L’oiseau du paradis a rejoint le pays des ombres

Hier encore
Il tournoyait tout près des tours et immeubles du Paris des années 50
Et sacrifiait au confort bourgeois
L’heureuse élue qui portait sa croix

On l’a vu raser les murs des ruelles impures
Du dédale urbain
Et susciter de temps à autre quelque salutaire incendie
Du côté de baraques foraines

On dit qu’il suit souvent les vieux trains transalpins
Telle une voie via vallée des merveilles
Où il fait son nid entre mer et montagne
Et qu’il ne s’arrête qu’en la ville éternelle

Je l’ai vu moi qui vous parle en son nom
Frapper au carreau de la tristesse en classe
Et me fournir le rythme d’un vers
Qui m’ouvrît la route du rêve et de la vraie vie

On l’aurait aperçu dans la Haute-Égypte en quête de l’ibis frère
D’aucuns l’auraient repéré en Grèce traquant le génie de quelque hauteur
On l’a vu s’ébattre de joie mosquée-cathédrale de Cordoue
Mais on l’a senti très présent au dessus de ces États dont on espérait tant
Et que l’on a baptisé du nom de Nouveau monde
Sans réaliser qu’il nous éloignait davantage du jardin d’Éden
Et nous précipitait vers la fatale chute
Au mépris du sauvage et du primitif
On l’a vu virevolter près des Indes galantes
Jouer les roitelets sur les pentes du Soleil levant
Battre des ailes au carnaval de Rio tout en pensant aux réjouissances niçoises
Visiter les temples sanglants des brillants aztèques
Se mêler à tous les babils près des canaux San Marco
Se rafraîchir la mémoire au lunatique pays d’Hamlet et des ours polaires
Et se transformer en singe dans un château germain
(« Ainsi ceint-je signe »)
En Afrique même où il émigre annuellement
Il s’est glissé parmi tous les grands fauves résistants

On l’a vu partout dans le monde
Dont il s’est voulu citoyen
Chevalier de l’ordre de St Michel
Et possesseur de la clé des songes

Il a picoré dans la cour des grands
Jusqu’à remplir à bloc la valise du ventre
Afin de nettoyer les classiques
De leur crasse de suie

Il a laissé de grands enfants venir à lui
Et c’était sa façon de multiplier les peints

Enfin fatigué mais non repu
Il a tourné la tête vers le ciel
Poussé un dernier barrissement
Emporté avec lui sa vision paradisiaque
Et dans les constellations nouvelles
Qu’on découvrira dans un proche futur
Brille à jamais
Utopique
Le butor étoilé

 

 

Publié aux Eds Bourdaric avec un collage de Vincent Bioulès