à niveau, je crains toujours que le train ne m’écrabouille.

Si je passe sous une aire d’autoroute ou un viaduc, il ne peut que s’effondrer.

Si un taureau saute par-dessus les barrières, c’est forcément pour foncer sur moi.

Si la foudre sévit, elle devra forcément s’abattre sur mon dos.

Si un arbre tombe c’est pour ma pomme.

L’œil que l’on crève, dans Le chien andalou de Bunuel, ça pourrait être le mien.

Si une balle se perd, elle ne sera pas perdue pour tout le monde, si je me trouve par hasard dans les parages.

  • Je suis le roi de la gaffe : par ex, j’ai prétendu avoir discuté du cas d’une élève avec son grand-père qui était mon voisin alors que celui-ci était mort dans la semaine, ce que j’ignorais. Elle est sortie de la salle en pleurant. Bien embêté le profCela ne m’a jamais quitté : j’ai félicité le grand peintre R.C. pour un centaure improvisé sur un livre d’or dans un restaurant, sauf qu’il s’agissait d’un taureau. Heureusement que l’intéressé ne manque pas d’humour !!!
  • Inversement, quand je me sens à l’aise, j’ai pu m’amuser toute une soirée à défendre une thèse paradoxale, uniquement pour le plaisir de pousser un raisonnement jusqu’au bout. Au grand dam bien sûr de mes contradicteurs. Je me souviens l’avoir fait pour les responsables du sang contaminé en pleine découverte du Sida. Parfois je me trompe lamentablement comme cette fois où j’ai insisté pour placer la tombe de Napoléon au Panthéon (à cause d’une chanson de Brassens : Pauvres grands disparus gisant au Panthéon…), alors que je l’avais visitée quelques années plus tôt, aux Invalides. Pourquoi cette obstination suicidaire et idiote ? Le besoin masochiste de s’auto-flageller ? Dernièrement, Claude Viallat m’a fait remarquer que la contrepartie d’un prêt ne pouvait être une offrande. Il m’a fallu réviser mes conceptions et corriger, tout penaud, mon texte… Mais comment peut-on être aveugle devant de telles évidences ?
  • La première fois que je suis rentré dans une salle de classe en tant qu’enseignant, je tremblais comme une feuille. Une heure après, j’étais fier comme Artaban.
  • Je suis le roi du jeu de mots bien opportun et en général très apprécié. Je tiens sans doute cela de mon père qui s’amusait à ânonner succucu succulent ou la petite cucu la petite cuillère. Il est bien concon, il est bien content. J’en passe et des meilleures.
  • Personne ne m’a appris à nager. Je suis débrouillé tout seul, tant bien que mal, tout comme ma sœurette, à la plage de Palavas, quand elle n’était pas envahie de touristes sans-gêne et de crottes de chiens mal éduqués. En revanche, pour la critique d’art, j’ai eu besoin d’un petit coup de main de mes amis. With a little hand for my friends. Et j’ai eu la chance de rencontrer tout de go quelques-uns de plus grands : d’Alkema et Bioulès à Viallat en passant par Clément, Fournel, Gauthier et Reynier pour ne citer que les plus marquants. En littérature : Outre Michel Butor, Maurice Roche, Yves Bonnefoy j’ai profité des leçons de quelques autres (Parant, Novarina, Laporte). Je suis reconnaissant à Jean-Louis Beaudonnet, et à sa première épouse Claude Sarthou, de m’avoir mis en rapport avec ce milieu et de m’avoir prêté des livres d’art contemporain.
  • Je suis sujet au vertige, depuis toujours. J’ai été traumatisé par une chute d’un perron, chez mon parrain, le berger de Restinclières (cCoïncidence : l’amie Domi qui me soigne pour cela habite à peine à quelques encablures du lieu du drame), et par un accident de voiture (où ma sœur et moi étions à l’avant. Ma tante et sa sœur bavardaient à l’arrière – et sans ceinture de sécurité !). Un ivrogne nous avait percuté tous feux éteints. En vieillissant, j’ai de plus en plus de mal à conduire sur les autoroutes. Mon appréhension de la prise de parole impromptue en public vient sans doute aussi de là. Cela explique mon perfectionnisme. Une erreur bénigne me gâche la journée. Une faute grave m’empêche de dormir. J’ai besoin de repères, de structures fortes. De garde-fous ?
  • J’ai des tas de petits regrets pour la plupart insignifiants : Par ex, pour une fois que je dinais chez un copain du Piochet, ma tante est venue me chercher pour aller voir au ciné D’où viens –tu, Johnny, avec l’idole d’alors. J’étais furax et même le fait d’avoir vu le film un peu plus tard, assez mauvais du reste, n’a pas effacé la terrible déception.
  • Une autre déception : lors d’un dîner avec des amis de mes parents, avenue d’Assas, je rencontre le 3ème gardien du SOM et qui m’invite à récupérer un ballon, chemin de Moularès. Pendant 4 jours, je ne pense qu’à ça et le jeudi je m’y pointe. Je trouve bien une personne correspondant à son nom mais pas du tout  au joueur en question. Je m’en retourne très chagriné et me demandant si l’on ne s’est pas quelque peu moqué de moi ou du moins si l’on ne s’est pas vanté un tantinet.
  • J’ai regretté d’avoir fait un détour à mobylette du côté des Aubes pour récupérer mon copain François (perdu de vue), lequel finalement n’a pas voulu venir. Cela m’a fait perdre un précieux temps, à cause duquel j’allais rencontrer sur la route un p… de camion qui a failli me tuer et à cause duquel je me suis retrouvé à l’hôpital avec la cheville cassée. Il n’y a pas de petits faits en soi. Ils s’intègrent à une chaine de coïncidences et finissent par avoir des conséquences plus ou moins graves. On le sait tous : Les petits ruisseaux font de grandes rivières. Une histoire de fille que je connaissais à peine, rencontrée à la porte du car, que je voulais retrouver à Pignan, dans la banlieue montpelliéraine.
  • J’ai lâchement abandonné mon ex beau frère, que j’aimais pourtant beaucoup, lors d’une bagarre villageoise. Je ne sais parce qu’il m’a pris. Je n’avais même pas peur.
  • Je suis parfois un peu dur de la « comprenette ». Il me faut m’éloigner de la situation pour qu’elle m’apparaisse avec netteté. Aussi dois-je ou ai-je pu passer pour un idiot. J’en donne un exemple précoce : quand j’allais au cinéma, je n’arrivais pas à comprendre que les extraits publicitaires des films à venir étaient conçus comme un résumé. J’avais l’impression qu’il s’agissait de petits films et donc que j’en avais vu plusieurs quand on rentrait après la séance. Quand un film était permanent, comme ça se faisait beaucoup à l’époque,  j’étais quasiment sûr qu’en retrouvant le moment de notre arrivée, la suite allait être différente et j’étais très  déçu de vérifier que la suite était du pareil au même.

Un jour qu’un commerçant de Lunel nous avait invités, Ray ayant travaillé chez lui le matin, je prenais les amuse-gueules et autres apéritifs pour un repas complet. Et je trouvais ça merveilleux qu’au restaurant, on fasse ainsi plusieurs repas.

  • Tout jeune encore, j’ai échangé sans regrets ma trousse entière contre un appointe-crayon qui me faisait envie. Il arrive à des collectionneurs de tellement désirer un objet qu’ils sacrifieraient bien, l’espace d’un instant, à l’extrême, l’ensemble de leurs trésors contre cet objet temporairement inaccessible. Ainsi Don Juan aurait été capable de tout sacrifier, y compris sa vie, ou sa liberté d’agir, pour un seul moment de plaisir intensément souhaité.
  • Je suis très suspicieux envers les colères que l’on prétend saines ou que l’on nous présente comme une vertu. Pour moi, elle n’a jamais été bonne conseillère. Et j’essaie d’éviter d’y céder même si les raisons ne manqueraient pas : sur la route, dans les transports en commun, quand les promeneurs lâchent leurs chiens…
  • Quand il faut choisir entre le chimique et le naturel, je choisis le naturel. Jusqu’à présent cela ne m’a pas trop mal réussi.
  • Quand je vois des listes de livres publiés, je ne peux m’empêcher d’imaginer que l’on m’en offre un certain nombre, à la suite d’un concours gagné par exemple, et que je peux choisir lesquels. Pourtant la pléthore de publications, dont beaucoup de médiocres à mon goût, dans les grandes librairies, me donne la nausée. J’ai même esquissé un roman à ce sujet. Le héros y vomissait systématiquement du papier. J’en livre un extrait…

             C’est quand j’ai senti la nausée me gagner alors que je venais d’apprendre que ma femme attendait un garçon que les choses ont commencé à se gâter. Le bonheur, c’est simple comme un coup de fil. Je passais, vers le soir, à mon accoutumée, devant la vitrine d’un confrère, à laquelle je jetais machinalement un coup d’œil furtif, quand j’ai senti comme un étourdissement, un vertige passager mais que je n’ai pu m’empêcher par la suite de mettre en rapport avec ce que le poète au cœur mis à nu définit comme l’aile du vent de l’imbécillité. Je n’ai pas réalisé tout de suite de quoi il s’agissait. J’ai mis ça sur le compte de la fatigue nerveuse, de la chaleur exceptionnelle de ce juillet précoce, du mauvais champagne bu en fin de repas de midi avec le patron et qui décidément avait du mal à passer. J’ai dû ralentir le rythme, moi qui sème aisément mes compagnons de randonnées alpestres, faire semblant de contempler la vitrine de plus près et me coller ainsi contre le verre frais, ce qui m’a fait du bien. Il n’y avait personne à l’intérieur, la boutique avait été fermée en même temps que la nôtre et j’ai pu, en rasant les murs et devantures, sans trop me faire remarquer des passants distraits, rejoindre la station de taxi la plus proche car il n’était pas question de prendre les transports en commun. Claustrophobie oblige. D’autant que je ne puis entrer dans un bus sans me remémorer les voyages interminables dans l’arrière-pays du littoral méditerranéen qui avaient marqué mon enfance, où j’avais restitué aux adultes qui m’entouraient davantage encore que ce que j’avais ingurgité, comme quoi il n’y a pas que les artichauts. Dans le véhicule je me suis senti mieux, presque soulagé et j’ai même plaisanté avec le chauffeur sur mon nouvel état conjugal ce qui ne l’a pas du tout mais alors pas du tout fait rire mais bon on sait ce que c’est qu’un garçon de café dans notre pays. Ensuite je suis rentré dans notre deux-pièces cuisine salle de bains, je n’ai rien dit de l’incident à ma femme, il était stupide de l’alarmer inutilement, surtout dans son état. Nous avons regardé la télé, un plateau sur les genoux, un reportage sur l’anorexie mentale chez les jeunes et j’ai pensé que ça devait être terrible d’être le père d’un enfant-plume.

         Le lendemain, en début de matinée, devant l’étal des soldes et collections sacrifiées du confrère, alignées comme des panini, tous ces exemplaires abîmés, sans éditeur crédible, certains ayant fait faillite, ou non récupérés par les clients, ou retournés car renvoyés trop tard – j’en étais responsable – je me suis souvenu du malaise de la veille ce qui immanquablement m’a déclenché une crise d’angoisse, assortie du même symptôme, dans l’autre sens toutefois. Je me suis retenu à la planche de bois et me suis déplacé de gauche à droite, à la manière d’un crabe. Chacun vaquait à ses occupations et nul ne m’a posé de questions, fort heureusement car elles suscitent en général chez moi un surcroît d’appréhension, bien compréhensible au demeurant quand on connaît les hommes, qui peut aller jusqu’au vertige. J’ai fait un effort sur moi-même, j’ai inspiré un bon bol d’air à l’arrière-odeur suspecte et mes forces sont revenues, il n’aurait plus manqué que ça que je me trouve mal en plein travail, déjà que le patron m’avait laissé entendre qu’il n’était pas sûr de conserver tout son personnel et qu’il songeait même à fermer la boutique, avec la concurrence des grandes surfaces et cette nouvelle mode des distributeurs à tous les coins de rue – et je ne parle pas des soldeurs et autres artisans des marché aux puces qui entretiennent l’illusion d’une marchandise  très bas prix…

         Les vacances approchaient. Ce n’était plus qu’une question de semaines. J’ai décidé de passer outre, de n’en référer ni au médecin de famille, ni à mes collègues lesquels en général ont des avis contradictoires qui n’aboutissent qu’à une brouille entre eux et à l’embrouillamini dans mon esprit. J’ai mis en rayon quelques nouveaux arrivages, pas bien fameux en ce début d’été, du moins ceux qui étaient référencés, que voudriez-vous donc qu’ils emportassent sur les plages et je n’y ai plus pensé. La journée est vite passée. Cartons à déballer, cartons à remballer, vérifications des factures, des exemplaires manquants. Porter, rapporter, transporter, on n’imagine pas la dépense d’énergie physique que suppose la cause intellectuelle. Colère du patron pour la énième fois contre l’obligation d’accepter les « offices » alors que la trésorerie est au plus bas et que certains des ouvrages reçus seront vendus au prix coûtant dans certaines grandes surfaces ou les maîtres-soldeurs patentés. J’ai conseillé un ouvrage sur les châteaux franciliens, à visiter en priorité, à des          touristes japonais parlant couramment l’anglais moi qui l’ai appris grâce à la pop de papa. J’ai dégoté des cours de vacances pour des parents inquiets du niveau de leur progéniture en langues vivantes comme quoi je ne suis pas le seul. Enfin, une grosse vente, le patron m’a fait un signe avec le pouce, pour un anniversaire, des photographies de Sao Paulo by night au quotidien moi qui n’ai jamais mis les pieds ou très peu au-delà de mon territoire hexagonal. Dans l’après-midi, une jeune femme qui ressemblait à… une actrice que de toutes façons on ne voit plus, m’a demandé s’il existait des techniques qui aident les futures mamans à se maintenir en forme, j’ai compris qu’elle voulait dire à ne pas trop prendre de poids et je lui ai résumé ce qu’en disait un auteur, un professeur quelconque, dont j’avais offert à sa demande le dernier livre à ma chère et tendre, qui l’avait lu et me l’avait résumé à sa façon, tout comme moi la mienne. Je me suis bien           gardé de dire à l’intéressée que les conseils de base traînent sur Internet, c’eût été aux yeux du patron une faute professionnelle. La jeune femme était ravie. Elle m’a souhaité bonne chance et je me suis dit que c’était un signe, que tout du moins mon rejeton ne serait pas anorexique, ni autiste ni même la proie de diverses névroses à l’instar de son géniteur car je m’étais renseigné, elles ne sont pas héréditaires, du moins pas au sens où on l’entend. J’ai senti alors comme une douleur aiguë analogue aux spasmes intestinaux quand le sandwich-kébab, avalé sur le pouce, contenait trop d’oignons, d’épices pimentées et autres cochonneries, si je puis m’exprimer ainsi et que la pharmacie de service se trouve à l’autre bout de la ville, dans un quartier peu recommandable. Il est vrai que, depuis l’heureuse nouvelle, nous abusions des boissons à bulles : il fallait tout de même informer la terre entière et quand on y pense ça fait tout de même pas mal de monde. Un citrate ou autre adjuvant et cela se guérirait de soi-même. Je n’imaginais pas alors combien je pouvais me tromper.)…

  • J’ai connu comme tout le monde de grosses déceptions. Je me souviens qu’un 20 août pour ma fête, en colonie de vacances, j’attendais qu’on me la souhaite publiquement comme à l’accoutumée. Or ce soir-là, rompant les habitudes, la direction avait décidé d’honorer un membre de l’équipe, cuisine ou autre. Au moment d’appeler l’heureux élu, mon élan fut interrompu brutalement, mon bonheur coupé net, évanoui d’un seul coup et j’y pense encore aujourd’hui. Le plaisir banni. J’étais très sensible en ces temps-là.

 

Et ce n’est pas tout, je reviens à SLC :

                  On y trouvait des Matchs entre deux idoles : Va falloir que je me dédouble, car      j’avoue qu’il m’arrive de ne point pouvoir me décider entre deux idées antagonistes, lesquelles me paraissent avoir autant de défauts que de qualités ? Essayons d’expliciter mon propos.

      Question ? Quelle est votre position par rapport à la meilleure manière de se soigner ?

R 1 : Par les aliments assurément. Manger équilibré en évitant les sucres rapides, les graisses inutiles ou les blés trafiqués. Et l’alcool évidemment, dont j’ai si souvent abusé pour me mettre au diapason de l’ambiance. Ou pour décupler mes capacités sexuelles, m’imaginé-je. Disons plus simplement pour me désinhiber.  Dès que je fais un petit écart, je le ressens immédiatement, en cours ou sur la route. Naturellement, je n’ai pas toujours pensé ainsi et la désintoxication sans intermédiaire ni cure, de mon cru si je puis dire, a été longue mais décisive et quelque peu définitive.

 

R2 : Je me fie en gros à l’avis des médecins. Je suis conscient que l’industrie pharmaceutique fait vivre bien du monde mais enfin si la mortalité dans certains domaines a reculé, c’est bien grâce aux antibiotiques ou aux médicaments permettant de réguler une tension trop forte. Je pense qu’il faut savoir raison garder et, le mieux, c’est d’équilibrer. Surveiller son alimentation et son hygiène de vie et prendre des médicaments indispensables quand c’est nécessaire.

 

      J’ai du mal à trancher entre les deux positions même si la première me semble la plus attirante. C’est comme en politique. J’ai été de gauche la majeure partie de mon existence, et même, au début, de manière plutôt radicale. Je reconnais pourtant  que les partis ont commis bien des erreurs et je m’en suis un peu éloigné. Sans pour autant basculer vers les extrêmes, encore moins m’imaginer qu’un être providentiel va tout régler d’un coup de baguette magique. A une question sur mes opinions politiques je répondrais donc :

R1 : Plutôt à gauche. Ca donne bonne conscience.

 

R2 : Soit plutôt au centre, soit je n’ai plus envie de décider. Aux jeunes de prendre leurs destins en mains.

Et le réchauffement climatique ? L’apocalypse que l’on nous promet régulièrement ?

R1 : J’y suis assez sensible. La nature se met en colère et c’est bien dans la nature des choses. A l’homme de s’y adapter en agissant avec prudence. Sinon, les catastrophes vont se multiplier. C’est le sort des animaux, sauvages, qui me touche le plus.

 

R2 : On ne peut pas y faire grand-chose. Eviter seulement de ne pas s’agglutiner dans des petits périmètres exposés, ce qui ne peut que décupler le nombre des victimes. C’était la position de Rousseau,  que je fais mienne. S’il était nécessaire qu’une éruption eût lieu, de toute éternité je veux dire, à tel ou tel endroit, je ne suis pas sûr que l’intelligence de l’homme suffise pour en éviter les conséquences.

      Il y avait aussi la rubrique : Je me déteste

      Là j’aurais de quoi révéler : Je me déteste :

  • quand je me vois contraint de refuser une invitation pour des raisons que l’autre ne peut pas comprendre. Et me retrouver ensuite rayé de la liste…
  • quand j’accepte imprudemment une mission que je ne me sens pas la capacité d’accomplir.
  • quand je suis maladroit face à quelqu’un que j’apprécie, surtout s’il est connu.
  • quand je ne trouve rien à dire sur le moment et passe la nuit ensuite à énumérer tout ce que j’aurais pu énoncer.
  • quand je rate une occasion d’acquérir un objet convoité (par manque d’initiative) ou quand j’acquiers sottement un objet que j’ai déjà (par négligence ou malchance).
  • Quand je perds mes moyens ou suis pris d’un trou de mémoire au moment où au contraire j’aurais dû m’affirmer.
  • Quand je sens bien que je déçois quelqu’un qui avait compté sur moi.
  • Quand je confonds deux noms ou prends une personne pour une autre…

            J’ai bien fait d’acheter SLC à l’époque.

 

            J’en profite pour indiquer que, au fil de ces déambulations dans le labyrinthe urbain de mes souvenirs, ou de la reconstitution que j’en fais,  je me rends compte que j’ai matière à écrire au moins dix livres du même genre. Je n’ai sélectionné que ceux qui me sont apparus, par association d’idées et qui concourent à la cohésion de l’ensemble, tout en tentant d’éviter les redondances.

            En outre, si les listes et insertions diverses interrompent le fil de la narration, rien n’empêche le lecteur de le sauter temporairement quitte à y revenir par la suite. On voit bien que ces procédés me servent de pré-textes, au sens strict du terme, et que la supposée vérité m’est donnée de surcroît. Ma version imparfaite d’une vérité indécise…