LE FESTIN DE PIERRE

Ecrire. Toujours écrire. Approcher l’ombre de l’immortalité. La traquer avec ténacité. Observer d’assez près la teneur des apparences. Esquisser un mouvement afin d’en cerner l’attrait. On la sait fugitive. On ne le sait que trop. L’être ne demeure jamais deux fois égal à lui-même. Une simple inflexion de physionomie et le voici passé de la méditation la plus profonde à la relation la plus abrupte avec la réalité brute. Sa noblesse est dans la pensée, fût-elle à contrejour. L’être est le penseur par excellence. Un penseur qui agit, se découvre et se révèle. Le suivre du désir, d’un territoire à l’autre, qu’il recouvre de son manteau de nuit. La lumière est son objectif. Pas de celle qui nous vient des cieux, que l’on ne saurait fixer. La sienne suppose la longue intimité qui le lie à l’absence. Elle est cousine du poète. Car comment concevoir une nuit sans étoiles ? Et sous la voute céleste,  cette quête pérenne d’Illumination… Une idée fixe, l’ultime objet de ses conquêtes. Il faut, c’est impérieux, dans les moments les plus sombres, la recouvrer – au fond la reconquérir. Savoir observer la matière. La caresser du regard. La couvrir du poids de toute l’expérience. La révéler à elle-même. La réveiller. De sorte qu’elle exulte… En faire sourdre le miracle, toujours toujours renouvelé. Ces cris silencieux confinant à l’étonnant. Ces éclats régulés désignant l’abandon. La substance est offerte à qui sait l’étendre, à qui veut l’entendre. Contempler, c’est se sentir convié au célèbre festin, qu’évoque le poète en son enfer – que d’autres ont déclaré de pierre. On y injurie la beauté car la vraie ne saurait être qu’intérieure. L’éternel rêve de l’humain : se mêler au minéral, se fondre à l’éternité de la roche. Là où se cache la vérité. Mais quelle joie divine que d’en jaillir transfiguré ! Peu d’êtres pénètrent les secrets de la pensée. Elle est définitivement « autre ». Il suffit pourtant d’ouvrir les yeux. La vraie pensée est ailleurs. Elle s’est réveillé matière. Elle porte le deuil de la toile.

On se verrait bien paré d’un collier d’images. Faute de traverser l’intimité de l’être, on peut le flatter de son attention bien intentionnée. Ecrire en termes de lumière, celle qui émane de la peau, de l’enveloppe corporelle et donne des signes, de temps à autre, de ce qui se trame à l’intérieur. Tourner autour du sujet, choisir l’instant d’exception, et jouir de l’évidence quand elle se fait danse d’abeilles tout autour de la fleur des ombres. A trop la scruter on finirait par la rendre minérale. Elle s’épaissit, à l’instar du poème, et atteint une stature démesurée. L’humain saisit son cœur de colosse et qui se met à battre. Elle triomphe de la mort, elle aussi, ainsi qu’eût dit l’autre poète. Calme bloc, elle est à présent statue. Elle impose sa loi, dirige son destin. Accompagnée de l’abeille-pilote en son festin pollinisé. On la laisserait faire, elle quitterait son corps de pierre et atteindrait la taille, voire la forme d’un site sacré. La foi fait des prodiges. La foi dans ce qu’on fait. Ce qu’on crée de concret. Toutes les fois se valent, y compris en l’art comme salut existentiel. L’ombre répand charitablement ce qu’elle apporte aux mondes, extérieur et intérieur. Ainsi se réaliserait le vieux rêve humain. Traverser la roche. Transformer en ombre lumineuse la proie consentie. La lumière joue les passe-muraille. On la suppose à même de pénétrer les remparts du corps et de l’esprit. Ecrire, écrire en termes de lumière, c’est humblement, mais avec la foi tenace du charbonnier, tenter d’en apprivoiser les échos. Et faire de cette humilité son orgueil – qui n’est point vanité. La fleur des ombres n’en finit guère de grandir. Ce sont nos regards qui l’animent, la rendent éminente. Elle atteint vite les dimensions d’un musée aux nerfs d’acier. Et ce musée contiendrait, concentrée, synecdoque sublime, toute la lumière du monde. Magnifique alchimie d’une révélation telle qu’il en existe en quelque chambre noire. Ayant acquis depuis la connaissance des nombres. Et la science du contact. Un convive de pierre dans un opéra fabuleux. Et sa formule : Qu’on vive !

Une ombre prodigieuse, confinant à l’infini, s’élève de l’édifice et de la nuit. Le conquérant cède sa place à l’Immortel qui édicte sa loi : Désigner, dans le regard, la lumière écrite. L’écrire à son tour. Le fin mot de festin.

 

 

INEDIT EN HOMMAGE AUX 100 ANS DE PIERRE SOULAGES